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samedi 22 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (3/3)

Suite et fin des souvenirs de Jeanne d'Etchevers parus en 1964 dans La Gazette de Lausanne, neuf ans avant son livre Quelques nuits, quelques aubes (Jeanne de Beaufort, Madrid, 1973) : les derniers temps au Foyer Franco Belge, l'érosion du sentiment d'utilité, la routine, les besoins moins fréquents... Et l'évocation d'un autre jeune garçon rencontré au Foyer, Jean Billiet, auprès de qui Gide joua les précepteurs.





SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE 

"NOUS SOMMES ÉMUS...

Gide qui paraissait exténué et dont les yeux nécessitaient quelque repos dut se décider à partir à Curverville où l'appelaient des questions de son domaine. Il y retrouvait auprès de Mme Gide, son beau-frère et grand ami Marcel Drouin, ses belles-sœurs, ses petites nièces et neveux, les Jacques Copeau, Mme Jacques Rivière, et... ses longues soirées avec Chopin. Ses lettres nous arrivaient pleines de notre travail comme le prouve celle-ci, réponse à l'une des miennes où je lui avais dit qu'une de nos pauvres petites réfugiées avait, en se réveillant trouvé sa mère morte dans leur lit.

Cuverville, 11 mars 1916.
Chère Madame et amie,
Nous sommes tous ici extrêmement émus par votre lettre... Oui, certes je revois la petite Forest et je pense à elle avec une grande tristesse. Que va devenir cette pauvre enfant ? Qui est cette grand-mère auprès de qui elle va vivre et dont je ne me souviens absolument pas ? Ma femme propose de la prendre à Cuverville, si vous estimiez que cela pût être bon pour elle... c'est-à-dire si sa situation vous paraissait par trop lamentable.
Mais, je voudrais qu'elle passât d'abord à la visite médicale et que l'un de nos médecins donnât son
avis, car le climat d'ici est assez rude. Elle pourrait, au besoin faire le voyage avec Mme Jacques Rivière que nous attendons, dans une dizaine de jours. Causez-en avec Mme V. R. et décidez pour le mieux sans cause d'indiscrétion, car, au contraire, je vous sais gré de m'avoir parlé de cette tristesse.
Ici, tout va bien, sauf que j'ai les yeux de nouveau très fatigués et que, depuis quelques jours j'ai dû m'interdire à peu près toute lecture. Un peu de mal du Foyer aussi, car mon cœur et mes pensées hantent bien souvent la table No1 et ...même les autres,
Au revoir, mes affectueux sourires à Jacqueline et mes meilleurs souvenirs à vous. Ma femme y joint les siens.
Tout amicalement votre, André Gide.

Puis, il nous revenait, tout d'un coup sans crier gare avec un élan et une ardeur où je croyais déjà discerner comme un remords de ses absences présente et futures...

Monsieur Gide et l'heureux petit homme

Je me souviens d'une de ses arrivées, un jour froid de novembre où quelques-uns d'entre nous prenaient une lasse de thé derrière les paravents afin d'éviter et de neutraliser, si possible les grippes, microbes et rhumes dont l'atmosphère du Foyer était saturée. Il arriva, son grand loden au vent et, sur son visage une expression de blâme si concentrée qu'elle semblait s'adresser à chacun de nous personnellement. Sans rien dire il nous fit sentir l'indécence de cette petite réunion confortable si près de nos pauvres amis. Cela jeta sur nous un froid plus glacial que celui de la rue... Que de fois depuis, et pendant ses absences, alors que je voyais de la lumière derrière les paravents ou que j'y croyais entendre du bruit de porcelaine n'ai-je pas résisté au plaisir d'y annoncer que le train de Cuverville rentrait en gare.
Pendant les absences de plus en plus renouvelées de M. Gide, mes lettres ne lui transmettaient pas toujours des nouvelles aussi navrantes que celles de la pauvre petite Forest ; la plupart le tenaient au courant de notre vie quotidienne du Foyer qu'il voulait entièrement partager avec nous comme on le sentira dans cette réponse.

Cuverville, mardi.
Chère Madame
Je comprends mais un peu tard que j'ai fait une bêtise en vous demandant de me renvoyer ici mon courrier. Il eût fallu vous demander de l'ouvrir d'abord, nous eussions évité des contretemps fâcheux et des retards... Voici trois lettres que je reçois ce matin et qui me sont cause des réflexions précédentes. Vous ferez pour le mieux et saurez dire : tant pis.
Je compte rentrer au Foyer jeudi, vers la fin du jour de manière à être nu Foyer vendredi. Mon esprit ne se débarrasse pas facilement des préoccupations de là-bas et, je sens trop que je n'achète mon repos qu'au prix de la fatigue des autres et de la vôtre en particulier. Désormais en tout cas, ouvrez toutes mes lettres et gardez-les moi. Renvoyées ici, elles risqueraient de n'arriver qu'après mon départ. Veuillez annoncer mon retour à Mme Van Rysselberghe; je suis honteux de ne pas lui avoir écrit. Tous mes souvenirs à nos compagnons d'œuvre. Pour vous, l'assurance de mes sentiments très amicaux.
André Gide.
P. S, Si je n'étais pas là vendredi, dites au petit Jean Billiet que je ne l'oublie pas et suis bien décidé à le sortir de là. Veuillez dire ce qui en est à Mme Théo ; qu'il ait un peu de patience, car l'Ecole de la Rue Taitbout n'est pas encore organisée. Peut-être Underwood vaudrait mieux ?
Remettre à du Bos la lettre de Berthe Willière. Faire envoyer le 7 la Revue Hebdomadaire à Charles Meunier.
Tâchez, si Mme Van Rysselberghe est de retour de la faire recommander à Mme Chausson pour la printemps à Jeanne Hougrand.

Le petit Jean Billiet sur lequel M. Gide me demandait de veiller en son absence était un petit bonhomme de 14 ans environ, sérieux comme un pape, râblé, rouquin et qui en d'autres circonstances n'eut attiré aucune attention. La figure bien nette, pas très grand pour son âge, il arrivait au Foyer exactement toujours le même jour à la même heure pour y toucher l'allocation de sa mère retenue chez elle par d'autres enfants. Son père était prisonnier en Allemagne. Sitôt arrivé, il s'asseyait, tirait un livre de sa poche, et se mettait à lire sans se préoccuper le moins du monde de ce qui se passait autour de lui. L'appel de son nom le surprenait toujours. Il allait ensuite à la caisse et y signait son chèque avec le sérieux d'un notaire. Ses livres qui n'étaient jamais les mêmes traitaient surtout de voyages et de sciences vulgarisées. Ils étaient l'objet de longues conversations avec M. Gide qui lui en prêtait d'autres, en corrigeait méticuleusement les résumés qu'il lui en demandait. Leurs séances étaient de véritables classes. En somme le petit Jean Billiet était un heureux petit homme pour qui ce séjour forcé à Paris devenait une vraie chance. On sentait en lui une vive curiosité, une grande impatience d'apprendre. Son rêve : entrer vite dans une bonne école et en sortir savant au retour de son père.
Mais déjà cet automne de pluie et de peine devenait un autre hiver, bientôt, une nouvelle année. La routine, il faut bien le reconnaître, s'infiltrait peu à peu, malgré nous dans notre travail par la constance même du malheur... cette routine, l'horreur de Gide, qu'il guettait cependant en nous... et dont il exécrait l'idée même... à moins qu'il ne désirât la voir s'y établir pour enfin... s'en évader lui même.

LA FIN ÉTAIT VENUE

Dans les postscriptums inquiets de ses lettres et les annotations du même genre qui s'amoncelaient sur ma table, je ne pouvais m'empêcher de sentir dans son étrange ardeur à ne rien laisser échapper ou plutôt à ne rien vouloir laisser échapper, comme un effort désespéré de s'accrocher à tout pour se retenir un peu encore à ce qu'il désirait fuir de tout lui même pour... retrouver enfin... sa précieuse disponibilité.
Car ses absences allaient se succédant rapidement et ses séjours parmi nous étaient de plus en plus courts et malheureux. Notre travail s'amenuisait. Beaucoup de réfugiés avaient trouvé à Paris et ailleurs des emplois et un mode de vie définitif. Les industriels du Nord et de l'Est sous l'impulsion d'Albert Thomas repartaient dans toute la France. On commençait à nous rendre des cartes d'immatriculation. Quelques-uns d'entre nous quittèrent le Foyer pour reprendre leurs occupations d'avant-guerre...
Chaque soir de ma petite porte je guettais cette nuit déjà nouvelle, j'en interrogeais la vie, la chaleur, la protection diminuantes. Ce ciel s'éclairerait-il pour le meilleur ou pour le pire ? Un autre printemps allait venir et après lui, tout serait-il fini de ces jours si humains ?
Sans nous en parler jamais M. Gide savait comme moi que la fin était venue, la fin d'une vie qu'il n'avait jamais prévue, qu'il ne revivrait jamais, qu'il avait vécu si amplement et où il avait laissé peut-être le meilleur de lui-même ?
Mais ce n'est pas à moi de le dire... ni même de le deviner... Les yeux bien ouverts, la bouche bien fermée je garde à tout jamais en moi le souvenir unique d'un tendresse humaine répandue tumultueusement jusqu'à son épuisement...
Et maintenant quand la brise du soir, celle de ma jeunesse revient de loin en loin palpiter autour de moi, près de la table No 1 au Foyer Franco-Belge 63 Avenue des Champs Elysées, ce ne sont pas des fantômes que je revois, mais des amis toujours présents et à jamais comblés d'un très beau, d'un unique souvenir :
Celui du Monsieur Gide des années 16."

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964
"

vendredi 21 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (2/3)

Dans la suite de ses "Souvenirs inédits", Jeanne de Beaufort alias Jeanne d'Etchevers, secrétaire de Gide et aide au Foyer Franco-Belge, évoque la figure du jeune réfugié Jean Teughels. Dans le premier tome de la récente biographie André Gide, l'inquiéteur (Flammarion, 2011), Frank Lestringant revient longuement sur les relations entre Gide et Teughels, en s'appuyant sur le Journal du Foyer Franco-Belge, inédit de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. Sur ce sujet voir aussi les études de Pierre Masson : Autour du Foyer Franco-Belge, BAAG n°105 d'avril 1995, et Le Journal du Foyer Franco-Belge ou le Livre abandonné, BAAG n°134 d'avril 2002.


SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE 

"IL SORT D'UN CIRQUE

Teughels, alors 16 ans, faisait penser à l'un des anges de la cathédrale de Reims, moins le mystère et l'ironie. Une belle tête bien taillée, une épaisse chevelure châtain, mieux taillée encore, un beau regard, pas trop cependant, une bouche tranquille, aucune pétulance, une présence déterminée et paisible. Leur première entrevue dura plus d'une heure. Je m'étais éloignée pour recevoir les réfugiés dont c'était le jour de visite ; après avoir terminé, je me rapprochai de Gide et nous établîmes ensemble la fiche de Teughels.
TEUGHELS Jean, n° 4.5547. Né à Anvers 18 février 1900. Orphelin, cavalier équilibriste de cirque. A perdu tout contact avec sa bande depuis l'évacuation d'Anvers. Nous le dirigeons sur notre Centre d'accueil, rue Taitbout, pour une visite médicale et quelques jours de repos. Reviendra demain.
Teughels revint le lendemain, en effet, et out les jours qui suivirent. Il restait de plus en plus longtemps à parler, ou plutôt à répondre aux pressantes questions de M. Gide ; il reprenait à vue d'œil et je suggérai que ce serait peut-être le moment de lui trouver un emploi.
- Mais quel emploi voulez-vous lui trouver ? Il sort d'un cirque. Je ne vois absolument rien pour lui.
Au bureau de placement je trouvai la demande d'un hôtel des environs de l'Etoile, recherchant un groom, logé, nourri, habillé et raisonnablement payé.
- Un hôtel, un hôtel de luxe, vous n'y pensez pas il ne sait même pas ce qu'est un hôtel.
- Mais il y sera bien nourri, bien couché, payé et en plus, aura un bel uniforme à boutons dorés, un peu comme au cirque.
- Enfin, je ne sais pas, on pourrait peut-être essayer, et s'il n'y est pas bien, après tout, l'Etoile n'est pas loin, il pourra toujours revenir.
Je téléphone à l'hôtel X... Je leur envoie Teughels ; il en revient engagé et toujours tranquille. Je signe son engagement.
Quelques jours se passent sans nouvelles de Teughels, lorsqu'un matin, le directeur de l'hôtel me fait appeler au téléphone.
- C'est bien à Madame d'E. Que je parle ?
- Oui, c'est à moi.
- C'est bien vous, Madame, qui nous avez signé l'engagement de Jean Teughels ?
- Oui, c'est moi.
- Alors, veuillez avoir l'obligeance de nous rejoindre au commissariat de police, place des Etats-Unis, où nous venons de conduire Teugfhels qui nous a volés.

Je m'approche de Gide, heureusement seul.
- Je viens de recevoir de mauvaises nouvelles de Teughels...
- Grand Dieu, quoi encore ? Il est reparti ? Quand ?
- Non, il n'est pas reparti, il est au commissariat de police, place des Etats-Unis. Il a volé.
- Partons-y de suite.
Au poste de police nous attendaient le commissaire, le directeur de l'hôtel, et Teughels qui se chauffait tranquillement près du poêle.

Je demande au commissaire et au directeur ce qu'a volé Teughels ? Le directeur m'informe alors emphatiquement que cet hôtel avait la clientèle distinguée de diplomates sud-américains, qui, pour la plupart, repartis au moment de la mobilisation y avaient laissé leurs bagages en garde dans les sous-sols. Que Teughels y avait pénétré, forcé une malle où il avait volé... les épaulettes d'un général péruvien... et une seringue Pravaz.
Le commissaire nous annonça qu'il allait faire conduire Teughels au Dépôt, à moins que nous chargions de lui, et s'adressant uniquement à moi :
- C'est bien vous Madame, qui avez signé l'engagement de Teughels chez nous, que décidez-vous pour lui ?
Prise au dépourvu et devant répondre immédiatement, je le regarde bien en face et m'adresse à Teughels :
-Teughels, tu vas t'enrôler tout de suite dans l'armée belge. Nous allons te conduire à l'instant même au centre d'enrôlement, Boulevard Flandrin, où tu signeras ton engagement et où tu resteras dès ce soir.

UNE FIN D'HIVER, VERDUN, LA GUERRE

Commissaire et directeur soulagés, Teughels tranquille comme toujours et Gide réfléchissant... Après tout si Teughels n'est plus si près à l'Etoile, il sera boulevard Flandrin pas trop loin non plus..., et pas encore combattant.
J'avais vu l'écriture de Teughels pour sa signature d'engagement à l'hôtel X... et au Centre. C'était une écriture enfantine dont les majuscules en fioritures et en arabesques jusqu'à l'extrême limite du format. Peu après son enrôlement, des enveloppes roses, mauves, vert pâle commencèrent à arriver régulièrement ornées de cette calligraphie.
- Ça ne peut pas durer, me disait Gide, ce petit n'y résistera pas...
Ce qui durait, ce qui résistait, c'était cette triste fin d'hiver, c'était Verdun, c'était la guerre, d'où les réfugiés nous arrivaient chaque jour plus nombreux, plus démunis, plus malheureux, alors que nos ressources s'épuisaient... Qu'aurions-nous fait sans la générosité du Comité américain, présidé par Mrs Edith Wharton, de ses nombreux amis, celle de Léon Blum, du Consistoire Israélite de Paris, de Madame Langweil et de tant d'amis anonymes ? Que serions-nous devenus ? Qui aurions-nous pu aider en ces jours ténébreux ,où il fallait tenir à tout prix ? Je revois un soir où on nous avait annoncé des réfugiés de villages évacués des environs de Verdun, partis en pagaie, et qui n'arriveraient peut-être que fort tard dans la nuit.
Madame Gide était venue nous rejoindre, sa présence était une chaleur et une lumière, il nous semblait qu'avec elle tout se passerait mieux. Elle parlait à peine, allait souvent ouvrir ma petite porte pour interroger la nuit, revenait, attisait le feu, lissait quelques vêtements déjà préparés... Gide la suivait longuement du regard. Quelques-uns d'entre nous s'endormirent. C'était l'aube, cette aube de fin janvier qui peut être si douce et si dure aussi parce que si longue... On entendit des voix, des pas, des appels et ces pauvres gens entrèrent à bout de force et de vie.
J'étais assise entre Mme et M. Gide et m'écriai spontanément :
- Ah ! Vous voilà enfin, quel bonheur, entrez vite...
Je sentis alors une main prendre la mienne et l'embrasser. Je n'ai jamais su si c'était elle ou si c'était lui. Je sais maintenant que c'était eux.
Février 1916. Le ciel ne s'éclairait toujours pas, il faisait triste et sombre. On voyait beaucoup plus de gens en deuil ; même au Foyer les brassards noirs ne se comptaient plus. On allait au loin, dans les banlieues éloignées, assister aux services que nos pauvres amis arrivaient à faire célébrer. Messieurs du Bos et Gide les suivaient régulièrement. Du Bos armé d'un missel presqu'aussi important que celui de l'officiant et qui eut presque nécessité les services d'un enfant de choeur, mais, ainsi que Gide profondément ému et sincère, tâchant de consoler, de partager, d'aimer la misère comme je ne l'ai jamais revu depuis... Que de souvenirs ils ont dû laisser dans les pauvres cœurs qu'ils ont ainsi tenu et retenu dans leurs mains."

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964


jeudi 20 octobre 2011

Souvenirs inédits, par Jeanne de Beaufort (1/3)



Jeanne d'Etchevers fut la secrétaire d'André Gide pendant quelques mois de 1914 à la Villa Montmorency, puis entre 1915 et 1916 où elle l'assista surtout au Foyer Franco-Belge. Elle publia en 1973 à Madrid et sous le pseudonyme de Jeanne de Beaufort un petit livre de ses souvenirs intitulé Quelques nuits, quelques aubes. Livre devenu aujourd'hui à peu près introuvable. En 1964, elle livrait toutefois des Souvenirs inédits sur André Gide dans La Gazette de Lausanne. Ce sont ces souvenirs que je vous propose de lire, répartis en trois billets en raison de leur longueur. Dans cette première partie, Jeanne de Beaufort plante le décor du Foyer Franco-Belge...



"SOUVENIRS INÉDITS SUR ANDRÉ GIDE

Le Foyer Franco-Belge avait été transféré au 63 de l'Avenue des Champs Elysées après sa création de fortune au Cirque d'Hiver où les réfugiés belges et français avaient été dirigés en masse dans les premières invasions allemandes et après un court passage à la Galerie Druet 10 rue Royale.
C'était un immeuble de luxe, non terminé alors (actuellement le siège des Etablissements Voisins). A peine crépi à l'intérieur, il ouvrait sa grande porte d'entrée en pan coupé sur l'Avenue des Champs Elysées, au 63. Immédiatement à droite, suivait la grande table des immatriculations que Raymond Crombez de Montmort, premier secrétaire de l'Ambassade de Belgique à Paris dirigeait avec une bonne humeur et une gentillesse parfaites, secondé par Stanislas Godebski, frère de la très belle et célèbre Mme Edwards (Missia) et lui-même très grand ami de Gide. Venait ensuite un vieux bureau à coulisses, servant de caisse à M. Martinon qui y payait, d'après nos chèques, les allocations hebdomadaires des réfugiés. En face de lui, deux tables : celles du Bureau de Placement. Mme André Reuyters [sic] et son mari, le premier traducteur de Joseph Conrad et Guy de Possesse le dirigeaient. Elle, jeune, dynamique, artiste, moderne ; lui, tout son contraire, plus vieille France que nature et dont Gide disait un jour :
« Je suis sûr qu'il dort avec son bonnet de coton. »
Puis, venaient ensuite les services de l'Assistance légale; M. Auger du Conseil d'Etat et son fils s'y relayaient.
Sans aucune porte de communication et par un simple grand trou dans le mur, on entrait ensuite dans la partie Pierre Charron qui n'était qu'une très grande remise sans aucune ouverture que ma petite porte et deux très haut vasistas. Mme Van Rysselberghe, M. Gide et Charlie Du Bos, ce dernier assisté de Darius Milhaud, et le Comte de Lauris y tenaient leurs tables d'accueil. Tout au fond, un jeu de paravents dissimulait une sorte de vestiaire et d'office où l'on pouvait se faire une tasse de thé ou réchauffer quelque aliment en cas de travail de nuit ou de grande affluence. Pour tous ces différents services, il n'y avait , accroché au mur, qu'un très vieux téléphone à manivelle, fréquemment utilisé pour notre plus grande joie par Charlie du Bos, et où l'on devait exposer à la cantonade les choses les plus intimes.

PAR MA PETITE PORTE

J'avais été présentée à M. Gide trois mois avant la guerre par son grand ami le pasteur Elie Allégret et j'avais travaillé près de lui, à la Villa Montmorency, trois mois à peine.
La Villa Montmorency, en lisière du Bois de Boulogne, était alors une vraie petite ville provinciale en elle-même, cernée de vieilles grilles, fermée le soir par de hautes portes et composée de rues et d'avenues aux noms délicieux du XVIIIe siècle : Rue d'Argenson, Avenue de Boufflers, ou de ceux d'arbres exotiques. Gide y habitait Avenue des Sycomores, 18.
C'était une verte oasis remplie de hauts arbres, d'oiseaux et de fontaines dégageant une paix et un silence impossible à réaliser aujourd'hui. J'en revois encore les vieilles boites à lettres grises perdues dans les haies des jardins déserts où j'allais, plus tard, déposer d'anxieuses lettres vers le front, me demandant si elles l'atteindraient jamais, ou y resteraient perdues pour toujours dans les souvenirs heureux des jours passés.
Je travaillai trois mois à peine à la Villa Montmorency près de Gide, classant ses livres et mettant ses références à jour sous l'effrayante supervision de trois admirables chats siamois trônant chacun sur un fauteuil ancien de la couleur de son pelage. Puis, il avait été question que j'aille le rejoindre chez des amis, à Luxembourg, les Mayrisch de Saint-Hubert. Les évènements en décidèrent autrement et je me rendis à son appel qu'au tout début de 1915 alors qu'il avait entrepris de diriger le Centre d'Accueil aux réfugiés belges et français : Le Foyer Franco-Belge.
Voici la copie de sa lettre d'appel précédée d'un télégramme que je reçus à La Rochelle où j'étais infirmière à l'Hôpital des Femmes de France :

Chez Madame Van Rysselberghe, 44
Rue Laugier
Paris 27 décembre 1914
Chère Madame,

La Lettre de vous que m'avait communiquée mon ami Allégret m'avait fait espérer votre arrivée presque immédiate. Je vous aurais écrit beaucoup plus tôt si j'avais su que vous étiez disposée à partir et combien je déplore (un mot barré) de ne pas l'avoir fait, à présent que je sais qu'il vous faut encore tant de temps pour venir. Je vous écris en courant et je ne peux que vous répéter ce que disait mon télégramme : le plus tôt sera le mieux. Le travail que je fais ici est passionnant, (un mot barré) et bien des choses restent en souffrance. J'ai dû prendre en vous attendant plusieurs dispositions provisoires qui fonctionnent tant bien que mal et fonctionneront ainsi jusqu'à votre arrivée. Je n'ai pas le courage de vous demander de renoncer à votre voyage en Sologne qui sera pour votre oncle, sans doute, d'un grand réconfort moral. Mais, je vous en prie, ne vous attardez pas en route, je vous serais reconnaissant de chaque jour que vous gagnerez. Pour votre installation à Paris, ne doutez pas que nous trouvions un arrangement confortable. Ne vous inquiétez pas de cela. Je crois que vous et votre petite fille pourriez provisoirement partager l'hospitalité des amis chez lesquels je loge moi-même en ce moment et qui sont on ne peut plus complaisants. Je ne mets pas en doute qu'ils ne vous l'offrent d'eux-mêmes, aussitôt que je leur en parlerai. Cet arrangement pourrait simplifier beaucoup notre travail du début. A bientôt n'est-ce pas ? Excusez cette lettre informe que je vous écris, entouré de gens qui parlent.
Croyez, je vous prie, à mes sentiments très amicaux.
André Gide.

C'est donc par ma petite porte, celle des réfugiés, Rue Pierre Charron, que je rentrais près de M. Gide, une seconde fois.
J'y retrouvai un tout autre Gide que celui de la Villa Montmorency. Il était et s'était entièrement submergé dans des malheurs, auxquels il ne voulait, ni ne pouvait échapper. Chaque nouveau visage, chaque nouvelle blessure le trouvait aussi neuf qu'à la première rencontre. Il se dévouait totalement à des détresses dont il n'avait jamais pressenti l'ombre. Il s'épuisait à trouver des solutions à des problèmes dont chacun devenait immédiatement le sien. Le travail s'amoncelait, les difficultés plus encore. Je le revois, je le reverrai toujours, la tête perdue dans ses mains penchée tantôt à droite, tantôt à gauche, pour mieux écouter, être davantage. Il faisait penser à un confesseur croulant sous le poids des confidences irrémédiables. De temps en temps, il relevait la tête mais son regard harassé ne voyait rien, ni êtres, ni choses... seulement la peine qui venait de lui être révélée et qu'il fallait guérir.
Un soir, Albert Flament, de l'Intransigeant, venu pour l'interviewer, s'arrêta net, dès l'entrée, le contempla longuement, puis sortit sur la pointe des pieds sans même vouloir qu'on fit passer son nom, en murmurant : « Saint Augustin ».
M. Gide arrivait toujours très exactement au Foyer vers 9 heures du matin. Je l'y précédais de quelques vingt minutes. Lui aussi, comme intimidé par les grandes entrées, pénétrait par ma petite porte de la Rue Pierre Charron, celle des réfugiés déjà immatriculés. Une fois, arrivant quelques minutes après lui, je l'avais vu sortir du métro de cette démarche unique, vigoureuse, qui partait des épaules, qu'il ralentissait en longeant le mur de la Rue Pierre Charron et la file des réfugiés dont c'était le jour de paiement et qui attendaient de toucher leur allocation.
Il pénétrait alors furtivement, accrochait son chapeau à larges bords et son loden et se mettait à consulter les fiches que je lui avais préparées la veille.
Il avait alors un tel besoin de sympathie, d'amitié, qu'il allait jusqu'à les apprendre par cœur dans les moindres détails pour mieux questionner, ou, s'en remettant à ma mémoire, il me demandait avant de les recevoir un rapide curriculum vitae de chacun. On leur remettait ensuite leur petit chèque hebdomadaire : quelques bons de denrées alimentaires, de charbon, de vêtements, de pharmacie, de consultations médicales de repas pour notre centre hospitalier de la rue Taitbout, le tout, suivant le cas de chacun et après une longue conversation avec M; Gide qui les réconfortait mieux encore.
Le « Monsieur » m'a dit, le « Monsieur » pense... le « Monsieur »... Il n'y avait pour eux que le « Monsieur », et ce n'était que la plus stricte justice car, seul, le « Monsieur », leur donnait ce qu'hélas pour nous autres, lui seul pouvait leur donner : un irremplaçable colloque humain.
Un mercredi de janvier, arrivant quelques minutes après lui, il me pria de lui trouver dans la file « un jeune homme, 16 ans peut-être, mince, veste à carreaux beiges et blanc, écharpe verte, il paraît mort de faim et de froid. » Trois minutes après, je lui amenais Teughels.

Souvenirs inédits sur André Gide, par Jeanne de Beaufort,
La Gazette de Lausanne, 12/13 septembre 1964