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mardi 5 août 2014

Une mort ambiguë (3/3)



A mort ambiguë, enterrement ambigu... Les querelles autour de la présence du pasteur voulue par la famille provinciale de Gide ont empêché Léautaud et Mallet de se bien recueillir. En guise d'épilogue, ils reviennent à Cuverville, quatre mois plus tard, s'assoir au bord de la tombe provisoire de Gide. Fin de l'extrait de Une mort ambiguë (NRF, Gallimard, 1955), « méditation vécue » sur la leçon de vie (et de mort) gidienne et savoureuse galerie de portraits des derniers grands écrivains français.




Tombes de Madeleine et André Gide, cimetière de Cuverville


« Quatre mois plus tard, à la fin de juin, nous allâmes donc ensemble à Cuverville. Après avoir déjeuné dans une auberge du bourg voisin, nous gagnâmes le cimetière. Gide reposait encore dans sa tombe pro­visoire : un simple tertre surmonté d'une petite croix de bois portant son nom avec quelques touffes de myosotis et des reines-des-prés roses. La croix, qui n'avait pas été peinte, ressemblait à une grosse bouture. On l'avait plantée de la même manière et en même temps que les fleurs. On pouvait penser qu'elle allait se couvrir de feuilles. Le cimetière était très fleuri, avait un air de bonne santé. En ce jour où le printemps et l'été se confondaient, le soleil ruisselait sur toute la campagne. Les feuilles des hêtres avaient cette couleur claire et vernissée qu'elles perdent en vieillissant. Les alignements de troncs lisses autour des fermes et des pâtures s'enfouissaient dans leurs propres exubérances. Le bandeau mouvant des frondaisons supportait un ciel aussi lisse qu'une opaline. Le gris, le vert-jaune et le bleu se moiraient de lumières diffuses qui dévalaient sur eux pour irriguer les champs verts-noirs où poin­taient les épis de blé. Le toit d'ardoise de la petite église luisait de toutes ses écailles sous des averses de rayons qui rebondissaient à travers le cimetière dont les allées avaient la même teinte d'argile fauve que le chemin rural. Entre le chemin et le cimetière, rien qu'un mur de pierre largement ouvert et assez bas pour que les vivants eussent l'impression de pouvoir communiquer avec les morts sans besoin de forcer des grilles ou d'escalader des clôtures. Sur les autres faces, le cimetière était bordé par une haie d'épines derrière laquelle des vaches brou­taient l'herbe d'un pré. La mort ici était simple et familière. Le beau temps la rendait presque dési­rable.

Léautaud vint se camper devant la tombe de Gide. Il portait, malgré la saison, un grand pardessus de laine à capuchon. Sans se découvrir, les jambes prenant appui sur sa canne, il fixait le tertre de ses yeux perçants comme s'il essayait de découvrir ce qui pouvait se passer dessous. J'évitai de lui adresser la parole. Il prit lui-même l'initiative de la conver­sation :
— Je l'envie, Gide, d'être enterré là. Moi, j'ai acheté une place dans un cimetière de la banlieue parisienne. Rien que de penser à tout le peuple qui s'y entasse, ça m'écœure. Il est vrai que ça a si peu d'importance !
— Mais votre désir d'être incinéré ?
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien, vous me parlez d'un emplacement dans un cimetière. Je croyais que les morts incinérés étaient mis dans un columbarium.
— Ah, non, merci ! C'est pour le coup qu'on est perdu dans la foule. Je veux une tombe comme tout le monde...
— A votre place, je préférerais qu'on jette mes cendres au vent.
— Encore une idée de poète !
— Il n'est pas plus « poétique » de vouloir com­plètement disparaître que d'exiger un petit morceau de terrain bien à soi avec son nom dessus ! Acheter d'avance son « lopin de terre » pour y placer l'urne dans laquelle on sera une illusion de cendres, je crois qu'il n'y a pas pire sentimentalisme : c'est le sentimentalisme du propriétaire-petit-bourgeois !
Léautaud frappa le sol de sa canne et rugit :
— Bon ! Vous ferez ce que vous voudrez. Moi aussi. Chacun ses goûts !

Il chercha une rosserie à me dire et la trouva facilement :
— Vous serez fixé sur mes goûts définitifs quand vous viendrez à mon enterrement ! Quoique, après tout, je ne sais pas si je vous ferai prévenir. Et puis c'est peut-être moi qui irai au vôtre : on a vu des choses plus extraordinaires !
Il lança son rire grinçant. Puis pirouettant sur lui-même, il s'approcha de la tombe de la femme de Gide et déchiffra les phrases tirées des Évangiles qui avaient été gravées dans la pierre. L'un de ces textes exprimait la sérénité de « la mort dans le Seigneur ».
— Quelles belles paroles, dit Léautaud. Ils ont de la chance, ceux qui croient, ils meurent plus facilement. Quand je pense que certains qui se disent libres-penseurs voudraient empêcher les autres de croire ! C'est un crime de vouloir ça. Je les vomis, tous ces sectaires !
Léautaud craignit sans doute que je pusse le soupçonner de « mollir » en vieillissant. Il tint aussitôt à préciser :
— La foi... La foi ! Il faut être naïf pour l'avoir, mais enfin tant mieux si on est naïf !
Il pointa sa canne vers le tumulus :
— Il est bien mort, lui. Il a eu beaucoup de dignité et de courage dans ses derniers moments. Et puis ça n'a pas traîné longtemps. Il a profité de la vie jusqu'au bout. Voyez-vous, c'est capital : ne pas être diminué avant de mourir.

J'essayai de lui dire quelque chose d'amical :
— Vous vieillissez très bien, vous... Il m'interrompit avec fureur :
— Je vous en prie ! Pas de pommade. Je sais comment je vieillis. Et je vieillis comme les autres. C'est-à-dire mal. Ça ne veut pas dire que je ne me prolongerai pas encore quelque temps. Mais dans quel état ?
Comment réagir ? Je crus plus prudent de me contenter d'un : « Oui, en effet... » impertinent par esprit de conciliation.
Il continuait, redressé, la tête haute, comme si quelqu'un venait de le provoquer, oubliant de jouer comme d'habitude à celui qui se résigne :
— La mort me révolte ! Et pourtant je devrais commencer à me faire à l'idée que je vais bientôt mourir. Eh bien, non, non, je ne peux pas m'y habituer. Quand on dit que les vieux s'habituent à ça, c'est de la blague ! La vie, moi, j'y tiens, vous savez, j'y tiens comme quand j'avais vingt ans. Je crois même que j'y tiens davantage. Ça ne m'em­pêche pas de la trouver insupportable !...
— Insupportable parce qu'elle doit avoir une fin?
— Oui ! On aime la vie, mais on préférerait ne pas être venu au monde puisqu'il faut la quitter ! On n'a rien demandé. On est là. Et on partira sans avoir rien à dire. Vraiment, c'est bouffon !
Léautaud avait ainsi sa façon d'exprimer l'absur­dité de l'existence et d'apporter de l'eau au moulin des philosophes sans même savoir que le moulin existait.

Nous nous assîmes l'un à côté de l'autre sur une banquette d'herbe, entre la haie et l'allée qui bor­dait la tombe de Gide. Léautaud ne quittait pas des yeux la levée de terre. Je me taisais comme lui. Je pensais que Gide aurait peut-être été content de savoir que deux pèlerins étaient venus s'installer tout près de sa sépulture pour y méditer sur lui et sur eux. Nous étions familiers avec la mort comme le sont les Arabes dans leurs cimetières. Mais la familiarité s'arrêtait au défunt : la Mort, toute simple qu'elle parut être à Cuverville, gardait ses distances. Elle demeurait, au delà des symboles de ce jardin lumineux, la ténébreuse apparition de ce qu'on ne peut imaginer, la face à masque de nuit, ou l'absence éternelle de face, l'effacement horrifiant de l'être dans la consomption de la vie toujours renouvelée. Léautaud aurait bien ri de la « tournure philoso­phique » que je donnais à mes réflexions. Nous n'avions pas la même façon de marcher, mais nous ne pouvions qu'aboutir au même point : à l'image de ce qui matérialise une si concrète abstraction. Léau­taud me dit, comme s'il ne pouvait supporter plus longtemps le poids de son obsession :
— Je me demande dans quel état est maintenant le Fléau dans son cimetière de Bretagne ! Ah, ça ne doit pas être beau à voir... Gide, lui, maigre comme il était, il ne doit pas être encore très décomposé. Il va peut-être se dessécher. Son cercueil est sûrement encore intact. C'était du beau bois. Ça fait combien de temps qu'il est mort ? Quatre mois... En quatre mois, un cercueil de bonne qualité ne peut pas s'abîmer, n'est-ce pas ? Alors, il est là-dedans, là, tout près de nous... Ah, comme j'aimerais pouvoir le voir encore une fois !
— Pourquoi ce désir ?
— C'est tout ce qui reste de lui.. Tout. En dehors de ça : plus rien !
— Je ne comprends pas votre attachement au cadavre.
—- II y a en moi deux choses : d'abord la curiosité, savoir ce qui se passe là-dessous, comment se fait le travail de la pourriture...
— Vous êtes morbide !
— Laissez-moi achever ! La seconde chose : c'est le culte des morts. Ceux qui n'ont pas la foi disent que ça ne rime à rien. Moi, pourtant, je le com­prends, je trouve même que c'est recommandable. Pas vous ?
— Si, je suis de votre avis. Mais je m'étonne de l'approbation que vous donnez à une convention. Je vous aurais cru attaché au souvenir, pas aux tombes.
— Et puis, quand je pense à Gide, je pense aussi que je serai bientôt comme lui dans la terre, même si je ne dois pas y être de la même manière. Je veux m'épargner la décomposition. Si un jour vous venez sur ma tombe, il vous faudra beaucoup d'effort pour m'imaginer dans mon urne ! Ah ! ah!...
Le rire de Léautaud s'arrêta net. Il baissa le ton de la voix :
— Passer toute sa vie à travailler pour crever comme un animal. Non, non ! Vraiment, c'est inac­ceptable.
— Ce sentiment de révolte, c'est lui qui a poussé tant de gens à croire qu'il y avait une raison supé­rieure.
— Une raison supérieure ! Encore des mots !
— Oh !... Vous refusez les mots, mais vous expri­mez les choses !
— Vous interprétez toujours dans votre sens les propos que je tiens !
— Je ne les interprète pas. Je les traduis. C'est différent.
— Ah ! voilà que j'ai besoin d'un traducteur, maintenant ! Ce que je dis est pourtant clair.
— Mais vous ne voulez pas aller jusqu'à la conclusion logique de vos réflexions ni de vos senti­ments.
— La logique ! Les sentiments ! Décidément, vous ne changerez jamais.
— Vous non plus.
— Je m'en félicite. Ah ! ah !... Mais je ne vous félicite pas !
De nouveau nous restâmes silencieux. Nous pas­sions, d'un commun accord semblait-il, par des phases de tension et de détente. Léautaud se releva, et — était-ce cette fois-ci l'aboutissement logique de sa songerie ? — il me dit avec gravité :
— La vraie vie, voyez-vous, c'est celle du moine.
Je lui répondis, sans me soucier qu'il m'accusât de le traduire :
— Je crois que vous avez du moine en vous.
Toujours inattendu, il m'approuva :
— Oui, c'est possible. J'aime la solitude, la vie réglée, et la méditation.
Il posa le bout de sa canne sur la tombe de Gide:
— C'est bien dommage qu'on ne le laisse pas tranquille. Il paraît qu'on va le mettre à côté de sa femme, à la place d'un autre mort de la famille. Et on va lui poser une dalle sur le ventre pour qu'il n'ait pas envie de revenir.
Le soleil avait tourné. La tombe de Gide était maintenant dans l'ombre. C'était l'ombre de l'église. Je n'osais pas dire à Léautaud le symbole que je discernais là. Il prolongea le symbole en me disant : « Il fait froid. Allons-nous en ». Et il le mena jusqu'à son achèvement :
— Avant de partir, visitons l'église.

Ainsi il fuyait l'ombre que toute croyance pro­jette sur celui qui se tient à sa lisière comme Gide au chevet de l'église catholique. Puis il illustrait la solution qui consiste à entrer dans l'édifice pour participer volontairement à l'hermétisme. Il inspecta les lieux avec une respectueuse curiosité et murmura comme d'autres bougonnent :
— Ah ! Ça, c'est une invention ! Une fameuse invention ! Toutes les autres : des fariboles ! Mais celle-là !... Puis, tout à coup :
— Il fait encore plus froid ici que dehors ! Il faut partir.
Il s'esclaffa :
— Je ne tiens pas à attraper la mort dans une église !
Son rire d'oiseau de nuit se répercutant contre les voûtes sembla l'étonner lui-même par son fracas. Il se tut soudain.

Nous retrouvâmes le soleil en quittant le cimetière. Je jetai un dernier regard vers la tombe de Gide. Les racines des pommiers devaient sous la haie d'épines aller à sa rencontre. Un sureau en fleurs, à quelques mètres de la croix, répandait un parfum sucré mêlé aux odeurs chaudes d'une étable. Des enfants, retour de l'école, galochaient en criant sur la route du village. On entendait aussi une charrette qui cahotait dans les ornières.
— Il a de la chance, dit simplement Léautaud.
Les ruissellements du soleil s'étaient fragmentés sous la poussée des ombres qui commençaient à s'y infiltrer. La plaine ressemblait à un damier vert et noir où le chemin comme un long doigt indiquait le pion pointu de l'église. »
Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 156-164

dimanche 3 août 2014

Une mort ambiguë (2/3)




Suite de l'extrait d'Une mort ambiguë, de Robert Mallet (NRF, Gallimard, 1955). Mallet revient sur l’enterrement de Gide à Cuverville, où il s'était rendu en compagnie de Léautaud.



Je regardais la grande maison aux lignes sobres, aux couleurs grises, qui servait de fond de décor à ce débat : autant de distinction que d'austérité, une volonté de renoncer à toute coquetterie. Elle était bien à l'image de celle qui en avait été la maî­tresse. La porte centrale par laquelle on avait fait passer le cercueil était restée grande ouverte. Elle paraissait pourtant très étroite. On comprenait qu'une telle demeure, dans son cadre de végétation régulière qui l'abritait du vent de la mer tout en la privant de quelque clarté, eût pu servir de cadre à une histoire où le sentiment religieux poussé à son paroxysme pouvait mettre une vie à l'abri des passions déréglées, non sans lui retirer de son enso­leillement naturel. On comprenait aussi que cette porte qui menait à la sainteté était celle qui donnait envie de fuir, — en l'empruntant dans l'autre sens. Gide avait aimé ces lieux, puis il les avait redoutés. Il les avait abandonnés avec soulagement. Mais sou­vent sa pensée y revenait rôder. Un jour en me mon­trant une photographie de Cuverville, il m'avait dit :
— C'est un lieu qu'on ne peut oublier. Eh oui !... du ton qu'il avait dû mettre à répondre à la question : « Quel est pour vous le plus grand poète du XIXe siècle ? » par son fameux : « Victor Hugo, hélas. » II ne pouvait se défaire du charme de Cuver­ville parce que pour lui Cuverville s'identifiait tout à la fois à sa vie conjugale, à son amour de la nature, à son horreur de l'emprisonnement, à son besoin d'ascèse, à son besoin de fuite. Cuverville éveillait aussi en lui la nostalgie de ce foyer que l'enfant pro­digue ne peut pas rayer de sa mémoire. Il y avait préparé son évasion. C'était là qu'il avait senti mûrir sa passion de sincérité, aux côtés d'une épouse dont le mysticisme évangélique l'avait subjugué puis alarmé, car il supportait mal de jouer matrimonialement le rôle du démon auprès de l'ange : l'ange n'affichait pas sa réprobation mais sa seule présence et son silence pourtant magnanime devenaient des reproches. Gide voulait se donner librement à ses instincts sans ce continuel contact avec un cristal dont il fuyait l'éclat parce qu'il risquait encore de s'y refléter. Soucieux de refuser l'angélisme qui avait pris le visage de sa femme, il continuait d'admirer en celle-ci une soif d'absolu qui risquait de retarder son propre étanchement dans la diversité des sources. Mais Cuverville était une fontaine à laquelle il avait puisé. Tout cela le poussait souvent à rêver de cette demeure et de ce passé avec lequel, peut-être, s'il mourait à Paris, il aurait l'occasion — le prétexte — de relier son avenir, en laissant faire les choses, en laissant dire les gens.

La fille de Gide, avec le tact dont elle était l'héri­tière, s'était écartée du groupe pour permettre à Drouin de s'exprimer sans contrainte. Elle me dit :
— C'est bien ce que je craignais. En n'empêchant pas l'enterrement de se faire ici, on risquait ces initiatives discutables. S'il était mort en Afrique, les choses auraient été tellement plus simples !
Le pasteur demeurait silencieux. Il écoutait atten­tivement Drouin et Martin du Gard, qui ne semblaient pas plus disposés l'un que l'autre à baisser pavillon et montraient chacun le visage de la bonne foi offensée.
Drouin continuait d'affirmer qu'il y avait « des nécessités locales auxquelles on ne pouvait échapper, et que son oncle aurait sûrement admises. » Martin du Gard répétait une fois de plus : « S'il les avait admises, ces nécessités, il aurait exprimé le désir d'y être soumis. »
II était évident que cette discussion n'aboutirait à rien. La fille de Gide haussa les épaules :
— A quoi tout cela sert-il ?
Quelqu'un répondit sentencieusement :
— Cela sert à mettre les choses au point. Ce qui était sans la moindre signification, car chacun juste­ment restait sur ses positions, et l'on ne changerait pas plus les faits que l'on ne changerait Gide de cimetière.
Gide avait été toujours très méticuleux pour ce qui lui importait spirituellement. Il avait voulu laisser le moins possible d'initiative au hasard. Combien de fois m'avait-il dit qu'il redoutait les publications posthumes. Cela l'avait incité à envi­sager, dès son vivant, l'édition de ses principales Correspondances.
— Je me méfie des survivants bien intentionnés. Ils suppriment, ils édulcorent, ils « arrangent ».

A plus forte raison avait-il dû songer à ce que feraient de son corps ceux qui vis-à-vis de lui se réclameraient de devoirs faciles à confondre avec des droits. On était donc amené tout naturellement à supposer que ce n'était pas par négligence mais par calcul qu'il avait tout accordé au hasard dans ce qui pourrait advenir de lui après la mort. Il avait en somme compté avec le hasard, il l'avait pris pour règle de son dernier jeu.
Sa secrétaire, dont les pensées avaient dû suivre le même cheminement que les miennes, me rappe­lait la phrase qu'il avait laissé échapper devant elle, comme devant moi — (si toutefois nous sommes en droit de dire qu'il a laissé échapper un propos dont le caractère délibéré pouvait se dissi­muler, nouveau jeu, derrière une apparence hasar­deuse) :
— Je laisserai mes héritiers dans l'embarras.

Il était évident que ceux qui avaient fait venir le pasteur s'étaient avant tout préoccupés de la façade. Gide, à Cuverville — et c'était là le risque que n'avait pas prévu Martin du Gard — rede­venait le membre d'une famille bourgeoisement assise, et respectable. La respectabilité ne per­mettait pas qu'on le mît en terre « comme un chien ». La communauté qu'il avait abandonnée le récupérait inespérément. Il rentrait dans le rang. Tout rentrait dans l'ordre. Le pasteur faisait partie du protocole. Et comment aurait-on pu refuser la participation aux obsèques des conseillers muni­cipaux, des anciens combattants, et des enfants des écoles ? (d'autant plus que Gide avait été le premier souscripteur du village lors de l'achat du drapeau dont le déploiement avait paru si insolite en tête de son convoi). Cela n'était pas plus évitable « loca­lement » que le transport du cercueil par ses quatre principaux fermiers (car Gide possédait encore des terres à Cuverville). Cette cérémonie mettait à découvert des détails auxquels il n'attachait plus d'importance mais qui n'en existaient pas moins. A travers eux, on reprenait contact avec le Gide « citoyen rural », très peu connu, très vite oublié, qui avait accepté en 1896 d'être maire de sa com­mune du Calvados, — un des plus jeunes maires de France et non l'un des moins consciencieux.
Il était évident qu'on avait fait passer la loi de la tribu avant celle de l'individu, qu'on avait songé à la famille plutôt qu'au défunt. On avait voulu empêcher un scandale social. Et ce que Martin du Gard déplorait, c'était, en agissant ainsi, de n'avoir pas hésité à causer un autre scandale, beaucoup plus grave à ses yeux : la trahison de la pensée d'un mort par ceux-là même en qui ce mort avait placé sa confiance. Gide aurait compris les raisons des uns, non moins que l'indignation des autres. Peut-être même avait-il si bien prévu ces réactions contra­dictoires qu'il n'avait pas voulu prendre parti et s'en était rapporté au plus ou moins grand zèle de ses différents exécuteurs testamentaires. Il ne m'ap­partient pas de chercher à savoir qui prit l'initiative d'appeler un pasteur, ni si cette démarche n'impli­quait pas, finalement, au delà des considérations de respectabilité locale, une conviction sincère. Que l'accord de la fille de Gide ait été obtenu, malgré ses réticences, et de quelle manière, ce n'est pas à moi de le raconter. Je m'intéresse d'ailleurs aux faits, non à leur origine. Ce qui s'est passé, ce qui a pu se passer compte seul pour moi. Mais si l'on m'obligeait à donner le nom d'un responsable, je désignerais Gide lui-même.

[...]

Songeant au conflit provoqué par la soucieuse incurie de Gide, je regagnais l'auto où Léautaud m'attendait pour rentrer à Paris. Je lui racontai la discussion à laquelle j'avais assisté. Son émotion s'était déjà atténuée en même temps que son indi­gnation. Il retournait naturellement aux sarcasmes. Il conclut en ricanant :
— En somme, Gide, même mort, n'a pas changé : un pas en avant, un pas en arrière !...
Ce fut pourtant lui qui, dès le lendemain, au télé­phone, prit une initiative à laquelle je ne m'atten­dais guère :
— Vous savez, j'ai réfléchi à la journée d'hier : nous n'avons pas été assez recueillis, aussi bien vous que moi. On ne pouvait pas penser à Gide dans cette foire, on finissait par oublier qu'on était à son enterrement. Il faudra réparer cela. Nous retournerons sur sa tombe, tous les deux seuls quand seront revenus les beaux jours.

Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 148-156

jeudi 31 juillet 2014

Une mort ambiguë (1/3)


Comme chaque été je vous propose de lire ou relire, sous forme de feuilleton, quelques textes qui éclairent ou évoquent la figure de Gide par la bande.Dans Une mort ambiguë, Robert Mallet propose en 1955 ce qu'il appelle une « méditation vécue », à partir de la leçon gidienne qui, dans son ambiguïté, est le symbole même de la vie : « Robert Mallet, en face du oui de Claudel et du non de Léautaud — que les circonstances lui permirent de bien connaître également — précise la valeur du peut-être de Gide. On voit apparaître dans son livre d'autres écrivains contemporains dont il discute les agissements ou les opinions sans mettre plus de fausse pudeur à traiter de l'homosexualité que du militarisme, aussi compréhensif pour les croyants que pour les athées, et mêlant les développements d'un moraliste aux souvenirs très animés d'un auteur de Journal. Robert Mallet pose le problème de l'inquiétude individuelle et sociale que les hommes dont il parle ont cru pouvoir résoudre dans l'affirmation, la négation ou le doute. »





« Il avait écrit dans un de ses derniers cahiers qu'il ne voulait pas être incinéré. C'était le seul texte auquel on pût se référer. Il n'avait fourni aucune autre précision sur le genre d'obsèques qu'il désirait. On écarta donc d'office la solution du four crématoire. Quant au lieu de la sépulture, il sembla à ses neveux comme à ses meilleurs amis qu'il devait être le cimetière du petit village normand où reposait déjà sa femme. Sa fille et son gendre se rallièrent raisonnablement à cet avis. Afin de détourner la foule de la cérémonie, on annonça qu'elle se déroulerait le lendemain du jour où elle devait réellement avoir lieu.

Je me chargeai d'emmener Léautaud qui voulait y assister. C'était une journée de fin d'hiver. Un vent violent soufflait, qui venait de la mer toute proche et secouait les rangées de hêtres derrière lesquels se cache le château de Cuverville, où le cercueil avait été déposé. Nous arrivâmes un peu en retard. Le convoi funèbre débouchait du parc et s'avançait sur le chemin de terre qui, à travers une plaine labou­rée, mène jusqu'au cimetière. Des hommes le pré­cédaient, marchant à reculons : l'essaim des photo­graphes et des cinéastes. En tête, un drapeau trico­lore. Léautaud eut un sursaut :
— Qu'est-ce que ça vient faire là ?
Je lui dis que ce devait être la représentation des anciens combattants de Cuverville. Il gronda :
— J'ajouterai un codicille à mon testament : pas d'anciens combattants à mes obsèques !
Puis :
— Il paraît qu'ils se sont si bien battus. Ils ne sont donc pas tous morts ? C'est bien dommage !
Léautaud savait que j'avais été combattant et ne se privait jamais du plaisir de dire devant moi tout le mal qu'il pensait de ces associations où se regroupent para-militairement des hommes qui semblent vouloir prolonger les mauvais souvenirs et le pas cadencé. D'ailleurs il ne me choquait pas.
Sur ce point je partageai son opinion. Et je lui répondis :
— Je suis heureux qu'ils ne soient pas tous morts. Cela me permet d'apprécier votre façon de les remettre à leur place.
— En tous cas, reprit-il, leur place n'était pas à cet enterrement !
Le cercueil, selon la coutume locale, était porté sur un brancard par quatre fermiers de Gide auquel Gilbert en larmes prêtait main-forte. On l'avait recouvert d'un drap noir orné d'une grande croix d'argent. Les enfants des écoles l'encadraient, tenant des bouquets de jonquilles, de perce-neiges et de violettes. Derrière le cercueil venait un homme en toge noire avec un rabat blanc, qui portait un gros livre sous le bras.
Léautaud, toujours aussi agressif :
— Quel est ce déguisé ?...
Apparemment c'était un pasteur. Ceux qui avaient assisté à la levée du corps au château me le confir­mèrent. On les avait réunis dans le grand salon où avait été exposé le cercueil. Là, après avoir lu des passages de l'Évangile, cités par Gide lui-même dans un ouvrage qui, à l'époque, avait pu faire croire à l'imminence de sa conversion, le pasteur avait évoqué la mémoire de l'épouse dévouée que venait retrouver dans le cimetière de Cuverville celui qu'elle avait si chrétiennement aimé.
Léautaud continuait de maugréer en prenant rang derrière la famille et les intimes. Il coudoyait le curé de la paroisse et le maire de la commune. Le convoi se terminait par la population endiman­chée du village. J'entendis une grosse fermière parler à sa voisine de « Monsieur Gilles ». Ici l'on semblait écorcher les noms et les principes.
Parvenu au cimetière, le cercueil fut déposé au-dessus de la fosse que les enfants des écoles entourèrent.

Le porte-drapeau se plaça du côté de la tête en incli­nant la hampe de son étendard. Le pasteur vint se placer contre le porte-drapeau ; il ouvrit son livre et lut des textes évangéliques en s'efforçant de gar­der un ton de simplicité que l'habitude de l'emphase rendait timide. Au fur et à mesure qu'il parlait, il prenait de l'assurance et haussait le ton, tandis que le porte-drapeau redressait sa hampe. Beaucoup plus petit que le porte-drapeau, il semblait être protégé par l'étendard dont les franges d'or effleuraient sa nuque. Il leva sa main prédicante et prononça des paroles qui signifiaient qu'en face de Dieu, Lumière des Lumières, l'intelligence la plus lumineuse éprouve son infirmité. Les phrases coulaient de source ; elles étaient prononcées comme ces évidences qui n'ont besoin ni de commentaires ni de renforts oratoires. Un rayon de soleil inattendu vint illu­miner le visage blanc du pasteur et les couleurs pâlies du drapeau. Le rapport entre les paroles et l'ensoleillement soudain me parut être le comble de l'art, ou de l'artifice, d'un metteur en scène dont on n'aurait su dire s'il faisait du lyrisme ou de l'hu­mour. Léautaud me jeta un coup d'œil où je lus : « Qu'est-ce que c'est encore que cette comédie ? »
Surpris, je regardai Martin du Gard. Il me répondit par un regard indigné. Jean Schlumberger avait le visage crispé. La fille de Gide ressemblait à quelqu'un qui prend son mal en patience mais n'en pense pas moins ; son gendre s'efforçait de paraître impassible.
Les photographes, debout, accroupis, agenouillés, plaqués contre le sol boueux ne perdaient pas l'occasion d'un si beau cliché : le cercueil du liber­taire, de l'immoraliste, du pédéraste, du pacifiste, de l'agnostique placé sous la protection du ministre d'un culte, abrité par un étendard, avec un piquet d'honneur d'écoliers.
Tandis que le pasteur récitait : « Notre Père qui es aux cieux... », Léautaud ne se contint plus :
— On ne peut donc pas être enterré comme on veut ? C'est une honte !
Je murmurai à son oreille, pour le calmer :
— On n'a pas su ce que voulait Gide...
Et lui, péremptoire :
— Sûrement pas ça !
Dominique Drouin, le neveu et filleul de Gide, héritier depuis 1938 de la propriété de famille, prit la place du pasteur et fit une allocution d'ordre « local ». Il rappela les liens qui unissaient Gide à Cuverville et voulut montrer comment s'expli­quait que l'homme public fût revenu s'inscrire dans ce cadre rural et familial.

Ce fut ensuite le dernier défilé des amis devant le cercueil. Léautaud, qui avait apporté un bouquet d'œillets rosés, le déposa sur la bière. Contre le mur extérieur de l'église, la famille s'était alignée pour recevoir les condoléances. Le pasteur s'était joint à elle, selon l'usage du culte protestant. Il rece­vait, lui aussi, les congratulations. En passant devant lui, je m'inclinais sans prendre la main qu'il me tendait. J'obéissais ainsi à un sentiment complexe : mécontentement, gêne, désir d'être conforme dans mes gestes à ma réticence spirituelle. Je remarquai que derrière moi Léautaud, tout indigné qu'il eût paru être, serra sans hésiter la main du pasteur alors que, de sa part, je m'attendais au pire, c'est-à-dire à un propos malsonnant lancé au visage de l'anima­teur de la comédie. Je lui dis assez méchamment, à sa manière :
— Tiens, vous avez serré la main de ce pasteur que vous traitiez une minute plus tôt de pantin ?
Peut-être étais-je aussi agressif parce que, dans le confus de ma réaction discourtoise en face du pasteur, je sentais qu'il y avait eu aussi la crainte inconsciente d'être l'objet des sarcasmes de Léautaud. Et je lui en voulais de m'avoir ainsi dupé puisqu'il est admis que lorsque nous nous trompons sur les autres nous avons été trompés par eux. Il me répondit : « Je ne pouvais pas faire autrement puis­qu'il me tendait la main. Il ne faut tout de même pas être malhonnête ! »
— Vous n'avez pourtant jamais craint de l'être. Il redevint furieux :
— Malhonnête, moi ? Jamais ! Je dis ma façon de penser quand ça me plaît. C'est différent.
— Non, car lorsque votre façon de penser cor­respond à ce qui paraît malhonnête aux autres, vous la dites quand même. Vous appelez honnête, en somme, tout ce que vous avez envie de dire ou de faire.
— Vous déraillez, mon ami ! D'ailleurs, ce pas­teur, je ne peux pas lui en vouloir : il n'a fait que son métier.
Cette objectivité de Léautaud, au fond, je la par­tageai. Je ne pouvais en vouloir au représentant d'un culte dont je respectais l'idéal, car il était évident qu'il ne s'était pas imposé et qu'on l'avait prié de venir.
Martin du Gard, très ému, dit avec solennité :
— Au nom des amis de Gide, je proteste publi­quement.
Le cimetière se vida aussi vite qu'il s'était rempli. La famille et les intimes regagnaient le château. Les journalistes se précipitaient vers les autos pour rentrer à Paris ou téléphoner du bourg voisin leurs comptes rendus. Les villageoises avec leurs enfants reprenaient directement le chemin des fermes. Les hommes passaient par l'auberge voisine pour y boire un verre ou jouer aux dominos. Le porte-drapeau remettait dans son étui l'emblème qu'il ressortirait à la prochaine fête locale. Le pasteur, affecté par les réflexions qu'il n'avait pas manqué d'entendre, suivait la famille. Il demandait à Béatrix Beck, la dernière secrétaire de Gide :

— Enfin, vous qui l'avez approché juste avant sa mort, avez-vous l'impression qu'il aurait été hostile à cette cérémonie?

Béatrix Beck en avait l'impression. Elle essayait de se faire comprendre du pasteur chez qui je croyais déceler plus de scrupules que je n'en aurais trouvé chez un prêtre catholique. Le prêtre, me semblait-il, ne serait pas « revenu en arrière » ; il aurait eu le sentiment du devoir accompli, la satis­faction d'avoir « sauvé les meubles » malgré la mauvaise volonté des propriétaires. Il aurait agi en représentant d'un Maître, non pour son compte personnel. Il n'aurait rien eu à se reprocher, bien un contraire. La sensation de l'avoir emporté de haute lutte, et de justesse, aurait été pour lui la meilleure des récompenses. Le pasteur, lui, se débattait avec sa conscience, à titre privé. Il n'était plus qu'un homme en proie à ses propres doutes, en dehors de son ministère. Je ne l'en estimais que davantage. (On aurait dit un pasteur mis en scène par Gide, — n'était-ce pas cela, d'ailleurs ?)

Nous atteignîmes le parc du château. Sous le cèdre géant qui abrite en l'obscurcissant une partie de la demeure, un groupe s'était formé. On y parlait fort, avec de grands gestes. Dominique Drouin devait faire front aux assauts conjugués de Schlumberger et de Martin du Gard qui le rendaient responsable du déploiement liturgique.
Drouin. — Je n'ai pas trahi Gide. L'enterrement à Cuverville exigeait certaines formes.
Martin du Gard. — Il n'a jamais exprimé le désir d'être inhumé ici.
Drouin. — Son silence à ce sujet était une accep­tation tacite.
Quelqu'un. — C'est vraiment trop commode d'in­terpréter ainsi le silence ! Le silence laissait planer le doute. Dans le doute il fallait s'abstenir.
Quelqu'un d'autre. — De toutes manières, il fallait opter pour une solution qu'il n'avait pas indiquée.
Drouin. — Si on ne l'avait pas ramené ici, où l'aurait-on enterré ? Dans le cimetière parisien où sa famille possède un caveau ? A Cabris ? Nous avons écarté ensemble ces solutions. Nous avons tous été d'accord pour qu'on l'enterre à Cuverville.
Martin du Gard. — Peut-être. Mais pas pour qu'on l'enterre avec la participation d'un pasteur !
Drouin. — On ne pouvait faire autrement ici. Les gens du pays ne l'auraient pas compris.
Martin du Gard. — Alors, si vous aviez prévu cela, il fallait le dire et conseiller de l'enterrer ailleurs.
En moi-même. — II ne s'agissait pas de ménager les Cuvervillois de préférence à Gide qui n'appar­tient pas à Cuverville mais au monde. Il était tout de même bien audacieux, pour ne pas le compro­mettre aux yeux de quelques villageois, d'accepter de le compromettre devant son immense public.
Je pensais cela, mais immédiatement je me répli­quais :
— Cette inhumation religieuse et conformiste n'engage pas Gide. Il est mort à l'écart de toute religion. Sa mort est sans compromission. Ce que certains de ses proches ont cru bon de faire ne peut entacher sa pensée.
Je répliquais à ma réplique :
— Sans doute, mais l'opinion publique est-elle capable d'éviter la confusion ? La compromission n'existe-t-elle pas simplement parce qu'on croit qu'elle existe ? Les photos ne donnent-elles pas le caractère du vécu et, par conséquent de l'indéniable, à des faits dont seuls les gens bien informés peuvent connaître l'origine ? Une certaine propagande ne va-t-elle pas se saisir de cette parade religieuse et tricolore pour proclamer que Gide était demeuré prisonnier des idoles bourgeoises ? N'est-ce pas finalement le trahir que fournir à ses détracteurs l'occasion de faire comme s'il s'était lui-même trahi ?
Martin du gard (toujours soucieux de ne pas blesser son prochain) :
— Soyez sûr, Monsieur le Pasteur, que ce n'est pas vous que j'incrimine.
Drouin. —Alors, c'est moi ?
Martin du Gard. — Eh oui !

Drouin fit alors valoir ses arguments les plus solides, tout en s'efforçant à une réserve que lui dictait la présence de la fille de Gide.
— Qui oserait dire que mon oncle n'était pas pas fidèle au souvenir de son passé à Cuverville ?
(Il disait : « à Cuverville », pour ne pas dire : « avec sa femme ».)
J'étais bien placé pour savoir que Gide avait conservé pour celle-ci un sentiment de tendre et profond respect. Quelques mois plus tôt, je l'avais vu pleurer en évoquant le caractère aimant et le dévoue­ment (il avait même employé les mots « quasi sainteté ») de celle qu'il avait, « peut-être, tant fait souffrir » (ce « peut-être » était un euphémisme dont je n'étais pas plus dupe que lui), « sans l'avoir prémédité, à son corps défendant » (cette dernière expression reprenait sur ses lèvres toute sa valeur imagée).

Drouin expliqua en quoi de nombreuses confidences de son oncle lui permettaient d'assurer que celui-ci avait prévu que s'il mourait à Paris il serait inhumé près de sa femme à Cuverville.
Un intime de Gide dit :
— Il vous a fait ces confidences-là. Pas à nous.
Drouin ne l'entendit pas et continua son plaidoyer, mais s'il l'avait entendu, il aurait pu lui répondre :
— Il était normal qu'il parlât ainsi à celui qui était à la fois son filleul dans le culte protestant, le neveu de sa femme, et l'habitant de Cuverville, plutôt qu'à des amis sans attache avec Cuverville et davantage orientés vers son autre famille. Il était fidèle à sa délicatesse habituelle. »


Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 139-148



Paul Léautaud entrant au Vaneau le lendemain de la mort de Gide
(image du reportage des Actualités françaises du 22 février 1951)

lundi 28 septembre 2009

Combat du 12 septembre 1948

"Dimanche 12 Septembre. — Combat a entrepris auprès de ses lecteurs un référendum sur cette question : Quels sont les meilleurs écrivains français actuels ? Je découpe le passage des réponses :

LES DIX PREMIERS

Ont obtenu :

Gide, 423 voix ; Camus, 342 ; Sartre, 324 ; Malraux, 298 ; Montherlant, 290 ; Claudel, 256 ; Mauriac, 243 ; Romains, 191 ; Martin du Gard, 180 ; Colette, 172.

Viennent ensuite :

Duhamel, 169 ; Anouilh, 141 ; Aymé, 128 ; Éluard, 107 ; Breton, 99 ; Giono, 97 ; Cocteau, 93 ; Prévert, 90 ; Aragon, 87 ; Maurois, 82 ; Michaux, 77 ; Alain, 71 ; Queneau, 58 ; Supervielle, 47 ; Céline, 46 ; Valery Larbaud, 29 ; Green, 28 ;Salacrou, 26 ; Léautaud, 25 ; Dorgelès, 25 ; Carco, 24 ; Gracq, 23 ; Maurras, 22 ; Lacretelle, 22 ; Daniel-Rops, 21 ; Herriot, 21 ; Maritain, 21 ; Simenon, 20 ; Peyrefitte, 20.

Gide en premier avec 423 voix. Duhamel en onzième rang avec 169 voix. S'il voit cela, il en jaunira en cachette." (Paul Léautaud, Journal Littéraire, tome 3, p. 1727)

lundi 27 juillet 2009

Gide et Léautaud

Pour faire suite au billet précédent, il faut préciser que l'affection de Léautaud pour Gide n'appartenait qu'à lui... Après la parution des Souvenirs de la cour d'assises que Léautaud avait aimés, Gide l'invite. Mais Léautaud décline l'invitation comme en témoigne cette lettre tirée des Correspondances de Paul Léautaud (Tome 1, 10/18, Flammarion) :

"Paris le 15 avril 1914

Mon cher Gide,

J'ai été bien surpris de votre lettre. Très flatté, aussi. Je ne me serais pas attendu à pareil honneur. Ce dernier mot est peut-être de trop, d'ailleurs. Je ne dois peut-être votre invitation qu'à votre cordialité. Je vais en tout cas bien mal répondre à votre aimable ambassade. J'en suis, pour mes travaux, au même point qu'il y a deux ans, je puis même dire qu'il y a huit ans. Depuis 1906, en effet, je dois donner un livre au Mercure, et je n'ai pas encore pu trouver la centaine ou la cent cinquantaine de soirées de suite dont j'ai besoin pour écrire les deux cents pages de volume que j'ai à écrire. Je laisse de côté les raisons matérielles. Mais j'ai besoin, pour travailler, d'illusion, de bonheur d'esprit. Je ne les ai pas tous les jours, il s'en faut.
Excusez-moi donc. Votre lettre m'a fait plaisir pendant quelques minutes. Je vous en remercie.
Je ne vous ai dit que mon sentiment très sincère à propos de vos Souvenirs de la Cour d'Assises. Cela m'a fait plaisir qu'un homme comme vous s'intéresse à ces choses, et surtout ne craigne pas de montrer qu'il s'y intéresse.

A vous très cordialement."


En 1922, suite à une autre réflexion que Gide a prise pour lui, Léautaud note dans son Journal :

"Comment Gide a-t-il pu se méprendre à ce point ? Je n'en reviens pas. La phrase en question s'applique si peu à lui ! « Spontanéité dans l'expression » alors qu'il doit tant travailler pour écrire, que cela se sent si bien chez lui, et qu'il laisse voir tant d'envie pour les gens qui écrivent spontanément, il me l'a témoigné plus d'une fois sans le vouloir. « Liberté morale la plus complète » alors. qu'il est sans cesse embarrassé dans des questions de conscience, de la peur du péché et qu'il n'a pas une hardiesse sans en montrer aussitôt de la contrition. Il sait mon goût pour Stendhal et il ne l'a pas reconnu dans cette phrase et il s'y est reconnu, lui! C'est prodigieux. C'est bien comique aussi. Et cette façon caressante, chatte, enveloppante, de me parler de cela, et de me remercier, avec un geste et cette voix qui ne sont qu'à lui. Quelle jolie scène de la vie littéraire." (30 janvier 1922, Journal littéraire, Paul Léautaud, Mercure de France, 1957)

Robert Mallet, qui a bien connu l'un et l'autre, rapproche Gide et Léautaud, voyant en eux des " moralistes à rebours ". Les fameux Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet, réalisés en 1950 et 1951 pour la radio font une place inattendue à André Gide en raison de son actualité théâtrale et de sa mort.

En décembre 1950 la Comédie Française joue Les Caves du Vatican. Gide insiste pour que Léautaud y assiste. C'est Robert Mallet qui l'accompagne.

Paul Léautaud : J'étais très peu attiré par la littérature de Gide. J'aimais beaucoup l'homme, j'avais beaucoup de plaisir à le voir, j'avais une grande sympathie pour lui, mais enfin je l'ai peu lu. Ca ne m'attirait pas. Et alors Denoël m'a dit : " Je suis chargé par Gide de vous inviter à venir aux Caves du Vatican ." J'ai dit à Denoël : " Vous lui direz que ça ne m'intéresse pas. " Denoël est revenu en me disant : " Gide a dit : " Qu'il vienne quand même. "" Alors j'y suis donc allé, n'est-ce pas [...] J'y suis allé même avec un certain parti pris désagréable. Eh bien je suis sorti de là conquis. Même par l'œuvre. Quand ça a été fini, j'ai été trouvé Gide dans sa baignoire et je lui ai jeté deux fois de suite à la figure : " Remarquable ! Remarquable ! " Et je suis parti.
Robert Mallet : Et il vous a répondu : " Merci mon petit vieux. "
P.L. : Ah écoutez je trouve ça singulier de sa part. Il était pas plus grand que moi et il était aussi un petit vieux...
R.M. : Oui, enfin c'était une marque d'affection.
P.L. : Ouh ouh ouh ! Enfin, bon.*

En février 1951, Mallet accompagne encore Léautaud rue Vaneau pour voir Gide sur son lit de mort puis aux obsèques à Cuverville.

Robert Mallet : Dans notre dernier entretien, vous m'avez dit que la connaissance des caves du Vatican et d' Œdipe au théâtre vous avait révélé toute la valeur de la personnalité d'André Gide...
Paul Léautaud : Ca a grandi, ça l'a peut être révélé, enfin ça a augmenté pour moi une grande considération pour Gide. Et je regrette bien qu'il soit parti, j'en aurais parlé avec lui.*

Amrouche (le Mallet suffisant et insuffisant des entretiens radiophoniques avec André Gide) fait passer Léautaud, l'un des premiers sur les lieux au Vaneau, dans la ruelle du petit lit de mort d'André Gide). " Il a fallu que je m'en aille. J'étais déchiré"*, commente Léautaud.


Paul Léautaud entrant au Vaneau à la mort de Gide
(photo des Actualités Françaises du 22 février 51)

En mai 1951, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault accueillent dans leur Théâtre Marigny l'Œdipe d'André Gide, interprété par Jean Vilar qui reprenait là un rôle joué deux ans plus tôt lors de ce qu'on appelait alors les fêtes dramatiques d'Avignon. Robert Mallet y emmène Paul Léautaud.

Paul Léautaud : Les Caves du Vatican comme Œdipe m'ont créé une certaine considération pour Gide que je n'avais pas absolument.*

Ce qui n'empêche pas l'incorrigible Léautaud de balancer quelques vacheries sur la délectation qu'aurait pris Gide à aborder l'inceste dans Œdipe par exemple... A plusieurs reprises au cours des entretiens qui ont précédé la représentations des Caves et la mort de Gide, Léautaud égratigne d'ailleurs Gide.

Robert Mallet : [Gide] tenait beaucoup à votre avis et il souffrait de l'espèce d'incompatibilité d'humeur qu'il semblait y avoir entre lui et vous...
Paul Léautaud : Non ! Non !
R.M. : Mais lui avait beaucoup de sympathie pour vous et vous vous...
P.L. : Ah si ! Si ! Seulement il devait sentir que... Enfin il n'y avait pas de...
R.M. : D'affinités ?
P.L. : Non voyez-vous j'avais beaucoup d'estime pour lui.
R.M. : Oui je crois qu'il le sentait.
P.L. : D'ailleurs nous avons été toujours très bien ensemble.
R.M. : Peu de temps avant sa mort pendant les entretiens il m'a dit : " Ah ce Léautaud, je sais ce qu'il a dit de moi l'autre jour dans un entretien. Ah est-il perfide, perfide ! Ainsi je l'ai vu chez Madame Gould, il m'a presque serré dans ses bras, et puis voilà que quelques mois après il dit de moi pis que pendre au micro. " Alors j'ai pris votre défense. Alors à ce moment-là André Gide me dit : " Eh bien voyez-vous, Léautaud, Léautaud, tel qu'il est, ce Léautaud, cet homme qui est perfide, qui dit du mal de moi, qui en pense beaucoup, eh bien... Eh bien... je l'aime beaucoup. " Et ça c'était très gidien, cette espèce d'affection qu'il vous portait malgré vous. Et je voulais vous le dire parce que vous ne vous en êtes pas assez rendu compte et je crois que vous êtes parmi les personnes qui à la fin de sa vie l'ont un peu... tracassé, ont un peu assombri sa vieillesse. Et je crois que ça ne vous fait pas très plaisir de le savoir parce qu'au fond vous ne lui vouliez que du bien...
P. L. : Eh oui... Non. Gide pouvait avoir une certaine estime pour moi parce que je n'ai jamais été de ces flagorneurs qui par derrière...*

Paul Léautaud commente encore la dernière œuvre de Gide, Ainsi soit-il : "Ce cahier qu'il avait intitulé Ainsi soit-il les jeux sont faits... Oh... Beaucoup de courage, beaucoup d'intelligence, et puis un grand sens religieux..."*

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* Toutes ces citations sont une retranscription par mes soins des Entretiens avec Paul Léautaud de Robert Mallet, tirées des extraits intitulés "La mort de Gide" et "Gide : la cérémonie mortuaire de Cuverville". Le coffret de 10 CD des Entretiens, accompagné d'un livret de 40 pages, est distribué par Frémeaux et Associés.

... vu par Léautaud

"Je considère André Gide comme le premier écrivain de ces temps. Ma raison : l'influence qu'il a. Il n'y a pas à s'occuper si elle bonne ou mauvaise. Elle est, et elle est encore plus spirituelle que littéraire, ce qui double son importance.
Je ne fais pas ma lecture de ses livres. Ses héros me sont plutôt antipathiques. Ils ont des préoccupations morales dont tout m'est étranger. Aucune communion d'eux à moi. Ils me font même pitié et je les plains, mais je sais voir les mérites, l'intérêt, même de ce qui ne me plaît pas.
André Gide n'écrit pas les livres qu'un autre que lui pourrait écrire. C'est un point de vue que j'ai pour juger les oeuvres littéraires, si un autre que leur auteur aurait pu les écrire.
J'ai pour lui une sympathie accrue de toutes les basses et sottes injures que lui ont faites certains de ses anciens amis. Lui, du moins, on ne l'a jamais vu dans de basses combinaisons de distinctions littéraires.
Ce que j'écris ici n'apprendra rien à André Gide. Je le lui ai dit il y a longtemps."

(Paul Léautaud, Journal littéraire, tome VIII,
Mercure de France, 1960)