Le portrait de Gide peint en 1892 par Jacques-Emile Blanche qui a récemment refait surface lors d'une vente aux enchères a battu des records : estimé entre 40 et 50.000 euros, il s'est envolé à 280.000 euros (346.976 euros frais compris) !
Lors de la dispersion des biens de Cuverville le 12 octobre 1963, ce portrait avait été acheté 11.500 francs nouveaux de l'époque (autour de 15.900 de nos euros)...
C'est un record français pour Blanche, et même sa deuxième meilleure vente mondiale.
Le portrait de Porto-Riche qui faisait lui aussi partie de la collection de Gide a atteint la somme de 135.000 euros. Ce n'est donc pas seulement le sujet qui a fait s'envoler les enchères mais bien un retour sur le devant de la scène de Jacques-Emile Blanche après l'exposition que lui consacrait récemment la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent.
On ignore toutefois où le portrait de Gide se trouve désormais...
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samedi 30 mars 2013
vendredi 15 mars 2013
Un portrait de Gide refait surface
Martine Benjamin nous signale la vente imminente, prévue pour le
mercredi 20 mars 2013 à 13h30 à Drouot du premier portrait d’André Gide
réalisé en 1892 par Jacques-Emile Blanche et disparu depuis la vente des biens de Cuverville le 12 octobre 1963. Elle s'était déjà intéressée à ce mystérieux portrait dans un article intitulé « Jacques-Emile Blanche et ses modèles : Proust et Gide » paru dans le Bulletin des Amis d'André Gide (n° 151, juillet 2006, pp. 393-408).
Voici ce que Martine Benjamin disait de ce portrait de Gide en « prince de l’alibi au manteau couleur de muraille » dans une note de son article : « Ce tableau de Gide à vingt ans intéresserait tant, mais après de nombreuses recherches demeurées infructueuses, il faut se contenter de la description qu’en donne Blanche et de sa reproduction en noir et blanc dans l’album Gide, Gallimard, 1985. p. 62. Cette reproduction est identique à celle que l’on trouve sur le document du Musée d’Orsay signalant la vente aux enchères du tableau, lors de la liquidation “du mobilier et des souvenirs d’André Gide, au château de Cuverville (12 octobre 1963.)“ »
Lors de la récente exposition d’œuvres de Jacques-Emile Blanche à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent, seul le portrait de Gide réalisé en 1912 avait été présenté. Non seulement ce premier portrait refait surface mais il fait aussi la
couverture du catalogue de cette belle vente par Thierry de Maigret. « Il serait fort intéressant de savoir
quelle sera la nouvelle destination de ce curieux portrait », commente Martine Benjamin qui précise que « Certains
amis ont promis d’essayer d'assister à la vente, mais rien n'est
vraiment sûr. » Peut-être que des lecteurs fidèles de ce blog auront la chance d'être nos yeux et nos oreilles le 20 mars à Drouot...
Description du catalogue :
"Lot 121Jacques Emile BLANCHE (1861 - 1942)
Estimation : 40 000 / 50 000 €
Portrait d'André Gide ou André Gide à 21 ans, vers 1890. Huile sur toile, signée en bas à droite, 107 x 73cm.Provenance :- Ancienne collection André Gide - Vente André Gide, Me Lieury, Cuverville en Caux, 12 octobre 1963- Ancienne collection André Bercowitz (achetée à la vente précitée)Bibliographie :- Mes modèles. Souvenirs Littéraires par Jacques-Emile Blanche, Paris, Stock, 1928, reproduit page 184- Figurera dans le catalogue raisonné de l'oeuvre de Jacques-Émile Blanche actuellement en préparation par Jane Roberts sous le n° 1219
Blanche rencontra vers 1890 l'écrivain André Gide (1869 - 1951), le plus romantique des mystérieux, peut-être chez Robert de Bonnières mais plus probablement à un dîner chez la princesse Ouroussof, boulevard Haussmann. Blanche décrivit dans son livre Mes Modèles, publié en 1928, son premier portrait de Gide: «mon modèle maigre mais de construction robuste... sur un fauteuil de paille anglais, le visage un peu chinois du jeune évangéliste, un grain de beauté volumineux le marque; ses yeux d'hématite, bridés étincelants, vous fixent avec le regard d'un prédicateur». Blanche fut tout de suite subjugué par son raffinement et surtout son sens aigu de l'observation, avec André Gide, du moins, vous aurez une vérité: la plus brutale écrivit-il. Leur amitié fut toujours fort houleuse mais de très longue durée puisque leur correspondance débutée en 1891, ne s'achèvera qu'en 1939. Gide, reçu fréquemment à Offranville, livrait tous ses manuscrits à Blanche avant de les envoyer à son éditeur. Blanche peignit son ami une deuxième fois en 1901, cinq ans après la publication des Nourritures Terrestres qui lui avait déjà valu une certaine consécration littéraire, entouré de ses amis Eugène Rouart, Henri Ghéon, Charles Chanvin et le jeune poète tunisien Athman ben Salah, au café Maure de l'Exposition Universelle (Musée de Rouen, inv. 925.1.8), et une troisième et dernière fois en 1912 quand Gide élaborait Les caves du Vatican son roman publié en 1914 (Musée de Rouen. Inv. 923.1.1). Jeune homme imberbe dans le complet de cheviote, Gaulois à la moustache de Vercingétorix, voyageur sous le chapeau de velours noir, vos yeux sont les mêmes; je me suis accoutumé à ce qu'ils me scrutent, comme je persisterai à les interroger résuma Blanche. (Voir Jacques-Emile Blanche par Jane Roberts, Éditions Gourcuff-Gradenigo 2012, pages 124-125).Dans l'ouvrage : André Gide - Jacques Émile Blanche Correspondance 1892 - 1932 établie par Georges-Paul Collet, NRF, Gallimard 2010, nous retrouvons dans certaines lettres des passages qui doivent concerner notre tableau :Pages 220 & 221, dans une lettre de Blanche à Gide en date du 18 octobre 1917: je viens de relire les Nourritures terrestres que j'avais complètement vague dans ma mémoire.... Combien il existe de liens entre nos deux esprits, cher André ! Et qu'il est donc amusant d'avoir si longtemps marché parallèlement sur deux routes pareilles ! le jeune homme vêtu de gris, dans le portrait aux hortensias roses et le peintre qui le regardait... Une note nous fait nous reporter à la page 338 ou il est indiqué: Allusion au premier portrait de son ami que Blanche intitula André Gide à 21 ans. Ou bien encore, page 358 nous trouvons dans un texte inédit de Jacques Émile Blanche sur André Gide (que l'on peut dater de 1922): Je revois André, vêtu de gris, posant pour son premier portrait, comme aplati contre la muraille de nattes japonaises. L'armoire à glace en pitchpin, de Maple, assis dans fauteuil de bois noir anglais; derrière lui, la reproduction en photographie de Saraste de Whistler*, pauvre image que nous admirions alors. Des hortensias roses à côté de ce garçon presque imberbe, une verrue sur la joue, le nez large et long, des yeux terrifiants, sous un vaste front déjà dégarni. Il appui de sa lourde main de pianiste sa tête aux traits taillés brutalement, et je ne sais pourquoi, malgré ce nez si européen, d'aspect japonais; un masque d'acteur tragique que j'avais chez moi lui ressemblait, comme Sada Yakko ressemblait à Sarah Bernhardt.*Pablo de Sarasate, de son nom complet Pablo Martín Melitón de Sarasate y Navascués était un violoniste et compositeur espagnol peint par Whistler en 1884 (Carnegie Institute, USA)Nous remercions Jane Roberts pour les informations qu'elle nous a aimablement communiquées."
Signalons également au lot 122 une autre toile de Jacques-Emile Blanche provenant elle aussi de la collection d'André Gide à Cuverville : Portrait de Georges Porto-Riche, huile sur toile, signée, datée, située Dieppe et dédicacée à mon ami Rodin en bas à droite.
TABLEAUX MODERNES - ART DECO
Vente mercredi 20 mars 2013 à 13h30
Exposition mardi 19 mars de 11h à 18h
et mercredi 20 mars de 11h à 12h
HOTEL DROUOT - Salle 1
vendredi 5 octobre 2012
Quelques rendez-vous en octobre
Les Amis du musée Alain de Mortagne-au-Perche s'intéressent à l'économie coopérative à l'occasion des Journées Alain les 6 et 7 octobre prochains, et invitent pour cela Gide... Charles Gide ! Samedi 6 octobre à partir de 15h un colloque rappellera les théories de l'oncle d'André Gide qui avait notamment publié les Propos à La Laborieuse, son imprimerie coopérative.
Ce week-end à Gaillac se tient le Salon du Livre. Dimanche 7 octobre à 15h, Pierre Masson et Geneviève
Nakach évoqueront le « Malaquais rebelle » aux côtés
de Myriam Anissimov qui parlera de Vassili Grossman. Un
café-littéraire prolongé par des lectures des textes de ces deux
auteurs par Régis Maynard.
Les 12, 13 et 14 octobre à l'Hôtel Salomon de Rothschild à Paris se tiennent les premières Rencontres
internationales des lettres et manuscrits. Des débats, lectures,
concerts, dédicaces et une exposition (entrée libre) d'œuvres
issues des collections du Musée des lettres et manuscrits, parmi
lesquelles on annonce Gide mais aussi Goethe, Balzac, Hemingway,
Saint-Exupéry, Breton ou Cocteau...
A partir du 11 octobre et jusqu'au
27 janvier la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent consacre
sa 18ème exposition au peintre Jacques-Émile Blanche. Une belle
mise en scène avec accompagnements musical et olfactif pour cette rétrospective intitulée « Du côté de chez Jacques-ÉmileBlanche. Un salon à la Belle Époque ».
Charles Gide sera à nouveau à l'honneur les 19 et 20 octobre à Uzès où se tiennent les 1ères Rencontres Charles Gide. Deux jours d'un riche programme de colloques et d'animations ainsi qu'une exposition intitulée « Charles Gide, Uzétien, économiste solidaire, paysagiste solitaire » à voir à la Médiathèque d’Uzès.
Pour marquer la fin de l'exposition « André Gide et les siens » à l'Institut Pierre Wiener de Luxembourg, Frank Wilhelm donnera une conférence sur lesrelations entre Aline Mayrisch et André Gide le 22 octobre à 18h30, suivie par la présentation du nouveau livre Aline Mayrisch-de Saint-Hubert : Ecrits, présenté par Cornel Meder et Frank Wilhelm et édité par le Cercle des Amis de Colpach.
Pour marquer la fin de l'exposition « André Gide et les siens » à l'Institut Pierre Wiener de Luxembourg, Frank Wilhelm donnera une conférence sur lesrelations entre Aline Mayrisch et André Gide le 22 octobre à 18h30, suivie par la présentation du nouveau livre Aline Mayrisch-de Saint-Hubert : Ecrits, présenté par Cornel Meder et Frank Wilhelm et édité par le Cercle des Amis de Colpach.
jeudi 24 novembre 2011
Gide et Jaloux 3/3
Le dimanche 23 mai 1943, La Gazette
de Lausanne reprend à sa Une la publication des Saisons
littéraires d'Edmond Jaloux. C'est le premier épisode d'une
chronique qui couvre désormais les années 1904-1914 (la vingtième
et dernière partie de la chronique des années 1896-1904 était
parue le 30 novembre 1941). On y retrouve le jeune Jaloux – il a 26
ans, Gide 35 – à la descente du train qui l'a conduit de Marseille
à Paris où il va séjourner quelques temps chez les Gide.
Pour aller plus loin sur le sujet des rapports entre Gide et Jaloux, leur Correspondance, 1896-1950, établie et présentée par Pierre Lachasse (Presses Universitaires de Lyon, 2004) est d'un très grand intérêt. Elle présente en plus des 112 lettres publiées des textes et documents, que ces extraits des Saisons Littéraires complètent, ainsi qu'une bibliographie. Notons également que Gide entreprit l'écriture d'un conte, resté inachevé, d'après un récit de Jaloux : La Visite chez la voyante, paru dans le BAAG n°36 d'octobre 1977.
(lire la première partie)
(lire la deuxième partie)
Edmond Jaloux (1878-1949)
Les saisons littéraires
1904-1914
J'arrivai à Paris au commencement de
mai 1904.
André Gide m'attendait à la gare. Il
m'avait invité à passer une semaine chez lui ; il se montrait
curieux de l'effet que ferait Paris sur un jeune homme qui n'y était
jamais venu, mais qui en connaissait cependant mille détails par
tout ce qu'il en avait lu.
André Gide habitait alors boulevard
Raspail dans une maison, comprise entre la rue de Grenelle et le
boulevard Saint-Germain : immeuble d'apparence bourgeoise, très
banalement parisien, qui existe toujours, mais dont le
rez-de-chaussée est occupé aujourd'hui par un grand magasin
d'épicerie. A cette époque, le boulevard Raspail n'était pas
encore entièrement percé ; l'ensemble du quartier avait gardé sa
physionomie ancienne.
Gide me proposa de faire le chemin à
pied, afin que je prisse directement contact avec Paris sans être
séparé de lui par les vitres cahotantes de ces fiacres misérables
qui encombraient à ce moment, c'est-à-dire avant l'invasion des
automobiles, les abords de la gare de Lyon.
Il faisait un de ces ciels couleur
d'aile de pigeon, ici blanc, là plus gris, ailleurs presque ardoisé,
que je devais tant aimer par la suite et qui sont la parure de Paris,
comme une coupole de lapis-lazzuli, tout éclatante de soleil et
vibrante de mistral fait celle de Marseille. Ce qui me frappa alors,
ce fut la vieillesse des maisons : ce je ne sais quoi de travaillé
et de noirci par les siècles qui constitue Paris. Quittant ma ville
natale, j'avais le sentiment d'émerger d'un lieu presque sans passé,
bien qu'à tout prendre, l'antique Phocée fût antérieure de près
de huit cents ans à la fondation de la capitale, et de m'enfoncer
dans l'histoire même de ma race. Tous ces événements formidables
et presque toujours tragiques, que m'avaient révélé les livres
d'histoire, je les sentais familiers, présents, tout grondants
encore de leur épaisse et grandiose fureur ; je les touchais presque
de la main. Et cependant, malgré cette séculaire poussière, quelle
étrange blancheur, quelle pâleur de coquillage ou de craie, ont
quelques-unes de ces vieilles maisons qui longent les quais de la
Seine !
Et quand je vis Notre-Dame, j'éprouvai
malgré tout, — je veux dire malgré tout ce que j'en attendais, —
une sorte de stupeur éblouie. Oui, c'était bien là l'écrin
capable d'avoir recueilli et de contenir quelques-unes des plus
belles images de notre passé.
Gide savait mon amour pour les animaux.
Il me proposa de faire mon entrée dans Paris par la voie du Jardin
des Plantes. Il a lui-même à leur égard une passion aussi grave
que scientifique. Ses lecteurs connaissent tous ce charmant petit
Dindiki, qui fut son compagnon de route, au Congo, pendant quelques
semaines, et qu'il essaya en vain de sauver.
Devant chaque cage, nous échangions
des propos qui n'étaient point seulement ceux d'amants de la nature.
Nous éprouvions l'un et l'autre celle fraternité avec les bêtes,
qui est obscure et délicate et qui constitue la seule fraternité,
je suppose, qui ne souffre pas de déception.
En face d'un iguane qui se caressait
aux pâles rayons du soleil, immobile, avec son œil fin, fixe et
comme engourdi, André Gide se tourna vers moi et me dit en riant :
— N'est-ce pas ? On dirait M.
Bergeret.
C'est, en effet, du milieu de Gide que
devaient sortir les premières réactions sérieuses contre la gloire
d'Anatole France et la manière de sacerdoce laïque qu'il exerçait.
C'était au nom de la ferveur, de la foi même, si j'ose dire —
mais de laquelle ? — qu'André Gide s'élevait contre Anatole
France. Plus tard, je devais comprendre que Gide était lui-même un
homme de la même génération et, dans un certain sens, de la même
formation d'esprit que le père de M. Bergeret. Il avait
quelques-unes de ses vues sur le monde, le même scepticisme foncier.
En tant que communiste, Gide devait reprendre exactement où son
prédécesseur l'avait laissé, le rôle socialisant d'Anatole
France. L'ironie de ce dernier et l'exaltation discontinue de Gide
trouvent l'un et l'autre leur origine dans un rationalisme total,
dans la même horreur instinctive du surnaturel.
Et pourtant, Gide nous apportait, à
nous, jeunes hommes, cet élément qui nous transformait : une sorte
d'adoration panthéiste de la vie ; adoration qui contrastait en
apparence avec le dilettantisme de l'abbé Jérôme Coignard.
Aujourd'hui, que les choses ont bien changé d'aspect, aujourd'hui
qu'une sorte de fanatisme sanglant emporte le monde et commence de
transparaître même dans le royaume pacifique des lettres, il nous
faut reconnaître, chez l'un comme chez l'autre de ces écrivains, un
épicurisme délicat. Après tout, cet épicurisme savant est une des
traditions les plus fortes et les plus saines de la sagesse
gréco-latine, une vertu de l'humanisme, aussi suspecte à présent
que lui-même.
Et cet iguane, venu peut-être du
Mexique ou des îles Bahama [sic], se chauffer au soleil de Paris, et
qui en épuisait savamment les délices avant de mourir, nous donnait
une belle leçon de cette sagesse sensuelle dont l'abbé Jérôme
Coignard et Ménalque auraient pu s'entretenir avec une mutuelle
compréhension. Mais si l'on m'eût dit tout cela en 1904, j'aurais
été fort surpris, et je pense même choqué. Il n'y a qu'un
critique des œuvres de l'esprit : c'est le temps. Mais le temps,
quoi qu'on en dise, est un critique indulgent, plus encore que
sévère.
Dans la chambre qui m'était réservée,
un livre m'attendait déjà. C'était une plaquette consacrée par
Eugène Rouart à l'Autunois. J'en éprouvai une sorte d'orgueil.
Ainsi je n'étais pas encore arrivé à Paris que déjà des bouquins
se préparaient à m'accueillir. C'était là une attention
charmante. Personne, en effet, n'était plus persuadé que moi de mon
indignité en me présentant à une ville aussi illustre. Je n'avais
nul désir de la conquérir comme un héros de Balzac ou d'Emile
Zola. Si j'avais pu, dans ma chambre de la rue des Tonneliers, faire
de grands projets d'avenir, il m'avait suffi de sortir de la gare de
l'Est et de mettre le pied sur le trottoir parisien pour être ramené
à la modestie.
Mme André Gide me reçut de la façon
la plus affable et la plus amicale, comme si elle m'avait toujours
connu. Elle donnait une impression de pureté et de dévouement
extraordinaire, avec quelque chose de provincial et de retenu qui
devenait émouvant à force de réserve et de douceur. Son teint
bistré semblait révéler une santé fragile, mais elle avait des
yeux noirs, brillants comme des pierres, et des dents d'une extrême
blancheur. Il ne semblait pas qu'elle fût sur la terre pour autre
chose qu'aider les autres dans leur vie difficile. Effacée et
discrète, on eût dit qu'elle veillait de loin sur la maison, bien
qu'elle eût l'œil à tout, mais comme une lumière qui veut
toujours rester voilée.
A peine étais-je installé chez lui
que Gide disparut. Il avait reçu, me dit-il, la lettre d'un
directeur de pénitencier. Il s'agissait d'une nouvelle forme de
redressement des caractères anormaux. A l'idée du monde qu'il
allait voir, qu'il allait connaître, Gide frémissait déjà
d'impatience. Il racontait avec fièvre quelques-uns des détails
qu'il venait d'apprendre. « C'est du Dostoïevsky ! Disait-il,
de sa voix haute et flûtée ». Quand il fut parti, Mme André Gide
revint sur ce propos, et avec sa charmante douceur, et presque sans
ironie, elle dit tendrement : « Dès que quelque chose
intéresse André, il dit toujours que c'est du Dostoïevsky ».
Au cours de cette semaine, que je
passai boulevard Raspail, je vis Gide assez rarement. Il était
toujours dehors. C'est un des traits de son caractère qui semble
avoir le plus échappé à ses biographes que cette perpétuelle
instabilité d'humeur. Elle l'empêche de rester où il est ; elle le
fait brusquement apparaître au moment où on l'attend le moins et
disparaître avec la même promptitude ; elle lui rend intolérables
engagements et promesses ; elle le pousse à se dérober autant qu'il
le peut, à moins qu'une curiosité passionnée ne l'emporte.
De temps en temps, nous allions voir
ensemble une exposition de peinture, dont il avait un goût très
vif. Il y eut cette année-là, dans une galerie, un choix de
portraits d'écrivains. Nous la parcourions un matin. Une femme jeune
et fraîche, élégante, avec un visage rond et un air étranger,
tenant un petit garçon par la main, s'arrêta devant le célèbre
portail de Stendhal par Södenmark. Elle interpella alors l'enfant,
qui devait avoir six ou sept ans : « Voilà, dit-elle,
quelqu'un dont tu raffoleras quand tu seras grand ! » Je ne
sais pas si la prophétie s'est réalisée, car je n'ai jamais su qui
était le petit garçon, mais la jeune femme était Mme Edwards, qui
avait été Mme Thaddée Nathanson et qui devait devenir, par la
suite, Missia Sert. Un moment après, un homme qui semblait avoir
maigri prématurément et qui portait un fort beau costume de drap
anglais, arrêta Gide, et d'une voix aiguë et zézayante fit
quelques remarques narquoises sur les tableaux exposés. C'était
Jacques-Emile Blanche. Personne ne me connaissait, mais rien de ces
personnages ne m'était inconnu. Je les écoutais en silence.
« L'élégance de Jacques-Emile m'humilie toujours », me dit
Gide, quand le peintre nous quitta.
Un soir où Gide ne sortit pas, il
ouvrit ses cartons et me montra un grand nombre de photographies et
de portraits du plus vif intérêt. Il me lut aussi la plupart des
lettres qui lui avaient été envoyées à l'occasion de
l'Immoraliste. Il faut dire qu'à son apparition, ce
chef-d'œuvre avait été accueilli par un silence presque universel.
J'étais un des rares qui en eussent alors parlé avec enthousiasme,
Gide voulait me faire connaître ce que ses contemporains pensaient
de son livre. A quelques exceptions près, ils ne se montraient pas
des plus favorables. Ce livre étonnant les irritait plus qu'il les
ravissait ; sa forte et secrète beauté n'était visible qu'à bien
peu. Je me souviens de la carte qu'en signe de réponse, Pierre Louÿs
adressa alors à André Gide, avec lequel il était brouillé depuis
une dizaine d'années. Elle ne contenait qu'un point d'interrogation.
Edmond Jaloux, de
l'Académie Française.
(La Gazette de Lausanne du 23 mai 1943)
lundi 3 novembre 2008
Gide le poseur
Bien que d'un milieu bourgeois et fortuné, le petit André Gide n'a pas grandi au milieu d'oeuvres d'art. Le confort tout protestant de La Roque, des appartements parisiens ou même de la maison de l'oncle Gide à Uzès se devait d'être avant tout pratique et sobre. Pour la décoration des murs, le portrait austère de quelque ancêtre ou le plus souvent les travaux au crochet de Madame Gide mère suffisaient bien.
C'est en pénétrant chez le peintre Jean-Paul Laurens qu'il a la confirmation de ce piètre décor familial : "Ce jour-là, tout à coup, mes yeux s'ouvrirent, et je compris aussitôt combien l'ameublement de ma mère était laid". Dans l'atelier du peintre, "tout [lui] paraissait flatter les regards et l'esprit"*. Une révélation qu'il doit à son cousin Albert Démarest, élève de Laurens.
Nous sommes en 1888, Gide a dix-neuf ans, Albert en a vingt de plus. Albert personnifie pour Gide "l'art, le courage, la liberté"**. Jean-Paul Laurens incarne alors l'art le plus académique qui soit tout en osant des positions anticléricales et républicaines. Il ne faut pas croire cependant que Gide n'a aucune culture picturale :
"En attendant, ma mère, très soucieuse de sa culture et de la mienne, et pleine de considération pour la musique, la peinture, la poésie et en général tout ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour éclairer mon goût, mon jugement, et les siens propres. Si nous allions voir une exposition de tableaux – et nous ne manquions aucune de celles que Le Temps voulait bien nous signaler – ce n’était jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait, ni sans relire sur place les appréciations du critique, par grand-peur d’admirer de travers, ou de n’admirer pas du tout."***
Toujours dans Si le grain ne meurt, on apprend aussi qu'encore plus jeune, Gide allait au musée du Luxembourg où il admirait davantage les nudités que les anecdotes historiques... La sculpture de Jean-Antoine-Marie Idrac représentant "Mercure inventant le caducée" le met en émoi. "Je n'étais peut-être pas d'abord très sensible à la peinture – moins qu'à la sculpture – assurément mais animé par un tel désir, un tel besoin de compréhension, que mes sens bientôt s'affinèrent."****
Albert Démarest joue un rôle d'initiateur certain. Il sera aussi le premier à peindre André Gide, dans le rôle d'un violoniste. Le côté "poseur" qui a été si souvent reproché à Gide, et qu'il entretenait d'ailleurs par des exercices devant le miroir, trouve sa raison d'être. Le 8 mai 1911, dans le Journal, il est chez un certains R.B., peintre graveur qui veut faire son portrait : "C'est une manière de flatterie à quoi je me laisserai toujours prendre", confesse Gide.
Peu de temps après avoir pénétré l'atelier de Laurens, Gide obtient d'effectuer son premier voyage seul, rejoint de temps en temps tout de même par une mère inquiète. Ce n'est pas encore l'Afrique du Nord mais la Bretagne, où l'on peut situer l'autre choc esthétique important d'André Gide. Au Pouldu, il loge dans la même auberge que Gauguin, Séruzier et un autre qu'il pense être Filigier.
"[...] la rareté des meubles et l’absence de tentures laissaient remarquer d’autant mieux, rangé à terre, un assez grand nombre de toiles et de châssis de peintres, face au mur. Je ne fus pas plutôt seul que je courus à ces toiles ; l’une après l’autre je les retournai, les contemplai avec une satisfaction grandissante ; il me parut qu’il n’y avait que d’enfantins bariolages, mais aux tons si vifs, si particuliers, si joyeux que je ne songeais plus à repartir. Je souhaitai connaître ces artistes capables de ces amusantes folies."*****
Un peu plus tard dans le salon de Mallarmé, Gide retrouve Gauguin, rencontre Whistler. En 1890, il rencontre Jacques-Emile Blanche dans le salon de Bonnières. Blanche signera trois portraits célèbres de Gide dont celui "Au café Maure de l'exposition universelle de 1900" :

Il admire Maurice Denis à qui il demande d'illustrer Le Voyage d'Urien en 1892. En 1893, on le retrouve dans son Journal, en pleurs devant l'Homme au Gant du Titien, au Louvre. En 1895, lors du voyage en Italie raconté dans les Feuilles de Route, il approfondit sa connaissance de la peinture des maîtres italiens, affirme de nouveau son goût pour la sculpture.
A la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles, plus que jamais, littérature et peinture cheminent ensemble. En 1899 chez le poète Vielé-Griffin que Gide fait la connaissance du peintre Théo van Rysselberghe, et de son épouse Maria, la Petite Dame. En 1903, Théo peint "La lecture" qui met en scène autour d’Emile Verhaeren, le peintre Cross, Maurice Maeterlinck, André Gide et Francis Viélé-Griffin, le biologiste Henri Ghéon, le médecin Félix Le Dantec ainsi que critique d'art Félix Fénéon debout contre la cheminée :
Théo van Rysselberghe signe encore un portrait de Gide en 1907 (on lui doit aussi un buste en 1920) :
En 1914, Paul-Albert Laurens, fils de Jean-Paul Laurens évoqué plus haut et camarade de classe de Gide à l'Ecole Alsacienne, réalise un portrait (gravure au vernis mou) pour l'édition originale limitée des caves du Vatican :

En 1919, le célèbre illustrateur Paul-Emile Bécat, spécialiste des dessins de littérature érotique dont ceux des Chansons de Bilitis de l'ami de jeunesse de Gide Pierre Louÿs, donne ce dessin :

Encore de Paul-Albert Laurens, le portrait grave de 1924 :
Lors du voyage en Angleterre avec Marc Allégret en 1918, Gide rencontre sa future traductrice, celle qui sera toujours amoureuse de lui : Dorothy Bussy. Née Stratchey, elle est l'épouse du peintre français Simon Bussy. Tous deux deviendront des amis proches de Gide et ce dernier écrira une préface au catalogue de l'exposition Bussy à la galerie Charpentier en 1948. Bussy fait plusieurs fois son portrait, dont celui-ci, de 1925 :

Et cet autre de 1939 :

André Gide sera aussi beaucoup photographié tout au long de sa vie, par Marc bien sûr, mais aussi par Berenice Abbott, Lady Ottoline Morell, ou Gisèle Freund. Mais pour achever ce tour d'horizon des peintres de Gide, je donne deux oeuvres plus tardives. Celle d'Edouard Mac Avoy tout d'abord, de 1949 :
Et celle-ci, posthume, du frère aîné du peintre Balthus, Pierre Klossowski, de 1954 :
_______________________________
* Si le grain ne meurt, Folio, p.234
** Ibid. p.227
*** Ibid. p.166
**** Ibid p. 233
***** Ibid pp. 243-244
C'est en pénétrant chez le peintre Jean-Paul Laurens qu'il a la confirmation de ce piètre décor familial : "Ce jour-là, tout à coup, mes yeux s'ouvrirent, et je compris aussitôt combien l'ameublement de ma mère était laid". Dans l'atelier du peintre, "tout [lui] paraissait flatter les regards et l'esprit"*. Une révélation qu'il doit à son cousin Albert Démarest, élève de Laurens.
Nous sommes en 1888, Gide a dix-neuf ans, Albert en a vingt de plus. Albert personnifie pour Gide "l'art, le courage, la liberté"**. Jean-Paul Laurens incarne alors l'art le plus académique qui soit tout en osant des positions anticléricales et républicaines. Il ne faut pas croire cependant que Gide n'a aucune culture picturale :
"En attendant, ma mère, très soucieuse de sa culture et de la mienne, et pleine de considération pour la musique, la peinture, la poésie et en général tout ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour éclairer mon goût, mon jugement, et les siens propres. Si nous allions voir une exposition de tableaux – et nous ne manquions aucune de celles que Le Temps voulait bien nous signaler – ce n’était jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait, ni sans relire sur place les appréciations du critique, par grand-peur d’admirer de travers, ou de n’admirer pas du tout."***
Toujours dans Si le grain ne meurt, on apprend aussi qu'encore plus jeune, Gide allait au musée du Luxembourg où il admirait davantage les nudités que les anecdotes historiques... La sculpture de Jean-Antoine-Marie Idrac représentant "Mercure inventant le caducée" le met en émoi. "Je n'étais peut-être pas d'abord très sensible à la peinture – moins qu'à la sculpture – assurément mais animé par un tel désir, un tel besoin de compréhension, que mes sens bientôt s'affinèrent."****
Albert Démarest joue un rôle d'initiateur certain. Il sera aussi le premier à peindre André Gide, dans le rôle d'un violoniste. Le côté "poseur" qui a été si souvent reproché à Gide, et qu'il entretenait d'ailleurs par des exercices devant le miroir, trouve sa raison d'être. Le 8 mai 1911, dans le Journal, il est chez un certains R.B., peintre graveur qui veut faire son portrait : "C'est une manière de flatterie à quoi je me laisserai toujours prendre", confesse Gide.
Peu de temps après avoir pénétré l'atelier de Laurens, Gide obtient d'effectuer son premier voyage seul, rejoint de temps en temps tout de même par une mère inquiète. Ce n'est pas encore l'Afrique du Nord mais la Bretagne, où l'on peut situer l'autre choc esthétique important d'André Gide. Au Pouldu, il loge dans la même auberge que Gauguin, Séruzier et un autre qu'il pense être Filigier.
"[...] la rareté des meubles et l’absence de tentures laissaient remarquer d’autant mieux, rangé à terre, un assez grand nombre de toiles et de châssis de peintres, face au mur. Je ne fus pas plutôt seul que je courus à ces toiles ; l’une après l’autre je les retournai, les contemplai avec une satisfaction grandissante ; il me parut qu’il n’y avait que d’enfantins bariolages, mais aux tons si vifs, si particuliers, si joyeux que je ne songeais plus à repartir. Je souhaitai connaître ces artistes capables de ces amusantes folies."*****
Un peu plus tard dans le salon de Mallarmé, Gide retrouve Gauguin, rencontre Whistler. En 1890, il rencontre Jacques-Emile Blanche dans le salon de Bonnières. Blanche signera trois portraits célèbres de Gide dont celui "Au café Maure de l'exposition universelle de 1900" :

Il admire Maurice Denis à qui il demande d'illustrer Le Voyage d'Urien en 1892. En 1893, on le retrouve dans son Journal, en pleurs devant l'Homme au Gant du Titien, au Louvre. En 1895, lors du voyage en Italie raconté dans les Feuilles de Route, il approfondit sa connaissance de la peinture des maîtres italiens, affirme de nouveau son goût pour la sculpture.
A la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles, plus que jamais, littérature et peinture cheminent ensemble. En 1899 chez le poète Vielé-Griffin que Gide fait la connaissance du peintre Théo van Rysselberghe, et de son épouse Maria, la Petite Dame. En 1903, Théo peint "La lecture" qui met en scène autour d’Emile Verhaeren, le peintre Cross, Maurice Maeterlinck, André Gide et Francis Viélé-Griffin, le biologiste Henri Ghéon, le médecin Félix Le Dantec ainsi que critique d'art Félix Fénéon debout contre la cheminée :
Théo van Rysselberghe signe encore un portrait de Gide en 1907 (on lui doit aussi un buste en 1920) :
En 1914, Paul-Albert Laurens, fils de Jean-Paul Laurens évoqué plus haut et camarade de classe de Gide à l'Ecole Alsacienne, réalise un portrait (gravure au vernis mou) pour l'édition originale limitée des caves du Vatican :

En 1919, le célèbre illustrateur Paul-Emile Bécat, spécialiste des dessins de littérature érotique dont ceux des Chansons de Bilitis de l'ami de jeunesse de Gide Pierre Louÿs, donne ce dessin :

Encore de Paul-Albert Laurens, le portrait grave de 1924 :
Lors du voyage en Angleterre avec Marc Allégret en 1918, Gide rencontre sa future traductrice, celle qui sera toujours amoureuse de lui : Dorothy Bussy. Née Stratchey, elle est l'épouse du peintre français Simon Bussy. Tous deux deviendront des amis proches de Gide et ce dernier écrira une préface au catalogue de l'exposition Bussy à la galerie Charpentier en 1948. Bussy fait plusieurs fois son portrait, dont celui-ci, de 1925 :

Et cet autre de 1939 :

André Gide sera aussi beaucoup photographié tout au long de sa vie, par Marc bien sûr, mais aussi par Berenice Abbott, Lady Ottoline Morell, ou Gisèle Freund. Mais pour achever ce tour d'horizon des peintres de Gide, je donne deux oeuvres plus tardives. Celle d'Edouard Mac Avoy tout d'abord, de 1949 :
Et celle-ci, posthume, du frère aîné du peintre Balthus, Pierre Klossowski, de 1954 :
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* Si le grain ne meurt, Folio, p.234
** Ibid. p.227
*** Ibid. p.166
**** Ibid p. 233
***** Ibid pp. 243-244
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