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dimanche 5 janvier 2014

Une cantatrice, dix phonographes et André Gide


Relisant les portraits de la Galerie privée de M. Saint-Clair, c’est-à-dire Maria Van Rysselberghe, dans l'édition de 1968*, je découvre par la même occasion la préface de Béatrix Beck** à ce recueil des textes de la Petite Dame. Pour évoquer le caractère bien trempé de Maria Van Rysselberghe et l'admiration de Gide devant ce caractère, Béatrix Beck donne une anecdote qui m'amuse et m'arrête :
« Quand l'auteur du Traité du Narcisse décida de me prendre pour secrétaire, il compta comme argument de poids en ma faveur le fait que sa belle-mère de la main gauche n'élevait aucune objection contre cette idée. Pourtant, il ne semblait pas redouter le caractère ardent et combatif de Mme Théo, mais au contraire s'en réjouir, racontant d'un air de jubilation qu'à la dernière réunion des copropriétaires, son alliée avait dit, très haut, à l'un d'eux :
—  Monsieur, vous êtes un voleur. »
La réunion des propriétaires du Vaneau me rappelle que Gide en fut non seulement le participant attentif  mais aussi le président du syndic... A-t-il été élu à cette fonction comme à celle de maire de La Roque, quasiment par acclamation, ou l'a-t-il sollicitée comme pour son rôle de juré à la cour d'assises de Rouen ?

Le « Courrier musical » de la Gazette de Lausanne du 7 janvier 1934 nous raconte ainsi un différend qui met en scène deux habitants du Vaneau en 1933, soit cinq ans après l'emménagement de Gide et de Maria Van Rysselberghe au 1 bis, rue Vaneau. L'immeuble semble ainsi avoir été le refuge de nombre de fortes personnalités comme ce marquis de Lur-Saluces et Mme Cluzel, cantatrice amateur :
Dix phonographes luttant contre un soprano

Un bien singulier procès vient de mettre à l'épreuve la sagacité de M. le juge de paix du 7e arrondissement de Paris, après avoir mis en émoi l'immeuble qu'habitent, tous deux au même étage, Mme Cluzel et le marquis du [sic] Lur-Saluces, deux voisins qui, hélas, n'ont pas les mêmes goûts musicaux. Cantatrice amateur, Mme Cluzel faisait chez elle des exercices vocaux bien légitimes : or, aux mêmes heures, le marquis de Lur-Saluces, de l'autre côté de la cloison, déchaînait une armée de phonographes — dix exactement — dont les disques variés avaient été choisis parmi les plus bruyants : cors de chasse, bugles, saxophones, bruits de tempêtes, etc.
La querelle apaisée grâce à la diplomatie du président du Conseil des propriétaires de l'immeuble, président qui n'est autre que M. André Gide (!) ; le jugement a été rendu qui déboute la plaignante de sa prétention de se faire rembourser les frais du procès.
La guerre des voisins devait se produire aux premiers étages de l'immeuble, et ne pas déranger le sacro-saint nap gidien, pour n'avoir pas filtré jusque dans le Journal de Gide ou les Cahiers de la Petite Dame. Mais peut-être Gide a-t-il laissé dans les comptes-rendus du syndic du Vaneau d'autres traces de son insatiable curiosité pour ces petits théâtres humains ?


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* M. Saint-Clair, Il y a quarante ans, suivi de Strophes pour un rossignol et de Galerie Privée, préface de Béatrix Beck, NRF, Gallimard, Paris, 1968.
** Sur Béatrix Beck, voir aussi ce billet.

samedi 21 décembre 2013

Le Tertre, une maison d'illustre


 Le Tertre, Serigny, Orne

Les « Maisons des Illustres » sont désormais à peu près deux-cents. Et parmi les récentes attributions du label du ministère de la culture et de la communication, nous avons été très heureux d'apprendre que Le Tertre était devenu l'une de ces « Maisons des Illustres ». Bravo à Véronique de Coppet, petite-fille de Roger Martin du Gard, qui gère la maison et son parc avec l'aide de ses trois filles. Fidèlement au souhait de l'écrivain : « Le Tertre, tel qu'il ressortira de mes mains, sera incontestablement une œuvre. Une de mes œuvres. » (Journal, nov. 1924)

Une œuvre propice à la création et à l'amitié : « Je ne puis m'empêcher d'y situer tous les rêves d'avenir. Je voudrais créer là une œuvre d'art complète ; je puis le faire, je puis parachever l'enchantement, l'harmonie naturelle de ce lieu. J'aimerais, avant de mourir, avoir pu utiliser les dons que j'ai pour faire là un ensemble unique, et en faire profiter ceux qui m'entourent. Je rêve d'une hospitalité ouverte à tous mes amis, dans ce cadre inoubliable. » (14 juillet 1921)


 Un article sur l'attribution du label
dans Normandie passion, n°64, décembre 2013
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Une autre bonne nouvelle concernant Roger Martin du Gard est l'annonce de représentations prochaines de sa Confidence africaine :


 La Confidence africaine au Lucernaire (Photo Régis Nardoux)


Confidence africaine, nouvelle à deux voix de Roger Martin du Gard dans une mise en scène Jean-Claude Berutti et avec Jean-Claude Berutti / Philippe Faure (en alternance) et Christian Crahay. Du 8 janvier au 1er mars au Théâtre du Lucernaire. Plus d'informations.

jeudi 22 juillet 2010

"Album" de Ravello

Jeudi 15 juillet, ouverture de la session Gide du festival de Ravello 2010 avec à gauche le professeur Giovanni Dotoli de l'Université de Bari, à droite Giovanella Fusco-Girard de l'Université de Naples, et au centre le réalisateur Jean-Pierre Prévost, auteur du film "André Gide, un petit air de famille" (2007) et de l'exposition "Gide : un album de famille", présentée jusqu'au 22 août à la Villa Rufolo dans le cadre du festival.




Sous les voûtes de la Villa Rufolo, l'exposition réalisée par Jean-Pierre Prévost avec l'aide de la Fondation Catherine Gide présente une centaine de photographies regroupées sur des colonnes-totems.




Les photographies de l'exposition feront l'objet d'un livre intitulé "Gide : Album de famille", à paraître en septembre chez Gallimard et présenté en avant-première à Ravello.




Vendredi 16 juillet : dialogue entre Pierre Masson et Emilia Surmonte sur le thème "Gide à Ravello. Renaître à Ravello : le baptême d'un immoraliste".

" Près de Salerne, quittant la côte, nous avions gagné Ravello. Là, l’air plus vif, l’attrait des rocs pleins de retraits et de surprises, la profondeur inconnue des vallons, aidant à ma force, à ma joie, favorisèrent mon élan." (André Gide, L'Immoraliste, Folio n°229, p.64)

Le "baptême de Ravello" évoqué par Pierre Masson et Emilia Surmonte n'est pas que symbolique :

"Nous demeurâmes à Ravello quinze jours ; chaque matin je retournais vers ces rochers, faisais ma cure. Bientôt l’excès de vêtement dont je me recouvrais encore devint gênant et superflu; mon épiderme tonifié cessa de transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur.

Le matin d’un des derniers jours (nous étions au milieu d’avril), j’osai plus. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle, une source claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante, il est vrai, mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l’eau très pure s’attardait. Par trois fois j’y étais venu, m’étais penché, m’étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de désirs ; j’avais contemplé longuement le fond de roc poli, où l’on ne découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j’avançai, résolu d’avance, jusqu’à l’eau plus claire que jamais, et, sans plus réfléchir, m’y plongeai d’un coup tout entier. Vite transi, je quittai l’eau, m’étendis sur l’herbe, au soleil. Là des menthes croissaient, odorantes ; j’en cueillis, j’en froissai les feuilles, j’en frottai tout mon corps humide, mais brûlant. Je me regardai longuement, sans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant l’être, harmonieux, sensuel, presque beau." (André Gide, L'Immoraliste, Folio n°229, pp.67-68)





"Plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage, Ravello, sur une abrupte hauteur, fait face à la lointaine et plate rive de Paestum. C’était, sous la domination normande, une cité presque importante; ce n’est plus qu’un étroit village où nous étions, je crois, seuls étrangers. Une ancienne maison religieuse, à présent transformée en hôtel, nous hébergea ; sise à l’extrémité du roc, ses terrasses et son jardin semblaient surplomber dans l’azur. Après le mur chargé de pampres, on ne voyait d’abord rien que la mer ; il fallait s’approcher du mur pour pouvoir suivre le dévalement cultivé qui, par des escaliers plus que par des sentiers, joignait Ravello au rivage. Au-dessus de Ravello, la montagne continuait. Des oliviers, des caroubiers énormes ; à leur ombre des cyclamens ; plus haut, des châtaigniers en grand nombre, un air frais, des plantes du nord ; plus bas, des citronniers près de la mer. Ils sont rangés par petites cultures, jardins en escalier, presque pareils, que motive la pente du sol ; une étroite allée, au milieu, d’un bout à l’autre les traverse ; on y entre sans bruit, en voleur. On rêve, sous cette ombre verte ; le feuillage est épais, pesant ; pas un rayon franc ne pénètre ; comme des gouttes de cire épaisse, les citrons pendent, parfumés ; dans l’ombre ils sont blancs et verdâtres ; ils sont à portée de la main, de la soif ; ils sont doux, âcres ; ils rafraîchissent.

L’ombre était si dense, sous eux, que je n’osais m’y arrêter après la marche qui me faisait encore transpirer. Pourtant les escaliers ne m’exténuaient plus ; je m’exerçais à les gravir la bouche close; j’espaçais toujours plus mes haltes, me disais : j’irai jusque-là sans faiblir ; puis, arrivé au but, trouvant dans mon orgueil content ma récompense, je respirais longuement, puissamment, et de façon qu’il me semblât sentir l’air pénétrer plus efficacement ma poitrine. Je reportais à tous ces soins du corps mon assiduité de naguère. Je progressais.

Je m’étonnais parfois que ma santé revînt si vite. J’en arrivais à croire que je m’étais d’abord exagéré la gravité de mon état ; à douter que j’eusse été très malade, à rire de mon sang craché, à regretter que ma guérison ne fût pas demeurée plus ardue." (André Gide, L'Immoraliste, pp.64-66)





Sur le mur de "l'ancienne maison religieuse, à présent transformée en hôtel", une plaque posée en 1999 par la société S3 Studium rappelle la présence d'André Gide. C'est à partir du 15 avril 1897 qu'avec Madeleine il passe trois semaines à Ravello, entrecoupées d'excursions à Naples, Amalfi, Minori et La Cava. Il versera ses souvenirs dans l'Immoraliste qui paraîtra en 1902 au Mercure de France. Cette plaque le relie à E.M. Forster, récemment évoqué ici, qui séjourna lui aussi à l'Hôtel-Pension Palumbo de Ravello en mai 1902.

Il voyage alors à travers l'Italie en compagnie de sa mère, Lily, qui note que son fils retrouve la santé à Ravello et y est "étonnamment et étrangement plus calme". Il y retrouve aussi l'inspiration devant les paysages et se souvient comment The story of a panic est venue à lui : "Je pense que c'est en mai 1902 que j'ai fait une promenade autour de Ravello, je me suis assis dans une vallée à quelques miles du village, et le premier chapitre de l'histoire a foncé dans mon esprit comme s'il m'attendait là. Je l'ai reçu comme une entité et l'ai écrit d'un trait aussitôt de retour à l'hôtel." (E.M. Forster : a life, de Nicola Beauman, Knopf, 1994)

lundi 5 juillet 2010

"Une vie de mécènes" à la Villa Noailles

Après sa présentation en avant-première en mars au Palais Royal, l'exposition « Charles et Marie-Laure de Noailles : une vie de mécènes » s'est installée depuis le 2 juillet à Hyères à la Villa Noailles où elle devient exposition permanente. Plus de deux-cents œuvres et documents inédits sont présentés dans la partie initiale de la villa, les salons, salles à manger, chambres d'ami du rez-de-jardin, chambres des Noailles, chambre d'ami du dernier étage.

Le Clos Saint-Bernard, Villa Noailles, à Hyères

C'est au cours de l'hiver 1924-1925 que la villa est construite selon les plans de Robert Mallet-Stevens sur l'ancien couvent du Clos Saint-Bernard. Fonctionnalisme (toits-terrasses), hygiénisme (salle de bains-sports) et équipement (horloges intégrées, placards) sont les mots d'ordre de cette avant-garde architecturale qui se poursuit, chose encore rare, par des aménagements intérieurs et ameublements en accord avec cette structure moderne.
De 1925 à 1932, la maison évolue - seconde salle à manger (1926), chambres supplémentaires dans une petite villa attenante (1926), nouveau salon (1927), piscine (1927), gymnase (1928), terrain de squash (1932-1933) - pour s'étendre au final sur 2400 m2 étagés sur la colline que prolongent le jardin cubiste de Gabriel Guévrékian (1926) et l’installation de sculptures d’Henri Laurens et Jacques Lipchitz (1927).

La salle de gymnastique de la Villa Noailles

Un confort et des installations sportives qui plaisent à Gide ainsi qu'il le note le 3 janvier 1930 dans son Journal :

« A Hyères, chez les Noailles, où je retrouve Marc, en compagnie de Cocteau et d'Auric. J'arrivais pour déjeuner, seulement; je me laisse volontiers retenir à dîner, puis à coucher. Extrême et charmante amabilité de nos hôtes; prodigieuse ingéniosité du confort; fonctionnement si parfait de tout l'outillage des aises que, ce matin, lorsqu'après mon bain le valet de chambre anglais m'apporte mon breakfast, je beurre mes toasts avec cuillère, dans la crainte que l'oubli d'un couteau, sur le plateau chargé de délicatesses et de fruits, ne prenne l'aspect d'une catastrophe.
Gymnastique, natation dans une assez vaste piscine, jeux nouveaux, dont je ne sais les noms, avec volants, balles, ballons de toutes tailles — un surtout, que nous jouons à quatre (le très agréable professeur de gymnastique, Noailles, Marc et moi) avec un ballon de médiocre grosseur qu'il s'agit de ne point laisser retomber en deçà d'un filet haut tendu qui départage les deux camps. On joue à peu près nu, puis, en moiteur, on court se plonger dans l'eau tiède de la piscine. Ce jeu de ballon m'a plus amusé que je n'eusse cru qu'il était encore possible, amusé comme un enfant et comme un dieu, et d'autant plus que je ne m'y sentais pas malhabile. Que Pascal a donc dit sur le jeu des choses absurdes ! et que la gratuité précisément de cette lutte, de cet effort, me paraît belle ! Oui vraiment, je ne me souviens pas avoir pris, même dans ma jeunesse ou mon enfance, plaisir plus ardent, plus pur et plus complet. »
Marc Allégret prend de nombreuses photographies lors de ce séjour à la Villa Noailles dont certaines ont servi récemment à l'illustration du DVD-ROM André Gide : l'écriture vive, de Martine Sagaert. Quelques-unes sont à voir sur imaGide...

La Villa Noailles à Hyères rouvre du 7 juillet jusqu'au 26 septembre tous les jours sauf mardi et jours fériés de 14h à 19h. Le vendredi, ouvert uniquement en nocturne de 16h à 22h. Du 7 au 31 juillet, visites commentées gratuites le lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche à 14h30, 15h45 et 17h. Plus d'informations sur le site de la Villa Noailles.
Une présentation très documentée de l'exposition est disponible en ligne sur le site du ministère de la culture.
A noter : jeudi 8 juillet à 15h, France Culture consacre son émission Les jeudis de l'expo à cette exposition.
Une monographie sur l'architecture et les évolutions du Clos Saint-Bernard : Mallet-Stevens, La Villa Noailles, de Cécile Briolle,Agnès Fuzibet et Gérard Monnier, Editions Parenthèses, 1990.

samedi 19 juin 2010

Dimanche 20 juin à Cuverville

Dans le cadre de la manifestation « Les églises de nos villages se racontent », organisée par le comité de tourisme de Seine-Maritime, une visite commentée de l'église de Cuverville-en-Caux a lieu demain dimanche 20 juin 2010 entre 14 et 19 heures.

On pourra découvrir « le clocher-porche, sa construction typique en brique, silex et pierre alternés en assises parallèles. L'édifice en forme de croix latine avec voûtes en plein cintre et piliers cylindriques accueille notamment une Vierge à l'Enfant dite Notre-Dame-des-Bois du XIVe siècle… », annonce le site paris-normandie.fr.

Paris-Normandie précise aussi qu'en plus de cette visite de l'église « vous pourrez vous incliner devant la tombe d'André Gide*, près de l'église, puis écouter des extraits de La Porte Etroite dans le parc du château de Cuverville où le mariage d'André Gide et de Madeleine Rondeaux a été célébré. »

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* voir ici le compte-rendu que Paris-Normandie faisait des obsèques de Gide en février 1951

lundi 7 juin 2010

Balade (et digressions) dans le Var

En septembre 2001, Le Lavandou inaugurait les avenues André Gide et Van Rysselberghe, dans le quartier Saint-Clair qui domine la plage du même nom. Au 19 de l'avenue Van Rysselberghe se dresse encore l'atelier de Théo Van Rysselberghe, racheté par la ville pour devenir un « centre d'art » et affublé désormais, au motif noble de montrer quelques œuvres du peintre, d'un affreux panneau planté tout contre sa façade.

Maison Van Rysselberghe à Saint-Clair, Le Lavandou

Déprédation administrative mineure à côté de bien d'autres enlaidissements, défigurations, centreculturélisations comme en dénonce régulièrement Renaud Camus. Il est tout de même regrettable que lorsqu'une ville, un conseil général ou une région se souvient de son grand homme, l'administration en question ne se souvienne pas en même temps de son œuvre ou des raisons qui lui ont fait choisir ce lieu, le plus souvent incompatibles avec toute dénaturation.

Cependant villes, départements et régions se souviennent de plus en plus et suivent ce qui semble être un engouement touristique réel - avec miroitement des fameuses « retombées économiques ». Il suffit de lire chaque été les articles des journaux régionaux qui proposent des balades « sur les pas des écrivains », nom d'un site qui connaît aussi un beau succès et d'une collection des éditions Alexandrines qui publient justement une Balade dans le Var.

Parue en mai dernier sous la direction de Martine Sagaert, éminente gidienne, spécialiste de critique génétique, cette Balade dans le Var évoque donc Gide parmi les nombreux artistes qui ont élu domicile plus ou moins longuement dans le Var. J'ai déjà esquissé l'attirance de cette région sur Gide dans ce billet. Une attirance toute faite de chaleur amicale et qui lie intimement Saint-Clair au clan Van Rysselberghe, Maria allant jusqu'à emprunter le pseudonyme littéraire de M. de Saint-Clair.

Vers la fin du dix-neuvième siècle, l'architecte Octave Van Rysselberghe construit pour le peintre Signac une villa à Saint-Tropez. Au Lavandou, il bâtit et modifie également des villas non loin de celle de Cross, dont celle qui abritera l'atelier de son frère Théo Van Rysselberghe à partir de 1911.

La présence gidienne dans le Var n'a rien d'anecdotique puisque c'est sur une plage du Lavandou que Gide rejoint Elisabeth Van Rysselberghe. « Et c'est ainsi qu'un dimanche de juillet, au bord de la mer dans la solitude matinale d'un beau jour, fut conçu l'enfant que nous attendons », selon la charmante formule de Maria Van Rysselberghe. Il fallait un lieu propice à ce projet ancien.

Oui, le Var, propice pour vivre « sans trop de vêtements », autre formule cette fois d'Elisabeth mais que Gide partage. Une lettre de Martin du Gard à Louis Jouvet citée dans cet ouvrage nous le montre à Porquerolles qui « parcourt l’île en caleçon de bain, piquant du nez dans toutes les criques, courant parmi les micocouliers et les magnolias, se roulant dans le sable », et revient déjeuner « avec des éponges dans les oreilles, une barbe de varech et des coquillages au cul, comme un dieu marin qui s’est colleté avec Amphitrite. »

Version un petit plus délurée que celle des Notes sur André Gide :

« Ce matin, à l'aube, il était levé et parti à l'aventure, parcourant l'île comme un sauvage ivre, à moitié nu, s'égratignant aux buissons de tamaris et d'arbousiers, courant après les papillons, cueillant des fleurs et des baies aux arbustes, se baignant dans toutes les criques pour comparer la tiédeur des eaux, bondissant de roche en roche pour pêcher, dans les creux, des algues, des coquillages, des insectes de mer dont il remplit son mouchoir. Il a reparu à midi passé dans la salle à manger de l'hôtel, avec du sable dans les oreilles et du varech collé sur tout le corps, riant, l'œil fou, saoulé de lumière, de chaleur, de joie, et scandant d'une voix enivrée ces vers de Hérédia :

Le soleil, sous la mer, mys-té-ri-euse aurore,

Éclaire la forêt des coraux abyssins...! »


Balade dans le Var, collectif (sous la direction de Martine Sagaert)

préface de Jacques Serena, Éditions Alexandrines, mai 2010

Lien vers la page du site des éditions.

lundi 30 novembre 2009

NRF et Gide à Uzès samedi

Gide, par Paul-Albert Laurens
(collection du Musée Georges Borias d'Uzès)


La Médiathèque d'Uzès (baptisée Bibliothèque André Gide en 1977 lors de sa création), organise une journée littéraire consacrée aux cent ans de la NRF samedi 5 décembre à partir de 10h. Au programme :

- 10h : Présentation du fonds Gide de la médiathèque, par Mireille Vallat

- 10h30 : Amical Ermitage : l'avant NRF, par Martine Peyroche d'Arnaud ; six personnages en quête d'une revue, amitiés et rencontres ; l'avant NRF.

- 11h : André Gide : Au cœur de la NRF, la NRF au cœur, par Pierre Masson ; trente années d'une relation fusionnelle entre une revue et un homme évoluant d'une direction effective à une autorité morale jamais contestée.

- 15h : Jacques Rivière dit aussi "L'homme de barre" de la NRF, par Jean-Louis Josserand ; l'apparition et la place grandissante d'un jeune provincial téméraire au sein de la NRF ; Jacques Rivière à la tête de la NRF ; le débat des divergences Gide-Rivière.

- 16h : le Crépuscule des revues, par Pierre Lepape ; l'histoire de la NRF, après la démission de Drieu la Rochelle en 1943, son interdiction et sa reparution avec Paulhan sous le titre étrange de Nouvelle Nouvelle Revue Française est celle d'une longue lutte conte le déclin.

- 17h30 : projection d'extraits de films : Gide et la NRF.

- 18h : conclusion et clôture par Mireille Vallat.


La Médiathèque d'Uzès dispose de 860 ouvrages dans son fonds Gide (Charles et André). Dont de nombreux ouvrages de et sur André Gide, de ses proches (Schlumberger, Maria van Rysselberghe, Herbart, Martin du Gard, Paulhan, Rivière...) ainsi que des manuscrits et lettres, dont une grande partie provient de donations de Irène de Bonstetten. On peut en consulter l'intégralité ici (document pdf).

Non loin de là, dans l'ancien évêché près de la cathédrale, le Musée Georges Borias consacre une salle à Charles et André Gide où sont rassemblés peintures, livres, correspondances, objets, et souvenirs divers sur l'écrivain et sa famille.On peut y voir notamment les portraits de Gide par Paul-Albert Laurens, Segonzac, Simon Bussy, Mac Avoy...

C'est la conservatrice du musée Martine Peyroche d'Arnaud qui interviendra lors de cette journée sur le thème de «l'avant NRF». On lui doit aussi le catalogue illustré des collections du Musée Georges Borias (dont la Collection André Gide, Marguerittes, Editions de l'Equinoxe, 1993, 48 p.). Vous disposerez d'une petite heure pour visiter la salle Gide puisque le musée ouvre à cette saison de 14h à 17h et les conférences ne reprennent qu'à 15h...

Enfin pour se mettre dans l'ambiance gido-gardoise, on peut lire en ligne la conférence prononcée par Daniel Moutote le 19 février 1977 à Uzès pour le vingt-sixième anniversaire de la mort d'André Gide.


Gide, par Solange de Bièvre

(collection du Musée Georges Borias d'Uzès)

lundi 3 août 2009

La Roque-Baignard

Certains marronniers fleurissent en été. Les demeures d'écrivains par exemple, et celle de Gide à La Roque-Baignard notamment.

D'autres images sont disponibles sur Flickr.

mercredi 3 septembre 2008

Lieux gidiens : le Sud

Le Sud attire Gide, toute sa vie. Né à Paris, en terrain neutre, il a pour moitié dans ses veines l'humide Normandie maternelle et pour moitié le lumineux Languedoc paternel, comme il aime d'ailleurs à le rappeler pour expliquer ses contradictions. Les voyages en Afrique du Nord ont d'ailleurs ce but "thérapeutique", à la manière de la médecine chinoise, de "réchauffer" les humeurs gidiennes, jusqu'à les embraser...

Gide passera aussi beaucoup de temps dans le Sud de la France, toujours au motif de fuir le froid et les maladies. Au motif aussi d'y rejoindre ses amis, d'y travailler dans un climat meilleur. D'ailleurs à la naissance de sa fille Catherine, il apprécie pouvoir se rendre auprès de l'enfant et de sa mère, Elisabeth van Rysselberghe, installées à la Bastide Franco, à Brignoles dans le Var : le climat est une raison suffisante "aux yeux de Cuverville" (i.e. Madeleine, son épouse de la brumeuse Normandie) pour justifier le voyage.

Nombreux sont les proches qui lui offrent refuge dans le Sud de la France dont les van Rysselberghe à Saint-Clair au Lavandou où le peintre Théo pose son chevalet en 1911, Elisabeth à la Bastide Franco dont la direction lui a été confiée par Emile Mayrisch et aux Audides à Cabris. Ou encore les Mayrisch eux-mêmes à la villa La Malbuisson à Bormes-les-Mimosas, construite en 1915, puis à la Messuguière à Cabris où Aline Mayrisch retrouve son amie de toujours Maria van Rysselberghe.

Ou encore à Hyères à la Villa Noailles : "Gymnastique, natation dans une assez vaste piscine, jeux nouveaux, dont je ne sais les noms, avec volants, balles, ballons de toutes tailles – un surtout, que nous jouons à quatre (le très agréable professeur de gymnastique, Noailles, Marc et moi) avec un ballon de médiocre grosseur qu'il s'agit de point laisser retomber en deça d'un filet haut tendu qui départage les deux camps. On joue à peu près nus, puis, en moiteur, on court se plonger dans l'eau tiède de la piscine."

Ce Gide en sueur, presque nu, jouant au volley-ball à soixante-et-un ans (nous sommes le 3 janvier 1930), c'est celui du Sud. Et il s'en faudrait de quelques degrés de latitude sud supplémentaire pour jouer à d'autres jeux : "Je voudrais oublier tout; vivre un long temps parmi des nègres nus, des gens dont je ne saurais pas la langue et qui ne sauraient pas qui je suis; et forniquer sauvagement, silencieusement, la nuit, avec n'importe qui sur le sable...", implore-t-il le 13 mai 1937 à Cuverville.

jeudi 31 juillet 2008

Wilde, entre les lignes

"Ceux qui n'ont approché Oscar Wilde que dans les derniers temps de sa vie, imaginent mal, d'après l'être affaibli, défait, que nous avait rendu la prison, l'être prodigieux qu'il fût d'abord... C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première fois."

Cet "être prodigieux" qu'évoque Gide dans Prétextes, il le rencontre aux mardis de Mallarmé l'année même où Wilde publie le Portrait de Dorian Gray et lui-même les Cahiers d'André Walter. "Wilde ne m'a fait, je crois, que du mal. Avec lui, j'avais désappris à penser. J'avais des émotions plus diverses mais je ne savais plus les ordonner", juge d'abord Gide dans l'entrée du 1er janvier 1892 de son Journal. Un mal pour un bien : ébranlé dans ses certitudes face à l'esprit et surtout l'immoralisme de Wilde, assumé aussi bien dans sa vie que dans ses oeuvres sans pour autant renoncer à la rigueur artistique, Gide doute.

Le hasard fait se croiser leurs routes encore à deux occasions : en mai 1894 à Florence et en janvier 1895 à Blidah. Cette rencontre algérienne que Gide, dans un premier instinct, cherche à fuir, est longuement relatée notamment à la fin de Si le grain ne meurt. "Wilde avait observé jusqu'à ce jour vis-à-vis de moi une parfaite réserve. Je ne connaissais rien de ses moeurs que par ouï-dire; mais dans les milieux littéraires que nous fréquentions l'un et l'autre à Paris, on commençait de jaser beaucoup."

Wilde voyage avec "Bosie", le jeune lord Alfred Douglas. Gide note la tyrannie qu'il exerce sur Wilde et le mélange d'agacement et "d'amoureux plaisir de se laisser dominer" de ce dernier. Wilde "tombe le masque". Quelques jours plus tard, à Biskra, Gide note cette pensée de Wilde qui sera si souvent citée : "J'ai mis mon génie dans ma vie, je n'ai mis que mon talent dans mes oeuvres". A Biskra encore, Wilde se fera le pourvoyeur de Gide en lui "offrant" Mohammed, le petit musicien.

Deux mois plus tard, le procès que lance Wilde contre le marquis de Queensberry, le père de Bosie, se retourne contre lui et l'envoie pour deux ans en prison. A sa sortie, Wilde s'installe à l'été 1897 en France, à Berneval-sur-Mer, près de Dieppe, sous le nom de Sebastian Melmoth. C'est là que Gide vient lui rendre visite et c'est là qu'il s'entend dire "Ecoutez, dear, il faut maintenant que vous me fassiez une promesse. Les Nourritures terrestres, c'est bien... C'est très bien... Mais, dear, promettez-moi : maintenant n'écrivez plus jamais Je."*

Un conseil littéraire en forme d'avertissement que Gide ne suivra qu'à moitié en publiant Corydon (1924), puis plus du tout dans Si le grain ne meurt (1926). Mais revenons à cette fin du dix-neuvième siècle. Wilde et Gide se verront encore deux fois à Paris. Lors de leur dernière rencontre, Wilde apparaît à Gide "profondément misérable, triste, impuissant et désespéré" et quelques jours plus tard, par lettre, Wilde demandera 200 francs à Gide.

Pour la suite, qu'on me permette de citer la quatrième de couverture du livre de Gide sur Oscar Wilde : "En décembre 1900, alors qu'il séjournait dans le sud algérien, à Biskra, André Gide apprit par les journaux la mort d'Oscar Wilde. L'éloignement ne lui permettant pas de se joindre au cortège qui suivit la dépouille du poète, il décida d'écrire aussitôt "ces pages d'affection, d'admiration et de respectueuse pitié ". Réunis pour la première fois en 1946, ces deux courts textes d'André Gide sur Oscar Wilde (In memoriam et le De profundis) furent publiés respectivement en 1903 (In Prétextes) et en 1905."

Si longtemps Gide a admiré l'esprit de Wilde, sa conversation plus que son oeuvre, sa maîtrise nouvelle de l'anglais lui fera revoir progressivement son jugement. "Certainement, dans mon petit livre sur Wilde, je me suis montré peu juste pour son oeuvre et j'en ai fait fi trop à la légère, je veux dire : avant de l'avoir connue suffisamment", note Gide dans son Journal (29 juin 1913). Et Gide annonce "Plus tard j'espère bien pouvoir revenir là-dessus et raconter alors tout ce que je n'ai pas osé dire d'abord. Je voudrais aussi expliquer** à ma façon l'oeuvre de Gide, et en particulier son théâtre – dont le plus grand intérêt gît entre les lignes."

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* Il faut noter que Proust fera à Gide la même recommandation : "Je lui apporte Corydon dont il me promet de ne parler à personne; et comme je lui dis quelques mots de mes Mémoires : "Vous pouvez tout raconter, s'écrie-t-il; mais à condition de ne jamais dire : Je." Ce qui ne fait pas mon affaire."
** C'est Gide qui souligne.

mercredi 16 juillet 2008

Lieux gidiens : Villa Montmorency

Le magazine Le Point décrit ce qu'est devenue la Villa Montmorency, cité privée du 16e arrondissement de Paris où Gide fit construire une maison baroque, invivable, qu'il revendit bien vite pour s'installer au Vaneau avec la Petite Dame.

vendredi 25 avril 2008

Gide à Taormina

Taormina est une ville de maisons blanches accrochées aux pentes d'une colline sicilienne du Monte Tauro. Au milieu de la baie s'étend une petite péninsule, l'antique Naxos. Au loin se devine le sommet de l'Etna. Le meilleur point de vue sur Taormina s'obtient depuis la terrasse du Grand Hôtel Timéo, lui même blotti contre les ruines du théâtre grec. Hôtel qui s'enorgueillit dans les brochures publicitaires des grands noms venus y séjourner, parmi lesquels André Gide.

Certes, Taormina n'est pas Biskra dans la cartographie intime de Gide. Mais elle y joue un rôle important, depuis l'Immoraliste jusqu'à la fin de la vie d'André Gide. C'est de retour de son premier voyage en Afrique du Nord qu'il découvre la ville, en 1894. Il y reviendra l'année suivante avec Madeleine lors de leur voyage de noces. Un détour lors de périples italiens qui n'a sans doute rien d'innocent...

Depuis plusieurs années circulent dans toute l'Europe, sous le manteau, des images en provenance de Taormina. Images de jeunes pâtres italiens, vêtus seulement de couronnes de fleurs. On les doit au peintre allemand devenu photographe Wilhelm von Gloeden*, baron de son état, à qui l'on a conseillé l'air italien pour soigner sa tuberculose. Il a 22 lorsqu'il découvre Taormina en 1876 et tombe sous le charme de la ville et de ses garçons. La carrière de Taormina "paradis des pédérastes" est lancée.

"Taormina vit de sa mauvaise réputation, ce qui est plus difficile que de vivre d'une bonne", ironisera plus tard Jean Cocteau qui raconte comment un marin a fait un esclandre en voyant dans une boutique de cartes postales l'image de son grand-père dénudé... Cocteau que Gide rencontre en 1950, un an avant sa mort, à Taormina. Truman Capote notera la scène et les exubérances de Cocteau : "Sa gaieté rivalisait avec les grelots d'une charrette à âne qui traversait la place. Il éparpillait les mille flèches de son esprit (…), se répandait, s'exaltait, tour à tour pressant et câlin, lui entourant les épaules, lui caressant les genoux et les mains, le baisant même sur ses joues parcheminées de Mongol." Gide resta impavide, pour finalement lâcher: "Mais restez donc tranquille, vous dérangez le paysage."
Comme avant lui Wilde, Gide, Cocteau et tant d'autres, Truman Capote séjourne au Grand Hôtel Timéo d'où il envoie de nombreuses lettres à ses amis**. Dans l'une d'elles adressée à Andrew Lyndon et datée du 15 mai 1950, il évoque Catherine Gide avec la rosserie qu'on lui connaît : "La fille de Gide est venue lui tenir compagnie. Elle m'a ébahi: 1) parce qu'elle est aussi laide qu'un poêle à bois, 2) parce qu'elle est beaucoup plus que jeune que je l'imaginais, à peine 23 ou 24 ans. Comment croire que cette vieille chèvre y soit pour quelque chose ?"

Gide offrira même le titre d'un recueil de portraits et d'impressions que Capote écrira plus tard. Capote venait de recevoir un article très critique sur l'un de ses livres et s'en émouvait. "Les chiens aboient..."***, commenta simplement Gide. Dans une autre lettre à William Goyen, Truman Capote décrit l'un des passe-temps de Gide à Taormina : "Il descend chez le coiffeur et y passe l’après-midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C’est un charmant vieux monsieur assez fantomatique."

* Voir ici quelques photographies du baron Wilhelm von Gloeden
** "Un plaisir trop bref (lettres)", Truman Capote, 10/18
*** "Les chiens aboient", Truman Capote, Gallimard, L'Etrangère.

mardi 19 février 2008

Jean Lambert : un été 42

En mars 1940 dans les Cahiers du Sud, Jean Lambert signe un petit texte sur Gide intitulé "Les Nourritures célestes", pastiche dans lequel Lambert voit Gide comme un être "artificiel et tout littéraire" (1). Il en envoie un exemplaire à Gide.

C'est le premier contact tout épistolaire entre le jeune homme né en 1914, passionné de littérature allemande, futur traducteur de Thomas Mann et écrivain, et Gide. Ils ont aussi en commun Jean Schlumberger que Jean Lambert admire beaucoup et auquel il consacrera un livre en 1942. C'est pendant la guerre, dans le sud de la France, que Lambert fait son entrée dans le cercle des proches de Gide, avant d'en devenir un "familier" en épousant en 1946 sa fille Catherine.

Dans son journal (inédit mis en ligne par l'Université de Provence, cf notes), Jean Lambert raconte cette rencontre :

"Marseille, 20 juin 41.
J'ai essayé vainement, en quittant Cannes mardi soir, d'apercevoir ou de deviner Cabris sur les lointaines collines. Thomas prétendait qu'on devait le distinguer au passage du train dans certaine vallée. Une étrange nostalgie, à demi mystique, me lie désormais à ce petit village dont le Contre-Ordre d'Herbart m'avait donné un avant-goût et que j'ai visité la veille du départ, vers la fin de la soirée. Le premier jour, tant il y avait de brume après l'interminable pluie, nous étions passés auprès sans même voir les maisons les plus proches ; au point que Thomas, qui était venu m'attendre à Grasse à la descente du car, reconnaissait à peine la route de la Messuguière.
Je n'oublierai jamais notre arrivée, après une heure de marche sous la pluie où nous nous encouragions par l'idée du porto qui serait préparé pour nous. De fait, une fois changés jusqu'à la chemise, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon silencieux devant les deux bouteilles bienveillantes, une admirable quiétude nous a envahis, favorisée par l'alcool et le sentiment d'une conduite méritoire. « Tu verras, disait Thomas en cours de route, quand la pluie redoublait de violence, tu verras : plus nous serons trempés, lamentables, plus on nous recevra gentiment. » Je n'oublierai pas davantage le premier contact avec Gide (je l'avais si peu vu pendant ma visite à Paris, la veille du départ pour Berlin). Il s'est présenté tout à coup dans l'ouverture de la porte qui menait à la petite chambre de Thomas et, pour compléter le linge qu'il venait de remettre à celui-ci à mon intention, chaussettes et chemise, il apportait un caleçon en demandant d'une voix inquiète : « Portez-vous des caleçons longs ou courts ? - En ce moment, dis-je, je n'en porte pas. - Mais êtes-vous sûr que vous n'allez pas prendre froid, attraper une épouvantable bronchite ? »
Il est revenu un peu plus tard, au moment où Thomas me lisait les passages de La Fin de Satan dont il m'avait parlé pendant la route, et en particulier le fameux vers :
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée… [Dieu, II, 7]
qu'il déclamait en imitant Gide - et j'ai failli éclater de rire quand celui-ci l'a déclamé à son tour. Je pensais : « C'est Gide qui est là, qui me parle, qui raconte des souvenirs de La Roque » (qui a appartenu à la famille de Racine) ; j'avais peine à m'en persuader, tant je trouvais cette rencontre naturelle et familière cette conversation.
Et de même lorsqu'un peu plus tard il nous a appelés dans sa chambre pour nous lire les fragments de Hugo qu'il n'a pas conservés pour son anthologie et qu'il appelait les « tombées de Dieu » (« Je vais vous lire les tombées de Dieu ») - et même en voyant ces vers écrits de la célèbre écriture, j'arrivais mal à me persuader que j'avais devant moi l'homme qui avait joué un si grand rôle pour ma jeunesse. Tout devenait intime, aisé, comme connu depuis longtemps. Et lorsqu'au dîner je me suis trouvé assis entre Madame Mayrisch et Gide, ayant en face de moi Michaux et Thomas, un peu plus à droite Andrée Viénot ; vêtu, quant à moi, d'une manière baroque, avec le pantalon bleu emprunté au chauffeur de Marseille et une veste d'été que venait de me prêter Gide, d'une ampleur un peu excessive - toutes ces circonstances étranges se fondaient dans un bien-être, dans un début d'ébriété qui me donnaient comme rarement le sentiment du bonheur.
La soirée s'est passée à regarder des images, à jouer à ce jeu de cartes dont Andrée Viénot prétend qu'il sert à Gide, dans les hôtels, pour entrer en rapport avec ceux qui l'intéressent, et à boire cette chartreuse verte qui est devenue pour moi la liqueur de Cabris.
En m'éveillant le lendemain matin, j'avais encore dans les oreilles le bruit de la pluie qui m'avait endormi. Mais un soleil de paradis illuminait la vallée, où ne flottaient plus que les derniers lambeaux de brume ; et je pouvais voir enfin la mer, si vainement cherchée la veille. Je passe prendre Thomas et, tandis que je l'attends dans le vestibule, je vois se refléter dans la vitre du tableau que j'examine le visage à la ride profonde, tel qu'il apparaît sur la couverture du Journal ; une seconde vitre, celle de la fenêtre donnant sur le jardin, me sépare de Gide qui, conscient ou inconscient de ma présence, dit à voix plutôt forte : « Il est bien, ton ami, il est très bien » ; et suivent quelques phrases que je n'entends pas, d'autant plus que, peu soucieux d'être trouvé si proche, je disparais.
Thomas me rejoint au salon où je relis (ou lis) quelques très beaux vers de George, admire de prestigieuses éditions des Nourritures, du Grain, du Serpent ; et nous partons pour une promenade allègre à travers les rochers et les oliviers. Au retour, nous montons saluer les Herbart, occupés à soigner deux chevreaux sur la terrasse des Audides. Impression très sympathique de Pierre et Élisabeth Herbart. Et quelle agréable maison !
En attendant l'heure du déjeuner, après avoir étendu sur les dalles ou suspendu aux oliviers nos vêtements encore humides, repos en plein soleil autour de la table de pierre, près du magnifique tilleul, où Gide vient bientôt nous rejoindre. Conversation sur Laforgue (je parle de son Berlin), sur les plantes du pays et sur Giono, dont je lis à haute voix un excellent passage dans La N.R.F. de juin.
C'est au déjeuner que nous avons mangé les belles truites qui amenèrent le sujet de l'huile bouillante et le quiproquo avec Madame Mayrisch : je parlais de frites, elle avait compris les Juifs et paraissait trouver naturel qu'on leur fasse subir un pareil supplice.
Après le déjeuner, promenade vers la bergerie abandonnée qui ferait une si bonne maison d'été, et non loin de laquelle nous somnolons dans l'herbe. Nous avions surpris en cours de route Michaux en contemplation devant une pierre plate où deux insectes se donnaient la chasse. Goûter aux Audides, où Gide vient nous rejoindre quand il ne reste plus rien. Série d'histoires macabres. Chacun y va de la sienne, sauf moi qui n'en connais pas. Gide parle du temps où il collectionnait les faits-divers. En quittant les Audides, descente au village, où les paysans entassent le foin de la belle prairie parfumée.
La soirée a été excellente, un peu attristée seulement par le départ de Thomas à qui tous sont très attachés (Madame Mayrisch est très émue au moment où il lui fait ses adieux ; elle prétend que ma présence a fait paraître en lui un coté d'humour qu'elle ne connaissait pas encore).
Gide me donne à lire, dans les Œuvres complètes de Lacépède, les étonnants fragments de ses discours à l'Académie des Sciences où il rend un hommage ému et touchant à la mémoire de sa femme, sa « chère Caroline ». Thomas m'en avait déjà parlé, et je redoutais que Gide en fasse lui-même la lecture, car je n'aurais pu garder mon sang-froid ; et je savais (et j'ai pu constater) que Gide les considérais presque sans ironie, par analogie assurément avec lui-même. Après quoi, Michaux lit d'incroyables études consacrées aux animaux par des écrivains du Moyen-Âge, telles qu'on les croirait sorties de son propre cerveau.
J'avais donné à Gide, avant le dîner, en le glissant dans la poche de la veste que je lui rendais, le petit Racine dont Thomas pensait qu'il lui ferait plaisir. Il m'en parle le lendemain matin, en descendant en voiture sur la petite place de Cabris où doit nous rejoindre Madame Van Rysselberghe avec laquelle nous descendons à Grasse. Je lisais, en les attendant, les lettres de Paul-Louis Courier, assis sur un mur bas du village. La jolie promenade, cette descente vers Grasse ! Gide fait à Thomas ses dernières recommandations. Nous passons encore deux heures de compagnie, attendant nos divers cars, essayant de faire les difficiles mots croisés que Gide a achetés pour Andrée Viénot. Adieux rapides dans la chaleur du départ. Gide me redit plus gentiment que jamais qu'il sait gré à Thomas d'avoir suscité notre rencontre ; il en paraît vraiment heureux. Mais alors, moi, que dirai-je ? Et, de fait, je remercie très mal, comme toujours." (2)

En 1942, Lambert rencontre Catherine :

"Fait enfin la connaissance de Catherine Gide. Jolie, fort sympathique, un air amusé, et une vive curiosité à savoir qui parlait avec sa grand'mère (3). Un peu moins André Walter que sur des photos vues à Paris, prises vers ses quinze ans ; surtout, ses longs cheveux la rendent plus fille. Elle suit des cours de déclamation. Drôle d'aventure que d'être la fille de Gide. Et drôle de famille."

Au fil des rencontres, il tombe sous son charme :

"[...] Je parle sans aucune contrainte et sans arrêt avec Herbart, Élisabeth et Catherine Gide, qui vient d'arriver. J'admire cette belle fille à peu près sans coquetterie, qui se baigne à onze heures du soir et à six heures du matin. Nous parlons de Thomas, des années de Paris. Herbart se rappelle le déjeuner avec Gide et Jean Genevière, où il a vu Thomas pour la première fois et à la suite duquel Thomas m'a parlé des Herbart (sans connaître encore l'existence de Catherine). Celle-ci a souvent le sourire de son père ; et, chose étrange, Herbart l'a aussi : ce sourire en coin qui tend un peu la mâchoire et donne une allure gouailleuse et un peu voyou." (23 juin 42)

"Promenade à St-Vallier avec Catherine ; j'étais très heureux qu'elle me téléphone pour demander si je voulais qu'elle m'accompagne, d'autant plus que la route, si je l'avais faite seul, eût été mortellement triste. Pays de roches et de terrasses ruinées, avivées seulement par les genêts, la première lavande et le chèvrefeuille. En arrivant à St-Vallier, nous ôtons nos sandales pour marcher pieds nus sur le goudron tiède et nous tremper les pieds dans les fontaines ; et nous ferons ainsi, pieds nus, le chemin du retour. Temps couvert où déjà l'orage tressaille ; les premiers coups de tonnerre nous accueillent à notre retour aux Audides. Bonheur, alors, de sentir sous les pieds brûlants la fraîcheur du dallage et les tapis épais. Après le goûter, Catherine descend avec moi au village et m'accompagne jusqu'ici.
C. et son père. En manière de défense à l'égard de cet homme dont on lui rebattait les oreilles, elle est restée longtemps sans rien lire de son œuvre. C'était la même chose pour Marc Allégret, qui trouvait là le seul moyen d'échapper à Gide. Il n'y a guère plus d'un an qu'elle a lu les Nourritures, les Caves — qu'elle préfère de loin aux Faux-Monnayeurs —, la Symphonie, pour laquelle elle ne marche pas plus que moi, le Journal, qu'elle trouve très beau, et le Grain, qu'elle trouve très triste. Mais jamais elle n'en parle à son père, et il a fallu que Martin du Gard serve d'interprète pour que Gide connaisse les sentiments de Catherine après sa lecture des Nourritures. Il s'en affecte beaucoup, mais sa maladresse rend difficile tout contact vraiment libre.
« Vous n'imaginez pas, dit C., quelle zone de silence existe entre mon père et moi ; lui excellant à ne jamais dire les choses nettement, moi faisant de même, de sorte que nous avons toujours besoin d'un interprète. Ce n'est pas mauvaise volonté de part et d'autre ; mais nous sommes aussi maladroits l'un que l'autre, ou aussi habiles à envelopper notre pensée… »
Elle parle d'Allégret, très séduisant, sûr de lui et diplomate, avec lequel elle a travaillé quelques jours. Les rencontres de tous ces êtres, si l'on y réfléchit un peu, sont effarantes — avec toujours le foyer central, le vieux Gide, auquel ils doivent d'exister." (24 juin 42)

Le lendemain, il s'en ouvre à Schlumberger :

"Jeudi 25 juin.
Je parle avec Schlumberger, au petit déjeuner, de ce que C. m'a dit hier. Il est d'autant plus vivement intéressé que tous se demandent comment C. réagit intérieurement ; et elle est fort secrète sur ce point. Au moindre mouvement de retrait de sa part, Gide exécute le mouvement contraire et bat lui aussi en retraite ; et elle s'entend presque trop bien à ne pas toucher, à ne pas voir les perches qui lui sont tendues. Et puis Gide lui est toujours apparu comme un personnage un peu comique, avec lequel il est parfois un peu gênant de sortir. De son côté, il est très déçu parce qu'il n'a pas mieux réussi, durant ce dernier hiver à Nice, à rapprocher sa fille de lui et à lui apporter quelque chose ; et nous convenons qu'il vaut mieux en effet que C. n'ait pas pris avec lui des cours de diction, tant il outre tout, transpose tout dans un registre artificiel.
Schlumberger pense aussi que l'indifférence de C. envers l'œuvre de Gide n'est aucunement feinte (c'est la fille la plus naturelle que je connaisse), mais a été le seul moyen pour elle de se préserver et de défendre son domaine propre ; elle semble avoir bien réussi. Ayant vécu dans ce climat surchauffé, sur-intellectuel, elle aurait pu devenir très agaçante ; or, pas trace en elle d'artifice."

Les jours qui suivent, Lambert s'étonne de son attirance :

"Cannes, 26 juin.
Matinée doucement brumeuse, mais éclatante vers 7 h, au départ de Cabris. Une légère mélancolie d'avoir quitté ce paradis. La plus gracieuse image de ce séjour est celle de C. quand elle s'est mise pieds nus à la fontaine ; je la regardais de dos, j'admirais la minceur de sa taille et ses belles jambes brunes et solides."

"Nice, samedi 27.
Petit restaurant sur la mer, quai des États-Unis. J'attends C. avec une impatience suspecte, en lisant, pour prendre patience, un mauvais roman policier.
[...]
C. arrive dans une robe blanche en fil, brodée de couleurs vives (mais le bleu a passé) que sa mère lui a rapportée de Grèce. Elle fait plus « jeune fille » qu'à Cabris. Elle sort de l'eau.
Après le déjeuner, promenade à travers le vieux Nice ; nous pénétrons dans le magnifique hôtel délabré dont des statues Renaissance décorent le grand escalier, et où m'avait déjà mené l'amie de Baissette ; nous montons jusqu'au dernier étage, C. ouvre délibérément les portes avec son éternel sourire curieux. Café au Verdun, puis sieste au soleil sur la Promenade. Glaces ; visite aux librairies. Vers 4 h, nous décidons de monter à Cimiez. Les arènes. Le délicieux jardin attenant à la chapelle, où nous cueillons des lavandes. L'an dernier encore, C. était en pension par ici ; espérant se faire renvoyer, elle faisait le mur, la nuit, pour le seul plaisir d'aller coucher à l'hôtel et de remplir une petite fiche. Martin du Gard était dans le coup.
C'est au retour de Cimiez qu'elle me dit : « Tout à l'heure, je me baignerai pour vous. Quand vous serez dans le train, mourant de chaleur, vous sentirez une fraîcheur soudaine et vous vous direz : Catherine se baigne pour moi. Aimez-vous garder longtemps la tête sous l'eau ? »
En sortant de chez un glacier, je dis à voix assez haute : « Quel plaisir de passer une journée entière à ne rien faire ! » — et à ce moment précis nous croisons la seule personne qui n'aurait pas dû entendre ces paroles [Claude Francis], l'amie de C. qui la fait travailler et l'a poussée vers le théâtre. Et C. m'apprend alors qu'elle a séché son cours de danse pour venir à Cimiez.
Elle m'accompagne jusqu'à la gare ; quand nous nous quittons, elle me fait promettre — heureuse promesse ! —, si je suis à Paris cet automne, de passer rue Vaneau pour demander son adresse. Je la regarde partir en courant vers la mer."
"Je m'aperçois depuis quelque temps, et plus que jamais aujourd'hui, que je m'accommode moins bien de la solitude et que, seul, je m'ennuie vite. Je reconnais d'ordinaire l'attachement que je porte aux êtres quand je souhaite leur présence aux moments d'enthousiasme devant un beau spectacle. Or, celle que j'ai le plus vivement et le plus souvent souhaitée auprès de moi aujourd'hui, c'est assurément Catherine. Que signifie ce soudain besoin d'elle ?" (samedi 4 juillet)

Et enfin :

"Bain du matin dans la calanque de l'Oustau de Diéu, côté pleine mer. Toute cette journée, et encore cet après-midi, j'aurai été triplement en fraude : restant dans l'île quand je n'ai plus le droit d'y être et me baignant, nu, en territoire interdit. Plus abandonné qu'un naufragé et, ce matin surtout, éprouvant assez vivement ma solitude. J'avais tort, l'autre soir chez Mme N[eumann], quand je prétendais ne jamais sentir le besoin d'un autre être ; ce besoin, au contraire, est assez torturant, surtout dans les moments d'exaltation en face d'une belle chose. Et c'est bien C. que je souhaite à tout instant auprès de moi ; c'est elle dont j'imagine les réactions et le sourire. Je suis de plus en plus consterné au souvenir de ce que j'ai dit à Mme N., un peu sous l'effet du vin ; et elle a trop bonne mémoire, et là plus que jamais, pour que j'espère qu'elle oubliera ces confidences aussi rapidement que la mer effacera, sur le sable de la plage, les initiales que j'y ai tracées." (30 juillet)

A la lecture de ces extraits offerts par l'Université de Provence, on languit d'une publication du Journal de Lambert dans son intégralité... Un Journal qui fait sans doute moins de concessions que le "Gide familier" (4) où l'agacement face à un Gide vieilli laisse souvent la place au non-dit. La Petite Dame, dans les derniers de ses Cahiers, sera elle-même bien souvent agacée.

Cette même Petite Dame qui ne nous révèle qu'en partie la suite des évènements après cet été 42 entre Jean Lambert et Catherine Gide. On apprend ainsi "en tout à coup" comme elle aime à dire, que Catherine est enceinte, qu'elle épouse Jean Lambert, que Gide a trouvé l'attitude d'Elisabeth et Pierre Herbart parfaite, que la petite Isabelle est née le même jour qu'elle, son arrière-grand-mère, faisant par la même Gide grand-père !

__________________________________

1 La remarque est de Gide lors de la réédition prévue de ce texte dans un recueil de Jean Lambert en 1946. Gide regrette que maintenant qu'il le connaît, Lambert veuille faire paraître de nouveau ce texte. Pierre Herbart arrangera les choses.
2 Cet extrait et les suivants sont tirés de «Jean Lambert : Journal (septembre 1940-septembre 1942)». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez.
3 La Petite Dame, Maria van Rysselberghe.
4 Jean Lambert, Gide familier, nouvelle édition revue, augmentée de lettres inédites, Presses universitaires de Lyon, 2000 (première parution en 1958)

jeudi 3 janvier 2008

Le naturaliste et le jardinier

Parmi les lieux gidiens, il faut ajouter aux nombreuses résidences personnelles de l'écrivain, à celles où ses amis l'hébergent et à celles de ces séjours à l'étranger, les parcs, jardins ou plus simplement la nature sauvage des environs qui l'attirent pour de simples promenades méditatives ou de véritables expéditions botaniques.

C'est l'amie de sa mère Anna Schackelton qui l'initie dès son plus jeune âge à la botanique. André peut passer des heures à observer un insecte, revenir cent fois guetter la parfaite floraison d'une plante sauvage. Entre la Normandie maternelle et le Sud paternel, il ne peut trancher, tout l'intéresse. En 1902, dans un article, il avoue :

"Entre la Normandie et le Midi je ne voudrais ni ne pourrais choisir, et me sens d'autant plus Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de France, que je ne peux penser et sentir spécialement en Normand ou en Méridional, en catholique ou en protestant, mais en Français, et que, né à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l'Oïl, l'épais jargon normand, le parler chantant du Midi, que je garde à la fois le goût du vin, le goût du cidre, l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du pommier blanc et du blanc amandier."

A ses conceptions religieuses de la Nature dans son enfance succèdent des appréciations bien plus charnelles et une étude plus systématique, scientifique. Il observe le végétal comme il s'observe lui-même. Et il avoue que son esprit est moins réfractaire à l'histoire naturelle qu'à l'histoire humaine. De fait, toute sa vie il retiendra mieux les noms des plantes que les dates historiques et même celles de sa propre histoire...

Avec Mallarmé, il pense que le monde a été créé pour devenir un livre. Le paysage doit y tenir le rôle d'un personnage aussi important que ceux de chair. Avec Valéry, il passe de longs moments au Jardin des Plantes de Montpellier, l'un et l'autre songeant à leur Narcisse près du mystérieux tombeau de Narcissa.

Très vite, le naturaliste se veut jardinier. Parce qu'il ne voit pas dans la nature "une école de vertu" mais une "école d'intelligence, d'adaptation", il s'intéresse à la taille, au rempotage, à la greffe. Quand Barrès prône les racines, le terreau français, Gide observe que c'est par le dépotage et la taille des racines qu'on obtient des plantes plus robustes. Pendant plusieurs années à Cuverville il mène des expériences.

"Dimanche (1916)
La taille de nos arbres fruitiers est terriblement en retard ; la sève presse. Je m'y suis mis activement et chaque jour j'y ai passé près de quatre heures. Il me prend contre Mius de grandes rages à découvrir l'absurde disposition de ses espaliers. Comme il sacrifie tout à l'aspect et que le moindre vide le désoblige, il s'arrange de manière à ramener de n'importe où un rameau, pour suppléer à celui qui manque, et qu'il aurait dû savoir obtenir. Rien ne dira à quelles contorsions acrobatiques, à quelles saugrenues dispositions mes arbres se voyaient obligés par ce pauvre cerveau. Son rêve aurait été d'écrire son nom partout avec des branches ; je retrouve sur les espaliers les formes de toutes les lettres de l'alphabet. Et, pour réobtenir aujourd'hui des dispositions un peu rationnelles, il faut oser de vrais saccages, dont les arbres ne se remettront pas de longtemps
." (Journal)

A Paris, après avoir fréquenté assidûment le jardin du Luxembourg dans son enfance, il reste un fidèle du Jardin des Plantes – comme son héros de Paludes – ne manque aucune exposition horticole. Elisabeth van Rysselberghe, devenue horticultrice, l'accompagne dans ces visites et dans ses promenades botaniques. Ses voyages en Afrique du Nord puis au Tchad, au Congo, au Niger, sont également l'occasion d'observations humaines, politiques que naturalistes. Pour Gide, tout bon romancier, ou qui voudrait le devenir, doit impérativement s'intéresser à la flore et à la faune. Une expérience pour lui aussi capitale que sa participation à un jury d'assises.

Tentative de liste des lieux gidiens "naturels" (et bibliographie liée) :

- Jardin du Luxembourg près de la maison natale de Gide à Paris, 19, rue de Médicis, actuellement 2, place Edmond Rostand, de 1869 à 1875 (Si le grain ne meurt)
- Jardins des hôtels particuliers de la maison familiale parisienne du 4, rue de Commaille, de 1883 à 1897 (Si le grain ne meurt)
- Parc du château de la Roque-Baignard en Normandie, propriété familiale du côté maternel. Plus de 400 hectares de terres, de forêts, d'étangs... (Si le grain ne meurt, Journal)
- Campagne cévenole des environs d'Uzès, berceau de la famille paternelle où Gide retrouvait ses grands-parents (Si le grain ne meurt)
- Parc de la Villa des Sources, propriété de son oncle Charles Gide à Bellegarde-du-Gard, près de Nîmes (Correspondance avec sa mère, Journal)
- Jardin des Plantes de Montpellier, ville où résidait aussi Charles Gide, et jardin de la maison de l'oncle (Si le grain ne meurt). A signaler aussi les promenades avec Paul Valéry au Jardin des Plantes (Journal, entretiens avec Jean Amrouche)
- Jardin de Cuverville, propriété familiale de l'épouse de Gide, Madeleine, où Gide (La porte étroite, Journal, Si le grain ne meurt, voir aussi les Cahiers de la Petite Dame)

- Afrique du Nord/Italie: Premier séjour en 1893-1894 à Tunis, Biskra puis Malte et l'Italie où il admire notamment les jardins de Florence (Journal, correspondances, Si le grain ne meurt). Voyage de noces en 1895-1896 avec Madeleine, nouveaux séjours en Italie et en Afrique du Nord (Journal). De nombreux autres voyages suivront.
- Congo, Tchad en 1925-1926 (Voyage au Congo, Retour du Tchad, Journal), Sénégal en 1936
- Midi de la France : villa "le Pin" à Saint-Clair (maison de Théo et Maria van Rysselberghe), la Bastide Franco (domaine géré par Elisabeth van Rysselbergh), Roquebrune (chez Dorothy et Simon Bussy), Porquerolles, Cabris, Hyères, Marseille... (Journal, correspondances et Cahiers de la Petite Dame)

- Le Tertre, château des Roger Martin-du-Gard à Bellême dans l'Orne. (Journal, correspondances et Cahiers de la Petite Dame)
- Colpach, château des Mayrisch au Luxembourg. (Journal, correspondances et Cahiers de la Petite Dame)

A lire à ce sujet :

- Roger Bastide, Anatomie d'André Gide, "Gide jardinier", L'Harmattan
- Les Jardins d'André Gide. Texte de Mic Chamblas-Ploton, photographies de Jean-Baptiste Leroux, préface de Claude Martin; Éd. du Chêne.

vendredi 14 décembre 2007

Villa Montmorency

"Dans cette pièce , qui ne fut jamais achevée, quelques beaux meubles, d'autres quelconques; sur le piano à queue encombré de musiques et de discours, il y a trois chapeaux; sur les tables et les fauteuils, un amoncellement de livres, de papiers, de revues; par terre, devant la grande fenêtre, un vase de prix en vieux chêne est calé dans une position oblique par des rayons de bibliothèque et des boites de cigarettes vides, et recueille l'eau qui s'échappe d'un tuyau de chauffage détérioré. Plus loin, devant la fresque de Piot qui décore la cheminée, le couvercle de la machine à écrire, et deux grandes corbeilles à papier bondées de papiers déchirés; un peu partout, des photographies de parents, d'amis, de grands hommes, de paysages d'Algérie, sèchent en se recroquevillant, sauvetage récent d'une inondation qui s'est produite dans son cabinet de travail; elles voisinent avec des fonds de tiroirs mis au jour, etc., et sur le dossier de chaque siège il y a un manteau"

Description par Maria van Rysselberghe du salon de la maison de la Villa Montmorency le 20 avril 1922.

Gide habita cette maison qu'il fit construire sur les plans de Louis Bonnier, architecte en chef de la ville de Paris au 18 bis, avenue des Sycomores, de la mi-février 1906 au début d'août 1928. Il avait vendu en 1900 le château maternel de La Roque-Baignard et le bénéfice de cette vente permit d'acquérir le terrain de l'avenue des Sycomores. Les travaux de construction débutèrent en 1904.

"Cette singulière maison de la Villa Montmorency, dont il condamnait véhémentement l'architecte pour son a-conception de l'éclairage et du chauffage. (...) C'était une simili-forteresse, percée de meurtrières, où l'on découvrait un singulier entrelacs de petites pièces et de couloirs autour de l'immense salle des gardes qu'était la bibliothèque."

Jean Loisy, Souvenirs et notes sur André Gide, Bulletin des Amis d'André Gide n°39, juillet 1978.

"On allait le voir le plus souvent à Auteuil, dans sa "villa" de l'avenue des Sycomores, bâtisse baroque, en style 1900, avec des fenêtres hublots étagées le long de la façade.

Une vieille bonne, un peu infirme, que Gide gardait par bonté, ouvrait la porte. On attendait dans un hall nu, en pierre, d'où partait un escalier de bois avec une rampe rouge. Dans l'ombre une très vaste composition de Maurice Denis : Hommage à Cézanne, dont Gide a fait don tout récemment au Luxembourg.

Un claquement de pupitre mettait fin à un morceau de piano. Des portes se fermaient. Dans le lointain, on entendait la voix perçante de Gide. Il apparaissait, avec un tricot dont les manches "dépassaient" et des mitaines aux mains :

— Je vous attendais, disait-il...

On avait aussitôt l'impression qu'il se réjouissait de vous retrouver, que son temps était à vous ; et la conversation s'engageait sur un ton familier et charmant.
La "villa" était si vaste qu'il fallait, pour se chauffer, s'approcher d'une grande cheminée sans trappe. Tout le reste de la pièce était sombre, triste, presque noir. Sur une petite table, une lampe de bureau, seule clarté. On se réfugiait avec Gide dans ce coin de chaleur et de lumière. Assis de biais, tournant presque le dos à l'interlocuteur, il se penchait en avant sur lui-même, ou se balançait, le genou dans ses mains. De temps à autre, il ajoutait une bûche et tisonnait le feu avec des pincettes."

Léon Pierre-Quint, André Gide L'homme sa vie - son oeuvre Entretiens avec Gide et ses contemporains, 1952, Stock

Victor Hugo habita la Villa Montmorency, au 5 de l'avenue des Sycomores, d'août à octobre 1873.