Affichage des articles dont le libellé est Abbé Mugnier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Abbé Mugnier. Afficher tous les articles

mardi 2 avril 2013

Au fil du Journal de l'abbé Mugnier (3/3)




En récoltant les médisances et la bêtise des salons dans son Journal, l'Abbé Mugnier fait des portraits cruels mais souvent exacts. Ainsi le 24 juillet 1924 il relève l'assurance de la princesse Bassiano qui lui parle de la revue qu'elle va financer, Commerce, et « qui aura pour directeurs Fargue, Paul Valéry et Larbaud ; elle-même aura le droit d'élimination. C'est ainsi que Gide n'y écrira pas. » Gide y publiera Dindiki en 26, son Essai sur Montaigne en 29 et Oedipe en 30.

Voici Claudel retour du Japon lors d'un déjeuner chez Mme Pierlot le 15 avril 1925 :

Claudel nous parlait de Gide qui est poussé à écrire ce qui l'horrifie, à se mettre dans toutes les postures, et il fera paraître, sous le titre : Si le grain ne meurt, des mémoires où il dira tout, et ce sera affreux. Dans la préface d'Armance de Stendhal, Gide a parlé de sa femme. Ses rapports avec sa femme, c'est le problème épouvantable.
Claudel nous racontait tenir de Gide lui-même le fait suivant : un protestant avait un tel besoin de se confesser, de se raconter qu'il écrivait ses fautes et faisait ensuite du papier une boulette qu'il avalait, c'était à la fois une pénitence et une communion.

Son Journal est aussi le lieu où l'abbé soulage sa conscience. Le 28 avril 1925 il se désolidarise des positions de l'Action Française :

On n'imagine pas la grossièreté de l'Action française. Léon Daudet traite tout le monde d'assassins, d'abrutis, de péteux, etc. Et les suppositions les plus graves ! Et ça se dit chrétien ! Jugements téméraires, calomnies : tout est bon, pour soutenir des idées politiques et satisfaire les passions de même ordre. Charles Maurras se met de la partie et traite Briand de « poisson décomposé ». Je trouve que la France périt de ses divisions, périt de sa presse, périt de ses parlementaires, de ses bavards, périt de son orgueil, périt des jérémiades perpétuelles.

Mais cela ne l'empêche pas de déjeuner douze jours plus tard avec Léon Daudet et de le trouver « intéressant, parce que très vivant mais rien d'un homme d'Etat, rien d'un vrai chrétien ; avec cette face réjouie de bon vivant, il tuerait tous ceux qui le combattent. »

Le 6 janvier 1927 il est à nouveau question du « mal » de Gide chez Morand qui prend la défense de l'écrivain :

Chez M. et Mme Paul Morand, 3, avenue Floquet. Il y avait là Mme de Béhague, J.-E. Blanche, Lucien Daudet, Pierre Brisson, etc. Paul Morand a fait l'éloge des Faux-monnayeurs de Gide. Un renouveau littéraire. Gide est parti à la suite du Charlus de Proust disait-il. Jusque-là Gide ne disait rien de son mal, Mme Gide l'ignora jusqu'à la conver­sion de Ghéon (car Ghéon en était atteint lui aussi). Gide, disait Blanche, est triomphant dans son dernier livre Si le grain ne meurt. Il n'a pas eu d'ennuis avec les siens.
André Germain, m'a dit encore Jacques-Emile Blanche, en a voulu à Proust de parler de ce mal, en en montrant le côté répugnant.

Le 13 mai de la même année, Arthur Mugnier assiste à une projection du film de Marc Allégret Voyage au Congo dans les bureaux du Journal, entre Rachilde et Pol Neveu :

Après le repas, un film dans l'immense salon dont le plafond est peint. Il représentait (le film) le voyage au Congo d'André Gide. Des noirs travaillant, dansant, des négresses aux seins palpitants, des nègres aux derrières bien visibles mais l'œil s'habitue bien vite à ces nudités exotiques

Il aime se faire raconter par Paul Valéry sa rencontre avec Pierre Louÿs et André Gide. Lors d'un dîner chez Félix de Vogüé le 26 février 1930, ce dernier montre à l'abbé une lettre daté de 1892 dans laquelle Gide demande l'appui de son père, Melchior de Vogüé, « pour lui et quelques jeunes écrivains. » Le 6 mars 1931, un autre fils, celui d'Hofmannsthal, dit combien son père aimait la littérature de Gide et que le dernier livre qu'il lisait avant de mourir était Entretiens avec André Gide de Charles du Bos... « Je voudrais refaire mon éducation métaphysique », conclut l'abbé au sortir d'une conférence de Julien Benda en avril 1931 où il croise Gide pour la dernière fois :

André Gide m'a reconnu en partant et m'a rappelé « saint Paul, arête du poisson » mot qu'il citera, m'a-t-il dit*.

Un mois plus tard , un médecin lui confirme qu'il va peu à peu perdre la vue. « Ma vie était de lire. Je suis mort. » Il démissionne et s'en suit une année sans notes. Mais les diners en ville continuent avec Valéry, Mauriac, Cocteau, Montherlant, Céline, et bien sûr chez les Noailles ou la princesse Bibesco. Il rouvre son Journal en 1933. En mai 1934 il va à Hasparren rendre visite à Francis Jammes, qui n'a pas grand chose de nouveau à raconter :

Puis il a été question de Gide très porté sur le catholicisme. Il est très imprégné du diable. Il est habité. Il y a en Gide un grand divorce entre le corps et l'âme. Dans sa maison, en Normandie, il avait fait représenter des suppliciés de toutes sortes, sur les cheminées. Parmi les ameublements de lanternes peintes.

Le 10 décembre 1938 l'abbé Mugnier relit son Journal et met le lecteur en garde :

[...] un lecteur qui ne connaît pas ma vie s'imaginera en me lisant que je me promenais chaque jour, que je déjeunais et dînais ici et là, que je lisais beaucoup et que c'était là toute mon existence. [...] Je proteste contre cette assertion. Ma vie de prêtre a été des plus actives. J'ai baptisé, marié, prêché confessé, catéchisé, assisté aux offices, mené la vie d'un vicaire. […] Je ne m'en fais pas gloire mais je ne veux aussi scandaliser personne.

Le 27 novembre 1939, Mme de Castries a offert à l'abbé un gâteau d'anniversaire avec quatre-vingt-six bougies. Dans cette dernière entrée de son Journal, l'abbé Mugnier écrit : « L'enthousiasme a été le meilleur de ma vie ». Il mourra le 1er mars 1944 à l'âge de quatre-vingt onze ans.



Journal de l'abbé Mugnier. 1879-1939

Texte établi par Marcel Billot 
Préface de Ghislain de Diesbach 
Notes de Jean d'Hendecourt

Coll. Le Temps retrouvé, Mercure de France, 1985






_________________________

* Gide le répétera en effet fin 1931, et la Petite Dame le consignera. Cf première partie.

mardi 5 mars 2013

Au fil du Journal de l'abbé Mugnier (2/3)




Quand il ne dîne pas chez les princesses, l'abbé Mugnier est convié au restaurant par ses amis. « Jamais prêtre ne mangea plus en ville que moi. Je dissipe mon âme à pleine assiette », notait-t-il déjà le 29 janvier 1911. On le retrouve le 22 mars 1918 au restaurant, à nouveau avec Edith Wharton, Bernhard Berenson et André Gide :

André Gide m'a dit l'éducation puritaine qu'il a reçue puis la réaction individualiste. Puis il a fini par voir que l'Evangile sauve l'individu. « Qui veut sauver son âme la perd. » L'exaltation de l'art, dit-il, est l'abnégation de l'art. Il a été très impressionné par un voyage qu'il a fait au Mont Cassin. Là il a connu un bénédictin hollandais ami de Maurice Denis qui était supérieur*. Les moines étaient autant d'individus. Malheureusement la surdité de mon oreille droite n'a pas facilité ma conversation avec Gide.
Il croit que l'Eglise a commandé le célibat parce que les enfants et petits-enfants pourraient se retourner contre la religion de leurs pères, ce qui arrive chez les pasteurs protestants. Gide m'a parlé d'Ubu roi de Jarry ; c'est une excentricité rabelaisienne et féroce.
 
Avec neuf ans de retard, l'abbé Mugnier lit La Porte étroite le 7 septembre 1918 sur un banc de Périgueux. « Grande mélancolie. C'est encore la preuve de ma formule favorite : tout est raté ! La Porte étroite ! On n'y marche pas à deux de front et de cœur. » Il est souvent dépassé par la littérature de son temps et malgré toute l'amitié qu'il porte à Cocteau, avoue bien souvent ne pas le suivre. Ce 27 janvier 1919, Gide est également présent parmi les convives :

Eté hier chez les Beaumont où un certain nombre de personnes d'élite étaient réunies pour entendre Cocteau lire son poème nouveau : Le Cap de Bonne-Espérance. Revu André Gide, Jacques-Emile Blanche, la princesse Soutzo, la princesse de Polignac etc. André Gide m'a parlé d'un futur roman où il ferait convertir trois protestantes au catholicisme. Jean Cocteau a lu d'une forte voix son œuvre étrange, à peu près inintelligible pour moi. C'étaient des visions, des raccourcis, des éclairs de choses simultanées ou successives. Une décharge de mots. De l'inédit, oh ! oui, très inédit.

Gide et l'abbé se croisent encore le 26 mai 1919 chez Madame Mühlfeld puis ne se reverront plus qu'en 1922. Mais il sera forcément question de Gide pendant toutes ces années dans les salons : il publie la Symphonie pastorale, et surtout Si le grain ne meurt et Corydon. Les médisances vont bon train. « Ananas » de Noailles, comme Gide la surnomme, avoue à l'abbé ne pas comprendre « les mœurs grecques », rappelant un passage de l'Immoraliste « où quelqu'un baise la nuque d'un cheval pour indiquer les tendances de Gide » (21 juillet 1919).

Le 27 mars 1921 chez les Wladimir d'Ormesson, c'est Jean Tharaud qui souligne « la saleté de Gide ». Le 22 décembre 1922, cette autre remarque n'est pas plus étonnante, venant de Henri Massis : « Massis m'a dit l'influence de Gide et de Marcel Proust sur la littérature contemporaine, influence pédérastique. Gide a fait beaucoup de mal. Il est stérilisant. » Depuis 1921 l'abbé Mugnier rencontre souvent Paul Valéry** qui, malgré l'amitié « comme sans cause » qui le lie à Gide a lui aussi beaucoup de mal à le suivre sur le terrain de l'homosexualité :

15 juin [1922]. Déjeuné aujourd'hui chez Georges Henri Manuel, avec Paul Valéry, la princesse Lucien Murat, Georges Dutuit. Valéry et la princesse ont parlé de Saül qu'on joue au Vieux-Colombier. La princesse de Polignac m'avait envoyé une et même plusieurs places pour la répétition d'hier, et fatigué, je me suis abstenu. Il paraît que j'ai bien fait. Le sujet, disait Valéry, est religieux et scabreux***. Ce sont les amours de Saül et de David. Copeau était Saül, le David venait de l'Odéon. L'auteur est André Gide que connaît, et depuis longtemps, Valéry.


Habitué aux confessions des pécheresses « qui veulent crier ça sur les toits de Dieu » ou aux outrances d'un Jean Lorrain que Huysmans lui racontait avec délectation, Mugnier ne s'effarouche pas facilement. Il verra toujours dans l'homosexualité la menace d'un retour au paganisme mais il est un vrai chrétien, n'hésitant d'ailleurs pas à condamner dans son Journaltous les faux-nez catholiques, le bellicisme de la droite, les positions antisémites. Même s'il passe sur beaucoup de méchancetés pour le plaisir de continuer à frayer dans le beau monde ! C'est aussi cette candeur qui le faisait, dit-on, apprécier dans les salons où l'on s'entredéchire plus souvent qu'on ne tend l'autre joue... Plutôt un faiseur brillant comme Cocteau qu'un balbutiant coincé comme Gide : 

Eté avec Brémond chez les Charles du Bos. Vu André Gide toujours affecté dans ses manières, dans ses paroles. Il manque de simplicité, de rondeur, d'aisance. Il nous a fait l'éloge de Dupouey**** qui a contribué à la conversion de Ghéon, de Martin du Gard et de ses derniers livres et aussi de Silbermann, de Jacques Lacretelle. Gide trouve Claudel intolérant. 

Et le 16 octobre 1923 Cocteau lui confie « que Gide passait un mauvais quart d'heure. » Probablement l'annonce de la prochaine reprise des hostilités de Massis dans la Revue universelle... Mais les relations entre Gide et Cocteau ont toujours été difficiles, Gide n'admirant pas Cocteau comme ce dernier le voudrait. Encore moins en cette année 1923 où Gide sera très critique envers Antigone au Vieux-Colombier et Le Grand écart... «  Il est un « fourbe » c'est petit, petit. On croit toucher une masse (et Cocteau prenait à ce moment un livre) et c'est un papier de soie chiffonné. Au moins Barrès, ajoutait Cocteau, Barrès a la qualité du mensonge. […] Combien Cocteau préfère Barrès à Gide ! »

Mugnier a aussi rencontré Francis Jammes, d'abord à travers les récitations d'Anna de Noailles, puis en chair et en barbe en février 1918 chez les Daudet, deux jours avant de faire la connaissance de Gide. Le 7 février 1924, Jammes évoque Gide pour Mugnier :

Déjeuné hier, à 1hl/2 chez les Henri de Régnier avec Francis Jammes et Chaumeix. Il faisait sombre et on avait dû recourir à la lumière artificielle. Francis Jammes que j'avais vu, à la porte, dans la rue, avec son ami Lacoste, avait demandé à m'embrasser. Il a l'air avec sa barbe d'un missionnaire, et comme les missionnaires il est plein d'anecdo­tes. Il parle sans presque discontinuer, de tout et de tous. Grande facilité d'ailleurs, mais c'est la voix, c'est l'accent qui déplairaient plutôt, à moi en particulier. Ce fut d'une variété, d'un comique, d'un poétique, d'un spirituel, d'une verve intarissables. Nous écoutions. Chaumeix ne disait rien ; de temps en temps Mme de Régnier glissait un mot. Il commença par dire qu'il s'était confessé, le matin et qu'il serait obligé de recommencer si on ne me donnait pas la place d'honneur.
Je note ce que ma mémoire a pu sauver : André Gide n'a pas été content de ce que Jammes a écrit de lui, dans ses souvenirs. Le vrai moyen de confondre Gide et les protestants, en général, c'est de ne pas leur répondre, de les laisser en suspens. Jammes avait été en Normandie chez Gide qui a un mauvais goût : lanternes vénitiennes dans la salle à manger ; sur la cheminée des diables représentés tourmentant les âmes etc. Jammes avait trouvé ses habitudes bizarres. La nuit, Gide couvert d'un manteau, errant au clair de lune. Au temps où Jammes ne pratiquait pas encore sa religion, il se trouva un dimanche, chez Gide qui vint le trouver, dans sa chambre, pour l'inviter à aller à la messe, alléguant l'exemple à donner à la domesticité. Et il fallait entendre Francis Jammes imitant la voix affectée de Gide.
Ce dernier parlait de l'immoralité du pays et de ce qu'il faisait pour la combattre. Il conduisit son ami, dans une maison où il y avait un enfant naturel. « On ne sait de qui il est, tout le monde y a travaillé. » Mme de Régnier s'est écriée : « C'est l'Immoraliste qui moralise. »
Gide avait écrit un jour à Jammes : « C'est Régnier qui t'a desservi » je ne sais plus à propos de quoi ; Gide interrogé plus tard par Jammes sur ce sujet déclare qu'il n'avait rien écrit de semblable. Sur quoi M. de Régnier disait : « Gide, c'est un fourbe. »
Jammes se plaignit des catholiques qui sont si durs pour ceux qui viennent à eux, alors qu'ils ménagent les incroyants.


_________________________________

* Adelbert Gresnicht (1877-1956), moine bénédictin de l'Abbaye de Maredsous, d'origine néerlandaise, et artiste. Peintre, sculpteur, médailleur, il décore une église à Sao Paulo et l’église Saint-Anselme à New York, avant d’être appelé en Chine où, entre 1926 et 1933, il conçut dans un esprit sinisant l’architecture de l’Université catholique de Pékin, "Furen" (elle abrite aujourd’hui une Ecole normale de l’Etat) et celle du Grand Séminaire de Hong Kong toujours en fonction. Il est aussi musicien : c'est ce qui favorisera son amitié avec Gide qui le rencontre au Mont-Cassin en 1909. Il lui dédiera ses Notes sur Chopin et le citera en exergue.
** C'est d'ailleurs l'abbé Mugnier qui célébrera le mariage d'Agathe Valéry, fille de Paul, avec Paul Rouart, fils d'Alexis et neveu d'Eugène, le 5 juillet 1927.
*** Dans une lettre du 15 juin 1922, Valéry écrit pourtant à Gide :« Je trouve la partie gagnée. C'était une des plus difficiles que l'on pût imaginer de jouer. Pas de malaise. C'est ce que je craignais.
Effets de nouveauté et de possibilités parfaitement nets. Très frappé par absence de « littérature » presque totale dans le langage. D'où style. (Pas le temps de développer.)
[…] Excellente scène impie des Commandements. Bon effet. Je n'ai entendu que du bien dans les entr'actes. D'ailleurs tu l'as entendu comme moi.
Voilà. Et puis j'ai appris quelque chose. J'ai réfléchi, ce matin. Les défauts de la pièce sont dus à l'influence de Shakespeare, que je considère en général comme une influence détestable. Je t'en parlerai. Mais non. Tu les sais mieux que moi. » (Corr. Gide-Valéry, NRF, Gallimard, 2009, p.845)
**** Charles Marie Dominique Pierre dit Pierre Dupouey (1877-1915). Les lettres de guerre du lieutenant de vaisseau Dupouey ont d'abord partiellement paru dans Le Correspondant du 10 juin 1919, puis ont été publiées en totalité, en 1922, par la N.R.F., avec une préface de Gide qui l'avait rencontré en 1904.


jeudi 28 février 2013

Au fil du Journal de l'abbé Mugnier (1/3)


Journal de l'abbé Mugnier au Mercure de France
L'abbé Mugnier survit dans les lettres françaises sous mille-et-un surnoms dont le plus connu reste celui de « confesseur du Tout-Paris »*. Les mauvaises langues, qu'il croisait dans sa paroisse ou dans les salons, disent « le confesseur des duchesses »... Sous la plume de Huysmans il est « le fol abbé ». Ou « l'aumônier général de nos lettres » pour Maurras, un « charmant et vénérable chanoine » pour Valéry, « l'apôtre de la mèche qui fume encore » selon Jammes, celui « des lettres et du pardon » pour Descaves, « le seul homme chez qui l'Esprit soit l'esprit » écrit enfin Cocteau, qui le connaissait bien.

Arthur Mugnier vient au monde en 1853 à Lubersac, en Corrèze, où son père supervise depuis treize ans la restauration du château pour son nouveau propriétaire, Ernest de Chabrignac. Un père qui meurt alors qu'Arthur est encore un tout jeune enfant. Il part alors vivre à Paris avec sa mère. Vers 1870 se confirme sa vocation religieuse et, après une courte expérience à la Société de Jésus, il entre au séminaire de Nogent-le-Rotrou sur la recommandation d'Ernest de Chabrignac qui continue à aider de loin les enfants de son régisseur. Il achève sa formation au séminaire Saint-Sulpice et enseigne un moment au séminaire Notre-Dame-des-Champs en 1876 avant de devenir vicaire de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, dans le quartier des Halles, en 1879.

L'abbé Mugnier commence alors à tenir un journal** dans lequel il rend d'abord compte de l'actualité politique et de sa « pauvre vie » de vicaire dans ce quartier populaire. « Ici, nulle trace de vie intellectuelle. L'industrie absorbe tout », constate-t-il le 12 novembre 1879. En 1881 il est nommé à Saint-Thomas d'Aquin, quartier plus bourgeois mais où il ne trouve là encore que « l'égoïsme, l'avarice, l'accaparement des âmes, la légèreté, le succès injustifié, la bêtise des dévots, la vulgarité décorée »... Il donne bien quelques conférences où il mêle la religion à sa passion de toujours pour la littérature, mais il doit se l'avouer : « Je suis triste parce que je me suis lancé dans une direction où l'on n'aboutit pas intellectuellement. »

Mugnier cherche un passage de l'Eglise vers la littérature. C'est alors qu'il croise Huysmans qui fait le chemin inverse... L'abbé accompagnera la conversion de l'auteur d'A rebours. Peu à peu, de déjeuners de gendelettres en dîners mondains, il devient la coqueluche des salons grâce à sa simplicité, son ouverture d'esprit et son sens de la répartie. Quelques-uns de ses bons mots sont restés célèbres. A celui qui lui demande s'il a vu la croix de diamants dans le décolleté décati d'une femme sur le retour, il répond : « Non, je n'ai vu que le calvaire... ». Une autre fois un convive lui reproche d'être plus souvent derrière une table que derrière l'autel :
- L'abbé, vous serez enterré dans un nappe !
- Avec vos miettes... répond Mugnier.

Gide, qui n'a pas ce sens de la répartie dans les dîners en ville et l'admire, ne fera d'ailleurs qu'une allusion à l'abbé Mugnier dans son Journal, le 27 juin 1932, justement pour citer l'une de ces « saillies » :

De la puissance du mot. Dès qu'on a trouvé « sex appeal », à l'abri de ce mot toutes les pornographies sont admises.
Cela me fait penser à une saillie de l'abbé Mugnier ; exquise à mon sens, mais qu'il faut une certaine finesse d'esprit, je crois, pour entendre. Cela se passe à je ne sais quel dîner mondain. L'abbé se penche vers son élégante voisine :
- Pouvez-vous me dire, je vous en prie : qu'est-ce qu'on vient de nous servir ?
- Mais c'est un rôti de bœuf, cher abbé.
- Ah : Dieu soit loué ; je craignais que ce ne fût du Chateaubriand.

Notons qu'en décembre 1931, la Petite Dame recueillait un autre mot de Mugnier cité par Gide dans une conversation sur le catholicisme, Claudel, Copeau et les Martin du Gard :

Ici Bypeed, je me souviens, cite un mot de l'abbé Mugnier. Dans une conversation qu'il a eue avec lui, il y a quelques années, à Gide qui lui disait : « Dans le catholicisme c'est Saint-Paul qui me gêne », il répondit : « Oui, c'est l'arête du poisson. »

L'esprit plus brillant que l'habit – on recousait sa cape trouée pendant qu'il dînait – l'abbé Mugnier est bien vite de toutes les soirées chez la comtesse de Castries et la princesse Marthe Bibesco qui deviendront ses « nièces » choisies et légataires, chez la comtesse Greffulhe, la princesse Soutzo, la comtesse Anna de Noailles ou encore dans le célèbre salon de Jeanne Mülhfeld, la veuve de l'ancien secrétaire de la Revue Blanche, fréquenté entre autres par Gide et Valéry qui surnomment l'hôtesse « la Sorcière ». C'est dans ces milieux où les Académies côtoient les avants-gardes, en politique comme en littérature, que l'abbé Mugnier va faire les nombreuses rencontres qu'il verse presque chaque soir dans son Journal.

En 1912, l'année où l'abbé fait la rencontre de Cocteau avec qui il restera lié tout au long de sa vie, la princesse Bibesco lit des pages de Gide à l'abbé Mugnier : les Nourritures terrestres. Et le 7 février 1918 les deux hommes se rencontrent :

Été déjeuner au restaurant Lucas avec Mme Wharton, la princesse Lucien Murat, la baronne de Brimont, Berenson, Saint-André, Mac Lugan, André Gide. André Gide était à côté de moi. Une figure rasée, une tête déplumée, avec des cheveux qui tomberait [sic] plutôt par derrière. L'air d'un prêtre professeur, d'un protestant qu'il est, car la marque austère subsiste. Après avoir travaillé depuis la guerre, à de bonnes œuvres, il est maintenant en Normandie. Il est marié et ne semble pas le regretter. Il a été, avant la guerre, à Constantinople, en Asie Mineure. Il préfère, il aime l'Algérie, le désert, les Arabes, les parfums... Il n'a pas été en Perse. Je lui ai demandé si la guerre modifiait ses idées d'avant. A quoi il a répondu qu'elle les enfonce plutôt, qu'il n'y a pas eu interruption de courant. Gide a connu Jammes qu'il trouvait délicieux, moins depuis sa conversion (et c'est Claudel qui en est le promoteur), il n'est plus en communion d'idées avec lui. Claudel et Jammes lui ont écrit, à l'occasion des Caves du Vatican, des lettres comminatoires. Jammes a une façon de mettre Dieu dans sa poche qui déplaît à Gide. Il ne peut plus le suivre.
Gide a parlé de Picasso citant le mot d'Apollinaire mais non pour l'approuver : « Picasso et Raphaël ». Il dit Apollinaire spirituel mais fumiste.
[...]
Comme je faisais profession de tolérance religieuse, André Gide m'a demandé si c'était par esprit évangélique. Gide constatait qu'il n'y a pas de péché dans la littérature de Péguy.

Deux jours plus tard, lors d'un dîner chez Edith Wharton (la romancière américaine qui a fondé les American Hostels for Refugees et aida au fonctionnement du Foyer Franco-Belge où Gide a travaillé pendant la guerre), l'abbé Mugnier croise l'historien de l'art Bernhard Berenson, l'architecte Jean Naville (frère d'Arnold Naville autre proche de Gide), l'éditeur Georges Charpentier et l'écrivain et traducteur Alfred de Saint-André :

Dîné chez Mme Wharton, avec Berenson, Naville l'archi­tecte, Saint-André et Charpentier. Berenson dit que la figure de André Gide ressemble à celle de George Eliot. Naville a été élevé, à l'école alsacienne, avec lui. On y appelait Gide « le Crispatif » car il parlait les dents serrées. Mme Wharton trouve l'auteur de L'Immoraliste timide. Comme j'avais cru remarquer de l'austérité sur le visage de Gide, Berenson a ajouté : « De l'austérité féminine, non masculine.»

_________________________

* Voir l'étude de Ghislain de Diesbach : L'Abbé Mugnier, Le Confesseur du Tout-Paris, Perrin, 2003
** Qui ne sera publié qu'en 1985 et d'où sont extraits les passages donnés ici : Journal de l'abbé Mugnier (1879-1939), coll. Le Temps retrouvé, Mercure de France, 1985.