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vendredi 11 novembre 2016

Carrive, aux alentours de Gide


Le 17 novembre 2016, Tajan proposera aux enchères la bibliothèque de Jean Carrive, curieusement réduit à l'état « d'écrivain surréaliste », puisqu'il n'est question ici que de sa bibliothèque surréaliste et de ses échanges avec les membres du mouvement.

Né en 1905 dans une famille protestante modeste du Bordelais, le jeune Jean Carrive écrit à Breton alors qu'il n'a que 15 ans.
Une relation se noue rapidement, relation forte comme on peut le voir dans l'une des lettres de Breton mises en vente, et dans laquelle il est rapidement fait mention d'André Gide :

« Depuis trois ans que je dirige Littérature, avec tout le désespoir que cela suppose, je n’ai jamais reçu de lettres qui aient autant de raisons de m’émouvoir que les vôtres. Dans ce conflit, après tout terrible, qui est celui du subjectif et de l'objectif, je n'ai rien enregistré pour mon compte que de déplorable. Les rencontres sont rares. Moi qui ai écrit spontanément à Valéry (1913), à Apollinaire (1915), à Tzara (1917), à Picabia (1918), et même à Baron (1922), il est extraordinaire qu’on soit venu me trouver (Eluard, Gide ! Proust ! Péret). C’est à se demander bien souvent si ce qu’on croit faire (dans le sens de l’absolu, pourquoi pas ?), n’est pas tout à fait vain et comment il se fait, tout de même, que presque personne au monde n'ose ce geste que vous avez fait et qui, c'est sans doute très sot, me rend tout-à-coup une foi immense. Je vous disais que j'avais presque toujours fait les premiers pas. Je n’ai jamais rencontré, ce qui s’appelle rencontrer, que Vaché (ah ! oui) et Aragon. Mais vous, vous venez en somme de très loin, et vous touchez d’emblée à un de mes deux ou trois points sensibles : Ducasse, Sade aussi, ce qui est beaucoup plus curieux. De cela, je vous rends infiniment grâce, et rien que pour ces paroles, vous me trouverez toujours quand vous aurez besoin de moi. »

On est en 1923, Carrive a 18 ans, Breton à peine dix de plus. Il cheminera encore quelques années avec les surréalistes, comme en témoignent les archives André Breton, puis s'éloignera à partir de 1928, sans rompre complètement avec Breton. C'est probablement grâce aux recommandations de ce dernier, qu'aux côtés d'Adamov et Monny de Bouly, il commence à s'intéresser à Kafka, avant de poursuivre ses recherches à Breslau, l'actuelle ville polonaise de Wroclaw alors allemande, où il rencontre sa future épouse, Charlotte Behrendt.

La jeune femme est issue de la bourgeoisie cultivée, le fameux « Bildungsbürgertum », d'une famille d'origine juive, convertie au protestantisme et à la « Kulturreligion » : l'un de ses ancêtres est Moïse Hess, le premier communiste et sioniste allemand, qui publiait la Gazette Rhénane avec Karl Marx à Paris ; son père, Fritz Behrendt, était l'architecte de la ville de Breslau ; sa mère et sa tante furent les premières femmes allemandes de formation universitaire... Un milieu qui n'est pas sans rappeler ceux fréquentés par Gide en Angleterre et au Luxembourg.

Après l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, Jean Carrive convainc Charlotte de s'installer en France, en Gironde. Ils se marient en 1934 et commencent leurs travaux de traductions, lui Kafka, elle Rilke. Carrive traduira les pièces courtes de Kafka, tandis que Vialatte s'occupe des romans, ou de la pièce Le Procès dont Gide et Jean-Louis Barrault tireront une pièce.

Parmi les nouvelles amitiés littéraires de cette époque, citons encore ceux que Carrive nomme « les Pierre géniaux »: Pierre Bertaux, Pierre Leyris et Pierre Klossowski, qui avaient été tous trois élèves dans la même classe au lycée Janson-de-Sailly. Gide était alors le « répondant » du jeune Pierre Klossowski, avant d'en faire, brièvement, son secrétaire. Klossowski dont la mère est née, comme Charlotte Carrive, à Breslau...

C'est d'ailleurs Klossowski qui prononcera l'oraison funèbre à la mort de son ami Carrive, en 1963 :
« Toute votre vie si intense, si rapide et si allègrement dépensée dans la solidarité des souffrances, mais aussi dans une franche aspiration à la beauté de la vie (…), votre certitude de retrouver et de maintenir la splendeur des mondes disparus comme autant de raisons d'être pour l'homme aujourd'hui, voilà bien ce qui fait de vous une digne et singulière figure de la race humaniste du libre examen, cette secrète nation qui, par-delà la révocation de l'édit de Nantes, a marqué et approfondi la conscience française en l'enrichissant de cette rare propension à une incessante interrogation de soi-même, la douant aussi d'une curiosité jamais satisfaite à l'égard de tout ce qui doit décider de nos destins. »
Il ne semble pas y avoir de traces d'échanges entre Gide et Carrive, malgré ces passerelles et points communs.

vendredi 6 novembre 2015

De trois parutions




Présentation de l'éditeur :
Tenter de communiquer l’incommunicable, c’est se frotter à un paradoxe. Car si le langage est général, le « fond de l’âme » est singulier, et seule est authentique l’expérience vécue dans le silence. Vouloir la dire, c’est se livrer au code des signes quotidiens ; quant à la taire, comme disait Sartre, « ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». Si l’on ne sort pas du langage, ne pourrait-on en faire un usage différent, souverain, non assujetti aux normes de l’échange – trouver un langage qui ferait semblant de dire quelque chose mais qui ne communiquerait rien que de l’incommunicable ? Fondé sur de nombreux documents inédits, le présent ouvrage analyse comment, par l’élaboration d’un simulacre de langage ou « pur média », Klossowski parvient à dépasser les tergiversations de Gide, hésitant à dire ou à taire son uranisme, les fureurs de Bataille ou Sade, assimilant destruction et pureté, pour retrouver enfin l’innocence nietzschéenne créatrice de dieux.

Toute la première centaine de pages de cette étude est consacrée à Gide, dans un chapitre intitulé « Gide ou la parrhésie ». L'auteur y rappelle les relations entre Pierre Klossowski et, au-delà du seul Gide, ce qu'il nomme « la galaxie gidienne ». Un univers qui le marquera profondément. Slaven Waelti verse à son très intéressant dossier de nombreuses lettres, dont une inédite.

A noter que ce livre est disponible en version papier au prix de 46,42€ et en version numérique à télécharger gratuitement sur le site de l'éditeur.

La parution de cet ouvrage est l'occasion de signaler une autre que nous n'avions pas encore mentionnée, en juin dernier, d'un numéro de la revue Europe consacré à Pierre Klossowski, et qui complète la connaissance de son œuvre dans toute sa diversité :


 

Les Editions Alexandrines ont déjà fait paraître plusieurs « guides littéraires pour voyager sur les pas des écrivains » dans lesquels on croise Gide : Le Calvados des écrivains, La Seine-Maritime des écrivains, Balade dans le Var, Le Gard des écrivains, Balade à Nice, ainsi qu'un fascicule consacré à Gide dans la collection « Les écrivains vagabondent ».

Voilà Gide non pas en haut de l'affiche, mais en haut de la couverture du dernier volume paru :



 Présentation de l'éditeur :

Ce livre se propose de décrire les événements les plus emblématiques de cette relation entre la Ville lumière et certains auteurs homosexuels, français ou étrangers, dont le rayonnement s'étend bien au-delà d'une audience "gay et lesbienne"pour atteindre une portée universelle.

Les liens réels et imaginaires entre Paris, la littérature et la transgression sexuelle sont anciens. C'est un Parisien, Baudelaire, qui invente le terme de "lesbienne". Ce sont des Parisiennes de naissance ou d'adoption comme Colette ou Renée Vivien qui, les premières, mettent en scène l'homosexualité féminine dans leurs écrits. Un Parisien, encore, Marcel Proust, place l'homosexualité masculine au coeur d'une des oeuvres littéraires les plus importantes du XXe siècle.

Plus tard, lors du mouvement de libération "gay et lesbien", des auteurs théoriseront la transformation des mentalités et des comportements que connaît un monde homosexuel essentiellement parisien.

jeudi 23 février 2012

Dix parutions


Biographies

Après les biographies signées Annie Cohen-Solal en1980 et Pascal Ory en 2005, c'est au tour d'Yves Buin de se pencher sur le destin de l'auteur d'Aden Arabie et Les Chiens de garde, dans Paul Nizan. La Révolution éphémère (Denoël, 2011, 23€). Médecin pédopsychiatre, musicien et auteur de romans policiers, on doit déjà à Yves Buin une biographie de Kerouac et celle de Céline parue en Folio.

Lors de la présentation du livre à la librairie Tschann-Paris, Yves Buin revenait sur les rencontres de Nizan avec Sartre, Malraux et Gide






Autre biographie parue en fin d'année dernière : Malaquais Rebelle (Le Cherche Midi, 2011, 18€) qu'on doit à Geneviève Nakach. La présidente de la Société Jean Malaquais a soutenu une thèse sur l'auteur des Javanais en 2005 et a co-signé avec Pierre Masson l'édition de la Correspondance Gide-Malaquais (Phébus, 2000).

"Cette biographie, précise et fort bien documentée, rend justice à l'écrivain, mais aussi à l'homme, éternel insoumis, fidèle jusqu'au bout à ses idéaux de gauche, marxiste, mais farouchement antistalinien, ami de Gide et de Norman Mailer.", écrivait Michel Abescat dans Télérama le 14 décembre dernier.


Essais

Les études sur Pierre Klossowski sont assez rares pour être signalées. Dans Anamnèses. Essai sur l’œuvre de Pierre Klossowski (Hermann, coll. Fictions Pensantes, 2012), Thierry Tremblay, spécialiste des rapports entre littérature, philosophie et théologie, tente de remonter aux sources ésotériques des essais de Klossowski. Présentation de l'éditeur :

"Écrivain et philosophe, traducteur, peintre, théologien, secrétaire d’André Gide, ami de Georges Bataille, proche de Michel Foucault et de Gilles Deleuze, Pierre Klossowski a exercé une influence aussi considérable que souterraine sur son époque. Ses écrits littéraires et philosophiques constituent sans conteste l’une des œuvres les plus exigeantes de la littérature française. Pour en mesurer la portée, il faut interroger ses relations avec l’occultisme et sa définition paradoxale de la fiction. C’est ce que fait Thierry Tremblay dans cet essai, à partir d’une enquête originale sur les sources ésotériques de l’auteur des « Lois de l’hospitalité », et d’une analyse approfondie des dispositifs du « Bain de Diane » et du « Baphomet ». Il démontre, sans Marx ni Lacan, mais avec Thomas d’Aquin et Nietzsche, que pour Klossowski le rôle de l’art est de dire l’être en créant de nouveaux mythes."



Dans Littérature et Environnement. Pour une écocritique comparée (Ed. Honoré Champion, 2012, 25€), Alain Suberchicot analyse et met en parallèle les façons d’habiter le monde qu'ont de nombreux auteurs de tous les continents, parmi lesquels Gide. Présentation de l'éditeur :

"Pour comprendre de quelle manière la littérature se saisit des questions d’environnement, une écocritique comparée est à construire. Ce livre est un essai de mise en mitoyenneté de textes marqués par des voyages, des lieux, des pays, des continents qui ne sont pas superposables, tant est grande la variété des circonstances et des configurations sociales qui les caractérisent. Le champ d’étude est vaste, mais ont été retenus des auteurs estimés représentatifs écrivant en trois langues : l’anglais, le français et le chinois. Dans un contexte culturel mondialisé, les idées circulent, et se répondent d’un côté à l’autre des clôtures censées enfermer les mondes en eux-mêmes, et des limites qui sont autant d’appels à rendre visite à ses voisins, si distants soient-ils à interroger les manières d’habiter le monde. Parmi les écrivains évoqués : Edward Abbey, Rick Bass, Rachel Carson, Annie Dillard, Aldo Leopold, Barry Lopez, John Muir, Hélène Cixous, Marguerite Duras, Jean Henri Fabre, André Gide, Julien Gracq, J.M.G. Le Clézio, Claude Lévi-Strauss, Jean Rolin, Victor Segalen, Mahi Binebine, Ma Jian, Han Shaogong, Gao Xingjian, ou encore Lin Yutang"



En Espagne vient de paraître Gide-Barthes. Cuaderno de niebla (Montesinos, 2012, 22€), un essai dans lequel le journaliste J. Benito Fernández s'amuse à relever les points communs entre Gide et Barthes, comme il l'expliquait récemment à Periodistas en Español

"Ils sont nés tous les deux en novembre, tous les deux dans la bourgeoisie, orphelins de père très jeunes, avec deux mères au caractère puissant, ils sont élevés par des femmes, ils sont homosexuels, coquets, mélomanes – tous deux apprendront le piano dans leur jeune âge – tuberculeux, protestants, ils seront marxistes et s'engageront aux côtés de la gauche, ils collaboreront au journal mythique Combat, ils se désengageront à la suite d'un voyage vers les « paradis socialistes » de l'URSS et de la République Populaire de Chine, ils ont été approchés par le pouvoir – Gide a dîné avec de Gaulle, Barthes s'est assis à la table de Giscard d’Estaing et Mitterrand – ils ont été deux grands hédonistes, ils aimaient le cirque... J'ai donc décidé d'écrire ce livre audacieux. Je dis audacieux parce que nombreux furent ceux qui me demandèrent : « Mais qu'ont-ils à voir l'un avec l'autre ? »" 
Si le journaliste tombe dans les poncifs de l'homosexualité et de la relation à la mère, son essai tombe à point nommé en Espagne où, explique J. Benito Fernández, "Gide aussi bien que Barthes sont peu lus. Et pourtant leurs œuvres sont toujours vivantes, on réédite leurs livres. Et l'on en donne toujours de nouvelles traductions. Pour Gide la mise à l'Index a été très préjudiciable. Le Vatican avait décidé que ce n'était pas un auteur sain pour les âmes catholiques. Gide a été un auteur très suivi en Espagne par la génération d'après-guerre, malgré sa condamnation par la gauche en raison de ses critiques du « paradis socialiste soviétique ». Aujourd'hui, la plupart des jeunes ne sait même pas qu'il a été un prix Nobel. Et chez Barthes on continue à ne voir que le critique (le structuralisme est encore d'actualité) au détriment du créateur, qui est pour moi sa facette la plus intéressante."


Retours de Russie


Souvenez-vous. En mai 2010 nous signalions ici même le voyage de quinze écrivains à bord du transsibérien à l'occasion de l'année de la Russie. Deux d'entre eux ont rapporté un livre de ce voyage promis "dans les pas de Gide". Et effectivement, Danièle Sallenave place SIBIR Moscou-Vladivostok (mai-juin 2010) (Gallimard, 2012, 19,23€) sous la houlette de Gide, dès cette épigraphe : "Trop souvent la vérité [sur la Russie] est dite avec haine, et le mensonge avec amour."
"Daniel Sallenave dans les pas de Gide", c'est aussi ce que titrait l'Humanité pour évoquer ce livre.



Transsibérien (Grasset, 2012, 21,50€), c'est le nom du livre rapporté par Dominique Fernandez du même périple. Un récit qui suit très exactement celui de Danièle Sallenave, et va lui aussi jusqu'à évoquer le Retour de l'URSS puisque les écrivains sont là, comme Gide en son temps, dans l'espoir d'un "Retour sur investissement"... On pense à Cousu de fil rouge, l'étude sur les voyages en URSS paru le mois dernier et annoncée ici.


Nourritures inactuelles


"C’est une relecture des Nourritures terrestres qui m’a incité à risquer ces pages", confie Denis Tillinac, auteur d'un essai intitulé Considérations inactuelles (Plon, 2012, 16€). "Je n’ai pas l’outrecuidance de me comparer à Gide, et il y a loin de la prétendue Belle Epoque à la nôtre. Ce petit livre n’est pas un précis de morale mais une simple mise en garde, d’aîné à cadet, ou à cadette : un nihilisme habillé de fausses vertus abuse les consciences et je souhaite qu’une autre génération ne se laisse pas flouer comme la mienne. Ma vie aurait connu des embellies plus franches si à l’âge des commencements
une plume amie m’avait alerté sans me désenchanter. Tel n’aura pas été le cas ; j’ai caboté tout seul sur des esquifs d’infortune, à contre-courant de mon époque. Si je m’adresse à toi, c’est pour que tu te sentes moins seul que je ne le fus à l’heure des décollages. Ce vers quoi nous dérivons tous n’est ni rassurant ni exaltant, mais il ne tient qu’à toi de t’en évader. Toi avec d’autres : si vous êtes nombreux à déserter le champ clos et miné des idées convenues, une espérance poindra en place de vos désarrois.
"


Actes en ligne


Le site Fabula vient de mettre en ligne Jules Lemaitre: « un don d'ubiquité familière », les actes de la Journée d’études du 3 décembre 2010, organisée par D. Pernot à l'Université d’Orléans dans le cadre du Programme ANR HIDIL (Histoire des idées de littérature, 1860-1940). Parmi les six communications, citons celle de Jean-Michel Wittmann : Jules Lemaitre au miroir d’André Gide.



Curiosités

Il y a deux ans, citant très sérieusement Jean-Baptiste Botul, Bernard-Henri Lévy partageait un peu de ses paillettes avec le non moins sérieux canular de Frédéric Pagès et Jacques Gaillard... Ce dernier commente la correspondance de Botul avec lui-même, sous-titrée Du trou au tout (La Découverte, 2012, 12€). Un article du site Evène nous apprend que le glorieux philosophe auteur de La vie sexuelle d'Emmanuel Kant ou de Landru, précurseur du féminisme aime aussi à citer André Gide...



Gide continue enfin à sa faufiler ici et là dans les récits de souvenirs : un article récent de La Dépêche nous apprend que le metteur en scène Jean-Marie Besset "travaille à un Cid promis à Carcassonne, qui sera finalement créé en décembre à Montpellier. Et à l'écriture de "Odette et Gide à Ginoles", une évocation de l'écrivain, de sa grand-mère et de 1940 à Ginoles."

lundi 9 novembre 2009

Gide et Maître Pierre

En 1922, Rilke recommande le peintre polonais Erich Klossowski à André Gide. Klossowski veut mettre ses deux fils à l'école du Vieux Colombier: le plus jeune a quatorze ans et se prénomme Balthasar (il deviendra Balthus) ; l'aîné a dix-sept ans et se prénomme Pierre. Le jeune Pierre Klossowski n'est pas intimidé par Gide. Il a fréquenté Rilke qui est l'amant de sa mère. En 1923, il écrit une lettre à André Gide :

«Et voilà qu'une chance inespérée s'offrait à moi de faire une sorte apprentissage moral et matériel auprès de l'homme même que j'avais désigné comme mon directeur de conscience. Or c'est moi qui avait choisi cet homme pour le consulter. Gide, au reçu d'une longue lettre où je lui exposais mon dépaysement moral avec assez de lucidité pour l'intriguer fort, m'attendait et m'accueillit. Ca ne lui arrivait pas tous les jours de voir venir à lui un adolescent qui l'avait pareillement lu, déchiffré et deviné.» (Le peintre et son modèle, entretiens avec Pierre Klossowski, Jean-Maurice Monnoyer, Flammarion, Paris, 1985)

Cette lettre mettait en avant «des obsessions au gré d'une anomalie qui nous était commune» confie toujours en 1985 Pierre Klossowski à Jean-Maurice Monnoyer. Gide apprécia le ton de ce jeune homme venu d'un milieu bohème qui osait s'affranchir des préjugés. Il décida de le prendre sous son aile et le fit venir à Cuverville afin de décider ce qu'il ferait de celui qui allait désormais devenir «Maître Pierre».

Très vite, Gide abandonne l'idée d'en faire son secrétaire : Maître Pierre est bien trop artiste, insouciant voire négligent quand il s'agit de relire les épreuves des Faux monnayeurs ou de Si le Grain ne meurt que Gide lui a confiées... Il est donc décidé de l'envoyer au lycée Janson de Sailly en classe de philosophie. Gide devient son «répondant», une sorte de tuteur attentif mais exigeant comme en témoignent quelques lettres publiées en 1985* :

«Maître Pierre ne m'écrit pas, alors qu'il aurait tant de choses à me dire, et bientôt quand il voudra m'écrire, il ne saura par où commencer. Où en es-tu avec Yves ? Où en es-tu avec Mademoiselle Sutter ? Je ne sais presque rien de votre aventure, que par Marc, et très insuffisamment. Au revoir, enfant terrible. Tu as éveillé ma curiosité et mon affection. Tu te dois de les satisfaire.» (lettre datée du 22 mars 1924)

«Pour le moment je ne puis penser qu'à l'impasse où t'acculent ta négligence, ton désordre et ta légèreté.» (lettre datée du 25 avril 1924).

Les frères Klossowski gravitent encore pendant plusieurs années dans l'orbite gidienne comme on le voit dans les Cahiers de la Petite Dame : ils sont là pour aider aux préparatifs des départs au Congo et en URSS. Mais Pierre se trouve d'autres maîtres : Denis de Rougemont auprès de qui il est un temps tenté par le protestantisme, l'extravagant Louis Massignon pendant son expérience monastique...

Il revient à la vie laïque en 1947 et épouse Denise. Ce mariage met un terme à un itinéraire tortueux et tourmenté que Klossowski qualifie lui-même de «trop longue adolescence». Il ne sera plus question d'homosexualité sauf à la fin de sa vie - réminiscence gidienne ? - dans un contexte d'Eros socratique, notamment dans son livre L'adolescent immortel.

A l'exception de la contribution à la traduction des poèmes d'Hölderlin et d'articles dans différents journaux et revues (Revue de la Société psychanalytique de Paris, Acéphale...), Pierre Klossowski n'a encore rien écrit d'important avant son mariage en 1947. Cette même année, il publie Sade mon prochain qui trouve un écho retentissant. Puis son premier roman en 1950 : La vocation suspendue, sur son expérience religieuse.

Pierre Klossowski semble aussi avoir hésité entre l'écriture et le dessin. N'envoyait-il pas à Gide des petites aquarelles aux sujets affriolants ? «Des scènes de boys-scouts violés par des messieurs en frac» s'amuse Klossowski toujours dans ses entretiens avec Jean-Maurice Monnoyer ou cet autre dessin évoqué dans une lettre à Gide qui avait pour titre «Le petit éclaireur et Monsieur»... Il est d'ailleurs question que Pierre illustre une édition de luxe des Faux monnayeurs que prépare Maurice Sachs en 1934.

Mais les premières ébauches sont par trop osées : «[Gide] était effrayé parce que j'avais dessiné son personnage d'Edouard dans un fauteuil et, derrière lui, un jeune homme nu» apprend-on encore par Monnoyer. Est-ce ce souvenir qui en 1954 allait donner le portrait allégorique par Pierre Klossowski où l'on voit Gide délaissant la lecture pour se tourner vers la statue d'un jeune joueur de flûte ?

Vers la fin de sa vie, Maître Pierre ne se retourne pas seulement vers sa jeunesse et ses souvenirs homosexuels : il revient aussi au dessin et s'y consacre presque entièrement, jusqu'à sa mort en 2001, à l'âge de 96 ans. Retours vers deux passions qui ne l'ont jamais tout à fait quitté. En 1963 dans Un si funeste désir, Klossowski consacrait déjà deux chapitres à Gide pour le montrer citadelle imprenable face aux convertisseurs et résolu à ne rien céder sur le plan de ses désirs.

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* Pierre Klossowski, Cahiers pour un temps, textes réunis par Andréas Pfersmann, Centre Georges Pompidou, 1985



André Gide par Pierre Klossowski,
mine de plomb, 1954