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dimanche 29 octobre 2017

Gide vu par Klaus Mann


C'est Jean Cocteau qui a dit : « Le mystère ne commence qu'après tous les aveux », sentence qui contient autant de vérité que tous ses mensonges. Si c'était André Gide qui avait gravé cette même phrase, elle serait vraiment vraie.

Cocteau, en dépit de toute vanité, est un bon camarade. Plein d'intérêt pour les autres, prêt à rendre service, capable de sympathie et de chaleur véritables : qualités qui, justement chez un être aux allures de kobold, apparemment si détaché, semblent particulièrement émouvantes et séduisantes. Cet homme avide de plaire n'est pas susceptible ; le désir de vengeance, la rancune mesquine lui sont étrangères. Un jour, dans une affaire sérieuse, j'ai été injuste envers lui, je l'ai accusé et condamné à tort ou du moins avec une sévérité excessive. Tout autre m'en eût voulu amèrement ; pas Cocteau. Lui, il pardonne, que ce soit par grandeur d'âme ou par distraction (celle-ci n'étant peut-être elle-même, d'ailleurs, qu'une forme particulièrement élégante de grandeur d'âme). Je lui suis reconnaissant de cela. Je lui suis reconnaissant de beaucoup de choses ; avoir été en contact avec lui a été, pour ma jeunesse, d'une grande importance. Sa souple silhouette de chat, bizarre et gracieuse, est devenue pour moi un symbole, l'incarnation de l'obsession artistique, moitié mise en garde moitié modèle, pour des adolescents appliqués à leur art, en proie à l'art, voués à l'art, en quête du vrai chemin.

Mais quelle que soit la somme d'enseignements et d'amusements que je doive à ce jongleur inspiré — c'est envers un autre contemporain, un autre français, que je me sens le plus d'obligations profondes : André Gide.
J'ai essayé ailleurs, dans le cadre d'une monographie sur Gide*, de témoigner de l'importance de cet esprit, de montrer et d'analyser le charme de cette personnalité. Ce n'est pas le lieu, ici, de développer encore une fois les aspects et les implications multiples de l'œuvre de Gide, les traits et les perspectives qui se mêlent et se contredisent dans son caractère. Mais je fausserais l'histoire de ma propre évolution, ou elle resterait vraiment par trop fragmentaire, si je n'évoquais pas aussi, aujourd'hui, le grand écrivain dont la figure et le message ont agi sur moi de façon si décisive.
Dans un des premiers chapitres de ce livre, il a été question des voix dont l'appel a éveillé, formé et forgé tout d'abord, au temps de l'adolescence, mon sentiment de l'existence : Socrate, Nietzsche, Whitman et Novalis, Rimbaud et Stefan George, Rilke, Herman Bang, Wedekind, mon père et Heinrich Mann (pour n'énumérer une fois de plus que ceux qui sont pour moi les plus proches, les plus essentiels). D'autres influences, au cours des ans, vinrent s'ajouter à celles-ci ; celle d'André Gide fut la plus forte. Ma rencontre avec lui — non pas avec l'homme, mais avec l'œuvre dans laquelle se révèle cette nature riche et complexe — m'a, plus que toute autre, aidé à trouver mon chemin, le chemin qui me conduisait à moi-même.
Si j'insiste sur le fait que la rencontre avec les écrits de Gide a eu pour moi une plus grande portée que ma rencontre avec l'homme lui-même, cela ne veut pas dire ni même laisser entendre que sa personnalité m'ait déçu : au contraire, je compte mes relations avec lui au nombre des plus précieuses et des plus satisfaisantes de ma vie. Mais je ne cherche pas à donner l'impression d'avoir été un ami intime du grand homme ni même l'objet, de sa part, d'un intérêt de maître à disciple. L'intérêt était à sens unique. Je l'admirais. Il y consentait.
Notre relation remonte loin : c'est au printemps 1925 que je me présentai chez lui pour la première fois, muni d'une lettre de recommandation d'Ernst Robert Curtius. À cette époque, je n'avais pas encore lu grand-chose de Gide, et pourtant il me fascinait déjà : une mince pièce de poésie en prose — Le Retour de l'Enfant Prodigue dans la traduction magistrale de Rainer Maria Rilke — avait suffi à me donner une idée excitante de la plénitude de cet esprit au rayonnement multiple et de la discrétion sublime de cet art.
Gide fut charmant avec moi. Il m'invita à partager son petit déjeuner, dans une petite brasserie près du Jardin du Luxembourg : ce fut un tête à tête plein de gaieté et de bavardages, et j'en profitai d'un cœur joyeux et reconnaissant. Gide était alors sur le point d'entreprendre avec son ami Marc Allégret une expédition au cœur de l'Afrique ; peu après son retour, je le revis ; son numéro de téléphone était en général le premier que je demandais dès mon arrivée à Paris ; parfois, il était en voyage, mais quand je le trouvais chez lui, il me réservait toujours un accueil amical ; nous nous rencontrions dans un café du boulevard Saint-Germain, ou dans le petit appartement de Gide, rue Vaneau. Une fois aussi, nous mangeâmes ensemble à la table de mes parents, à Munich ; Gide y demeura quelques jours, nous fîmes avec lui une excursion en auto jusqu'au lac de Starnberg, et le soir de ce même jour, il assista à une conférence de mon père à l'Université. Il me laissa aussi lui montrer quelques curiosités de la vie nocturne munichoise, ce dont, bien sûr, rien n'apparaît dans son Journal. Par contre, y sont évoquées, de manière assez détaillée, sa visite sous notre toit, la conférence à l'Université et la promenade en voiture. Et il n'y est pas seulement question de mon père (pour l'œuvre duquel, à peu près depuis La Montagne magique, Gide montra un intérêt toujours croissant), mais aussi — et en des termes fort aimables — de ma mère, d'amis dont nous lui avions fait faire la connaissance (Bruno Frank par exemple), et de mes frère et sœur les plus jeunes, Michael et Elisabeth, qui lui avaient plu tout particulièrement. À moi aussi, il est fait allusion, mais d'une façon qui me peina alors et me surprit aussi quelque peu. Mon nom est suivi de ces mots : « ...que je ne connais encore qu'à peine ». Cette note est datée du 1er juillet 1931. Il y avait alors sept ans que j'avais des contacts personnels avec Gide. Avec naïveté, avec une sotte vanité, j'avais cru que des rapports qui signifiaient tant pour moi devaient être, pour mon interlocuteur aussi, autre chose qu'une relation superficielle, peut-être même ennuyeuse.
Il se peut que son attitude envers moi se soit un peu modifiée au cours des années : des lettres de lui que je possède semblent bien en témoigner. Lorsque je lui envoyai, peu après le début de la Seconde Guerre mondiale, un article à propos de son Journal, 1889-1939, que j'avais fait paraître dans une revue suisse, il trouva, pour me répondre, des paroles de gratitude et d'éloge dont la générosité me toucha et me rendit confus. Dans la même lettre, il disait son intention de me dédier un de ses livres. (« Vous me donnez désir d'écrire des Retouches à mon Journal, comme j'ai fait pour mon Retour d'URSS, et si je mène à bien ce projet, j'aurai plaisir à vous le dédier, car c'est vous qui m'en avez donné l'idée. »)
Mais qu'il m'ignorât ou qu'il considérât les hommages que je lui rendais dans mes critiques avec bienveillance ou même peut-être avec quelque plaisir, ou encore qu'il en tirât quelque profit — mon ambition n'était pas qu'il me connût ou m'estimât, mais bien d'apprendre quelque chose de lui ; c'est- à-dire de me laisser conduire par lui jusqu'à moi-même. Où, sinon, aurait-il dû me conduire ? Aucun disciple ne reçoit de l'extérieur ce qu'il ne porte déjà de toute manière en lui, fût-ce de façon latente, dans son inconscient. Tandis qu'il croit imiter son maître, ce sont ses propres forces qu'il reconnaît et développe. Gide, qui s'est beaucoup intéressé au problème de l'influence, le sait mieux que personne. Voici ce qu'il écrivait :
« Il est bien téméraire d'affirmer que l'on aurait pensé de même sans avoir lu tels auteurs qui paraîtront avoir été vos initiateurs. Pourtant il me semble que, n'eussé-je connu ni Dostoïevski, ni Nietzsche, ni Freud, ni X ou Z, j'aurais pensé tout de même, et que j'ai trouvé chez eux plutôt une autorisation qu'un éveil. Surtout, ils m'ont appris à ne plus douter de moi-même, à ne pas avoir peur de ma pensée et à me laisser mener par elle, puisqu'aussi bien je les y retrouvais. »
Gide fit ainsi pour moi ce que, d'après ses propres dires, Freud, Nietzsche, Dostoïevski, X et Y avaient autrefois fait pour lui : il me donna le courage d'être moi-même. Comme je tiens toutefois à bien le préciser, pour prévenir tout malentendu, il ne s'agit pas ici d'érotisme ; dans ce domaine, justement, je n'avais guère besoin d'encouragements... Ce qu'il avait à m'offrir, ce qui m'attirait vers lui, c'était une autorisation morale et intellectuelle : la légitimation spirituelle de mon agitation, de mes incertitudes subjectives et une façon de leur donner, à travers l'art, une forme objective. Son inquiétude — je le sentais — était aussi la mienne ; mais ce qui n'était chez moi que trouble et détresse obscurs prenait corps dans ses livres et devenait à la fois transparent et plastique : maîtrisé, façonné, ordonné par un esprit créateur souverain.
Son exemple me montrait qu'il est possible de réunir en soi une stupéfiante diversité de traditions et d'impulsions contradictoires sans glisser pour cela dans l'anarchie ; qu'il existe une harmonie au sein de laquelle les dissonances s'accordent sans jamais se résoudre ou s'annuler. Cette harmonie sans cesse en péril, sans cesse reconquise que j'admirais chez Gide, — ne ressemblait-elle pas à l'équilibre spirituel précaire de l'Europe, tel qu'il a évolué à travers les siècles et s'est, toujours et encore, en dépit de toutes les menaces, de toutes les crises, maintenu et affirmé ? Oui, le poète des Nourritures Terrestres, des Caves du Vatican et des Faux-Monnayeurs était à mes yeux Européen par excellence, le représentant et le témoin le plus distingué du destin européen. La tension entre l'Hellade et le christianisme, entre le sentiment romantique et la forme classique, entre la raison et la foi, l'individualisme et les devoirs sociaux, la liberté et la discipline : toutes les grandes antithèses de l'Occident faisaient partie de son drame personnel, il les avait vécues et en avait souffert très profondément. Les valeurs sur lesquelles repose notre civilisation, les problèmes dont elle est née, constituaient la matière même du conflit qui dominait tout son travail de création et qui, en lui, ne s'apaisait jamais.
Connaissait-il une réponse à mes questions ? Proposait-il un programme ? Non, il n'avait jamais que son exemple à offrir, l'exemple de son intégrité et de son courage intellectuels, de sa curiosité et de son amour pour la vérité, de sa patience, de sa fierté, de sa passion, de sa rigueur morale. C'est par lui que j'appris que le savoir et la foi, la connaissance et l'amour ne s'excluent pas l'un l'autre ; car il avait fait l'expérience de tous les abîmes de l'âme humaine (le phénomène du Mal a toujours excité et captivé son intuition psychologique) mais sans jamais pour autant renoncer à sa foi en le Bien chez l'homme, en la perfectibilité de notre nature : plus cet esprit intrépide s'enfonçait profondément dans les ténébreux mystères de l'âme humaine, et plus la lumière de sa sympathie, de son amour lucide brillait, forte et constante.
Son exemple m'a prouvé que l'on peut être le gérant et le représentant d'un grand héritage culturel et en même temps un amoureux du futur, le précurseur et le camarade de générations encore à naître. Aucun écrivain contemporain n'a, plus que Gide, fait siens les biens du passé, transmis par la tradition et la civilisation : il se laissait inspirer par tous les génies de l'Occident qui lui dispensaient leurs présents ; il accueillait tout aussi volontiers le don lumineux de la Grèce que la sombre dot reçue d'ancêtres puritains aux mœurs sévères ; il acceptait avec autant d'empressement l'apport sain et nourrissant de Montaigne que le legs problématique d'un Nietzsche, d'un Dostoïevski ; chez Dante, Shakespeare, Goethe, il trouvait tout autant à apprendre que chez les Maîtres de son propre pays — Racine, Stendhal, Balzac, Baudelaire... Mais quelle serait la valeur d'un héritage qui ne porterait en lui les germes du futur ? Le conservatisme culturel de Gide n'était jamais une fin en soi ; lorsqu'il s'occupait d'hier, c'était toujours en relation avec aujourd'hui et demain. Ce qui a été — il l'a souvent dit — eut pour lui moins d'importance que ce qui est ; mais ce qui est ne le fascinait pas autant que ce qui devient : ce qui pourrait être et sera donc, un jour.
Ce qu'il a gravé dans mon esprit, c'est que chaque individu a reçu en partage sa loi propre qu'il devra sans cesse et toujours interroger et approfondir, et suivre sans cesse et toujours, sans respect des modes et des préjugés, sans compromis. Être fidèle à soi-même, c'est cela seul qui importe. Celui qui se trahit lui-même ne pourra pas non plus servir la communauté, l'ensemble de la société. Plus la personnalité est indépendante et cohérente, plus grande sera la contribution qu'elle apportera au bien général ! Individualisme serviable : c'est en parlant de Goethe que Gide employa cette formule pour la première fois. Ce citoyen du monde de nationalité française trouvait chez son maître allemand cette parfaite alliance de liberté et de sentiment du devoir, cet individualisme, qui s'adapte mais ne se soumet pas et qui peut, grâce, précisément, à son caractère absolu et à son refus des concessions, devenir un élément d'une formidable utilité au service de la société.
L'exemple de Goethe. Bien sûr, il avait toujours été là. Mais on nous l'avait vraiment trop souvent cité : il lui manquait le charme de la nouveauté. Goethe était à mes yeux trop éloigné du monde, trop marmoréen, trop olympien. Gide m'était à la fois plus étranger et plus familier — un contemporain, presque un frère aîné, et cependant si riche de mystères chatoyants. Ne possédait-il pas les vertus qu'il louait chez Goethe ? Sur l'individualisme serviable il y avait, chez ce « frère aîné », beaucoup à apprendre. Et bien d'autres sujets de fascination venaient s'ajouter à cela.
Gide me semblait d'autant plus propre à servir de modèle qu'il ne cherchait manifestement pas à jouer ce rôle. Il était loin de poser au magister ; en dépit de toute grandeur, il restait en proie à ses problèmes, toujours insatisfait, toujours en quête. Mais c'est justement en ne s'immobilisant jamais qu'il se trouvait ; en se transformant, qu'il obéissait à sa propre loi.
Il a pu m'arriver, en des instants d'ambition naïve et inconsidérée, de souhaiter ressembler un jour le plus possible à cette personnalité authentique, inimitable — André Gide. Mais plus j'apprenais de lui et plus la vanité d'une telle aspiration me devenait évidente. Être semblable à un autre ? Ce n'est pas à cela qu'il nous exhorte. Bien au contraire, le conseil qu'il donne, dans les Nouvelles Nourritures, à son ami et disciple imaginaire, vaut pour chacun de nous :
« Ne te fie à personne, n'écoute que la voix de ta propre conscience ! Sois sincère, surtout envers toi-même ! Cherche à découvrir ton être propre ! Suis ta propre route ! Deviens qui tu es ! »
Klaus Mann, Le Tournant, chap. VII, 
À la recherche du chemin (1928-1930), pp. 298-305
 traduction française de Nicole Roche, Solin, 1984 

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* André Gide and the Crisis of Modern Thought, 1943, André Gide et la crise de la pensée moderne, Grasset, 1999

dimanche 2 juillet 2017

La critique du contemporain capital par Georges Bataille


Chacun sait qu'on ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage... Il en va ainsi de certaines sources dont la fraîcheur vous surprend au milieu des plus arides dépouillements d'archives. Et c'est au détour d'une page de l'édition orléanaise de la République du Centre qu'on retrouve l'article de Georges Bataille sur André Gide qui va suivre.

En 1951, année de la mort de Gide, Bataille est nommé conservateur de la bibliothèque municipale d'Orléans. L'année suivante, il publie dans le journal local du 18 mars 1952 un texte d'hommage à André Gide qui n'est pas repris dans les Œuvres complètes ni, semble-t-il, ailleurs. 



« Georges Bataille
Il y eut un an le 19 février mourait André Gide
L'originalité décide

Quelqu'un parlait, à propos de Gide, du « contemporain capital ». Je ne sais ce qu'il voulait dire, mais il serait difficile de proposer une expression qui le trahit mieux. Ces mots ne sont pas seulement lourds, ils sont lourdement déplacés. Gide ne s'occupa guère, sinon contraint, de ce qui eut lieu de son vivant, et s'il le fit, ce ne tut jamais sans quelque bévue, dont il s'apercevait bientôt et qui, l'engageant à l'oubli, le ramenait à un naturel éloignement de l'actuel. Ni la première, ni la seconde guerre mondiale, ni la révolution communiste n'obtinrent de lui qu'un intérêt improvisé, dont il avait hâte d'être délivré. Jamais voulut-il plus que se donner à lui-même une preuve de bonne volonté ? Si sa vie fut capitale, ce ne fut donc pas pour son temps, pour avoir répondu aux soucis auxquels ses contemporains succombèrent. Mais encore, capitale, cette vie le fut-elle du moins de quelque façon ? Aurait-il, sur le plan de la morale, créé quelque valeur nouvelle ? Il me semble qu'avant tout, il fut celui qui ne put jamais choisir. Ne s'est-il pas dérobé devant tout problème ? Conduit comme s'il n'y avait pas de problème ? Que signifie sa confession posthume, Et nunc manet in te, si ce n'est qu'il se conduisait avec la femme qu'il aima – et qu'il épousa – avec une légèreté peu imaginable, avec un égoïsme prodigieux et inconscient ? Il a voulu se prononcer dans le sens de la liberté des mœurs et il s'est dépeint sous les traits d'un homme délibérément débauché, mais il a pharisaïquement condamné (dans La Porte étroite) l'inconduite de sa belle-mère ! Il a multiplié les preuves de son aveuglement et de sa légèreté, et si l'on devait maintenir à son sujet la qualification de capital, c'est dans la mesure où il fut toujours dépassé par ce qu'il subit ; si capital concerne, comme on l'attendrait, celui qui résoud [sic], qui affronte du moins un problème majeur, c'est trahir Gide que l'employer à son sujet : son secret résida, en effet, dans l'art de se dérober toujours, dans un art, consommé jusqu'à la maîtrise, d'être avec une désinvolture inégalée un homme quelconque, n'ayant que des vertus mineures et des vices démesurés.

Si l'on excepte la résolution prise, durant son voyage an Congo, de dénoncer les hontes de l'exploitation des indigènes par le blanc, quelles grandes tâches a-t-il accompli sinon de devenir lui-même et de se dépeindre ? Ses romans et, généralement, ses œuvres composées ? Autant d'échecs à la mesure du temps. Pas un chef-d'œuvre ne demeure incontestable : un excès de dons et de soins, un accomplissement formel, une beauté trop apprêtée ont fait de ses écrits des modèles de littérature compassée. Il est vrai que Les Nourritures terrestres. longtemps, contribuèrent à la libération de la jeunesse. Ce n'est pas rassurant, car nul ne saurait aujourd'hui relire ou lire ce livre sans malaise.

Pour Valéry, ce n'était pas l'auteur, mais l'œuvre, qui importait. « Nous savons peu de choses d'Homère, disait-il : la beauté marine de l'Odyssée n'en souffre pas ». Je ne sais s'il est facile de goûter Homère indépendamment de ce que nous savons des Grecs – et je crois qu'une figure impersonnelle est toujours liée à l'œuvre en guise d'auteur... Quoi qu'il en soit, à l'extrême opposé de la pensée de Valéry, l'auteur, Gide lui-même, semble à ses propres yeux avoir représenté par rapport à son œuvre l'essentiel : on pourrait dire qu'il écrivit pour devenir ce qu'il était, pour faire de l'écrivain qu'il fut figure exemplaire et frappante. Chacun de ses livres est comme un trait de cette figure en premier lieu destiné à la former, ou à la parfaire. Elle n'a pas en elle-même de sens, elle a pour fin d'ajouter à la légende de l'auteur. Ainsi l'échec de Gide n'est qu'apparent. Ces Nourritures si décevantes composent avec d'autres écrits le personnage insaisissable de l'auteur. Elles nous donnent la pénible impression de l'avortement : mais accomplies, elles trahiraient l'œuvre suprême, Gide lui-même, tel qu'à ses lecteurs il voulut paraître. Si nous ne savions, en effet, que les Nourritures ne sont qu'un moment d'une vie, un élan bientôt brisé, nous les aurions fort mal lues : c'est que leur paganisme renvoie à la piété de Numquid et tu, que nous ne pourrions non plus lire isolément. La perfection formelle dont j'ai parlé n'est qu'un moyen de rendre en même temps tolérable et riche de vertus un incessant tournis de girouette, qui sans cela semblerait l'indice de l'inattention – de l'indifférence ou de l'impuissance. Mais si décidément nous ne donnons plus dans le leurre de ces œuvres particulières – si parfaites, mais si péniblement manquées – un chef d'œuvre singulier et émerveillant se révèle : Gide lui-même, et le fidèle tracé de ce mouvement par lequel il sortait de tout ce qui aurait pu le limiter. Rien en cela de décisif, rien en cela de capital, mais l'aveu de ce qu'est un homme en ce monde où il n'est rien de résolu : une incertitude, une inconséquence – et un jeu séduisant de nombreuses lumières, futile – admirablement – et pleinement réussi dans la mesure où il s'accepte futile (c'est-à-dire en dernier lieu...).

Ceci n'a peut-être qu'un sens discret, mais sans doute est plus sage que des résolutions, des luttes et des formules qui appauvrissent, plus sage que tant de grands desseins qui, nous absorbant, nous empêchent de vivre. Rien n'en est changé certainement, et nous n'y entendrions rien si nous n'en avions d'abord, un peu brusquement, donné la limite. Il subsiste d'ailleurs une contrepartie du fait que la ruse ou la nonchalance de Gide surent le dérober à tous nos problèmes : quel personnage public se déroba moins à la connaissance que nous pouvons prendre de lui ? De tous ceux qui furent jusqu'ici connus des autres, il n'en est pas qui se soit livré davantage, il n'y a jamais eu d'homme plus connu. L'obsession, la rage, les scrupules que, faisant de sa vie même une œuvre d'art, il eut de la produire à tous sans en cacher rien, trouva même au dehors des complices. Au moins depuis sa mort. Ses amis mêmes semblent saisis d'émulation : ils trahissent à l'envi ses faiblesses, ils les racontent comme si un scrupule les faisaient parler. (Ainsi Roger Martin du Gard dans Notes sur André Gide, ou Pierre Herbart dans A la recherche d'André Gide). Réciproquement, il semble presque qu'à vouloir l'accabler, un homme qui en fut la victime, qui devait le haïr, accomplisse un devoir d'amitié. (Ainsi François Derais dans L'envers du Journal de Gide.) Comment à ce chef-d'œuvre qui n'eut pas au fond de précédent ne pas être tenté de collaborer ? Car il est assuré que si les Nourritures, les Faux-Monnayeurs ou les Caves nous déçoivent décidément, il est peu de livres plus attachants que le Journal ; ou ces chapitres annexes que sont finalement Si le grain ne meurt, Et nunc manet in te, puis en dernier Ainsi soit-il. Si l'on y joint les curieux écrits que j'ai dit (de Martin du Gard, d'Herbart, de Derais), qu'il faut bien aussi attribuer au génie rusé de Gide (n'en sont-ils pas eu quelque sorte des ricochets ?), aucun ensemble monumental plus entier ne fut consacré à la gloire d'un homme (mais c'est de l'homme qui se dérobe, qui ne sait rien faire, qu'il s'agit). »

lundi 26 décembre 2016

Le nom de Guillaume Gaulène

« Que vaut Le Mémorial secret de Guillaume Gaulène, très prisé de Robert Poulet ? », demande Morand à Chardonne dans une lettre du 12 février 1960. Deux ans plus tard, alors que Gaulène vient de publier Le vent d'autan, et L'assaut, Morand insiste : « Avez vous-lu ce Gaulène, dont je lis le nom partout ? »

Guillaume Gaulène est de ces romanciers dont le nom surnage, et une œuvre surtout, Le Mémorial secret, qui annonce Voyage au bout de la nuit. Un livre connu aujourd'hui surtout des milieux anarchistes, et dont on se passe le titre au dessus des boites des bouquinistes. C'est l'expérience que vient de vivre Pascal Zamor, qui l'a partagée avec nous sur Facebook et à présent sur son blog.

Lors de ses recherches, notre ami est tombé sur une page des Nouvelles littéraires du 14 juin 1924 dans laquelle on peut lire ce qui est probablement la seule interviou du discret Gaulène. Et dans laquelle ce dernier mentionne Gide, au grand dam de son interviouveur, thuriféraire de Massis... Un grand merci à Pascal Zamor.

Un écrivain languedocien
Guillaume Gaulène

(extrait*)

« Je dois beaucoup à Duhamel. Parmi les écrivains d'aujourd'hui, Duhamel est un de ceux que je préfère.
– Et quels sont les autres ?
– André Gide, dont j'aime l'inquiétude.
– Une inquiétude où il se complaît et qui ne laisse pas d'être malsaine. Rappelez-vous ce qu'en dit Massis.
– Pour moi, c'est justement par ce qu'il y a d'inquiet, voire de malsain en lui qu'il rejoint les écrivains catholiques.
– A qui pensez-vous ?
– A Mauriac. Il est malsain, j'aime ce qu'il y a en lui de voluptueux et de tourmenté. Dans Génitrix, d'ailleurs, il atteint pleinement à la maîtrise.
« J'aime la foi pour son âpreté dans les passions, la belle sensualité, le bouleversement que le catholicisme met dans l'âme des hommes.
– Voilà une conception de la religion qui risque de devenir démoniaque. Et certes, je n'ignore pas que le catholicisme donne à la vie un sens tragique et qu'il crée des luttes poignantes. Mais il ne s'en contente pas : il lui faut la victoire et la paix ; il est faiseur d'ordre, non de désordre. Saint Augustin a dit que notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en Dieu. Encore une fois, rappelez-vous tout ce que dit Massis en la deuxième série de ses jugements.
– Et moi aussi, j'aime beaucoup Massis ! Mais c'est que je le trouve également inquiet. J'aime la violence de son objurgation pathétique à Rivière. Suis-je loin de Pascal, qui n'approuvait, que ceux qui cherchent en gémissant ?
– Il faudrait, pour causer de tout cela, une conversation que vous ne m'accordez pas. Dites-moi vite quels sont encore vos auteurs préférés.
– Cherchez toujours dans le même sens. Il y a Baumann**, dont L'Immolé est le chef-d'œuvre. Force, tragique, souffle épique. Il y a Estaunié, pudeur, sourire sur de la tristesse, force apaisante, mélancolie, œuvres qui font en nous de la solitude et du silence. Il y a Bachelin***, si grave, en pleine possession de son métier, le Péché de la Vierge est un roman solidement construit et qui ne peut nous laisser indifférents. Il y a Ramuz, poète dans le roman, et Montherlant qui nous donnera une œuvre si le succès ne l'a pas gâté, et Escholier**** qui est un maître dont j'aime le sourire trempé de larmes. Il y a... »

Mais le train emportait Gaulène et je n'entendis plus d'autres noms. Du reste, je ne suis pas bien sûr qu'il ne se soit pas encore trompé de direction, et qu'au lieu de filer à Toulouse, il n'ait obliqué à Narbonne vers l'Espagne ! »

Jean SOULAIROL.


Complétons ce billet sur Gaulène en citant la critique du Mémorial secret par Marcel Arland, critique qui referme la NRF numéro 155 du 1er août 1926, ouverte avec... la première partie du Journal des Faux-monnayeurs de Gide !

LE MÉMORIAL SECRET, par Guillaume Gaulène (Rieder).

Parmi les œuvres de jeunes écrivains parues en ces derniers mois, voici une de celles qui m'ont le plus vivement touché. Pour l'aimer, j'ai dû négliger plus d'une protestation qui s'élevait en moi contre une forme souvent pénible, contre des procédés souvent faciles, contre telle attitude, que j'eusse peut-être souhaitée plus pure. Mais il y a dans cette œuvre une telle vigueur, un tel élan passionné et sincère, qu'à la fin, ce ne furent plus que ces qualités dont je voulus garder le souvenir.

L'histoire est simple; c'est celle d'un homme, en déroute lui-même, qui s'acharne presque inconsciemment contre une femme et n'a de cesse qu'il ne l'ait avilie et fait déchoir à jamais. La scène est une ville de l'Est, après la guerre ; l'air est pesant ; tout est sombre, parfois un peu mélodramatique, parfois tragique ; les personnages ont des gestes gauches, ils ne cherchent même plus une raison de vivre ; à peine trouvent-ils encore la force de s'étonner de leurs gestes ou de se plaindre.
Une sorte de démon triste semble, derrière la scène, tirer les ficelles de ce monde misérable, — à moins que ce ne soit une Providence aux voies fort détournées : si je me risque à ces images, c'est que M. Gaulène choisira sans doute entre elles quelque jour.

Le conflit posé, ce qui m'intéresse le plus en ce roman, c'est la manière dont il se précise et dont il croit en violence. Nous assistons à une progression incessante dans les sentiments des personnages et dans le drame qu'ils amènent. Le plus haut degré qu'atteint ce progrès, c'est à la dernière page qu'il l'atteint ; nous fermons le livre, et le conflit persiste encore : c'est que de semblables histoires ne peuvent pas avoir de dénouement ; si parfois elles en proposent un, il n'y faut voir qu'une concession au lecteur, ou que de la fatigue.

Le précédent roman de M. Gaulène : Du Sang sur la Croix manifestait des qualités fort rares d'évocation et de peinture. Or il me semble que ces qualités, très apparentes aussi dans le Mémorial Secret, s'exercent un peu au détriment de la vie intérieure des personnages. Je suis tenté de regretter que cette vie intérieure ne soit pas plus profonde, et que la psychologie des personnages ne soit pas parfois un peu moins rudimentaire. Je crains que l'auteur ne se soit ménagé une partie trop belle. Et sans doute la plupart de ces personnages, il les a choisis d'humble condition ; sans doute aussi les princesses de Racine prêtent-elles à de plus fines analyses que les ouvrières de Zola. Mais je crois qu'il est faux de diminuer d'autant plus la vie intérieure des personnages qu'on les choisit de plus modeste extraction. C'est aller à la fois contre la vérité particulière de ces personnages, et contre leur signification générale. Car je vois assez bien comment une ouvrière de Zola pourrait se reconnaître dans une princesse de Racine ; mais l'inverse, je ne le vois nullement, et je regrette de ne pas le voir. Je ne forcerais qu'à peine ma pensée, en disant que Zola peint ses ouvrières en grand seigneur, tandis que Racine peint ses princesses en homme. Ce doit être la qualité d'un romancier que d'être humble avec les humbles et grand avec les grands.

MARCEL ARLAND

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** Emile Baumann (1868-1941), professeur au lycée de La Roche-sur-Yon, auteur de livres imprégnés de liturgie catholique, remarqué par Bloy dont il sera proche.
*** Henri Bachelin (1879-1941), romancier et spécialiste de musique, religieuse surtout, auteur de romans de formation et de tableaux de la vie provinciale, inspirés de sa vie à Nevers. Lors de ses passages à Paris, il fréquentait Charles-Louis Philippe, Jules Romain et André Gide.
**** Raymond Escholier (1882-1971), journaliste, romancier, critique et grand passeur d'art (il fut conservateur de la Maison de Victor Hugo et directeur du Petit Palais). Il co-dirigea la revue Demain. On lui doit des poèmes mais aussi des romans régionalistes écrits avec sa première femme, Marie-Louise Ponse-Tande.

jeudi 13 août 2015

Portrait-souvenir par Roger Stéphane

Le portrait télévisé que Roger Stéphane consacre à André Gide en 1965 est une façon pour le journaliste d'acquitter une dette, comme l'écrivent Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt dans la biographie qu'ils consacrent à Stéphane (Grasset, 2004). Roger Stéphane y intervient d'ailleurs davantage que dans la plupart des « Portraits-souvenirs », et c'est pourquoi ce témoignage a ici sa place dans la rubrique Gide vu par...

Roger Worms naît en 1919 dans une famille de la bourgeoisie juive. Comme les ancêtres de Gide — mais il y a moins longtemps — les siens ont fait fortune en tant que marchands de draps. Elevé en dehors de la religion (« Il se trouve que je suis ce que les autres appellent juif », écrit Stéphane), c'est Gide qui l'amènera à lire l'Ancien Testament en 1941. Gide, finalement assez peu inquiéteur, mais le plus souvent rassureur : c'est ce rôle qu'il à joué auprès de Stéphane, bien avant leur rencontre.

Mauvais élève (« Je ne m'intéressais à rien qui figurât au programme des lycées » confie-t-il en 1990 à Roger Vrigny sur France Culture), il est confié par ses parents à un répétiteur. Il devient le « tapir », selon le terme en usage chez les étudiants de cette époque, de René Etiemble qui va l'amèner à la littérature. Car jusqu'à l'âge de quinze ans, Roger Worms n'a lu que des historiens, et quelques classiques tel Dumas. Comme elle le fut pour Etiemble, la lecture du Retour de l'enfant prodigue sera une seconde naissance de Roger Stéphane :

« Je n'ai jamais rencontré un écrivain, un homme qui me fasse frissonner et sentir autant que Gide. Il porte en lui la sensation (je me comprends : je sens tout ce qu'il écrit, je vois tout ce qu'il montre). Je ne peux pas bien m'exprimer : si vous saviez ce qu'il produit en moi ! Je suis persuadé qu'il y a en lui une source d'évasion et de joie. Imaginez-vous que j'ai voulu analyser ce qu'il se produisait en moi, pourquoi j'aimais Gide. Je n'ai pas été capable d'écrire une ligne. [...] Tout cela, je le sens. Je jouis de Gide, et pour qu'une jouissance soit profonde, il faut qu'elle soit et reste inexpliquée. [...] Il m'est arrivé, une fois où je me masturbais, de décrire ce que je subissais. Ce me fut totalement impossible. Gide me soulage. Il m'écarte de plus en plus de cette espèce de snobisme de la douleur, dans lequel tombent de trop nombreux jeunes, sous l'influence de Musset et des autres Romantiques. Gide est atteint de l'amour de la vie et est contagieux. Il pousse à la recherche du bonheur, recherche que trop de gens n'osent pas tenter. » (Lettre à René Étiemble, 15 avril 1935)

 Roger Stéphane

La suite de l'apprentissage gidien du jeune Roger Worms passe par Les Nourritures terrestres, L'Immoraliste, mais aussi un texte rarement cité, et pourtant d'une grande importance pour beaucoup de jeunes gens de l'époque : la préface à Vol de Nuit :

« Je sortais de L'Immoraliste et des Nourritures terrestres, livres du symbolisme expirant, livres dans lesquels Gide cherchait encore quelle humanité assumer. Et je crois qu'il a marqué un point important en disant dans sa préface à Vol de nuit, en ouvrant aux jeunes gens disponibles la voie de l'abnégation, forme moderne du renoncement, de l'évasion : "Le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir." [...] Interne à l'époque dans un lycée, j'avais horreur de toute discipline. Saint-Exupéry m'a révélé qu'il pouvait exister des disciplines volontaires, et que le destin de l'homme pouvait être déterminé par l'acceptation d'une de ces disciplines. C'est Saint-Exupéry qui m'a mené à Malraux et à la tentation communiste. Si l'homme, pensai-je alors, accepte de soumettre le désordre de sa vie à une discipline, autant vaut-il que cette discipline serve la justice. » (« Ce qui demeure », Confluences, n° 12-14, juillet 1947, réédition en fac-similé chez Belfond en 1967)
La « tentation communiste » l'amène encore au journalisme, au sein du groupe formé à Paris-Soir et Match. Mais il n'a de cesse de vouloir rencontrer les auteurs qu'il admire. Un essai qu'il a écrit sur André Gide est prétexte à la rencontre (fortuite, fin 38 au Trocadéro ou plus vraisemblablement suite à un appel téléphonique sur les conseils de Léon Pierre-Quint ou de Louis Martin-Chauffier). Gide l'invite à venir déposer son manuscrit le lendemain au Vaneau, puis le rappelle dans les jours qui suivent pour faire mieux connaissance. L'homosexualité est au cœur de ce premier échange.


« Mes premières conversations avec Gide ou Martin du Gard ont porté sur mes problèmes. J'attendais d'eux une réponse à mes questions », se rappelle Stéphane dans Tout est bien, chronique écrite lorsqu'il avait 70 ans, cinq ans avant son suicide. Après Gide, Stéphane ira à la rencontre de Roger Martin du Gard en 1940 à Vichy. Il retrouve ensuite Cocteau et Marais, dont il est devenu un proche, à Perpignan : c'est ainsi par Stéphane qu'on en sait plus sur le séjour de Cocteau chez le docteur Nicolau dont il a été question ici même naguère.

En fin d'année, Stéphane retrouve Martin du Gard à Nice où il a l'idée d'organiser des conférences littéraires. C'est ainsi qu'il demande à Gide, lui aussi retranché à Nice, d'évoquer un de ses auteurs de prédilection. Gide hésite entre Simenon et Michaux. Il opte finalement pour ce dernier mais la conférence ne sera jamais prononcée, dans les rocambolesques conditions qu'on connaît, et dont nous avions déjà donné le souvenir (romancé) d'André Brincourt.

Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt,  
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004

Nous reparlerons de ce même épisode vu par son organisateur himself. Mais pour le moment revenons au sujet qui nous occupe aujourd'hui : la diffusion de l'émission en deux parties que Stéphane consacre à Gide. On apprend ainsi par les biographes de Stéphane que l'émission a été tournée déjà depuis deux ans, mais qu'elle ne déchaîne manifestement pas l'enthousiasme. Et qu'elle mettra un point final à la série des «Portraits-souvenirs», tournant une page de l'histoire de la télévision, et marquant d'une nouvelle pierre blanche notre exploration de la réception d'André Gide à travers les époques.

« Professeur de littérature illustrée, Stéphane se découvre, au cours des années 1960-1963, une vocation de mémorialiste. Sa galerie de portraits culmine, en janvier 1964, avec l'hommage à Cocteau. Il ne lui reste plus à s'acquitter que d'une dette : peindre celui de son premier maître, André Gide.

En boîte dès la fin de l'année 1963, le « Portrait-Souvenir de Gide1 » ne sera diffusé que les 2 et 6 décembre 1965. Signe des temps, l'émission est reléguée à 22 h 10, après le « Palmarès des chansons » spécial Tino Rossi. Une fois n'est pas coutume — mais c'est la dernière —, Stéphane s'est invité lui-même comme témoin, pour regretter que le vieux Gide ne soit plus autant lu qu'en 1935. Bien entendu, il insiste à plaisir sur les méconnus Souvenirs de la cour d'assises. Il est en bonne compagnie : Catherine Gide, Pierre Naville (son biographe), Jean Delay (qui évoque sa sexualité), Claude Mauriac (ainsi consolé), Jean Vilar (qui monta l'Œdipe en 1949), Jean-Louis Barrault et Marc Allégret dont les films sont exploités pour l'occasion. Rien de très original; les critiques sont sévères : « Cette deuxième partie, comme la première, n'accrochait vraiment que par les documents enregistrés du vivant de Gide », maugrée Jacques Siclier, du Monde. « La seconde émission n'a pas racheté l'ennui distillé par la première », insiste René Roger dans La Croix. La presse régionale s'avoue dépassée par « un commentaire abondant qui détournait l'attention » (L'Union). Un petit mot de félicitations de Jean Schlumberger, daté du 7 décembre, n'empêche pas le grand album des « Portraits-Souvenirs » de se refermer une fois pour toutes. Les derniers tournages ont cessé en 1963 et, en septembre 1964, la série entre dans l'Olympe de la télévision en faisant l'objet d'un pastiche bouffon dû à Françoise Dorin : le « Portrait sur mesure de Léon Touffanel » est un canularesque portrait croisé, composé des témoignages dévots de Colette Deréal, Raymond Devos, Francis Blanche, Poiret et Serrault, Maria Pacôme et Salvador Dalí. Une consécration. »

1. Le « Portrait-Souvenir d'André Gide » est réalisé par Jacques Demeure. Il est complété d'extraits du Voyage au Congo (1927) et d'Avec André Gide (1951), films de Marc Allégret, et d'entretiens radiophoniques d'André Gide et Jean Amrouche. Un court film de 1924 montre Gide et Roger Martin du Gard conversant sur la terrasse du château de Bellême. Marc Allégret lit des lettres de Gide.
(Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, 
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004, p.725-726)
 
On retiendra encore un commentaire sur l'émission, sous la plume de Gabriel Matzneff, alors critique de télévision à Combat. Si elle ne porte pas sur le travail de Stéphane, elle vient toutefois apporter un bémol à sa déploration en ouverture de l'émission (« On ne lit plus guère Gide », mensonge proféré de tout temps par des amateurs de Gide déconnectés des réalités de leur époque) et rappelle le rôle de moraliste incarné par Gide pour la génération suivant celle de Stéphane (Matzneff est né en 1936) :

« Le « Portrait-souvenir » d'André Gide, par Roger Stéphane, dont nous avons vu la seconde partie lundi. Ce message de liberté et de libération, de message de l'humanisme gréco-romain et christianisme qui, en Europe, depuis la mort de Gide, de Thomas Mann, de Berdiaeff, d'Unamuno, est capable de le transmettre aux générations nouvelles ? Si je répondais à cette question, on m'accuserait d'un excès de pessimisme et c'est pourquoi je préfère m'abstenir. A défaut d'une réponse, un conseil : lisez Gide !

Nous allons chercher chez Gide des leçons de morale. » 
 (La Séquence de l’énergumène, Editions Léo Scheer, 2012)

Les deux parties de l'émission sont disponibles sur le site de l'INA (extrait gratuit, téléchargement de l'intégralité de chaque émission pour 2,99€).


jeudi 30 avril 2015

Ambre Fuentes, chasseuse de gidiens


Une intervention aura particulièrement marqué les 2èmes Journées Catherine Gide : celle d'Ambre Fuentes qui a évoqué pour les gidiens présents au Lavandou son projet provisoirement nommé « André Gide autour du monde ». Une enquête poétique et décalée, dans une dizaine de pays où Gide n'a jamais mis les pieds, mais où la jeune femme a cherché à savoir s'il était vrai que, ainsi qu'on l'entend souvent, « On ne lit plus André Gide ».

Next gidian : 180 miles

Partie « sur les traces des lecteurs de Gide », Ambre Fuentes filme son périple au plus près des gens et des choses. Au passage, elle mesure la place aujourd'hui dévolue à la littérature, à la culture française dans les pays qu'elle traverse. Projet qu'elle qualifie « d'expérience totale, à la fois intime et universelle », le récit de ce voyage montre une ouverture à la rencontre et à la surprise des plus gidiennes, tout comme la volonté avouée « d'amincir la frontière entre vivre et lire ».

Porte à porte, visite des principales librairies et bibliothèques de la ville, ou même affiches « Gide wanted » et « Do you know André Gide ? » posées dans New-York, tout est bon pour débusquer les lecteurs. Ou les traducteurs comme Richard Howard. Ou l'amateur de skateboard qui a ajouté une citation de Gide en sous-titre de ses prouesses diffusées sur Youtube... Ambre Fuentes s'attarde aussi dans les rues André Gide au Québec ou encore dans un café littéraire de Taïwan baptisé « La porte étroite ».


 Do you know André Gide ? (Photo Olivier Monoyer)
 
En Espagne, la connaissance de Gide diminue chez les étudiants en littérature malgré de récentes traductions. Tout comme au Portugal où l'âge d'or de la présence culturelle française semble loin. Aux Etats-Unis, Gide est présent dans les universités importantes mais reste scandaleux dès qu'on quitte les grandes villes – et interdit en prison. L'université de San José au Nicaragua consacre une vitrine à Gide mais ne l'enseigne pas : pas assez catholique.

La Nouvelle-Zélande, de l'avis des gidiens rencontrés sur place, est « trop heureuse pour s'intéresser aux inquiétudes de Gide ». Idem en Australie où sa pensée est incompatible avec le mouvement de la société. A Hong-Kong et Singapour, où là aussi la littérature française recule, Gide est l'archétype du type français. Au Japon il reste une figure importante, notamment grâce à la poésie appréciée dans ses écrits, et qui passe bien dans la traduction vers le japonais, tout comme l'anglais modernise son style.


 Ambre Fuentes (Photo Olivier Monoyer)


Je retrouve ces trop lapidaires commentaires dans mes notes, où j'ai aussi consigné les bémols apportés par Ambre Fuentes : bien sûr, tout ceci est un portrait subjectif et mouvant de l'ombre de Gide à travers le monde. Mais des lignes de force se dégagent : la baisse, partout, du niveau culturel des universitaires qui délaissent la littérature pour les études de genre ou la critique structuraliste. Tant mieux, ce sont souvent ceux qui dissèquent Gide qui vont répétant qu'on ne le lit plus. L'écoute du monde prouve chaque jour qu'une cohorte de lecteurs ordinaires et fervents découvre et partage Gide.

Les quelques minutes de film montées tout spécialement pour l'occasion promettent de faire entendre haut et fort cet écho gidien quotidien. Sa voix toute française mais immédiatement traduisible. Sa morale de l'effort, d'une libération qui sait se tenir. Son ironie envers les religions comme l'athéisme, qui rend son œuvre plus que jamais nécessaire. Sa poésie, son « drôle à lui », restitués par Ambre Fuentes dans ces quelques images. Des images qui donnent très envie d'en voir davantage, et laissent augurer d'une œuvre importante, pour Gide comme pour sa réalisatrice.


dimanche 18 janvier 2015

Notre contemporain, par Pol Vandromme


« Vagabondages – pendant pour les écrivains contemporains de ce qu'a été L'Humeur des lettres pour les écrivains du passé – tranche, par son ton allègre et libre, sur l'habituelle critique professorale », peut-on lire sur la quatrième de couverture de ce recueil de critiques de Pol Vandromme, paru en 2007 aux éditions du Rocher. Et, en effet, Vandromme trousse de petits textes alertes et sans concession. 

Sur Triolet : « Tout le monde savait qu'elle avait moins de talent que son mari, mais elle était la seule à n'en pas convenir. » Sur Ernaux : « Annie Ernaux n'a rien à dire à la littérature; elle se bat les flancs pour donner à croire qu'elle lui parle d'abondance. » « Est-il possible de penser davantage le vide et le dire plus mal [qu'Ernaux] ? » Oui : « Philippe Djian en est, à juste titre, persuadé. » Même Yourcenar y passe :  « Le passé de Yourcenar n'aura pas d'avenir. La postérité n'effeuillera pas la Marguerite. »

Les lectures ici chroniquées par Pol Vandromme couvrent les décennies récentes de l'histoire de la littérature, d'Aragon, Déon, Arland, Cabanis, Céline, Beauvoir, à Delerm, Enthoven, Leys, Modiano jusqu'aux Bienveillantes, de Littell en 2006. La parution des Essais critiques dans la Bibliothèque de la Pléiade, en 1999, donne lieu à ces lignes sur Gide :


« ANDRÉ GIDE
Notre contemporain

Comment ! Un volume de La Pléiade rassemble les articles de Gide. Aurait-on oublié la phrase célèbre qui condamne à l'insignifiance, voire à l'illisibilité, cette part de l'œuvre gidienne: «J'appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui» ?

Il y a un siècle pour les premiers, un demi-siècle pour les derniers, que ces textes ont été publiés. Tout devrait confirmer la sentence qui bannissait le journalisme de la littérature : la société littéraire dans laquelle Gide a vécu est morte, une sorte de déluge l'a balayée. Or, dans ce volume, elle se trouve démentie avec constance. Ce journalisme d'écrivain, loin d'appartenir au passé, n'a pas vieilli, d'une actualité à peu près sans ride.

Mettons tout de suite une sourdine à notre étonnement. Souvenons-nous que, de son vivant (Prétextes, Nouveaux Prétextes, Interviews imaginaires), Gide avait pris lui-même l'initiative de réunir ses chroniques. La Pléiade nous propose donc, selon l'ordre chronologique, l'intégrale de ce qui fut écrit sur le sable dans des époques révolues.

Pourquoi cette durée ? Pourquoi cette jeunesse ? Les raisons sont diverses. D'abord Gide ne s'occupait que de littérature. Les questions qu'il posait sont encore les nôtres, du moins si l'exigence civilisée ne nous est pas devenue étrangère. Le monde change, mais ce qui requiert et tourmente les écrivains obéit, d'un siècle à l'autre, aux mêmes préoccupations. Qu'est-ce que la littérature ? Comment la pratiquer ? En artiste, et selon quelle forme d'art ? En propagandiste, et pour servir quelle cause ? Selon le contexte du temps, les idéologies et les esthétiques en vogue, on apportait avant-hier les réponses de la N.R.F. de Gide ou de La Revue universelle de Massis et hier celles des Temps modernes de Sartre ou de La Parisienne de Laurent. Depuis des éternités, c'est la même controverse.

Gide, ensuite, qui doutait de tout, tenait ferme à la tradition moraliste de la littérature française, en l'expurgeant de l'arbitraire dogmatique. C'était un rebelle et même un affranchi, répugnant à l'assurance sectaire. Quelle vérité ? quelle part de vérité ?, demandait-il, rejetant tout ce qui tentait de s'imposer par décret, recourant à l'ironie pour discréditer l'esprit de système.

À quoi s'ajoutait chez ce libre-exaministe un souci continuel de l'introspection, du culte du moi. Il ne cessa de parler de lui quand il semblait étudier ses confrères (de Montaigne à Dostoïevski), non pour s'affronter à eux, mais à leur contact, pour retoucher et, le plus souvent, pour fignoler son autoportrait. Les Essais critiques enchaînent, selon les années et ses humeurs, ces retouches et ces fignolages : de sa jeunesse nietzschéenne à sa vieillesse goethéenne, du symbolisme languide de ses débuts au classicisme maigre et sec de ses dernières années.

D'une intelligence ondoyante qui se dérobait lorsqu'on s'efforçait de la saisir, d'une disponibilité perpétuelle, avec des scrupules de janséniste et des contradictions dont il tirait gloire, puritain et hédoniste, aimant la littérature plus encore que les petits garçons, il n'était pas le contemporain capital, mais il demeure, si spécieux, si fuyant, si frileux qu'il ait pu être, notre contemporain.

Paul Vandromme, Vagabondages, 
éditions du Rocher, 2007, pp.79-81

mardi 15 juillet 2014

Aspects de Gide, une enquête de Jeux en 1936




De la petite revue Jeux, dirigée entre 1935 et 1937 par Georges Ardiot, les Gidian Archives ne conservent qu'un article d'Henri Ducorbier sur le Retour de l'U.R.S.S. paru en janvier 1937. Or la revue a consacré presque l'intégralité d'un de ses numéros à André Gide : le numéro 16 de juillet 1936. Numéro retrouvé par Mikaël Lugan, du blog Les Petites Revues, mine bibliographique pour le chercheur hors des sentiers battus.

Le dossier Gide prend la forme alors assez courue des enquêtes sur Gide :

"Il ne s'agit pas de faire un panégyrique ni son contraire, encore moins de préparer un dosage bien équilibré d'opinions et de jugements pour plaire au plus grand nombre.
Non ! Je voudrais obtenir un document indiquant ce qu'à une certaine époque (en l'occurrence 1936), certaines personnes, de celles que je puis atteindre dans mon entourage, portaient en elles concernant André GIDE."
Georges Ardiot n'allait pas atteindre des noms très célèbres (notons tout de même Georges Hyvernaud), mais les réponses n'en ont pas moins de saveur, ni moins de poids pour peser dans le dossier « Gide vu par... » qui s'étoffe encore un peu davantage. Merci, donc, à Mikaël Lugan de nous avoir non seulement signalé ce cahier gidien des Jeux, mais encore de nous en permettre la lecture dans son blog. Exhumant du même coup une linogravure assez peu connue de J.-C. Rousseau.





mardi 1 juillet 2014

Portraits de Taxis-Gide

Dans Les Aventures du roi Pausole, le Grand-Eunuque chargé de veiller sur le harem du roi porte le nom de Taxis – l'ordre, en grec. « Le huguenot Taxis », que Pierre Louÿs décrit comme « étriqué, méticuleux, de profil concave et d'œil fourbe. » Bref, « […] le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique », auquel il oppose la malice d'un Giglio. Et qui concentre la haine de Louÿs contre le protestantisme, pourfendu en tant qu'ennemi de la libération des mœurs.

On aura bien sûr reconnu Gide, l'ancien ami, sous les traits de Taxis.

Paru en feuilleton dans Le Journal du 20 mars au 7 mai 1900, repris (et corrigé) en volume en 1901 chez Fasquelle, le roman connaît une version illustrée en 1908 dans la Modern Bibliothèque d'Arthème Fayard, collection populaire à quatre-vingt-quinze centimes. Y sont reproduites, en noir et blanc, des aquarelles de Carlègle, alias Charles-Emile Egli*.

La caricature de Gide-Taxis par Louÿs peut alors se doubler de celle par Carlègle.

















Merci à D.G. de nous avoir prêté un volume relié des œuvres de Louÿs parues chez Fayard, qui nous a permis de retrouver ces caricatures méconnues.

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* Voir sur cet illustrateur ce billet du bibliomane moderne.

samedi 24 mai 2014

Lire Gide tu dois et ainsi plus profond tu deviendras.


« N° 30

LES FAUX-MONNAYEURS d'André Gide (1925)

Je tiens personnellement à ce que le numéro trente soit André Gide, Prix Nobel de Littérature en 1950, même si « la nature a horreur du Gide » (dixit Henri Béraud).

André Gide est né à Paris 6e (19, rue de Médicis) en 1869 et mort à Paris 7e (1 bis, rue Vaneau) en 1951 — il a donc mis une vie entière pour bouger d'un arrondissement. Il souffre d'une réputation de trop « granté-crivain » (comme dit Dominique Noguez), c'est-à-dire de vieux scrogneugneu, tout ça parce qu'il a fondé La Nouvelle Revue fran­çaise en 1908, qu'André Rouveyre l'a sur­nommé « le contemporain capital » et Arthur Cravan « le cabotin ». Il y a tou­jours eu en France des auteurs comme ça, sortes de gourous intelligents et néanmoins bourgeois. C'est ce qui fait la grandeur de notre pays. Mais Gide n'était pas si coincé que ça, comme le montrent Les Faux-Monnayeurs, son seul et unique roman. Gide est un riche huguenot qui s'encanaille. Selon ses propres termes : « Je ne suis qu'un petit garçon qui s'amuse doublé d'un pasteur protestant qui s'ennuie » (Jour­nal). Dans sa jeunesse, ce dandy était même très sulfureux : en réalité, la vie de Gide a consisté à passer du soufre à la souf­france, et des sens au sens.

Les Faux-Monnayeurs est un livre poly­phonique, kaléidoscopique, géométrique, à multiples facettes {cochez la métaphore de votre choix). Il y a 35 personnages (collé­giens, étudiants, écrivains, filles, garçons, surtout garçons) qui s'entrecroisent dans Paris et cherchent tous la même chose : échapper à leur destin tout tracé qui res­semble à de la fausse monnaie. Ils ne disent pas « Familles je vous hais » parce que Gide l'a déjà dit dans Les Nourritures ter­restres en 1897, mais enfin ils le pensent très fort. Pourtant le gros roman de Gide a aujourd'hui vieilli, ne choque plus personne et la jeunesse ne se réveille pas pour le dévorer la nuit en 2001.

Eh bien, comme souvent, la jeunesse a tort, car Les Faux-Monnayeurs sont un hymne à la liberté. Liberté dans la forme, liberté dans le fond. A sa mort, Sartre (dans Les Temps modernes) et Camus (dans Combat) tombèrent enfin d'accord (et Dieu sait que c'était difficile) pour reconnaître que Gide était l'écrivain le plus libre du siècle. Pourquoi? Parce qu'il savait reconnaître ses erreurs (en reve­nant d'URSS par exemple) et explorer ses contradictions (comme le tourisme sexuel).

Et quelle fraîcheur encore aujourd'hui ! Les Faux-Monnayeurs sont le cri de sincérité d'une bande d'adolescents dans une époque de mensonge confortable. 43 ans avant Mai 68, le vieux scrogneugneu était un vrai révolté, un immoraliste hédoniste, qui osa dire qu'il aimait les mecs à une époque où Proust restait dans son placard.

Ce qui est très actuel aussi, c'est qu'un des personnages des Faux-Monnayeurs, Edouard, écrit un roman intitulé les Faux-Monnayeurs (de même que dans Paludes Gide écrit : « J'écris Paludes »). En outre Gide a publié un an après le Journal des « Faux-Monnayeurs » qui en est, en quel­que sorte, le « making of ». Tout le monde fait aujourd'hui des « romans dans le roman » mais — rendons à André ce qui est à André — c'est Gide qui a inventé la mise en abyme en littérature (après Pirandello au théâtre, qui lui-même s'inspirait de la double action chez Shakespeare). Quand Annie Ernaux publie les brouillons de Pas­sion simple, elle n'innove pas tant que cela. Lucidement, elle l'intitule Se perdre.

Enfin, surtout, Les Faux-Monnayeurs vous rendent plus fin, donc plus compliqué. Qu'est-ce que la littérature, sinon une élé­gante manière de couper les cheveux en quatre ? Par moments, Gide qui a refusé quelques années plus tôt Du côté de chez Swann, semble pasticher Proust : « Entre aimer Laura et m'imaginer que je l'aime — entre m'imaginer que je l'aime moins, et l'aimer moins, quel dieu verrait la dif­férence ? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire. Et, s'il suffit d'imaginer qu'on aime, pour aimer, ainsi suffit-il de se dire qu'on ima­gine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se déta­cher un peu de ce qu'on aime... » Lire ce genre de prose, c'est comme faire un stage de développement accéléré du cerveau. La preuve ? Regardez-moi. Ça se voit pas ? Bon d'accord, peut-être pas à l'œil nu, mais à l'intérieur je suis le Yoda.

Lire Gide tu dois et ainsi plus profond tu deviendras. »

Frédéric Beigbeder, Dernier inventaire avant liquidation,
Grasset, 2001, pp. 99-102

vendredi 18 avril 2014

Un monsieur redoutable : André Gide


En 1977, Marie Cardinal publie Autrement dit (Grasset), réponse aux milliers de lettres reçues à la suite de la parution deux ans plus tôt des Mots pour le dire (Grasset). Dans cette longue interviou conduite par Annie Leclerc, Marie Cardinal revient entre autres sur son enfance à Alger... et sa rencontre avec André Gide.


« En allant chez Annie j'éprouvais une sensation comparable à celle que je ressentais, étant enfant, sur le chemin de mon école. Dans les deux cas j'étais toujours en retard... C'était la course.
J'habitais tout près du terminus des tramways, à Mustapha Supérieur, sur les hauteurs d'Alger. J'aurais donc pu prendre un de ces insectes ferraillants dont les antennes, à chaque carrefour, faisaient jaillir des étincelles bleues et dorées. Mais, d'une part, ils étaient moins rapides que mes jambes et, d'autre part, ils contenaient souvent un monsieur redoutable : André Gide.

Ma famille habitait une grande maison à deux étages, entourée de jardins, L'étage supérieur était occupé par Jacques Heurgon. professeur à l'université, et par sa femme, Anne Desjardins, la fille du dernier grand mécène français. Pendant l'occupation de la France par les nazis certains écrivains ont traversé la Méditerranée et ceux qui avaient été accueillis par Desjardins à l'abbaye de Pontigny ont naturellement abouti chez sa fille, à Alger. Elle avait trois enfants et très vite sa maison est devenue trop petite. C'est alors que ma mère enchantée de l'aubaine a mis notre maison à la disposition des « maîtres ». Ainsi, Gide venait chaque jour se reposer dans notre bibliothèque, une petite pièce lambrissée couverte de livres du sol au plafond. Il y avait trouvé des éditions originales ou des éditions de luxe de ses ouvrages qu'il corrigeait avec acharnement. En face de chaque correction typographique il apposait son paraphe et il notait dans son journal l'inadmissible et lamentable état de la typographie des belles éditions. Quand il rencontrait ma mère c'était son unique sujet de conversation. Il était maniaque et je le détestais.

Une fois par semaine les Heurgon s'absentaient. Je ne sais plus où ils allaient. Comme Gide ne voulait pas les suivre on m'avait demandé de lui préparer des œufs sur le plat pour son déjeuner. Cela ne s'est peut-être produit que deux ou trois fois mais il me semble que c'est arrivé souvent tant j'en ai gardé un mauvais souvenir. D'abord j'étais paralysée par l'admiration, le respect, dont tout le monde l'entourait, ensuite j'avais douze ou treize ans et je n'avais pas de compétences culinaires particulières. A l'heure dite je montais dans la cuisine des Heurgon où Gide m'attendait, assis sur une chaise, près du fourneau. Tout était préparé. Je me demande bien pourquoi on m'avait demandé de faire ça. La corvée commençait. Tous mes gestes étaient épiés et commentés par Gide : comment je cassais les œufs, comment je les laissais tomber dans la poêle, comment je mettais le sel, et le poivre, comment le feu était trop fort ou pas assez fort... Il n'avait qu'à les faire lui-même !

N'empêche que ce vieux bonhomme m'intriguait car ma mère m'avait interdit d'ouvrir ses livres : « Ils ne sont pas pour les petites filles. » Inutile de dire qu'à la première occasion je les avais ouverts et que je n'y avais rien compris. Ma curiosité en avait été avivée et comme il lui arrivait souvent de recevoir des amis chez nous, dans le grand salon, j'avais décidé d'assister clandestinement à une de ces réunions, pensant y entendre des propos salaces. Un coin de la pièce était occupé par un piano à queue drapé d'un châle sévillan qui tombait jusqu'à terre, ce serait ma cachette. Alors, un jour, en rentrant de classe, j'ai commencé par me faire un bon goûter puis, une fois nantie de ces provisions, je me suis enfournée sous le piano, sachant que j'en aurais jusqu'au soir. A travers les franges du châle j'ai vu arriver des messieurs très sérieux et parmi eux Saint-Exupéry que j'avais vu d'autres fois et que j'aimais bien parce qu'il avait une petite tête ronde en haut d'un corps immense, toujours en uniforme.

Je me suis ennuyée ce jour-là autant que je m'ennuie aujourd'hui dans les réunions d'intellectuels parisiens ! C'était interminable et cela ne m'a pas servi à comprendre l'interdiction de ma mère...

A part ça. Gide avait plusieurs fois regardé mes livres et mes cahiers de grec et de latin et vérifié par des questions perverses que je ne savais rien. Justement, ces investigations s'étaient le plus souvent passées dans le tram. Comme c'était le terminus il n'y avait la plupart du temps que nous deux au départ. Impossible de l'éviter. Moi j'étais là, avec mon uniforme de petite-fille-de-bonne-famille-qui-va-dans-une-bonne-école et mon cartable, à faire mes devoirs au dernier moment sur mes genoux. Lui, il arrivait avec sa cape, son béret, sa tête de Chinois et ses sandales en pneu de camion. J'en avais une peur bleue.

Raison majeure pour ne pas prendre le tram. D'autant plus que je connaissais un chemin très rapide, un raccourci pentu et périlleux, qui avait l'avantage de me faire traverser le parc de Galland, mon paradis. Paradis d'abord parce qu'il portait le nom de ma tante Lilia, une grande et large femme que j'aimais, et ensuite parce qu'il contenait, dans ses escarpements, les arbres, les plantes, les couleurs, les parfums, que j'aimais. Je courais à toute vitesse, je traversais comme un avion des zones de verts, de rouges, de jaunes, des senteurs de frésia, de glycine, d'œillets, de roses, de jasmin. J'étais sensible à tout cela que je n'avais pourtant pas le temps de regarder puisque mon attention se portait surtout sur la pente raide que je dévalais et dans laquelle le moindre faux pas m'aurait fait faire une chute dangereuse. Je bondissais pour éviter une roche mais ça ne m'empêchait pas de sentir que les roses-thé étaient en fleur, que l'ombre du cyprès était plus épaisse, qu'il avait plu la nuit précédente... Cette course me procurait une exaltation formidable, mon être entier y était occupé et j'en jouissais d'autant plus que j'imaginais le tramway se traînant dans ses lacets et secouant le Père Gide dans un tintamarre de ferraille. Tant pis pour les étincelles ! »

(Marie Cardinal, Autrement dit, Grasset, 1977)

mercredi 6 novembre 2013

Enquête de Latinité


Après la page de cette curieuse revue Errata, Julien Mannoni a partagé sur Facebook une autre de ses trouvailles : le questionnaire de « l'Enquête sur André Gide » menée en 1931 par Latinité - La revue des pays d'Occident, et portant la signature autographe de Jacques Reynaud et Jacques-Victor de Laprade. Rappelons que cette « enquête » à charge est disponible dans les archives de Gidiana.


Questionnaire de l'enquête sur A. Gide, Latinité, 1930
source : Julien Mannoni
(cliquer pour agrandir)

vendredi 3 mai 2013

Enquête sur les maîtres de la jeune littérature


Entre le 30 septembre et le 30 décembre 1922, Pierre Varillon et Henri Rambaud mènent une « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature » dans la Revue Hebdomadaire. Enquête qui a été reprise et augmentée dans un volume paru en 1923 à la Librairie Bloud et Gay. Dans leur introduction à cette compilation, les enquêteurs s'expliquent :

« Nous avons donc posé à un certain nombre de jeunes écrivains les deux questions suivantes :
1° Quels sont les maîtres à qui vous devez le plus et pourquoi ?
2° Quelles influences vous paraissent devoir commander les directions de la littérature contemporaine et que pensez-vous notamment de l'épuisement ou du renouvellement possible des genres traditionnels ?
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver certains noms et des plus marquants, parmi les écrivains que nous avons interrogés. Notre règle a été de nous en tenir aux écrivains parvenus à la notoriété depuis la guerre et à ceux dont les premières œuvres, encore peu connues du public, mais distinguées par les connaisseurs, font souhaiter qu'ils y parviennent bientôt. Leurs aînés ont déjà répondu avant la guerre à des enquêtes analogues* ; ou s'ils n'ont pas eu l'occasion de la donner, chacun sait quelle serait leur réponse. Est-il bien utile, par exemple, que le grand poète qu'est M. Paul Valéry reconnaisse en Mallarmé son maître et son guide, qu'il devait d'ailleurs dépasser; ou, dans une génération plus jeune, que MM. Jacques Bainville ou Henri Massis témoignent de ce qu'ils doivent à Charles Maurras ? »

Vingt-quatre romanciers, dix poètes, six dramaturges et neuf critiques répondront aux questions de Varillon et Rambaud, parfois de manière très détaillée, parfois de façon laconique... Les noms les plus cités par les romanciers sont dans l'ordre ceux de Bourget, Maurras, Barrès, France, Loti, Boylesve, Gide et Proust. Les critiques ont affirmé l'influence de Maurras, de France, de Lemaître, de Gide, de Jacques Bainville, de Montfort, de Bergson, de Boylesve et de Péguy.

Nous avons sélectionné parmi les réponses qui citent Gide les plus intéressantes, ou tout du moins les plus motivées. Dans une second temps, la Revue Hebdomadaire écrira aux « maîtres »  les plus influents pour leur poser les mêmes questions qu'aux auteurs de la « jeune littérature ». Nous donnons ainsi en fin de billet la réponse de Gide...

***

« La génération littéraire née autour de 1890 a pu avoir des maîtres jusqu'en 1914. Elle n'en saurait plus avoir aujourd'hui. Entre eux et elle, la guerre a creusé un abîme. Si la guerre n'avait pas creusé cet abîme, ce serait à désespérer de cette génération. Ce serait bien la première fois qu'on verrait le monde changer de face, sans que se renouvelât la littérature.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de renier des admirations légitimes; il s'agit de refuser des modèles périmés. Nous sommes d'un autre temps que France, Barrés, Gide, Maurras ou même Péguy. Qu'avons-nous à faire d'excitants, d'un Nietzsche ou d'un Kipling ?
[...]
France, Barrés, Gide, Maurras, Péguy et tous les autres ont été les liquidateurs du romantisme, soit qu'ils l'aient épuisé en le portant à l'extrême, soit qu'ils aient essayé de le classiciser, soit qu'ils l'aient combattu. Ils se sont ainsi liquidés eux-mêmes, au plus haut prix, je le reconnais. Depuis la guerre, ils se survivent. Et après eux, le déluge.
Mais après le déluge, tout recommence. »
Benjamin Crémieux
***
« Avant la guerre, jusqu'à ma vingtième année, j'ignorais une partie de la littérature de notre temps, celle qu'on est convenu d'appeler la littérature moderne. Comme je vivais complètement en dehors des milieux littéraires, je n'avais rencontré personne qui me révélât l'existence des œuvres contemporaines qui n'étaient pas répandues dans le plus large public.
A peine en 1913 avais-je entendu parler de la Nouvelle Revue française qui, un peu plus tard, a marqué ma formation littéraire comme l'Action française a marqué ma formation politique.
[...]
Je reviens à la Nouvelle Revue française, à André Gide. Je ne pourrai jamais aimer l'homme, mais je respecte l'auteur, sa patience; tant pis si sa prudence tourne au vice. Je lui suis infiniment reconnaissant de l'exemple studieux qu'il donne. J'ai trouvé dans sa critique et dans celle qu'il a inspirée, celle de Jacques Rivière principalement, mille réflexions qui m'ont éclairé sur moi-même et sur les autres. Elles m'ont évité de me jeter dans une démesure où je tendais de tout mon désir de combattre. »

Pierre Drieu la Rochelle

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« Les gens de cinquante ans sont persuadés que les trentenaires d'aujourd'hui « posent » quand ils déprisent la vulgarité de Musset et de Hugo. Il n'y a pas de pose là dedans. Sans aucune prévention, j'ai toujours été fort éloigné des romantiques, comme de « bourgeois » affreux. Inutile de vous dire que Barrés et Gide pour la prose, Mallarmé pour les vers, quand on les lit dès seize ans, vous font trouver bien plus « cocos » les maîtres du dernier siècle que ceux-ci n'ont trouvé ceux du dix-septième...
Et à bien réfléchir, tout ce qui précède me paraît incomplet, et simplet, et à demi faux.
Mais vous n'attendez pas une confession générale ? »

André Thérive

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« 1° Les maîtres à qui je dois le plus, je commence à croire que ce sont ceux dont j'ignore l'œuvre. La grande occupation des critiques qui épluchent un roman est, en effet, d'y débusquer tous les « gidismes », tous les « barrésismes ». Je ne dois que des « éreintements » à ces maîtres trop admirés qui, à vingt ans, m'imposèrent des attitudes d'esprit et des tours de phrases dont je commence seulement à me débarrasser. Ma gratitude ira donc à d'autres maîtres vénérables près desquels j'aurai passé, n'ayant rien demandé et n'ayant rien reçu. Une pudeur teintée de prudence me défend seule de les nommer ici.
Pour être franc, j'admire mes camarades qui connaissent leurs maîtres et les dénoncent avec la même assurance que s'il s'agissait de leur tailleur. Sans doute avez-vous pratiqué ce jeu dangereux que Paul Morand, dans son fameux Ouvert la nuit, nous enseigne ? Sur une liste où figurent intelligence, distinction, talent, beauté, élégance, etc., chacun se donne des notes que le voisin corrige. Eh bien! il serait amusant de corriger la liste des maîtres que mes jeunes confrères s'assignent en toute bonne foi. Il n'est pas bon que nous choisissions nous-mêmes nos ancêtres,parce qu'alors nous prétendons tous à la cuisse de Jupiter. J'imagine Bourget, Barrés et Gide en leurs cabinets, Balzac, Stendhal et Baudelaire sous les myrtes immortels, se répétant après avoir lu votre enquête le vers de Booz :

Se pourrait-il, Seigneur, que ceci de moi vînt ?

et je crois voir le spectre de Paul Féval (ce charmant auteur de France trop dédaigné et si supérieur au mulâtre Dumas) accuser Barrés et Bourget de détournement d'enfant. C'est vrai qu'un romancier de l'école du cher Féval peut, dans son particulier, professer la doctrine Bourget-Barrés-Maurras, sans que ses livres en reflètent rien et qu'une œuvre, que littérairement nous portons aux nues, souvent ne déteint pas sur notre vie intérieure. J'ai préféré à tout Anatole France quand j'avais quinze ans et ce fut justement pour moi un temps de crise mystique.
Faut- il concevoir le Parnasse comme un marché où les débutants se fournissent de psychologie chez Balzac-Stendhal- Bourget ; de nationalisme simple [chez Barrés, de nationalisme intégral chez Maurras ; d'immoralisme chez Gide et de style à tous les rayons ? Il arrive souvent qu'un jeune homme de lettres n'accepte rien tout à fait de l'extérieur. Ses maîtres préférés font sourdre en lui des eaux cachées. Nous ne recevons rien que déjà nous ne possédions. Notre œuvre, c'est nous-mêmes et nous ne sommes pas nés des livres, mais de nos pères en qui nous vivions avant notre venue ici-bas ; et depuis nous dépendons de ce monde infini d'images, de sensations, de sentiments, de croyances, où, à peine nés, nous avons baigné. Les pins géants d'un parc que je connais, les charmilles, devant la terrasse d'un autre jardin, m'ont mieux instruit que les livres dont je m'enchantais à leur ombre (dont je m'enchantais vient de Barrés).
Et qui dira, dans une formation même littéraire, la part des amitiés et des amours ? Les maîtres de beaucoup, ce furent leurs maîtresses.

2° Il est inutile, que vous vous inquiétiez de l'avenir des « genres traditionnels » au siècle de Marcel Proust, de Paul Valéry et de tous ceux que vous interrogeâtes. »

François Mauriac

***
« Deux poètes m'ont profondément influencé : Arthur Rimbaud et Lautréamont (Isidore Ducasse). Depuis que j'écris, Je n'ai jamais cessé de penser à eux. Leur influence sur moi a été trop forte, trop exclusive pour que je puisse la définir. J'ai probablement écrit grâce à eux et selon eux. Tout ce que je crois découvrir dans la poésie, c'est dans leurs poèmes que je l'ai découvert. Je sais mal les voir, je manque de recul : je les aime trop.
J'ai aimé aussi quelques autres écrivains : Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Giraudoux. J'ai connu encore André Gide ; il a exercé sur moi une certaine influence. Je lui dois beaucoup. Quoi ? je ne sais pas. Je n'aime guère ses livres, sauf les Caves du Vatican. J'ai peur d'être ingrat en l'oubliant. J'aimerais aussi de ne pas parler de Maurice Barrés, mais tout de même je lui dois beaucoup. Je ne pense naturellement qu'à ses premiers livres. Les autres... »

Philippe Soupault

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« L'exemple de Proust et de Valéry, me permet de penser que les plus importants et intéressants jeunes hommes d'aujourd'hui, ne laisseront connaître leur valeur que dans quelques vingt ans d'ici. Et ceci me rassure un peu — mais, me retient aussi de répondre à votre question, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.
Veuillez donc m'excuser. »
André Gide

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* Par exemple l'enquête menée par Emile Henriot qui explique, dans une lettre donnée en appendice de l'ouvrage de Varillon et Rambaud :
« Avant la guerre en effet, des questions semblables avaient été posées aux écrivains. En somme, nonobstant la guerre, qui a plus consolidé chacun dans ses positions qu'elle n'a profondément modifié les façons de voir et de sentir, l'idéal de cette génération n'a pas beaucoup changé depuis le temps que moi-même j'interrogeais, sur un thème analogue au vôtre, ses jeunes aînés et même quelques-uns déjà de ceux qui nous ont répondu (A quoi rêvent les jeunes gens, 1912). Je me reporte à ma brochure : les noms les plus souvent cités étaient ceux de Barrés et de Maurras; après, venaient Gide et Claudel. Bourget n'avait pas encore triomphé de l'ignorance et de l'ingratitude injustes. »