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vendredi 20 novembre 2015

Vente Christie's de livres et manuscrits


Belle vente Christie's de livres et manuscrits le 2 décembre prochain, avec notamment une correspondance inédite entre Maeterlinck et Florence Perkins, une autre de Montherlant, ou cette superbe version encore inconnue des cahiers manuscrits du Diable au corps, portant les corrections de Cocteau. Cocteau grâce à qui ce manuscrit est arrivé entre les mains de Roland Saucier, dont on retrouve dans cette vente d'autres pièces de la collection, comme ces ouvrages de Gide ou à lui adressés :

Lot 53
Léon-Paul FARGUE (1876-1947). Pour la musique. Poëmes. Paris: NRF, 1914. In-4 (240 x 180 mm). Reliure mosaïquée à "décor rayonnant" signée Paul Bonet (Desmules relieur, Collet doreur) et datée 1955, maroquin vert, box mastic et box violet, doublure et gardes de veau gris clair, dos lisse, couverture et dos conservés, chemise et étui assortis.
Provenance: André Gide (exemplaire nominatif et envoi) - Roland Saucier

ÉDITION ORIGINALE avec l'achevé d'imprimer daté du 1er février. Exemplaire imprimé sur Japon pour André Gide et portant l'envoi autographe signé de Léon-Paul Fargue :"affectueusement". Lhermitte 242; Bonet Carnets 1090.
Couverture et dos légèrement tachés. Dos de la chemise fané.
Estimation : 10.000-15.000€



Lot 54
André GIDE (1869-1951). 1889-1895. Sans lieu ni date [Paris : Arnold Naville, 1931]. In-8. Reliure janséniste de maroquin noisette signée Semet et Plumelle, dos à nerfs, encadrement intérieur de filets dorés, tranches dorées, couverture et dos conservés, étui assorti.
Provenance: Roland Saucier.

ÉDITION ORIGINALE du premier cahier de son journal tirée à seulement 7 exemplaires, celui-ci justifié n° I par Gide au justificatif avec ses initiales. RARISSIME. Naville CXLVIII.
Estimation : 3.000-5.000€




Lot 55
André GIDE (1869-1951). Amyntas. Mopsus. Feuilles de route. De Biskra à Touggourt. Le Renoncement au voyage. Paris: Société du Mercure de France, 1906. In-12 (169 x 112 mm). Broché. Chemise de demi-maroquin bleu nuit signée P.-L. Martin et étui assorti.
Provenance: Madeleine Gide (envoi) -- Roland Saucier.

ÉDITION EN PARTIE ORIGINALE. Feuilles de route avait paru chez Vandersypen en 1899. Tirage à 350 exemplaires sur vergé d'Arches. Précieux exemplaire portant, sur le faux titre, l'ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ À MADELEINE [Gide] "ceci soit l'exemplaire de Madeleine, son André Gide". Talvart 20A
Quelques rousseurs. Dos passé.
Estimation : 6.000-9.000€


Lot 56
André GIDE (1869-1951). Les Nourritures terrestres. Paris: Société du Mercure de France. 1897. Reliure de maroquin havane signée P. -L. Martin et A. Paris Dor., non datée, double filet doré en encadrement, dos à nerfs orné, doublure de même maroquin avec roulette dorée, doubles gardes, tranches dorées sur témoins, couverture imprimée et dos conservés, étui assorti.
Provenance: Alfred Vallette (envoi) -- Roland Saucier.

ÉDITION ORIGINALE. Un des 12 exemplaires sur Hollande van Gelder, second papier après trois sur Japon impérial. Celui--ci, non numéroté, est enrichi d'un ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ de l'auteur à Alfred Vallette, fondateur du Mercure de France.

BEL EXEMPLAIRE, TRÈS FRAIS ET À GRANDES MARGES. Talvart 7A.
Estimation : 8.000-12.000€


Lot 57
André GIDE (1869-1951). Lettre autographe signée à Pierre Louÿs. Datée "lundi minuit" [début juin 1895]. Encre sur papier. 8 pages in-16 (155 x 100 mm) sur 2 feuillets in-8 repliés au chiffre PG [pour "Paul [Guillaume André] Gide"] à froid. Avec enveloppe, suscription "Monsieur Pierre Louys / 1 rue Grétry / Paris".
Provenance: Roland Saucier.

BELLE ET LONGUE LETTRE SONNANT LA RUPTURE DÉFINITIVE ENTRE GIDE ET LOUŸS. Elle fut publiée pour la première fois en avril 1973 dans le Bulletin des amis d'André Gide (n° 18, pp. 5-8).

"[…] Quand nous nous rencontrerons dans la vie et ce sera je pense très souvent car nous avons tous deux le vif amour des nobles choses - lorsque nous nous rencontrerons je serrerai ta main si tu la tends, ou te tendrai la mienne - car il est inutile et fâcheux de donner nos incompréhensions en spectacle - mais ne parle plus d'amitié entre nous […] et je t'assure qu'il m'est très dur […] de me soustraire à ton étreinte, qui si longtemps me fut la meilleure […] Je mets beaucoup de torts de mon côté mais ce qui m'a définitivement peiné ce fut de voir que tu me connaissais assez pour prendre ces torts pour autre chose que des maladresses […] Depuis mercredi soir l'angoisse puis la douleur m'ont complètement privé de sommeil […] et bien qu'un narcotique m'ait complètement grisé et que j'écrive comme en rêve, j'ai voulu l'écrire aussitôt pour ceci: l'ensevelissement de ma mère a lieu demain mardi à midi - je compte sur ta délicatesse et sur ta dignité pour n'y pas venir […] "

[On joint, du même :] - Un télégramme adressé depuis Biskra à "Pierre Louis Hôtel Paris Séville" [1894]: "Impossible rester plus longtemps sans te voir....". Le presse de le rejoindre à Biskra. (Déchirures.)- Une lettre autographe signée à Jules Huret datée "Dimanche" [27 avril 1895]. 2 pages in-12 sur un feuillet replié. Encre sur papier. Au sujet d'un article de Huret à propos du Voyage d'Urien. [Et:] - [Pierre LOUŸS]. Un télégramme signé "Méléagre" adressé à "André Gide Beauséjour" et daté du 4 juillet 1894, le prévenant de son arrivée prochaine.
Estimation : 3.000-5.000€


Lot 91
[André GIDE (1869-1951)]. Corydon. Quatre dialogues socratiques. 1920. In-8 (198 x 140 mm). Broché, couverture imprimée de papier Japon rempliée.
Provenance: bibliothèque d'André Gide.

SECONDE ÉDITION EN PARTIE ORIGINALE parue anonymement et tirée à seulement 21 exemplaires sur papier à chandelle, tous hors commerce. Celui-ci le n° 18 provenant DE LA BIBLIOTHÈQUE D'ANDRÉ GIDE.
Publiés pour la première fois en 1911 sous le titre C.R.D.N., ces "dialogues socratiques" font l'objet, en 1920, d'une nouvelle édition augmentée et imprimée, comme l'originale, sans nom d'auteur et non mise dans le commerce. Il faut attendre 1924 pour que Corydon paraisse pour la première fois en librairie à la NRF.

PRÉCIEUX EXEMPLAIRE de ce texte que Gide, "soucieux du bien public", avait remisé dans un tiroir pendant huit ans et qu'il se décide à réimprimer, persuadé "que ce petit livre, pour subversif qu'il fût en apparence, ne combattait après tout que le mensonge". Talvart 27-B; Lhermitte 273.

Quelques rousseurs.
Estimation : 4.000-6.000€


Lot 122
Raymond RADIGUET (1903-1923). Les Pélican. Pièce en deux actes illustrée d'eaux-fortes par Henri Laurens. Paris: Éditions de la galerie Simon Kra, 1921. In-folio (327 x 225 mm). 7 eaux-fortes originales dont 2 en pleine page et une en couverture. Broché, couverture illustrée.
Provenance: bibliothèque d'André Gide.

ÉDITION ORIGINALE de cette pièce en deux actes, représentée pour la première fois au Théâtre Michel le 24 mai 1921, et tirée à 112 exemplaires signés par l'auteur et l'illustrateur.
Un des 10 exemplaires de tête sur Japon, celui-ci le n° 2, portant l'ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ DE RADIGUET À ANDRÉ GIDE " à monsieur André Gide / avec mon admiration / Raymond Radiguet. 20 juin 1921". Carteret Illustrés IV, 330 ("Belle édition rare"); Lhermitte 501.

PRÉCIEUX ET BEL EXEMPLAIRE.
Estimation : 4.000-6.000€


Vente aux enchères mercredi 2 décembre 2015 à 14h309, avenue Matignon, 75008 Paris

Exposition publique
Vendredi 27 novembre de 10h à 18h
Samedi 28 novembre de 10h à 18h
Lundi 30 novembre de 10h à 18h
Mardi 1er décembre de 10h à 18h
Mercredi 2 décembre de 10h à 12h



dimanche 27 septembre 2015

Vente de la bibliothèque de Stéphane Mallarmé

Le 15 octobre à Paris aura lieu la vente De la bibliothèque de Stéphane Mallarmé, par Sotheby's. Parvenus jusqu'à nous par Geneviève Mallarmé, puis son gendre Edmond Bonniot, et enfin l'exécuteur testamentaire de celui-ci, ce sont de nombreux manuscrits, lettres, belles éditions des œuvres de Mallarmé et ouvrages à lui envoyés qui seront dispersés. Il faut noter qu'à la bibliothèque de Stéphane Mallarmé lui-même, les descendants et spécialistes, dont Bertrand Marchal, auteur de la préface du catalogue, ont ajouté des pièces au fil des ans pour constituer la collection telle qu'elle se présente.

On notera ainsi trois livres envoyés par Gide au « maître » Mallarmé : les Poésies d'André Walter, les Cahiers d'André Walter, et le Voyage d'Urien. Mais aussi plusieurs lettres de Valéry, à Louÿs notamment.


Lot 47 
[Gide, André]
LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1892.
In-8 carré (190 x 150 mm). Broché. Couverture blanche (bleutée sur les vélins).
Premier plat conservé, détaché et restauré, petite mouillure à l'envoi. Le "beau premier exemplaire" de Mallarmé ( 1) sur Japon.
Edition originale du premier recueil de poésies de Gide.
Exemplaire n° 1, premier des 10 sur Japon, avant 180 sur vélin teinté (Naville mentionne aussi un ou 2 exemplaires sur Chine, hors commerce). Numéroté par Gide, avec son monogramme A.W. pour "André Walter".
Envoi autographe signé sur la page de faux-titre à l’encre violette :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé, notre maître. En hommage, André Gide".
Le lendemain de sa présentation à Mallarmé, par l'intermédiaire de Maurice Barrès, le lundi 2 février 1891 au banquet Moréas, Gide déposa rue de Rome les Cahiers d’André Walter qui venaient de paraître chez Perrin. Ce fut le début d’une amitié exemplaire. Un an plus tard, quand il reçoit cet exemplaire des Poésies d’André Walter, Mallarmé lui écrit le 17 mai 1892 : "Très rare, mon ami Gide ; ce recueil poétique d’André Walter. L’impression que je perçois, beaucoup d’un clavecin, grêle mais toujours accordé ; et cette double main, la même parfois ou de rêveur jumeaux, qui vient s’y ressouvenir, me charme particulièrement, par son duo perpétué : si aigü, si familier". Évoquant ensuite l’envoi de son disciple, il continue : "Il faut vous remercier aussi de l’attention qui me sourit en l’envoi de ce beau premier exemplaire ; donc je vous presse la main, où vous êtes…"
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, n° IV. -- Correspondance, V, p. 80 (voir aussi IV/1, p. 191 et n. 1).
[On joint, du même :]
Les Cahiers d'André Walter. Œuvre posthume. Paris, Librairie Académique Didier -- Perrin et Cie, 1891.
In-12. Broché. Modeste exemplaire, usagé, premier plat détaché, rousseurs.Edition originale. Le tirage très restreint de ce premier livre de Gide fut presque totalement détruit par lui. La notice signée "P.C." [Pierre Chrysis] est de Pierre Louÿs (Naville, n° I).
Probablement l'exemplaire de Mallarmé. On sait que Gide déposa un exemplaire des Cahiers d'André Walter chez Mallarmé le 4 février 1891, sans envoi, accompagné de cette lettre : "J'hésitais, Monsieur, à vous laisser ce livre, triste enfant d'une nuit d'Idumée. J'aurais voulu le protéger, près de vous par quelques paroles." Mallarmé remercia Gide (ainsi qu'en témoigne le "R" pour "Répondu" au crayon bleu sur la couverture) en l'incitant à venir à ses Mardis pour apposer une dédicace manuscrite sur l'exemplaire.
Estimation : 10.000-15.000€ 


Lot 48
Gide, André -- Maurice Denis
LE VOYAGE D’URIEN. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1893.
Exceptionnel exemplaire de Mallarmé. In-8 carré (201 x 190 mm). Broché, couverture rempliée. Sous chemise en demi-box à bande beige et étui bordé d'Alix.
Edition originale.
Exemplaire n° 1. Premier des 300 exemplaires sur Hollande.
Envoi autographe signé, contresigné par Maurice Denis :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé
en hommage
André Gide
Maurice Denis
".
Premier livre illustré par Maurice Denis : un bois sur la couverture et 30 lithographies originales en camaïeu, dont 2 à pleine page.
Un des plus beaux livres illustrés symbolistes. Gide avait rencontré Maurice Denis par l’intermédiaire de Jacques-Émile Blanche et de son éditeur Edmond Bailly. Comme bien des Nabis, le jeune Maurice Denis rêvait d'approcher Mallarmé. Peut-être l’envoi de son ami Gide a-t-il aidé sa carrière, puisque un an après Le Voyage d’Urien -- peut-on y voir une conséquence de cet envoi ? -- il illustrera Mallarmé : d’abord son "Petit Air" dans la revue L’Épreuve (décembre 1994 ; voir lot 231), puis le poème Apparition mis en musique par André Rossignol, illustré en 1894 d’une lithographie aux trois couleurs de l’artiste.
Le Voyage d'Urien est un des grands livres illustrés dans la tradition du livre de peintre, inaugurée par Charles Cros et Stéphane Mallarmé en 1874. La collaboration entre le peintre et l'auteur, âgés respectivement de 22 et 23 ans, fut des plus étroites. "Ce livre est la trace la plus accentuée du Symbolisme, la ratification par les Nabis du principe du livre de dialogue" (Y. Peyré, Peinture et Poésie. Le Dialogue par le livre, 2001, p. 106).
Après la lecture de l’ouvrage, Mallarmé adresse cette lettre élogieuse à son jeune disciple : "Vous avez fait, avec Le Voyage d’Urien, quelque chose de solitaire ; qui restera, entre Poe et de rares, une de mes lectures. Je ne sache qu’on soit parti jamais, avec autant, disons, de naturel, selon un fil de fiction ténu et pur ; comme le vôtre qui mène à la totalité du Songe ! […] Or, satisfaction suprême, on est conscient du sortilège. Tel groupe de mots apparu sans faste, hante parmi les très beaux qui jamais se soient écrits. Vous deviez faire cela, Gide pensif et musical ; rien ne me surprend, excepté peut-être une prestesse et une exactitude dans les analogies, que je ne devinais à personne". Se référant au numéro de l’exemplaire, il ajoute : "comme je suis touché d’un certain numéro 1, authentique s’il cote l’admiration." A l’intention de Maurice Denis, il poursuit : "remerciez M. Denis ; sa décoration d’une étrange suavité, magistrale et ingénue !"
Parce que Le Voyage d'Urien relate notamment une chasse aux eiders le long des falaises du Spitzberg, Mallarmé demanda à Gide s'il avait fait un voyage dans les régions polaires ; à une réponse négative, Mallarmé répondit : "Vous m’aviez fait grand’peur ! Je craignais que vous n’y fussiez allé !" (Martin, I, p. 193).
Exposition : Mallarmé, Musée d'Orsay, 1998, n° 259.
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, VI. -- Martin, André Gide, Fayard, 1998. -- Mallarmé, Correspondance, VI, p. 102.
Estimation : 20.000-30.000€


Vente :
Jeudi 15 octobre 2015
Première session : 10h30
Deuxième session : 14h30

Exposition : 
Samedi 10 octobre 10h-18h
Lundi 12 octobre10h-18h
Mardi 13 octobre10h - 18h
Mercredi 14 octobre10h-18h


mardi 1 juillet 2014

Portraits de Taxis-Gide

Dans Les Aventures du roi Pausole, le Grand-Eunuque chargé de veiller sur le harem du roi porte le nom de Taxis – l'ordre, en grec. « Le huguenot Taxis », que Pierre Louÿs décrit comme « étriqué, méticuleux, de profil concave et d'œil fourbe. » Bref, « […] le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique », auquel il oppose la malice d'un Giglio. Et qui concentre la haine de Louÿs contre le protestantisme, pourfendu en tant qu'ennemi de la libération des mœurs.

On aura bien sûr reconnu Gide, l'ancien ami, sous les traits de Taxis.

Paru en feuilleton dans Le Journal du 20 mars au 7 mai 1900, repris (et corrigé) en volume en 1901 chez Fasquelle, le roman connaît une version illustrée en 1908 dans la Modern Bibliothèque d'Arthème Fayard, collection populaire à quatre-vingt-quinze centimes. Y sont reproduites, en noir et blanc, des aquarelles de Carlègle, alias Charles-Emile Egli*.

La caricature de Gide-Taxis par Louÿs peut alors se doubler de celle par Carlègle.

















Merci à D.G. de nous avoir prêté un volume relié des œuvres de Louÿs parues chez Fayard, qui nous a permis de retrouver ces caricatures méconnues.

________________
* Voir sur cet illustrateur ce billet du bibliomane moderne.

vendredi 4 avril 2014

Du côté des ventes aux enchères





Lot 113
Pierre LOÜYS [sic]
Ô altitudes . Poème autographe signée Pierre Sivol .
30 vers accompagnant une lettre à André Gide, s. d. [octobre 1889].
3 pages in-4 à l'encre violette sur un double feuillet de papier vélin vert. Sur une des pages, André Gide a inscrit au crayon le début de La Mort des amants et un extrait Plaintes d'un Icare de Charles Baudelaire. (Déchirures au pli horizontal.)

Précieux poème de jeunesse adressé à André Gide.

Ce précieux poème de jeunesse est signé Pierre Sivol pseudonyme (anagramme de son nom) sous lequel Pierre Louÿs avait songé en novembre 1889 à publier une plaquette de vers, Les Symphonies.

Il date du début de l'amitié entre Pierre Louÿs et André Gide, quand les deux jeunes gens saisis du démon poétique écrivaient et se soumettaient l'un à l'autre leurs premiers vers.

Le mot qui accompagne ce poème est caractéristique de l'esprit de Pierre Louÿs : Ci-dessous un chef-d'œuvre. A la première inspection, tu pourrais peut-être croire que ces vers ne sont pas sérieux. Détrompe-toi : le début est grave et le reste à l'avenant. (...)

Le poème, où l'ironie alterne avec le lyrisme le plus échevelé est à l'image même de ce mot : impossible d'y démêler la part de sérieux qu'il convient de lui accorder.

Ainsi la première strophe est ouvertement parodique : Il montait : ses cheveux flottaient ; l'Alpe était haute / Il montait. Sans souffler au milieu de la côte / Il montait... Il montait toujours... - O profondeur ! / Quand il fut à sept cent quatre vingt mille mètres / Il perdit ses souliers ; à douze cent, ses guêtres : / Le déguenillement dans toute sa hideur !

Mais la dernière résonne d'un accent bien plus sincère : Je viens. C'est moi. J'ai fui les hommes et les choses. / Je ne veux plus que vous et vos voix grandioses / Souffles ! emportez-moi vers le ciel étoilé / Car je veux perdre pied, monter toujours, et vivre, / Le front haut, les yeux morts, éternellement ivre / Flottant dans l'irréel près du Beau contemplé.

Cette lettre-poème a été publiée dans André Gide-Pierre Louÿs-Paul Valéry : Correspondance à trois, sans que les éditeurs aient eu accès au manuscrit. Comme ils le signalent, il manque bien un vers dans la retranscription du poème, que nous donnons ici. C'est l'avant dernier de la troisième strophe : Et si je vois deux bras s'entrouvrir et se tendre .

Estimation : 2 000 € / 3 000 €

Plusieurs autres lots de poèmes manuscrits de Louÿs figurent au catalogue.


Lot 204
Jean COCTEAU
Le Coq et l'arlequin
Notes autour de la musique. Avec un portrait de l'auteur et deux monogrammes par P. Picasso.
Paris, La Sirène, 1918. Collection des Tracts n° 1.
In-16, broché. Couverture grise imprimée en noir illustrée.
Edition originale sur papier d'édition, après 5 chine et 50 hollande.
Exemplaire enrichi d'un envoi autographe signé à l'encre noire sur le faux-titre : A André Gide / Le Piano et le papillon ou LE COQ ET L'ARLEQUIN / son ami, de tout cœur / Jean Cocteau / mai 1919 .

Précieux envoi à André Gide sur le livre qui allait déclencher une polémique entre les deux écrivains.

Cet envoi affectueux prend place juste avant une des nombreuses péripéties qui allaient constamment jalonner l'histoire des relations Gide-Cocteau, nourries d'admiration et d'estime mais aussi d'ironie et de rivalité intellectuelle.

Elles avaient commencé par un abondant échange épistolaire débuté par une lettre admirative de Jean Cocteau en 1912, et plusieurs rencontres amicales.

Mais, peu de temps après la date de cet envoi, elles allaient changer de tournure. Dans le volume, Jean Cocteau avait cité André Gide sans mettre de guillemets, et il fit insérer un papillon dans l'ouvrage : Un oubli de guillemets m'enrichissant d'une phrase dite par ANDRE GIDE : La langue française est un piano sans pédales, je me fais un scrupule de signaler au lecteur cette interpolation involontaire. J.C.

Est-ce simple oubli ou des raisons plus profondes ? Toujours est-il qu'en ce même mois de mai 1919, André Gide allait faire paraître dans la N. R. F. une Lettre ouverte à Jean Cocteau dans laquelle il pointait son incompétence musicale et lui reprochait de feindre de précéder . Jean Cocteau répliqua : Il y a en vous du pasteur et de la Bacchante (Les Ecrits Nouveaux, août 1919).

Estimation : 3 000 € / 4 000 €




Lot 346
Max JACOB
Correspondance autographe avec Raymond Queneau.
Novembre 1934 - Octobre 1943.
19 lettres autographes signées formant 40 pages au total dont 32 au format in-4 et 7 au format in-8. Les lettres sont à l'encre noire sur papier machine au filigrane Extra-Strong ou d'autres papiers. (Papier uniformément jauni pour certaines lettres; marques de pliures sans gravité.)
4 enveloppes autographes conservées. Une lettre est adressée à Janine Queneau, épouse de l'écrivain.

Jointe : carte d'invitation imprimée à une Causerie par Max Jacob intitulée Mes Souvenirs à la galerie Rive Gauche, portant le nom de Raymond Queneau inscrit à la main.
1 poème autographe de 22 vers rimés accompagne la lettre du 16 juillet 1943 et 1 grand dessin original à la plume et encre de Chine (190 x 170 mm) accompagne la lettre du 30 avril 1937, représentant une scène religieuse (trois saints et Marie?). Max Jacob a repris au verso quelques éléments de la composition en transparence.

[...]

Saint-Benoît, 10 décembre 1936 : Sur André Gide : Je ne dis pas qu'on ait tort d'être communiste, je dis que lui a tort de l'être puisqu'il l'est de la façon que son dégoût révèle. Ce grand homme se trompe lui-même comme tous ceux qui agissent par devoirs et non par Devoir. Les devoirs amènent les toquades. Nos grands hommes : Gide, Maurois, etc. me semblent bien petits. Je pense que les vrais ont leurs noms ailleurs que dans les journaux quotidiens. (…) Nous sommes certainement de même avis sur les carnavalesques Goncourt. J'ai assisté à un ou deux jurys dans ma vie (…) C'est une pièce à faire pour Vitrac ou pour toi. (…)

Estimation : 20 000 € / 30 000 €





lundi 9 septembre 2013

De quelques parutions de rentrée



Naissance est l'un des évènements de la rentrée littéraire, qu'on s'intéresse à son nombre de pages (1152, assurément, Moix s'est inspiré des biographies de Frank Lestringant avec qui il a enregistré des entretiens au sujet de Gide pendant qu'il écrivait son livre), ou à son contenu plus baroque que romanesque. Une tentative littéraire avec beaucoup de réussites, qu'on partage ou non ses obsessions quand Yann Moix affirme qu'il est né circoncis et gidien. Hélas la partie gidienne sonne faux.

Dans les chapitres de la rencontre très imaginaire entre sa grand-mère et Gide, on sent bien qu'on est en face d'un Gide, dérivé du Gide de Lestringant. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'un et l'autre fabriquent à partir d'éléments réels un Gide tout artificiel, ou pour mieux dire rêvé tant les parts d'inconscient et d'incompréhension sont grandes. Le meilleur exemple consiste à laisser Moix faire parler son Gide :

« — Je n'ai point laissé ma femme mourir ici, reprit Gide. Ce n'est pas vrai. Je l'ai tuée. Dire qu'elle est morte de chagrin n'est pas suffisant. Elle est morte de moi. J'ai vécu une vie et à elle je n'ai donné d'autre choix que de vivre seule l'existence qu'on s'était promis, adolescents, de vivre ensemble. J'ai fait avec tous les autres - et tous ces autres étaient des hommes - ce qu'elle avait rêvé sa vie durant de faire avec moi. Je me suis amusé loin d'elle, mais c'est près d'elle que je venais pleurer. Elle consolait des chagrins dont je ne pouvais lui avouer les causes. Elle pansait des plaies qui n'étaient que des malheurs de ne pouvoir m'é-chap-per plus encore de sa déjà dérisoire emprise. Je savais qu'elle était là, seule, à traverser les hivers sans dire un mot, quand la pluie battait le carreau. Le personnel lui servait de compagnie, la cuisinière, quelques servants, les fermiers alentour. Elle caressait des chats, mais était trop allergique à leur poil pour supporter long-temps leur présence. Elle se méfiait des chiens, mais donnait volontiers à manger aux canards. Les animaux furent un peu son réconfort, de même que ses sœurs qui lui rendaient visite. Je n'ai point su la libérer de la prison que peu à peu elle accepta ta-ci-te-ment d'occuper. À partir d'une certaine période, je n'ai plus même osé continuer à lui faire des promesses. Celles-ci me paraissaient contenir une dose trop importante de – comment dirais-je – oui, de por-no-gra-phie. J'ai décidé, par un égoïsme que j'ai intitulé « liberté », et où j'ai fait mine de puiser le suc de mon œuvre, de sacrifier une vie humaine pour devenir « André Gide ». Non seulement, j'eusse sans doute pu le devenir sans cet assassinat – je ne puis nommer autrement ce que j'ai commis – mais en gardant au chaud une âme que j'ai exposée au froid le plus ter-ri-fiant, je ne me suis pas même damné comme mes plus fervents lecteurs l'eussent souhaité. Je ne suis rien, parce que je n'ai rien donné que de l'absence, de la mort-aux-rats, quelques courants d'air satisfaits d'eux-mêmes, avec l'arrogance du génie dont je sais que je suis dé-pour-vu. Ne protestez pas, ma jeune amie. Ne protestez pas. J'ai lu Proust, vous savez, et je connais bien Goethe. » (Yann Moix, Naissance, Grasset, 2013)



En octobre aux Editions Nouvelles paraîtra Le tombeau d'une amitié. André Gide et Pierre Louÿs, un essai de Luc Dellisse. Dans le blog qui a accompagné l'écriture de cet ouvrage, l'auteur ne cachait pas sa préférence pour Louÿs, et son mépris pour Gide (Delisse avoue : « À le fréquenter, je suis passé de l’indifférence à l’aversion »). Mais diminuer l'un suffira-t-il à donner l'illusion d'une grandeur chez l'autre ? 




Autant la sortie des oubliettes d'un Louÿs qui n'a plus rien à dire à notre époque relève d'une certaine forme de snobisme, autant celle de Francis de Miomandre était espérée. Et sera d'autant plus utile qu'elle repose sur de nouveaux documents retrouvés par Rémi Rousselot dans les archives déposées à la salle Cervantès de la Bibliothèque nationale d'Espagne. 





Dans Probe et libre. Un écrivain juré d'assises, Sophie Képès raconte son expérience de juré de cour d'assises. En 1912, André Gide faisait lui aussi cette expérience qu'il a relatée dans Souvenirs de la cour d'assises. Par des références régulières au texte de Gide, l'auteur nous donne à voir ce qui en cent ans a changé ou non dans la justice de la République. 
A noter que Sophie Képès sera présente à la soirée des Mardis hongrois de Paris le 24 septembre 2013 à partir de 19h30 à l'Institut hongrois 92, rue Bonaparte 75006 Paris.




Après Louÿs contre Gide, voici Proust contre Cocteau. On a tout dit sur Proust, et même redit en cette année du centenaire de la parution du manuscrit-refusé-par-Gide, syntagme figé que la presse reprend en boucle et qui va contaminant jusqu'aux universitaires... On serait tenté de citer le conseil de Jean-Yves Tadié : « Oubliez un peu Proust ! » mais marketing pour marketing, plutôt cet essai intelligent et élégant que les poses du señorito satisfait Raphaël Enthoven... 




Hugo y allait contempler « le bison trop bourru, le babouin trop bouffon », et le narrateur de Paludes les petits potamogétons. Philippe Taquet, membre de l'Institut, président de l'Académie des sciences et professeur émérite au Muséum national d'Histoire naturelle a sélectionné Les bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie d'une agréable verdeur où l'on retrouve le Gide des soties.
A noter samedi 14 septembre 2013 à 16h à l'auditorium de la Grande Galerie de l'Évolution, les comédiens Emmanuelle Weisz et Eric Auvray donneront une lecture d'extraits du livre, choisis et présentés par Philippe Taquet.




Signalons enfin la réédition de l'Introduction à une métaphysique du rêve de Jacques Rivière, avec une postface de Jérôme Duwa et un graphisme de Sébastien Biniek, Gauthier Plaetevoet, David Poullard et Angelica Ruffier. Un bien joli petit livre dont les Editions du chemin de fer (découvertes l'an dernier avec la parution des inédits de Béatrix Beck) ont le secret.



mardi 16 octobre 2012

Vente Christie's le 30 octobre

Christie's orchestre la vente d'une belle « Collection d'un amateur bibliophile » le 30 octobre 2012 à 14h30. Parmi de nombreuses belles éditions, manuscrits et lettres :



Au lot 105 :
Dindiki. [Liège:] Lampe d’Aladdin [1927].
In-12 (149 x 91 mm). 3 illustrations dans le texte de Desroches. Maroquin bleu signé Huser, encadrement de filets dorés et listel de maroquin fauve sur les plats, décor répété au dos lisse, doublure et gardes de moire rose, tranches dorées, couverture et dos conservés.
Provenance : René Gaffé (ex-libris) — Charles Hayoit (ex-libris, vente IV à Paris le 3 novembre 2001, lot 759).
ÉDITION ORIGINALE ILLUSTRÉE d’un tirage limité à 600 exemplaires. UN DES 10 SUR JAPON AVEC UNE SUITE EN NOIR (après un sur Japon ancien). Celui-ci le n° 9, ENRICHI DE PLUSIEURS PIÈCES:
— Le tapuscrit corrigé et signé par Gide (10 pp.) ;
— Des épreuves corrigées et signées par Gide (30 pp.) ;
— 3 aquarelles originales de Desroches.
Initialement publié dans la revue Commerce à l’automne 1926, ce texte est inspiré d’un petit animal appelé « périodictique potto » que Gide reçu en cadeau lors de son voyage au Congo. BEL EXEMPLAIRE D’IMPORTANTES PROVENANCES. Talvart 43.
Estimation : 2000-3000€



Au lot 135 :
LOUŸS, Pierre (1870-1925). Lettre autographe signée à André Gide sans date (22 mai 1896), 4 pages in-8 (173 x 128 mm), avec enveloppe.
ÉTONNANTE LETTRE-CANULAR APRÈS LA DÉMISSION DE GIDE POUR L’IMMORALITÉ DE LA REVUE LE CENTAURE
« Cher maître, votre démission pure et simple et sans motifs à l’appui eût suffi à nous étonner, - mais les raisons que vous prétextez ne peuvent qu’exagérer jusqu’à la stupéfaction une surprise […] Vous n’ignorez pas, en effet, que vous nous avez remis avec prière d’insérer, un poëme où vous chantiez, la saveur spéciale des organes génito-urinaires de l’un et de l’autre sexe [...]. »
Sont jointes 3 lettres adressées à son cousin Jacques Maldan évoquant la religion, la littérature et d’autres sujets, une longue lettre de 3 pages in-4 à Franc-Nohain (pseudonyme de Maurice Legrand) signée Tompty-Lapinoz ; et 4 lettres à Maurice Quillot dont une avec plusieurs essais d’écriture différentes. BEL ENSEMBLE.
Estimation : 1000-1500€


Vente aux enchères mardi 30 octobre 2012 à 14h30
9, avenue Matignon, 75008 Paris
Exposition publique jeudi 25, vendredi 26 
et samedi 27 octobre de 10h à 18h.
Plus d'informations sur le site Christie's.

jeudi 24 novembre 2011

Gide et Jaloux 3/3



Le dimanche 23 mai 1943, La Gazette de Lausanne reprend à sa Une la publication des Saisons littéraires d'Edmond Jaloux. C'est le premier épisode d'une chronique qui couvre désormais les années 1904-1914 (la vingtième et dernière partie de la chronique des années 1896-1904 était parue le 30 novembre 1941). On y retrouve le jeune Jaloux – il a 26 ans, Gide 35 – à la descente du train qui l'a conduit de Marseille à Paris où il va séjourner quelques temps chez les Gide.

Pour aller plus loin sur le sujet des rapports entre Gide et Jaloux, leur Correspondance, 1896-1950, établie et présentée par Pierre Lachasse (Presses Universitaires de Lyon, 2004) est d'un très grand intérêt. Elle présente en plus des 112 lettres publiées des textes et documents, que ces extraits des Saisons Littéraires complètent, ainsi qu'une bibliographie. Notons également que Gide entreprit l'écriture d'un conte, resté inachevé, d'après un récit de Jaloux : La Visite chez la voyante, paru dans le BAAG n°36 d'octobre 1977.


(lire la première partie)

(lire la deuxième partie)


Edmond Jaloux (1878-1949)


Les saisons littéraires
1904-1914


J'arrivai à Paris au commencement de mai 1904.
André Gide m'attendait à la gare. Il m'avait invité à passer une semaine chez lui ; il se montrait curieux de l'effet que ferait Paris sur un jeune homme qui n'y était jamais venu, mais qui en connaissait cependant mille détails par tout ce qu'il en avait lu.
André Gide habitait alors boulevard Raspail dans une maison, comprise entre la rue de Grenelle et le boulevard Saint-Germain : immeuble d'apparence bourgeoise, très banalement parisien, qui existe toujours, mais dont le rez-de-chaussée est occupé aujourd'hui par un grand magasin d'épicerie. A cette époque, le boulevard Raspail n'était pas encore entièrement percé ; l'ensemble du quartier avait gardé sa physionomie ancienne.
Gide me proposa de faire le chemin à pied, afin que je prisse directement contact avec Paris sans être séparé de lui par les vitres cahotantes de ces fiacres misérables qui encombraient à ce moment, c'est-à-dire avant l'invasion des automobiles, les abords de la gare de Lyon.
Il faisait un de ces ciels couleur d'aile de pigeon, ici blanc, là plus gris, ailleurs presque ardoisé, que je devais tant aimer par la suite et qui sont la parure de Paris, comme une coupole de lapis-lazzuli, tout éclatante de soleil et vibrante de mistral fait celle de Marseille. Ce qui me frappa alors, ce fut la vieillesse des maisons : ce je ne sais quoi de travaillé et de noirci par les siècles qui constitue Paris. Quittant ma ville natale, j'avais le sentiment d'émerger d'un lieu presque sans passé, bien qu'à tout prendre, l'antique Phocée fût antérieure de près de huit cents ans à la fondation de la capitale, et de m'enfoncer dans l'histoire même de ma race. Tous ces événements formidables et presque toujours tragiques, que m'avaient révélé les livres d'histoire, je les sentais familiers, présents, tout grondants encore de leur épaisse et grandiose fureur ; je les touchais presque de la main. Et cependant, malgré cette séculaire poussière, quelle étrange blancheur, quelle pâleur de coquillage ou de craie, ont quelques-unes de ces vieilles maisons qui longent les quais de la Seine !
Et quand je vis Notre-Dame, j'éprouvai malgré tout, — je veux dire malgré tout ce que j'en attendais, — une sorte de stupeur éblouie. Oui, c'était bien là l'écrin capable d'avoir recueilli et de contenir quelques-unes des plus belles images de notre passé.
Gide savait mon amour pour les animaux. Il me proposa de faire mon entrée dans Paris par la voie du Jardin des Plantes. Il a lui-même à leur égard une passion aussi grave que scientifique. Ses lecteurs connaissent tous ce charmant petit Dindiki, qui fut son compagnon de route, au Congo, pendant quelques semaines, et qu'il essaya en vain de sauver.
Devant chaque cage, nous échangions des propos qui n'étaient point seulement ceux d'amants de la nature. Nous éprouvions l'un et l'autre celle fraternité avec les bêtes, qui est obscure et délicate et qui constitue la seule fraternité, je suppose, qui ne souffre pas de déception.
En face d'un iguane qui se caressait aux pâles rayons du soleil, immobile, avec son œil fin, fixe et comme engourdi, André Gide se tourna vers moi et me dit en riant :
— N'est-ce pas ? On dirait M. Bergeret.
C'est, en effet, du milieu de Gide que devaient sortir les premières réactions sérieuses contre la gloire d'Anatole France et la manière de sacerdoce laïque qu'il exerçait. C'était au nom de la ferveur, de la foi même, si j'ose dire — mais de laquelle ? — qu'André Gide s'élevait contre Anatole France. Plus tard, je devais comprendre que Gide était lui-même un homme de la même génération et, dans un certain sens, de la même formation d'esprit que le père de M. Bergeret. Il avait quelques-unes de ses vues sur le monde, le même scepticisme foncier. En tant que communiste, Gide devait reprendre exactement où son prédécesseur l'avait laissé, le rôle socialisant d'Anatole France. L'ironie de ce dernier et l'exaltation discontinue de Gide trouvent l'un et l'autre leur origine dans un rationalisme total, dans la même horreur instinctive du surnaturel.
Et pourtant, Gide nous apportait, à nous, jeunes hommes, cet élément qui nous transformait : une sorte d'adoration panthéiste de la vie ; adoration qui contrastait en apparence avec le dilettantisme de l'abbé Jérôme Coignard. Aujourd'hui, que les choses ont bien changé d'aspect, aujourd'hui qu'une sorte de fanatisme sanglant emporte le monde et commence de transparaître même dans le royaume pacifique des lettres, il nous faut reconnaître, chez l'un comme chez l'autre de ces écrivains, un épicurisme délicat. Après tout, cet épicurisme savant est une des traditions les plus fortes et les plus saines de la sagesse gréco-latine, une vertu de l'humanisme, aussi suspecte à présent que lui-même.
Et cet iguane, venu peut-être du Mexique ou des îles Bahama [sic], se chauffer au soleil de Paris, et qui en épuisait savamment les délices avant de mourir, nous donnait une belle leçon de cette sagesse sensuelle dont l'abbé Jérôme Coignard et Ménalque auraient pu s'entretenir avec une mutuelle compréhension. Mais si l'on m'eût dit tout cela en 1904, j'aurais été fort surpris, et je pense même choqué. Il n'y a qu'un critique des œuvres de l'esprit : c'est le temps. Mais le temps, quoi qu'on en dise, est un critique indulgent, plus encore que sévère.
Dans la chambre qui m'était réservée, un livre m'attendait déjà. C'était une plaquette consacrée par Eugène Rouart à l'Autunois. J'en éprouvai une sorte d'orgueil. Ainsi je n'étais pas encore arrivé à Paris que déjà des bouquins se préparaient à m'accueillir. C'était là une attention charmante. Personne, en effet, n'était plus persuadé que moi de mon indignité en me présentant à une ville aussi illustre. Je n'avais nul désir de la conquérir comme un héros de Balzac ou d'Emile Zola. Si j'avais pu, dans ma chambre de la rue des Tonneliers, faire de grands projets d'avenir, il m'avait suffi de sortir de la gare de l'Est et de mettre le pied sur le trottoir parisien pour être ramené à la modestie.
Mme André Gide me reçut de la façon la plus affable et la plus amicale, comme si elle m'avait toujours connu. Elle donnait une impression de pureté et de dévouement extraordinaire, avec quelque chose de provincial et de retenu qui devenait émouvant à force de réserve et de douceur. Son teint bistré semblait révéler une santé fragile, mais elle avait des yeux noirs, brillants comme des pierres, et des dents d'une extrême blancheur. Il ne semblait pas qu'elle fût sur la terre pour autre chose qu'aider les autres dans leur vie difficile. Effacée et discrète, on eût dit qu'elle veillait de loin sur la maison, bien qu'elle eût l'œil à tout, mais comme une lumière qui veut toujours rester voilée.
A peine étais-je installé chez lui que Gide disparut. Il avait reçu, me dit-il, la lettre d'un directeur de pénitencier. Il s'agissait d'une nouvelle forme de redressement des caractères anormaux. A l'idée du monde qu'il allait voir, qu'il allait connaître, Gide frémissait déjà d'impatience. Il racontait avec fièvre quelques-uns des détails qu'il venait d'apprendre. « C'est du Dostoïevsky ! Disait-il, de sa voix haute et flûtée ». Quand il fut parti, Mme André Gide revint sur ce propos, et avec sa charmante douceur, et presque sans ironie, elle dit tendrement : « Dès que quelque chose intéresse André, il dit toujours que c'est du Dostoïevsky ».
Au cours de cette semaine, que je passai boulevard Raspail, je vis Gide assez rarement. Il était toujours dehors. C'est un des traits de son caractère qui semble avoir le plus échappé à ses biographes que cette perpétuelle instabilité d'humeur. Elle l'empêche de rester où il est ; elle le fait brusquement apparaître au moment où on l'attend le moins et disparaître avec la même promptitude ; elle lui rend intolérables engagements et promesses ; elle le pousse à se dérober autant qu'il le peut, à moins qu'une curiosité passionnée ne l'emporte.
De temps en temps, nous allions voir ensemble une exposition de peinture, dont il avait un goût très vif. Il y eut cette année-là, dans une galerie, un choix de portraits d'écrivains. Nous la parcourions un matin. Une femme jeune et fraîche, élégante, avec un visage rond et un air étranger, tenant un petit garçon par la main, s'arrêta devant le célèbre portail de Stendhal par Södenmark. Elle interpella alors l'enfant, qui devait avoir six ou sept ans : « Voilà, dit-elle, quelqu'un dont tu raffoleras quand tu seras grand ! » Je ne sais pas si la prophétie s'est réalisée, car je n'ai jamais su qui était le petit garçon, mais la jeune femme était Mme Edwards, qui avait été Mme Thaddée Nathanson et qui devait devenir, par la suite, Missia Sert. Un moment après, un homme qui semblait avoir maigri prématurément et qui portait un fort beau costume de drap anglais, arrêta Gide, et d'une voix aiguë et zézayante fit quelques remarques narquoises sur les tableaux exposés. C'était Jacques-Emile Blanche. Personne ne me connaissait, mais rien de ces personnages ne m'était inconnu. Je les écoutais en silence. « L'élégance de Jacques-Emile m'humilie toujours », me dit Gide, quand le peintre nous quitta.
Un soir où Gide ne sortit pas, il ouvrit ses cartons et me montra un grand nombre de photographies et de portraits du plus vif intérêt. Il me lut aussi la plupart des lettres qui lui avaient été envoyées à l'occasion de l'Immoraliste. Il faut dire qu'à son apparition, ce chef-d'œuvre avait été accueilli par un silence presque universel. J'étais un des rares qui en eussent alors parlé avec enthousiasme, Gide voulait me faire connaître ce que ses contemporains pensaient de son livre. A quelques exceptions près, ils ne se montraient pas des plus favorables. Ce livre étonnant les irritait plus qu'il les ravissait ; sa forte et secrète beauté n'était visible qu'à bien peu. Je me souviens de la carte qu'en signe de réponse, Pierre Louÿs adressa alors à André Gide, avec lequel il était brouillé depuis une dizaine d'années. Elle ne contenait qu'un point d'interrogation.


Edmond Jaloux, de l'Académie Française.

(La Gazette de Lausanne du 23 mai 1943)




mardi 3 mai 2011

Mai bibliophile

Trois belles ventes de livres, manuscrits et autographes divers en ce mois de mai, avec pour commencer celle de la bibliothèque de Jean Dutourd vendredi 6 mai par l'étude Millon et Associés, salle VV, rue Rossini à Paris. Il s'agit de la première partie d'une vente en deux temps : après « La bibliothèque », « L'appartement », au cours de laquelle tableaux, mobilier et objets d'art » seront dispersés le 11 mai à l'Hôtel Drouot.

Côté bibliothèque, beaucoup de livres anciens et pour le XXe surtout Aragon, Jouhandeau, Camus, Malraux, Maurois et Mauriac dont les Conversations avec André Gide (Albin Michel 1951, in-12 relié à la Bradel plein papier grenat par G. Gauché, édition originale, 'exemplaire d'archives' sur vélin du Marais, justifié par l'auteur n° 5/6., Envoi A.S. " Pour Camille et Jean Dutourd, pour leur montrer quel garçon d'avenir j'étais il y a vingt ans, avec l'amitié fidèle de..., 22 avril 1958 ".

Exposition mercredi 4 et jeudi 5 mai 2011 de 11h à 19h
Salle VV - 3, rue Rossini - 75009 Paris
Vente le vendredi 6 mai à 14h


Le mercredi 11 mai à 16h chez Christie's, la vente n°1004 promet des « Importants Livres Anciens, Livres d'Artistes et Manuscrits ». Le clou de la vente consistant dans trois magnifiques monographies ornithologiques de John Gould, que Gide aurait certainement appréciées ! Les estimations de ces trois lots dépassent les 150000€...
Mais il y a d'autres « oiseaux rares » dans cette belle vente, dont Le Voyage d'Urien illustré par Maurice Denis (Librairie de l'art indépendant, 1893. Petit in-4 (200 x 185 mm). 30 illustrations de Maurice Denis gravées sur bois et tirées en couleur dans le texte. Maroquin havane signé Canape & Corriez, plat supérieur orné d'un rectangle doré et orné à froid, doublure et gardes de moire brune, couverture et dos, chemise et étui. Provenance: Roger Marx (envoi) -- Georges Canape (ex-libris).


Description de ce lot 151 :
ÉDITION ORIGINALE et premier ouvrage illustré par Maurice Denis. Tirage limité à 300 exemplaires, celui-ci le n° 35 imprimé sur Ho llande. Gide fit appel à Maurice Denis après avoir vu ses dessins pour Sagesse, exécutés en 1893 mais qui ne parurent pas avant 1910 chez Beltrand. BEL EXEMPLAIRE AVEC DOUBLE ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ SUR LE FAUX-TITRE au critiq ue d'art et homme de lettres "à Roger Marx, Maurice Denis, André Gide". From Manet to Hockney 5 ("This is generally regarded as the first livre d'artiste illustrated by color lithographs"); Garvey 76 (" Here Denis best achieved his goal in book illustration... This little known item is a MASTERPIECE OF ART NOUVEAU"). Estimation : 4000€-6000€
A signaler aussi les 11 numéros de La Conque au lot 194 :
LOUYS, Pierre (1870-1925). La Conque [anthologie des plus jeunes poëtes]. Paris: chez l'auteur au 49 rue Vineuse, 15 mars 1891 - [janvier] 1892. 11 fascicules in-8 (240 x 157 mm). Chaque fascicule avec sa couverture originale imprimée sur papier jaune.
UN DES 20 EXEMPLAIRES DE TÊTE SUR JAPON, justifié "Japon Onze" par Pierre Louÿs comme toujours seulement dans le premier fascicule. Il y avait également 100 exemplaires sur Hollande. Collection complète de la revue littéraire fondée par le jeune Pierre Louÿs. Prévue à l'origine en 12 fascicules, la publication s'arrêta finalement à la onzième livraison, le 12ème fascicule n'ayant jamais vu le jour. Parmi les poètes ayant contribué à la publication on trouve Léon Blum, Paul Valéry, Michel Arnauld, Eugène Hollande, Pierre Louÿs, André Gide, Claude Moreau, Armand Dennery, Maurice Maeterlinck et Henri de Régnier. Cette publication compte 14 poèmes de Paul Valéry dont le célèbre Narcisse parlant publié dans la première livraison du 15 mars 1891. L'exemplaire est enrichi de deux suppléments imprimés (pour le n° 1 et pour le n° 11) ainsi que d'une LETTRE AUTOGRAPHE VOLANTE, insérée dans le premier numéro, dans laquelle Louÿs remercie un confrère pour la rédaction de la préface de la revue. TRÈS BEL EXEMPLAIRE SUR GRAND PAPIER, TEL QUE PARU. Estimation : 2000€-3000€

De Louÿs toujours passera au lot 222 La Femme et le Pantin dans une édition illustrée par Royg, et pour Valéry La Jeune Parque illustrée de gravures de Daragnès (Paris: Émile Paul frères, 1925, 15 cuivres de Daragnès, reliure signée Gonin, provenance : Émile Truffaut, mention autographe de Paul Valéry, Tirage limité à 225 exemplaires. Un des 200 exemplaires sur Arches, celui-ci le n° 125. Exemplaire marqué de la main de Paul Valéry "Exemplaire de M. Emile Truffaut" et enrichi d'une SUITE SUR VIEUX JAPON DES 15 GRAVURES, la première est marquée au crayon et signée par Daragnès "1er état épreuve d'artiste". Carteret Illustrés IV, 386; Mahé III, 590) estimée entre 500 et 700€.

Exposition les 7, 9 et 10 mai de 10h à 18h et le 11 mai de 10h à 12h
Christie's - 9 avenue Matignon - Paris
Vente le 11 mai à 16h


« Autographes et manuscrits, livres anciens et modernes » : pour être exact 36 livres, de l'incunable au somptueux livre d'artiste, et 192 autographes et manuscrits de Larbaud, Wilde, Verlaine, Valéry, Martin du Gard (27 lettres à Marc Allégret au sujet de Nadine Vogel) ou Gide... C'est l'inventaire qui fait un peu tourner la tête de la vente organisée par Bergé et Associés à la Salle Drouot le mardi 17 mai.

Lot n°108 :
GIDE André
Lettre autographe signée, 4 pages in-8 ; Sorrente, 17 juin 1950. Enveloppe. Très belle lettre à Félix Bonafé dans laquelle il trace comme un panorama de la littérature italienne. « ... Tu ne sembles pas avoir reçu la lettre où je te parle de ma vaine recherche, à Syracuse, de tes jeunes protégés. Ici encore je pense à toi souvent... je vais tâcher de répondre à quelques unes de tes questions. 1° J'ai eu avec Papini de très cordiales relations, au moment de son Huomo Finito qui reste pour moi son meilleur livre... 2° Plein d'estime pour Pascoli... Même réponse pour Carducci - dont je n'ai point lu l'Hymne à Satan, mais divers poèmes et discours fort beaux... 4° Je considère Manzoni comme un grand écrivain et un grand homme... 5° Ma connaissance de l'Italien reste très imparfaite, hélas ! comme quantité de mes ?connaissances'. Pourtant j'ai longuement étudié le Dante, Boccace et Leopardi... 6° Je... suis plein de considération pour le livre de Carlo Levi, en revanche plein de réserve pour La Pelle de Malaparte... ». Il est également question de Francis Jammes et de Victor Giraud. Estimation 300€-350€

Lot n°109 :
GIDE André (1869-1951)
Ecrivain français, Prix Nobel en 1947. Lettre autographe signée, 3 pages pleines in-8 ; [Paris], 16 janvier 1910. Enveloppe. Belle lettre au poète Stuart Merrill concernant l'écrivain Charles-Louis Philippe. Gide félicite son ami pour son article sur Charles-Louis Philippe où le portrait qu'il a fait n'a « ... rien d'absurde comme les portraits compassés et fardés... ». Puis, à propos de son premier succès littéraire : « ... Ce que vous m' écrivez sur la Porte Etroite et ce que vous en dites dans votre article me touche profondément... ». Il revient ensuite à Charles-Louis Philippe, racontant dans quelles circonstances il l'a connu, alors que celui-ci traversait une crise affreuse : « ... [Francis] Jammes était chez nous... il reçut une lettre qui l'attrista fort ; elle était de Philippe ; notre ami traversait une crise affreuse : misère, déboires, haine farouche de l'ordre établi ; il y parlait de massacres et de bombes ; Jammes en avait le coeur tout ridé. Tu devrais lui écrire, me dit-il ; je crois que tu saurais le calmer... je lui écrivis en le tutoyant aussitôt... ». Pressentant vaguement que dans sa lettre Ch.-L. Philippe « ... faussait sa voix à hurler et qu' il y avait en lui tout autre chose... je voulais devenir son ami. Malheureusement je n'ai jamais cessé de lui faire un peu peur... Et pourtant j'ai la certitude douloureuse, aujourd' hui, que j'aurais pu l'aider à mener à bien son Charles Blanchard (autofiction inachevée qui ne sera publiée qu'en 1913). Oui ?maïeutique' et non pas ?dogmatique' ; qu' il m'est bon de sentir que vous l'avez compris... vous ne sauriez croire combien l' étude des manuscrits laissés par Philippe (versions différentes de Charles Blanchard) m'a instruit... ». L'écrivain Charles-Louis Philippe (1874-1909) était mort prématurément d'une typhoïde compliquée d'une méningite le 21 décembre précédent, entouré de quelques amis, dont Gide. Estimation 350€-400€


Exposition publique lundi 16 mai de 11h à 18h et mardi 17 mai de 11h à 12h
Drouot-Richelieu - salle 16 - Paris
Vente le 17 mai à 14h