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jeudi 17 janvier 2013

Quand Gide refusait de se taire (2/2)

Suite de l'extrait de l'essai de Herbert Lottman intitulé La Rive Gauche (Seuil, 1981) donné dans Le Nouvel Observateur du 29 août 1981. 



"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE

Dans ses Mémoires, Gustav Regler note qu'en Espagne Malraux lui révéla que Gide lui avait envoyé les épreuves de « Retour » pour avoir son opinion. Malraux répondit — tout au moins à Regler — qu'à son avis il eût mieux valu retarder la publication du livre jusqu'à la fin de la guerre d'Espagne. Gide déclara à Serge qu'Ehrenbourg avait manifestement lu le texte, alors même que l'imprimeur avait été prié de le garder secret ; à quoi Serge répliqua qu'Ehrenbourg était un agent secret soviétique, ou un collaborateur d'agents secrets. (Gide avait demandé à Magdeleine Paz de tenir secrète sa rencontre avec Serge, afin que nul ne pût l'accuser de subir l'influence de Serge. « Tâchez de ne pas être filé », avait recommandé Paz à Serge.)

Serge nota dans son Journal ses impressions de la visite : « Rue Vaneau, un appartement négligé, plein de livres dédicacés, d'objets d'art flottant dans une sorte d'abandon. Tentures et le reste, tout a vieilli, on vit là sans bien voir ce qu'on a, avec de l'attachement pour des souvenirs et des idées dont les choses ne sont plus que des signes ternis... » Serge vit en Gide « une silhouette point alourdie, brune et comme feutrée aussi, une sorte de cape sur l'épaule. Le teint basané, me semble-t-il, la chair vieillie mais lisse et soignée, des épaules larges ».

Pendant tout ce temps, Gide continuait à effectuer de petits changements dans son livre et, avant que Schiffrin ne vienne chercher les dernières épreuves pour les porter chez l'imprimeur, il ajouta une petite phrase à la fin du livre, exprimant l'espoir que l'aide soviétique à l'Espagne républicaine apporterait un changement dans le système soviétique. Lorsque la préface de Gide parut dans « Vendredi », Aragon téléphona pour dire : « Je suis attristé non tant de la réaction probable de nos ennemis que de celle de nos amis. »

Même le fidèle Herbart, qui partageait les sentiments de Gide sans être d'accord avec ses conclusions (il était membre du Parti communiste français), intervint alors. Gide se préparait à accompagner en Espagne une délégation de personnalités françaises, de droite comme de gauche, dans l'espoir de mettre un terme aux combats. Herbart suggéra que Gide aurait davantage d'influence en Espagne si son livre ne paraissait pas avant son voyage. Gide accepta finalement de retarder d'une semaine la publication. Mais la délégation ne quitta jamais Paris (3).

« Retour de l'U.R.S.S. » parut le 5 novembre 1936, dédié à Eugène Dabit (comme « reflets de ce que j'ai vécu et pensé près de lui, avec lui »). Dans l'avant-propos, que Chamson publia dans « Vendredi », Gide expliquait qu'il avait, trois ans auparavant, proclamé son admiration pour l'Union soviétique ; et que, en mars 1936 encore, la « Nouvelle Revue française » avait publié des pages où il disait de nouveau ses sympathies prosoviétiques tout en condamnant ceux qui critiquaient l'U.R.S.S. Mais à présent il devait reconnaître son erreur. Etait-ce lui qui avait changé, ou bien l'Union soviétique ? Dans un cas comme dans l'autre, l'homme lui paraissait plus important que l'Union soviétique elle-même; c'était pour le bien de cette nation qu'il la critiquait. Il déplorait que leurs ennemis communs dussent utiliser ses observations, mais il ne les aurait pas formulées s'il n'avait pensé que l'U.R.S.S. finirait par surmonter ses erreurs.

Le petit livre — soixante-treize pages seulement, si l'on excluait la préface et les annexes — s'ouvrait sur une brève vision des aspects idylliques de son voyage ; les maisons de repos, la chaleur de l'accueil, la beauté naturelle du pays.

Ensuite vient le choc, à la vue des longues files de gens attendant leur tour devant les magasins pour acheter de la marchandise de mauvaise qualité. Même le proverbe persan — qu'il citait en anglais — « Women for duty, boys for pleasure, melons for delight » (Les femmes pour le devoir, les garçons pour le plaisir, les melons pour l'extase) ne s'y justifiait pas, car le melon était mauvais. Il évoquait l'indolence des travailleurs et mettait en doute les statistiques officielles sur la vie dans les fermes collectives. Partout il n'avait trouvé que conformisme des comportements et vantardise. Mais il voyait bien les taudis et la population sous-alimentée derrière les modèles exhibés ; il découvrait une véritable classe sociale inférieure. Il lui semblait qu'en Union soviétique, c'était l'esprit révolutionnaire que l'on jugeait contrerévolutionnaire. Il ne pensait pas que nulle part ailleurs, même en Allemagne nazie, l'esprit fût moins libre. Il racontait comme ses propres déclarations publiques avaient été censurées, relatait les louanges supplémentaires à l'égard de Staline que son interprète avait absolument tenu à insérer dans son télégramme de salutations au dictateur soviétique. La loi personnelle de Staline, poursuivait-il, contredisait absolument les principes communistes. Il avait vu comment l'art était subordonné à l'Etat ; en passant, dans une note en bas de page, il attaquait la législation réprimant l'avortement et l'homosexualité. Il avouait qu'il n'avait pas su comment traiter la réalité soviétique. Ce texte fort bref était suivi du texte des discours qu'il avait prononcés en Union soviétique et d'observations particulières.

On procéda à huit réimpressions de l'ouvrage entre sa publication et septembre 1937, ce qui représentait une diffusion à cent quarante-six mille trois cents exemplaires. D'un jour à l'autre, ce fut une explosion dans la presse, la droite exprimant une joyeuse surprise (bien que, dans « l'Action française », Thierry Maulnier déplorât que la critique de la vie soviétique fût faite au nom d'un « niais égalitarisme... un individualisme anarchisant... »). Le moment venu, Gide allait désavouer l'acclamation que lui prodiguèrent les  conservateurs ; il le fit dans une déclaration intitulée « Il va de soi » et publiée dans « Vendredi », dont les rédacteurs, soulagés, proclamèrent leur « grande joie » à la publier. Trotski félicita Gide pour son honnêteté intellectuelle, le comparant à Malraux, qu'il jugeait « organiquement incapable d'indépendance morale ». Malraux insistait pour qu'on oubliât tout au nom de l'Espagne. « L'intérêt pour la révolution espagnole, cependant, déclara Trotski, n'empêche pas Staline d'exterminer des dizaines de vieux révolutionnaires.»

Bien entendu, la « Pravda » à Moscou et « l'Humanité » à Paris dénoncèrent vigoureusement Gide. Romain Rolland écrivit une lettre à des étrangers qui travaillaient aux Forges Staline, à Magnitogorsk, et que « l'Humanité » publia : « Ce mauvais livre est, d'ailleurs, un livre médiocre », et ainsi de suite.

Et Gide devint ainsi une non-personne. Son nom disparut des publications contrôlées par les communistes et des comités de leurs organisations. On engagea des polémistes pour le vilipender dans les réunions des maisons de la culture, dans les colonnes des organes du Parti et dans divers journaux. Un groupe des Amis de l'Union soviétique l'attaqua et l'invita à répondre — mais lors d'une réunion limitée à la direction de l'organisation, afin que Gide ne pût contaminer la base ; Gide refusa. Aragon demanda à Louis Guilloux, rédacteur littéraire de « Ce soir », de répondre au livre de Gide. Guilloux répondit qu'il ne le pouvait pas, car il était allé en U.R.S.S. sur l'invitation de Gide, et que de toute façon il avait peu de chose à raconter. En lui-même, Guilloux faisait certaines réserves quant à l'attitude de Gide, estimant que son ami aurait dû quitter l'Union soviétique dès qu'il avait eu conscience de la désapprouver. « Pourquoi a-t-il accepté les cadeaux jusqu'à la fin ?» Et puis ce télégramme de louanges adressé à Staline... Jugeant Herbart et Last antistaliniens, Guilloux se demandait même (dans son Journal) si le revirement d'opinion de Gide n'avait pas été prémédité.

Mais Guilloux tint bon. Jean-Richard Bloch, codirecteur avec Aragon de « Ce soir », tenta également de lui faire désavouer Gide. Guilloux confia à son journal que, si Bloch insistait encore, il lui répondrait qu'il ne le ferait pas, précisément parce que Bloch et Aragon souhaitaient tant le lui voir faire. Quelques jours plus tard, il fut licencié ; et Paul Nizan le remplaça. Les conséquences pour Gide étaient prévisibles. Guéhenno le trouva soudain seul. « Cette chaleur des foules dont il s'était senti pendant quelques années environné, cet amour commandé peut-être, mais enfin cet amour qui l'avait un instant porté, il sentait que, sur un ordre encore, il se retirait de lui. » Ce qui blessait Gide, nota Guéhenno dans son Journal, c'était « le silence de ses amis d'hier, la consigne de silence qu'ils observaient ». Guéhenno s'entendit dire par un communiste : « Nous allons laisser Gide mariner un peu. »

Gide confia à Victor Serge que, dès le Congrès international des écrivains, en juin 1935, et en particulier quand il avait eu connaissance de l'affaire Serge, il avait compris que les communistes le trompaient. Serge nota dans son propre Journal que les deux grands actes de courage de Gide avaient consisté dans sa justification de l'homosexualité dans « Corydon » et sa rupture avec l'Union soviétique. Il savait aussi combien Gide avait apprécié le contact avec la foule pendant sa phase communiste. Apercevant Gide sur l'autre trottoir, un jour, Jean Cassou traversa pour le saluer. « Vous osez me serrer la main, quand tout le monde m'attaque ? », s'étonna Gide. Et Cassou, qui se préoccupait uniquement de l'Espagne et voyait dans l'Union soviétique l'unique pays qui aidait l'Espagne, répondit : « Si j'ai le moindre reproche à vous faire, c'est que vous vous êtes préféré », entendant par là que Gide se souciait davantage de sa propre conscience que de leur cause. Gide sourit, ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Lors d'un voyage en Espagne lié au projet d'une délégation pour la paix, Pierre Herbart avait emporté un jeu d'épreuves de « Retour de l'U.R.S.S. ». Il les fit lire à Malraux et à Regler, mais aussi à l'agent de propagande soviétique Koltsov. Pendant ce temps, le livre apparaissait à la vitrine des librairies parisiennes : le scandale avait déjà commencé. Et en Espagne, où des déviationnistes qui en avaient bien moins dit ou fait que Gide étaient arrêtés et sommairement exécutés par des agents soviétiques ou des Espagnols commandés par des officiers soviétiques, Herbart se sentit en danger. Il parvint à voir Malraux discrètement, puis à regagner la France. Plus tard, quand Last revint en France, il dut voir Gide en secret, car il se sentait surveillé par ses camarades communistes, pour qui le seul fait de fréquenter Gide constituait un crime (4).

Nulle part la controverse relative au livre de Gide ne fut plus farouche que sur le champ de bataille de « Vendredi », qui représentait un terrain d'entente entre les communistes et leurs amis du Front populaire. De même que le gouvernement de Front populaire s'était formé sans aucun ministre communiste mais bénéficiait du vote communiste à la Chambre des députés, « Vendredi » avait été conçu sans le Parti mais n'aurait pas pu exister sans le soutien de la base (et de la direction) communiste. L'avant-propos de Gide occupait les trois colonnes du milieu de la première page du «Vendredi » du 6 novembre 1936. Le 20 novembre, « Vendredi » publia une lettre de Pierre Herbart se dissociant de certaines déclarations de Gide. Et puis, pendant deux mois complets au cours desquels le petit livre reçut des louanges et des malédictions partout ailleurs, « Vendredi » observa un silence absolu. Pourtant, la publication dans «Vendredi » du texte de Gide avait mis les communistes en rage. Les abonnements et les ventes en kiosques accusèrent une chute alarmante. Si la bataille dont Gide était l'objet n'apparaissait guère dans les pages du journal, elle provoquait des tempêtes dans les bureaux rédactionnels (Paul Nizan et André Wurmser conduisant l'assaut) et la consternation dans les bureaux administratifs. Chamson commençait à se rendre compte qu'en publiant la préface de Gide il avait signé l'arrêt de mort du journal. En publiant d'abord le texte de Gide, ensuite des interventions de ses détracteurs, « Vendredi » avait perdu le soutien d'un camp puis de l'autre, au lieu de les cumuler.

La bataille faisait toujours rage. Car Herbart et Last avaient écrit des articles définissant leur position, qui n'était ni vraiment celle de Gide ni vraiment celle de communistes orthodoxes. Gide en personne porta leurs manuscrits à « Vendredi ». Le jour même, les trois directeurs de « Vendredi », Chamson, Guéhenno et Andrée Viollis, se rendirent chez Gide ; ils lui expliquèrent qu'ils souhaitaient voir leur journal demeurer l'organe du Front populaire ; que les articles d'Herbart et de Last irriteraient non seulement les communistes mais aussi la plupart des membres de l'équipe du journal. On s'entendit sur un compromis : dans un numéro, Gide lancerait un appel à l'aide en faveur de l'Espagne et, en passant, dirait quelque chose de bienveillant à l'égard de l'Union soviétique. Ce devait être le « Il va de soi » du 22 janvier 1937. Et l'article d'Herbart — légèrement mais significativement modifié — paraîtrait la semaine suivante. Quant à la contribution de Jef Last, combattant hollandais de la cause républicaine espagnole et compagnon de Gide, elle ne serait pas publiée du tout. Le moment venu, l'article d'Herbart fut publié sur une page bien clairement divisée en deux : d'un côté, Herbart défendait le livre de son ami et affirmait qu'il était de l'intérêt de la révolution de réfléchir au problème que soulevait Gide ; de l'autre, Nizan démolissait poliment mais fermement « Retour » ; il jugeait Gide contaminé par la notion trotskiste de révolution permanente. Herbart publia ensuite son propre compte rendu de ses expériences soviétiques, « En U.R.S.S. 1936 », pages où il se révélait plus proche encore de son ami (5).

Il y eut un dernier round — ou bien deux ? Lorsque parurent dans « Vendredi » les articles d'Herbart et Nizan, Gide préparait déjà sa propre suite à « Retour ». Il appela ce second opuscule « Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S. ». A sa publication, en juillet 1937, « Vendredi » garda de nouveau le silence, et Gide y vit un geste d'amitié, confia-t-il à la « petite dame » car, si le journal avait réagi, c'eût été de façon hostile. Gide présentait le nouveau livre comme sa réponse à ceux qui avaient critiqué son premier livre en toute bonne foi. Nizan lui avait reproché de voir l'U.R.S.S. comme un pays qui ne changeait plus ; bien au contraire, Gide estimait qu'il changeait d'un mois sur l'autre, et pour le pire. Il traçait un parallèle entre les attaques lancées contre « Retour » et les réactions exprimées à ses livres précédents concernant les territoires coloniaux de la France ; ceux qui visitaient l'Union soviétique avec un guide, disait-il, ressemblaient aux voyageurs « accompagnés » de l'Afrique-Equatoriale française. Il avouait n'avoir lu Trotski et Serge qu'après avoir terminé la rédaction de son « Retour de l'U.R.S.S. ». Il confirmait qu'Eugène Dabit avait partagé sa déception concernant l'Union soviétique — ce que les partisans du régime soviétique avaient contesté. Un appendice aux « Retouches » contenait des précisions nouvelles sur les insuffisances économiques et sociales du régime. Il reconnaissait en effet avoir délibérément atténué les coups dans le premier livre.

Et Gide aggrava encore son crime. Il se joignit à Georges Duhamel, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Paul Rivet pour adresser un appel télégraphique au gouvernement républicain de l'Espagne, demandant que les prisonniers politiques aient droit à de vrais procès. En vérité, ces prisonniers politiques étaient des militants révolutionnaires de gauche, d'inspiration anarchiste ou trotskiste, que les républicains liquidaient — nous l'avons déjà dit — sur l'ordre de leurs conseillers soviétiques, au nom de l'orthodoxie communiste. Dans les « Izvestia », Ilya Ehrenbourg publia une violente attaque contre ceux qui défendaient « les fascistes et les provocateurs du P.O.U.M. » (mouvement communiste dissident). Très précisément, sa cible était « le nouvel allié des Marocains et des Chemises noires », le « méchant vieillard », le « pleureur de Moscou ».

Gide demanda de pouvoir répondre dans « Vendredi » à l'attaque personnelle d'Ehrenbourg. La direction refusa. Gide donna son texte à la revue indépendante de gauche « la Flèche », que dirigeait Gaston Bergery — politicien non conformiste qui termina ensuite sa carrière comme ambassadeur du gouvernement de Vichy. Gide écrivait dans sa réponse que, si lui et ses camarades écrivains avaient demandé au gouvernement espagnol d'accorder un jugement véritable et juste aux dissidents, c'était parce qu'ils continuaient à respecter le gouvernement. Ils n'auraient pas adressé une pareille requête à Franco. « Vendredi » entra tout de même dans l'arène. Dans une lettre ouverte à Gide, publiée dans le numéro du 17 décembre 1937, Jean Guéhenno accusa Gide de ne voir la politique qu'en relation avec sa propre personne ; à « Vendredi », poursuivait-il, la révolution venait en premier. Ils avaient refusé de publier la réponse de Gide au nom de la responsabilité et du Front populaire. En faisant leur journal, expliquait-il, ils n'écrivaient pas leur biographie mais servaient une cause.

Cette fois, Gide répondit à Guéhenno, et « Vendredi » ne put refuser de publier son texte. « Dans sa lettre un peu longue mais si révélatrice, commençait Gide, Guéhenno parle beaucoup trop de sa personne et de la mienne ; et trouve le moyen, en quatre colonnes, de ne parler pas du tout de ce dont il s'agit. » (6).

HERBERT LOTTMAN


(3) Entretien avec M. et Mme André Chamson. André Gide, « Journal (1889-1939) », Paris, 1948 ; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ; Lucie Mazauric, « Vive le Front populaire ! », Paris, 1976 ; Gustav Regler, « le Glaive et le Fourreau », Paris, 1960 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978, et « Pages de Journal », « les Temps modernes », Paris, juin 1949.
(4) Entretien avec Jean Cassou. André Gide, « Retour de l'U.R.S.S. », Paris, 1936 ; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ; Louis Guilloux, « Carnets (1921-1944) », Paris, 1978 ; Fred Kupferman, « Au pays des soviets : le voyage français en Union soviétique (1917-1939) », Paris, 1979 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945), « Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975 ; André Wurmser, « Fidèlement vôtre », Paris 1979 ; Victor Serge,
« Pages de Journal », « les Temps modernes », Paris, juin 1949. Dossiers Gide (coupures de presse), bibliothèque Jacques Doucet, Paris.
(5) Entretien avec M. et Mme André Chamson. Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974. « Vendredi », Paris, 1936-1937. Dossiers Gide (coupures de presse), bibliothèque Jacques Doucet, Paris.
(6) André Gide, « Littérature engagée », Paris, 1950; André Gide, « Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S. », Paris, 1937; Jean Guéhenno, « Journal d'une "révolution" (1937-1938) », Paris, 1939 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1937-1945), « Cahiers André Gide 6 », Paris, 1975."

mercredi 16 janvier 2013

Quand Gide refusait de se taire (1/2)


Poursuivons l'exhumation de documents autour de l’engagement de Gide pour la révolution communiste jusqu'à son Retour de l'U.R.S.S. Ce sont justement les conditions de la publication de ce livre qui faisaient l'objet d'un article du Nouvel Observateur du 29 août 1981 signé Herbert Lottman, à l'occasion de la parution de son étude sur La Rive Gauche (Seuil, 1981).


Quand Gide refusait de se taire, de Herbert Lottman
Le Nouvel Observateur, n°877, 29 août 1981
avec un dessin de Wiaz, alias Pierre Wiazemsky



"QUAND GIDE REFUSAIT DE SE TAIRE


Du jour où André Gide se déclara communiste de cœur, admirateur et défenseur volontaire de la patrie des travailleurs, il se donna tout entier à la cause de l'Union soviétique, ne refusant aucune pétition, aucune réunion, aucun mouvement. Né en 1869, Gide était le plus souvent l'aîné, que ce soit sur les tribunes ou dans les comités de patronage. Ses livres, son influence représentaient dans les milieux intellectuels un attrait autrement fort que les œuvres de célébrités pâlissantes telles que Romain Rolland ou Henri Barbusse. Gide était de nature délicate, et son aversion pour les courants d'air donnait lieu à de nombreuses anecdotes, lui valait des cadeaux — robes de chambre et bonnets. Les communistes étaient fort satisfaits de compter Gide parmi les leurs ; par l'intermédiaire de Paul Vaillant-Couturier et d'Ilya Ehrenbourg, ils maintenaient une liaison permanente avec lui, ainsi que, de manière plus indirecte, par le biais de tout un réseau de compagnons de route.

C'était la décennie des pèlerinages en Union soviétique : Gide figurait alors le visiteur le plus convoité. Depuis des années, il envisageait ce voyage : en 1933, par exemple, il avait tenté d'inciter son ami Roger Martin du Gard à l'y accompagner, mais Martin du Gard demeurait évasif, et se révéla finalement inébranlable. Gide lui-même trouvait de bonnes raisons pour retarder son projet, l'annuler : ses rhumes, et les courants d'air de Moscou, et puis aussi, comme il s'en ouvrit à sa confidente, la crainte d'avoir à prononcer des discours et de se laisser entraîner à en dire plus qu'il n'aurait voulu ; la traduction en russe et puis encore en français ne ferait que rendre les choses pires encore, « et tout l'effort que je fais pour maintenir dans le communisme mon point de vue personnel sera perdu ». Cela se passait en octobre 1935. Ilya Ehrenbourg fit observer à André Malraux que la santé n'était pas tout, et que Gide avait contracté des devoirs envers le Parti, et aussi la situation politique : on considérait à l'époque comme vital de consolider le rapprochement franco-soviétique de mai 1935. Gide se demandait dans quelle mesure Ehrenbourg trouvait son intérêt personnel à l'amener à Moscou. Puis l'ami de Gide, Pierre Herbart, qui allait devenir le mari d'Elisabeth, fille de la « petite dame », Maria van Rysselberghe, et mère de la fille de Gide, partit travailler à Moscou comme rédacteur de « Littérature internationale ». Elisabeth l'y rejoignit au début de 1936.

Gide prit sa décision en mai de la même année. Il eut d'abord un nouvel entretien avec Malraux, puis avec Ehrenbourg, sur ce qu'il pourrait dire en U.R.S.S. et sur la manière dont seraient transmises ses paroles. Il souhaitait parler du sort réservé aux homosexuels soviétiques : l'écouterait-on ? Il pouvait tout au moins choisir ses compagnons de voyage. L'un d'eux était Jacques Schiffrin, qui suivait ses livres chez Gallimard et dirigeait la collection de « la Pléiade » ; Schiffrin était intelligent et ouvert, homme de gauche sans être communiste, et présentant cet atout irremplaçable : il parlait le russe comme le français. Né en 1894 à Bakou, sur la mer Caspienne, Schiffrin avait été étudiant en Suisse pendant la Révolution russe. Etabli en France, il avait fondé la collection de « la Pléiade » et en était resté directeur lors de la fusion avec Gallimard. Gide invita également Eugène Dabit, Louis Guilloux et l'écrivain hollandais Jef Last, alors âgé de trente-huit ans, que la confidente de Gide décrivait ainsi « Marin hollandais, écrivain, emballant, savoureux,
ironique, à travers un français impossible » ; il allait participer à la guerre d'Espagne, puis à la résistance hollandaise pendant la Seconde Guerre mondiale.

Aragon annonça à Moscou que Gide se mettait enfin en route, avec Schiffrin pour interprète. Un télégramme arriva : Herbart revenait à Paris cette nuit même et souhaitait s'entretenir avec Gide en privé ; écrire était impossible. Car les hôtes soviétiques s'inquiétaient d'apprendre que Schiffrin servirait d'interprète à Gide : cela semblait un acte de méfiance de la part de Gide. Herbart avait tenté d'apaiser les Soviétiques en faisant observer que Schiffrin était juste un ami. Gide appela Aragon pour lui dire qu'il trouvait toute l'affaire stupide : refuser Schiffrin quand tout le monde savait qu'il allait partir aurait un effet déplorable. De toute façon, Schiffrin et ses autres compagnons de voyage devaient arriver une semaine après Gide, et aucun d'eux n'accompagnerait Gide dans les réceptions officielles. Aragon répondit qu'il allait tenter de résoudre le problème. La « petite dame » observa qu'Herbart se montrait évasif, réticent pour parler de ses expériences à Moscou. On l'entendit commenter l'absence de liberté des artistes et des écrivains -là-bas : « Il faut utiliser Moscou comme une expérience, non comme un exemple. »

Herbart révéla également que l'Union soviétique avait imprimé trois cent mille cartes postales avec le portrait de Gide. « Mais tout le monde va me reconnaître, alors ! », s'exclama Gide, éperdu. « Littérature internationale » publia un épais numéro essentiellement consacré à Gide, l'université de Moscou présenta une exposition consacrée à sa vie et à son œuvre.

Comme Gide se préparait à partir, la nouvelle lui parvint que la santé de Gorki devenait plus alarmante encore : le vieil écrivain était moribond. Si c'est uniquement pour assister à ses funérailles, s'inquiétait Gide, mieux vaut ne pas y aller du tout. Ehrenbourg lui annonça que Gorki allait mieux. Gide et Herbart s'envolèrent donc le 16 juin 1936, de l'aéroport du Bourget, à bord d'un appareil allemand. Ils devaient faire escale à Berlin. Schiffrin, Dabit, Guilloux et Last s'embarquèrent sur un paquebot à destination de Leningrad.

Gide arriva à Moscou dans les meilleures dispositions, son Journal en fait foi. S'il avait naguère cru que l'homme devait commencer par se changer lui-même, il était désormais (octobre 1935) convaincu que les conditions sociales devraient changer avant l'homme. Les attaques perfides dont l'Union soviétique était l'objet l'avaient amené à choisir de défendre ce pays ; il lui semblait que les détracteurs commenceraient à soutenir l'Union soviétique dès que lui-même cesserait de le faire. Il espérait pouvoir mobiliser toute son attention sur les objectifs ultimes de la Révolution soviétique, afin de ne pas être amené à se détourner de l'U.R.S.S.

Il avait certainement été secoué par l'ampleur croissante des critiques justifiées à l'égard du système soviétique. Peu de temps avant son départ, Victor Serge — dont Gide avait facilité la libération un an auparavant — publia dans « Esprit » une lettre ouverte à Gide. Comment lutter contre le fascisme, demandait Serge, si nous avons nos propres camps de concentration ? « Laissez-moi vous dire que l'on ne peut servir la classe ouvrière et l'U.R.S.S. qu'en toute lucidité. » Herbart confirmait en privé la vérité de tout ce qu'affirmait Victor Serge, mais jugeait inadmissible qu'on pût écrire publiquement de telles choses. Gide en convenait. « Ah que je voudrais pouvoir dire là-bas, à Staline, tout ce que je pense là-dessus ! »

Envisageait-il de parler à Staline de la répression soviétique à l'encontre de l'homosexualité ? Ehrenbourg l'affirme dans ses Mémoires, mais Ehrenbourg écrivait alors dans l'intention d'attaquer Gide. L'argument selon lequel Gide s'était laissé influencer par les mauvais traitements infligés à ses « frères » allait servir à discréditer son témoignage (1). Gide arriva trop tard. Il rendit hommage à Gorki sur son lit de mort et, ce soir-là, assista à une représentation de « la Mère » avant que le public eût connaissance du décès de l'auteur un acteur s'avança sur le devant de la scène et l'annonça. Le lendemain, Gide se tint aux côtés du cercueil avec Herbart et Aragon (qui passait un long été en Union soviétique). Le 20 juin, Gide prononça un discours d'éloge à Gorki sur la place Rouge, puis se joignit aux écrivains soviétiques dans la procession funèbre. « Le sort de la culture est lié dans nos esprits au destin même dé l'U.R.S.S., affirma-t-il dans son allocution. Nous la défendrons. » Mais il ne put se retenir d'aborder le thème qui lui tenait tant à cœur : l'individualité à laquelle avait droit l'être créatif et dont il ne pouvait se passer. « J'ai souvent écrit que c'est en étant le plus particulier qu'un écrivain atteint l'intérêt le plus général, parce que c'est en se montrant le plus personnel qu'il se révèle, par là même, le plus humain. » Il fit également cette remarque : « Aucun écrivain russe n'a été plus russe que Maxime Gorki. » Il déclara enfin que, si les écrivains avaient toujours écrit en opposition avec leurs gouvernements, pour la première fois, en Union soviétique, l'écrivain n'avait plus besoin de s'opposer.

Partout où il allait, on le traitait avec déférence. Quand il visita l'exposition Gide, à l'université
de Moscou, il s'adressa aux étudiants rassemblés. A Leningrad, où il était allé accueillir Schiffrin.et les autres membres de son groupe d'amis venus par bateau, on lui demanda également de prendre la parole ; mais, là, il fit connaissance avec la lourde poigne de la censure : il fut prié d'ajouter le mot « glorieux » avant « l'avenir de l'U.R.S.S. » et de supprimer « grand » devant « monarque ». Tandis que le groupe visitait le port de Sébastopol, en Crimée, Eugène Dabit tomba malade, apparemment atteint du typhus. Les autres regagnèrent Moscou, et Dabit mourut seul à Sébastopol le 21 août, à l'âge de trente-huit ans. La dernière notation dans son Journal intime était un cri de prémonition, car il voyait venir une nouvelle guerre mondiale. « Nous sommes traqués, nous sommes perdus. La vie, dans ce monde, devient impensable. » De retour à Paris, Gide écrivit pour « Vendredi » un bref compte rendu de la mort de Dabit. La presse soviétique n'avait pas publié la nouvelle, afin que la famille de Dabit ne l'apprît pas ainsi. Gide rendit visite aux parents et à la veuve de son ami au vieil hôtel du Nord. Le lendemain, il appela Clara Malraux pour l'emmener au cimetière du Père-Lachaise, où avait lieu l'enterrement, et où Vaillant-Couturier et Aragon prononcèrent des discourssoulignant les sympathies de Dabit pour le communisme. Aragon évoqua même la satisfaction morale qu'avait retirée Dabit de son voyage en Union soviétique. « Hélas ! », fut le commentaire
de Gide dans son Journal.

Bien qu'il émît ici et là quelques allusions, Gide n'avait pas encore révélé les réactions qui avaient été les siennes au paradis des travailleurs. « Un immense, un effroyable désarroi », confia-t-il à son Journal. Schiffrin vint déjeuner rue Vaneau ; « violent et précis comme quelqu'un qui ne regarde que le point dont il parle », nota leur hôtesse, Maria van Rysselberghe. Gide paraissait moins assuré. Elle essayait de comprendre ces deux hommes : était-ce le communisme, la Russie, ou Staline, qui les préoccupait ainsi ? « Hélas ! lui répondit Gide, tout cela est, aux yeux de tous, si bien confondu qu'il n'y a plus moyen de parler clair ; la notion du parti est terrible et supprime toutes nuances. » « C'est-à-dire toute humanité », renchérit Schiffrin.. « Être exploité par l'homme ou par l'État, ça finit par revenir au même. » (2).

Gide avait pour habitude d'écrire sur tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il voyait et tout ce à quoi il pensait. Il avait écrit sur son « Voyage au Congo », puis sur « le Retour du Tchad » dans les années vingt. Habituellement, il publiait des extraits de son Journal peu de temps après les événements qui s'y trouvaient écrits. Il existait également une tradition de livres sur les voyages en Union soviétique : dès 1936, on aurait pu couvrir une étagère entière de tels récits. Gide entreprit d'écrire son « Retour de l'U.R.S.S. » presque aussitôt après les funérailles de Dabit, et il termina son premier jet en quelques jours. Dans des entretiens privés, il exprimait clairement que la sévérité soviétique à l'égard des homosexuels n'était pas la seule chose qu'il reprochait au régime. Il éprouvait une certaine satisfaction à n'avoir pas vu Staline, et à ne lui avoir pas même écrit au sujet de la législation répressive que subissaient les homosexuels ; car il y avait maintenant tant d'autres choses à dire sur le régime soviétique. Ses hôtes soviétiques avaient, bien sûr, fait l'impossible pour satisfaire ses besoins. Gide raconta par la suite à Roger Stéphane qu'ils avaient rempli une piscine de beaux jeunes gens, dont il avait découvert qu'ils étaient tous des soldats de l'armée Rouge. (Après la retentissante publication du livre de Gide, les Soviétiques révélèrent que l'écrivain avait eu, au cours de son voyage, une aventure homosexuelle. Gide, apparemment, n'avait pas compris que la rencontre était manigancée.)

La confidente de Gide décrit la soirée — 23 septembre 1936 — où Gide lut à Jacques Schiffrin et à Louis Guilloux le premier jet de « Retour de l'U.R.S.S. ». Sans doute l'avait-il déjà lu à Last, car ce dernier avait séjourné dans l'appartement de la rue Vaneau avant de partir pour l'Espagne. Ses amis jugèrent le rapport de Gide dur mais clair. Ils étaient consternés par l'effet global. « Ce petit livre fera l'effet d'une bombe qui éclate », observa Maria van Rysselberghe. « II faut beaucoup de courage pour publier un pareil livre », commenta Guilloux. Dans son propre Journal, il se montre cependant moins compréhensif à l'égard de Gide : « Je commence à croire, écrivit-il alors, qu'il n'est venu en U.R.S.S. que pour y chercher l'autorité dont il avait besoin pour dire ce qu'il dit aujourd'hui. » Gide envisagea de donner son texte à « Vendredi » ; mais les rédacteurs de cette revue accepteraient-ils son verdict ? Et puis, de toute façon, il préférait assumer l'entière responsabilité de ses opinions. Il partit dans le sud de la France pour montrer son brouillon à Herbart, qui lui proposa d'utiles suggestions pour le texte définitif. Le 21 octobre, le manuscrit se trouvait entre les mains de l'imprimeur.

Gide voulait garder la surprise de ses conclusions jusqu'au jour de la publication. Mais il pensait aussi qu'il valait mieux avertir ses amis. Il commença par les communistes, comme Paul Nizan. Dans « le Figaro » du 24 octobre, un article de potins rapportait la « rumeur » suivant laquelle Gide serait revenu d'Union soviétique déçu et perturbé, refusant d'écrire sur ce voyage dans la presse de gauche. II préparait un petit livre pour la mi-novembre, et il en résulterait sans doute un certain étonnement. Finalement, il se rendit à Versailles pour s'entretenir avec André Chamson et lui demander si «Vendredi » publierait ses impressions. Comment Chamson aurait-il pu refuser ?

L'une des anecdotes qu'il relata à ses amis — Chamson et Guéhenno allaient tous deux s'en souvenir et la noter — était la manière dont, au cours de ses voyages à travers l'Union soviétique, il avait été accueilli dans les gares par des banderoles de bienvenue, alors que — il le comprit ensuite — les banderoles avaient voyagé avec lui par le même train.

A présent, les pressions commencèrent à se faire sentir. Le 26 octobre, Ehrenbourg passa rue Vaneau. A la surprise .de Gide, il semblait fort bien connaître le contenu du livre avant même sa publication. Ehrenbourg déclara à Gide qu'il approuvait son point de vue et qu'il aurait même pu en dire bien davantage ! Mais était-ce bien le moment, avec cette guerre d'Espagne qui faisait rage et l'Union soviétique qui faisait tout ce qu'elle pouvait pour aider la cause républicaine ? Gide ne devrait-il pas lui-même se rendre en Espagne ? L'idée plut à Gide, car elle suggérait un moyen de prouver qu'il ne rompait pas avec les communistes. Il essayait, après tout, de maintenir un équilibre.

Il écoutait avec une apparente sympathie les communistes lui dire qu'il avait mal choisi son moment; il recevait des télégrammes du front de la guerre espagnole l'avertissant que son livre porterait « un coup mortel » à leur cause. Son ami Jef Last lui télégraphia alors d'Espagne pour le prier d'au moins retarder la publication de « Retour de l'U.R.S.S. » jusqu'à ce qu'ils pussent en parler à Madrid. Aragon téléphona pour annoncer qu'il arrivait d'Espagne avec un message de Last : ce dernier avait donné à Gide une lettre d'approbation qui devait être publiée à la fin du livre, et il fallait à présent supprimer la lettre. Manifestement, Last avait été identifié comme le point faible de Gide. Malraux revint d'Espagne et téléphona à Gide pour lui proposer de dîner avec lui. Gide redoutait qu'il ne s'agisse encore d'une nouvelle tentative de pression. Mais Malraux demeurait lui-même un être indépendant. « On vous embête beaucoup, n'est-ce pas ? Ne vous laissez donc pas faire. » Cependant, quand Gide rencontra Victor Serge, ce dernier posa la question : que choisirait Malraux s'il lui fallait se prononcer pour ou contre Gide ?


(1) Ilia Ehrenbourg, « La nuit tombe », Paris, 1966 André Gide, « Journal (1889-1939 », Paris, 1948 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire (1901-1941) », Paris, 1978.
(2) Eugène Dabit, « Journal intime (1928-1936) », Paris, 1939 ; André Gide, « Journal (1889-1939) », Paris, 1948 André Gide, « Littérature engagée », Paris, 1950 ; Maria van Rysselberghe, « les Cahiers de la petite dame » (1929-1937), « Cahiers André Gide 5 », Paris, 1974 ; « Vendredi », Paris, 23 août 1936."