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vendredi 23 octobre 2015

Correspondance Gide-Laurens




André Gide & Paul-Albert Laurens. Correspondance 1891-1934,  
éd. établie, présentée et annotée par Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, 
Lyon, PUL, 2015, 236 p., 20 €
ISBN-13 : 978-2-7297-0894-8

Composée de 130 lettres échangées entre 1891 et 1934, cette correspondance retrace l’histoire d’une amitié de jeunesse prolongée dans l’âge mûr : celle de l’écrivain André Gide et du peintre Paul-Albert Laurens (1870-1934), fils du célèbre peintre d’histoire Jean-Paul Laurens.

Au cours de leur voyage en Afrique du Nord en 1893-1894, épisode décisif longuement évoqué dans Si le grain ne meurt, et auquel les lettres ici rassemblées apportent quantité d’éclairages inédits, Laurens et Gide partagent leurs découvertes touristiques et sexuelles et nouent une relation fraternelle, au point d’en faire une des plus durables et profondes que Gide ait connues.

Cette amitié est aussi un réseau : fils unique et bientôt orphelin, Gide a trouvé, avec Paul-Albert Laurens, son frère Pierre et leurs parents, une seconde famille ; il a rencontré enfin, avec eux, un milieu d’artistes et d’écrivains qu’il n’a plus quitté.

jeudi 27 août 2015

Correspondance Gide - Laurens

La parution de la Correspondance Gide-Laurens, édition établie par Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, est annoncée pour le 10 septembre prochain par les Presses Universitaires de Lyon. Présentation de l'éditeur :


Les 130 lettres rassemblées dans cette édition retracent l’histoire d’une longue amitié : celle de l’écrivain André Gide pour Paul-Albert Laurens, peintre tout comme son père, le célèbre Jean-Paul Laurens.

Lorsque, après le « bachot », le jeune André Gide est introduit dans l’atelier des Laurens, c’est tout un monde d’artistes et d’écrivains qui s’offre à lui. Mais Gide, orphelin de père, trouve surtout chez eux une seconde famille.

Au cours de leur voyage en Afrique du Nord en 1893 et 1894 – épisode décisif longuement évoqué dans Si le grain ne meurt, et auquel les lettres ici rassemblées apportent quantité d’éclairages inédits – Paul-Albert et André partagent leurs découvertes touristiques et sexuelles et nouent une relation véritablement fraternelle, au point d’en faire une des plus durables et profondes que Gide ait connues. Une amitié qui durera jusqu’à la mort de Laurens, en 1934.

LES AUTEURS
Pierre Masson est professeur émérite à l’Université de Nantes. Directeur du Bulletin des Amis d’André Gide, il a édité une douzaine de correspondances de Gide, et édité ou dirigé les quatre derniers volumes des oeuvres de Gide dans la Pléiade.
Jean-Michel Wittmann est professeur à l’Université de Lorraine. Directeur du Centre d’études gidiennes, auteur de plusieurs études sur Gide, il a participé à l’édition des oeuvres romanesques de Gide dans la Pléiade et codirigé avec Pierre Masson le Dictionnaire Gide (Classiques Garnier).

ANDRÉ GIDE : TEXTES ET CORRESPONDANCES
Collection fondée par Claude Martin, dirigée par Pierre Masson

Cette collection dédiée à André Gide rassemble des correspondances et autres écrits, pour la plupart inédits, et quelques essais consacrés à ce « contemporain capital ».
L’abondante correspondance de Gide, fût-elle avec des auteurs et critiques (Henri de Régnier, André Ruyters, Jean Amrouche) ou avec des acteurs de la vie politique (Eugène Rouart, Léon Blum), apporte un éclairage nouveau et des témoignages précieux sur l’auteur et son époque.

ANDRÉ GIDE & PAUL-ALBERT LAURENS
CORRESPONDANCE (1891-1934)
Édition établie par Pierre Masson
et Jean-Michel Wittmann
2015 - 236 p. - 15 x 21 cm - 20 €
ISBN : 978-2-7297-0894-8 

mardi 25 octobre 2011

Quand Mac Avoy peignait Gide


Le journal Sud-Ouest nous apprenait hier que, vingt ans après la mort du peintre Mac-Avoy, ses héritiers vendent une partie des œuvres en leur possession, peintures et dessins, afin de « soutenir sa cote ». Des œuvres qu'on peut voir et acheter via le site mac-avoy.com.


Dessin préparatoire au portrait d'André Gide, 
Mac Avoy, 1949 (source)



« C'est avec le portrait de William Somerset Maugham que j'ai pris conscience 
que le portrait est une somme, et qu'il ne peut guère exister avant l'age de 70 ans, 
c'est à dire avant que tous les signes soient inscrits sur le visage. 
C'est avec le Gide que j'ai pris conscience de ce réseau - géographie de rides, 
de larmes, d'extase, de désespoirs, - qu'il faut apprendre à lire 
et à décanter, comme à l'école, les fleuves, les rivières et les lacs. »
G. E. Mac Avoy


Edouard Mac Avoy naît en 1905 à Bordeaux dans une famille aux origines irlandaises et catholiques par son père et cévenoles et huguenotes par sa mère (en miroir la famille telle que Gide rêvait la sienne). Il est envoyé en Suisse pour ses études. Ses deux passions sont déjà le théâtre et la peinture. A 18 ans il entre dans l'atelier de Paul-Albert Laurens (ami d'enfance de Gide) à l'Académie Julian. Chez les Valloton, il rencontre Bonnard et Vuillard qui encouragent et suivent ses travaux. Il n'a que 19 ans lorsque l'Etat fait l'acquisition pour le Musée du Luxembourg d'une nature morte présentée au Salon d'automne.

Dès les années trente il se consacre beaucoup au portrait ; Edouard Herriot allant jusqu'à le comparer à Philippe de Champaigne. Mais c'est après la seconde guerre mondiale qu'il entame la série de toile débutée avec le portrait de Maugham et qui se prolonge jusqu'au portrait de Gide. Composition resserrée autour du sujet, fond, lignes et couleurs concentrés eux aussi dans une mise en scène en équilibre instable. En même temps naissent des portraits à la théâtralité plus baroque, jusqu'au retour aux couleurs vives et au symbolisme foisonnant des années 70.

 Portrait de Gide, Mac Avoy, 1948


On a des dessins et des esquisses peintes pour un portrait de Gide datés de 1948. Mais c'est en 1949 que Gide pose pour Mac Avoy. Un Gide en villégiature depuis le mois d'avril sur la Côte d'Azur auprès des Bussy et de Martin du Gard. Il a été victime d'une attaque en février et, à peine arrivé en pleine forme, donne à nouveau d'inquiétants signes de faiblesse. Nouvelle attaque ; il séjourne dans une clinique de Nice. Au moins de juin, Mac-Avoy découvre un Gide « chancelant » et note dans son journal :

« Cannes, 29 Juin 1949
Gide me convie à déjeuner demain, à la Colombe d'or à midi...
Sur la terrasse aux Colombes déserte, je l'aperçois. Cet homme chancelant un peu, d'incertitude plus que de vieillesse, et qui n'est ni hors, ni dans la maison, indécis sur le seuil, c'est André Gide.
Il porte une très étonnant vieux chapeau pointu couleur de mastic, une épaisse chemise rouge, d'un rouge grave, et un veston jeté sur les épaules, manches ballantes, qui glissent sans cesse et que Gide, tant bien que mal, sans cesse rétablit. Il erre, en marge. La gêne qu'il crée, n'est autre que la gêne qu'il éprouve. Le regard a comme un envers et un endroit : terne, voilé, tourné vers l'intérieur; sombre quand il scrute et appuie. Les épaules tombent. Le geste est retenu.
On pense à un violoniste qui joue un peu court et n'utilise jamais la longueur de l'archet.
Cette retenue n'est pas celle de la timidité mais la réticence du scrupule. »

Dessins d'André Gide, Mac Avoy (source)


Mac-Avoy prend des dessins préparatoires, avec le chapeau pointu, ou cet étonnant nu de Gide. Les séances de pose débutent en août dans la villa de Juan-les-Pins où Gide se repose. Mais son intérêt pour son portrait n'a pas faibli. C'est loin d'être la première fois qu'il pose et l'on sait combien il est chaque fois soucieux de son image, de l'image qu'il va laisser. Mac Avoy veut voir « le scrupuleux désir de laisser de lui une image exactement conforme à la vérité » dans les remarques souvent intrusives de Gide dans son travail. 



 Version alternative au Portrait d'André Gide
Mac Avoy, 1949 (source)


« Août 1949
« Je suis tout obédience » me dit Gide, lors de la première séance de pose.
« Mais si je peux émettre un souhait, je vous demanderai, cher Mac Avoy, je vous demanderai de manière pressante, de faire en sorte que je demeure irrésolu. C'est ce que j'ai d'indécis, qui est le meilleur de moi même... »
Les séances ont lieu à Juan les Pins où Gide habite une villa louée d'une laideur extraordinaire.
A Tourette-sur-Loup, où je remonte vers 17h il n'est pas rare que la demoiselle des Postes me hèle:
« Un message de Monsieur Gide ». J'ai conservé l'un d'eux : « André Gide fait dire à son portraitiste que la diagonale du bras droit, si nécessaire à l'expression d'une fatigue qu'hélas il ne peut plus dissimuler, est dans l'état actuel du projet, prolongé par l'oblique du dossier de la chaise. Cela ne rend-il pas cette diagonale ostentatoire ? et ne convient-il pas de briser ces deux directions ?... »
De tout autre que Gide eussé-je accepté une aussi directe intrusion dans mon travail ? De même, quand Gide me disait « cette ride, cher ami, que vous voyez ici dévaler de ma narine, dut apparaître sur mon visage aux environs de 1904. Celle-ci, plus tardive, date de 1909 ou 1910. Peut-être ce renseignement vous incitera-t-il à donner une prééminence légère de l'une sur l'autre. »
Cette minutie dans l'intérêt porté à sa propre personne, faut-il l'interpréter comme un complaisant égocentrisme ?
J'y vois plutôt le scrupuleux désir de laisser de lui une image exactement conforme à la vérité.
Aussi Gide m'a t-il gratifié du plus grand témoignage de satisfaction, quand, devant la version définitive de son portrait – après 4 autres qui témoignent de mon angoisse – il m'a dit : « Je l'habite, je le remplis entièrement. » »


Portrait d'André Gide (version définitive, Musée Georges Pompidou)
Mac Avoy, 1949 (source)




Gide sur son lit de mort, Mac Avoy, 1951

lundi 3 novembre 2008

Gide le poseur

Bien que d'un milieu bourgeois et fortuné, le petit André Gide n'a pas grandi au milieu d'oeuvres d'art. Le confort tout protestant de La Roque, des appartements parisiens ou même de la maison de l'oncle Gide à Uzès se devait d'être avant tout pratique et sobre. Pour la décoration des murs, le portrait austère de quelque ancêtre ou le plus souvent les travaux au crochet de Madame Gide mère suffisaient bien.

C'est en pénétrant chez le peintre Jean-Paul Laurens qu'il a la confirmation de ce piètre décor familial : "Ce jour-là, tout à coup, mes yeux s'ouvrirent, et je compris aussitôt combien l'ameublement de ma mère était laid". Dans l'atelier du peintre, "tout [lui] paraissait flatter les regards et l'esprit"*. Une révélation qu'il doit à son cousin Albert Démarest, élève de Laurens.

Nous sommes en 1888, Gide a dix-neuf ans, Albert en a vingt de plus. Albert personnifie pour Gide "l'art, le courage, la liberté"**. Jean-Paul Laurens incarne alors l'art le plus académique qui soit tout en osant des positions anticléricales et républicaines. Il ne faut pas croire cependant que Gide n'a aucune culture picturale :

"En attendant, ma mère, très soucieuse de sa culture et de la mienne, et pleine de considération pour la musique, la peinture, la poésie et en général tout ce qui la surplombait, faisait de son mieux pour éclairer mon goût, mon jugement, et les siens propres. Si nous allions voir une exposition de tableaux – et nous ne manquions aucune de celles que Le Temps voulait bien nous signaler – ce n’était jamais sans emporter le numéro du journal qui en parlait, ni sans relire sur place les appréciations du critique, par grand-peur d’admirer de travers, ou de n’admirer pas du tout."***

Toujours dans Si le grain ne meurt, on apprend aussi qu'encore plus jeune, Gide allait au musée du Luxembourg où il admirait davantage les nudités que les anecdotes historiques... La sculpture de Jean-Antoine-Marie Idrac  représentant "Mercure inventant le caducée" le met en émoi. "Je n'étais peut-être pas d'abord très sensible à la peinture – moins qu'à la sculpture – assurément mais animé par un tel désir, un tel besoin de compréhension, que mes sens bientôt s'affinèrent."****

Albert Démarest joue un rôle d'initiateur certain. Il sera aussi le premier à peindre André Gide, dans le rôle d'un violoniste. Le côté "poseur" qui a été si souvent reproché à Gide, et qu'il entretenait d'ailleurs par des exercices devant le miroir, trouve sa raison d'être. Le 8 mai 1911, dans le Journal, il est chez un certains R.B., peintre graveur qui veut faire son portrait : "C'est une manière de flatterie à quoi je me laisserai toujours prendre", confesse Gide.

Peu de temps après avoir pénétré l'atelier de Laurens, Gide obtient d'effectuer son premier voyage seul, rejoint de temps en temps tout de même par une mère inquiète. Ce n'est pas encore l'Afrique du Nord mais la Bretagne, où l'on peut situer l'autre choc esthétique important d'André Gide. Au Pouldu, il loge dans la même auberge que Gauguin, Séruzier et un autre qu'il pense être Filigier.

"[...] la rareté des meubles et l’absence de tentures laissaient remarquer d’autant mieux, rangé à terre, un assez grand nombre de toiles et de châssis de peintres, face au mur. Je ne fus pas plutôt seul que je courus à ces toiles ; l’une après l’autre je les retournai, les contemplai avec une satisfaction grandissante ; il me parut qu’il n’y avait que d’enfantins bariolages, mais aux tons si vifs, si particuliers, si joyeux que je ne songeais plus à repartir. Je souhaitai connaître ces artistes capables de ces amusantes folies."*****

Un peu plus tard dans le salon de Mallarmé, Gide retrouve Gauguin, rencontre Whistler. En 1890, il rencontre Jacques-Emile Blanche dans le salon de Bonnières. Blanche signera trois portraits célèbres de Gide dont celui "Au café Maure de l'exposition universelle de 1900" :



Il admire Maurice Denis à qui il demande d'illustrer Le Voyage d'Urien en 1892. En 1893, on le retrouve dans son Journal, en pleurs devant l'Homme au Gant du Titien, au Louvre. En 1895, lors du voyage en Italie raconté dans les Feuilles de Route, il approfondit sa connaissance de la peinture des maîtres italiens, affirme de nouveau son goût pour la sculpture.

A la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles, plus que jamais, littérature et peinture cheminent ensemble. En 1899 chez le poète Vielé-Griffin que Gide fait la connaissance du peintre Théo van Rysselberghe, et de son épouse Maria, la Petite Dame. En 1903, Théo peint "La lecture" qui met en scène autour d’Emile Verhaeren, le peintre Cross, Maurice Maeterlinck, André Gide et Francis Viélé-Griffin, le biologiste Henri Ghéon, le médecin Félix Le Dantec ainsi que critique d'art Félix Fénéon debout contre la cheminée :



Théo van Rysselberghe signe encore un portrait de Gide en 1907 (on lui doit aussi un buste en 1920) :
En 1912, Gide a rasé sa moustache, il pose encore pour Jacques-Emile Blanche :




En 1914, Paul-Albert Laurens, fils de Jean-Paul Laurens évoqué plus haut et camarade de classe de Gide à l'Ecole Alsacienne, réalise un portrait (gravure au vernis mou) pour l'édition originale limitée des caves du Vatican :





En 1919, le célèbre illustrateur Paul-Emile Bécat, spécialiste des dessins de littérature érotique dont ceux des Chansons de Bilitis de l'ami de jeunesse de Gide Pierre Louÿs, donne ce dessin :






Encore de Paul-Albert Laurens, le portrait grave de 1924 :



Lors du voyage en Angleterre avec Marc Allégret en 1918, Gide rencontre sa future traductrice, celle qui sera toujours amoureuse de lui : Dorothy Bussy. Née Stratchey, elle est l'épouse du peintre français Simon Bussy. Tous deux deviendront des amis proches de Gide et ce dernier écrira une préface au catalogue de l'exposition Bussy à la galerie Charpentier en 1948. Bussy fait plusieurs fois son portrait, dont celui-ci, de 1925 :






Et cet autre de 1939 :




André Gide sera aussi beaucoup photographié tout au long de sa vie, par Marc bien sûr, mais aussi par Berenice Abbott, Lady Ottoline Morell, ou Gisèle Freund. Mais pour achever ce tour d'horizon des peintres de Gide, je donne deux oeuvres plus tardives. Celle d'Edouard Mac Avoy tout d'abord, de 1949 :





Et celle-ci, posthume, du frère aîné du peintre Balthus, Pierre Klossowski, de 1954 :



_______________________________
* Si le grain ne meurt, Folio, p.234
** Ibid. p.227
*** Ibid. p.166
**** Ibid p. 233
***** Ibid pp. 243-244