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dimanche 12 janvier 2014

André Billy sur « A la recherche d'André Gide »


André Billy, dont nous avons récemment exhumé les souvenirs sur les faux-monnayeurs du Luxembourg, donnait dans le Journal de Genève du 8 mars 1952 une critique de A la recherche d'André Gide, petit livre de souvenirs de Pierre Herbart qui allait soulever l'indignation :

« André Gide et ses amis

DEUX amis intimes d'André Gide viennent de publier, à quelques semaines d intervalle, des témoignages sur celui qu'ils eurent l'occasion d'approcher de près et de fréquenter assidûment. De la lecture de ces deux brefs ouvrages, Notes sur André Gide, de M. Roger Martin du Gard, et A la recherche d'André Gide, de M. Pierre Herbart, on sort quelque peu désenchanté. Ces deux chers amis de Gide n'ont pas flatté leur modèle. M. Pierre Herbart se montre même pour lui d'une sévérité, d'une lucidité, peut-on croire, qui dépasse de beaucoup la liberté de plume qu'on était disposé à tolérer, à comprendre, s'agissant d'un écrivain qui affectait de mettre la sincérité au premier rang de ses valeurs morales. M. Pierre Herbart a beau nous prévenir que Gide et lui entretenaient une amitié exempte de complaisance, il a beau nous dire que, sur Gide, il faut dire la vérité ou se taire, on est tenté de s'étonner que, précisément, il ne se soit pas tu et que, un an seulement après la mort de son illustre ami, il ait éprouvé le besoin de nous en proposer un portrait si désagréable. J'ai rarement rencontré André Gide, je n'ai déjeuné qu'une fois en sa compagnie, M. Pierre Herbart était là et je revois l'empressement affectueux et vigilant dont il entourait son vieux compagnon ; cette image fait, dans mon souvenir, un singulier contraste avec les notations incisives de A la recherche d'André Gide. Quels défauts n'avait pas Gide, s'il faut en croire M. Herbart ? Amoralité, infidélité, insensibilité, déloyauté, artifice, goût du sordide, faux détachement, monstrueux égoïsme... Voilà un mort bien drapé !

Herbart prend cette autre précaution de nous dire que la vraie grandeur de Gide est dans ce mélange de faiblesses humaines et de supériorité intellectuelle et que, pour le concevoir vraiment grand, il importe de le voir tel qu'il était. Je n'en suis pas certain du tout. Un Tolstoï, un Wagner ont eu des défauts et des vices épouvantables, mais ces vices et ces défauts étaient à la mesure de leur génie. Chez Gide, à propos de qui ses plus fervents adeptes ne prononcent jamais le mot génie, les défauts et les vices n'avaient rien de cette puissance farouche, irrésistible et souveraine. C'étaient les vices et les défauts du premier venu, des défauts honteux et comme timides, que nous soupçonnions, mais sur lesquels nous n'avions pas tellement hâte d'être édifiés.

On a toujours, ou presque toujours, l'idéologie de ses intérêts, on a la morale de son tempérament et de ses instincts. A présent que nous voici renseignés sur la violence que certains instincts atteignaient chez Gide. on ne s'étonne plus qu'il ait obstinément enseigné la recherche du plaisir et l'affirmation de soi-même. Son éthique n'était qu'une tentative de justification personnelle. J'ai longtemps cru qu'il l'avait empruntée plus ou moins directement à Nietzsche. Mais non ! Et Gide avait bien raison de nier qu'il dût grand chose au poète de Zarathoustra. Son immoralisme n'était qu'un amoralisme littérairement et artificiellement transposé. M. Herbart insiste sut l'amoralité de Gide ; l'existence même de certaines notions de moralité lui était inconnue, paraît-il.

Je serais fâché qu'on vît en moi un détracteur de Gide et qu'on pût croire que les cruelles appréciations de M. Herbart m'ont fait le moindre plaisir. Sans doute me suis-je toujours étonné de voir la jeunesse littéraire prendre entre 1920 et 1940 Gide pour guide et animateur. Je ne l'ai jamais considéré comme un très grand écrivain, à plus forte raison comme un très grand philosophe. Affaire de génération. Ma génération a grandi dans l'admiration de Schopenhauer et de Nietzsche.

A côté de ces géants, Gide me paraissait faire petite figure. J'avais tort ? C'est ce qui explique en tout cas l'attitude réticente que je n'ai cessé d'observer a l'égard de l'auteur des Nourritures, non sans rendre hommage à sa finesse de goût et d'esprit et à la pénétration de ses intuitions littéraires. Quel critique il eût été s'il avait été obligé de gagner sa vie dans les journaux ! M. Herbart nous dit que, dans le privé, il n'avait aucun flair psychologique. On ne me persuadera pas qu'il n'a pas été, la plume à la main, un merveilleux psychologue et un profond analyste.
Il n'y a pas de grands hommes pour leurs valets de chambre, dit le proverbe. N'y en aurait-il plus désormais pour leurs amis ? L'amitié littéraire avait jusqu'ici tendance à enfler l'éloge et à grandir les disparus, comme pour accroître d'autant l'honneur que c'était de les avoir approchés. La mode contraire semble vouloir s'établir à propos de Gide. Peut-être la vérité y gagnera-t-elle de ne pas attendre, comme naguère, un demi-siècle pour être connue. Soit ! Tout de même on est un peu choqué. Simple affaire d'habitude, sans doute...
André Billy,
de l'Académie Goncourt. »

mardi 21 mai 2013

Les faux-monnayeurs vus par André Billy


« En cet hiver 1906-1907, un scandale défrayait la chronique du Quartier Latin. L'affaire aujourd'hui oubliée et dont André Gide tira l'idée première d'un de ses romans les plus déconcertants*, l'affaire dite des faux monnayeurs du Luxembourg, avait éclaté au mois d'août précédent. Plusieurs de nos camarades y étaient compromis. C'est au Luxembourg que la bande avait établi le siège de ses opérations. Je ne m'en étais pas douté, et je dois dire que la plupart d'entre nous étaient dans la même innocence que moi. Si quelqu'une des pièces fausses mises en circulation dans des boîtes d'allumettes par les adeptes de cette sorte de bourse en plein air m'avait passé par les mains, je ne m'en étais pas aperçu. C'est la pièce d'or de dix francs à l'effigie de Napoléon III et au millésime de 1857 qui avait le plus de succès. Il y avait aussi des pièces de dix francs de la République (1906) et des pièces de cinq francs. Le cours en variait de deux à cinq francs. Elles étaient faites d'un alliage d'étain et d'antimoine mélangé à une petite quantité de cuivre. Au sortir du moule, elles recevaient une légère dorure. Leur prix de revient était d'environ vingt-cinq centimes. Ce commerce fit vivre assez longtemps une trentaine d'individus, parmi lesquels Mousset, repris de justice et faux monnayeur professionnel, et Lancelot, formé à l'école de Mousset, à qui celui-ci commandait jusqu'à cent pièces à la fois. Il en fabriquait une trentaine par jour. Son atelier n'était pas le seul, et l'on citait le mot d'un de ses émules : « La fausse monnaie est une question sociale comme une autre. »
Cinquante arrestations avaient été opérées. Étudiants, artistes, acteurs, employés, ouvriers, le coup de filet avait ramassé un peu de tout. Sur la terrasse du Luxembourg, on ne s'abordait plus qu'à voix basse, pour se séparer aussitôt. Le vent qui balayait les feuilles mortes des marronniers avait dispersé tous les groupes. Aux pieds des reines de France, les chaises ne trouvaient plus d'amateurs. La chaisière n'avait plus à se gendarmer pour obtenir ses deux sous.
Plus de vingt non-lieux mirent hors de cause les moins imprudents des clients racolés par Mousset, Lancelot, Torlet, Berthelon et compagnie. Lucien Nicole, le seul des inculpés dont je puisse dire que j'étais l'ami, s'en tira moins facilement. Il avait donné rendez-vous à son fournisseur habituel dans la cathédrale de Rouen et tenté de refiler une pièce fausse au sacristain. Le cierge qu'il avait eu l'idée de faire brûler à la Sainte Vierge ne fut pourtant pas perdu. La Cour d'Assises l'acquitta.
L'affaire des faux monnayeurs porta à la bohème de la rive gauche un coup dont elle ne se releva pas. Une époque s'achevait, celle de l'anarchie, de l'antipatriotisme, de l'antimilitarisme, du dreyfusisme. Un air nouveau, soufflé de L'Action Française et des Cahiers de la Quinzaine, commençait à transformer complètement le climat intellectuel de la jeunesse. »

(André Billy, La Terrasse du Luxembourg,
coll. C'était hier, Librairie Arthème Fayard, 1945, pp. 235-237)

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* Notons un tout autre qualificatif sous la plume du même André Billy dans un compte-rendu de L’Œuvre du 16 février 1926 :
« Les Faux-Monnayeurs non plus n'ont pas leur pareil, mais que dire pour les faire aimer ? C'est un livre haïssable, sur lequel je me garderai d'insister, reculant devant la difficulté qu'il y aurait à vouloir, dans un journal comme celui ci, rendre tous les aspects, indiquer toutes les pentes d'une œuvre si désagréablement immorale. Nous ne nous ferons pas, n'est ce pas, plus vertueux que nous ne sommes. Nous ne dénierons pas au vice ses attraits, mais nous mettrons nettement à part le vice pour lequel M. André Gide fait dans ses Faux-Monnayeurs une sorte d'apologie en action. Tel que nous le dépeint M. Gide, ce vice là relève beaucoup plus de la correctionnelle que de la littérature.

Aussi bien trouve-t-on dans Les Faux-Monnayeurs quelques tableaux de mœurs assez bien faits, un ou deux types curieux et des idées esthétiques discutables mais intéressantes à débattre en petit comité, vers une heure du matin dans la fumée des pipes. Je ne mettrai pas à la charge de M. Gide les fautes de français qu'on relève dans son roman, puisqu'il n'en a pas, m'assure t on, corrigé les épreuves. »