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mardi 30 août 2011

Gide et la commission du Front Populaire (2/2)


L'Asie au port de Dakar




Malgré les pressions sur Gide, à qui l'on apprend que le journal Gringoire menace de publier « trois colonnes de scandales »[1] sur Coppet si ce dernier ne donne pas sa démission, le voyage en AOF continue de prendre forme en cette fin 1937. Marc Allégret est même susceptible de se joindre à l'expédition, avec son frère Yves, mais la jonction ne se fera finalement pas. Gide et Pierre Herbart quittent Paris le 10 janvier 1938 pour Bordeaux où ils embarquent le 11 à bord de l'Asie.


Le fumoir de l'Asie
Le paquebot de la Compagnie des Chargeurs Réunis transformé en navire hôpital entre 1916 et 1918 a retrouvé tout son luxe et Gide y porte son tout premier smoking. Après une escale le 15 à Madère, il débarque le 19 à Dakar où il reste plusieurs jours (au moins jusqu'au 23 lorsqu'il apprend la mort de Thérèse Blum et envoie de Dakar une lettre à Léon). Les deux mois de tournée qui suivent vont n'occuper qu'une dizaine de pages du Journal, avec peu de repères[2]



Gide s'en explique dans une note :
« Tout occupé par le rapport que je devais fournir à la Commission d'Enquête qui m'avait envoyé en A.O.F., je n'ai pris, durant ce voyage, que fort peu de notes personnelles. Le reste ne présente aucun intérêt littéraire et n'a pas pas à prendre place ici. »[3]
Ce qui fait écho à sa lettre à Coppet :
« Le ton très incertain de ces pages vient de ce que je ne sais à qui elles s'adressent ; ce n'est ni un article pour le public ignorant, ni un rapport. Bref, je ne crois pas qu'il y ait lieu de les divulguer. »[4]

Une dizaine de pages seulement pour ces quelques 1800 kilomètres parcourus à travers le Sénégal, le Soudan français (actuel Mali) et la Guinée française (Guinée), mais qui reprennent et condensent les préoccupations gidiennes. Si l'on y trouve bien quelques observations zoologiques et botaniques, on sent le voyageur investi de sa « mission » et cette fois les notations « ethnologiques » ou plus largement « sociales » prennent totalement le pas sur les notes de lectures de voyage habituelles.


En orange le voyage d'après les notes du Journal,
en jaune le retour d'après les Cahiers de la Petite Dame


Pour ce qui touche aux inspections du système scolaire, Gide renonce assez vite (le sujet fera d'ailleurs partie des chapitres qui resteront à écrire, évoqués dans sa lettre à Marcel de Coppet) :

« On perd son temps, à visiter toutes ces écoles. Par acquit de conscience; pour pouvoir dire : j'ai fait ceci. Flanqué de l'administrateur, du chef de l'enseignement (fort bien) et d'un inspecteur de l'instruction (qui nous paraît remarquable). [...] Mais quoi de plus vain que cette visite sommaire, ce salut des élèves, cette poignée de main aux maîtres. Si c'est là ce qu'on appelle une « inspection », je me récuse. »[5]

Il préfère se rendre libre pour les témoignages qui viennent spontanément à lui, comme ce fut déjà le cas en 1925 au Congo. Ainsi à Kaolak :

« un indigène d'une trentaine d'années est venu nous trouver, insistant pour parler au plus tôt. Il tenait à cœur de nous exposer une affaire qui nous paraît assez importante pour mériter notre attention immédiate, et nous renonçons à notre premier projet d'aller ce matin à Guinguineo, où je ne pense pas que rien de bien intéressant nous attendît. L'indigène parle d'une voix émue; il expose décemment, modérément mais pathétiquement, certains sévices qu'auraient subis des gens de son village ; il vient de faire 80 kms en camionnette, spécialement pour nous aviser. »[6]

Chargement des arachides à Kaolack
 Gide semble mettre le doigt sur le problème des Sociétés de Prévoyance, des « coopératives » censées assurer des revenus aux cueilleurs mais qui cherchent surtout à mettre la main sur les cueillettes, d'arachide notamment, en maintenant des conditions d'esclavage. Ce sujet est traité dans le premier chapitre de son rapport à Marcel de Coppet. Le deuxième et dernier sujet traité, des cinq que devait compter le rapport, concerne les prestations, système qui transforme les indigènes en « prestataires », recrutés de force et corvéables à merci.

Gide sait, depuis le voyage de 1936, que ces deux sujets sont prioritaires pour Coppet[7]. Car pour fuir ces conditions de vie, les habitants désertent les régions proches des voies de communication et échappent à tout contrôle non seulement administratif (c'est l'administration qui contraint les habitants à travailler pour les compagnies privées au mépris de la loi mise en place par le Front Populaire), mais surtout à tout contrôle sanitaire.

Le troisième chapitre annoncé de ce rapport aurait dû porter sur l'Office du Niger. Il ne sera pas écrit, pas par Gide du moins, mais sera développé dans un livre entier par son compagnon de voyage Pierre Herbart sous le titre Le chancre du Niger. Créé en 1932, l'Office du Niger était chargé de développer l'irrigation pour la culture du coton destiné aux industries françaises. Extrêmement mal géré et servant les intérêts privés avec l'argent de la colonie, il reposait lui aussi sur le travail forcé. Dans la préface que donne Gide au livre de Pierre Herbart, il compare leur enquête à celle d'un roman policier :

« Si prospère que fût la colonie, un chancre la rongeait, la ronge encore. Une entreprise gigantesque, à première vue admirable, mais que l'examen prouve absurde, dévore chaque année les millions que réclament en vain les travaux les plus urgents, les améliorations les plus immédiatement nécessaires et du profit le plus certain. Le voyage d'études en AOF est semblable à la lecture d'un roman policier. On commence par flairer l'énigme ; on cherche le responsable de ce quelque chose qui cloche ; on interroge : l'Office du Niger est la réponse aux questions. »[8]
Le chancre du Niger, paru en 39

Le réquisitoire d'Herbart et les contrôles redoublés du Front Populaire auront des effets, de courte durée. Vichy rétablira l'organisation antérieure et les exactions reprendront comme devant. D'une manière générale, les chercheurs s'accordent à saluer les efforts de Marcel de Coppet et, si la commission allait être dissoute avant d'avoir pu donner toutes ses conclusions, ses enquêtes restent une mine de données historiques dans bien des domaines : l'alimentation surtout et l'enquête parallèle menée par Denise Savineau, mandatée par Coppet, sur la famille et la condition de la femme[9]. Pour Gide aussi ce voyage est l'occasion de se pencher sur la condition des femmes en soulignant toute l'hypocrisie masculine autour de l'excision. 

Comme lors de son Voyage au Congo, il ne faut pas attendre de lui une condamnation radicale du colonialisme, ni une opposition caricaturale entre le méchant blanc et le gentil noir. C'est ce qui a fait la force de sa critique à l'époque, critique qu'il est même prêt à pondérer encore :

« Je m'empresse d'ajouter que l'œuvre de certains administrateurs a pu m'apparaître, à plus d'une reprise, admirable; certainement je n'ai pas assez dit, et je le regrette, dans le récit de mon Voyage au Congo, tout ce que l'énergie du colon comportait souvent d'endurance, de patience, de courage, d'initiative et de vertu. Il y eut parmi eux des héros; on les souhaiterait moins rares. Ce sont le plus souvent, hélas, des jouets entre les mains de forbans qui couvrent de la vertu de ceux-ci leur négoce infâme. »[10]

« La malveillance d'un homme et d'un système » résume Le Chancre du Niger. L'homme pris dans un système : voilà le responsable. Et Gide d'oser une comparaison entre le déclin moral et les abus qu'il voit en AOF et ceux qu'il découvrait deux ans plus tôt en URSS puisque les indigènes « ne sont pas plus libres de s'évader que l'ouvrier russe ne l'est de quitter son usine, ou que le travailleur d'un kolkose de chercher mauvaise fortune ailleurs. Ils sont bouclés. » Conclusion tout aussi pessimiste que pour l'expérience communiste : « Le fait est que nombre d'entreprises, ici, ne peuvent prospérer qu'avec un système assez voisin de l'esclavage. »[11]


A ce bilan s'ajoute la tonalité sombre d'une fin de voyage chaotique. Gide est pris d'une crise néphrétique qui l'oblige à interrompre sa tournée et à précipiter le départ. La dernière note africaine du Journal est datée de Dalaba, en Guinée française, le 18 février. Venus de Kankan par la voie ferrée, ils sont descendus du train à Dabola pour rejoindre Dalaba un peu au nord-ouest. Par les Cahiers de la Petite Dame, on sait encore que Gide et Herbart ont rendu visite à Eric Allégret, frère de Marc et important planteur de bananes, à Conakry, et qu'ils ont survolés la Guinée portugaise [12]. Ils ont donc rejoint Dakar par les airs où ils ont embarqué pour un retour par Casablanca puis Marseille. Mais à Casablanca, pressés de rentrer, ils prennent à nouveau un avion et atterrissent à Paris le 6 mars 1938.

Dans ses bagages, Gide rapporte le caméléon Timothée, qui finira au Muséum, mais pas de quoi alimenter les cinq chapitres de son rapport, dont les deux premiers l'occupent jusqu'à Pâques. Dès février 1938, la commission avait suspendu ses travaux par suite de la dislocation du Front Populaire et Gide saisit l'occasion pour abandonner ce projet. Alors composer, comme il le dit à Coppet, un « Retour d'AOF », semble un peu fanfaron... Quant au « tort considérable » qu'il craint de lui faire en publiant ses conclusions, il n'est peut-être pas exagéré : tombé en disgrâce, Coppet est « muté » à Madagascar en décembre.

Ce voyage un peu dans l'ombre de ceux au Congo et en URSS reste donc à étudier plus en profondeur et peut-être retrouvera-t-on un jour les deux chapitres du rapport de Gide ? Il est en tout cas le dernier d'importance au cœur du continent africain. En 1944, Gide en exil à Alger trouve soudain l'occasion de s'envoler pour Gao mais il n'y restera que quelques jours, pris par la fièvre. C'est de là que le 24 avril 44 il écrit à Anne Heurgon sa fascination pour cette Afrique et son désir de s'enfoncer « dans les ténèbres lumineuses du monde noir. »


______________________________
[1] Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, t. III, Gallimard, 1975, p. 55
[2] Notons tout de même : Dakar du 19 au 23 janvier au moins, puis Kaolak au moins jusqu'au 27 janvier, Kayes, Bafoulabé, Kita les 1er et 2 février, Bamako le 6, Siguiri le 9, Kankan le 10, rejoint Mamou par le train le 11 puis Dalaba jusqu'au 18 février.
[3] Gide, Journal 1889-1939, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1939, note ajoutée à l'entrée datée de Kaolak (janvier 1938), p. 1296
[4] Voir la lettre de Gide à Coppet dans la première partie de ce billet.
[5] Gide, Journal 1889-1939, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1939, p.1297
[6] Gide, op.cit. p. 1298
[7] Pierre Herbart, Le Chancre du Niger, introduction d'André Gide, Gallimard, 1939
[8] Voir Nicole Bernard-Duquenet, Le Front populaire et le problème des prestations en AOF, in Cahiers d'études africaines, Vol. 16, N°61-62. 1976. pp. 159-172
[9] Denise Savineau, La famille en A.O.F. : condition de la femme. Rapport inédit, L'Harmattan, 2007
[10] Gide, op. cit. p. 1300
[11] Gide, op. cit. p. 1304
[12] Maria Van Rysselberghe, op. cit. p. 75

mardi 23 août 2011

Gide et la commission du Front Populaire (1/2)

 Dossier sur la Correspondance Gide-Martin du Gard,
fac-similé du fragment de lettre de Gide à Coppet,
L'évènement, n°26, mars 1968 (cliquer pour agrandir)


Après l'article de Stéphane Fabert sur la Correspondance Gide – Martin du Gard et les « opinions » sur les deux hommes, L'évènement de mars 1968 donnait deux « inédits » : un projet d'article avorté sur la liberté signé Roger Martin du Gard (à paraître bientôt du côté de notre blog ami consacré à RMG) et un fragment de lettre de Gide à Marcel et Christiane de Coppet datée de Pontigny, le 2 mai 1938 [1]. Voici la transcription qu'en livrait la revue :

« (...) J'avais déjà, avant Pâques, donné beaucoup de temps à la préparation de mon rapport, j'en ai même écrit deux chapitres (sur cinq qu'il devrait avoir). 1° sur les Sociétés de Prévoyance. 2° sur la suppression des Prestations. Les trois autres devant être sur l'Office du Niger, sur les questions d'enseignement, et le dernier sur des considérations générales. Mais la Commission d'Enquête a vécu ; et comme d'autre part je me débattais dans des difficultés inextricables et n'étais plus bien sûr de moi, j'ai lâché prise — quitte à répondre plus tard. Je sais bien que, même indépendamment de la Commission, je pourrai publier un Retour de l'A.D.F. [sic, pour A.O.F.] en pendant à mon Retour de l'U.R.S.S. Mais je redoute le raffut, n'étant pas ici bien assuré de ce que je veux dire. Je crains aussi de vous faire un tort considérable si je présente les « directives » de votre administration comme protectrice des droits et des intérêts des indigènes et d'achever de dresser contre vous les colons et ceux qui les soutiennent — étant donné surtout les tendances possibles d'un nouveau gouvernement en réaction contre celui du Front Populaire. Déjà certaines phrases des deux chapitres déjà rédigés me paraissent dangereuses et je n'ose les communiquer, fût-ce seulement à Guerunl [sic, pour Guernut], sans d'abord vous les avoir fait connaître. Je vous les adresse, par poste ordinaire (car rien d'urgent), tout en me disant que vous allez être bien déçu.
Le ton très incertain de ces pages vient de ce que je ne sais à qui elles s'adressent ; ce n'est ni un article pour le public ignorant, ni un rapport. Bref, je ne crois pas qu'il y ait lieu de les divulguer. (...)[2]
Bien affectueusement avec vous deux. Votre vieil ami.
André Gide »


Pour comprendre sur quel « rapport » Gide peine autant en 1938, il faut remonter en 1936. Le Front Populaire remporte les élections et le 4 juin Léon Blum, l'ami de jeunesse de Gide, est nommé président du conseil par Albert Lebrun. Le sous-secrétaire d'état aux affaires étrangères est également une proche de Gide : Andrée Viénot, fille de Loup Mayrisch. Gide et Viénot imaginent alors de faire nommer leur ami Marcel de Coppet au Maroc.

En août 1929 au Tertre, Gide et Martin du Gard
entourent Marcel de Coppet et revoient sa traduction
 de Old Wive's Tale de Bennet
Marcel de Coppet, administrateur colonial, avait accueilli Gide au Tchad en 1926 et l'avait aidé à dresser son réquisitoire contre les compagnies concessionnaires et les dérives du colonialisme dans Voyage au Congo et Retour du Tchad. Fin 1929, Coppet s'était fiancé avec la fille de son ami Roger Martin du Gard, Christiane. Dès son arrivée au ministère des colonies le 4 juin, Marius Moutet fait appeler Gide dans son bureau pour lui expliquer qu'il veut en effet confier à Coppet un poste important, mais que ce ne sera pas au Maroc...


Blum et Moutet ont d'autres ambitions pour Coppet qui est nommé gouverneur général de l'Afrique Occidentale Française, décision votée par le conseil des ministres du 8 août 1936. Connu pour ses idées progressistes, Marcel de Coppet était l'homme idéal pour mettre en place la vision de Blum dans les colonies : « J'estime qu'un système colonial n'est pas viable quand il ne peut être animé du dedans par les indigènes qui doivent en bénéficier », explique-t-il dans une circulaire du 24 juin 36 au Corps Diplomatique.

Coppet part donc prendre son poste à Dakar, avec pour ainsi dire Gide dans ses bagages. Il embarque à Marseille à bord du Canada le 11 février, « avec l'espoir que, là-bas, je me saurai gré d'être parti », confie Gide à son Journal le 12, en mer. Après une escale à Alger, il débarque à Dakar le 19 février. En mars il est à Saint-Louis-du-Sénégal, l'ancienne capitale de l'A.O.F. Peu de temps après son retour en France en avril, il repart pour l'U.R.S.S. le 17 juin. Plus que jamais au cours de ces années-là, Gide est le « contemporain capital ». Il en a d'ailleurs conscience quand il confie à Green, en 1935, qu'il est devenu « une personne représentative »[3]

En janvier 1937 le gouvernement met sur pied une « commission d'enquête parlementaire sur la situation politique économique et morale dans les territoires français d'outre-mer » destinée à engager « la rénovation du système colonial français ». La Commission d’enquête dans les territoires de la France d’outre-mer est instituée par la loi du 30 janvier 1937. Dans les six mois qui suivent on fixe sa composition, son financement et son fonctionnement et elle peut tenir sa séance inaugurale le 8 juillet 1937. Elle compte une quarantaine de membres comme le montre ce document des Archives Nationales qui en dresse la liste et les affecte en trois sous-commissions, la 1ère en Afrique du Nord, la 2ème en A.O.F. et la 3ème en Indochine.


Composition de la commission d'enquête
dans les colonies et pays de protectorat
(Archives Nationales de l'Outre-Mer)
Députés et sénateurs, anciens administrateurs coloniaux, missionnaires, syndicalistes, représentants français au Bureau international du travail, côtoient des scientifiques et des hommes et femmes de lettres. Citons parmi eux : 
- Andrée Viollis, grand reporter, proche de Gide, spécialiste de l'Asie et nommée à ce titre dans la 3ème sous-commission; 
- Victor Basch, philosophe d'origine hongroise, co-fondateur de la Ligue des Droits de l'Homme, à qui Gide fait passer un chèque de 10000 francs pour l'aide aux femmes et enfants en Espagne en juin 37; 
- Pierre Viénot, mari d'Andrée Viénot, député, spécialiste du Maghreb et du Proche-Orient, affecté à la 1ère sous-commission; 
- l'éthnologue Lucien Lévy-Bruhl qui est avec Gide membre de la 2ème sous-commission. 
Henri Guernut, ancien ministre des Colonies et co-fondateur de la Ligue Internationale des Droits de l'Homme, est le directeur de la commission.






Le 13 septembre 1937, le très officiel Bulletin d'Information et de Renseignements de l'A.O.F. annonce la prochaine venue de la commission et donne les consignes pour accueillir comme il se doit ses enquêteurs : 





Toutefois, ce n'est qu'en octobre 37 que Gide obtient plus de détails quant à sa participation, comme nous l'apprennent les Cahiers de la Petite Dame [4] à l'entrée du 5 octobre : 

« Il a revu ces jours-ci, au Ministère, le secrétaire de cette commission coloniale dont il fait partie. Comme il n'a aucun titre particulier, on n'a pu le verser dans aucune des branches existantes : agriculture, législation, etc., et il apprend qu'on a imaginé de l'affecter ainsi que Lévy-Bruhl aux « Aspirations des Indigènes », et on lui indique dans ce programme éminemment vague : l'instruction et les comparaisons avec les méthodes anglaises. « Alors, lui disait Curtius, cela va encore vous tenir éloigné de la littérature ? – Je m'en suis pourtant beaucoup rapproché », dit-il.
Gide pense qu'il ne va pas pouvoir partir avant la mi-novembre, et il compte toujours emmener Pierre comme secrétaire »

Le 10 novembre 37, toujours dans les Cahiers de Maria Van Rysselberghe, les préparatifs s'affinent :

« Il a eu différentes entrevues au sujet de son voyage d'Afrique qui brusquement semble se dessiner et les craintes de tous ordres qu'il en avait, s'évanouir. Il me fait écrire à Pierre qu'il croit bien être à même de partir avec lui vers la mi-décembre et qu'au préalable il doit présenter un rapport qui servirait de base à justifier son envoi en Afrique. Pour ce travail comme pour la préface qu'Yvon lui demande de faire à son nouveau livre sur l'U.R.S.S. [5], Pierre serait d'un grand secours intellectuel et moral. »

Mais si dès le 14 juillet 1936 à Dakar, Européens et Africains défilaient ensemble pour fêter l'avènement du Front Populaire, du côté des colons conservateurs, la perspective de voir le duo Coppet-Gide mettre de nouveau le nez dans leurs affaires n'est pas du tout de leur goût. Le 6 février 1936, l'hebdomadaire de Brazzaville et Léopoldville L'Etoile de l'A.E.F., sous la plume de Géo Caillet, avait dénoncé les « voyageurs ayant glosé inutilement sur des choses qu'ils n'ont pas même entrevues de leur chambre d'hôtel, se bornant à reproduire de mesquins racontars. Parmi ceux-là il faut citer André Gide, Jean Marlet, Raymond Susset, Marcel Sauvage, Zia Péli et tant d'autres de moindre envergure, dont les ragots ont encombré une certaine presse. (…) Nous n'avons que faire ici de romanciers ou de journalistes à l'imagination trop fertile. »

Fin novembre 37, Andrée Viollis avertit par télégramme Gide et Pierre Herbart de possibles manigances contre Coppet. « Et Pierre fait cette réflexion : « Je ne serais pas autrement étonné si on essayait de saboter votre voyage. » » [6]


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[1] Erreur de Gide ou de la transcription ? D'après les Cahiers de la Petite Dame, Gide n'est parti au Foyer de Pontigny pour se reposer et travailler que le 4 mai, et ce jusqu'au 16.
[2] Sur le fac-similé de la lettre publié dans la revue, on peut ici lire au moins trois lignes supplémentaires (voir l'image) : « Roger m'a écrit d'émouvantes lettres, se disant prêt à accourrir [sic] au premier appel; et évidemment il est de ceux (il est peut-être celui) que j'aurais le plus de réconfort à revoir » Madeleine Gide est morte le 17 avril et Martin du Gard a beaucoup soutenu Gide par ses lettres. D'ailleurs sitôt rentré de Pontigny, Gide rejoint Martin du Gard à Serigny.
[3] Julien Green, Journal 1935-1939, entrée du 10 juillet 1935
[4] Maria Van Ryssleberghe, Cahiers de la Petite Dame, t. III, NRF, Gallimard, 1975
[5] Il s'agit de la préface à L'U.R.S.S. telle qu'elle est, Yvon, Gallimard, 1938
[6] Maria Van Ryssleberghe, op. cit., pp. 54-55

samedi 19 juillet 2008

Gide traducteur

Pour faire suite au précédent billet sur les prix André Gide, évoquons le Gide traducteur.

Il existe officiellement huit traductions publiées par Gide :

Rabindranath Tagore, L'Offrande lyrique (Gitanjali). NRF, 1913.
Joseph Conrad, Typhon. NRF, 1918, 200 p. Achevé d'imprimer : 25 juin 1918 ; préoriginale dans La Revue de Paris, 1er mars 1918, pp. 17-59 ; et 15 mars 1918, pp. 334-381.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre. Lucien Vogel, 1921.
Rabindranath Tagore, Amal et la Lettre du Roi. Lucien Vogel, 1922.
William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. Claude Aveline, 1923.
Alexandre Pouchkine, La Dame de pique. Éd. de la Pléiade, 1923.
William Shakespeare, Hamlet. Jacques Schiffrin, 1944.
Prométhée (de Goethe). Henri Jonquères / P. A. Nicaise, 1951.

Huit œuvres majeures auxquelles il faut ajouter des traductions collectives comme les quelques poèmes des Feuilles d'herbe de Walt Withman ou Le coup de pistolet de Pouchkine, nouvelle traduite avec son ami Jacques Schiffrin. Mais aussi des participations dans l'ombre d'autres amis comme la traduction de Un conte de bonnes femmes, de Arnold Bennett, signée Marcel de Coppet mais relue et revue par Gide, Martin du Gard, Coppet et la Petite Dame lors d'un séjour au château du Tertre, demeure bellêmoise de Roger Martin du Gard. Nous y reviendrons...

Gide ne traduit bien évidemment pas Tagore du bengali... L'auteur Indien a reçu le prix Nobel en 1913 grâce à une partie de ses livres traduits en anglais et remarqués entre autres par le poète Yeats. Les parents de Gide ont toujours refusé de lui enseigner l'anglais pour pouvoir converser devant le petit André sans qu'il les comprît. Ses seuls rudiments lui provenaient sans doute de Anna Schackelton, la dame de compagnie écossaise de sa mère avec qui allait herboriser.

Toutefois, même avec ces seuls rudiments, Gide se plonge dans les auteurs anglais dans le texte, armé de dictionnaires, tout comme d'ailleurs dans des lectures en allemand. Mais il ne maîtrise que très imparfaitement la langue de Shakespeare comme en atteste une lettre adressée à sa mère en 1895 qui commence par "My swith mother"...

En 1909, il étudie plus avant l'anglais, ne pratiquant que des auteurs anglophones, s'inscrit à l'école Berlitz en 1910, prend en 1911 un professeur particulier qu'il dépasse bientôt. Il a alors 42 ans. "Je ne me suis mis à l'anglais que très tard ; mais résolument, et n'eut de cesse que je ne puisse lire couramment tant d'auteurs de toutes sortes qui font de la littérature anglaise la plus riche du monde entier", écrit-il à la fin de sa vie dans Ainsi Soit-Il.

Sa rencontre avec l'angliciste et anglophile Valery Larbaud lui ouvre de nouveaux horizons en Grande-Bretagne où il commence à être lu et apprécié par les francophones et où il veut exporter la NRF. Arnold Bennett écrit sur Gide dans la revue The New Age. Par l'entremise de Larbaud, Gide rencontre Joseph Conrad. Pendant la première guerre mondiale, Gide découvre nombre d'auteurs anglais dont Blake.

Son voyage le plus important en Angleterre a lieu en 1918, voyage en compagnie de Marc Allégret et épisode de sa vie tout aussi important. Pendant qu'il sillonne l'Angleterre en compagnie de son ami, sa femme, Madeleine, relit une à une ses lettres et les brûle dans une cheminée du château de Cuverville...

Adopté par la famille – le clan – Strachey dont les enfants fréquentent le cercle très libéré de Bloomsbury aux côtés de Virginia Woolf ou John Meynard Keynes, Gide devient l'élève de Dorothy Strachey devenue Dorothy Bussy après son mariage avec le peintre Simon Bussy. Dorothy lui donne des cours d'anglais mais s'aperçoit bien vite de son immense culture. Gide connaît par cœur des vers anglais... Dorothy deviendra alors l'amie, l'éternelle amoureuse et la traductrice de Gide vers la langue anglaise.

Voilà qui fera de Gide un traducteur finalement très consciencieux, moins écrivain que traducteur, contre toute attente. Début août 1929, Gide, la Petite Dame et Marc viennent passer quelques jours au Tertre chez Martin du Gard. Ils seront rejoints par Christiane, la fille de Martin, et son mari Marcel de Coppet. La Petite Dame raconte dans ses cahiers :

"Durant les quinze jours que nous allons passer ici, on se propose de revoir la traduction que Coppet fit de Old Wive's Tale de Bennett. [...]
Les questions de principe au sujet des traductions sont le leitmotiv qui va revenir et pendant le travail et à travers toutes nos conversations, source de plaisanteries, d'allusions et de petites irritations aussi ; c'est que Gide et Martin du Gard sont d'un avis très opposé : Martin tient que rien n'est intraduisible, qu'il suffit de descendre assez loin dans la pensée, de se donner de la peine, que peu importe si pour un mot d'anglais, il faut deux phrases françaises, que du reste la concision n'est pas un mérite en soi et puis que nous sommes tous intoxiqués par le plaisir de comprendre, de goûter la saveur de l'anglais et que nous voulons faire passer cette saveur dans le français même au détriment de la langue. Gide ne pense pas ainsi. Le premier soir, devant ces déclarations de Martin, il lui dit : "Attention, je vais être méchant, ce que vous dites là va trop dans votre sens, faites attention que justement Les Thibault se traduisent très facilement ; j'ai envie de dire que s'ils contenaient plus d'intraduisible, ils n'en vaudraient que mieux." En montant se coucher, Bypeed demande un dictionnaire d'allemand, il est en train de lire Zauberberg de Thomas Mann, qu'il trouve décidément très remarquable." (Les Cahiers de la Petite Dame, tome 2, pages 24-25)

Le lendemain, 3 août 1929, le travail reprend :

"Avec Gide, tout travail est consciencieux, minutieux. On avance lentement et puis à chaque correction proposées le débat se rouvre : Martin veut qu'un livre traduit en français ait l'air d'être écrit en français, que le lecteur n'y soit pas dépaysé ; alors que, dans les changements que propose Gide, on sent toujours la crainte de faire s'évanouir ce qui est spécifiquement anglais ; il cherche l'exactitude par le mot à mot ou par l'équivalence. Martin, lui, veut tout chambarder pour faire une bonne page de style au tour bien français. Pour le spectateur, tout cela est très amusant, cette petite lutte est passionnante et passionnée parce que chacun y révèle ses préoccupations et en est conscient. A se sentir tout seul de son avis, Martin grossit son indignation : "Je suis le seul à avoir conservé le sens du français, toutes les nuances vous échappent. J'espère bien ne jamais être traduit en aucune langue par des types comme vous. Ah ! ce texte, il vous hypnotise on ne fait de bonne traduction qu'en ignorant la langue étrangère, aidé de quelqu'un qui vous donne la matière brute. Oui, c'est entendu, notre langue est pauvre, et l'humour anglais est incomparable, et intraduisible, etc." Il bouffonne avec verve pour nous divertir."


En août 1929 au Tertre, Gide et Martin du Gard
entourent Marcel de Coppet et revoient sa traduction
de Old Wive's Tale de Bennet