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jeudi 4 avril 2013

Les évènements d'avril



Du 6 au 28 avril 2013 l'exposition « André Gide – André Malraux 1921 > 1951 : 30 ans d'amitié » s'installe au musée Estienne de Saint Jean, à Aix-en-Provence. Il s'agit de la reprise de celle présentée en septembre 2012 à la mairie du XIème arrondissement de Paris par Jean-Pierre Prévost qui a rassemblé un très grand nombre de documents pour retracer les parcours des deux hommes, leurs origines, leurs œuvres et bien sûr leur amitié.

Gide/Malraux
1921>1951
30 ans d'amitié
Exposition proposée par la Fondation Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost, avec le soutien de l'association Amitiés Internationales André Malraux et l'association des Amis de Pontigny-Cerisy.
Musée Estienne de Saint Jean (musée du Vieil Aix)
17 rue Gaston de Saporta
Aix-en-Provence
Ouvert tous les jours sauf le mardi
Jusqu'au 14 avril : 13h30 à 17h
A partir du 15 avril : 10h-12h30 et 13h30-18h







Montauban accueille du 2 au 18 avril 2013 le premier acte des manifestations « Albert Camus, notre contemporain » à l'occasion du centième anniversaire de la naissance de l'auteur, qui se prolongeront plus amplement encore lors des « 23e Lettres d’Automne » qui auront lieu du 18 novembre au 1er décembre.
Parmi les nombreuses projections, expositions, rencontres et lectures, citons la venue de Claude Sicart lundi 8 avril à 18h30 à la Librairie « La femme renard » pour parler de la Correspondance Albert Camus - Roger Martin du Gard qui sortira à l'automne chez Gallimard.
Claude Sicart et Maurice Petit liront aussi quelques-unes des lettres de Camus et Martin du Gard, et des extraits de leur discours de Stockholm, lors de la réception du Prix Nobel.


Albert Camus, notre contemporain
1er ACTE : du 2 au 18 avril 2013
Montauban & Tarn-et-Garonne





Mardi 9, mercredi 10 et jeudi 11 avril à 20h30 au Théâtre Espace 44 de Lyon, fabrika karabinova et la Cie Scolopendre présentent PROJET M, un spectacle de danse inspiré du Prométhée mal enchaîné de Gide.


PROJET M
Danse de corps, d’ombres et d’objets par Ephia
Composition électroacoustique par Laurent Grappe
Inspiré du texte d’André Gide, Le Prométhée Mal Enchaîné




Les éditions Alexandrines ont déjà consacré un volume à Gide dans la collection « Les Ecrivains vagabondent » et l'évoquent dans cinq guides de la série « Sur les pas des écrivains » (Balade en Calvados, en Seine-Maritime, dans le Gard, le Var, à Nice...). Dans un nouveau volume dédié à la Corse, on le croisera sur les pentes du Monte d'Oro... Gide a en effet séjourné en Corse en août 1923, août 1930 et deux jours en septembre 1931.

La Corse des écrivains, par Thierry Ottaviani
Editions Alexandrines, Paris, mars 2013,
ISBN 978-2-912319-73-9, 256 p. 14,50€





Mardi 16 avril à 22h35, nos amis Belges auront la chance de voir le documentaire réalisé en 2005 par Peter Jan Smit sur l'amitié entre André Gide et Jef Last : « Jef Last, l'ami hollandais ». Un documentaire de 75 minutes diffusé par la chaîne La Trois de la RTBF qui retrace les grandes étapes des relations entre ces deux hommes que tout opposait et le contexte des luttes des années 30 jusqu'à l'après-guerre.

jeudi 10 mai 2012

Gide et Camus chez Onfray

Samedi 12 mai 2012, l’Université Populaire du Goût d’Argentan, à l’invitation de Michel Onfray, son créateur,
rend hommage à Albert Camus, avec Pierre Gagnaire aux fourneaux. La journée s'ouvre par une conférence évoquant les liens entre Gide et Camus.

Programme :

14h à 15h Evelyne Bloch-Dano “Un contemporain de Camus : André Gide, l’amateur de roses…”
15h15 à 16h Concert
15h à 16h Goûter philosophique “le bien, le mal”, Edwige Chirouter.
16h15 à 17h30 Présentation et dégustation de Champagne
17h30 à 19h00 Démonstration culinaire avec Pierre Gagnaire accompagné de Hervé This
19h15 à 20h30 Repas Arnaud Viel Dominique Tulane
20h30 à 22h30 Conférence sur Camus de Michel Onfray avec la participation de Catherine Camus.

Plus d'informations sur le site de l'UPA.

dimanche 14 novembre 2010

Camus philosophe




Albert Camus philosophe
: c'est le titre d'une très prometteuse conférence qu'organise l'association "Mai pourquoi ?" le vendredi 19 novembre à 18h30 à Nogent-le-Rotrou, en Eure-et-Loir, avec Eugène Kouchkine, de l'Université d'Amiens et membre de la Société des Etudes Camusiennes. Je vous renvoie au blog de l'association pour plus d'informations.

Albert Camus philosophe, c'est également le sujet sur lequel travaille actuellement Michel Onfray, qui est précisément évoqué dans le BAAG n°68 d'octobre sur lequel je reviendrai demain... Je vous invite aussi à consulter cet ancien billet sur Jules Bloy qui évoque Camus et cet autre à partir du livre Les mythes dans l'œuvre de Camus de Monique Crochet.

Les ressources en ligne (onglet en haut de cette page sous le titre du blog) vous fourniront quant à elles un lien vers une étude de Raymond Gay-Crosier intitulée André Gide et Albert Camus : Rencontres, parue dans Études littéraires, vol. 2, n° 3, 1969, p. 335-346.

mercredi 1 septembre 2010

Mémoires barbares, de Jules Roy

"Me suis laissé retenir à dîner, hier soir, par Jean Amrouche,
après une belle partie d'échecs. Son ami Jules Roy,
le très sympathique aviateur, venu de Sétif, nous invitait."
(André Gide, Journal, 9 octobre 1942)


Les Mémoires barbares de Jules Roy (Albin Michel, 1989) offrent sur Gide une documentation certes maigre mais précieuse par son évocation du climat de ces années passées en Afrique du Nord pendant la seconde guerre mondiale* – et du paysage des lettres qui allait en sortir à la Libération et après. Climat mental du « drame que nos consciences de soldats allaient traverser », pour citer Roy; paysage semé d'embûches et d'espoirs.

Gide a quitté la France le 4 mai 1942 et habite Sidi Bou-Saïd puis Tunis chez les Théo Reymond, dont le fils François (le terrible « Victor » du Journal) écrira dix ans plus tard le scandaleux Envers du « Journal » de Gide. Jules Roy, ancien séminariste devenu aviateur et jeune écrivain, poète, admirateur des Nourritures le rencontre à Pâques :

« Pendant des vacances que Mutin m'avait accordées, je réussis avec mon escadrille une échappée vers les oasis sahariennes et vers Tunis. Depuis que Guibert avait gagné le Portugal en quête du génie de Pessoa alors inconnu, Tunis, c'était Amrouche. Il incarnait pour moi la poésie, la littérature, l'amitié. Fuyant la France et le froid, Gide venait de débarquer et vivait une lune de miel à Sidi bou-Saïd. Amrouche veillait sur lui comme un garde du corps. Ce jour-là, je fus invité à partager leur déjeuner. D'un verbe sévère très articulé, Gide me réprimanda : j'usais trop de savon en me lavant les mains. En Afrique du Nord, nous n'en étions pas à ces restrictions. Je n'ouvris plus le bec, j'écoutais religieusement le dialogue sur Œdipe du maître et d'Amrouche, qui allait devenir plus tard son interviewer à la radio. Gide, c'était le dalaï-lama. Il en avait le crâne lisse et le mystère. Il m'effraya. Je n'osai même pas lui parler de Blida la petite rose. » (Jules Roy, Mémoires Barbares, p.198)

Amrouche, l'intermédiaire de cette rencontre, nourrit déjà de grands projets :

« Un soir, dans les jardins du Bou Djeloud, se laissant aller devant nous à des vues lointaines, Amrouche annonça sur un ton solennel que la guerre passerait et qu'en même temps changerait le visage de la littérature. Il dévoila des ambitions que Gide ne décourageait pas : la NRF compromise avec les Allemands, Gide ne refuserait pas d'entrer dans le comité de rédaction d'une autre revue qui naîtrait de la victoire. » (Ibid. p.199)

« Au contact de Gide, Amrouche devint soudainement gaulliste » note Roy, alors que pour Anne Heurgon-Desjardins qui va héberger Gide à Alger, ce dernier est « converti » par Amrouche, contre Saint-Exupéry avec ses plaisanteries contre de Gaulle et les services américains qui veulent le tenir éloigné :

« Durant leur séjour commun en Algérie, je me suis souvent attristée de l'éloignement croissant de Gide pour lui, en comparaison de l'influence prépondérante que Jean Amrouche exerçait sur sa pensée. A la suite ce dernier, Gide se croyait ou se voulait gaulliste; aussi, les boutades souvent très spirituelles de Saint-Exupéry contre le général ne l'amusaient pas. »**

Après Tunis, Gide est à Alger depuis le 27 mai 1943 et loge donc chez les Heurgon. Le 25 juin se situe l'épisode du dîner avec le général de Gaulle relaté par Gide dans le Journal. Une rencontre qui ne réussit pas à se réchauffer. Mais Gide conclut : « Il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation; mais une sorte de conviction profonde qui impose la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. » (Gide, Journal, 26 juin 1943)

En cet été 43, les numéros de la NRF de 1942 arrivent enfin à Alger. Suite à l'entrevue avec de Gaulle, Gide a pris la direction de la revue l'Arche, en réalité menée par Amrouche et Camus. Il règne dans la ville une effervescence du monde des lettres :

« A Alger, toute l'intelligentsia se pressait dans les brasseries à la mode. Edgar Faure parlait beaucoup, sa femme Lucie recrutait pour sa revue la Nef ; Charlot publiait, non sans risque parfois, Bernanos, Philippe Soupault, des extraits du Journal de Gide, Pierre Emmanuel, Giono, des poèmes de Garcia Lorca et de Rilke, il devenait l'éditeur en vogue et se lançait avec un talent d'équilibriste dans des valses avec des auteurs, des droits et des à-valoir qu'il ne possédait pas toujours. Amrouche se laissait battre par Gide aux échecs et flattait son vieux maître tout-puissant. » (Jules Roy, Mémoires barbares, p. 224-225)


En 1949, Amrouche remplace l'échiquier par un micro
et invente l'entretien radiophonique...



Fin 43 Gide se retire à Fès chez un autre éditeur, Jean Denoël. Mais il est rappelé à Alger d'abord par Amrouche puis par un ordre de mission : à la revue l'Arche un conflit oppose Jean Amrouche à Robert Aron, conflit qui préfigure en ce début 44 ceux que se livreront la gauche et la droite de la Résistance. Il s'envole pour le Congo pour ne pas être pris dans la tourmente.

Etrange exil dans l'exil... Puis retour à Alger fin avril où Gide achève Thésée et entre deux lectures note en capitales dans son Journal, le 6 juin 44 : « DEBARQUEMENT DES ALLIÉS EN NORMANDIE ». Il redoute et retarde son retour à Paris où les privations, l'hiver, les amis morts l'attendent. Où l'épuration bat son plein. Les vieilles rancunes des communistes depuis le Retour de l'URSS sont tenaces... Gide ne répond pas aux attaques d'Aragon, laisse ses amis monter au créneau, reste à Alger.

Camus, Amrouche et Roy sont à Paris :

« J'allais à l'adresse que m'avait indiquée Amrouche, rue Boissy d'Anglas. Ils étaient tous là, chez Henri Noguères qui les avait recueillis : lui, Jean El Mouhouv, chaleureux, irrésistible, assuré de tout, dirigeant tout, tellement soucieux des autres que leur bonheur dépendait du sien ; Charlot déjà adapté à Paris, tellement prudent. Un siècle avait passé, j'avais survécu, Amrouche préparait le retour de Gide, Charlot avait trouvé rue de Verneuil un local pour les éditions et habitait hôtel de la Petit-Chaise, à Sèvres-Babylone. Ils étaient ma vraie famille, il ne manquait que Guibert. Il arrivait du Portugal me dit-on. Ensemble, nous allions conquérir Paris. Pourquoi pas ? Staro et Martha y étaient déjà, comme Labarthe, mais avec de l'argent. « Ce sera dur, dit Amrouche, mais on y arrivera... » Charlot dit que Bosco avait écrit un roman superbe. « Camus nous aidera », ajouta-t-il. « L'Algérie, dit Amrouche avec un geste lointain. Pour le moment c'est ici que ça se passe. Avec de Gaulle. » » (Ibid., p. 274)

Le pari d'Amrouche est risqué :

« La Libération allait provoquer des règlements de comptes : Gallimard tiendrait mais la NRF semblait en danger. Amrouche allait employer contre elle le bélier Gide qui allait rentrer d'Alger dès que le terrain serait déminé, puis une machine infernale ferait tout sauter. Doyon connaissait bien Paulhan, encore plus éminence grise et directeur de conscience des lettres français-es depuis le rôle qu'il avait joué dans la Résistance. Il mit Amrouche en garde : Paulhan avait plus d'un tour dans son sac et Amrouche, encore inexpérimenté dans la jungle parisienne, avait trop besoin d'argent pour mener combat contre de telles puissances. Chariot en était conscient et usait de modération : Camus représentait à la fois protection et danger. Il dirigeait encore aux éditions Chariot une collection « Poésie et théâtre », mais comment pouvait-il l'animer, pris désormais par tant d'obligations chez Gallimard et à Combat ? D'après Doyon qui ne manquait pas de bon sens quand il s'agissait des autres, Camus ne laisserait pas Amrouche, nouveau venu en tout avec un appétit qui effrayait, démolir la NRF où brillait l'intelligentsia.
Mon admiration débordante pour Camus fut, pour Amrouche, un désenchantement. Aussitôt nos relations en furent altérées. Chariot avait un programme d'éditeur ambitieux, il avait avec lui une solide équipe de compagnons. Amrouche se mit de lui-même à la tête de tout et les jours suivirent leur cours. » (Ibid. p. 297)

Ce n'est que le 6 mai 1945 que Gide rentre en France :

« Gide rentra d'Alger par un transport militaire. Amrouche m'avait demandé d'intervenir. Le chef d'état-major me confia sa voiture, son chauffeur et un mot d'hommage pour l'illustre écrivain. Amrouche et moi allâmes l'attendre à Orly et le déposâmes rue Vaneau. Amrouche porta ses valises jusqu'au cinquième où toute la tribu attendait. Je n'osais pas m'imposer, je m'en fus. » (Ibid. p.299)

Roy choisit Camus, et la NRF où il faut « faire antichambre » pour voir l'auteur de L'étranger. Il prend ses distances avec Amrouche qui lui a rompu avec Camus :

« Les affaires de Charlot ne résistèrent pas au succès. Faute d'une solide réserve de financement, faute d'assurances, malmené par ses rivaux, en butte à la férocité et à la jalousie des vieilles maisons, il sombra. L'Arche s'était déjà écroulée et Paulhan avait ramené Gide au bercail. Parmi les décombres, Amrouche essaya un temps de résister farouchement. Avec lui, je n'arrêtais pas de me fâcher sur des paroles définitives, et de me réconcilier avec des embrassades et des larmes. Camus avait rompu avec lui. Un soir, à un couscous avec Koestler, Amrouche rappela que l'auteur de la Lie de la terre avait appartenu au parti communiste. Camus blêmit. Lui aussi s'était inscrit deux ans au parti communiste algérien et ne supportait pas qu'on le lui rappelât, en quelque sorte. Comme Amrouche insistait lourdement, Camus le pria de se taire, puis ne lui adressa plus la parole et le quitta sans lui serrer la main. Camus ne pardonnait pas. Ils ne se réconcilièrent jamais. » (Ibid., p.319)

Aussi le jour de la mort de Gide, Jules Roy préfère éviter Amrouche :

« Gide mourut. Pour moi, ce qui restait de lui, c'était l'homme de courage, sauf au moment de Pétain. Là, il s'était gouré comme nous tous, ou presque. Après, il avait été reçu à Alger à la Villa des glycines, et il avait osé demander à de Gaulle : « Quand avez-vous décidé de désobéir ?... » De Gaulle avait répondu par un geste vague. Question naïve. Je fus le premier à signer sur le registre de la rue Vaneau, mais je n'osai pas monter, à cause d'Amrouche peut-être. » (Ibid. p.345)


Mémoire barbares, Jules Roy
Albin Michel, Paris, 1989


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* Sur Gide pendant la guerre de 39-45 voir l'excellent André Gide and the second World War : a novelist's occupation de Jocelyn Van Tuyl (State University of New York Press, 2006). Voir aussi les articles de et sur Gide de ces années dans les Gidian Archives.

** Les Heurgon hébergent Gide à Alger pendant 18 mois. Anne Heurgon-Desjardin, la fille du fondateur des Décades de Pontigny Paul Desjardins, donnera des souvenirs de cette cohabitation en introduction aux Entretiens sur André Gide de 1964 à Cerisy publiés en 1967 par Mouton & Co, Paris-La Haye. Un témoignage à la fois très hagiographique pour ce qui concerne Gide et cette « cohabitation » qu'on imagine moins idyllique qu'il ne lui en souvient et très critique sur ce qu'elle nomme « le Vaneau », la Petite Dame, Herbart...


dimanche 20 juin 2010

Gide, Camus et le mythe

"En comparaison avec celle de Jean Grenier ou de Nietzsche, l'influence d'André Gide sur Albert Camus est moindre. Cela est sans doute paradoxal puisque Gide est, parmi tous les auteurs lus par Camus jusqu'en 1937, celui qui s'attache le plus à donner vie aux mythes grecs en les recréant avec originalité dans ses pièces, ses soties et ses traités. Commentant, à propos de Thésée, l'apport du mythe dans l'œuvre gidienne, Louis Martin-Chauffier écrit :

Gide a beaucoup emprunté à la mythologie grecque. Sa pensée a puisé à cette source fabuleuse, s'y est abreuvée, sans pourtant repousser les fréquentes interventions d'un mysticisme particulièrement actif. [...] le penchant de Gide pour les mythes grecs s'explique moins par leur propre valeur mythique que par la matière admirablement « préparée » qu'ils fournissaient à des commentaires ou à des interprétations toutes personnelles et que l'on pourrait dire hétérodoxes (59).

Or, Camus jeune homme avait lu avec enthousiasme l'œuvre de son aîné ; l'article « Rencontres avec André Gide » nous assure qu'après un rendez-vous manqué avec l'écrivain à l'âge de seize ans, il l'avait redécouvert quelques années plus tard :

Un matin, je tombai enfin sur les Traités de Gide. Deux jours après, je savais par cœur des passages entiers de la Tentative amoureuse. Quant au Retour de l'enfant prodigue, il était devenu le livre dont je ne parlais pas : la perfection ferme la bouche. J'en fis seulement une adaptation qu'avec quelques amis je portai plus tard à la scène. Entre-temps, je lus toute l'œuvre de Gide [...] (60).

Toute l'œuvre de Gide, c'est-à-dire une longue liste d'écrits d'inspiration mythique, parmi lesquels il faut nommer principalement : le Traité du Narcisse, le Prométhée mal enchaîné, le Retour de l'enfant prodigue et Œdipe. L'influence gidienne sur la formation de la pensée mythique de Camus semble donc, a priori, grandement probable.

Pourtant, si la connaissance qu'avait Camus des livres de Gide et le commun intérêt de ces deux auteurs pour le mythe semblent les rapprocher, la première constatation qui se dégage d'une étude attentive de leurs œuvres respectives est celle de la différence dans la signification qu'ils accordent au mythe, différence due à une certaine divergence dans l'orientation de leur pensée. Albert Camus se sent attiré par les questions de la destinée de l'homme, par sa place et son rôle dans le monde. André Gide s'attache plus spécialement aux problèmes de personnalité et de conduite individuelle. De façon générale, Camus utilise les mythes pour exprimer des réalités d'ordre métaphysique ; Gide, pour étudier des réalités de nature psychologique ou éthique. A travers Saül et le Roi Candaule, Perséphone, Œdipe et le Retour de l'enfant prodigue, ce sont les problèmes des limites de la liberté individuelle, de la disposition à l'accueil, de l'attachement aux traditions familiales, religieuses, sociales ou au contraire le refus de tout passé, qui sont examinés. Ou encore, dans le Prométhée mal enchaîné, les questions relatives à la personnalité et à l'importance qu'il faut accorder à sa propre conscience. Que le mythe soit pour Gide l'argile dans laquelle il exprime ses préoccupations éthiques et psychologiques, cet extrait des Considérations sur la mythologie grecque nous le déclare nettement :

... Or je dis que plus on réduit dans la fable la part du Fatum, et plus l'enseignement est grand. Au défaut de la loi physique la vérité psychologique se fait jour, qui me requiert bien davantage (61).

Pourtant, si le sens que Camus donne au mythe diffère de celui que lui attribue Gide, il n'en reste pas moins probable que ce dernier influença le premier, en lui donnant des exemples convaincants par leur qualité esthétique de ce qu'il est possible de réaliser en littérature à partir de la fable. Il est probable que Camus admirait en Gide l'écrivain qui reprenait à son compte le matériau de la légende pour le remodeler avec intelligence et art et lui faire révéler, selon les intentions exprimées dans ce passage, une vérité nouvelle :

La fable grecque est pareille à la cruche de Philémon, qu'aucune soif ne vide, si l'on trinque avec Jupiter. [... ] Et le lait que ma soif y puise n'est point le même assurément que celui qu'y buvait Montaigne, je sais — et que la soif de Keats ou de Goethe n'était pas celle même de Racine ou de Chénier (62).

Le rôle que joua Gide, croyons-nous, auprès de Camus, précisément dans le domaine du traitement esthétique du mythe, apparaît à la suite d'une étude attentive des œuvres des deux écrivains. Les ressemblances qui se dégagent alors portent sur la structure du mythe utilisé et sur le ton qui lui est donné.

Si l'on considère, par exemple, le Traité du Narcisse et l'Homme révolté, on décèle une similarité de structure intéressante. Dans le traité de Gide, la structure adoptée rappelle une sorte de triptyque dans lequel le panneau central, représentant Adam Androgyne et le poète, est entouré de deux panneaux représentant chacun une figure de Narcisse. Le développement d'une pensée de nature philosophique — la recherche des idées, des formes parfaites — à laquelle se mêle parfois, discrètement, l'ironie, s'ouvre sur un bref rappel de la légende traditionnelle de Narcisse (suivi, il est vrai, d'un passage où s'exprime l'invention de l'auteur) et se clôt sur une image neuve de Narcisse, image qui prolonge et conclut le développement précédent. Sans qu'il soit possible d'établir un parallèle rigoureux, on peut cependant constater la même construction en triptyque dans l'Homme révolté, si l'on admet que les deux sections intitulées « la Révolte métaphysique » et « la Révolte historique » se relient beaucoup plus étroitement au mythe de Prométhée que les commentaires sur la « Révolte et [!'] art ». On s'aperçoit alors que le développement historique et philosophique de la révolte — développement d'une pensée sérieuse et ferme mais de laquelle l'ironie n'est pas absente — s'ouvre sur l'évocation rapide de la légende de Prométhée telle qu'elle est transmise par les théogonies et la trilogie d'Eschyle, et se ferme sur une nouvelle figure du Titan, qui se place dans le prolongement de l'étude de la révolte et de la démesure (63).

Une ressemblance dans le ton que revêt le mythe apparaît à travers la comparaison du Prométhée mal enchaîné et du « Minotaure », bien que de prime abord une telle comparaison puisse sembler infructueuse. En effet, le Prométhée mal enchaîné est une sotie, « le Minotaure », un essai. Dans la première œuvre, les différentes parties, quoique apparemment sans liens, sont en fait rattachées les unes aux autres sur le plan de l'intrigue et au niveau de la signification et du système de métaphores. Dans la deuxième œuvre, les différentes parties ne forment un ensemble que sur le plan de la signification et comme constituants d'une atmosphère mythique. Gide fait preuve, dans la recréation du mythe, d'une imagination fertile et cocasse ; Camus fait allusion à la légende en quelques lignes et s'en tient à la figure traditionnelle du monstre caché dans son labyrinthe.

C'est uniquement dans le ton choisi pour relater le mythe et le texte dans lequel il s'inscrit que les deux œuvres présentent des ressemblances. Mlle Germaine Brée, dans son étude sur Gide (64), note qu'à des fins ironiques et satiriques Gide emploie un style prosaïque, utilise l'anachronisme, transpose et réduit le mythe. Bien que l'ironie côtoie le lyrisme dans certains passages, elle n'en est pas moins sensible dans l'essai de Camus et la satire, pour atténuée qu'elle soit parfois par la sympathie, n'en est pas moins évidente. Exception faite de l'anachronisme direct — car il y a anachronisme indirect dans la juxtaposition de l'évocation du Minotaure et de la description des matches de boxe qui se déroulent « dans ce temple de chaux, de tôle et de ciment » comme des rites propitiatoires offerts « à des dieux au front bas » (65) — Camus emploie des techniques qui rappellent celles de Gide, principalement dans le prosaïsme des scènes décrites — telles celles des Oranais en proie à l'ennui dévorant, le monstre taurin — et dans la réduction du mythe.

Interrogé par G. d'Aubarède (66), Camus déclarait son « culte » pour Gide en tant qu'artiste, que « maître du classicisme moderne », son adhésion à un écrivain qui avait un si profond respect des choses de l'art. Nous croyons possible d'ajouter que l'admiration et l'adhésion de Camus allaient aussi à celui qui lui avait donné quelques leçons dans l'art de recréer le mythe en littérature.


  1. André Gide, Œuvres complètes, vol.13, notice par Louis-Martin Chauffier. Les phrases en romain sont en italiques dans le texte.

  2. Essais, « Rencontres avec André Gide », p. 1118*

  1. Œuvres complètes, vol.9, fragments du Traité des Dioscures, p. 149

  2. Ibid., p. 147

  3. Pour une analyse détaillée de l'Homme révolté, cf. infra, deuxième partie, chap.3

  4. André Gide, l'insaisissable Prothée, pp. 104 à 107.

  5. Essais, l'Eté, p. 823.

  6. Ibid., textes complémentaires."


Les mythes dans l'œuvre de Camus, Monique Crochet,
Editions universitaires, 1973, Paris, pp. 35-38

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* cet article figure aussi dans l'Hommage à André Gide, de la Nouvelle Revue Française parue en novembre 1951 après la mort de Gide