(encadré donné à la suite d'un article sur Ne jugez pas, dans le Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 pour les cent ans de Gide)
Au hasard du "Journal" de Gide
Contemporains
VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »
CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »
COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »
MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »
MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »
GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »
FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »
PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »
MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »
DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »
Morale
• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
• « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
• « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »
Moeurs
• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels, sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»
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lundi 18 février 2013
jeudi 17 janvier 2013
Quand Gide refusait de se taire (2/2)
Suite de l'extrait de l'essai de Herbert Lottman intitulé La Rive Gauche (Seuil, 1981) donné dans Le Nouvel Observateur du 29 août 1981.
"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE
"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE
Dans ses Mémoires, Gustav Regler note
qu'en Espagne Malraux lui révéla que Gide lui avait envoyé les
épreuves de « Retour » pour avoir son opinion. Malraux répondit —
tout au moins à Regler — qu'à son avis il eût
mieux valu retarder la publication du livre jusqu'à la fin de la
guerre d'Espagne. Gide déclara à Serge qu'Ehrenbourg avait
manifestement lu le texte, alors même que l'imprimeur avait été
prié de le garder secret ; à quoi Serge répliqua qu'Ehrenbourg
était un agent secret soviétique, ou un collaborateur d'agents
secrets. (Gide avait demandé à Magdeleine Paz de tenir secrète sa
rencontre avec Serge, afin que nul ne pût l'accuser de subir
l'influence de Serge. « Tâchez de ne pas être filé »,
avait recommandé Paz à Serge.)
Serge nota dans son Journal ses
impressions de la visite : « Rue Vaneau, un appartement négligé,
plein de livres dédicacés, d'objets d'art flottant dans une sorte
d'abandon. Tentures et le reste, tout a vieilli, on vit là sans bien
voir ce qu'on a, avec de l'attachement pour des souvenirs et des
idées dont les choses ne sont plus que des signes ternis... »
Serge vit en Gide « une silhouette point alourdie, brune et comme
feutrée aussi, une sorte de cape sur l'épaule. Le teint basané, me
semble-t-il, la chair vieillie mais lisse et soignée, des épaules
larges ».
Pendant tout ce temps, Gide continuait
à effectuer de petits changements dans son livre et, avant que
Schiffrin ne vienne chercher les dernières épreuves pour les porter
chez l'imprimeur, il ajouta une petite phrase à la fin du livre,
exprimant l'espoir que l'aide soviétique à l'Espagne républicaine
apporterait un changement dans le système soviétique. Lorsque la
préface de Gide parut dans « Vendredi », Aragon téléphona
pour dire : « Je suis attristé non tant de la réaction probable
de nos ennemis que de celle de nos amis. »
Même le fidèle Herbart, qui
partageait les sentiments de Gide sans être d'accord avec ses
conclusions (il était membre du Parti communiste français),
intervint alors. Gide se préparait à accompagner en Espagne une
délégation de personnalités françaises, de droite comme de
gauche, dans l'espoir de mettre un terme aux combats. Herbart suggéra
que Gide aurait davantage d'influence en Espagne si son livre ne
paraissait pas avant son voyage. Gide accepta finalement de retarder
d'une semaine la publication. Mais la délégation ne quitta jamais
Paris (3).
« Retour de l'U.R.S.S. »
parut le 5 novembre 1936, dédié à Eugène Dabit (comme « reflets
de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui »). Dans
l'avant-propos, que Chamson publia dans « Vendredi »,
Gide expliquait qu'il avait, trois ans auparavant, proclamé son
admiration pour l'Union soviétique ; et que, en mars 1936 encore, la
« Nouvelle Revue française » avait publié des pages où il disait
de nouveau ses sympathies prosoviétiques tout en condamnant ceux qui
critiquaient l'U.R.S.S. Mais à présent il devait reconnaître son
erreur. Etait-ce lui qui avait changé, ou bien l'Union soviétique ?
Dans un cas comme dans l'autre, l'homme lui paraissait plus important
que l'Union soviétique elle-même; c'était pour le bien de cette
nation qu'il la critiquait. Il déplorait que leurs ennemis communs
dussent utiliser ses observations, mais il ne les aurait pas
formulées s'il n'avait pensé que l'U.R.S.S. finirait par surmonter
ses erreurs.
Le petit livre — soixante-treize
pages seulement, si l'on excluait la préface et les annexes —
s'ouvrait sur une brève vision des aspects idylliques de son voyage
; les maisons de repos, la chaleur de l'accueil, la beauté naturelle
du pays.
Ensuite vient le choc, à la vue des
longues files de gens attendant leur tour devant les magasins pour
acheter de la marchandise de mauvaise qualité. Même le proverbe
persan — qu'il citait en anglais — « Women for duty, boys for
pleasure, melons for delight » (Les femmes pour le devoir, les
garçons pour le plaisir, les melons pour l'extase) ne s'y justifiait
pas, car le melon était mauvais. Il évoquait l'indolence des
travailleurs et mettait en doute les statistiques officielles sur la
vie dans les fermes collectives. Partout il n'avait trouvé que
conformisme des comportements et vantardise. Mais il voyait bien les
taudis et la population sous-alimentée derrière les modèles
exhibés ; il découvrait une véritable classe sociale inférieure.
Il lui semblait qu'en Union soviétique, c'était l'esprit
révolutionnaire que l'on jugeait contrerévolutionnaire. Il ne
pensait pas que nulle part ailleurs, même en Allemagne nazie,
l'esprit fût moins libre. Il racontait comme ses propres
déclarations publiques avaient été censurées, relatait les
louanges supplémentaires à l'égard de Staline que son interprète
avait absolument tenu à insérer dans son télégramme de
salutations au dictateur soviétique. La loi personnelle de Staline,
poursuivait-il, contredisait absolument les principes communistes. Il
avait vu comment l'art était subordonné à l'Etat ; en passant,
dans une note en bas de page, il attaquait la législation réprimant
l'avortement et l'homosexualité. Il avouait qu'il n'avait pas su
comment traiter la réalité soviétique. Ce texte fort bref était
suivi du texte des discours qu'il avait prononcés en Union
soviétique et d'observations particulières.
On procéda à huit réimpressions de
l'ouvrage entre sa publication et septembre 1937, ce qui représentait
une diffusion à cent quarante-six mille trois cents exemplaires.
D'un jour à l'autre, ce fut une explosion dans la presse, la droite
exprimant une joyeuse surprise (bien que, dans « l'Action française
», Thierry Maulnier déplorât que la critique de la vie soviétique
fût faite au nom d'un « niais égalitarisme... un
individualisme anarchisant... »). Le moment venu, Gide allait
désavouer l'acclamation que lui prodiguèrent les conservateurs ; il
le fit dans une déclaration intitulée « Il va de soi » et publiée
dans « Vendredi », dont les rédacteurs, soulagés, proclamèrent
leur « grande joie » à la publier. Trotski félicita Gide
pour son honnêteté intellectuelle, le comparant à Malraux, qu'il
jugeait « organiquement incapable d'indépendance morale ».
Malraux insistait pour qu'on oubliât tout au nom de l'Espagne. «
L'intérêt pour la révolution espagnole, cependant, déclara
Trotski, n'empêche pas Staline d'exterminer des dizaines de vieux
révolutionnaires.»
Bien entendu, la « Pravda » à Moscou
et « l'Humanité » à Paris dénoncèrent vigoureusement Gide.
Romain Rolland écrivit une lettre à des étrangers qui
travaillaient aux Forges Staline, à Magnitogorsk, et que «
l'Humanité » publia : « Ce mauvais livre est, d'ailleurs, un
livre médiocre », et ainsi de suite.
Et Gide devint ainsi une non-personne.
Son nom disparut des publications contrôlées par les communistes et
des comités de leurs organisations. On engagea des polémistes pour
le vilipender dans les réunions des maisons de la culture, dans les
colonnes des organes du Parti et dans divers journaux. Un groupe des
Amis de l'Union soviétique l'attaqua et l'invita à répondre —
mais lors d'une réunion limitée à la direction de l'organisation,
afin que Gide ne pût contaminer la base ; Gide refusa. Aragon
demanda à Louis Guilloux, rédacteur littéraire de « Ce soir »,
de répondre au livre de Gide. Guilloux répondit qu'il ne le pouvait
pas, car il était allé en U.R.S.S. sur l'invitation de Gide, et que
de toute façon il avait peu de chose à raconter. En lui-même,
Guilloux faisait certaines réserves quant à l'attitude de Gide,
estimant que son ami aurait dû quitter l'Union soviétique dès
qu'il avait eu conscience de la désapprouver. « Pourquoi a-t-il
accepté les cadeaux jusqu'à la fin ?» Et puis ce télégramme
de louanges adressé à Staline... Jugeant Herbart et Last
antistaliniens, Guilloux se demandait même (dans son Journal) si le
revirement d'opinion de Gide n'avait pas été prémédité.
Mais Guilloux tint bon. Jean-Richard
Bloch, codirecteur avec Aragon de « Ce soir », tenta également de
lui faire désavouer Gide. Guilloux confia à son journal que, si
Bloch insistait encore, il lui répondrait qu'il ne le ferait pas,
précisément parce que Bloch et Aragon souhaitaient tant le lui voir
faire. Quelques jours plus tard, il fut licencié ; et Paul Nizan le
remplaça. Les conséquences pour Gide étaient prévisibles.
Guéhenno le trouva soudain seul. « Cette chaleur des foules dont
il s'était senti pendant quelques années environné, cet amour
commandé peut-être, mais enfin cet amour qui l'avait un instant
porté, il sentait que, sur un ordre encore, il se retirait de lui.
» Ce qui blessait Gide, nota Guéhenno dans son Journal, c'était «
le silence de ses amis d'hier, la consigne de silence qu'ils
observaient ». Guéhenno s'entendit dire par un communiste : «
Nous allons laisser Gide mariner un peu. »
Gide confia à Victor Serge que, dès
le Congrès international des écrivains, en juin 1935, et en
particulier quand il avait eu connaissance de l'affaire Serge, il
avait compris que les communistes le trompaient. Serge nota dans son
propre Journal que les deux grands actes de courage de Gide avaient
consisté dans sa justification de l'homosexualité dans « Corydon »
et sa rupture avec l'Union soviétique. Il savait aussi combien Gide
avait apprécié le contact avec la foule pendant sa phase
communiste. Apercevant Gide sur l'autre trottoir, un jour, Jean
Cassou traversa pour le saluer. « Vous osez me serrer la
main, quand tout le monde m'attaque ? », s'étonna Gide. Et
Cassou, qui se préoccupait uniquement de l'Espagne et voyait dans
l'Union soviétique l'unique pays qui aidait l'Espagne, répondit :
« Si j'ai le moindre reproche à vous faire, c'est que vous vous
êtes préféré », entendant par là que Gide se souciait
davantage de sa propre conscience que de leur cause. Gide sourit, ils
se serrèrent la main et se séparèrent.
Lors d'un voyage en Espagne lié au
projet d'une délégation pour la paix, Pierre Herbart avait emporté
un jeu d'épreuves de « Retour de l'U.R.S.S. ». Il les fit lire à
Malraux et à Regler, mais aussi à l'agent de propagande soviétique
Koltsov. Pendant ce temps, le livre apparaissait à la vitrine des
librairies parisiennes : le scandale avait déjà commencé. Et en
Espagne, où des déviationnistes qui en avaient bien moins dit ou
fait que Gide étaient arrêtés et sommairement exécutés par des
agents soviétiques ou des Espagnols commandés par des officiers
soviétiques, Herbart se sentit en danger. Il parvint à voir Malraux
discrètement, puis à regagner la France. Plus tard, quand Last
revint en France, il dut voir Gide en secret, car il se sentait
surveillé par ses camarades communistes, pour qui le seul fait de
fréquenter Gide constituait un crime (4).
Nulle part la controverse relative au
livre de Gide ne fut plus farouche que sur le champ de bataille de «
Vendredi », qui représentait un terrain d'entente entre les
communistes et leurs amis du Front populaire. De même que le
gouvernement de Front populaire s'était formé sans aucun ministre
communiste mais bénéficiait du vote communiste à la Chambre des
députés, « Vendredi » avait été conçu sans le Parti mais
n'aurait pas pu exister sans le soutien de la base (et de la
direction) communiste. L'avant-propos de Gide occupait les trois
colonnes du milieu de la première page du «Vendredi » du 6
novembre 1936. Le 20 novembre, « Vendredi » publia une lettre de
Pierre Herbart se dissociant de certaines déclarations de Gide. Et
puis, pendant deux mois complets au cours desquels le petit livre
reçut des louanges et des malédictions partout ailleurs, «
Vendredi » observa un silence absolu. Pourtant, la publication dans
«Vendredi » du texte de Gide avait mis les communistes en
rage. Les abonnements et les ventes en kiosques accusèrent une chute
alarmante. Si la bataille dont Gide était l'objet n'apparaissait
guère dans les pages du journal, elle provoquait des tempêtes dans
les bureaux rédactionnels (Paul Nizan et André Wurmser conduisant
l'assaut) et la consternation dans les bureaux administratifs.
Chamson commençait à se rendre compte qu'en publiant la préface de
Gide il avait signé l'arrêt de mort du journal. En publiant d'abord
le texte de Gide, ensuite des interventions de ses détracteurs, «
Vendredi » avait perdu le soutien d'un camp puis de l'autre, au lieu
de les cumuler.
La bataille faisait toujours rage. Car
Herbart et Last avaient écrit des articles définissant leur
position, qui n'était ni vraiment celle de Gide ni vraiment celle de
communistes orthodoxes. Gide en personne porta leurs manuscrits à «
Vendredi ». Le jour même, les trois directeurs de « Vendredi
», Chamson, Guéhenno et Andrée Viollis, se rendirent chez Gide ;
ils lui expliquèrent qu'ils souhaitaient voir leur journal demeurer
l'organe du Front populaire ; que les articles d'Herbart et de Last
irriteraient non seulement les communistes mais aussi la plupart des
membres de l'équipe du journal. On s'entendit sur un compromis :
dans un numéro, Gide lancerait un appel à l'aide en faveur de
l'Espagne et, en passant, dirait quelque chose de bienveillant à
l'égard de l'Union soviétique. Ce devait être le « Il va de soi »
du 22 janvier 1937. Et l'article d'Herbart — légèrement mais
significativement modifié — paraîtrait la semaine suivante. Quant
à la contribution de Jef Last, combattant hollandais de la cause
républicaine espagnole et compagnon de Gide, elle ne serait pas
publiée du tout. Le moment venu, l'article d'Herbart fut publié sur
une page bien clairement divisée en deux : d'un côté, Herbart
défendait le livre de son ami et affirmait qu'il était de l'intérêt
de la révolution de réfléchir au problème que soulevait Gide ; de
l'autre, Nizan démolissait poliment mais fermement « Retour »
; il jugeait Gide contaminé par la notion trotskiste de révolution
permanente. Herbart publia ensuite son propre compte rendu de ses
expériences soviétiques, « En U.R.S.S. 1936 », pages où
il se révélait plus proche encore de son ami (5).
Il y eut un dernier round — ou bien
deux ? Lorsque parurent dans « Vendredi » les articles
d'Herbart et Nizan, Gide préparait déjà sa propre suite à «
Retour ». Il appela ce second opuscule « Retouches à mon Retour de
l'U.R.S.S. ». A sa publication, en juillet 1937, « Vendredi »
garda de nouveau le silence, et Gide y vit un geste d'amitié,
confia-t-il à la « petite dame » car, si le journal avait réagi,
c'eût été de façon hostile. Gide présentait le nouveau livre
comme sa réponse à ceux qui avaient critiqué son premier livre en
toute bonne foi. Nizan lui avait reproché de voir l'U.R.S.S. comme
un pays qui ne changeait plus ; bien au contraire, Gide estimait
qu'il changeait d'un mois sur l'autre, et pour le pire. Il traçait
un parallèle entre les attaques lancées contre « Retour » et les
réactions exprimées à ses livres précédents concernant les
territoires coloniaux de la France ; ceux qui visitaient l'Union
soviétique avec un guide, disait-il, ressemblaient aux voyageurs «
accompagnés » de l'Afrique-Equatoriale française. Il
avouait n'avoir lu Trotski et Serge qu'après avoir terminé la
rédaction de son « Retour de l'U.R.S.S. ». Il confirmait qu'Eugène
Dabit avait partagé sa déception concernant l'Union soviétique —
ce que les partisans du régime soviétique avaient contesté. Un
appendice aux « Retouches » contenait des précisions nouvelles sur
les insuffisances économiques et sociales du régime. Il
reconnaissait en effet avoir délibérément atténué les coups dans
le premier livre.
Et Gide aggrava encore son crime. Il se
joignit à Georges Duhamel, Roger Martin du Gard, François Mauriac
et Paul Rivet pour adresser un appel télégraphique au gouvernement
républicain de l'Espagne, demandant que les prisonniers politiques
aient droit à de vrais procès. En vérité, ces prisonniers
politiques étaient des militants révolutionnaires de gauche,
d'inspiration anarchiste ou trotskiste, que les républicains
liquidaient — nous l'avons déjà dit — sur l'ordre de leurs
conseillers soviétiques, au nom de l'orthodoxie communiste. Dans les
« Izvestia », Ilya Ehrenbourg publia une violente attaque contre
ceux qui défendaient « les fascistes et les provocateurs du
P.O.U.M. » (mouvement communiste dissident). Très précisément,
sa cible était « le nouvel allié des Marocains et des Chemises noires », le «
méchant vieillard », le « pleureur
de Moscou ».
Gide demanda de pouvoir répondre dans
« Vendredi » à l'attaque personnelle d'Ehrenbourg. La direction
refusa. Gide donna son texte à la revue indépendante de gauche «
la Flèche », que dirigeait Gaston Bergery — politicien non
conformiste qui termina ensuite sa carrière comme ambassadeur du
gouvernement de Vichy. Gide écrivait dans sa réponse que, si lui et
ses camarades écrivains avaient demandé au gouvernement espagnol
d'accorder un jugement véritable et juste aux dissidents, c'était
parce qu'ils continuaient à respecter le gouvernement. Ils
n'auraient pas adressé une pareille requête à Franco. « Vendredi
» entra tout de même dans l'arène. Dans une lettre ouverte à
Gide, publiée dans le numéro du 17 décembre 1937, Jean Guéhenno
accusa Gide de ne voir la politique qu'en relation avec sa propre
personne ; à « Vendredi », poursuivait-il, la révolution
venait en premier. Ils avaient refusé de publier la réponse de Gide
au nom de la responsabilité et du Front populaire. En faisant leur journal,
expliquait-il, ils n'écrivaient pas leur biographie mais servaient
une cause.
Cette fois, Gide répondit à Guéhenno,
et « Vendredi » ne put refuser de publier son texte. « Dans sa
lettre un peu longue mais si révélatrice, commençait Gide,
Guéhenno parle beaucoup trop de sa personne et de la mienne ; et
trouve le moyen, en quatre colonnes, de ne parler pas du tout de ce
dont il s'agit. » (6).
HERBERT LOTTMAN
(3) Entretien avec M. et Mme André
Chamson. André Gide, « Journal (1889-1939) », Paris, 1948 ; Jean
Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) »,
Paris, 1939 Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ;
Lucie Mazauric, « Vive le Front populaire ! », Paris, 1976 ; Gustav
Regler, « le Glaive et le Fourreau », Paris, 1960 ; Maria van
Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), «
Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge, « Mémoires
d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978, et « Pages de
Journal », « les Temps modernes », Paris, juin 1949.
(4) Entretien avec Jean Cassou. André
Gide, « Retour de l'U.R.S.S. », Paris, 1936 ; Jean Guéhenno, «
Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ;
Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ; Fred
Kupferman, « Au pays des soviets : le voyage français en Union
soviétique (1917-1939) », Paris, 1979 ; Maria van Rysselberghe, «
les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide
5 », Paris, 1974 ; « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945),
« Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975 ; André Wurmser, «
Fidèlement vôtre », Paris 1979 ; Victor Serge,
« Pages de Journal », « les Temps
modernes », Paris, juin 1949. Dossiers Gide (coupures de presse),
bibliothèque Jacques Doucet, Paris.
(5) Entretien avec M. et Mme André
Chamson. Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame »
(1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974. « Vendredi »,
Paris, 1936-1937. Dossiers Gide (coupures de presse), bibliothèque
Jacques Doucet, Paris.
(6) André Gide, « Littérature
engagée », Paris, 1950; André Gide, « Retouches à mon Retour de
l'U.R.S.S. », Paris, 1937; Jean Guéhenno, « Journal d'une
"révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ; Maria van
Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945), «
Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975."
mercredi 16 janvier 2013
Quand Gide refusait de se taire (1/2)
Poursuivons l'exhumation de documents autour de l’engagement de Gide pour la révolution communiste jusqu'à son Retour de l'U.R.S.S. Ce sont justement les conditions de la publication de ce livre qui faisaient l'objet d'un article du Nouvel Observateur du 29 août 1981 signé Herbert Lottman, à l'occasion de la parution de son étude sur La Rive Gauche (Seuil, 1981).
Quand Gide refusait de se taire, de Herbert Lottman
Le Nouvel Observateur, n°877, 29 août 1981
avec un dessin de Wiaz, alias Pierre Wiazemsky
Le Nouvel Observateur, n°877, 29 août 1981
avec un dessin de Wiaz, alias Pierre Wiazemsky
"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE
Du jour où André Gide se déclara
communiste de cœur, admirateur et défenseur volontaire de la patrie
des travailleurs, il se donna tout entier à la cause de l'Union
soviétique, ne refusant aucune pétition, aucune réunion, aucun
mouvement. Né en 1869, Gide était le plus souvent l'aîné, que ce
soit sur les tribunes ou dans les comités de patronage. Ses livres,
son influence représentaient dans les milieux intellectuels un
attrait autrement fort que les œuvres de célébrités pâlissantes
telles que Romain Rolland ou Henri Barbusse. Gide était de nature
délicate, et son aversion pour les courants d'air donnait lieu à de
nombreuses anecdotes, lui valait des cadeaux — robes de chambre et
bonnets. Les communistes étaient fort
satisfaits de compter Gide parmi les leurs ; par l'intermédiaire de
Paul Vaillant-Couturier et d'Ilya Ehrenbourg, ils maintenaient une
liaison permanente avec lui, ainsi que, de manière plus indirecte,
par le biais de tout un réseau de compagnons de route.
C'était la décennie des pèlerinages
en Union soviétique : Gide figurait alors le visiteur le plus
convoité. Depuis des années, il envisageait ce voyage : en 1933,
par exemple, il avait tenté d'inciter son ami Roger Martin du Gard à
l'y accompagner, mais Martin du Gard demeurait évasif, et se révéla
finalement inébranlable. Gide lui-même trouvait de bonnes raisons
pour retarder son projet, l'annuler : ses rhumes, et les courants
d'air de Moscou, et puis aussi, comme il s'en ouvrit à sa
confidente, la crainte d'avoir à prononcer des discours et de se
laisser entraîner à en dire plus qu'il n'aurait voulu ; la
traduction en russe et puis encore en français ne ferait que rendre
les choses pires encore, « et tout l'effort que je fais pour
maintenir dans le communisme mon point de vue personnel sera perdu
». Cela se passait en octobre 1935. Ilya Ehrenbourg fit observer à
André Malraux que la santé n'était pas tout, et que Gide avait
contracté des devoirs envers le Parti, et aussi la situation
politique : on considérait à l'époque comme vital de consolider le
rapprochement franco-soviétique de mai 1935. Gide se demandait dans
quelle mesure Ehrenbourg trouvait son intérêt personnel à l'amener
à Moscou. Puis l'ami de Gide, Pierre Herbart, qui allait devenir le
mari d'Elisabeth, fille de la « petite dame », Maria van
Rysselberghe, et mère de la fille de Gide, partit travailler à
Moscou comme rédacteur de « Littérature internationale ».
Elisabeth l'y rejoignit au début de 1936.
Gide prit sa décision en mai de la
même année. Il eut d'abord un nouvel entretien avec Malraux, puis
avec Ehrenbourg, sur ce qu'il pourrait dire en U.R.S.S. et sur la
manière dont seraient transmises ses paroles. Il souhaitait parler
du sort réservé aux homosexuels soviétiques : l'écouterait-on ?
Il pouvait tout au moins choisir ses compagnons de voyage. L'un d'eux
était Jacques Schiffrin, qui suivait ses livres chez Gallimard et
dirigeait la collection de « la Pléiade » ; Schiffrin était
intelligent et ouvert, homme de gauche sans être communiste, et
présentant cet atout irremplaçable : il parlait le russe comme le
français. Né en 1894 à Bakou, sur la mer Caspienne, Schiffrin
avait été étudiant en Suisse pendant la Révolution russe. Etabli
en France, il avait fondé la collection de « la Pléiade » et en
était resté directeur lors de la fusion avec Gallimard. Gide invita
également Eugène Dabit, Louis Guilloux et l'écrivain hollandais
Jef Last, alors âgé de trente-huit ans, que la confidente de Gide
décrivait ainsi « Marin hollandais, écrivain, emballant,
savoureux,
ironique, à travers un français
impossible » ; il allait participer à la guerre d'Espagne, puis
à la résistance hollandaise pendant la Seconde Guerre mondiale.
Aragon annonça à Moscou que Gide se
mettait enfin en route, avec Schiffrin pour interprète. Un
télégramme arriva : Herbart revenait à Paris cette nuit même et
souhaitait s'entretenir avec Gide en privé ; écrire était
impossible. Car les hôtes soviétiques s'inquiétaient d'apprendre
que Schiffrin servirait d'interprète à Gide : cela semblait un acte
de méfiance de la part de Gide. Herbart avait tenté d'apaiser les
Soviétiques en faisant observer que Schiffrin était juste un ami.
Gide appela Aragon pour lui dire qu'il trouvait toute l'affaire
stupide : refuser Schiffrin quand tout le monde savait qu'il allait
partir aurait un effet déplorable. De toute façon, Schiffrin et ses
autres compagnons de voyage devaient arriver une semaine après Gide,
et aucun d'eux n'accompagnerait Gide dans les réceptions
officielles. Aragon répondit qu'il allait tenter de résoudre le
problème. La « petite dame » observa qu'Herbart se montrait évasif,
réticent pour parler de ses expériences à Moscou. On l'entendit
commenter l'absence de liberté des artistes et des écrivains
-là-bas : « Il faut utiliser Moscou comme une expérience, non
comme un exemple. »
Herbart révéla également que l'Union
soviétique avait imprimé trois cent mille cartes postales avec le
portrait de Gide. « Mais tout le monde va me reconnaître, alors
! », s'exclama Gide, éperdu. « Littérature
internationale » publia un épais numéro essentiellement consacré
à Gide, l'université de Moscou présenta une exposition consacrée
à sa vie et à son œuvre.
Comme Gide se préparait à partir, la
nouvelle lui parvint que la santé de Gorki devenait plus alarmante
encore : le vieil écrivain était moribond. Si c'est uniquement pour
assister à ses funérailles, s'inquiétait Gide, mieux vaut ne pas y
aller du tout. Ehrenbourg lui annonça que Gorki allait mieux. Gide et Herbart
s'envolèrent donc le 16 juin 1936, de l'aéroport du Bourget, à bord d'un appareil allemand. Ils
devaient faire escale à Berlin. Schiffrin, Dabit, Guilloux et Last s'embarquèrent sur un paquebot à
destination de Leningrad.
Gide arriva à Moscou dans les
meilleures dispositions, son Journal en fait foi. S'il avait naguère
cru que l'homme devait commencer par se changer lui-même, il était
désormais (octobre 1935) convaincu que les conditions sociales
devraient changer avant l'homme. Les attaques perfides dont l'Union
soviétique était l'objet l'avaient amené à choisir de défendre
ce pays ; il lui semblait que les détracteurs commenceraient à
soutenir l'Union soviétique dès que lui-même cesserait de le
faire. Il espérait pouvoir mobiliser toute son attention sur les
objectifs ultimes de la Révolution soviétique, afin de ne pas être
amené à se détourner de l'U.R.S.S.
Il avait certainement été secoué par
l'ampleur croissante des critiques justifiées à l'égard du système
soviétique. Peu de temps avant son départ, Victor Serge — dont
Gide avait facilité la libération un an auparavant — publia dans
« Esprit » une lettre ouverte à Gide. Comment lutter contre le
fascisme, demandait Serge, si nous avons nos propres camps de
concentration ? « Laissez-moi vous dire que l'on ne peut servir
la classe ouvrière et l'U.R.S.S. qu'en toute lucidité. »
Herbart confirmait en privé la vérité de tout ce qu'affirmait
Victor Serge, mais jugeait inadmissible qu'on pût écrire
publiquement de telles choses. Gide en convenait. « Ah que je
voudrais pouvoir dire là-bas, à Staline, tout ce que je pense
là-dessus ! »
Envisageait-il de parler à Staline de
la répression soviétique à l'encontre de l'homosexualité ?
Ehrenbourg l'affirme dans ses Mémoires, mais Ehrenbourg écrivait
alors dans l'intention d'attaquer Gide. L'argument selon lequel Gide
s'était laissé influencer par les mauvais traitements infligés à
ses « frères » allait servir à discréditer son témoignage (1).
Gide arriva trop tard. Il rendit hommage à Gorki sur son lit de mort et, ce
soir-là, assista à une représentation de « la Mère » avant que
le public eût connaissance du décès de l'auteur un acteur s'avança
sur le devant de la scène et l'annonça. Le lendemain, Gide se tint
aux côtés du cercueil avec Herbart et Aragon (qui passait un long été en Union soviétique). Le
20 juin, Gide prononça un discours d'éloge à Gorki sur la place
Rouge, puis se joignit aux écrivains soviétiques dans la procession
funèbre. « Le sort de la culture est lié dans nos esprits au
destin même dé l'U.R.S.S., affirma-t-il dans son allocution.
Nous la défendrons. » Mais il ne put se retenir d'aborder le
thème qui lui tenait tant à cœur : l'individualité à laquelle
avait droit l'être créatif et dont il ne pouvait se passer. « J'ai
souvent écrit que c'est en étant le plus particulier qu'un écrivain
atteint l'intérêt le plus général, parce que c'est en se montrant
le plus personnel qu'il se révèle, par là même, le plus humain. »
Il fit également cette remarque : « Aucun écrivain russe
n'a été plus russe que Maxime Gorki. » Il déclara enfin que,
si les écrivains avaient toujours écrit en opposition avec leurs
gouvernements, pour la première fois, en Union soviétique,
l'écrivain n'avait plus besoin de s'opposer.
Partout où il allait, on le traitait
avec déférence. Quand il visita l'exposition Gide, à l'université
de Moscou, il s'adressa aux étudiants
rassemblés. A Leningrad, où il était allé accueillir Schiffrin.et
les autres membres de son groupe d'amis venus par bateau, on lui
demanda également de prendre la parole ; mais, là, il fit
connaissance avec la lourde poigne de la censure : il fut prié
d'ajouter le mot « glorieux » avant « l'avenir de l'U.R.S.S.
» et de supprimer « grand » devant « monarque ». Tandis que le
groupe visitait le port de Sébastopol, en Crimée, Eugène Dabit
tomba malade, apparemment atteint du typhus. Les autres
regagnèrent Moscou, et Dabit mourut seul à Sébastopol le 21 août,
à l'âge de trente-huit ans. La dernière notation dans son Journal
intime était un cri de prémonition, car il voyait venir une
nouvelle guerre mondiale. « Nous sommes traqués, nous sommes
perdus. La vie, dans ce monde, devient impensable. » De retour à
Paris, Gide écrivit pour « Vendredi » un bref compte rendu de la
mort de Dabit. La presse soviétique n'avait pas publié la nouvelle,
afin que la famille de Dabit ne l'apprît pas ainsi. Gide rendit
visite aux parents et à la veuve de son ami au vieil hôtel du Nord.
Le lendemain, il appela Clara Malraux pour l'emmener au cimetière du
Père-Lachaise, où avait lieu l'enterrement, et où Vaillant-Couturier et Aragon prononcèrent des discourssoulignant les sympathies de Dabit pour
le communisme. Aragon évoqua même la satisfaction morale qu'avait
retirée Dabit de son voyage en Union soviétique. « Hélas ! »,
fut le commentaire
de Gide dans son Journal.
Bien qu'il émît ici et là quelques
allusions, Gide n'avait pas encore révélé les réactions qui
avaient été les siennes au paradis des travailleurs. « Un
immense, un effroyable désarroi », confia-t-il à son Journal.
Schiffrin vint déjeuner rue Vaneau ; « violent et précis comme
quelqu'un qui ne regarde que le point dont il parle », nota leur
hôtesse, Maria van Rysselberghe. Gide paraissait moins assuré. Elle
essayait de comprendre ces deux hommes : était-ce le communisme, la
Russie, ou Staline, qui les préoccupait ainsi ? « Hélas !
lui répondit Gide, tout cela est, aux yeux de tous, si bien
confondu qu'il n'y a plus moyen de parler clair ; la notion du parti
est terrible et supprime toutes nuances. » « C'est-à-dire
toute humanité », renchérit Schiffrin.. « Être
exploité par l'homme ou par l'État, ça finit
par revenir au même. » (2).
Gide avait pour habitude d'écrire sur
tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il voyait et tout ce à quoi il
pensait. Il avait écrit sur son « Voyage au Congo », puis sur «
le Retour du Tchad » dans les années vingt. Habituellement, il
publiait des extraits de son Journal peu de temps après les
événements qui s'y trouvaient écrits. Il existait également une
tradition de livres sur les voyages en Union soviétique : dès
1936, on aurait pu couvrir une étagère entière de tels récits.
Gide entreprit d'écrire son « Retour de l'U.R.S.S. » presque
aussitôt après les funérailles de Dabit, et il termina son premier
jet en quelques jours. Dans des entretiens privés, il exprimait
clairement que la sévérité soviétique à l'égard des homosexuels n'était pas
la seule chose qu'il reprochait au régime. Il éprouvait une
certaine satisfaction à n'avoir pas vu Staline, et à ne lui avoir
pas même écrit au sujet de la législation répressive que
subissaient les homosexuels ; car il y avait maintenant tant d'autres
choses à dire sur le régime soviétique. Ses hôtes soviétiques
avaient, bien sûr, fait l'impossible pour satisfaire ses besoins.
Gide raconta par la suite à Roger Stéphane qu'ils avaient rempli
une piscine de beaux jeunes gens, dont il avait découvert qu'ils
étaient tous des soldats de l'armée Rouge. (Après la retentissante
publication du livre de Gide, les Soviétiques révélèrent que
l'écrivain avait eu, au cours de son voyage, une aventure
homosexuelle. Gide, apparemment, n'avait pas compris que la rencontre
était manigancée.)
La confidente de Gide décrit la soirée
— 23 septembre 1936 — où Gide lut à Jacques Schiffrin et à
Louis Guilloux le premier jet de « Retour de l'U.R.S.S. ». Sans
doute l'avait-il déjà lu à Last, car ce dernier avait séjourné
dans l'appartement de la rue Vaneau avant de partir pour l'Espagne.
Ses amis jugèrent le rapport de Gide dur mais clair. Ils étaient
consternés par l'effet global. « Ce petit livre fera l'effet
d'une bombe qui éclate », observa Maria van Rysselberghe. « II
faut beaucoup de courage pour publier un pareil livre »,
commenta Guilloux. Dans son propre Journal, il se montre cependant moins compréhensif à
l'égard de Gide : « Je commence à croire, écrivit-il
alors, qu'il n'est venu en U.R.S.S. que pour y chercher
l'autorité dont il avait besoin pour dire ce qu'il dit
aujourd'hui. » Gide envisagea de donner son texte à «
Vendredi » ; mais les rédacteurs de cette revue accepteraient-ils
son verdict ? Et puis, de toute façon, il préférait assumer
l'entière responsabilité de ses opinions. Il partit dans le sud de
la France pour montrer son brouillon à Herbart, qui lui proposa
d'utiles suggestions pour le texte définitif. Le 21 octobre, le
manuscrit se trouvait entre les mains de l'imprimeur.
Gide voulait garder la surprise de ses
conclusions jusqu'au jour de la publication. Mais il pensait aussi
qu'il valait mieux avertir ses amis. Il commença par les
communistes, comme Paul Nizan. Dans « le Figaro » du 24 octobre, un
article de potins rapportait la « rumeur » suivant laquelle Gide
serait revenu d'Union soviétique déçu et perturbé, refusant
d'écrire sur ce voyage dans la presse de gauche. II préparait un
petit livre pour la mi-novembre, et il en résulterait sans doute un
certain étonnement. Finalement, il se rendit à Versailles pour
s'entretenir avec André Chamson et lui demander si «Vendredi »
publierait ses impressions. Comment Chamson aurait-il pu refuser ?
L'une des anecdotes qu'il relata à ses
amis — Chamson et Guéhenno allaient tous deux s'en souvenir et la
noter — était la manière dont, au cours de ses voyages à travers
l'Union soviétique, il avait été accueilli dans les gares par des
banderoles de bienvenue, alors que — il le comprit ensuite — les
banderoles avaient voyagé avec lui par le même train.
A présent, les pressions commencèrent
à se faire sentir. Le 26 octobre, Ehrenbourg passa rue Vaneau. A la
surprise .de Gide, il semblait fort bien connaître le contenu du
livre avant même sa publication. Ehrenbourg déclara à Gide qu'il
approuvait son point de vue et qu'il aurait même pu en dire bien
davantage ! Mais était-ce bien le moment, avec cette guerre
d'Espagne qui faisait rage et l'Union soviétique qui faisait tout ce
qu'elle pouvait pour aider la cause républicaine ? Gide ne
devrait-il pas lui-même se rendre en Espagne ? L'idée plut à Gide,
car elle suggérait un moyen de prouver qu'il ne rompait pas avec les
communistes. Il essayait, après tout, de maintenir un équilibre.
Il écoutait avec une apparente
sympathie les communistes lui dire qu'il avait mal choisi son moment;
il recevait des télégrammes du front de la guerre espagnole
l'avertissant que son livre porterait « un coup mortel » à leur
cause. Son ami Jef Last lui télégraphia alors d'Espagne pour le
prier d'au moins retarder la publication de « Retour de
l'U.R.S.S. » jusqu'à ce qu'ils pussent en parler à Madrid. Aragon
téléphona pour annoncer qu'il arrivait d'Espagne avec un message de
Last : ce dernier avait donné à Gide une lettre d'approbation qui
devait être publiée à la fin du livre, et il fallait à présent
supprimer la lettre. Manifestement, Last avait été identifié comme
le point faible de Gide. Malraux revint d'Espagne et
téléphona à Gide pour lui proposer de dîner avec lui. Gide
redoutait qu'il ne s'agisse encore d'une nouvelle tentative de
pression. Mais Malraux demeurait lui-même un être indépendant. «
On vous embête beaucoup, n'est-ce pas ? Ne vous laissez donc pas
faire. » Cependant, quand Gide rencontra Victor Serge, ce
dernier posa la question : que choisirait Malraux s'il lui fallait se
prononcer pour ou contre Gide ?
(1) Ilia Ehrenbourg, « La nuit tombe
», Paris, 1966 André Gide, « Journal (1889-1939 », Paris, 1948 ;
Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame »
(1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge,
« Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978.
(2) Eugène Dabit, « Journal intime
(1928-1936) », Paris, 1939 ; André Gide, « Journal (1889-1939) »,
Paris, 1948 André Gide, « Littérature engagée », Paris, 1950 ;
Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame »
(1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; « Vendredi
», Paris, 23 août 1936."
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