Affichage des articles dont le libellé est influence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est influence. Afficher tous les articles

vendredi 3 mai 2013

Enquête sur les maîtres de la jeune littérature


Entre le 30 septembre et le 30 décembre 1922, Pierre Varillon et Henri Rambaud mènent une « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature » dans la Revue Hebdomadaire. Enquête qui a été reprise et augmentée dans un volume paru en 1923 à la Librairie Bloud et Gay. Dans leur introduction à cette compilation, les enquêteurs s'expliquent :

« Nous avons donc posé à un certain nombre de jeunes écrivains les deux questions suivantes :
1° Quels sont les maîtres à qui vous devez le plus et pourquoi ?
2° Quelles influences vous paraissent devoir commander les directions de la littérature contemporaine et que pensez-vous notamment de l'épuisement ou du renouvellement possible des genres traditionnels ?
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver certains noms et des plus marquants, parmi les écrivains que nous avons interrogés. Notre règle a été de nous en tenir aux écrivains parvenus à la notoriété depuis la guerre et à ceux dont les premières œuvres, encore peu connues du public, mais distinguées par les connaisseurs, font souhaiter qu'ils y parviennent bientôt. Leurs aînés ont déjà répondu avant la guerre à des enquêtes analogues* ; ou s'ils n'ont pas eu l'occasion de la donner, chacun sait quelle serait leur réponse. Est-il bien utile, par exemple, que le grand poète qu'est M. Paul Valéry reconnaisse en Mallarmé son maître et son guide, qu'il devait d'ailleurs dépasser; ou, dans une génération plus jeune, que MM. Jacques Bainville ou Henri Massis témoignent de ce qu'ils doivent à Charles Maurras ? »

Vingt-quatre romanciers, dix poètes, six dramaturges et neuf critiques répondront aux questions de Varillon et Rambaud, parfois de manière très détaillée, parfois de façon laconique... Les noms les plus cités par les romanciers sont dans l'ordre ceux de Bourget, Maurras, Barrès, France, Loti, Boylesve, Gide et Proust. Les critiques ont affirmé l'influence de Maurras, de France, de Lemaître, de Gide, de Jacques Bainville, de Montfort, de Bergson, de Boylesve et de Péguy.

Nous avons sélectionné parmi les réponses qui citent Gide les plus intéressantes, ou tout du moins les plus motivées. Dans une second temps, la Revue Hebdomadaire écrira aux « maîtres »  les plus influents pour leur poser les mêmes questions qu'aux auteurs de la « jeune littérature ». Nous donnons ainsi en fin de billet la réponse de Gide...

***

« La génération littéraire née autour de 1890 a pu avoir des maîtres jusqu'en 1914. Elle n'en saurait plus avoir aujourd'hui. Entre eux et elle, la guerre a creusé un abîme. Si la guerre n'avait pas creusé cet abîme, ce serait à désespérer de cette génération. Ce serait bien la première fois qu'on verrait le monde changer de face, sans que se renouvelât la littérature.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de renier des admirations légitimes; il s'agit de refuser des modèles périmés. Nous sommes d'un autre temps que France, Barrés, Gide, Maurras ou même Péguy. Qu'avons-nous à faire d'excitants, d'un Nietzsche ou d'un Kipling ?
[...]
France, Barrés, Gide, Maurras, Péguy et tous les autres ont été les liquidateurs du romantisme, soit qu'ils l'aient épuisé en le portant à l'extrême, soit qu'ils aient essayé de le classiciser, soit qu'ils l'aient combattu. Ils se sont ainsi liquidés eux-mêmes, au plus haut prix, je le reconnais. Depuis la guerre, ils se survivent. Et après eux, le déluge.
Mais après le déluge, tout recommence. »
Benjamin Crémieux
***
« Avant la guerre, jusqu'à ma vingtième année, j'ignorais une partie de la littérature de notre temps, celle qu'on est convenu d'appeler la littérature moderne. Comme je vivais complètement en dehors des milieux littéraires, je n'avais rencontré personne qui me révélât l'existence des œuvres contemporaines qui n'étaient pas répandues dans le plus large public.
A peine en 1913 avais-je entendu parler de la Nouvelle Revue française qui, un peu plus tard, a marqué ma formation littéraire comme l'Action française a marqué ma formation politique.
[...]
Je reviens à la Nouvelle Revue française, à André Gide. Je ne pourrai jamais aimer l'homme, mais je respecte l'auteur, sa patience; tant pis si sa prudence tourne au vice. Je lui suis infiniment reconnaissant de l'exemple studieux qu'il donne. J'ai trouvé dans sa critique et dans celle qu'il a inspirée, celle de Jacques Rivière principalement, mille réflexions qui m'ont éclairé sur moi-même et sur les autres. Elles m'ont évité de me jeter dans une démesure où je tendais de tout mon désir de combattre. »

Pierre Drieu la Rochelle

***
« Les gens de cinquante ans sont persuadés que les trentenaires d'aujourd'hui « posent » quand ils déprisent la vulgarité de Musset et de Hugo. Il n'y a pas de pose là dedans. Sans aucune prévention, j'ai toujours été fort éloigné des romantiques, comme de « bourgeois » affreux. Inutile de vous dire que Barrés et Gide pour la prose, Mallarmé pour les vers, quand on les lit dès seize ans, vous font trouver bien plus « cocos » les maîtres du dernier siècle que ceux-ci n'ont trouvé ceux du dix-septième...
Et à bien réfléchir, tout ce qui précède me paraît incomplet, et simplet, et à demi faux.
Mais vous n'attendez pas une confession générale ? »

André Thérive

***
« 1° Les maîtres à qui je dois le plus, je commence à croire que ce sont ceux dont j'ignore l'œuvre. La grande occupation des critiques qui épluchent un roman est, en effet, d'y débusquer tous les « gidismes », tous les « barrésismes ». Je ne dois que des « éreintements » à ces maîtres trop admirés qui, à vingt ans, m'imposèrent des attitudes d'esprit et des tours de phrases dont je commence seulement à me débarrasser. Ma gratitude ira donc à d'autres maîtres vénérables près desquels j'aurai passé, n'ayant rien demandé et n'ayant rien reçu. Une pudeur teintée de prudence me défend seule de les nommer ici.
Pour être franc, j'admire mes camarades qui connaissent leurs maîtres et les dénoncent avec la même assurance que s'il s'agissait de leur tailleur. Sans doute avez-vous pratiqué ce jeu dangereux que Paul Morand, dans son fameux Ouvert la nuit, nous enseigne ? Sur une liste où figurent intelligence, distinction, talent, beauté, élégance, etc., chacun se donne des notes que le voisin corrige. Eh bien! il serait amusant de corriger la liste des maîtres que mes jeunes confrères s'assignent en toute bonne foi. Il n'est pas bon que nous choisissions nous-mêmes nos ancêtres,parce qu'alors nous prétendons tous à la cuisse de Jupiter. J'imagine Bourget, Barrés et Gide en leurs cabinets, Balzac, Stendhal et Baudelaire sous les myrtes immortels, se répétant après avoir lu votre enquête le vers de Booz :

Se pourrait-il, Seigneur, que ceci de moi vînt ?

et je crois voir le spectre de Paul Féval (ce charmant auteur de France trop dédaigné et si supérieur au mulâtre Dumas) accuser Barrés et Bourget de détournement d'enfant. C'est vrai qu'un romancier de l'école du cher Féval peut, dans son particulier, professer la doctrine Bourget-Barrés-Maurras, sans que ses livres en reflètent rien et qu'une œuvre, que littérairement nous portons aux nues, souvent ne déteint pas sur notre vie intérieure. J'ai préféré à tout Anatole France quand j'avais quinze ans et ce fut justement pour moi un temps de crise mystique.
Faut- il concevoir le Parnasse comme un marché où les débutants se fournissent de psychologie chez Balzac-Stendhal- Bourget ; de nationalisme simple [chez Barrés, de nationalisme intégral chez Maurras ; d'immoralisme chez Gide et de style à tous les rayons ? Il arrive souvent qu'un jeune homme de lettres n'accepte rien tout à fait de l'extérieur. Ses maîtres préférés font sourdre en lui des eaux cachées. Nous ne recevons rien que déjà nous ne possédions. Notre œuvre, c'est nous-mêmes et nous ne sommes pas nés des livres, mais de nos pères en qui nous vivions avant notre venue ici-bas ; et depuis nous dépendons de ce monde infini d'images, de sensations, de sentiments, de croyances, où, à peine nés, nous avons baigné. Les pins géants d'un parc que je connais, les charmilles, devant la terrasse d'un autre jardin, m'ont mieux instruit que les livres dont je m'enchantais à leur ombre (dont je m'enchantais vient de Barrés).
Et qui dira, dans une formation même littéraire, la part des amitiés et des amours ? Les maîtres de beaucoup, ce furent leurs maîtresses.

2° Il est inutile, que vous vous inquiétiez de l'avenir des « genres traditionnels » au siècle de Marcel Proust, de Paul Valéry et de tous ceux que vous interrogeâtes. »

François Mauriac

***
« Deux poètes m'ont profondément influencé : Arthur Rimbaud et Lautréamont (Isidore Ducasse). Depuis que j'écris, Je n'ai jamais cessé de penser à eux. Leur influence sur moi a été trop forte, trop exclusive pour que je puisse la définir. J'ai probablement écrit grâce à eux et selon eux. Tout ce que je crois découvrir dans la poésie, c'est dans leurs poèmes que je l'ai découvert. Je sais mal les voir, je manque de recul : je les aime trop.
J'ai aimé aussi quelques autres écrivains : Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Giraudoux. J'ai connu encore André Gide ; il a exercé sur moi une certaine influence. Je lui dois beaucoup. Quoi ? je ne sais pas. Je n'aime guère ses livres, sauf les Caves du Vatican. J'ai peur d'être ingrat en l'oubliant. J'aimerais aussi de ne pas parler de Maurice Barrés, mais tout de même je lui dois beaucoup. Je ne pense naturellement qu'à ses premiers livres. Les autres... »

Philippe Soupault

***
« L'exemple de Proust et de Valéry, me permet de penser que les plus importants et intéressants jeunes hommes d'aujourd'hui, ne laisseront connaître leur valeur que dans quelques vingt ans d'ici. Et ceci me rassure un peu — mais, me retient aussi de répondre à votre question, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.
Veuillez donc m'excuser. »
André Gide

_______________________

* Par exemple l'enquête menée par Emile Henriot qui explique, dans une lettre donnée en appendice de l'ouvrage de Varillon et Rambaud :
« Avant la guerre en effet, des questions semblables avaient été posées aux écrivains. En somme, nonobstant la guerre, qui a plus consolidé chacun dans ses positions qu'elle n'a profondément modifié les façons de voir et de sentir, l'idéal de cette génération n'a pas beaucoup changé depuis le temps que moi-même j'interrogeais, sur un thème analogue au vôtre, ses jeunes aînés et même quelques-uns déjà de ceux qui nous ont répondu (A quoi rêvent les jeunes gens, 1912). Je me reporte à ma brochure : les noms les plus souvent cités étaient ceux de Barrés et de Maurras; après, venaient Gide et Claudel. Bourget n'avait pas encore triomphé de l'ignorance et de l'ingratitude injustes. »

mardi 12 février 2013

Ne jugez pas... (ou Gide jugé par l'année 1969)


Plongé dans les archives de presse je retrouve encore cet article du Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 qui déplore : « Gide aurait cent ans cette semaine. Cet anniversaire n'aura pas le même éclat que celui de Claudel, auquel toute une année avait été consacrée. » L'hebdomadaire donnait la parole à André Fermigier à l'occasion de ce centenaire et d'une nouvelle parution de Ne jugez pas (Gallimard, 1969).

La lecture enthousiaste et la critique savoureuse du spécialiste de la peinture ne méritaient peut-être pas à elles seules d'être archivées ici, même si elles concernent un livre de Gide injustement méconnu. Mais que l’hebdomadaire fît appel au chroniqueur des expositions de peinture, ou ne trouvât que lui pour défendre Gide en 1969, cela devait figurer parmi d'autres documents de cette année déjà donnés dans ce blog. 

«C'est que, dix-huit ans après sa mort, Gide n'appartient plus à l'univers des jeunes intellectuels et que, si l'on relit son œuvre, il a tout pour décourager les commémorations officielles, qu'elles viennent des puissances établies ou des non-conformistes.» En effet, souvenons-nous par exemple des témoignages publiés au même moment dans la Quinzaine Littéraire : celui d'une étudiante de mai 1968, de Patrick Modiano, de Philippe Sollers ou de Nathalie Sarraute.




"Gide devant 
la cour


• Gide aurait cent ans cette semaine. Cet anniversaire n'aura pas le même éclat que celui de Claudel, auquel toute une année avait été consacrée.
C'est que, dix-huit ans après sa mort, Gide n'appartient plus à l'univers des jeunes intellectuels et que, si l'on relit son œuvre, il a tout pour décourager les commémorations officielles, qu'elles viennent des puissances établies ou des non-conformistes.
Avec lui, s'est probablement éteinte la grande lignée des humanistes sceptiques née avec Montaigne. Gide appartient désormais au passé. Mais s'il peut être lu et étudié comme n'importe quel grand classique, on ne peut s'empêcher de retrouver dans son œuvre nombre de questions qui nous touchent encore de très près.
André Fermigier vous parle ci-dessous d'une réédition de l'œuvre de Gide « fait diversier » et nous publions, d'autre part, un ensemble de citations tirées du. « Journal » que Gide a tenu entre 1889 et 1949 [qui seront données dans un prochain billet du blog]. Choisies parmi mille autres qu'on aurait pu faire, elles devraient exciter les lecteurs, jeunes ou moins jeunes, à renouer avec une œuvre d'une diversité sans exemple dans notre littérature et animée par une intelligence et une curiosité qui ne sont plus si courantes aujourd'hui.


Si l'envie vous prend

de revenir à Gide, c'est en lisant

"Ne jugez pas" qu'il faut faire

la première étape

NE JUGEZ PAS
par André Gicle
Gallimard, 266 pages, 19 F

« De tout temps, les tribunaux ont exercé sur moi une fascination irrésistible. En voyage, quatre choses surtout m'attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le Palais de Justice. » Ainsi commencent les Souvenirs de cour d'assises que Gide fit paraître en 1914 après avoir été — sur sa demande (1) — juré, pendant deux semaines de l'automne 1912, à la cour d'assises de la Seine-Inférieure. En 1930 il inaugure à la N.R.F. une collection qu'il intitule : « Ne jugez pas », par la publication d'un volume où il relate deux affaires étranges entre toutes, qui laissèrent à l'époque pantois criminalistes et psychiatres : l'affaire Redureau et celle de la séquestrée de Poitiers. Le tout vient d'être édité à nouveau et il me semble que l'on ne pouvait mieux rappeler, célébrer le centenaire de la naissance de Gide.

Les Souvenirs de la cour d'assises ne rapportent presque rien en apparence que de très banal : petits voleurs, petits escrocs, pauvres petits filous de campagne, aussi niais que pitoyables, mais presque tous suffisamment « anormaux » ou irresponsables pour que le jugement à porter sur eux ne soit jamais simple.
On est surpris moins par le nombre des affaires de mœurs (les fillettes violées devaient être légion à cette époque, en Normandie) que par l'indulgence que manifestent en ce domaine les jurés, pour la plupart issus du milieu rural, où l'on ne badine pas avec les voleurs et les incendiaires, mais où « l'attentat aux mœurs » n'éveille aucune espèce d'indignation particulière. A propos d'un accusé, qui, atteint de blennorragie, avait pris certaines précautions pour ne pas contaminer sa victime, Gide lui-même note avec une curieuse bonne humeur que, dans un tel cas, les circonstances atténuantes, après tout... Voilà, en quelques pages, un tableau de mœurs qui rappelle le meilleur Maupassant et apporte d'excellents documents au dossier de l'ethnographie française.

« Hideux applaudissements »

Un crime passionnel : un cocher, non de fiacre mais de maison, excellent homme qui ne gronde pas, ne jure pas, ne boit pas (les cochers passaient pour être d'épouvantables ivrognes, aussi leur faisait-on boire du beaujolais, vin considéré à l'époque comme particulièrement sain, léger, diurétique et que l'on appelle encore parfois, dans la région lyonnaise « le vin du cocher », ce cocher donc tue sa patronne de cent coups de couteau parce que celle-ci lui avait à deux reprises, selon l'expression duprésident de la cour d'assises, « refusé ses avantages ».

Pourquoi cent coups de couteau ? demande Gide, qui remarque que le cocher, robuste gaillard, aurait pu expédier la chose en un tournemain, et s'étonne que « la majorité des jurés pense avec le président qu'on cherche plus à tuer quand on donne cent coups de couteau que lorsqu'on en donne un seul ». Ces coups de couteau n'ont d'ailleurs déterminé que des blessures superficielles, peu profondes comme- si le cocher avait voulu accomplir une sorte de crime rituel, mutiler sa victime, la marquer plutôt que la tuer.
« Je ne cherchais pas à la tuer », proteste le cocher. Mais voilà, il l'a quand même tuée, en lui sectionnant la carotide (la « cariatide », dit le président) et un témoin (la logeuse), accouru sur les lieux à ce moment précis, déclare avoir entendu le bruit du couteau retourné dans la plaie, et que cela faisait « Crrac ! ». Le témoin variera dans ses déclarations mais de toute l'enquête on ne retiendra que ce « crrac ! ». Ce « crrac ! » emporte tout et le tribunal condamne le cocher aux travaux forcés à perpétuité, sous « les hideux applaudissements » de l'assistance.

On pourrait croire que Gide s'indigne, met en cause la justice. Non. Il souligne au contraire que les magistrats, les assis et les debout, les jurés, les avocats, tout le monde fait très consciencieusement son travail, mais que, presque toujours, le jugement est impossible, que l'on ne sait pas, que l'on ne parvient pas à doser les « circonstances atténuantes » et que lorsque l'on se décide vraiment, c'est presque toujours sous la pression de l'opinion ou de la presse. Ainsi, dans l'histoire du cocher, c'est un article vengeur paru dans un journal local qui semble avoir incliné les jurés à la sévérité et, inversement, Jean-Marie Deveaux a peut-être dû en partie son acquittement à la condamnation et au suicide de Gabrielle Russier.

« Le grand fond Malempia »

Tout le monde se rappelle plus ou moins l'histoire de la « séquestrée de Poitiers », de cette folle que l'on découvrit un jour dans une maison très bourgeoise de la ville (le père de la séquestrée avait été doyen de la faculté des lettres) où elle était enfermée depuis vingt-cinq ans, couchée nue sur un grabat « d'une saleté repoussante » où « courent des insectes et de la vermine prenant leur nourriture dans les déjections... de cette malheureuse », pour reprendre les termes du rapport de police, chef-d'œuvre de comique involontaire, qui se termine ainsi : « L'air est tellement irrespirable, l'odeur qui se dégage de l'appartement est tellement fétide qu'il nous est impossible de rester plus longtemps pour procéder à d'autres constatations... Nous nous retirons et interrogeons les deux bonnes ».

Car le plus étrange dans cette histoire, c'est qu'il y avait des bonnes (deux évidemment) pour s'occuper, sans répugnance particulière, semble-t-il, de la malheureuse séquestrée, qui d'ailleurs n'était pas tellement malheureuse puisque, lorsqu'elle fut à l'hôpital, peignée, lavée et largement pourvue d'air pur, elle ne cessa de protester, de demander à retourner chez elle et à retrouver sa chambre qu'elle appelait « Sa chère petite grotte » ou son « cher grand fond Malempia ». L'expression est justement devenue célèbre : nous avons tous notre « cher grand fond ».

Impossible d'entrer dans les détails de cette affaire où les obsessions scatologiques (et anales et alimentaires) des protagonistes prennent les proportions d'un symbole révélateur d'une certaine classe sociale et d'une certaine province d'autrefois. C'est ce que Gide en tout cas suggère et il a pris un plaisir évident à tracer le portrait du frère de la victime, un ancien sous-préfet cultivé et myope, ahurissante ganache qui semble n'avoir jamais pris de plaisir à vivre que son pot de chambre à la main.

Quant à la mère, la veuve de l'ancien doyen, personnage redoutable mais classique de mère abusive et de bourgeoise obsédée de respectabilité, elle ne manifestera aucun regret au cours des interrogatoires: Sa fille était folle, pourquoi aurait-il fallu qu'on le sût ? Elle n'était d'ailleurs pas malheureuse, se trouvait très bien là où elle était, ne manquait de rien. On lui faisait même souvent monter de bons petits plats commandés au meilleur traiteur : des foies gras, des poulets en sauce, des huîtres, dont on retrouva les coquilles en quantité dans le « cher grand fond ». Car la folle était aussi gourmande que sale : « Je veux me régaler, je veux me régaler » s'écria-t-elle lorsqu'on lui apprit la mort de sa mère. Car la mère mourut, chez elle. La séquestration avait été volontaire. Tout le monde fut acquitté mais mourut plus ou moins vite d'avoir quitté son « cher grand fond », ses pots de chambre, son grabat et ses bonnes.

Sensible an mystère

J'ai gardé pour la fin « l'affaire Redureau ». Là il ne s'agit plus de rire et l'on n'imagine rien de plus atroce et pathétique que l'histoire de ce petit paysan de 15 ans qui, en 1913, dans une ferme de Charente, tua « sauvagement » avec une serpe à-pressoir le fermier, sa femme, la bonne, la grand-mère et les trois enfants, en s'acharnant sur le plus jeune d'entre eux « avec tant de férocité que c'est sur le berceau de cette dernière victime qu'il brisa le manche du couperet. »
Pourquoi ? Une simple réprimande du fermier puis, le premier coup porté, le désir de faire disparaître les témoins. Aucune hérédité, aucun « antécédent » ne pèse sur le jeune criminel. Ce n'est pas un personnage de Genet, mais un gentil enfant, doux, réservé, un peu sournois peut-être selon certains témoins, mais docile, « bien sage », ni paresseux ni boudeur, « un bon élève qui me donnait toute satisfaction », déclara son instituteur.

Le milieu familial est parfait (« honnêtes travailleurs », etc.) et Marcel Redureau adorait ses parents, auxquels il écrivit, au moment de sa condamnation, une lettre que Gide dut recopier avec des sanglots et qui est, en effet, si émouvante qu'elle arrache des larmes aux yeux les plus secs. Le petit valet de ferme fut condamné au maximum de la peine que comportait son âge, vingt ans de détention. Sa conduite dans la colonie correctionnelle où il était enfermé fut exemplaire et il mourut tuberculeux en février 1916, trois ans après son crime.

Bien que Gide, plus sensible au mystère qu'à l'horreur de l'acte, ne cache pas la sympathie que lui inspire l'enfant criminel, tout cela est dit sans emphase, sans cris, sans complaisance morbide, à partir seulement des pièces du procès. 

Mais quel art, quelle force ! Comme Truman Capote paraît, comparé à lui, prolixe et creux ! Quelle
modestie de grand écrivain capable de s'effacer entièrement devant les faits, de nous les faire suivre dans leur stupéfiante et presque intolérable brutalité ! Dans son désir d'aller toujours plus loin dans l'exploration du possible et de l'interdit, dans sa volonté de détacher l'individu de ses attaches, de ses supports traditionnels, qu'ils soient psychologiques ou moraux, Gide s'est parfois laissé aller à des fantaisies esthétiques, décoratives à la manière de Wilde (l'acte gratuit, etc.) qui ont aujourd'hui perdu beaucoup de leur vraisemblance et de leur attrait. Mais c'est le meilleur Gide que nous retrouvons ici, celui de tous les écrivains français qui a su le mieux lire Dostoievski, qui aurait tout aussi bien pu lire Freud, s'il ne l'avait abordé trop tard et à travers l'interprétation passablement littéraire, hystérique et mondaine de la psychanalyse qui avait cours à Paris entre les deux guerres.

On me dit qu'on ne le lit plus guère, que les écrivains à la mode parlent de lui avec condescendance. C'est bien possible et nous voyons mieux les défauts de son œuvre depuis qu'elle a perdu son pouvoir de scandale. Il ne fut peut-être qu'un écrivain mineur, riche de patience et de soins plutôt que génie et il n'avait certainement pas le souffle des grands romanciers (mais qui l'a eu en France,
en dehors de Proust ?).

Alors qu'il se voulait classique, nous sommes surtout sensibles aujourd'hui à ses manières, à ses chichis, à ce côté « asiatique et déhanché » que lui-même reprochait à Barrès. Mais le fond demeure solide, superbe de courage et d'intelligence, et si l'envie vous prend de revenir à Gide, c'est avec « Ne jugez pas » qu'il faudra faire la première étape du voyage.
ANDRE FERMIGIER



(1) Légalement, les jurés sont tirés au sort ; comme il s'agissait de Gide, « on » s'est arrangé pour qu'il soit désigné."


mercredi 7 mars 2012

Gide, Jules et Jim



Il est toujours amusant de trouver des échos gidiens là où l'on s'y attend le moins. Ainsi au détour d'une recherche apprend-on que Gide eut une influence sur l'écriture de Jules et Jim, et plus généralement sur son auteur : Henri-Pierre Roché. Un auteur injustement méconnu, malgré le succès des films tirés par Truffaut de ses livres, et un personnage aux aventures passionnantes racontées par Xavier Rockenstrocly dans une thèse* présentée en 1996 et dirigée par... Claude Martin, éminent gidien ! Mais les coïncidences ne s'arrêtent pas là...



Henri-Pierre Roché, Broadway Photo Shop, NYC, 1917
Collection Centre Pompidou



Henri-Pierre Roché est né le 28 mai 1879, dix ans après Gide mais à seulement dix-huit numéros de lui, rue de Médicis à Paris. Comme le petit André, Henri a pu voir des fenêtres de l'appartement familial les allées du Jardin du Luxembourg où il a passé sa prime enfance. Deux milieux de deux familles toutefois différents : chez les Roché la mère est une catholique pieuse, le père pharmacien. Un père qui meurt alors qu'Henri n'a pas deux ans, le laissant face à une mère aussi omniprésente qu'elle est intransigeante. Cela vous rappelle quelqu'un ?

Comme Gide encore, le petit Roché est de santé fragile, sujet aux fréquents maux de tête, mais s'il déteste l'école chez les prêtres, le cours Bossuet, puis le lycée Louis le Grand, il poursuit ses études jusqu'aux baccalauréats, qu'il obtient. Plus tard dans une nouvelle intitulée Le Pasteur, il décrira l'atmosphère d'homosexualité refoulée de l'école religieuse. Xavier Rockenstrocly fait à ce sujet allusion à deux probables expériences homosexuelles intervenues alors qu'il était au cours Bossuet. « [Sa mère ] avait mis en garde Pierre contre les différentes pratiques homosexuelles possibles. Comme un bon fils, il semble avoir écouté sa mère. Mais c’est pour mieux se rattraper avec le sexe féminin. », ajoute Xavier Rockenstrocly.

Le jeune Roché et sa mère voyagent – autre point commun – notamment en Angleterre et en Allemagne, voyages au cours desquels il apprendra bien mieux qu'à l'université. Il y a entamé sans conviction des études de droit pour devenir ambassadeur, ainsi que le souhaite sa mère. En parallèle il suit des cours de dessin et de peinture à l'Académie Julian. Qu'il abandonne également, conscient qu'il n'a pas le talent d'un Picasso, auquel il rend visite régulièrement. C'est ainsi qu'il devient l'intermédiaire entre les jeunes peintres et les littérateurs, musiciens et collectionneurs qui souhaitent acheter des œuvres d'avant-garde. C'est lui, par exemple, qui présente Picasso aux Stein, Marie Laurencin (qui a été sa maîtresse) à Wilhelm Uhde et Paul Rosenberg.

Henri-Pierre Roché publie quelques nouvelles à partir de 1903 et, en 1905, commence l'écriture du recueil Don Juan et...** où il apparaît sous les traits du séducteur pathologique. En 1912, après les refus de Fasquelle et Calmann-Lévy, Henri-Pierre Roché propose son manuscrit à la NRF : « Jacques Copeau lui dit le bien qu’il en pense, et un vote est organisé à la NRF. Copeau et Gide votent pour, Rivière et Schlumberger contre », raconte Xavier Rockenstrocly. Le chercheur signale plusieurs rencontres en mai 1919, alors que Roché est devenu un marchand d'art plus officiel : « Roché est de plus en plus sûr de lui pour la peinture. Il n’hésite plus à montrer sa collection, et reçoit ainsi Gide le 13 mai 1919, puis le 1er novembre 1919, qui vient voir les Laurencin et les Perdriat***. Gide finira par acheter un Laurencin. »

Mais ces rencontres de 1912 et 1919 ne sont pas les premiers contacts entre les deux hommes, comme en attestent les quinze lettres d'Henri-Pierre Roché à André Gide conservées à la Bibliothèque Doucet****, datées du 23 octobre 1902 au 4 février 1917. Il y a surtout une admiration de Roché pour l'écrivain qui, ainsi qu'il veut le faire, injecte la vie, sa vie, dans ses livres. Et dans son journal. Car Roché tient lui aussi un journal depuis son plus jeune âge et considère celui de Gide comme « une référence constante », « un modèle du genre », explique Xavier Rockenstrocly, qui a eu accès aux « sept mille cinq cents pages tapées à la machine, et plusieurs centaines de pages manuscrites, couvertes d’une minuscule écriture » qui constituent l'intégralité du Journal et des Carnets***** de Roché. En 1929, échangeant son journal avec celui d'une ancienne maîtresse, Roché note : « Je voudrais parler de son Journal à André Gide », en 1930 : « J'aimerais que Colette et Gide en lisent quelques pages »******. Il espère même une préface de Gide aux morceaux choisis de ce « Journal de Denise ».

On retrouve l'idée d'un journal à quatre mains, dès les années 20, alors que s'engagent les relations passionnées entre Henri-Pierre Roché, Franz Hessel*******, Helen Hessel et sa sœur Bobann, prémices à l'histoire de Jules et Jim. Une histoire qu'il n'écrira que bien plus tard, à la mort de Franz Hessel en 1943, et qui sera publiée en 1953. Au moment d'en commencer l'écriture, c'est encore à Gide qu'il songe... Au Gide qui a résolu de « risquer » non seulement de dire, malgré les exhortations de Claudel, mais encore de dire « je », malgré les recommandations de Proust et de Wilde. C'est un très beau passage des Carnets de Roché que cite Xavier Rockenstrocly :

« La principale interrogation de Roché porte sur la nécessité ou non de travestir la réalité. Faut-il, comme il le note à la page 3, « tout démarquer : noms, lieux, pays », cette transposition permettant une franchise totale ? Ou bien faut-il « risquer comme A. Gide ? » comme il le suggère à la page 6 ? Une Amitié ne répond pas à ce problème. En revanche, il indique bien quelles sont les intentions stylistiques de Roché quant au roman à venir :
Faire un « Franz et Jean » - pas de « Je » - plus facile à styliser ? - Des situations comme dans « des Souris et des Hommes » simples, avec quelques gestes, sans aucune psychologie exprimée - Un récit objectif des 2 - Aussi qq. Souvenirs typiques de mon enfance. Présenter la vie des 2 par qq points sensibles, avant de les faire se rencontrer [ils ont faim d’amitié et d’amour] - Eviter tout sentimental direct exprimé - User de peu d’adjectifs. »

On peut encore songer avec ce passage dans la coulisse au Journal des Faux-Monnayeurs, tant dans le registre psychologique que dans celui des thèmes abordés. On pourrait trouver encore bien d'autres points communs entre Gide et Roché, à commencer par leur commun mépris pour les tabous qui touchent à la sexualité. Une même volonté d'affranchir la famille, la société et l'art des conventions bourgeoises. Une même défense des amitiés franco-allemandes. Un même engagement plus moral que politique envers le socialisme et le communisme. Une même générosité sans démonstration...

Après la guerre Henri-Pierre Roché continue en effet à soutenir les jeunes artistes, en collectionneur, en mécène lui-même et toujours en mettant en relation artistes et acheteurs. Il finance ainsi la galerie Drouin où Gide soutiendra l'exposition Blake en 1947, où Otto Wols, que nous avons déjà évoqué ici, présentera ses aquarelles. En 1956 il termine le roman Les deux Anglaises et le continent, inspiré lui aussi d'anciens souvenirs amoureux, et rencontre Truffaut avec qui il projette d'écrire le scénario tiré de Jules et Jim. Mais il tombe malade et meurt en 1959.


____________________________

* Henri-Pierre Roché. Profession : écrivain. Thèse présentée par Xavier Rockenstrocly, sous la direction du Professeur Claude Martin, Université Lumière-Lyon II, 1996. A lire en ligne sur le site Jules et Jim consacré à l’écrivain et à l'association de ses amis, dont Xavier Rockenstrocly est le président.
** Editions de la Sirène, 1920, réédition : Editions André Dimanche, 1994.
*** H.-P. Roché a découvert le peintre Hélène Perdriat (1894-1969), qui après Marie Laurencin deviendra la maîtresse de Roché. Il la présentera à Jacques Doucet, Paul Poiret...
**** Cote : Gamma 763 (1-15)
***** Une gigantesque masse de documents de Roché est détenue par le Harry Ransom Humanities Research Center (HRHRC) de l’Université du Texas, Austin. En plus des Carnets et du Journal, nombre de nouvelles et d'essais restent inédits. Parmi lesquels, par exemple, une Histoire du protestantisme. Sa seconde femme, Denise, était d'ailleurs protestante, mais il ne renia jamais son catholicisme.
****** Journal, inédit en date du 26 août 1929 et du 17 août 1930, cité par Xavier Rockenstrocly.
******* Franz Hessel est le Jules du récit, Helen Hessel est Kathe, Roché étant Jim. Le fils de Franz et Helen, Stéphane Hessel, échangeait récemment quelques souvenirs avec Jeanne Moreau, qui devait interpréter sa mère dans le film tiré du roman par Truffaut, dans le Nouvel'Obs.



lundi 24 octobre 2011

André Gide et l'Iran

En août dernier une traduction du Prométhée mal enchaîné a paru en Iran, rejoignant la vingtaine d’œuvres d'André Gide déjà disponibles en persan. L'occasion de jeter rapidement ici quelques notes sur les rapports de Gide avec la littérature persane, qui faisait justement l'objet d'un article dans le dernier BAAG, et avec les Iraniens. Comme ses liens avec Mahmoud Hesâbi qui, à ma connaissance, ne sont pas encore bien étudiés.

André Gide, Le Prométhée mal enchaîné
traduction de Gholamreza Samie'e
Editions Vania, Téhéran, 2011



« Qu'est-ce que sont les Nourritures terrestres de Gide pour un connaisseur de la littérature persane ? En majeure partie, un nouveau retentissement de la voix de Saadi, d'Hafiz et surtout de Khayyam », déclarait Hassan Honarmandi aux Entretiens sur André Gide en septembre 1964 à Cerisy*. Le dernier BAAG donnait la parole à Payvand Goharpay pour une esquisse de rapprochement entre le mysticisme de La Porte étroite et le poème Le Langage des oiseaux**, montrant qu'on continue, en Iran, de lire Gide dans une certaine communion d'esprit.

Dans une lettre à la jeune Revue de littérature persane Parse, fondée en 1921 à Constantinople par un groupe d'écrivains persans, turcs et français, Gide confessait sa proximité avec les poètes persans : « Je sais bien, qu'il ne nous parvient d’eux, à travers les traductions, qu'un reflet dépouillé de chaleur, de couleur et de frémissement. Mais, comparant les traductions entre elles, me servant de l’allemand, de l’anglais, du français, je vous assure qu’il parvient encore, de ces étoiles, assez d’éclat pour nous laisser imputer leur grandeur.
J’ai pour ma part vécu avec Sadi, Ferdousi, Hafiz et Khayyam aussi intimement, je puis dire, qu’avec nos poètes occidentaux et communié étroitement avec eux - et je crois qu’ils ont eu sur moi de l’influence profonde, ils ont bu, et je bois avec eux, aux sources mêmes de la poésie. »***


Le lien de Gide avec l'Iran s'est poursuivi notamment au travers de Mahmoud Hesâbi, jeune étudiant doué venu en France étudier à l'Ecole Supérieure d'Electricité de Paris dans les années 20. Une relation qui a commencé un peu comme celle avec Malaquais, le jeune homme écrivant à Gide pour lui reprocher ses propos... Hesâbi allait devenir un important savant, proche d'Einstein, et continuerait de correspondre avec Gide, traduisant pour lui des poèmes de Hafêz et l'invitant à venir séjourner en Iran. Un aperçu de cette correspondance inédite a été donné par le fils de Mahmoud Hesâbi, Iraj Hesâbi, dans un entretien à la Revue de Téhéran en 2007**** :

« Sur le tas des lettres accumulées, il y avait une série de lettres classées et bien distinctes. J’y ai remarqué l’écriture de mon père qui y avait tracé « lettres d’André Gide ». Ce dernier avait confirmé dans l’une de ses œuvres qu’il était prêt à consacrer toute sa vie à unifier toutes les nations du monde. Mon père lui a envoyé une lettre y déclarant son opposition : «  ...Et quant à moi, je consacrerai toute ma vie à vous empêcher de le faire... » Quelle audace ! Critiquer André Gide !?... En réponse, Gide lui avait écrit : « ...Dans votre lettre, il y a deux choses qui m’étonnent. Je connais la majorité des poètes, des écrivains et des philosophes français. Mais je suis surpris de ne pas vous avoir reconnu. Et votre écriture, je l’apprécie. Le manuscrit de la plupart des gens de lettres, quand ils arrivent à un certain stade de célébrité, devient moins lisible, tandis que le vôtre, il est toujours beau... ». Le Docteur Hesâbi lui répondit : « Je vous remercie de votre compliment, mais je ne suis ni philosophe, ni écrivain, ni homme de lettres. Je ne suis qu’un simple étudiant iranien à l’Ecole Supérieure d’Electricité de Paris et je n’ai pas du tout l’intention de rester en France. Dès que mes études seront terminées, je rentrerai en Iran. » Gide, pour sa part, le prit comme une douce plaisanterie et écrivit en retour : « Je devais deviner, en voyant votre nom et prénom, qu’il s’agissait d’une nationalité algérienne et je dois avouer que votre mère française a fait de son mieux pour que vous soyez un vrai français. » Afin de lui prouver la certitude de ses paroles, mon père lui expédia son certificat d’études. « Je suis renversé ! écrit Gide. Comment se peut-il qu’un jeune iranien avec peu d’expériences mais grâce à dix mille ans de civilisation puisse penser si profondément français et l’écrire avec une telle dextérité ? Maintenant, j’aimerais bien savoir avec quel courage vous avez composé votre première lettre... » En guise de réplique, il expliqua qu’une fois cette idée réalisée, il ne resterait qu’un mélange des nations engourdies. Personne ne bougerait. Dans ce monde, la motivation pour accomplir des progrès s’éteindrait et le résultat serait l’immobilité et l’improductivité : « Permettez… vous restez Français et nous restons Iraniens pour que chacun s’escrime à son propre désir. » Gide lui répondit : « Je confesse qu’après des années de réflexions sur ma théorie, vous, jeune homme iranien, êtes parvenu à changer ma pensée à moi, philosophe et écrivain français. Vous avez raison…Il faut que vous restiez Iraniens et nous restions Français et que chacun s’efforce d’atteindre ses propres désirs en vue de réaliser les ambitions de sa nation. »
Après des années de recherches sur l’Iran, le Professeur Hesâbi en a rassemblé les résultats dans un livre de dix pages. Il y évoque quatre éléments essentiels au progrès du pays : vaillance, justice, noblesse, amour. Selon lui, « noblesse oblige » et une telle croyance lui fait répondre à André Gide : « ...Moi aussi, je confesse que le plus grand honneur de ma vie fut de correspondre avec vous, le grand écrivain français... » Dans cette lettre, il invite André Gide à visiter l’Iran. Celui-ci accepte et souhaite avoir assez de temps pour y voyager un jour. Les derniers mots échangés entres eux révélaient combien Gide chérissait la poésie de Hâfez : « Savez-vous ce qui, la nuit, me rend calme pour dormir et le jour me donne l’espoir de travailler ? C’est le recueil des poèmes de Hâfez que vous m’avez traduit avec finesse... » André Gide ne put cependant jamais visiter l’Iran de son vivant. »


_______________________________________

* repris dans Entretiens sur André Gide, sous la direction de Marcel Arland et Jean Mouton, Mouton & Co, Paris, La Haye, 1967
** Payvand Goharpay, La Porte étroite et Le Langage des oiseaux, BAAG n°172, octobre 2011, pp. 463-474. L'article, à quelques légères tournures de langue près, est également disponible en ligne dans la Revue des  Annales du Patrimoine de l'Université de Téhéran, n°11, 2011.
*** André Gide. Lettre à La revue de littéraire persane Parse, n°3, première année, 21 mai 1921, pp. 33-34.
**** L’homme à qui la vie doit l’honneur, Professeur Mahmoud Hesâbi, son musée et sa vie. D’après l’entretien avec Iraj Hesâbi. Par Afsâneh Pourmazâheri et Farzâneh Pourmazâheri, Revue de Téhéran, n°15, février 2007. Voir la version en ligne de l'article.

dimanche 27 juin 2010

Reconnaissance, de Jacques Brenner

« Si je continue à lire Gide ainsi que je le fais, je ne pourrai bientôt plus écrire qu'en le plagiant. »*

L'auteur de cette remarque a 18 ans. Nous sommes en 1940. Qu'importe la jeunesse et la guerre, Jacques Brenner sait qu'il sera un écrivain et il a déjà un avis bien tranché sur ses futurs « confrères » qu'il mettra plus tard à profit dans ses tableaux et autres histoires de la littérature :

« Gide écrit d'abord La Tentative, Le Voyage d'Urien, Paludes... et tous ces romans où l'auteur ignore la vie courante prennent une sorte de valeur d'éternité. L'atmosphère, le monde créé est absolu, cet absolu a une valeur métaphysique.

Gide avançant dans la connaissance du monde écrira L'Immoraliste, La Porte étroite, La Pastorale, où la vie (courante) n'entre que par un seul côté. Ce n'est qu'avec Les Caves et surtout Les Monnayeurs que le je mourra... pour porter beaucoup de fruits. »**

Le tome 1 du Journal de Brenner porte en sous-titre « Du côté de chez Gide ». C'est la figure idéale, idéalisée, de l'écrivain pour ce jeune homosexuel passionné de lecture, de théâtre et qui ne rêve qu'à ouvrir une librairie et écrire lui-même des livres. Alors que France Culture va bientôt s'interroger sur l'influence de Gide en 2010, revenons en arrière pour essayer de comprendre ce qui a changé, et ce qui demeure dans cette influence.

Je pioche pour cela dans l'article de Brenner intitulé Reconnaissance paru en novembre 1951 dans l'Hommage à André Gide de la NRF :


« I

Ce qu'il représenta pour beaucoup de jeunes, voilà ce que je peux essayer de dire ici.

Jamais plus, je pense, un écrivain ne me procurera un étonnement, puis un enthousiasme comparables à ceux que, durant l'été de ma seizième année, j'éprouvai lorsque je lus pour la première fois André Gide. C'était à Tulle. J'avais acheté Si le grain... dans la Select-Collection aux couvertures si laidement illustrées. Je crois que ce fut l'irruption de la littérature dans ma vie. Ou plutôt la fin de la séparation entre la vie et la littérature. J'avais dévoré beaucoup de livres jusque-là, mais au hasard et sans être concerné par ce que je lisais. Il s'agissait de divertissement : je prenais plaisir à des fictions sans rapport avec mes préoccupations. La communication réelle semblait impossible. Soudain, comme cet auteur était proche. Il me parlait de ce monde où je vivais, me l'expliquait, me le découvrait et je n'avais plus besoin de ces mondes imaginaires où je désertais ma vie. Gide m'apparut comme un entraîneur.

Gide me donnait aussi une leçon d'écriture. Je connus la joie de lire une belle phrase. La littérature devenait un art, en même temps qu'un instrument de connaissance. A partir de Gide, j'allais pouvoir partir à la recherche de Stendhal et de Rousseau. A partir de Gide, sincèrement aimer Mallarmé, Racine, Ronsard.

Le moraliste resta inséparable de l'artiste. Je lus pèle-mêle tous ses livres (quelle œuvre variée !). Comme j'écoutai l'appel de l'aventure qu'est Paludes, la mise en garde qu'est Saül, combien me touchèrent l'ironie des Caves, la lucidité des Faux Monnayeurs, la noblesse d'Œdipe, l'hymne à la joie des Nouvelles Nourritures. Je ne vis jamais une littérature d'évasion, mais tout le contraire, dans cette œuvre qui m'ouvrit les yeux sur tant de choses, m'éclaira sur les autres et sur moi-même, cette œuvre qui chante l'idée de progrès et nous invite à toujours aller un peu plus avant, à devenir. «Camarade, n'accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes...» Gide assure : «Je ne me plais que tendu» et c'est à ses efforts pour s'obtenir de lui-même que j'ai toujours été le plus sensible.

Ce qu'a fortifié d'abord en moi cette œuvre, dont il n'est pas une ligne «que je ne reconnaisse», c'est le goût de la vérité et de l'honnêteté. Quant au courage et à l'indépendance, aucun écrivain n'en a montré jamais autant que Gide.

On envie sans doute son existence privilégiée. Il est vrai, Gide a été favorisé, mais il a su mériter ses privilèges. Il s'est prodigieusement cultivé, il a beaucoup risqué, sa vie même est devenue un chef-d'œuvre.

Ces dernières années, je m'étonnais de le voir parfois se répéter. A lire les articles qui lui ont été consacrés à sa mort, j'ai dû convenir que ces répétitions étaient insuffisantes : beaucoup parlent de Gide qui ne l'ont pas lu, qui n'ont lu que ses adversaires. Mais peut-être est-ce une chance encore pour Gide que se dresse toujours contre lui la coalition de l'ignorance et de la mauvaise foi. Avec lui, on est sûr de se trouver du bon côté.

Je me souviens de ma première visite rue Vaneau. Jamais non plus, sans doute, je ne connaîtrai cette émotion. J'étais tout jeune encore. J'allais voir le grand homme de mon adolescence. Je trouvais presque significatif qu'il habitât au dernier étage de la maison. J'étais si troublé que, lorsqu'il vint lui-même ouvrir la porte, bien que je l'eusse naturellement reconnu, au lieu de me présenter, je demandai : « Monsieur Gide ? » II me fit parler plus qu'il ne parla. Il paraissait bien tel qu'il s'est peint dans le Journal. Je ne le revis du reste pas très souvent et presque toujours par hasard. Mais cela comptait qu'il fût là. On n'écrivait pas sans penser à lui. « Qu'à cela ne tienne », comme dit Protos, on continuera. Tout me porte à croire que Gide restera pour moi, malgré la mort, le plus important écrivain français vivant. Peut-être seulement va-t-il rajeunir et redevenir tel que l'on voit l'oncle Edouard sur la photographie qui figure au treizième tome des Œuvres complètes. Plutôt va-t-il avoir maintenant tous les âges.


II

Parmi les œuvres de Gide, il en est une que je sais par cœur. Non point celle que je préfère (mes préférences vont sans doute au Prométhée). C'est Œdipe, que nous nous étions proposé, quelques camarades étudiants et moi, de faire entendre aux Rouennais, en 1943. Le spectacle fut d'ailleurs interdit avant la première représentation. « Que ne puis-je être près de vous... », nous avait écrit Gide de Sidi-Bou-Saïd quand, l'année précédente, nous avions monté Le Treizième Arbre. Mais il était très près de nous.

Aimer Gide, c'est aimer le libre examen, haïr tout arbitraire et tout mensonge. Jouer Gide, en 1943, c'était refuser toutes les orthodoxies, exalter l'insoumission aux dogmes de tout ordre et, surtout peut-être, il faut y insister, la discipline envers soi-même. Bien des jeunes lecteurs furent semblables aux fils d'Œdipe qui, de l'exemple de leur père, « n'ont pris que ce qui les flatte, les autorisations, la licence, laissant échapper la contrainte : le difficile et le meilleur ». Aimer Gide, c'est savoir que rien de grand ni de beau ne s'obtient sans contrainte. »***

________________________

* Jacques Brenner, Journal, tome 1, Du côté de chez Gide (1940-1949), Pauvert, 2006, p.28

** Ibid. p. 264

*** Jacques Brenner, Reconnaissance, in Hommage à André Gide, NRF, Gallimard, 1951

lundi 8 mars 2010

Andore Jiido

«Une Anglaise mariée à un Français et qui a passé la guerre au Japon, dans des circonstances qu'elle ne m'a pas dites, m'apprend que les trois livres qui s'étaient le mieux vendus là-bas depuis 1940 était la Porte étroite, la Petite Fadette et Varouna !»

Julien Green, Journal 1946-1950, entrée du 18 mai 1946


Sur la présence d'André Gide au Japon, on trouvera deux textes essentiels portant le même titre :

André Gide au Japon, Eiko Nakamura, in Cahiers André Gide 1, Les Débuts littéraires d'André Walter à L'Immoraliste, Gallimard, Paris, 1969

et

André Gide au Japon, Masahiko Nakayama, in Revue d'Histoire Littéraire de la France, 70e année, n°2, mars-avril 1970

Je ne résiste pas à la tentation de donner ici ce second texte... Je n'ai pas pu trouver le romancier auteur de cette jolie phrase envoyée à Gide : «Je suis un jeune écrivain japonais né d'un grain que vous avez semé ...», ni cet autre embarrassé devant les problèmes du roman gidien. Si un lecteur avait l'amabilité d'éclairer ma lanterne...

Mais chaque fois que j'ai pu retrouver les références bibliographiques des ouvrages cités par Masahiko Nakayama, je me suis permis de les ajouter en notes, précisions qui ne figurent pas dans l'article original.

Dans sa conclusion de 1970, Masahiko Nakayama souligne le retour en force des études gidiennes au Japon. Quarante ans plus tard, cet engouement ne faiblit pas. Citons notamment les études de Eiko Nakamura (sur La Quête du Paradis. La pensée et l'œuvre d'André Gide, 1995 ou La Quête du Roman. Gide, proust et la mise en abyme, 2003, Surudagai shuppansha, Tokyo), celle de Tsuneaki Ôba (André Gide et la littérature japonaise. Rencontre avec un esprit non prévenu, Sôkyû shuppan, Hachiôji, 2003) et le travail remarquable de Akio Yoshii.

Akio Yoshii a traduit le André Gide de Claude Martin (Andore Jiddo, Kyushu daigaku shuppankai, Fukuoka, 2003). Il est aussi l'auteur d'une remarquable édition critique du Retour de l'Enfant prodigue en français (Presses Universitaires de Kyushu, Fukuoka, 1992). Akio Yoshii était encore très récemment en France sur les traces d'André Gide...


"ANDRÉ GIDE AU JAPON


André Gide et Hermann Hesse, voilà les deux écrivains occidentaux qui sont au Japon les plus lus et les plus populaires. La Porte étroite y a été traduite en onze versions différentes, trois en livres de poche, tirées respectivement à 790 000, 600 000 et 230 000 exemplaires. De plus, le nom de Gide, contrairement à celui de l'auteur allemand qui reste surtout lu par le grand public, est très souvent prononcé par nos écrivains et par nos critiques.

Les années où parurent les premières traductions des œuvres de Gide (La Porte étroite en 1923, L'immoraliste en 1924 ; on sait que Paul Claudel fut ambassadeur de France à Tokyo de 1921 à1924) sont celles aussi qui virent au Japon l'introduction des grandes œuvres de la littérature française. Les traductions de Balzac, de Flaubert, de Zola, de France se succédaient. En même temps, l'apparition de différentes éditions populaires à gros tirage, formule qui contribua à répandre ces nouvelles traductions dans le public, transforma la vie littéraire au Japon. Les amateurs de romans se tournèrent vers les romans européens, et la littérature japonaise contemporaine (sauf, bien entendu, le roman populaire) n'eut qu'un petit nombre de jeunes lecteurs, qui étaient eux-mêmes des écrivains ou ambitionnaient de le devenir. Mais c'est précisément par ce groupe de jeunes lecteurs que les œuvres de Gide, ainsi que celles de Valéry et de Proust, furent le plus favorablement accueillies. Ils trouvèrent que ces auteurs étrangers abordaient les mêmes problèmes que ceux qui, chaque jour, se posaient à eux.

Cette situation montre que la littérature japonaise, qui avait découvert J.-J. Rousseau vers 1880, et ensuite la théorie naturaliste, parvenait au point où elle pouvait s'intéresser à toutes les questions actuelles de la littérature mondiale. En effet, le Japon, qui avait pris le chemin de la modernisation dans la dernière moitié du XIXe siècle, avait, après la première guerre mondiale, réalisé un développement remarquable de ses forces économiques et militaires, rendues comparables à celles des nations puissantes de l'Occident. Et ce progrès provoqua dans notre pays les mêmes difficultés que celles auxquelles faisaient face les pays occidentaux : la panique économique qui poussera le militarisme japonais à la guerre d'invasion et la pénétration du marxisme qui devait bouleverser l'esprit de la nation. On était donc à un grand tournant de l'histoire de notre littérature. Les jeunes écrivains se mettaient à faire le procès des genres traditionnels, surtout du roman prétendument naturaliste, dont lès auteurs, enchaînés par les liens de la vieille société, ne racontaient que leur propre vie privée et qui était imprégné d'un moralisme étroit. Le renouvellement prit deux directions : aller vers une littérature prolétarienne ou suivre la littérature d'avant-garde de l'Occident. C'est à ces jeunes gens qui, lassés des vieilles formules littéraires, tournaient les yeux vers l'Europe avec le sentiment que l'on y créait quelque chose de tout nouveau, que Gide (avec Valéry, Proust et Joyce) apporta justement ce qu'ils cherchaient : l'indépendance des valeurs esthétiques à l'égard des valeurs éthiques, de l'œuvre littéraire à l'égard de la réalité, etc. Peu d'écrivains étrangers ont trouvé des circonstances aussi favorables pour s'introduire chez nous.

La renommée de Gide se répandit aussitôt dans les milieux littéraires. A partir de 1930*, les traductions se succédèrent, non seulement des œuvres de Gide, mais aussi des études critiques de Jacques Rivière, de Léon Pierre-Quint, de Ramon Fernandez, etc. Les revues littéraires firent paraître des numéros spéciaux consacrés à André Gide ; quatre éditions différentes de morceaux choisis furent publiées. Enfin, en 1934, deux éditeurs publièrent chacun les œuvres complètes d'André Gide (en douze** et en dix-huit volumes).

Il convient de remarquer que parmi les traducteurs se trouvaient des romanciers (Jun Ishikawa, Tatsup Hori) et des critiques (Hideo Kobayashi, Tetsutarô Kawakami, etc.) qui allaient jouer des rôles essentiels dans le renouveau littéraire du Japon. C'est en utilisant les expressions employées par eux-mêmes dans leurs traductions qu'ils attaquèrent le roman traditionaliste. Un des points importants du débat était le problème du « je-auteur », et l'on citait le plus souvent le nom d'André Gide. On parlait de «l'acte gratuit», du «roman pur». Dans un traité sur le roman qui fit date, H. Kobayashi (traducteur de Paludes) consacra nombre de pages à l'analyse des Faux-Monnayeurs. D'après ce critique, le «moi» chez les romanciers japonais est contraint de se renfermer dans une vie privée coupée de rapports avec la société, tandis que l'individu dans le roman français est toujours situé dans la société, dans la nature. Ainsi, le «moi» chez Gide est ouvert à toutes les pensées, à toutes les passions, ce qui permet la conception du roman gidien, à savoir un projet de l'expression intégrale de la réalité grâce à des points de vue multipliés. Cette différence fondamentale, conclut le critique, empêche les Japonais de saisir la portée véritable de l'entreprise gidienne, dont seules sont imitées les techniques superficielles. Aussi la première influence de Gide s'exerça-t-elle surtout dans le domaine de la critique littéraire, juste au moment où la critique se constituait pour la première fois au Japon en genre indépendant. Quant au roman proprement dit, on ne peut guère découvrir de traces certaines de l'influence gidienne sur nos auteurs ; ceux-ci ont suivi difficilement le chemin indiqué par la critique pour l'élargissement et l'approfondissement de leur monde romanesque, notre vieille tradition littéraire n'étant pas favorable à la création d'un «nouveau roman».

Dans le domaine de la littérature prolétarienne, Gide jouit d'un bien moindre prestige. Il est vrai que ses deux livres de voyage au Congo et au Tchad et les pages de son journal écrites avant son départ pour l'U.R.S.S. éveillèrent chez beaucoup de lecteurs de la sympathie pour le communisme, mais les écrivains de gauche, qui avaient de l'influence sur toute la jeunesse révolutionnaire, négligeaient pour ainsi dire André Gide. C'est sans doute pourquoi la révolte gidienne contre la morale bourgeoise trouva d'abord peu d'adeptes chez nous. D'ailleurs, l'Union des Écrivains prolétariens fut interdite par le gouvernement en 1934 (trois ans après, le Japon interviendra militairement en Chine). Notons en passant que Gide avait refusé en 1932 d'écrire une préface pour la traduction de ses œuvres complètes en japonais, en protestant contre l'invasion de la Mandchourie par les troupes japonaises.

Dans les années où paraissaient les premières traductions d'André Gide, la montée fasciste modifia profondément la vie intellectuelle du Japon. Sous la menace d'une nouvelle guerre, on parlait de littérature d'engagement et de littérature d'inquiétude. C'était l'occasion pour les lecteurs japonais de découvrir d'autres aspects de Gide.

L'idée de littérature engagée devait naturellement sa naissance aux activités des écrivains français qui avaient donné leur adhésion au Front populaire. Les Japonais suivaient avec grand intérêt ces activités étrangères que leur fit surtout connaître Kiyoshi Komatsu, lequel avait eu quelques entretiens avec Gide***. Les noms de Malraux, d'Eugène Dabit furent connus au Japon. Et c'est surtout le voyage en U.R.S.S. de Gide qui attira l'intérêt majeur des intellectuels. Le Retour de l'U.R.S.S. et Les Retouches furent aussitôt traduits, et nombreux furent les articles publiés dans les journaux, les uns montrant les limites d'un écrivain bourgeois, les autres dénonçant l'impossibilité de la liberté artistique dans une société communiste. De toute façon, les lecteurs japonais surent que le théoricien du «roman pur» était aussi un humaniste militant, ce qui n'alla pas sans produire des répercussions dans les milieux littéraires japonais : les écrivains se mirent à douter que l'analyse de la conscience fût suffisante et ressentirent l'urgence d'élaborer une nouvelle idée de l'homme.

La traduction, en 1934, du Dostoïevsky et Nietzsche de Chestov cristallisa, sous l'appellation de «littérature d'inquiétude», la tendance existentialiste apparue après la ruine de l'idéalisme révolutionnaire. Mais le Dostoïevski de Gide était déjà apprécié de quelques critiques dont le traducteur du livre de Chestov (Tetsutarô Kawakami). Ainsi, grâce à l'écrivain français autant qu'au philosophe russe, les Japonais découvrirent un observateur pénétrant des profondeurs de l'âme humaine en Dostoïevski, qui n'était jusque-là connu que comme penseur philanthropique. Ajoutons que les Japonais ont découvert plusieurs écrivains européens importants à travers les livres d'André Gide (Montaigne, Wilde, etc.).

Le nom d'André Gide se mêlait ainsi dans notre pays à tous les mouvements littéraires importants de rentre-deux-guerres. Les différents problèmes que soulevait à cette époque le développement de notre littérature se trouvaient inscrits dans les œuvres d'un écrivain étranger. Aux yeux des intellectuels japonais, Gide unissait donc en lui seul toutes les pensées essentielles du monde actuel. Notons en passant qu'un journaliste japonais (Kuninosuke Matsuo****) eut, de 1927 à 1932, plusieurs entretiens avec André Gide, qu'il rapporta dans un livre intitulé Entretiens avec Gide. L'auteur y note les propos de Gide sur le catholicisme, le zen, l'esprit du mal, le communisme, etc. Dans un entretien de 1929, lorsque ce journaliste, qui venait de voyager en Russie, raconta les misères et les désordres qu'il avait vus dans la société communiste, Gide refusa net d'y ajouter foi. Pour conclure, l'auteur regrette que Gide n'ait montré presque aucun intérêt pour la civilisation orientale.

La guerre, qui fit prédominer au Japon le patriotisme fanatique, détruisit toute communication avec les esprits occidentaux. Coupée de sa source de stimulation, notre littérature tomba dans la stérilité pendant les cinq années de la guerre du Pacifique. Tout ce qui sentait l'Occident était banni. Un professeur de littérature française, Kenzo Nakajima*****, auteur d'André Gide l'homme et l'œuvre (1951,écrit en japonais), qui, à l'université de Tokyo, faisait, pour la première fois au Japon, un cours sur André Gide, regretta que l'étude de celui-ci devînt de plus en plus incompatible avec l'atmosphère morale et intellectuelle de l'époque. Cependant, les traductions de Gide publiées avant la guerre et répandues à travers tout le Japon continuaient à gagner de nouveaux lecteurs dans la jeune génération. Sous les bombardements, des étudiants lisaient André Gide et en recevaient des révélations sur la vie, sur la littérature. C'est cette génération-là qui fournira les auteurs les plus importants de notre littérature d'après-guerre. «Je suis un jeune écrivain japonais né d'un grain que vous avez semé ...», dira plus tard l'un d'entre eux en adressant une lettre à André Gide.

Dans le Japon démilitarisé et démocratisé, la littérature occidentale fut de nouveau en grande faveur auprès des lecteurs qui avaient été privés, pendant la guerre, de toute nourriture intellectuelle. Libérés par la Nouvelle Constitution (1946) du joug totalitaire et du Ken de l'ancien système familial, et espérant construire une nouvelle société sur la base de la liberté et de l'égalité, les Japonais accueillirent la pensée de Gide avec enthousiasme. Derechef, les œuvres complètes d'André Gide, qui reproduisaient presque complètement en japonais celles de Gallimard (à peu près avec la même couverture et dans le même format) illustrèrent les rayons de toutes les grandes librairies. La jeune génération dévora cette traduction et en reçut, comme la génération précédente, de profondes impressions. On vit en Gide un des plus grands représentants de l'esprit individualiste et anti-fasciste, la conscience de l'Europe. Quant à la situation des milieux littéraires, c'était comme un retour aux années où avaient paru les premières traductions de Gide. Il y avait toujours l'opposition entre le réalisme traditionnel et la nouvelle esthétique occidentale. Le débat sur le roman recommença, et c'est encore André Gide qu'on cita le plus souvent. Une revue influente du modernisme consacra une grande partie de deux de ses numéros aux débats qui eurent lieu entre des écrivains sur Les Faux-Monnayeurs, œuvre privilégiée qui représentait, pour ces promoteurs de la littérature d'après-guerre, la somme des problèmes du roman.

Mais la guerre de Corée détruisit tous les rêves pacifistes. Sous la menace d'une troisième guerre mondiale et alors que se rétablissait le capitalisme japonais, on chercha de nouveau dans les œuvres d'André Gide ou bien les ressources ou bien les limites de l'humanisme individualiste. C'est dans ces circonstances qu'un critique et professeur de littérature française (Mitsuo Nakamura******) adressa une lettre à Gide en le questionnant sur la possibilité et sur le rôle de la culture occidentale dans un monde d'industrialisation et de conformisme. Dans sa réponse datée du 2 janvier 1951, après avoir exprimé sa grande joie de savoir que ses livres étaient lus par un peuple avec lequel il n'avait pas espéré voir partager ses préoccupations morales et intellectuelles, Gide, tout en reconnaissant les périls que courait la civilisation, disait son espoir que l'humanité fût sauvée par des individus capables de douter et de maintenir leur indépendance d'esprit. Quant aux tenants de la littérature marxiste, ils considéraient que la pensée de Gide n'avait plus d'efficacité. Mais il faut remarquer que ce jugement était porté par ceux-là mêmes dont la formation littéraire avait subi son influence.

C'est dans cet état de choses que l'on apprit la mort d'André Gide. Les deux revues les plus influentes de notre pays firent paraître aussitôt chacune un numéro spécial sur André Gide*******. Belle occasion de faire le bilan de ce que Gide avait apporté au Japon, ce qui conduisit tout nécessairement à l'examen du rapport des littératures japonaise et occidentale. Pendant les quelques mois qui suivirent la mort de Gide, on vit les écrivains représentatifs de notre pays raconter, dans diverses revues, leur rencontre avec l'œuvre gidienne et le rôle que l'écrivain français avait joué dans le développement de la littérature japonaise. Le nom de Gide, sans cesse répété dans la presse, redoubla le nombre de ses lecteurs. On traduisit les Notes de Martin du Gard, les Correspondances avec Rilke, avec Claudel.

Cependant, la situation politique du Japon après la mort de Gide (la guerre de Corée qui continuait avait mis le Japon sur le chemin du réarmement) forçait les intellectuels à reconnaître les limites de l'humanisme gidien ; on réclamait une doctrine plus active et plus engagée. Gide était encore en vie qu'une revue littéraire de notre pays organisait déjà une discussion sur «ses successeurs» : Malraux, Sartre. Cette fois, c'est Sartre et Camus qui devinrent l'objet de l'enthousiasme de la jeunesse. Une traduction complète du Journal ne put remettre Gide au rang des plus importants écrivains du monde actuel.

Et aujourd'hui, alors que le nouveau roman et le structuralisme semblent exciter l'intérêt des gens de lettres, le nom de l'écrivain français si familier aux générations précédentes ne se voit que rarement dans la presse. Ce qui ne signifie pas que les Japonais aient abandonné Gide. La presse semble avoir oublié le nom d'André Gide, mais le problème de la liberté qui se posa à ses jeunes héros ne cesse d'intéresser notre jeunesse qui est loin d'être définitivement libérée des vieux jougs familiaux ; de même, la perfection artistique des récits gidiens est très appréciée par les lecteurs japonais qui possèdent le goût de la beauté classique. Aussi La Porte étroite, La Symphonie pastorale demeurent-ils toujours des «best-sellers». Il n'est aucune des collections des grandes œuvres mondiales qui n'ait consacré au moins un volume à celles d'André Gide. Les étudiants de littérature française, quand ils choisissent leur sujet de thèse, montrent la plus grande prédilection pour André Gide et pour Albert Camus. La Jeunesse d'André Gide de Jean Delay fut aussitôt traduite en japonais.

Pour les écrivains japonais d'aujourd'hui, les problèmes qu'a posés André Gide romancier sont loin d'être résolus. Dans notre pays où, malgré les essais incessants de modernisation (c'est-à-dire d'occidentalisation), une longue tradition culturelle, assez différente de la culture européenne, domine l'esprit national, l'introduction des œuvres d'un écrivain européen a presque toujours pour résultat de ne garder que des techniques partielles de celui-ci utilisées dans un contexte bien japonais. L'essence de la pensée de l'auteur étranger et surtout le côté novateur de sa création passent le plus souvent inaperçus. C'est pourquoi, lors des débats cités plus haut sur Les Faux-Monnayeurs, un romancier a dit : «Au Japon, on n'a pas encore produit de roman réaliste comme celui de Balzac, à plus forte raison, de roman à l'esthétique proustienne... C'est cela qui nous embarrasse devant les problèmes que nous pose le roman gidien».

Ainsi, malgré la curiosité qu'ils ont de connaître les productions plus récentes de la littérature européenne (on a traduit en japonais presque tous les romans de Robbe-Grillet, de Sollers), les Japonais n'ont pas encore résolu tous les problèmes gidiens ; malgré les deux grandes époques de vogue dont jouirent les traductions de Gide, nous n'avons pas encore tout appris de l'écrivain français. Comme les quatre-vingt-deux ans de sa vie couvrent presque toute la durée de notre histoire moderne, de même l'œuvre de Gide contient l'essence de toutes les pensées occidentales que, depuis cent ans, c'est-à-dire depuis l'aube du Japon moderne, génération après génération, notre nation a importées. Tant que notre pays n'aura pas résolu les questions qui lui sont posées depuis un siècle, André Gide restera pour nous un écrivain actuel.

Pour terminer, une remarque sur les travaux gidiens des universitaires japonais. Sans grands résultats avant et pendant la guerre à cause du nombre très restreint des chaires de langue et de littérature françaises et surtout à cause des entraves imposées par le chauvinisme culturel, la recherche universitaire sur la littérature française a connu un grand essor après la guerre. La réforme scolaire et le développement de l'enseignement supérieur ont accru le nombre des professeurs de langue et de littérature françaises. Ainsi, le bulletin de la Société Japonaise de Langue et Littérature Françaises enregistre chaque année plusieurs études sur André Gide (huit pour 1966, six pour 1967). Les plus nombreuses sont celles qui étudient la technique, la composition ou la genèse des œuvres romanesques, surtout des Faux-Monnayeurs, reflétant sans doute l'intérêt majeur des milieux littéraires au Japon. On peut citer, parmi d'autres, comme travaux remarquables, les études de M. Shin Wakabayashi, professeur adjoint à l'Université Keiô (Sur «Les Cahiers d'André Walter», un essai du roman symboliste, 1956 ; Sur «Paludes», 1962 ; Style et Image chez Gide, 1967) et de Mme Eiko Nakamura, professeur adjoint à l'Université Seinan-Gakuin (La conception et la composition des « Faux-Monnayeurs », 1961 ; Tentative de stylisation du roman chez A. Gide et sa répercussion sur les romans d'aujourd'hui, 1967, en français)."

MASAHIKO NAKAYAMA.

in Revue d'Histoire Littéraire de la France, 70e année, n°2, mars-avril 1970

______________________________

*Dès 1929, la revue Shi to shiron éditée par Kôseikaku shoten, N°6, décembre 1929, donne des traductions de textes d'André Gide et de Roger Martin du Gard, entre autres.

** Andore Jiido zenshû (Les œuvres Complètes d'André Gide), dont le douzième volume paraît en 1935 (Kensetsusha, Tokyo) avec plusieurs études dont une traduction de André Gide de Ramon Fernandez et une chronologie. Hideo Kobayashi, cité un peu plus loin, y écrit un Sur André Gide.

*** Sôzô no majin. Jiido tono taiwa. (Le Démon de la création. Mes entretiens avec André Gide), Ginza shuppansha, Tokyo, 1947. Notons que la même année paraît Jiido kaikenki (Mes rencontres avec Gide) de Kuninosuke Matsuo, Okakura shobô, Tokyo.

**** Voir note précédente.

***** Kenzô Nakajima était dès 1936 l'auteur d'un Jiido. Jinsei tokuon (Gide. Un livre pour la vie). Andore Jiido. Shôgai to sakuhin (André Gide. Sa vie et son œuvre), Chikuma shobô, Tokyo, 1951. La même année paraît un numéro de la revue Tenbô consacré à Gide (n°64, avril 1951) auquel Nakajima contribue également.

******La lettre de Mitsuo Nakamura et la réponse dAndré Gide ouvrent le numéro de la revue Tenbô cité dans la note précédente.

******* Avec la déjà citée Tenbô, un numéro de la collection Kaname sensho éditée par Kaname shobô à Tokyo paraît en 1951 rassemblant plusieurs études sur André Gide.

vendredi 5 février 2010

... vu par Théo Ananissoh

Dans un entretien avec Boniface Mongo-Mboussa pour Africultures, l'écrivain togolais Théo Ananissoh évoque ses modèles littéraires à l'occasion de la sortie de son nouveau roman Ténèbres à Midi, chez Gallimard :


"B. Mongo-Mboussa : Quand on évoque votre écriture, on parle du style sobre d'une écriture directe, mais je crois que ce qui vous caractérise, c'est avant tout le ton juste. Quelles sont vos sources d'inspiration ? Vos maîtres en écriture ?

Théo Ananissoh : Ah ! Ce n'est pas aisé de répondre à une telle question. Quand l'idée et l'envie de devenir écrivain viennent à l'adolescence, le temps d'y arriver, on a accumulé beaucoup de lectures, donc d'influences et de références littéraires. Ce sont souvent des écrivains et leurs œuvres entières, mais parfois aussi c'est juste un livre en passant si je puis dire. Je me souviens de tel recueil de nouvelles d'Hermann Hesse dont j'ai admiré la sérénité d'écriture quand j'avais quinze, seize ans ou, à la même époque, de tout Maxime Gorki dont l'empathie pour les êtres m'émouvait beaucoup.

Une œuvre littéraire a plusieurs aspects. Nous pouvons aimer un roman pour l'histoire ou les personnages et négliger l'écriture ou inversement ; je ne me lasse pas de relire André Gide pour l'exceptionnel exercice de l'esprit qu'est chacune de ses phrases. Thomas Mann m'a appris que le critère, c'est l'orgueil de l'esprit. Il m'a sauvé de tout cet énorme complot qui consiste à refuser d'exiger de l'Afrique des preuves de son exercice de l'esprit. Dans Ténèbres à Midi, Bamezon dit que le monde est une création humaine ; eh bien, n'y sont bien lotis que ceux qui le créent au quotidien, ce monde ! C'est présomptueux de ma part, mais vraiment Thomas Mann est un maître. C'est un écrivain pour qui veut se consacrer à l'art. Son thème fondamental, à mon sens, c'est l'artiste et sa vocation. Ses personnages principaux sont souvent des écrivains (La mort à Venise, Lotte à Weimar - où il met en scène la figure de Goethe…) ou des musiciens (comme dans Le Docteur Fautus). Quoi de plus synonyme de l'esprit que l'artiste tel que l'entend ce grand écrivain allemand, c'est-à-dire le créateur instruit et conscient ?"

jeudi 28 janvier 2010

...vu par Claude-Michel Cluny

«Une fois tombés ses « prétextes », comment l'œuvre de Gide va-t-elle subir l'usure du temps ? Nous ne lisons plus Voltaire par rapport à son époque, mais pour ce qu'il peut nous dire, comme s'il écrivait aujourd'hui, et pour la manière de le dire.
Il est possible, et même probable, que les témoignages courageux de Gide, ses critiques du colonialisme et du communisme, ne soient plus lus que pour leur valeur documentaire, comme demeurent exemplaires les batailles de Voltaire pour la liberté de la pensée et de l'individu. Mais c'est l'œuvre de l'écrivain dont l'avenir reste indéchiffrable. Sa diversité a donné dans tous les genres avec un inégal bonheur. Je ne crois pas aux maigres romans gnangnan, pas davantage aux Faux-Monnayeurs, mais aux petits traités du début, si originaux, peut-être aux Caves, aux souvenirs et, certainement, au Journal. Les générations qui viennent n'imagineront pas de quel empois moral il a contribué à nous débarrasser. Pour moi, il m'a conforté dans un souci d'exigence. La liberté sexuelle, elle m'était acquise, naturellement, sans questions inutiles : je voulais aimer qui j'aimais, et n'avais besoin ni d'un guide ni d'un blanc-seing. Mais il a eu, certainement, une influence libératrice sur beaucoup, et surtout sur la société. Ce n'était pas rien !

Gide n'aurait jamais souffert par amour – mais qu'en sait-on ? Ce genre d'assertion me laisse sceptique. Et puis, il n'y a pas qu'une manière d'aimer et de souffrir, brevetée, étiquetée, jetée dans la rue à la criée...
»

Claude-Michel Cluny, Le silence de Delphes (Journal littéraire, tome 1, L'invention du temps, 1948-1962), La Différence, 2002.

lundi 18 janvier 2010

Influence d'André Gide

En passant, une petite scène comme il en arrive souvent, trouvée sur ce blog intitulé Au jour le jour...

samedi 9 janvier 2010

Influence d'André Gide

Dans un court entretien avec Josyane Savigneau pour Le Monde, Jean Daniel revient sur ses rapports avec Camus. C'est de saison ! Il y évoque aussi Gide. Ses déclarations sont à verser au dossier "influence d'André Gide" :
«Josyane Savigneau : Vous avez eu ce compagnonnage avec Camus, mais n'est-ce pas plutôt Gide qui vous a formé ?
Jean Daniel : Au départ, bien sûr. Ma sœur aînée, qui avait vingt-cinq ans de plus que moi - nous étions onze enfants -, était l'intellectuelle de la famille. Le seul numéro de La NRF qui arrivait à Blida était pour elle. Elle avait beaucoup de livres. Un jour, je devais avoir 14 ans, j'ai pris le journal de Gide et j'ai lu cette phrase : "Et s'il me fallait donner ma vie pour assurer la réussite de cette merveilleuse entreprise, celle de l'Union soviétique, je la donnerais à l'instant." Je n'étais pas politisé, je savais à peine où était l'Union soviétique, mais je me suis pris d'intérêt pour le pays qui méritait que l'on dise cela. Je m'en suis vite détourné car j'ai également suivi Gide dans son rejet. Gide était devenu ma référence. Et la découverte des Nourritures terrestres, dont une partie se passe dans ma ville, à Blida, a été très formatrice.
C'est, de plus, dans son Voyage au Congo que j'ai puisé mes premiers élans anticolonialistes. Cela dit, je fais partie d'une génération où l'on refusait de choisir entre la littérature et la philosophie, l'engagement politique et le journalisme. Nous avions des héros qui avaient accompli ce triple destin, Hemingway, Dos Passos, Malraux. Toute ma vie, j'ai essayé d'être présent dans ces trois domaines. Lorsque j'ai reçu le prix du Prince des Asturies, il m'a semblé que cette fidélité était reconnue.
J.S. : Mais pourquoi, formé par Gide, avez-vous tellement admiré Camus ?
J.D. : D'abord, ce n'est pas du tout incompatible, au contraire, même si le Corydon, de Gide, est loin du donjuanisme de Camus. Ensuite, les rapports ne sont pas de même nature. Je n'ai jamais eu l'occasion de fréquenter Gide. Tandis qu'avec Camus nous avions des passions plus frivoles, par exemple, nous adorions danser. Et n'oubliez surtout pas l'Algérie, qui a été notre passion et notre maladie commune.
Quand je suis venu étudier à Paris, il y avait, aux yeux des jeunes, plusieurs grandes figures, dont Malraux, Sartre et Camus. Camus m'apparut comme quelqu'un de chez moi. Ce séducteur m'a aussitôt ensorcelé. Je retrouvais en lui le sens du sacré et l'incapacité de croire, le sens du tragique et le goût éperdu du bonheur. Il a parrainé une revue que je dirigeais, Caliban, et y a publié trois articles qui ont compté, dont un sur Louis Guilloux et la difficulté d'écrire sur la misère autrement "qu'en connaissance de cause". C'est lui qui m'a poussé à écrire mon premier livre, L'Erreur, qu'il a publié dans la collection que lui-même dirigeait chez Gallimard.»
Si, comme Jean Daniel s'en souvient, il a ouvert le Journal à l'âge de 14 ans, cela se passait autour de 1934. Jean Daniel affirme aussi que c'est Gide avec Les Nourritures terrestres qui lui a ouvert les yeux sur la beauté de Blida, sa ville natale, ville qu'il trouvait plutôt laide. En 1947, cette influence d'André Gide est toujours manifeste si l'on en croit le Journal d'un journaliste de Robert de Saint-Jean :
«Un normalien devenu journaliste littéraire, Paul Guth (qui est aussi professeur à Janson-de-Sailly) m'a fait hier sur les lectures des jeunes gens des déclarations qui m'ont surpris.
Je croyais que l'influence de Sartre ajoutée à celle du roman américain avait à peu près coupé la jeunesse des écrivains qui comptaient avant la guerre, comme Gide et Valéry.
Il jure qu'il n'en est rien.
Gide existe encore pour beaucoup. Et lorsque Thésée parut aux «Cahiers de la Pléiade», (édition chère pour un étudiant) on vit, à Lille, des jeunes gens copier le texte et se le passer.» (25 octobre 1947)