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dimanche 4 juillet 2010

Journal d'un inconnu, de Cocteau

"L'âge nous apporte une santé robuste qui ne s'inquiète plus des invasions. Si des forces étrangères nous envahissent, nous savons reculer et creuser un vide qu'elles comblent sans contaminer les nôtres. Nous ne craignons plus d'admirer des œuvres contradictoires. Nous ne cherchons plus à triompher d'elles. Elles deviennent nos hôtes. Nous les recevons royalement.
*
Gide obéissait au mécanisme de la jeunesse. Il s'y empêtra jusqu'à la fin. Je ne parlerais pas de lui dans ce chapitre s'il n'en éclairait le sens par l'usage qu'il faisait de méthodes, inconscientes chez les jeunes, et chez lui parfaitement conscientes. Son désir de jeunesse le mêlait à des intrigues où il oubliait son âge. Il se conduisait alors avec une légèreté qu'il lui fallait légitimer dans la suite. Il me fournira donc, en marge, un troisième exemple, d'autant plus frappant que les défenses y sont sournoises, les armes courbes.
Dans ce chapitre, où je cherche à excuser mes agresseurs, il m'importe d'élargir le cadre, de découvrir des excuses à Gide lorsqu'il m'attaque dans son journal, et quel fut l'apport des jeunes véhicules qui circulaient entre nous.
*
Je venais, en 1916, de publier le Coq et l'Arlequin*. Gide en prit ombrage. Il craignait que les jeunes se détournassent de son programme et de perdre des électeurs. Il m'appela comme un élève en faute chez le maître d'école, et me lut une lettre ouverte qu'il me destinait.
On m'adresse pas mal de lettres ouvertes. Dans celle de Gide, je figurais en écureuil, et Gide en ours au pied de l'arbre. Je sautais des marches et de branche en branche. Bref, je recevais une semonce et je devais la recevoir en public. Je lui déclarai qu'à cette lettre ouverte je comptais répondre. Il renifla, opina du bonnet, me dit que rien n'était plus riche, ni plus instructif que ces échanges.
On se doute que Jacques Rivière refusa de publier ma réponse dans la N. R. F. où Gide avait publié sa lettre. Elle était assez rude, je l'avoue. J'y constatais que la maison de Gide, villa Montmorency, ne regardait pas en face, que ses fenêtres donnaient toutes de l'autre côté.
Gide avait déjà reçu une douche de ce genre. Elle venait d'Arthur Cravan** dont il tira Lafcadio***. Cravan était un colosse mou. Il me visitait, s'étendait, s'étalait, les pieds plus hauts que la tête. Il m'avait confié les pages où il raconte une visite de Gide dans sa mansarde, visite fort analogue à celle de Julius de Baraglioul.
Mais de ces pages et de cette visite, Gide, selon sa coutume, a tiré profit. Il n'avait aucun profit à tirer de ma réponse, sauf d'y répondre, à quoi il ne manqua point. Il chérissait notes et notules, réponses aux réponses. Il répondit à la mienne dans les Ecrits Nouveaux qui l'avaient publiée.
Avouerai-je ne l'avoir pas lue? Je tenais à me mettre en garde contre un réflexe, contre une cascade effrayante de lettres ouvertes. Le temps passa. Vinrent Montparnasse et le cubisme. Gide se tenait à l'écart. Il savait oublier les offenses, surtout celles qui sortaient de sa plume. Il me téléphona et me pria de prendre en charge (mettons Olivier****). Son disciple Olivier s'ennuyait de sa bibliothèque. Je l'initierais aux cubistes, à la jeune musique, au cirque dont nous aimions les gros orchestres, les gymnastes et les clowns.
Je m'exécutai, avec réserve. Je connaissais Gide et sa jalousie presque féminine. Or, le jeune Olivier trouva fort drôle d'énerver Gide, de lui rebattre les oreilles avec mon éloge, lui déclarant qu'il ne me quittait guère et savait le Potomak par cœur. Je ne devais l'apprendre qu'en 1942, avant mon départ pour l'Egypte. Gide se confessa et m'avoua qu'il avait voulu me tuer (sic). C'est de cette histoire que naquirent les crocs-en-jambe de son journal. Du moins, les mit-il sur ce compte.
Il n'avouait pas que j'avais eu toutes les peines du monde à le convaincre de lire Proust. Il le traitait d'auteur mondain. Sans doute, Gide m'en voulut d'être arrivé à le convaincre, lorsque Proust peupla la Nouvelle Revue Française de ses merveilleuses pattes de mouches. Elles fourmillaient rue Madame. On les y déchiffrait sur plusieurs tables.
Le jour de la mort de Proust, Gide me chuchota chez Gallimard : Je n'aurai plus ici qu'un buste.
*
Il mêlait en sa personne le Jean-Jacques Rousseau botaniste, et le Grimm de chez Mme d'Epinay. Il me rappelait cette interminable, cette harcelante chasse à courre aux trousses d'un gibier maladroit. Il combinait la peur de l'un et la ruse des autres. Il advenait que meute et gibier se confondissent en lui.
Le postérieur de Jean-Jacques, c'est la lune de Freud qui se lève. Gide ne répugne pas à ces exhibitionnismes. Mais si on le contourne, on découvre le sourire de Voltaire (1).
*
Je ne m'attarderai pas sur les responsables des inexactitudes qui déforment mes moindres gestes. Je m'en suis expliqué ailleurs. En parlant de Gide, je ne songeais qu'au labyrinthe où il attirait les jeunes, où il aimait se perdre avec eux. Le mécanisme de révolte s'est mis en marche après sa mort. On injuria son cadavre. C'est sa sauvegarde. On l'avait trop exploité, commenté, gratté, vidé. Son invisibilité n'était que visibilité mise à l'étude. Il bénéficiera des iconoclastes. Il y prendra de l'ombre. Il avouait de petites choses pour en cacher de grandes. Les grandes surgiront et le sauveront.
*
J'aimais Gide et il m'agaçait. Je l'agaçais et il m'aimait. Nous sommes quittes. Je me souviens que lorsqu'il écrivait son Œdipe après les miens (Œdipe-Roi, Antigone, Œdipus Rex, la Machine Infernale), il me l'annonça sous cette forme : Il y a une véritable « Œdipémie ». Il excellait à prononcer les syllabes de mots difficiles. Il semblait les sortir de quelque citerne.
Au terme de sa vie, il vint dans ma maison de campagne avec Herbart. Il souhaitait que je fisse la mise en scène d'un film qu'il tirait d'Isabelle. A l'œil d'Herbart, je devinai qu'il pataugeait. Le film était médiocre. Je le lui expliquai dans une note écrite, et qu'on attendait plutôt de lui un film des Faux-Monnayeurs, ou des Caves. Il jubilait de m'entendre lire une note. Il empocha cette note. Il est possible qu'on la retrouve dans quelque tiroir.
Nos contacts furent agréables jusqu'à sa fin, jusqu'à la lettre où Jean Paulhan me le décrivait comme pétrifié sur son lit de mort.
*
Il n'en reste pas moins évident qu'il y a ceux qui peuvent offenser, et ceux qui doivent encaisser les offenses. On me reprochera d'attaquer mes agresseurs. Je ne les attaque pas. Je me penche sur leurs responsabilités et leurs irresponsabilités. Visible et invisible y gagnent ensemble. Gide, Claude Mauriac, Maurice Sachs, retardent qu'on ne me désosse et que l'on ne mange ma moelle. Ils me servirent sans le savoir.
En outre, j'estime que les effluves qui provoquent les attaques d'un certain ordre, émanent beaucoup plus de l'accusé que du juge. Dans une zone où le litige de responsabilité n'existe pas, juge et accusé sont aussi responsables et irresponsables l'un que l'autre."

1.Comme je demandais à Genêt pourquoi il refusait de connaître Gide, il me répondit : « On est accusé ou juge. Je n'aime pas les juges qui se penchent amoureusement vers les accusés. »

Journal d'un Inconnu, Jean Cocteau, Grasset, 1953, pp. 110-114


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* Le Coq et l'Arlequin paraît non pas en 1916 mais en 1918 aux Editions de la Sirène fondées par Paul Laffitte à la fin de 1917. C'est à la sortie du Potomak, le 20 mai 1919 (Gide était déjà présent à la lecture du Potomak chez Adrienne Monnier, à la libraire de la rue de l'Odéon, le 21 février 1919) que Gide fait paraître dans la N.R.F. de juin sa « Lettre ouverte à Jean Cocteau ». Il y critique Le Cap de Bonne-Espérance, Parade et, revenant sur le Coq et l’Arlequin, dénie au poète toute compétence musicale. Cocteau réplique dans Les Ecrits nouveaux de juin-juillet (« Il y a en vous du pasteur et de la bacchante »). Gide riposte dans la même revue en octobre (lui reprochant « non point tant de suivre, que de feindre de précéder »).

** Voir ici le compte-rendu de la visite de Cravan à Gide paru dans la revue Maintenant, n° 2 de juillet 1913.

*** A ce sujet voir dans le BAAG n° 167 de juillet 2010 l'article Du bon usage d'Arthur Cravan, de Pierre Masson, et le feuillet inédit retrouvé de la visite de Cravan vue cette fois par Gide.

**** Il s'agit de Marc Allégret, que Gide confia bien à Cocteau avec l'intention qu'il dit. Cette jalousie, Gide la confie à son Journal le 8 décembre 1917 : « Hier soir retour de Paris pour où j'étais parti le 1er décembre. Une immense et chantante joie n'a pas cessé de m'habiter; pourtant, avant hier, et pour la première fois de ma vie, j'ai connu le tourment de la jalousie. En vain cherchais-je à m'en défendre. M. n'est rentré qu'à 10 heures du soir. Je le savais chez C.. Je ne vivais plus. Je me sentais capable des pires folies, et mesurais à mon angoisse la profondeur de mon amour. Elle n'a du reste point duré...
Le lendemain matin, C. que j'allais revoir acheva de me rassurer, me racontant, selon son habitude, les moindres gestes de leur soirée. »

lundi 21 juin 2010

BAAG n° 167

Le BAAG n°167, juillet 2010, vient de tomber. Au sommaire :

- Du bon usage d'Arthur Cravan, de Pierre Masson.
Après les pages retrouvées de l'Histoire de Pierrette, récemment publiées par Fata Morgana et commentées par Pierre Masson qui y voit le « bon usage des fictions », voici un nouveau feuillet retrouvé par Catherine Gide sur la visite de Cravan à Gide. Pierre Masson trousse-là une présentation alerte de cette page inédite tout en réglant son compte à l'auteur d'un livre sur Cravan qui, au motif de publicité, signait dans la NRF d'octobre 2008 une paraphrase balourde du boxeur.

- Un contrat de lecture qui n'en est pas un. Le cas de l'Ecole des femmes, de Gian Luigi di Bernardini.
A-t-on réellement besoin de ce genre d'exercice stylistique à grand renfort de « structures énonciatrices », de « position de narrataire extradiégétique », de « dispositif communicatif projeté » et de « métalepse » pour expliquer la part active que Gide réserve toujours à son lecteur ? La question reste ouverte...

- Découvrons Henri Michaux d'André Gide. La conférence non prononcée en mai 1941, de Akio Yoshii.
Passées les élucubrations de la recherche abstraite contemporaine, qu'il fait bon lire Akio Yoshii ! Avec le soin du détail et de recherche de documents inédits qu'on lui connaît, il parvient à éclairer encore un peu plus cet épisode de la conférence sur Michaux empêchée par la Légion Française des Combattants.

- L'éloge du vivant chez André Gide, de Nathalie Fortin.
Très intéressante étude des rapports de Gide avec la biologie, la philosophie des sciences, de leurs implications dans son mode de pensée, son éthique et son esthétique, de ses « intuitions » sur le plaisir... confirmées par de récents travaux de physiologie ...

- Gide et son Journal, ou Comment désespérer ses éditeurs, de Pierre Masson.
Hommage de Pierre Masson aux éditeurs du Journal, confrontés aux hésitations, aux sincérités successives, aux retouches et aux pertes entres les différentes étapes de sa publication.

- Journal de Robert Levesque (1er mai - 19 septembre 1949)
- Dossiers de presse des Nouvelles Nourritures (VI) et des Interviews imaginaires (III)
- Chronique bibliographique

- Nouvelles ressources électroniques en études gidiennes, de Jason Hartford
Où l'on apprend que les Gidian Archives, grâce à de nouvelles subventions, s'enrichissent de nouvelles coupures de la presse française et étrangère issues du Fonds Gide de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet. De précieuses archives à consulter ici. On pourrait suggérer aux webmestres une page « actualités » ou « mises à jour » présentant ces ajouts. En plus d'un aspect pratique pour aller directement vers les documents nouveaux, une telle page détromperait le visiteur sur l'apparent sommeil du site.

Le BAAG est disponible par abonnement et envoyé aux membres de l'Association des Amis d'André Gide.

Abonnement au Bulletin seul (4 numéros/an) : 28€ (abonné étranger : 36€ )

Cotisation annuelle (4 bulletins + cahier annuel) : 39€ (adhérent étranger : 46€)

Plus d'informations sur cette page de Gidiana.

samedi 14 novembre 2009

... vu par Arthur Cravan


Revue Maintenant, n°2, juillet 1913


"Comme je rêvais fébrilement, après une longue période de la pire des paresses, à devenir très riche (mon Dieu ! comme j'y rêvais souvent !) ; comme j'en étais au chapitre des éternels projets, et que je m'échauffais progressivement à la pensée d'atteindre malhonnêtement à la fortune, et d'une manière inattendue, par la poésie - j'ai toujours essayé de considérer l'art comme un moyen et non comme un but - je me dis gaiement : "Je devrais aller voir Gide, il est millionnaire. Non, quelle rigolade, je vais rouler ce vieux littérateur !"

Tout aussitôt, ne suffit-il pas de s'exciter ? je m'octroyais un don de réussite prodigieux? J'écrivais un mot à Gide, me recommandant de ma parenté avec Oscar Wilde ; Gide me recevait. Je lui étais un étonnement avec ma taille, mes épaules, ma beauté, mes excentricités, mes mots. Gide raffolait de moi, je l'avais pour agréable. Déjà nous filions vers l'Algérie - il refaisait le voyage de Biskra et j'allais bien l'entraîner jusqu'aux Côtes des Somalis. J'avais vite une tête dorée, car j'ai toujours eu un peu honte d'être blanc. Et Gide payait les coupés de 1re classe, les nobles montures, les palaces, les amours. Je donnais enfin une substance à quelques-unes de mes milliers d'âmes. Gide payait, payait, payait toujours ;et j'ose espérer qu'il ne m'attaquera point en dommages et intérêts si je lui fait l'aveu que dans les dévergondages malsains de ma galopante imagination il avait vendu jusqu'à sa solide ferme de Normandie pour satisfaire à mes derniers caprices d'enfant moderne !

Ah ! je me revois encore tel que je me peingnais alors, les jambes allongées sur les banquettes du rapide méditerranéen, débitant des inconcevabilités pour divertir mon Mécène.

On dira peut-être de moi que j'ai des moeurs d'Androgide. Le dira-t-on?

Au reste, j'ai si peu réussi dans mes petits projets d'exploitation que je vais me venger. J'ajouterais, afin de ne pas alarmer inconsidérément nos lecteurs de province, que je pris surtout en grippe M. Gide, le jour où, comme je le fais entendre plus haut, je me rendis compte que je ne tirerai jamais dix centimes de lui, et que, d'autre part, cette jaquette râpée se permit d'éreinter, pour des raisons d'excellence, le chérubin nu qui a nom Théophile Gautier.

J'allais donc voir M. Gide. Il me revient qu'à cette époque je n'avais pas d'habit, et je suis encore à le regretter, car il m'aurait été facile de l'éblouir. Comme j'arrivais près de sa villa, je me récitais les phrases sensationnelles que je devais placer au cours de la conversation. Un instant plus tard je sonnais. Une bonne vint m'ouvrir (M. Gide n'a pas de laquais). L'on me fit monter au premier et l'on me pria d'attendre dans une sorte de petite cellule qu'assurait un corridor tournant à angle droit. En passant je jetais un oeil curieux dans différentes pièces, cherchant à prendre par avance quelques renseignements sur les chambres d'amis. Maintenant j'étais assis dans mon petit coin. Des vitraux, que je trouvais toc, laissaient tomber le jour sur un écritoire où s'ouvraient des feuillets fraîchement mouillés d'encre. Naturellement, je ne fis pas faute de commettre la petite indiscrétion que vous devinez. C'est ainsi que je peux vous apprendre que M. Gide châtie terriblement sa prose et qu'il ne doit guère livrer aux typographes que le quatrième jet.

La bonne vint me reprendre pour me conduire au rez-de-chaussée. Au moment d'entrer dans le salon, de turbulents roquets jetèrent quelques aboiements. Cela allait-il manquer de distinction ? Mais M. Gide allait venir. J'eus pourtant tout le loisir de regarder autour de moi. Des meubles modernes et peu heureux dans une pièce spacieuse ; pas de tableaux, des murs nus (une simple intention ou une intention un peu simple) et surtout une minutie très protestante dans l'ordre et la propreté. J'eus même, un instant, une sueur assez désagréable à la pensée que j'avais peut-être saligoté les tapis. J'aurais probablement poussé la curiosité un peu plus loin, ou j'aurais même cédé à l'exquise tentation de mettre quelque menu bibelot dans ma poche, si j'avais pu défendre de la sensation très nette que M. Gide se documentait par quelque petit trou secret de la tapisserie. Si je m'abusai, je prie M. Gide de bien vouloir accepter les excuses publiques et immédiates que je dois à sa dignité.

Enfin l'homme parut. (Ce qui me frappa le plus depuis cette minute, c'est qu'il ne m'offrit absolument rien, si ce n'est une chaise, alors que, sur les quatre heures de l'après-midi, une tasse de thé, si l'on prise l'économie, ou mieux encore quelque liqueur et le tabac d'Orient passent avec raison, dans la société européenne, pour donner cette disposition indispensable qui lui permet d'être parfois étourdissante.)

"Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous, et cependant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature.

- La littérature est pourtant le seul point sur lequel nous puissions nous rencontrer, me répondit assez sèchement mon interlocuteur.

Je pensais : ce grand vivant !

Nous parlâmes donc littérature, et comme il allait me poser cette question qui devait lui être particulièrement chère : "Qu'avez-vous lu de moi ?" J’articulais sans sourciller, en logeant le plus de fidélité possible dans mon regard : "J'ai peur de vous lire." J'imagine que M. Gide dut singulièrement sourciller.

J'arrivais alors petit à petit à placer mes fameuses phrases, que tout à l'heure je me récitais encore, pensant que le romancier me saurait gré de pouvoir après l'oncle utiliser le neveu. Je jetais d'abord négligemment: "La Bible est le plus grand succès de librairie." Un moment plus tard, comme il montrait assez de bonté pour s'intéresser à mes parents : "Ma mère et moi, dis-je assez drôlement, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre." La littérature revenant sur le tapis, j'en profitais pour dire du mal d'au moins deux cents auteurs vivants, des écrivains juifs, et de Charles-Henri Hirsch en particulier, et d'ajouter: "Heine est le Christ des écrivains juifs modernes." Je jetais de temps à autre de discrets et malicieux coups d'œil à mon hôte, qui me récompensait de rires étouffés, mais qui, je dois bien le dire, restait très loin derrière moi, se contentant, semblait-il, d'enregistrer, parce qu'il n'avait probablement rien préparé.

A un moment donné, interrompant une conversation philosophique, m'étudiant à ressembler à un Bouddha qui aurait descellé une fois pour dix mille ans ses lèvres : "La grande Rigolade est dans l'Absolu", murmurai-je. Sur le point de me retirer, d'un ton très fatigué et très vieux, je priais : "Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ?" Apprenant qu'il était six heures moins un quart, je me levais, serrais affectueusement la main de l'artiste, et partais en emportant dans ma tête le portrait d'un de nos plus notoires contemporains, portrait que je vais resquisser ici, si mes chers lecteurs veulent bien m'accorder encore, un instant, leur bienveillante attention.

M. Gide n'a pas l'air d'un enfant d'amour, ni d'un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l'air d'un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu'il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n'a rien de remarquable ; ses mains sont celles d'un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l'ensemble, c'est une toute petite nature. M. Gide doit peser dans les 55 kg et mesurer 1,65 m environ. - Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l'artiste montre un visage maladif, d'où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que des pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication, en disant vulgairement de quelqu'un : « iI pèle ».

Et pourtant l'artiste n'a point les nobles ravages du prodigue qui dilapide et sa fortune et sa santé. Non, cent fois non : l'artiste semble prouver au contraire qu'il se soigne méticuleusement, qu'il est hygiénique et qu'il s'éloigne d'un Verlaine qui portait sa syphilis comme une langueur, et je crois, à moins d'un démenti de sa part, ne pas trop m'aventurer en affirmant qu'il ne fréquente ni les filles ni les mauvais lieux ; et c'est bien encore à ces signes que nous sommes heureux de constater, comme nous aurions eu souvent l'occasion de le faire, qu'il est prudent.

Je ne vis M. Gide qu'une fois dans la rue : il sortait de chez moi : il n'avait que quelques pas à faire avant de tourner la rue, de disparaître à mes yeux; et je le vis s'arrêter devant un bouquiniste : et pourtant il y avait un magasin d'instruments chirurgicaux et une confiserie...

Depuis, M. Gide m'écrivit une fois*, et je ne le revis jamais.

J'ai montré l'homme, et maintenant j'eusse volontiers montré l'œuvre si, sur un seul point, je n'eusse pas eu besoin de me redire.

Arthur Cravan

* La lettre autographe de M; Gide est à enlever à nos bureaux au prix de 0 Fr. 15."