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dimanche 3 juillet 2016

Deux parutions

 
Après Proust et Lyautey (2009, Non Lieu), le prolifique Christian Gury publie un Gide et Lyautey. Précédé de Gide et certains faits-divers, toujours aux éditions Non Lieu. Sur la rencontre entre Gide et Lyautey, lors d'un voyage de Gide en mars-avril 1923 au Maroc en compagnie de Paul Desjardins, Pierre Hamp et Henri Bidou, on sait surtout que Gide a passé son temps à fuir Lyautey.

Deux raisons à cela : Gide détestait le côté officiel, protocolaire, et les manières de Lyautey. Lors de sa rencontre avec de Gaulle en 1943, Gide comparera d'ailleurs drôlement la séduction des deux hommes : « on ne sentait point chez lui [de Gaulle], comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient en riant : "la danse de la séduction". »



Présentation de l'éditeur :
André Gide collectionnait les « découpures » de presse, notamment relatives aux faits divers et affaires de mœurs de la Belle Epoque, en liaison avec l'écriture de Corydon, son essai sur l'homosexualité. Les thèmes de l'erreur judiciaire et du scandale l'interpellaient, sa propre vie flirtant avec les risques, tant en Europe qu'en Afrique. En Afrique justement, début 1923, il part avec l'intention de faire « des rencontres ». Il a accepté l'invitation d'Hubert Lyautey à lui rendre visite au Maroc. Gide a d'autant plus de raisons d'admirer Lyautey qu'il peut le considérer comme un disciple, sinon, mieux, comme son meilleur disciple, les théories de l'écrivain se trouvant par lui mises en pratique, à grande échelle. En effet, le maréchal-résident a démontré, sur le sol du Maroc, que « l'uranisme n'est en lui-même nullement néfaste au bon ordre de la société, de l'État ; tout au contraire », illustrant cette affirmation, d'allure certes un peu téméraire, martelée aux dernières pages de Corydon. Aujourd'hui, la justice sanctionnerait les mœurs licencieuses du militaire comme celles de l'écrivain


Après les Souvenirs d'un buveur d'éther de Jean Lorrain et avant Sixtine, de Remy de Gourmont, le Mercure de France réédite une autre petite pépite : Olivia, de Dorothy Bussy, traduit avec l'aide de Roger Martin du Gard (coll. Bibliothèque étrangère). L'amoureuse de Gide lui avait fait lire cette longue nouvelle dès 1933, mais Gide n'y avait pas apporté une grande attention. La Petite Dame nous raconte la suite de l'histoire, et le formidable succès d'Olivia, qui paraîtra finalement en 1949 :
« Il a mis beaucoup d'insistance (une insistance dans laquelle il y a sans doute un peu de remords) à me faire lire le manuscrit d'Olivia, une nouvelle écrite par Dorothée, qu'elle lui avait montrée il y a quinze ans et à laquelle il n'avait attaché aucune importance. Malgré le découragement qu'elle en avait éprouvé, elle a fini par la faire lire à ses amis anglais du monde littéraire, où elle a eu un tel succès qu'elle se décide à la publier. Martin, qui l'a lue dans une sommaire et très mauvaise traduction de Dorothée, s'est proposé pour la refaire en français, ce qui ne laisse pas de l'embarrasser un peu, vu son ignorance de l'anglais, mais à en juger d'après le premier chapitre qu'il a soumis à Gide, il nous paraît qu'il va s'en tirer admirablement bien, sinon sans beaucoup de peine. »
Olivia connaîtra un beau succès, le cinéma et le théâtre s'y intéresseront. Un film sera tiré en 1950, réalisé par Jacqueline Audry, avec Edwige Feuillère et Simone Simon dans les rôles principaux. Une façon de boucler la boucle puisque c'est le film Jeunes filles en uniforme (Mädchen in Uniform, 1931), d'après la pièce de Christa Winsloe, dont Gide et Dorothy Bussy avaient parlé dans leur Correspondance, qui incitera Dortothy à lui envoyer sa nouvelle...


Présentation de l'éditeur :


  En relevant la tête, j’ai rencontré son regard fixé sur moi. Sans réfléchir, sans avoir prémédité mon geste, j’ai cédé à une impulsion inconnue d’une violence irrésistible et je me suis tout à coup trouvée à ses genoux, couvrant ses mains de baisers et répétant à travers mes sanglots : « Je vous aime ! Je vous aime ! Je vous aime ! » Je sentais sous mes lèvres la douce chaleur de sa peau, la dureté de ses bagues

     Venue parachever son éducation en France, Olivia, une jeune Anglaise de seize ans à peine, va être subjuguée par la directrice de son école, la très belle MlleJulie qui lui fait découvrir la poésie, le théâtre, la peintureRien de plus vrai, de plus frais que ce premier amour d’une adolescente entraînée sans défense dans une aventure qui la dépasse. Mais si elle sait très bien jouer avec les sentiments exaltés de sa jeune élève, Mlle Julie vit en même temps une autre passion. Avec pour seules armes sa candeur et sa pureté, Olivia va se retrouver au cœur d’un drame. « Lyrisme passionné, spontanéité qui jamais n’échappe au contrôle, goût parfait, tels sont les caractères distinctifs de l’art de l’auteur », a écrit Rosamond Lehmann, qui ajoutait : « c’est pourquoi Olivia est une des rares œuvres que je relirai avec la certitude de n’en avoir jamais épuisé le suc. »

      Quand Olivia parut en Angleterre en 1949, simplement signé « par Olivia », ce fut un succès immédiat. On sait aujourd’hui que l’auteur se nommait Dorothy Bussy, qu’elle était la sœur de Lytton Strachey, et une grande amie de Virginia Woolf et d’André Gide qu’elle traduisait en anglais. Née en 1865 et décédée en 1960, elle n’a écrit que ce mince roman devenu un classique.

vendredi 25 octobre 2013

De deux parutions


Avec le Bulletin des Amis d'André Gide qui devrait tomber dans les boites aux lettres à partir de la fin du mois, les adhérents de l'association recevront leur cahier annuel qui n'est autre que le recueil des actes du colloque André Gide et la réécriture de Cerisy. Tous les renseignements pour adhérer à l'AAAG et être sûr de recevoir les BAAG et le cahier annuel sont sur cette page. On peut aussi se procurer les actes du colloques aux Presses Universitaires de Lyon.

Présentation de l'éditeur :

Après vingt ans de mise au jour de textes inédits, de précieuses correspondances, de manuscrits préparatoires, et après une nouvelle édition complétée de ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, le moment était venu de considérer l’ensemble du corpus des œuvres d’André Gide comme un tout dont les éléments s’appellent et se complètent : des réseaux se forment, des images obsessionnelles se révèlent, des arrière-pensées se dévoilent, André Gide ne cessant de réécrire les données que lui fournissent son vécu, ses lectures et son époque, comme autant de matériaux à transmuer en œuvres d’art.
Ce colloque de l’été 2012 à Cerisy-la-Salle, le troisième en cinquante ans consacré à André Gide, s’est attaché particulièrement à éclairer les enjeux engagés par cette écriture au second degré, montrant comment un écrivain porté aux débats et aux échanges culturels a tissé et croisé les idées et les textes fondateurs de notre imaginaire et de notre culture.
 


Pour prolonger l'exposition qui s'est tenue du 4 au 28 septembre à Roquebrune Cap Martin, Jean-Pierre Prévost et les éditions Orizons en ont tiré un album intitulé Roquebrune, oasis artistique. André Gide et ses amis

Présentation de l'éditeur :

Au cours de la première moitié du XXe siècle, Roquebrune-Cap-Martin a accueilli un nombre important de personnalités du monde des arts et des lettres. D’abord des peintres. C’est le cas de Simon Bussy et de sa femme, l’anglaise Dorothy Strachey, qui achetèrent en 1903 la villa La Souco mais encore du belge Jean Vanden Eeckhoudt qui, après avoir séjourné à Menton avec sa famille à la villa Sainte Lucie décida de venir s’installer à Roquebrune, à la villa l’Angélique, puis à la villa La Couala.
André Gide, venu « en voisin » depuis Cabris ou Nice, y fera de longs séjours à partir de 1920. Ses liens avec Simon Bussy — dont il admire l’oeuvre — mais surtout avec Dorothy, d’abord son professeur d’anglais avant de devenir sa traductrice attitrée, et son admiratrice fervente.
Malraux s’installera à la Souco en 1941 avec sa compagne Josette Clotis et leur jeune enfant Bimbo. D’autres personnalités, des arts et des lettres, confèreront à ce lieu l’éclat que cet album restitue : remanié et complété, celui-ci est issu de l’exposition présentée à l’automne 2013 au Parc du Cap-Martin, en partenariat entre l’Office du Tourisme de Roquebrune et la Fondation Catherine Gide.



Roquebrune, oasis artistique. André Gide et ses amis
de Jean-Pierre Prévost, Editions Orizons, 2013
72 p., ISBN 978-2-336-29817-7, 18 €


mercredi 1 octobre 2008

Gide et Freud

1922 : L'Introduction à la psychanalyse, première traduction française d'une œuvre importante de Freud vient de paraître chez Payot et commence ce que Jules Romains appelle "la saison Freud" dans la NRF du 1er janvier 1922, raillant bien davantage les salons qui s'emparent du phénomène que le phénomène lui-même. Martin du Gard est lui aussi très impressionné et l'écrit à Marcel de Coppet le 5 février. Tout l'entourage de Gide est en effervescence.

"Freud. Le freudisme… Depuis dix ans, quinze ans, j'en fais sans le savoir", rétorque Gide dans son Journal le 4 février 1922. Bien avant cela serait-on tenté de dire en citant l'exergue à Paludes (1895), cette sotie placée sous le signe de l'inconscient – "On dit toujours plus que CELA." - "Cette part d'inconscient, que je voudrais appeler la part de Dieu."

Gide a très probablement entendu parler de Freud dès 1918 lors de son voyage en Angleterre. Le frère de son professeur de langue anglaise Dorothy Bussy n'est autre que James Strachey qui s'intéressa très tôt aux études de Freud avant d'entamer une cure avec le maître dans les années 20, de devenir psychanalyste et traducteur de ses oeuvres vers l'anglais.

L'auteur de l'excellent Gide à Cambridge, David Steel, est aussi celui de deux études sur Gide et Freud* dans lesquelles on apprend que Gide dit avoir rencontré l'oeuvre de Freud pour la première fois au printemps de 1921 dans une lettre à André Lang citée par Steel. Et c'est vers Dorothy Bussy que Gide se tourne dans une autre lettre du 26 avril 1921 pour tenter de rencontrer Freud ou du moins d'en obtenir une préface à Corydon :

"J'achève la lecture (dans la Revue de Genève) d'un troisième article de Freud sur"l'Origine et le développement de la psychanalyse" – (je n'ai pas pu me procurer les deux premiers) [...]. C'est décidément très sérieux. A vrai dire il ne me dit rien (Freud) que je n'aie déjà pensé ; mais il met au net une série de pensées qui restaient en moi à l'état flottant – disons : "larvaire". [...] Il faut absolument que j'entre en relation avec Freud. Votre frère le connaît n'est-ce pas, et ne refusera pas de m'introduire auprès de lui [...] Je rêve déjà d'une préface de lui à une traduction allemande de Corydon, qui pourrait bien peut-être précéder la publication française. [...] Cette préface de Freud pourrait souligner l'utilité et l'opportunité du livre."

Un contact semble bien s'établir entre les deux hommes, bref, au moins une lettre perdue lors de l'arrivée du nazisme mais attestée par Anna Freud et une réponse qui va décevoir Gide : Freud lui refuse la préface mais aussi toute caution à son Corydon. Une édition confidentielle en a été faite en 1920 et Gide attendra 1924 pour en donner une édition "officielle". Quatre années au cours desquelles la percée de Freud est à la fois un soutien aux théories de Gide mais aussi une concurrence qui opère sinon sur le même champ de bataille, du moins tout près...

Fin 1921 et début 1922, Gide participe aux soirées de la psychanalyste Eugenia Sokolnicka, où il se montre un élève curieux mais finalement pris entre assoupissement et rires (voir les comptes-rendus qu'en fait Gide dans son Journal le 16 mars 1922 et la Petite Dame dans ses Cahiers). Pour Gide, les théories freudiennes sont trop systématiques et il a horreur des systèmes.

"Ah que Freud est gênant ! [...] Que de choses absurdes chez cet imbécile de génie !". Le mot est lâché ce 19 juin 1924 dans le Journal. Il y entre aussi un peu de cette mauvaise foi coutumière chez Gide qui, lorsqu'on lui refuse quelque chose ou qu'on le déçoit, n'hésite pas à faire passer à la trappe des passages de son Journal voire à le ré-écrire...

Il réglera encore ses comptes dans le plus psychanalytique de ses romans : Les Faux-monnayeurs** où l'on retrouve notamment Mme Sokolnicka devenue Mme Sophroniska en analyste du petit Boris. Un "cas" qui sera à son tour étudié en 1930 dans la célèbre revue de psychanalyse Almanach der Psychoanalyse par le Dr. Editha Sterba sous le titre "Le suicide d'un écolier dans le roman d'André Gide Les Faux-Monnayeurs", article inédit en français cité lui aussi par David Steel.

Du Journal des Faux-Monnayeurs au roman lui-même jusqu'à ce prolongement viennois, on peut encore poursuivre la mise en abyme chère à Gide et conclure par le commentaire que fait Roger Bastide dans Anatomie d'André Gide :

"Gide, il est vrai, semble avoir connu Freud assez tard. Il le lit mal d'abord; il croit reconnaître en lui ses propres idées; c'est une attitude banale, et que nous trouvons chez d'autres écrivains; on ne voit alors en Freud que le théoricien de la sexualité et il est évident que la littérature française s'est toujours intéressée à dépister les jeux du sexuel. Lorsqu'il le lira ensuite avec plus d'attention, il comprendra mieux tout ce qui le sépare de la psychanalyse et il attaquera la méthodologie de Freud. Le psychiatre de Vienne croit guérir ses malades en changeant ses démons en anges; il ne se doute pas que ses anges sont aussi dangereux que les diables infernaux, pour fuir les flammes on se réfugie dans un ciel sans nuages; mais Gide déteste la fuite; nous sommes dans le réel et nous devons vivre avec lui. Ainsi l'analyste des Faux-Monnayeurs croit avoir guéri le petit Boris de ses pratiques masturbatoires; elle n'a fait que changer le contenu de son cérémonial sexuel et le nouveau rituel qui le remplacera, dans l'imaginaire, conduira finalement l'enfant que l'on avait cru sauver et qui se serait certainement sauvé s'il avait continué ses plaisirs solitaires, à la plus impitoyable des morts."

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* David Steel, "Gide et Freud", Revue d'histoire littéraire de la France, janvier-février 1977, n°1, pp. 48-74 et "Gide lecteur de Freud", Littératures contemporaines, 1999, n°7, pp. 15-36
** Voir Jean-Yves Debreuille, "La psychanalyse en question dans Les faux-monnayeurs", Semen, 09, Texte, lecture, interprétation, 1994