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dimanche 2 avril 2017

Réhabiliter Maria Van Rysselberghe


Jacques Roussillat, Maria Van Rysselberghe, la petite Dame d'André Gide, 
Editions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2017
270 p., 24,50€, ISBN 978-2-36371-180-9


Après l'édition de la Correspondance André Gide-Maria Van Rysselberghe l'an dernier (Cahiers de la NRF, Gallimard), voici un petit livre qui contribuera très probablement à rendre à "la Petite Dame" la part de lumière qu'elle mérite. C'est d'ailleurs l'objectif avoué de son auteur, Jacques Roussillat, membre fidèle de l'Association des Amis d'André Gide : réhabiliter l'écrivain et la figure de la vie littéraire parisienne.

La vie de Maria Van Rysselberghe a un "avant" et un "après" Gide. Avant, on ne sait d'elle et de sa mystérieuse famille belge quasiment rien. Par exemple, sur sa mère : comment la veuve d'un cadre des chemins de fer devient-elle patronne d'une des plus grandes maisons d'édition belges, qui réalise tout à la fois l'annuaire royal et les revues de l'avant-garde artistique ? Ou sur son prénom : quel événement intime lui fait renoncer à Marie pour devenir Maria ?

Monnom. Mon nom. La question du nom sera importante chez Maria. Comme sa mère, la Veuve Monnom, déjà désignée en référence à un homme, c'est en tant que "Petite Dame" d'André Gide qu'elle sera connue. Et cela va durer, se répéter. Ainsi plusieurs pseudonymes l'accompagnent : M. Saint-Clair, pour ses articles dans la NRF, Philomène, son deuxième prénom, dans ses échanges avec Schlumberger, Petite Dame avec Gide et ses proches, Mamie Tit en famille...

Sur cette jeunesse et ces débuts en Belgique, Jacques Roussillat n'apporte pas d'éclaircissements, mais il réussit à décrire le bouillonnement artistique de l'époque. "L'atmosphère de serre chaude", pour reprendre une expression gidienne, dans laquelle Maria éclot à la peinture, à la littérature, aux combats sociaux et à l'amour. Le mariage avec le peintre Théo Van Rysselberghe et la passion avec Emile Verhaeren "préparent" à leur façon la rencontre avec Gide.

A partir de 1918, le risque était grand de voir le livre devenir une paraphrase des Notes pour l'histoire authentique d'André Gide. Jacques Roussillat évite cet écueil en se concentrant sur quelques clés temporelles de compréhension du personnage réel de Maria Van Rysselberghe, longtemps réduite au "petit Eckermann". A commencer par les éditions Gallimard qui escamotent totalement des couvertures des Cahiers de la Petite Dame le nom de leur auteur...

"Confidences à Autheuil", "Années de guerre" ou "Le Vaneau" forment des chapitres courts qui maintiennent l'intérêt du lecteur dans ces réseaux complexes, tant littéraires qu'intimes et familiaux, réseaux complexes que Gide affectionnait, et qu'il a pu entretenir, d'ailleurs, grâce à l'aide matérielle, organisationnelle, osons ce mot barbare, de la Petite Dame. Et si, sur le plan familial, Gide a pu donner libre court à sa volonté d'inventer une nouvelle forme de famille, c'est aussi grâce à la complicité de Maria.

Mais ne tombons pas une nouvelle fois dans la réduction à la part gidienne de la Petite Dame. En contribuant à faire mieux connaître cette personnalité forte, libre, passionnée, le livre de Jacques Roussillat fera aussi très probablement découvrir l'écrivain. Il faut en effet (re)lire Il y a quarante ans pour en apprécier l'atmosphère compressée, ou les portraits vifs de la Galerie Privée, ou bien sûr les Cahiers de la Petite Dame pour, derrière la chronique gidienne, mesurer tout l'art du chroniqueur qui sait écouter, voir et peindre avec ses mots.


dimanche 22 mai 2016

La Correspondance Gide-Maria Van Rysselberghe dans la presse


De nombreux articles ont salué la parution de la Correspondance André Gide-Maria Van Rysselberghe parue le mois dernier chez Gallimard.(Mise à jour le 29 mai avec l'ajout de l'article du Nouvel Obs)

Dans Le Magazine Littéraire, on s'amusera de voir la relation de Gide et la Petite Dame qualifiée « d'amitié amoureuse » ! La médiocrité décorée (l'auteur est le type qui prétend parler de Gide et de Maria Van Rysselberghe avec une rosette à la boutonnière. Et chez lui, cela fait vraiment l'effet d'un doublon dans le genre spécialité charcutière...) fait en outre commencer les Cahiers de la Petite Dame en 1911... Bref, circulez, il n'y a rien à lire. D'ailleurs, ce prétendu spécialiste de Gide n'a rien lu.



Le Magazine littéraire (cliquer pour agrandir)


Ce n'est pas le cas de la fidèle Jeanine Hayat qui, dans le Huffington Post, montre qu'elle a lu Gide et Maria. Et pas seulement leur Correspondance...

Jacques Drillon, dans le Nouvel Obs du 28 avril, traduit pour nous l'une des expressions fétiches de la Petite Dame, « donner son maximum », dans le langage moderne : « Il sont au taquet, toujours. ». Lire l'article ci-dessous :


Le Nouvel Obs (cliquer pour agrandir)


Claire Devarrieux, dans Libération, signe également un très bon article, riche, s'appuyant sur de nombreuses citations.

Enfin, il faut signaler l'article de Christophe Mercier dans Les Lettres Françaises (lire ci-dessous). Sa conclusion résume assez bien l'effet de cette Correspondance : « De cette lecture, Gide sort plus humain, et grandi. »

Les Lettres Françaises (cliquer pour agrandir)



Correspondance 1899-1950, André Gide et Maria Van Rysselberghe, édition présentée, établie et annotée par Peter Schnyder et Juliette Solvès, Gallimard, collection Les Cahiers de la Nrf, 2016.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (5/6)


Les 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou 
étaient consacrées à Maria Van Rysselberghe

On doit à Pierre Masson, qui intervenait à nouveau lors des 3èmes Journées Catherine Gide pour évoquer « Gide sous le regard de la Petite Dame », une formule qui la résume bien : « Maria Van Rysselberghe a une oreille de magnétophone, un œil de photographe et une plume d'écrivain. » Plus le temps avance, plus le regard de la Petite Dame est familier mais également distancié.

Ainsi à « l'admiratrice débordée par l'importance des conversations » qu'elle doit d'abord relayer à Gide dans ses lettres puis consigner dans ses Cahiers succède peu à peu « l'observatrice exigeante ». C'est grâce à la Petite Dame qu'on sait le souci vestimentaire de Gide qui, sous ses faux-airs débraillés, cache une négligence savante, très étudiée.

La Petite Dame se montre d'ailleurs très soucieuse elle aussi de l'apparence de Gide, veillant « à ce qu'il habite son importance, qu'il reste dans sa ligne », y compris vestimentaire. C'est grâce à elle aussi qu'on sait sa drôlerie « de clown japonais », « son honnêteté, sa façon d'être charmant, sa patience en amitié. »

« Si l'on compare ses Cahiers au Journal de Gide, on voit bien qu'il y a non seulement compatibilité, mais qu'ils se complètent. On doit à la Petite Dame d'avoir su nous montrer le fonctionnement compliqué de Gide », assure ainsi Pierre Masson. D'une certaine façon, la Correspondance complète ce panorama, dans les moments psychologiques comme dans le fonctionnement de leur quotidien.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (4/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)


Le nom, ou plutôt les noms et les surnoms jouent un rôle important chez Maria Van Rysselberghe. Née Marie, elle choisit de se faire appeler Maria. Gide lui donnera celui de Petite Dame. Schlumberger l'appellera toujours par son second prénom, Philomène. Martine Sagaert détaillait aussi pour nous l'évolution de ce nom dans les lettres adressées à Gide, au fur et à mesure que l'amitié s'accentuait entre eux, laissant enfin place à un lien familial après la naissance de Catherine :

Maria Van Rysselberghe (1900-1903)
Mme Théo
Maria VR (1902-1914)
MVR (1904)
M.VR. (1905)
M.VR (1917)
M (1905)
Maria (1904-1916)
Maria VR. (1916)
Votre Maria VR (1904 - 1905)
Votre Maria0 (1908 - 1916) Votre douloureuse Maria (1913)
Votre amie Maria0 (1914-1916)
Votre amie Maria VR (1916)
Votre amie Maria V. (1916)
La petite Dame
La P.D.
L.P.D.
Your little lady for ever
Maria
La Tit Dame
Mamy Tit

Raphaël Dupouy, organisateur des Journées Catherine Gide, s'intéressait quant à lui au nom de la Petite Dame en littérature : M. Saint-Clair. « Un nom signant son attachement au Lavandou et à ce quartier en particulier, dont elle emprunte le nom. » C'est en 1898 que, suivant leur ami Henri-Edmond Cross, Théo Van Rysselberghe et Signac vont louer leur première maison au Lavandou. Théo y fera construire sa villa, sur les plans de son frère Octave, en 1910.

 


Raphaël Dupouy, organisateur des Journées Catherine Gide

Ainsi, même quand les relations entre Théo et Maria se feront plus distantes, le nom revendiqué par Maria pour ses textes continuera à affirmer son double attachement : à son mari et au lieu qu'il a choisi pour vivre et peindre. « A moins que Maria la féministe ne rejette le nom de son mari, pour dire qu'elle a épousé ce pays ? » s'interroge Raphaël Dupouy. Plusieurs combinaisons et donc solutions sont en effet possible : « M. Saint-Clair » comme « aime Saint-Clair » ?

« Le nom de Saint Clair, ce saint qui guérit de la cécité et ouvre les yeux au monde et au beau lui convient aussi très bien », suggère Raphaël Dupouy. « Comme le peintre qui a besoin de lumière, Maria a un besoin de clarté dans les rapports humains. Par ses Cahiers, ne prétend-elle pas « éclairer la figure de Gide » ? »

Raphaël Dupouy nous révélait enfin que c'est cette clarté que Maria appréciait tant, déjà, chez Verhaeren :

« Certains mots, nous dit Valéry, sonnent en nous, entre tous les autres, comme des harmoniques de notre nature la plus profonde. Pour Verhaeren, je les trouve, ces harmoniques, dans deux petits mots auxquels on n'a guère, je crois, prêté attention et qui sortent du tréfonds de son être; ce sont les mots fou et clair : l'un dit toute sa démesure, son goût pour le téméraire, l'impossible, l'absurde; l'autre éclaire sa foi dans l'infinie ressource de la nature humaine. »

Et c'est sur ce mot clair qu'elle conclut dans Galerie privée son portrait de Verhaeren :

« Verhaeren a confié à ce petit mot la nuance exacte de son idéal; il est fait de pureté, de transparence, il est une sorte d'évidence du meilleur, il dit plus exactement qu'un autre le vœu de tout son être moral, l'aspect de ses prédilections. Il l'a employé jusqu'à l'extravagance, jusqu'à la satiété. Toutes choses dans ses décors deviennent claires : les routes, les rameaux, les nues, les jardins, les maisons, les vaisseaux, il n'est pas jus­qu'au tigre qui ne soit tel dans son bondissement. Cette syllabe avait dans sa voix prenante et tim­brée une sonorité cristalline et soudaine, il la disait avec un tel plaisir que jamais elle ne s'est ternie. C'est elle qui donne à ses trois livres d'amour leur accent le plus particulier. Être clair, être de volonté claire, loin des chemins tortueux, à jour avec soi-même, avec ses propres exigences, ainsi s'expri­maient ses plus tendres conseils. On pourrait dire qu'à côté du fameux :

Admirez-vous les uns les autres

un peu monté le ton, le message le plus pressant de Verhaeren c'est : Préservez en vous la précieuse folie et surtout : Efforcez-vous d'être clairs. »

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (2/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)

La Petite Dame, Maria Van Rysselberghe, existait avant sa rencontre avec son grand homme, André Gide. Lors des 3èmes Journées Catherine Gide qui se déroulaient les 23 et 24 avril derniers au Lavandou, Martine Sagaert a évoqué le parcours de Maria Van Rysselberghe, et notamment sa formation.


Martine Sagaert aux 3èmes Journées Catherine Gide


Comment cette femme issue de la bourgeoisie a pu mener sa vie aussi librement ? Pour Martine Sagaert, le milieu familial, entre un père fonctionnaire des chemins de fer qui meurt en 1871, alors que Maria n'a que 5 ans, et une mère qui devient la dirigeante d'une importante maison d'édition et imprimerie belge*, a joué un rôle déterminant.

Sans la couper de la religion, puisque la petite Marie Philomène Monnom racontera plus tard à Béatrix Beck comment elle a perdu la foi un peu avant sa communion solennelle, sa mère l'envoie au Cours d'Éducation pour jeunes filles. Un établissement créé en octobre 1864 à Bruxelles par la pédagogue Isabelle Gatti de Gamont pour soustraire les jeunes filles de l'enseignement religieux dominant.

C'est là qu'elle rencontrera Augustine de Rothmaler qui y enseigne la littérature française, l'anglais, l'allemand. Elle y fera aussi la connaissance de ses amies Marie Closset et Blanche Rousseau, qui avec l'enseignante Marie Gaspar créeront à leur tour des écoles libres, et surtout l'éphémère société secrète des Peacocks. C'est sous ce nom qu'elles apparaîtront d'ailleurs dans une toile de Van Rysselberghe et dans la correspondance de Gide et la Petite Dame.

A son tour, Elisabeth, la fille de Maria et Théo Van Rysselberghe, saura échapper aux conventions bourgeoises, grâce à Maria. « Elle a réussi à faire de sa fille une femme libre et accomplie », comme le souligne Martine Sagaert. Elisabeth qui choisira la voie de l'horticulture, voudra être utile et indépendante, comme sa mère qui s'engage aux côtés de Gide en 1914 dans le Foyer Franco-Belge. La Correspondance avec Gide révèle qu'elle cherchera même à passer un diplôme d'infirmière en 1917.

Une Correspondance qui confirme aussi les dons d'écriture que Maria Van Ryssleberghe a révélés dans ses Cahiers, ou dans ses rares textes : Il y a quarante ans, Strophes pour rossignol, Galerie privée. Des dons de portraitiste, mais aussi pour saisir et rendre une ambiance, ce qu'elle peut avoir de saugrenu, de dramatique ou d'incommunicable.

Aussi déplorera-t-on avec Martine Sagaert que Maria Van Ryssleberghe ne figure dans aucun dictionnaire de la littérature, dans aucune histoire de la littérature, ni en Belgique, ni en France. Pas même dans le Dictionnaire des femmes belges : XIXe et XXe siècles, d'Eliane Gubin, paru en 2006 chez Lannoo Uitgeverij...

Ses textes « parus sous le voile noir identitaire » pour reprendre l'expression de Martine Sagaert, c'est-à-dire sous le pseudonyme de « M. Saint-Clair » ont trompé jusqu'à Gide lui-même... Et encore dans le Malraux par lui-même de Gaëtan Picon paru en 1953 (réédité à l'identique en 1965 !), peut-on lire un portrait de Malraux par la Petite Dame signé par une certaine... Monique Saint-Clair !

Extrait de Malraux par lui-même, G. Picon, Seuil, 1965

__________________________

* Le mystère de cette reprise de l'imprimerie Delvingne-Callewaert en 1885, dirigée par le maître-typographe Félix Callewaert (puis sa fille Octavie — évoquée dans la correspondance de Huysmans avec Camille Lemonnier — de 1870 jusqu'à la mort de celle-ci en 1879), reste d'ailleurs à élucider...

dimanche 1 mai 2016

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (1/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)

La 3ème édition des Journées Catherine Gide a eu lieu les 23 et 24 avril derniers au Lavandou. Après Théo Van Rysselberghe l'an dernier, au travers de son tableau Une lecture, c'est à sa femme, Maria Van Rysselberghe que ces journées ont été consacrées. La parution de la Correspondance André Gide-Maria Van Rysselberghe, aux éditions Gallimard, a permis d'apporter des éclairages nouveaux sur l'amitié qui a uni pendant plus de 50 ans la Petite Dame et le grand homme.


Les 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou
étaient consacrées à la Petite Dame

Juliette Solvès et Peter Schnyder, qui présentent et annotent l'édition de cette Correspondance inédite, ouvraient les Journées Catherine Gide par un panorama de ce fort volume, riche de plus de 800 lettres. « Les lettres échangées avec Gide se différencient des autres correspondances d'André Gide par l'absence de cloisonnement entre les sujets : la littérature y est mêlée à la vie de tous les jours », explique notamment Juliette Solvès.

Le quotidien (de la liste de courses aux maladies des uns et des autres, des petites tyrannies de Gide aux séjours en cure thermale) voisine avec les comptes-rendus de lectures (des œuvres de Gide ou des amis) ou des rencontres avec les amis. « Une véritable correspondance de l'amitié », comme le souligne Peter Schnyder. Mais en aucun cas une « amitié amoureuse » comme l'écrit un journaliste dans le Magazine littéraire.

Au contraire, Gide et Maria Van Rysselberghe peuvent y évoquer leurs passions, vécues chacune de leur côté. Lorsqu'elles sont au beau fixe comme celle entre Gide et Marc Allégret :

« […] j'ai des remords de mon bonheur, et de l'avoir étalé cyniquement devant vous, avec des manières de « nouveau riche », dignes de pousser à bout notre amitié – et ceci pour vous avoir donné le regard sur certain compartiment secret de mon cœur », écrit Gide en juillet 1917.

Ou lorsque rien ne va plus entre Maria et Aline Mayrisch :

« Seule dans ce Londres je mène une vie étrange […] errant avec de mauvaises pensées, ayant perdu toute notion de ma condition sociale. Soulagée d'être seule et triste à défaillir, en proie à tous les vertiges. N'est-ce pas vous savez à quel degré peut monter la détresse de la solitude en voyage. » (23 ou 30 juin 1913)

Juliette Solvès et Peter Schnyder, éditeurs de la
Correspondance Gide-Maria Van Rysselberghe


Maria a trouvé « un homme qui [lui] ressemble », « un moi plus difficile ». Gide « celle qui [sait] le mieux [ses[ empêchements et [ses] exigences ». « C'est une amitié pure, désintéressée », confirme Juliette Solvès. Non seulement cette Correspondance ne fait pas vraiment doublon ni avec les Cahiers de la Petite Dame, ni avec le Journal de Gide, mais elle place Maria Van Rysselberghe sur le même plan que Gide : celui de la littérature.

La richesse d'écriture, le style de la Petite Dame n'ont rien à envier à celui de Gide, et comme lui sans doute sait-elle que ses lettres font œuvre. Elle est après tout la première « gidienne »... Des trouvailles drôle ou poétiques parsèment ces lettres souvent plus longues chez la Petite Dame : « Votre lettre est entrée en moi comme Nijinski entrait en scène », confie-t-elle à Gide. Son grand homme, sa grande ombre, avec laquelle elle ne cesse jamais de converser.

Suite des interventions :


samedi 22 mars 2014

BAAG 181/182


Le Bulletin des Amis d'André Gide, quarante-septième année, n°181/182, janvier-avril 2014, vient d'arriver chez les membres de l'Association des Amis d'André Gide. La publication désormais double et semestrielle du BAAG permet cette fois encore de verser davantage de textes, comme les Fragments inédits des Cahiers de la Petite Dame, ou un dossier spécial « André Gide et Walther Rathenau » rassemblé et présenté par Jean Claude.

Au sommaire :

Maria Van Rysselberghe, Fragments inédits des Cahiers de La Petite Dame.

Dossier « André Gide et Walther Rathenau », rassemblé et présenté par Jean Claude :
- Jean Claude : Gide et Rathenau : brève rencontre.
- Tony Bourg : La rencontre Rathenau-Gide à Colpach.
- Claude Foucart : André Gide et le « Docteur Rathenau ».
- Germaine Goetzinger : Rathenau et les Mayrisch.
- André Gide et Walther Rathenau : Lettres
Justine Legrand : La femme, l'autre « problème » gidien.
Pierre Masson : André Gide et l'affaire Swann.

Jef Last : Mon ami André Gide (suite)

Chronique bibliographique
Dossier de presse
Varia 

Pour adhérer à l'AAAG et recevoir ses publications (deux BAAG doubles et un Cahier annuels), toutes les informations pratiques sont à retrouver sur cette page.

jeudi 18 juillet 2013

De quelques parutions


L'actualité éditoriale est décidément très riche en Espagne. Rappelons tout d'abord la récente parution d'extraits du Journal choisis, traduits et commentés par Laura Freixas, aux éditions Alba Editorial. Le même éditeur avait déjà publié Los falsificadores de moneada (traduction Mª Teresa Gallego Urrutia) et Paludes (traduction Cecilia Yepes).




Cette parution s'est accompagnée en avril d'un portrait-hommage par Luis Antonio de Villena aux éditions Cabaret Voltaire, dynamique maison spécialisée dans la littérature française. Le texte du journaliste est suivi des témoignages d'Oscar Wilde, Marcel Proust, Maurice Sachs, Klaus Mann, Pierre Herbart, Lucien Combelle et Luis Cernuda.




Dans leur belle collection El Pasaje de los Panoramas, les éditions errata naturae poursuivent la publication en espagnol des livres de Maria Van Rysselberghe. Après Hace quaranta años (Il y quarante ans, paru en septembre 2012), c'est au tour de Para un ruiseñor (Strophes pour un rossignol) d'être présenté au public espagnol.



Après Philippe Hellebois et son Lacan lecteur de Gide (Editions Michèle, coll. Je est un autre, 2011), la psychanalyse continue de s'intéresser à Gide. C'est en Argentine que vient de paraître Tres ensayos sobre la perversión. Figuras de la perversión en la clínica, el arte y la literatura, el psicoanalista par Tomás Otero, psychanalyste. Ces « trois figures de la perversion » sont Osvaldo Lamborghini, Alejandra Pizarnik et André Gide.





Du côté des revues signalons encore dans le numéro de juillet de la revue Esprit (Contre les maîtres à penser), l'entretien avec Eric Marty intitulé "Le pouvoir de dire « je ». Les intellectuels, la politique et l'écriture". (consultation payante)

Dans la revue internationale en ligne Cerise Presse (Summer 2013, Vol. 5, Issue 13), Victoria Best consacre un long article aux relations entre Gide et Madeleine sous le titre "Wilful Blindness: The Marriage of André and Madeleine Gide". (consultation gratuite)

Dans un article du Huffington Post d'hier 17 juillet 2013, Jeannine Hayat attire enfin notre attention sur un livre qui avait échappé à nos filets... Mais il n'est pas trop tard pour signaler cet essai de Éric Garnier intitulé L'Homoparentalité en France. La bataille des nouvelles familles, sorti en février 2012 chez Thierry Marchaisse. L'auteur essaie de faire de Gide "un pionnier de la famille homoparentale" et donne le témoignage de Catherine Gide dans un chapitre qui a pour nom "Fille de pionnier".




jeudi 31 janvier 2013

Il y a quarante ans : les Cahiers de la Petite Dame

Il y a quelques mois paraissait un Cahier inédit de la Petite Dame, Maria Van Rysselberghe. C'est en 1973 - il y a quarante ans, pour reprendre le titre d'un autre livre de la Petite Dame - qu'a paru le premier volume de ces Notes pour l'histoire authentique d'André Gide, et force est de constater que ce document assez exceptionnel dans l'histoire de la littérature n'a pas tout de suite été tenu pour tel.
Voici par exemple deux articles du Nouvel Observateur n°438 du 2 avril 1973. Si Monique Lange perçoit bien l'auteur qui se cache derrière l'historiographe, Michel Cournot en reste au trivial des Cahiers de la Petite Dame. Ces articles permettent aussi de se rappeler des étonnants arguments de la préface d'André Malraux, dans son style définitivement pâteux, et d'apporter un éclairage amusant sur la passion de Gide pour le cinématographe...



"TEMOIGNAGE

La seule femme à qui l'auteur de « Corydon » pouvait parler le connaissait depuis vingt ans quand elle a commencé à tenir son Journal. « Il est tout un monde dont je ne voudrais rien laisser perdre », écrit-elle. Elle a tenu la gageure et, tout en peignant un portrait plein d'humour et d'amour, elle a fait vivre toute une époque. Monique Lange et Michel Cournot ont lu ce livre, chacun à sa manière.



Gide
à la maison
« Je n'ai eu qu'un souci,
dit «la petite dame» à son ami mourant, vous
peindre dans votre intégrité »
__________________________________

LES CAHIERS DE LA PETITE DAME 1918-1929
Cahiers Gide, n° 4, préface d'André Malraux.
Gallimard, 462 p., 42 F.
__________________________________

Maria Van Rysselberghe, « la petite dame », pensait qu'il était de son devoir d'être le « témoin » d'André Gide. En vérité, elle l'adorait, savait rire avec lui et, surtout, le regarder. Il est rare que les « témoins » des grands hommes s'oublient. Or la petite dame s'oublie toujours et le récit de sa vie quotidienne avec Gide est aussi plein d'humour que d'amour : « Il est tout un monde dont je ne voudrais rien laisser perdre », dit-elle. Son seul souci est la vérité objective, l'honnêteté intellectuelle. Et l'amitié, loin de l'aveugler, l'éclaire.
La petite dame connaissait déjà André Gide depuis ving ans lorsqu'elle ouvrit « par devoir » son premier cahier à elle. Elle en a rempli dix-neuf. Elle a été « la femme à qui Gide a pu parler ». Il ne le pouvait pas avec Madeleine, sa propre femme, à qui il avait fait trop de mal : « J'ai fondé mon bonheur sur le malheur d'autrui. » Et ce qui est étonnant, au fil de ce Journal, c'est la délicatesse avec laquelle elle évoque la silhouette meurtrie de Madeleine. Il n'y a pas l'ombre d'une perfidie dans l'image qu'elle, qui -comprend-tout, trace de celle qui-n'a-pas-pu-comprendre. Quelle admirable façon elle a de relater la douleur disproportionnée de Gide lorsque Madeleine brûle ses lettres. « Si j'étais catholique, gémit Madeleine, j'entrerais au couvent. »

Admirable aussi le récit de la décision de Gide de donner à Elisabeth (la fille de la petite dame) un enfant : «Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme (Il pensait à Madeleine), lui écrit-il, et je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même. » « Et c'est ainsi qu'un dimanche de juillet, ajoute la petite dame, au bord de la mer, dans la solitude matinale d'un beau jour, fut conçu l'enfant que nous attendons. » L'enfant naît ; c'est une fille. « Déroute absolue devant cette chose inattendue. » Elle s'appelle Catherine.
Et puis, dans ces « Cahiers », contrepoint au « Journal » de Gide, il y a aussi les voyages, les lectures, le thé quotidien, Dieu, Valéry, Cocteau, la musique, le domestique « annamite », l'hypocrisie, le cinéma, l'Afrique du Nord, Martin du Gard, Rivière. André Malraux écrit dans sa préface que ces « Cahiers » sont « un miroir un peu déformant ». Il est amusant de vérifier, à la lecture de cette préface aussi bien qu'à là lecture du «Journal» de Gide, combien ces deux grands hommes, catalyseurs d'une époque, se sont mal aimés, au point même d'être allergiques l'un à l'autre. Malraux relève, par exemple, que « Gide n'a parlé dans son «Journal» ni de Jeanne d'Arc, ni de Napoléon, mais — ce qui est plus troublant — pas davantage de Lénine». Et il souligne, un peu dans l'optique de ceux qui refusent aux homosexuels un engagement politique, que Gide — qui l'a d'ailleurs écrit lui-même — ne s'est jamais intéressé qu'à la religion et à la pédérastie.

Valéry va trop vite

Gide aussi a ses impatiences contre Malraux (et Valéry dont il a du mal à suivre les éblouissants discours). Durant cette fameuse année 1936, il note rageusement : « Toute conversation avec ces deux amis (Malraux et Valéry) reste, pour moi du moins, quelque peu mortifiante, et j'en ressors plutôt accablé qu'exalté. »

Mais revenons à la petite dame, à sa morale libre et généreuse, et au monde qu'elle décrit, anachronique et si moderne — dans le beau sens du terme. Elle ne triche jamais. La littérature et la vie littéraire sont leur pain quotidien et c'est un régal d'entendre Gide s'écrier : « J'ai cinquante et un ans, j'entends me démasquer. » Le malaise où les plonge Proust leur interdit de voir qu'il a tout dit, et Gide se lamente naïvement de ne pas avoir encore publié « Corydon ». Il aurait voulu être le premier.

Un air « en exil »

Le soir, la petite dame et Gide se lisent interminablement des livres qui n'ont pas fait basculer le monde. Malraux n'a pas tort de dire que « le Vaneau » (ainsi le surnomme-t-il) eût publié « la Princesse de Clèves tous les mois, et certainement préféré Schlumberger à Claudel ». Mais leur bonheur littéraire est si grand qu'il leur sera beaucoup pardonné. Il faut les voir vivre sous la plume de la petite dame : « J'avais été frappée du groupe étrange que nous formions : Elisabeth et Marc étaient assis sur mon lit, le dos appuyé au mur, enveloppés d'un grand châle ; Gide, dans ses manteaux, leur faisait face, dans un fauteuil : pour combattre le froid, il avait glissé ses pieds sous le matelas et, pour réchauffer les miens, il était assis dessus. Nous avions je ne sais quel air en exil. »

Parmi les perles de cette vie quotidienne, les rapports avec les « domestiques ». Gide avoue à la petite dame, un soir où le domestique noir a découché : « J'aurais été un excellent maître pour des esclaves; avec des domestiques, je suis toujours embarrassé.» Mais il lui parle aussi de l'amour, de ses amours. et de sa bonne humeur lorsque de jeunes scouts campent dans le jardin.

Au-delà du comique quotidien, ces « Cahiers » nous apportent un regard étonnant sur une époque et une intelligentsia. Ils s'arrêtent malheureusement en 1929. On reste sur sa faim, avec l'envie de suivre la petite dame jusqu'à la mort de Gide. Celui-ci feignait de ne pas savoir qu'elle tenait ce Journal. Elle le lui murmura pourtant sur son lit de mort : « Vous avez toujours déploré de vivre au milieu de muets. Eh bien, sachez que je tiens un Journal de votre vie où j'ai mis tout ce que j'ai pu, n'ayant qu'un souci : vous montrer dans votre intégrité. » Il n'entendit jamais cela, il était trop tard, mais sans doute le savait-il. Quant au lecteur, il devine, à travers ce portrait d'un autre, une personnalité si attachante — celle de la petite dame — qu'il aimerait bien, un jour, lire un livre sur elle.
MONIQUE LANGE


Oncle André
au Marbeuf.
« Gide, pourquoi aimez vous
tant le cinéma ? — Parce que je
l'estime peu »

Dans les remarquables « Notes pour l'histoire authentique d'André Gide », que Maria Van Rysselberghe a écrites de 1918 à 1951, figurent quelques réflexions sur la cinéphilie de Gide.

Que Gide ait été un maniaque du cinéma, nous le savions déjà par son « Journal ». Mais, dans ce «Journal», Gide s'amuse souvent, à propos du cinéma comme à propos de bien des choses, à dévier la conversation. Il évite l'essentiel. Il joue même, en quelque sorte, le dadais très subtil : ainsi, on croirait à première vue que le cinéma a posé à Gide, dans les mois d'hiver surtout, des problèmes d'habillement. Le caleçon long Rasurel de chaud pilou, que portait volontiers Gide par temps très froid afin de ne pas se geler les fesses lorsqu'il parcourait le boulevard Saint-Germain à pas lents, le nez plongé dans un Montaigne, devenait trop calorifère; pour un peu trop encombrant, dès que Gide se retrouvait assis dans la salle chauffée du Marbeuf ou des Ursulines. Tel film de Murnau se résumait alors à la difficulté que rencontrait Gide à ôter son caleçon long autant que possible en catimini sans trop émouvoir les proches spectateurs.
Maria Van Rysselberghe apporte, dans ses « Notes », un témoignage plus posé, moins gamin, et aussi beaucoup plus simple. Lorsque par exemple un film était interdit par la censure, Gide ne trouvait rien de mieux à faire que de louer une salle, de louer une copie du film et d'organiser des projections. Conduite aussi utile que de signer une pétition, conduite en tout cas complémentaire. On voit aussi que l'attachement qu'éprouvait Gide pour Marc Allégret l'incitait à réfléchir sur les valeurs particulières de la création cinématographique. Maria Van Rysselberghe nous dit que Marc Allégret a noté alors, sous la dictée de Gide, des pages que je ne me rappelle pas avoir lues, qui mériteraient sans doute d'être publiées, ou bien republiées si elles n'ont paru que dans une revue.
Surtout, nous apprenons par Maria Van Rysselberghe que Gide cédait à l'habitude si unanimement partagée de tenir, à la sortie du cinéma, ou plus tard, d'interminables conversations au sujet des films, y compris les plus médiocres. Cela est important. Même un homme aussi difficile, aussi réfractaire que Gide subissait la très mystérieuse incubation du cinéma, qui fait que les esprits les plus exigeants se lancent à corps perdu dans des conversations presque dramatiques, à propos de tel acteur, de tel décor ou de tel épisode policier ou sentimental qui, à tout prendre, ne les concernent aucunement.

Autour d'un chocolat

Maria Van Rysselberghe note : « Ce matin, au petit déjeuner, grande discussion entre Gide et Elisabeth au sujet d'un film, « le Chant du prisonnier », qu'ils ont vu chacun de son côté et sur lequel ils sont d'un avis totalement opposé. Gide ne peut admettre ça et je les entends défendre leurs points de vue. Je ne puis m'empêcher de dire à Gide que je n'arrive pas à me rendre compte du tout du critérium de ses jugements quand il parle du cinéma; tantôt il n'envisage que les côtés techniques, éclairage, présentation, etc., tantôt il a des exigences de littérateur et, le plus souvent, il se laisse prendre par le sujet et le jeu des acteurs et consent à être ému et à admirer un film qu'il trouverait détestable comme pièce.
C'est vrai, accorde-t-il, et c'est sans doute la preuve de la piètre estime en laquelle je tiens le cinéma et tout art populaire en général. »
Maria Van Rysselberghe raconte un peu plus loin : « ... Soirée au cinéma. « Le Patriote », grand film avec le fameux acteur allemand Jannings, puis inévitable discussion autour d'un chocolat dans un café des Boulevards. Gide, qui logiquement devrait être le plus intransigeant, est celui qui l'est le moins, sans doute parce qu'il n'attend rien du cinéma. »

Passons sur le négligé apparent de ces notes que Maria Van Rysselberghe écrivait à la va-vite : l'essentiel est qu'elle a vu très bien le fondement du prodigieux engouement du public pour le cinéma — et cela, on ne le dit jamais assez : c'est que, pour parler tant et tant du cinéma, il faut ne pas l'aimer. Il faut le tenir en mépris. La chose est assez inévitable, puisqu'un grand nombre de cinéastes méprisent le cinéma, eux aussi.

Si les gens ne tenaient pas, comme dit clairement André Gide, le cinéma « en piètre estime », jamais ils n'emploieraient leur temps et leurs facultés, comme ils font, à disserter violemment d’œuvres navrantes. Et même, ces œuvres, ils n'en supporteraient pas la vision cinq minutes. S'ils entendaient une fois au théâtre un dialogue aussi mauvais que celui qu'ils admettent au cinéma, ils quitteraient leur fauteuil. S'ils lisaient dans un livre le même dialogue, ils fermeraient le livre. Je ne donne le dialogue que comme élément parmi d'autres. Mais, dans neuf films sur dix, tous les éléments sont du même acabit.

Pourquoi, alors, les admettre, et surtout en discuter si passionnément par la suite ? Pour une raison que ni André Gide ni Maria Van Rysselberghe ne notent : parce que, tout talent mis à part, toute valeur de réflexion ou de création mise à part, la projection d'images discontinues sur l'écran accompagnée de sons d'une nature particulière (et même du temps du muet il y avait, dans la salle, des sons d'une nature particulière qui se mariaient à l'image), cette projection cinématographique envahit l'être entier par des itinéraires que même les techniciens américains ou soviétiques du conditionnement par l'audio-visuel reconnaissent n'avoir pas encore définis et va attaquer des zones décisives qui ne sont pas connues non plus. L'immense décalage de l'estimation du cinéma par rapport aux autres arts repose sur cette action cachée, sur ce mystère.

L'opération Rasurel

Cet exemple du cinéma permet d'autre part de situer respectivement le « Journal » d'André Gide et les «Notes» de Maria Van Rysselberghe. Ce que Maria Van Rysselberghe énonce ouvertement, André Gide

l'a déjà avoué, de son côté, à sa manière, c'est-à-dire par une mise en jeu maligne de la «psycho-pathologie de sa vie quotidienne». Car Gide aurait très bien pu, avant de sortir de chez lui pour aller voir Emil Jannings au cinéma, s'habiller comme il fallait, et prendre un taxi jusqu'au Marbeuf pour ne pas s'enrhumer ; mais non, il prenait soin de mettre un Rasurel long bien trop chaud, à seule fin de se soustraire, par l'ablation rocambolesque et si piquante du Rasurel dans le noir, à l'emprise fort déplaisante de cette lanterne magique que, dans son for intérieur, il n'estimait pas. Puis, s'étant rhabillé, et le Rasurel une fois roulé en boule, ayant payé son tribut au goût et à la raison, André Gide, comme tout un chacun, s'abîmait dans les délices de l'abominable septième art populaire, quitte à s'assommer à la sortie, devant un chocolat pas bon, dans une discussion idiote, avec délices aussi.

A propos, Marlon Brando, dans « le Tango », vraiment génial, non?
MICHEL COURNOT"

lundi 26 novembre 2012

Actualité des parutions



Cet automne aura été riche en publications, avec pour commencer le Cahier III bis de Maria Van Rysselberghe (Cahiers de la NRF, Gallimard, 2012), que nous avons déjà évoqué ici. Le livre connaît un accueil très enthousiaste comme le montrent un récent article de Stéphane Guégan et de nombreuses réactions du côté des blogs littéraires comme dans les Carnets d'Automne.









L'occasion de noter ici que la parution en septembre dernier de la traduction en espagnol d'Il y a quarante ans, autre livre de souvenirs de la Petite Dame, avait connu une très belle réception critique en Espagne. Hace cuarenta años, traduit par Regina López, avec une postface de Natalia Zarco est paru aux éditions Errata naturae. L'occasion aussi d'encourager Espace Nord à réimprimer ce volume depuis trop longtemps indisponible en France.




L'inscription des Faux-Monnayeurs à l'agrégation de lettres 2012-2013 continue aussi à alimenter l'actualité éditoriale. Citons tout d'abord celui qui réunit sous le joli titre gidien et impertinent Tant pis pour le lecteur paresseux les études de Anne-Sophie Angelo, Alain Goulet, Thomas Verjans et Victor-Arthur Piégay, sous la direction de ce dernier, aux éditions Le Murmure.

Présentation de l'éditeur :
Ce volume regroupe trois lectures inédites des Faux-Monnayeurs d’André Gide – deux études littéraires et une étude grammaticale – précédées d’une introduction proposant un bilan de plusieurs décennies de critique du texte, à destination des agrégatifs de lettres, mais aussi de tout lecteur curieux et désireux d’enrichir sa connaissance du seul et unique roman de l’auteur de Paludes et des Caves du Vatican.





Dans la collection "Clé Concours" de l'éditeur Atlande, diffusé par Belin, Aliocha Wald Lasowski, enseignante à l’université catholique de Lille, à l’ENS, à Sciences-Po et à l’université Charles-de-Gaulle, et Joël July, professeur agrégé à l’université d’Aix-Marseille, co-signent un Gide Les Faux-Monnayeurs compilant un commentaire de l'oeuvre, une étude grammaticale et stylistique, un aperçu de l'état actuel des études sur Gide ainsi qu'une bibliographie.





Nouveau venu dans les études gidiennes, Frank Lestringant, auteur de la biographie Gide l'inquiéteur dont le deuxième tome vient de paraître chez Flammarion, ajoute sa voix à ce concert d'analyses. Aux Presses Universitaires de Rennes, il propose des Lectures des Faux-Monnayeurs autour de trois thèmes principaux: Un « premier roman », Le roman et le réel, Une poétique du roman.

Présentation de l'éditeur :
Quel est le statut des Faux-Monnayeurs ? Où situer leur esthétique ? Ce manuel propose de dessiner des lignes de partage dans l’enchevêtrement romanesque en analysant plusieurs aspects du texte : sa dimension autobiographique, religieuse, littéraire, morale ; sa dynamique d’enquête policière, son rapport à la musique et à la justice, ses intertextes. Le style de Gide et la manière dont il « travaille » et il déconstruit ses personnages et son intrigue sont ainsi étudiés.




Le douzième volume de Styles, genres, auteurs, collection consacrée aux auteurs du programme des agrégations de lettres, s'intéresse lui aussi aux Faux-Monnayeurs au travers de deux articles : "Sotie, ratage et réinvention du roman dans Les Faux-Monnayeurs d’André Gide" par François Bompaire, et "L’ambiguïté narrative dans Les Faux-Monnayeurs: dénégations romanesques et construction téléologique" de Françoise Rullier-Theuret.




Pour rappel : un billet spécial agrégation compile les publications et les liens utiles autour des Faux-Monnayeurs.


Ann Jefferson, professeur de littérature française à l’université d’Oxford, auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature française, depuis Stendhal jusqu’à Nathalie Sarraute dont elle a édité plusieurs textes pour l’édition des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, signe aux Presses Universitaires de France une étude très complète du genre biographique. Un chapitre entier de son Défi biographique est consacré à Gide et à Si le grain ne meurt.

Présentation de l'éditeur :
Il est d’usage que la biographie escorte la littérature, ne serait-ce que par le récit des vies d’écrivains. Mais l’idée qu’elle pourrait agir sur la conception même du littéraire a sans doute de quoi surprendre. Et pourtant, depuis qu’au XVIIIe siècle sont apparues et la notion moderne de « littérature » et le mot même de « biographie », leur relation a été on ne peut plus étroite : la pratique biographique a sans cesse remis en question, infléchi et transformé les façons d’envisager la littérature. Sous ses formes multiples, des « vitae » aux dictionnaires biographiques, de l’histoire littéraire à la presse, de la critique aux vies romancées, de l’autobiographie aux innovations d’aujourd’hui, la biographie est intervenue au cœur de tous les débats littéraires. Héritière de la tradition antique et médiévale de l’exemplarité, elle a redoublé l’incessant « qu’est-ce que la littérature ? », en lançant à celle-ci le défi permanent pour contester et réinventer ce qui la fonde et la justifie.
Ce livre propose l’histoire de cette relation complexe par l’analyse des textes où la conjonction de ces usages d’écriture est particulièrement intense, de l’autobiographie de Rousseau aux « vies » de Pierre Michon, de la biographie inscrite en poésie chez Hugo et Baudelaire à l’écriture de soi chez Roubaud.



mercredi 14 novembre 2012

Un cahier inédit de la Petite Dame









Hasard du calendrier ou choix éditorial délibéré ? C'est en tout cas une excellente idée d'avoir choisi début novembre pour publier le cahier inédit de Maria Van Rysselberghe connu sous le nom de Cahier III bis (Gallimard, Les Cahiers de la NRF) : parce que c'est le 11 novembre 1918 que la Petite Dame commence à prendre des notes sur sa vie aux côtés de Gide, entreprise qui durera jusqu'à la mort de celui-ci en 1951, et parce que ce volume renferme essentiellement des souvenirs liés à la première guerre mondiale.

Dans sa présentation, Pierre Masson rappelle les circonstances, le « malheureux hasard » qui est à l'origine de ce companion piece aux quatre volumes déjà publiés des Cahiers de la Petite Dame : la perte le 1er octobre 1925 de son troisième cahier de notes pour la période de 1923 à juillet 1925 – période pourtant riche en évènements.

« Après de longues et vaines recherches et quelques mois d'un abattement dont elle ne pouvait pas se plaindre devant Gide, grâce à ces encouragements [ceux de Loup, Martin du Gard et Elisabeth], et surtout grâce à sa ténacité naturelle, la Petite Dame entreprit de reconstituer le cahier perdu. Comme elle continuait par ailleurs sa chronique ordinaire, deux cahiers s'écrivaient ainsi en parallèle, qui allaient en faire naître un troisième, comme l'explique leur auteur en février 1926 :
«La reconstitution que je fis cet hiver du cahier perdu, d'après des souvenirs récents, il est vrai, m'a donné l'idée d'en faire une autre, celle des premiers temps de la guerre, d'après un journal tenu quotidiennement pour Loup, dont j'étais séparée. Tel qu'il est, tout personnel et tout mêlé aux préoccupations de celle pour qui il fut écrit, ce journal ne peut ici me servir à rien. Mais de l'avoir relu avant de le brûler m'a tellement imprégnée de l'atmosphère de cette époque, que je suis tentée par l'entreprise; et puis, il m'a fourni des dates, des faits précis, à quoi accrocher les souvenirs de cette période où je vécus presque tout le temps à côté de Gide. » 
Autrement dit, un cahier de perdu, deux de retrouvés, grâce à ce travail de recomposition qui faisait passer la Petite Dame du statut de diariste à celui de mémorialiste. »

Entre 1926 et 1939, Maria Van Rysselberghe va consigner les souvenirs qui lui reviennent dans ce Cahier III bis « ouvert aux vents de la mémoire » et « domaine privilégié de l'anamnèse », comme le dit très joliment Pierre Masson. Ce sont d'abord les évènements du début de la guerre, entre 1914 et 1916 : la communauté du Laugier, chez les Van Rysselberghe, où viennent s'installer Gide, Schlumberger, Copeau, Ghéon, l'activité du Foyer Franco-Belge qui donne l'occasion d'un savoureux portrait de Charlie Du Bos. Sans concession est aussi le portrait de Madeleine Gide.

Ce sont ensuite les souvenirs du voyage en Allemagne de 1903, où l'on voit la petite bande non-conformiste faire mine de pousser la sœur de Nietzsche et son secrétaire, « un jeune baron de Münchhausen », dans le coffre-fort renfermant les manuscrits du philosophe... Même regard aigu de la Petite Dame sur les fastes de cour de Weimar où Gide donnera sa conférence sur «L'Importance du public ».

Pour évoquer enfin le voyage en Italie en 1908-1909, Maria Van Rysselberghe choisit de donner des extraits des lettres qu'elle envoie à son amie Loup, Aline Mayrisch. C'est le temps des confidences échangées entre Gide et la Petite Dame, et qui scelleront leur amitié sous le double sceau de l'honnêteté et d'une forme de fraternité. Avec, déjà, Aline Mayrisch pour témoin. Pour elle, dix ans plus tard, Maria Van Rysselberghe ouvrira le premier de ses Cahiers.

mardi 19 juin 2012

Gide et les Cahiers de la Petite Dame

L'APA (Association Pour l'Autobiographie) organise sa Journée du Journal samedi 23 juin à 15h sur le thème « André Gide et les Cahiers de la Petite Dame ». Elle se tiendra à la Maison des Associations, 181 avenue Daumesnil 75012, Paris.

Présentation :
Amie d’André Gide, Maria Van Rysselberghe (1866-1959) a tenu pendant 33 ans, de 1918 à 1951, à l’insu de Gide un journal de témoignage sur lui : « J’ai entrepris ces notations avec l’idée qu’elles serviraient de source, d’éléments, de témoignages à ceux qui voudront un jour écrire l’histoire véritable d’André Gide. Prises sur le vif, ainsi enchâssées dans le quotidien, ces relations me semblèrent présenter en elles-mêmes, par leur seule vérité, un intérêt suffisant ».
À partir de l’anthologie qui en a été publiée récemment (Je ne sais si nous avons dit d’impérissables choses, Folio, 2006), Gilles Alvarez et Justine Legrand présenteront ce témoignage sur Gide, journal parallèle au sien, avec lectures d’extraits des deux journaux à l’appui.

vendredi 19 février 2010

19 février 1951



Masque mortuaire d'André Gide


« DEPUIS QUE VOUS N'ÊTES PLUS


«Mieux vaut être une épine au flanc de son ami, que l'écho de sa voix*.»

Emerson.


Depuis que vous n'êtes plus, grande ombre, il me semble que votre intégrité doive se recomposer dans le cœur de vos amis. Nous le savons bien, vous n'avez jamais voulu paraître celui que vous étiez vraiment. Mais n'est-ce pas toujours le plus difficile? Lorsqu'on est comme vous doté de richesses puissantes et contradictoires, comment ne deviendrait-on pas un objet de légendes, la proie facile du malentendu? C'est à nous, qui vous aimions, de conserver pure votre empreinte; c'est à nous qu'incombe le difficile devoir d'éclairer votre figure, de vous débusquer de vous-même.


La première fois que je l'ai rencontré, il avait une trentaine d'années. On n'imagine pas séduction plus rare, charme plus enveloppant; mais ce qui dans mon souvenir domine toutes les impressions, c'est la profonde originalité de cet être. Sur rien, il ne pensait comme personne; ce qu'il disait ne procédait jamais du paradoxe, mais d'une vision nouvelle à laquelle cette courtoisie dont il ne se départait jamais vous invitait à collaborer; et l'ivresse inconsciente qu'il éprouvait à se sentir si particulier en augmentait le prix. Le plaisir qu'il dispensait ainsi était un véritable envoûtement. Par quel prodige, dont je reste encore éblouie, sommes-nous devenus amis tout de suite, sautant par-dessus le stade de la relation? Il est vrai que celui qui provoqua notre rencontre possédait ce don de simplicité qui va jusqu'à l'indiscrétion ingénue et supprime ainsi tous les préambules, toutes les pudeurs mutiles. J'ai nommé Ghéon, dont le souvenir entraînant est inséparable des premières années de notre amitié. Nos vies étaient parallèles et il me semble qu'il n'est pas un événement marquant auquel nous n'ayons participé ensemble. Cette période, qui va de 1900 à la Grande Guerre, est dans ma mémoire comme une merveilleuse coupe débordante d'initiations et de joies.

La guerre vint mettre le poids de ses charges dans nos vies : durant deux années, nous avons travaillé quotidiennement du matin au soir à la même œuvre et cette période de travail, avec tout ce qu'elle nous révéla de nous-mêmes, cimenta notre attachement d'une sincérité qui ne connut jamais de défaillance.

En 27, après que la mort eut fait dans ma vie une brèche cruelle qui en changea le cours, je me revois, revenue à Paris et ne sachant encore comment, ni où, refaire un foyer, lui disant un soir : « II me semble que, depuis des mois, je vis en valise. » II me répondit : « Mais moi, chère amie, je n'ai jamais vécu autrement. Ah! tâchons du moins de poser nos valises l'une à côté de l'autre. » Ainsi fîmes-nous, depuis lors et jusqu'à sa fin, nous vécûmes en symbiose pour notre plus grand profit. Notre amitié était faite d'attrait, de confiance absolue, mais aussi de résistance — et ce dernier point n'est pas le moins important. C'est cette résistance qui empêcha ce long attachement de s'enliser dans l'accoutumance, qui empêcha nos contours de s'effacer — et jusqu'au bout notre affection est demeurée vivante, j'allais dire : armée. Avec l'âge, nos différences s'accentuant, j'étais devenue l'indispensable objection, celle qu'il quêtait, celle qui lui était devenue nécessaire. Mais avec quelle chaleur nous retrouvions toujours l'adhésion, devenue plus précieuse de tout ce qu'elle avait à surmonter.

Si j'ai dit ces choses c'est pour expliquer, pour excuser aussi mon sentiment, peut-être téméraire, de l'avoir bien connu, et de l'avoir aimé sans aveuglement, malgré cette première admiration restée intacte.

Tout éclairage peut être déformant dès l'instant qu'on s'en contente, et ce n'est que sous les feux croisés de ceux qui l'ont aimé que peut apparaître son vrai visage. Osons donc un éclairage excessif, excessif du fait de n'éclairer qu'un point.

Lui qui savait regarder un insecte, une fleur, avec une attention scrupuleuse et avertie; qui avait des sens infaillibles qui lui permirent d'exprimer toutes les sensations avec les termes les plus justes et les plus nuancés; lui qui durant le premier quart de ce siècle fut l'esprit critique le plus hardi, le plus subtil, le plus sûr; lui qui avait pour l'être humain une inlassable curiosité et les antennes les plus délicates — comment faire comprendre qu'il est certain domaine de la vie où la réalité lui échappait? Je veux parler du domaine des rapports entre les êtres — j'ai bien dit des rapports. En fait, ce qui était l'intéressait beaucoup moins que ce qui aurait pu être, que ce qui pourrait être : d'où la tentation de l'expérience toujours présente et le jeu passionnant des possibles, qui servit si admirablement son art et nous vaut l'enrichissement d'un Candaule, d'un Lafcadio. Ce monde des conjectures éternelles, c'est celui de la poésie, et c'est par là qu'il était un poète. Mais dans la vie, l'imagination du possible fausse les données du réel et peut ainsi masquer les vraies possibilités. Comment une telle disposition n'eût-elle pas entraîné un comportement déroutant et toujours imprévisible? Ici, trop engagé, là, pas assez; ici usant et abusant; là, avec la même candeur, laissant user et abuser de lui. Quand on pense, comme lui, qu'en psychologie tout reste encore à découvrir, on fait peu de cas de ce qu'on sait déjà, et la logique n'ayant que des bases incertaines, n'a guère de rigueur. La sienne se réfugiait dans l'art : lui, qu'un manque de logique dans une phrase faisait bondir d'indignation, n'avait aucune logique dans ses comportements. Il admettait difficilement que, telle chose étant, telle autre ne pouvait pas être : c'eût été rétrécir son champ des possibles. Je le taquinais souvent, lui disant qu'il ignorait systématiquement la soustraction, et ne connaissait que l'addition. Mais prenons garde qu'en abandonnant la logique de la vie quotidienne, il en retrouvait peut-être une plus profonde. Le savant aussi : ce qu'il a de plus précieux, de plus fertile, c'est ce qui le pousse aux hypothèses, par intuition de ce qui existe peut-être en puissance et n'est pas encore découvert; et, ces hypothèses, il les lance en dépit des règles existantes, vérités aujourd'hui, erreurs peut-être demain. Ne retrouvons-nous pas ici ce jeu des possibles que lui aussi lançait en dépit de toutes les règles existantes, de ces notions que les années, l'expérience, la civilisation ont fini par mêler à notre conscience? Mais pour lui ces notions courantes (convenances, conventions, dignité, esprit de suite, point d'honneur, conviction, ligne de conduite, etc.), c'est peu dire qu'en toute innocence il passait outre : au fond, ces notions étaient pour lui vides de sens, artificieuses, élaborées, non essentielles.

Si on consent à le regarder un instant sous cet éclairage, que de mots pénibles et grinçants prononcés contre lui (esprit retors, machiavélique, satanique, perfide, fuyant, calculateur) tomberaient d'eux-mêmes, eux aussi, vides de sens.

Mais je laisse à d'autres le soin de sa défense. J'ai hâte d'épancher mon infinie reconnaissance, et d'évoquer ce qu'il avait à mes yeux de plus précieux, de plus particulier : ce don d'exaltation, qui laisse derrière lui une traînée lumineuse. Là, nulle attitude voulue, nulle coquetterie, nul désir de plaire; l'exaltation sourdait de lui comme son expression la plus naturelle, la plus irrépressible. Je voudrais laisser dans l'ombre l'exaltation qui lui venait à travers l'œuvre d'art et qui faisait de lui un initiateur incomparable, pour ne parler que de l'exaltation qui lui venait de la vie : d'un papillon, d'un beau soir, d'une confidence, d'un mot généreux, d'une rencontre. Qu'il est difficile de parler de l'exaltation sans lui enlever son prestige, qui vient justement de ce qui se refuse à l'expression!...

Comment suivre cet imperceptible sentier qui mène la sensibilité et la fait brusquement déboucher dans un univers lyrique, où, par la vertu d'associations spontanées, des harmoniques se mettent à chanter et vous portent! Il y faut un champ de résonances plus grand, plus sonore, plus riche que celui des autres, et une âme généreuse qui donne son plus beau feu dans le partage, dans la fraternité, et fait «un instant singulier», comme dit Valéry, «devenir un monument de la mémoire».

Ceux qui lui doivent des instants pareils ne pourront s'empêcher de l'assimiler à un merveilleux magicien, qui arrivait à spiritualiser toute la vie par sa seule ferveur et à élever dans les cœurs le niveau de l'être humain.

Est-il plus bel éloge? »

Maria Théo Van Rysselberghe.


* Better be a nettle in the side of your friend than his echo.