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jeudi 13 août 2015

Portrait-souvenir par Roger Stéphane

Le portrait télévisé que Roger Stéphane consacre à André Gide en 1965 est une façon pour le journaliste d'acquitter une dette, comme l'écrivent Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt dans la biographie qu'ils consacrent à Stéphane (Grasset, 2004). Roger Stéphane y intervient d'ailleurs davantage que dans la plupart des « Portraits-souvenirs », et c'est pourquoi ce témoignage a ici sa place dans la rubrique Gide vu par...

Roger Worms naît en 1919 dans une famille de la bourgeoisie juive. Comme les ancêtres de Gide — mais il y a moins longtemps — les siens ont fait fortune en tant que marchands de draps. Elevé en dehors de la religion (« Il se trouve que je suis ce que les autres appellent juif », écrit Stéphane), c'est Gide qui l'amènera à lire l'Ancien Testament en 1941. Gide, finalement assez peu inquiéteur, mais le plus souvent rassureur : c'est ce rôle qu'il à joué auprès de Stéphane, bien avant leur rencontre.

Mauvais élève (« Je ne m'intéressais à rien qui figurât au programme des lycées » confie-t-il en 1990 à Roger Vrigny sur France Culture), il est confié par ses parents à un répétiteur. Il devient le « tapir », selon le terme en usage chez les étudiants de cette époque, de René Etiemble qui va l'amèner à la littérature. Car jusqu'à l'âge de quinze ans, Roger Worms n'a lu que des historiens, et quelques classiques tel Dumas. Comme elle le fut pour Etiemble, la lecture du Retour de l'enfant prodigue sera une seconde naissance de Roger Stéphane :

« Je n'ai jamais rencontré un écrivain, un homme qui me fasse frissonner et sentir autant que Gide. Il porte en lui la sensation (je me comprends : je sens tout ce qu'il écrit, je vois tout ce qu'il montre). Je ne peux pas bien m'exprimer : si vous saviez ce qu'il produit en moi ! Je suis persuadé qu'il y a en lui une source d'évasion et de joie. Imaginez-vous que j'ai voulu analyser ce qu'il se produisait en moi, pourquoi j'aimais Gide. Je n'ai pas été capable d'écrire une ligne. [...] Tout cela, je le sens. Je jouis de Gide, et pour qu'une jouissance soit profonde, il faut qu'elle soit et reste inexpliquée. [...] Il m'est arrivé, une fois où je me masturbais, de décrire ce que je subissais. Ce me fut totalement impossible. Gide me soulage. Il m'écarte de plus en plus de cette espèce de snobisme de la douleur, dans lequel tombent de trop nombreux jeunes, sous l'influence de Musset et des autres Romantiques. Gide est atteint de l'amour de la vie et est contagieux. Il pousse à la recherche du bonheur, recherche que trop de gens n'osent pas tenter. » (Lettre à René Étiemble, 15 avril 1935)

 Roger Stéphane

La suite de l'apprentissage gidien du jeune Roger Worms passe par Les Nourritures terrestres, L'Immoraliste, mais aussi un texte rarement cité, et pourtant d'une grande importance pour beaucoup de jeunes gens de l'époque : la préface à Vol de Nuit :

« Je sortais de L'Immoraliste et des Nourritures terrestres, livres du symbolisme expirant, livres dans lesquels Gide cherchait encore quelle humanité assumer. Et je crois qu'il a marqué un point important en disant dans sa préface à Vol de nuit, en ouvrant aux jeunes gens disponibles la voie de l'abnégation, forme moderne du renoncement, de l'évasion : "Le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir." [...] Interne à l'époque dans un lycée, j'avais horreur de toute discipline. Saint-Exupéry m'a révélé qu'il pouvait exister des disciplines volontaires, et que le destin de l'homme pouvait être déterminé par l'acceptation d'une de ces disciplines. C'est Saint-Exupéry qui m'a mené à Malraux et à la tentation communiste. Si l'homme, pensai-je alors, accepte de soumettre le désordre de sa vie à une discipline, autant vaut-il que cette discipline serve la justice. » (« Ce qui demeure », Confluences, n° 12-14, juillet 1947, réédition en fac-similé chez Belfond en 1967)
La « tentation communiste » l'amène encore au journalisme, au sein du groupe formé à Paris-Soir et Match. Mais il n'a de cesse de vouloir rencontrer les auteurs qu'il admire. Un essai qu'il a écrit sur André Gide est prétexte à la rencontre (fortuite, fin 38 au Trocadéro ou plus vraisemblablement suite à un appel téléphonique sur les conseils de Léon Pierre-Quint ou de Louis Martin-Chauffier). Gide l'invite à venir déposer son manuscrit le lendemain au Vaneau, puis le rappelle dans les jours qui suivent pour faire mieux connaissance. L'homosexualité est au cœur de ce premier échange.


« Mes premières conversations avec Gide ou Martin du Gard ont porté sur mes problèmes. J'attendais d'eux une réponse à mes questions », se rappelle Stéphane dans Tout est bien, chronique écrite lorsqu'il avait 70 ans, cinq ans avant son suicide. Après Gide, Stéphane ira à la rencontre de Roger Martin du Gard en 1940 à Vichy. Il retrouve ensuite Cocteau et Marais, dont il est devenu un proche, à Perpignan : c'est ainsi par Stéphane qu'on en sait plus sur le séjour de Cocteau chez le docteur Nicolau dont il a été question ici même naguère.

En fin d'année, Stéphane retrouve Martin du Gard à Nice où il a l'idée d'organiser des conférences littéraires. C'est ainsi qu'il demande à Gide, lui aussi retranché à Nice, d'évoquer un de ses auteurs de prédilection. Gide hésite entre Simenon et Michaux. Il opte finalement pour ce dernier mais la conférence ne sera jamais prononcée, dans les rocambolesques conditions qu'on connaît, et dont nous avions déjà donné le souvenir (romancé) d'André Brincourt.

Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt,  
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004

Nous reparlerons de ce même épisode vu par son organisateur himself. Mais pour le moment revenons au sujet qui nous occupe aujourd'hui : la diffusion de l'émission en deux parties que Stéphane consacre à Gide. On apprend ainsi par les biographes de Stéphane que l'émission a été tournée déjà depuis deux ans, mais qu'elle ne déchaîne manifestement pas l'enthousiasme. Et qu'elle mettra un point final à la série des «Portraits-souvenirs», tournant une page de l'histoire de la télévision, et marquant d'une nouvelle pierre blanche notre exploration de la réception d'André Gide à travers les époques.

« Professeur de littérature illustrée, Stéphane se découvre, au cours des années 1960-1963, une vocation de mémorialiste. Sa galerie de portraits culmine, en janvier 1964, avec l'hommage à Cocteau. Il ne lui reste plus à s'acquitter que d'une dette : peindre celui de son premier maître, André Gide.

En boîte dès la fin de l'année 1963, le « Portrait-Souvenir de Gide1 » ne sera diffusé que les 2 et 6 décembre 1965. Signe des temps, l'émission est reléguée à 22 h 10, après le « Palmarès des chansons » spécial Tino Rossi. Une fois n'est pas coutume — mais c'est la dernière —, Stéphane s'est invité lui-même comme témoin, pour regretter que le vieux Gide ne soit plus autant lu qu'en 1935. Bien entendu, il insiste à plaisir sur les méconnus Souvenirs de la cour d'assises. Il est en bonne compagnie : Catherine Gide, Pierre Naville (son biographe), Jean Delay (qui évoque sa sexualité), Claude Mauriac (ainsi consolé), Jean Vilar (qui monta l'Œdipe en 1949), Jean-Louis Barrault et Marc Allégret dont les films sont exploités pour l'occasion. Rien de très original; les critiques sont sévères : « Cette deuxième partie, comme la première, n'accrochait vraiment que par les documents enregistrés du vivant de Gide », maugrée Jacques Siclier, du Monde. « La seconde émission n'a pas racheté l'ennui distillé par la première », insiste René Roger dans La Croix. La presse régionale s'avoue dépassée par « un commentaire abondant qui détournait l'attention » (L'Union). Un petit mot de félicitations de Jean Schlumberger, daté du 7 décembre, n'empêche pas le grand album des « Portraits-Souvenirs » de se refermer une fois pour toutes. Les derniers tournages ont cessé en 1963 et, en septembre 1964, la série entre dans l'Olympe de la télévision en faisant l'objet d'un pastiche bouffon dû à Françoise Dorin : le « Portrait sur mesure de Léon Touffanel » est un canularesque portrait croisé, composé des témoignages dévots de Colette Deréal, Raymond Devos, Francis Blanche, Poiret et Serrault, Maria Pacôme et Salvador Dalí. Une consécration. »

1. Le « Portrait-Souvenir d'André Gide » est réalisé par Jacques Demeure. Il est complété d'extraits du Voyage au Congo (1927) et d'Avec André Gide (1951), films de Marc Allégret, et d'entretiens radiophoniques d'André Gide et Jean Amrouche. Un court film de 1924 montre Gide et Roger Martin du Gard conversant sur la terrasse du château de Bellême. Marc Allégret lit des lettres de Gide.
(Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, 
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004, p.725-726)
 
On retiendra encore un commentaire sur l'émission, sous la plume de Gabriel Matzneff, alors critique de télévision à Combat. Si elle ne porte pas sur le travail de Stéphane, elle vient toutefois apporter un bémol à sa déploration en ouverture de l'émission (« On ne lit plus guère Gide », mensonge proféré de tout temps par des amateurs de Gide déconnectés des réalités de leur époque) et rappelle le rôle de moraliste incarné par Gide pour la génération suivant celle de Stéphane (Matzneff est né en 1936) :

« Le « Portrait-souvenir » d'André Gide, par Roger Stéphane, dont nous avons vu la seconde partie lundi. Ce message de liberté et de libération, de message de l'humanisme gréco-romain et christianisme qui, en Europe, depuis la mort de Gide, de Thomas Mann, de Berdiaeff, d'Unamuno, est capable de le transmettre aux générations nouvelles ? Si je répondais à cette question, on m'accuserait d'un excès de pessimisme et c'est pourquoi je préfère m'abstenir. A défaut d'une réponse, un conseil : lisez Gide !

Nous allons chercher chez Gide des leçons de morale. » 
 (La Séquence de l’énergumène, Editions Léo Scheer, 2012)

Les deux parties de l'émission sont disponibles sur le site de l'INA (extrait gratuit, téléchargement de l'intégralité de chaque émission pour 2,99€).


jeudi 9 juillet 2015

La belle histoire, ou de l'innocence criminelle

Le texte que Gide consigne sous le titre Une belle histoire et dont les quatre pages et demie viennent de passer aux enchères, nous avait semblé familier... Cocteau en consigne en effet une version très proche dans son Journal d'un Inconnu (Grasset, 1953), rédigé à partir de février 1952. La « belle histoire » devient, sous la plume de Cocteau De l'innocence criminelle.

Si dans la version de Gide le père de la petite fratricide est mort, et vivant dans celle de Cocteau, c'est surtout la morale qui diffère : là où Gide et Stéphane voient une bonne raison de ne pas raconter de sornettes aux enfants, « La plus triste réalité est moins nocive que le mensonge », Cocteau l'amateur de mystère n'exclut pas le phénomène d'envoûtement.

Le style est également bien différent. Là où Gide polit, rature, raccourcit ses phrases, Cocteau délaie le carton-pâte qu'il aime tant. Mais il est tout de même savoureux de voir que tous deux vont consigner ce récit, le tirant chacun vers soi.

Le texte de Gide permet enfin de corriger le « docteur M. » de Cocteau en « docteur N. », et Aix en Perpignan, puisque c'est chez le docteur Pierre Nicolau que Cocteau vient se réfugier lors de l'exode, entre juin et septembre 1940. Il y recevra la visite d'Arletty, de Kessel, puis sera rejoint entre le 9 et le 18 septembre par Roger Stéphane. Démobilisé, Jean Marais arrive à son tour à Perpignan, avec son chien Moulouk.

Il faut dire que la maison de Pierre Nicolau est grande. Chirurgien-chef adjoint de l'hôpital de Perpignan, officier de la Légion d'honneur, titulaire de la croix de guerre 1914-1918. Pierre Nicolau exerçait la médecine depuis 1912. Il était devenu proche des artistes comme Maillol et Dufy, qu'il soignait et à qui il recommandait les eaux thermales locales.

 A droite sur la photo, le docteur Pierre Nicolau, 
en compagnie de Maillol et Dufy, à Banyuls en 1942


Voici donc la version de l'histoire par Cocteau :

"De l'innocence criminelle

J'AVAIS connu, à Aix, en 1940, pendant l'exode, un jeune ménage, fort lié avec une famille qui me donnait asile. C'était un milieu de docteurs. Le docteur M. chez qui je séjournais, logeait en ville. Le docteur F, et sa jeune femme habitaient sur la route une petite maison derrière laquelle une bande de jardins fruitiers et potagers rejoignait la campagne. Cette petite maison avait été celle des parents de la jeune femme. Eux-mêmes la tenaient de leurs parents qui la tenaient des leurs. Cela remontait si loin que cette maison figurait, dans une époque instable, une image de cette continuité dont il subsiste peu d'exemples.

Il nous arrivait souvent de voisiner et de dîner les uns chez les autres.

La jeune femme m'intriguait. Sa beauté, sa gaîté, se fanaient au moindre souffle. Elle se relevait aussi vite. On eût dit qu'elle voyait déferler de loin une onde néfaste, qu'elle la redoutait, et s'efforçait de lutter contre son approche. Elle prenait alors une figure traquée, évoquant par le regard et par le geste, le comportement d'une personne en proie à quelque menace précise. Elle n'écoutait plus, ne répondait plus. Elle vieillissait, d'une manière si visible que son mari ne la quittait pas des yeux, et que nous imitions son silence. Le malaise devenait insupportable. Il nous fallait attendre que les ondes se précisassent, étouffassent leur victime, se dénouassent et disparussent.

Un travail inverse terminait la crise. La jeune femme redevenait charmante. Son mari souriait et parlait. Le malaise faisait place à la bonne humeur, comme si rien n'était survenu d'anormal.
Un jour que je parlais de notre jeune amie avec le docteur M., je lui demandai si elle était une grande nerveuse, ou s'il avait connaissance dans son passé d'un choc qui serait la cause et l'origine de ces symptômes. Si, par exemple, elle avait souffert d'un acte de violence, si une peur ancienne n'était pas à la base de son état.

Le docteur me répondit qu'il le croyait, mais que la seule histoire dont il eût connaissance lui semblait bien lointaine et bien peu concluante. Maintenant, ajouta-t-il, tout est possible. Nous ne savons pas grand-chose de ce qui se passe dans les catacombes du corps humain. Il faudrait un psychanalyste. Or, pour des raisons que vous apprécierez, Mme F. se refuse à l'analyse. Ajoutez à son état qu'elle n'a pas d'enfants, qu'elle en est à sa deuxième fausse couche, et que l'idée seule d'une nouvelle grossesse la jette dans des épouvantes qui n'améliorent pas son désordre.

Voici l'histoire que me raconta le docteur.

Notre jeune femme était fille unique. Son père et sa mère lui passaient ses moindres caprices. Elle venait d'avoir cinq ans lorsque sa mère devint enceinte. La délivrance était proche et il fallut apprendre à la petite fille qu'on attendait un frère ou une sœur.

Vous le savez, on a, hélas! coutume de duper les enfants, de les bercer de fables en ce qui concerne leur naissance. Je trouve ces fables absurdes. Mes enfants savent qu'ils sortent du ventre de leur mère. Ils ne l'en aiment que davantage, et nous leur évitons les découvertes sournoises, les recherches de la vérité entre camarades d'école. Bref, la petite fille qui nous occupe vivait dans le mensonge, et les drames qui suivent viennent de là.

Père et mère se demandaient comment s'y prendre pour préparer une enfant, très jalouse de ses prérogatives, à l'arrivée subite d'un intrus ou d'une intruse, à une obligation de partager l'univers où elle régnait, poussant ce règne jusqu'à refuser chiens et chats qu'on lui offrait, craignant que les parents ne s'y attachassent, ne la privassent d'une parcelle de leur amour.

Ils lui dirent, avec mille réserves, que le ciel leur envoyait un petit garçon ou une petite fille, que l'annonce en était imprécise, mais précises les dates, qu'il fallait se réjouir avec eux de cette grande nouvelle, et que le cadeau céleste devait, sans doute, leur parvenir le surlendemain.

Ils craignaient des larmes. Ils se trompaient. La petite fille ne pleura pas. Son œil devint de glace. Au lieu de pousser des cris, elle les effraya par le mutisme d'une grande personne à qui un notaire apprend sa ruine.

Rien n'est plus incorruptible que la gravité de l'enfance lorsqu'elle se bute. Les parents eurent beau embrasser, cajoler, envelopper la nouvelle de bonnes paroles, les risettes prenaient du ridicule en face de ce mur.

Jusqu'à l'accouchement, la petite fille opposa ce mur à toutes les tentatives. Enfin, l'accouchement accapara l'esprit du couple, laissa la petite fille libre de s'enfermer dans sa chambre et de creuser son amertume.

La jeune femme mit au monde un enfant mort. Son mari la consola, arguant du désespoir de leur petite fille. Elle retrouverait sa joie de vivre si on lui déclarait qu'en fin de compte on avait refusé le cadeau parce qu'il lui faisait de la peine. Cette manœuvre fut un échec. Non seulement la petite ne changea pas d'attitude, mais encore elle tomba malade. Fièvre et délire présentaient les caractéristiques d'une fluxion de poitrine. Le docteur M. demanda si une imprudence n'avait pas
été commise. Le docteur F. n'en pouvait découvrir aucune. Il mit son collègue au fait du bouleversement de cette âme. Le docteur M. admettait que ce bouleversement pût déclencher une crise nerveuse, mais qu'il n'expliquait pas la fluxion de poitrine pour laquelle il convenait de soigner la malade selon les règles. On la soigna. On la sauva. Lorsqu'elle fut hors d'affaire, les choses devinrent inexplicables. Aucune marque de tendresse ne parvenait à fondre la glace. La convalescente se consumait. Un mal mystérieux se substituait au mal connu et continuait son œuvre.

C'est alors que le docteur M., en désespoir de cause, proposa la psychanalyse. Un psychanalyste, dit-il, osera s'aventurer dans un domaine au seuil duquel notre science s'arrête et s'avoue impuissante. Le professeur H. est mon neveu. Il faut qu'il devienne le vôtre, du moins que la petite le croie et qu'il loge chez vous. Je le connais assez pour être sûr qu'il admettra cette supercherie.

Le psychanalyste allait prendre ses vacances. Il se laissa convaincre de les passer à Aix, chez son oncle. Chaque jour, il se rendait dans la maison du jeune ménage qu'il interrogeait et dont il devint l'ami. La petite se méfiait. Peu à peu, elle s'habitua et sembla même flattée des attentions d'une grande personne qui ne bêtifiait pas et la traitait en égale. Elle appelait H., son oncle.

Après quatre semaines de ce régime, elle redevint loquace et le faux oncle put bavarder avec elle.
Un jour qu'ils étaient ensemble au bout du jardin, loin de la famille et des domestiques, la petite fille, sans préambule, avec le calme d'un inculpé qui s'accuse chez le juge d'instruction, se délivra du secret qui devait l'étouffer et cherchait à sortir de l'ombre.

Substituons ce qui s'était passé à ce qu'elle raconte.

*
C'était la nuit de l'accouchement. Il avait neigé la veille. La petite fille ne dormait pas. Elle guettait. Elle savait que le matin, dès l'aube peut-être, le cadeau parviendrait à son adresse. Elle savait aussi que ce genre de cadeaux nécessite la mise en branle d'un cérémonial de famille, entouré de voiles. Il n'y avait pas une minute à perdre.

Forte de sa science, elle se leva sans allumer la lampe, quitta sa chambre qui était au premier étage et, relevant sa longue chemise, descendit les marches de bois. Lorsqu'une marche craquait, elle s'arrêtait et entendait son cœur battre. Une porte s'ouvrit. Elle se plaqua contre la tresse qui servait de rampe. Elle en sentait la laine lui piquer le cou.

Une inconnue, en robe et coiffe blanche, traversa le rectangle de lumière projeté par la porte ouverte sur les dalles du vestibule. L'inconnue entra dans le boudoir qui précédait la chambre des parents et en referma la porte. L'autre porte demeurait ouverte. C'était celle d'une salle de bains inconfortable. La mère s'y coiffait, s'y poudrait, y épinglait ses chapeaux et ses voilettes.
La petite continua sa descente, traversa le vestibule, se glissa dans la pièce que l'inconnue blanche venait de quitter, mourant de peur qu'elle n'y revînt tout de suite.

Sur la coiffeuse, il y avait une pelote hérissée d'épingles à chapeaux, qu'on portait fort longues à cette époque. Elle en dépiqua une à tête de perle baroque, se glissa jusqu'à la porte vitrée et décorée de ferronneries. Un verrou bouclait cette lourde porte. Il fallait l'atteindre. Elle eut le courage de chercher une chaise, d'y grimper, de tourner le verrou, de redescendre, de remettre la chaise en place.

Une fois dehors, sur le perron, elle repoussa la porte en silence et regarda par la vitre à ferronneries dont la base arrivait à hauteur de ses yeux. Il était temps. La dame blanche traversait le vestibule. Un monsieur en redingote l'accompagnait et gesticulait. Ils disparurent dans la salle de bains.

La petite fille ne sentait pas le froid. Elle contourna la maison. En chemise et pieds nus, elle courait à travers les plates-bandes, sur la terre dure. La lune anesthésiait ce jardin. Il dormait debout, à la lettre. Sa familiarité, sa simplicité de brave jardin, devenait une stupeur méchante. Une immobilité de sentinelle en armes, d'homme caché derrière un arbre.

A voir ce jardin, on le sentait au bord de quelque mauvais coup.

Naturellement, la petite fille ne constatait pas cette métamorphose, sauf qu'elle ne reconnaissait plus son jardin peuplé de linges, d'épouvantails et de tombes.

Elle courait. Elle relevait sa chemise et serrait l'épingle. Elle pensa qu'elle n'atteindrait jamais son but. Son but était l'extrémité du jardin, là même où elle raconte au professeur, en d'autres termes, l'histoire dont nous apprîmes les détails par la suite. Et, sans doute, est-ce le lieu du crime, comme il arrive, qui provoqua sa confession.

Elle s'arrêta et reconnut le jardin potager. Elle brûlait et grelottait. La lune ne transformait pas les choux en autre chose de terrible. Pour la petite fille, le terrible était qu'ils fussent des choux. Elle les reconnaissait à merveille sculptés et magnifiés par la lune. Elle se pencha et, sans hésiter, tirant un peu la langue à la manière des écoliers attentifs, elle troua le premier chou de son épingle. Le chou résistait et grinçait. Alors, elle arracha l'épingle, empoigna la perle baroque et poignarda. Un chou après l'autre, elle poignardait et s'acharnait. L'épingle commençait à se tordre. Elle se calma et, lentement, soigneusement, elle perfectionna son travail.

Elle posait la pointe de l'épingle au centre des feuilles, là où le cœur frise. Elle pesait de toutes ses forces, enfonçant l'arme jusqu'à la garde. Il advenait que l'arme refusât de sortir de la blessure. Elle tirait dessus à deux mains et plusieurs fois tomba à la renverse. Rien ne la décourageait. La seule chose qu'elle craignît était d'oublier un chou.

Sa besogne achevée, semblable à la servante d'Ali-Baba interrogeant les jarres d'huile, la meurtrière inspecta ses victimes et s'assura qu'aucune d'elles n'avait échappé au massacre.

Lorsqu'elle revint à la maison, elle ne courait plus. Elle ne craignait plus le jardin. Il devenait son complice. Sans qu'elle s'en doutât, l'aspect criminel du lieu la rassurait, la soulevait dans une gloire. Elle marchait en extase.

Les dangers du retour ne lui apparaissaient même pas. Elle escalada le perron, poussa la porte, la referma, déplaça et replaça la chaise, traversa le vestibule après avoir piqué l'épingle dans la pelote, monta les marches, regagna sa chambre, se recoucha. Et son calme était si pur qu'elle ne tarda pas à s'endormir.

*

Le professeur contemplait le carré de choux. Il imaginait la scène étonnante. Je les ai tous percés, tous! disait la petite fille. Je les ai tous percés, et je suis rentrée à la maison. Le professeur se représentait le crime tel que nous venons de le décrire. Je suis rentrée à la maison. J'étais très contente. J'ai bien dormi.
Elle avait bien dormi et s'était réveillée avec quarante de fièvre.

*

Ensuite, expliqua le professeur au jeune ménage, vous lui avez raconté qu'il était préférable de n'avoir qu'une petite fille. Elle ne vous a pas crus. Elle s'estimait coupable. Elle avait tué. Elle en était certaine.
Le remords la ronge. Il va falloir, et je n'en ai pas pris l'initiative, lui fournir la preuve que les enfants ne naissent pas dans les choux. Je suppose que vous avez compris ce qui résulte de pareilles sottises.

*

Le docteur M. ajouta que les parents se décidèrent à contrecœur. Ils croyaient au sacrilège et maculer leur propre enfance. Ils vivent à Marseille. Lorsqu'ils séjournent à Aix, ils se demandent d'où viennent les troubles nerveux de leur fille et son angoisse des fausses couches.

Pensez-vous, demandai-je au docteur M. que cette vieille histoire en soit la cause? Je ne l'affirme pas, me répondit-il, mais je me rappelle que la petite avait quinze ans lorsque ses parents, qui faisaient un voyage d'affaires, la mirent en garde chez moi. Mon neveu vint y passer une semaine. La grande fille avait appris, outre qu'on ne naît pas dans les choux, qu'il n'était pas de sa famille, mais de la nôtre. Tout cela appartenait aux vieilles lunes. Un soir, nous eûmes l'imprudence de remuer nos souvenirs. « Sais-tu, me dit mon neveu, le véritable drame de l'histoire des choux ? Eh bien! c'est que la petite a réellement tué. Elle a employé, d'instinct, toutes les méthodes de l'envoûtement, et l'envoûtement n'est pas une farce. » Nous discutâmes ensuite de l'envoûtement, et nous en vînmes à reconnaître qu'il en existe des preuves.

Ce n'est pas impossible, conclus-je. Peut-être a-t-elle tué. Le principal est qu'elle ne s'en doute jamais.

Seulement, me dit le docteur, nous découvrîmes, ma femme et moi, que la grande fille écoutait aux portes.

*

P.-S. — Un ménage freudien. — Mme X entre dans la chambre où sa petite fille, âgée de neuf ans, dessine avec un crayon rouge. La nounou est à l'office. Mme X se penche. Que dessine la petite fille? Un gigantesque phallus.

Mme X arrache la feuille et se sauve. A peine si elle écoute hurler sa % fille. M. X rentre du golf ; « Regarde. » M. X a un haut-le-corps : « Où cette malheureuse enfant a-t-elle pu voir une chose pareille? » — « Je te le demande. » Je vous épargne l'enquête. Monsieur, après quatre jours de bousculades, interroge sa petite fille. Réponse : « Ce sont les ciseaux de nounou. »"

Jean Cocteau, Journal d'un Inconnu, Grasset, 1953, pp. 57-66

mercredi 25 septembre 2013

Découvrons André Brincourt


Continuant à tirer sur le fil Valensin dans les Mémoires de Pierre de Boisdeffre, celui-ci nous présente son ami André Brincourt :
« Le père avait à Nice, à la radio, un disciple fou de littérature. André Brincourt était blond, grand, très beau ; sa femme était brune, vive, exaltée. Tous deux avaient fait de la résistance, Jeanne ne doutait pas de l'avenir d'André : il écrivait un roman. Ils avaient rencontré Gide, Roger Martin du dard, André Malraux. Tous deux admiraient Valensin, tous deux s'enflammaient pour le père Teilhard persécuté. Ils allaient devenir à travers quelques éclipses dues au tempérament cyclothymique de Jeanne, qui n'était à l'aise que dans les sentiments extrêmes mes amis. »

(Pierre de Boisdeffre, Contre le vente majeur,
Mémoires 1368-1968,
Grasset, 1994, p.204)

Et comme « toutes nos lectures se touchent », on retrouve Gide dans le livre d'André Brincourt intitulé La Parole dérobée (Grasset, 1990). Malgré la mention « roman » sur sa couverture, La Parole dérobée se lit comme une histoire des engagements et des luttes de la deuxième moitié du XXème siècle, mélangeant un Téracos (anagramme de Socrate) à des personnages bien réels : Malraux, Berl, Clavel ou encore Gide qu'on retrouve à Nice en 1941. Il s'apprête à donner sa conférence « Découvrons Henri Michaux » qu'il ne prononcera finalement jamais. La version « romancée » d'André Brincourt complète bien le récit que Akio Yoshii avait donné de cet épisode dans le BAAG n°167 de juillet 2010.



« Toute la journée de ce mercredi 21 mai, une seule pensée habita Martial . il allait entendre André Gide, le voir, peut-être l'approcher. Les Morceaux choisis, si religieusement reliés, étaient restés à Tournebride, mais il s'était procuré la veille, non sans mal, ce petit livre conseillé par Gérard, les Nouvelles Nourritures. « Que l'homme soit fait pour le bonheur, certes toute la nature l'enseigne » De quoi s'interroger sous les palmiers de la Promenade. Plusieurs affiches annonçaient la conférence. Téracos n'avait pas donné d'indications sur cet Henri Michaux que Gide se proposait de découvrir sous les plafonds à caissons et les stucs dorés du Ruhl.
L'impatience ou la fébrilité, quel démon le poussa à rôder autour du palace avec près d'une heure d'avance ? Espérait-il reconnaître la silhouette de Gide ? Voulait-il mieux préparer son plaisir ? Se risquer aux premiers rangs dès que possible ?
Face au Palais de la Jetée construit sur la mer, le Ruhl offrait son architecture caractéristique de la Belle Epoque, le hall majestueux, les colonnades rococo agrémentées de plantes vertes. Dans les vitrines, les fourrures et bijoux avaient en partie cédé la place à une ornementation de propagande, quelques assiettes et plusieurs vases à l'effigie du Maréchal, de petits bustes avec ou sans képi (40 F nature, polychrome à 320 F) Il y avait aussi une tête de pipe sans prix. Et ces fanions entrecroisés au-dessus d'affichettes aux sentences tricolorisées. « Je servirai, je le jure. » « Légionnaire, voici ta famille, voici ton père. » Plus loin, et plus insolite « J'entends battre le tambour d'Arcole. » Fallait-il y voir les derniers produits du laboratoire de l'oncle Hubert ? Martial n'y songeait pas sans sourire en s'orientant déjà, suivant la flèche, vers la salle de conférences.
Il apercevait de loin les rangées de chaises en bois doré, lorsqu'il fut tiré de ses rêveries par Téracos. Un peu plus, il se serait senti pris en faute. Ce diable d'homme lisait-il dans les pensées ? Non. Son agitation visible s'accompagnait d'un enthousiasme communicatif : « Viens ! Il se passe quelque chose d'extraordinaire ! » Martial reçut le tutoiement comme une décharge électrique. L'étincelle le fit aussitôt flamber « Allons vite rejoindre Gide. La Légion veut l'empêcher de parler. »
Traversant à la hâte deux ou trois vastes salons, ils pénétrèrent dans le bar anglais fermé par exception au public, selon l'indication portée à l'entrée par un écriteau. Le peu de lumière que laissaient filtrer les curieux abat-jour cloches des appliques murales ne permettait guère de distinguer les visages, ni même le nombre de ceux qui entouraient le canapé circulaire où, seul, se trouvait assis un homme, la tête soutenue par deux doigts, le corps penché sur un côte, à la limite, semblait-il, de perdre tout équilibre.
« C'est André Gide », dit Téracos, laissant Martial à sa surprise. Plus sûrement encore à son vertige.

Combien sont-ils ? De quoi s'agit-il ? « Un conseil de crise », vient d'annoncer Téracos d'un air narquois. Trois hommes à l'écart s'entretiennent près du bar. « Celui qui fume, tu reconnais Malraux... » Reconnaître ? Ça c'est le comble ! Maigre, noir. Sa main gauche ne cesse d'aller et venir comme pour chasser les mouches.
Gide s'est adressé aussitôt à Téracos :
« Alors, que nous rapporte le petit Stéphane ?
Il est toujours au téléphone. Marc essaie de joindre ce haut responsable de la Légion à la Préfecture...
— De toute manière, je ne veux pas faire d'éclat. Etre la victime de la Légion, soit ! Mais pas pour si peu de chose. Cet interdit est humiliant par là même. Comprenez-vous, cher.. Ah ! je voudrais tant qu'on me laissât tranquille ! »
Malraux en soufflant du nez s'approche :
« N'oublions pas que vous venez de demander à Drieu de supprimer votre nom sur la couverture de la NRF. Et là, nous sommes dans le sérieux ! L'affaire est encore chaude : tout ce que vous faites comme tout ce que vous ne faites pas prend un sens en ce moment ! »
Etonnante rapidité de la parole, entrecoupée de sons gutturaux. On dirait que les mots attrapent au vol les idées.
« — Parbleu ! Je ne le sais que trop, répond Gide dans un soupir. De tout côté l'on cherche à incliner ma pensée ! J'aurais dû écouter Martin : il ne supporte pas les palaces et m'avait déconseillé de parler d'un poète dans un pareil endroit... La poésie au casino... Je n'ai pas vu le piège. Voyez-vous, Malraux, les événements m'ennuient parce qu'ils nous obligent désormais à ne rien faire d'insignifiant... On ne peut plus être futile. Nous vivons une époque déplorable ! Et je m'agace... Mon eczéma me donne des impatiences. Il faut que j'aille voir ce qui se passe... »
D'un bond, le voici sur pied.
En ouvrant la porte pour sortir, Gide a rencontré le regard de Martial. Il a marqué un temps d'arrêt — frappé à l'évidence par le rayonnement du garçon. « Nous vivons une époque dé-plo-ra-ble », a-t-il répété presque en chantonnant avant de disparaître en deux enjambées. Sa veste trop longue flotte autour de lui.
Aussitôt le petit groupe s'anime. Chacun veut placer son mot.
« — Marc Allégret essaie de susciter un bon mouvement de la Légion Attendons ce que va nous dire Roger Stéphane. Il prétend que sa carte de presse du Mot d'ordre lui ouvre toutes les portes...
— Mais enfin, reprend avec véhémence Malraux, vous savez comme moi que l'oncle Gide ne peut échapper à la question. Ou il parle et il devient rebelle ; ou il ne parle pas et il devient martyr. Bien sûr que Roger Martin du Gard avait raison. Mais Gide ne serait plus Gide s'il suivait les bons conseils...
— Il faut quand même prendre une décision. Le public est là. On se bouscule déjà dans la salle. Se doutent-ils de quelque chose ?... »
Téracos entraîne Malraux à part.
« — La vérité est qu'il attend de sauter sur l'occasion de se retirer. Cette conférence l'assomme. Il voulait seulement lire quelques textes de Michaux avec cette comédienne, comment l'appelle-t-on ? Claude Francis.
— Bon ! Le problème pour lui est donc : comment se taire et ne pas avoir l'air de céder ?
— Pourquoi ne pas dire au public que la Légion autorise la conférence ? Il aurait le vrai prétexte pour ne plus la faire...
— Téracos, vous devriez manigancer ça. Je me charge de lui expliquer le côté "beau geste". »
Une porte derrière le bar, dissimulée par un rideau de velours rouge, s'est ouverte, laissant tout ensemble entrer un flot de lumière et les accents inattendus d'une valse viennoise. Un assez triste violon. Ce n'est pourtant pas l'heure du thé dansant. André Gide revient, suivi cette fois d'un petit homme replet en smoking qui se donne des airs importants. Sans doute le directeur de l'hôtel. Il lève les bras, en signe de désespoir : « — La salle est pleine, nous commençons à refuser du monde... Il faut faire quelque chose... »
On reconduit Gide sur le canapé circulaire où personne d'autre ne veut s'asseoir. Téracos lui prend les deux mains pour se faire plus persuasif :
« — Vous prenez simplement la parole pour dire que vous ne voulez pas la prendre — par souci de ne pas envenimer ce qui ne mérite pas de l'être. Nous nous chargeons du reste avec Malraux.
— Le reste ? C'est quoi le reste ? »
Malraux s'interpose :
« — Un : vous ne cédez pas à une pression. Il faut laisser entendre que les autorités viennent d'autoriser la conférence. Personne ne démentira parce que personne ne sait qui décide. Cette permission octroyée vous donne enfin le bon rôle : vous choisissez de vous taire. Deux : vous lisez la lettre de menaces de ce M. Tissot..
— Ah non ! J'aurais l'air de quoi ?
— Mais le public doit savoir. La Légion vient d'injurier un grand écrivain français. »
Le directeur manifeste son anxiété :
« — Si je faisais une annonce ? Je pourrais invoquer un empêchement...
— Non ! Pas d'annonce ! M. Gide ne veut pas d'annonce, n'est-ce pas ? dit vivement Téracos en quêtant du regard une approbation. Et puis le mot "empêchement" est un mot mondain. Un très mauvais mot. Malraux n'a pas tort : il faut que le public ait connaissance de cette lettre idiote... Nous allons faire lire la lettre, placer l'injurieuse connerie sur l'estrade, mais par surprise, comme si c'était un acte spontané, irréfléchi. »
Puis, se tournant vers Martial qui ne quitte pas des yeux Gide de plus en plus penché et comme accablé sur sa banquette.
« — Ecoute-moi. Martial... »
Il l'a saisi par les épaules et le pousse en avant : « — Nous avons avec nous l'ange messager, tu es la jeunesse, l'image de la jeunesse outragée. Ecoute-moi, Martial dès que M. André Gide fait mine de se retirer après avoir décidé d'annuler sa conférence, tu bondis sur la scène et tu lis la lettre. Tu dis "Le public doit savoir !" Et tu lis. C'est tout. Sans commentaires. Tu hurles : "Sans commentaires !" et tu descends. Stéphane pourrait, par exemple, faire semblant de s'entremettre...
— Il n'a pas à faire semblant, il s'entremet toujours. Du reste, où est-il ?
— Le voilà ! » dit un grand garçon qui a, paraît-il, apporté une sacoche pleine de livres de Michaux.
Et le nouvel arrivant de s'écrier du fond du bar avec autorité mais d'une voix enrayée par l'émotion :
« — La Légion autorise ! Tout est en ordre ! »
Est-ce Malraux qui fait entendre ce rire un peu trop sonore ? Ou cet homme aux grosses lunettes rondes, dans l'ombre, qui jusqu'alors a fait partie des muets attentifs ? Martial a cru comprendre son nom : Marcel Achard.
« — Je suis très fatigué et mon eczéma m'empêche d'avoir une opinion », dit avec lenteur André Gide. Puis, agrippant Stéphane par le bras . « — Ai-je vraiment la permission ? »
Il y a quelque chose d'attendrissant ou de pitoyable dans sa demande. Sans doute, voulait-il dire « l'autorisation » ?
« — Mais oui ! répond avec une fausse gaieté Roger Stéphane. Marc vient de me le confirmer. C'est officiel : vous pouvez parler ! »
Le visage de Gide s'éclaire. « —Nous allons donc pouvoir nous taire ! »
Martial se sent légèrement drogué. Pris dans le tourbillon. A la fois heureux et tout étourdi de se trouver entraîné dans un mouvement qui le dépasse et l'excite. Téracos fait entendre son grognement ironique, son œil de batracien allumé. A-t-il pour de bon débloqué la situation ? Il peut en tout cas compter sur Martial : ce garçon se prête à tous les jeux, et de préférence les plus troubles il l'a deviné aussitôt.
C'est le directeur qui aide Gide à se lever et l'entraîne, avec force amabilités, vers la salle. Chacun s'y laisse mener par une incertitude amusée.
Que de monde, en effet ! Un auditoire jacassant et applaudissant à l'entrée du maître. Malraux a filé derrière le rideau rouge avec Achard. « — On va voir le film Derrière la façade avec Jules Berry... Ce cinéma-là me rince l'esprit... Venez nous retrouver, c'est à côté, à l'Escurial... »
Le petit groupe des fidèles va se placer en bas de l'estrade. Deux chaises et une table au tapis vert. André Gide monte à pas comptés, avec une lassitude apparente très étudiée. Sa veste est vraiment déformée que peut-il fourrer dans ses poches ? Il s'assoit, mesure son temps de silence, et dans une étonnante psalmodie, à la limite du supportable, détachant chaque syllabe, commence :

« Messieurs,
« Pas de discorde entre Français. Tel est le mot d'ordre qui me domine. Cet après-midi l'on m'a remis une lettre comminatoire de la Légion. Il m'importe peu que ceux de la Légion se méprennent sur ma personne, mon œuvre et mon action... »
La modulation s'amplifie: « J'apprends au dernier moment que l'on accepterait pourtant de me laisser parler. Mais mon point de vue reste le même... Plutôt que de fournir prétexte à des dissensions TAISONS-NOUS ! »

Il a presque chanté ce « Taisons-nous ! »
Le moment de stupeur et de légère confusion passé, la salle se met à gronder. Des voix s'élèvent, quelques mots percent la rumeur Scandale ! Poésie ! Honte à Pétain !
André Gide s'est esquivé plus vite que prévu. On ne sait jamais avec lui s'il faut s'attendre à la lenteur ou à la précipitation. Déjà le public s'apprête à sortir dans un bruit de chaises et de protestations assez vives.
C'est alors que Martial a bondi sur l'estrade. Il agite d'une main la lettre que lui a remise Téracos, et réclame le silence. En dépit du brouhaha persistant, il se lance et répète plusieurs fois : « — Vous avez droit à celle lettre... Vous avez droit... Elle porte l'en-tête de la Légion, avec la mention "Propagande"... Signée par le secrétaire général à la propagande Noël de Tissot. Ecoutez... »
Il est visiblement ému. Sa voix trop sourde ne porte pas.
« — ... N'est-il pas un peu choquant de voir André Gide affronter le public français en ce mois de mai 4l, en dépit d'une actualité qui condamne son œuvre ?... On parle beaucoup des responsables en ce moment... Il est difficilement admissible, à l'heure où le Maréchal veut développer chez la jeunesse française l'esprit de sacrifice, de voir monter à la tribune un des hommes qui s'est fait le champion triomphant de l'esprit de jouissance... Les refrains de Nathanaël ont dû peser aussi lourd dans la balance que bien des complots politiques... Alors, monsieur Gide, que Nathanaël se fasse oublier, lui et toute sa famille !... »
La salle n'est pas attentive. Personne ne semble comprendre. Les discussions n'ont pas cessé pour autant ni surtout l'infernal jeu de chaises. Une dame au chapeau relevé à la Bonaparte demande sur un ton de plus en plus pointu . « — Voulez-vous me dire ce qui se passe ?! » On n'entend qu'elle. Quelques jeunes cependant commencent à scander . « Na-tha-na-ël-avec-nous — Na-tha-na-ël-avec-nous », ce qui désoriente le reste de l'assemblée et laisse apparemment perplexes le pompier et les trois membres du service d'ordre. Un légionnaire — à en croire le béret et la francisque — reprend le « avec-nous ! » pensant que Nathanaël doit être le signe de ralliement national de la soirée. « Les mots se sont perdus en eau de boudin », rapportera Téracos le lendemain.
Le vrai souci du père de Nathanaël a été de ne pas se laisser piéger dans la porte-tambour du Ruhl « Echappons aux provocateurs et aux disciples ! » lance-t-il avec une certaine gaminerie. La plaisanterie suffit. Il entend « passer outre » et se hâte de gagner l'hôtel Adriatic où le petit Stéphane le raccompagne en se persuadant lui-même que cette soirée a pris un caractère historique. Gide n'est pas content de lui. Avant de se coucher il écrira dans son journal : « De cet incident, il ne restera rien que ceci : ils m'ont empêché de parler et j'ai reconnu mes torts en me rendant à leurs raisons... Leur Révolution Nationale me fiche le cafard. »

(André Brincourt, La Parole dérobée, Grasset, 1990, pp. 77-85)