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dimanche 31 janvier 2016

Lettre à André Thérive


Les Lettres de Gide parues dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929, permettent de brosser un portrait de Gide au travers des thèmes qui lui sont chers. Voici dans le numéro de la Nouvelle revue française de septembre 1928 un sujet qui a longtemps préoccupé Gide : la traduction. L'occasion de s'exprimer lui est donnée par un article d'André Thérive dans l'Opinion.


III
A ANDRÉ THÉRIVE
(non envoyée)

Paris, le 14 Mai 1928.
Mon cher André Thérive,

Dans votre article de l'Opinion du 12 mai, vous voulez bien citer mon nom, ce qui m'invite à vous écrire. L'épineuse question des traductions est une de celles sur lesquelles j'ai le plus, et depuis longtemps, réfléchi. « Les bons écrivains qui, par goût, feraient volontiers des traductions admirables (M. Gide, M. Maurois, etc...), ne peuvent sacrifier leur production personnelle à cette tâche », écrivez-vous. Je crois en effet André Maurois très particulièrement qualifié pour nous donner une éblouissante traduction de Tristram Shandy, par exemple.

Pour ma part, ces traductions, admirables ou non, je les ai données. Je serais Napoléon, j'instituerais une manière de prestations pour littérateurs ; chacun d'eux, je parle du moins de ceux qui mériteraient cet honneur, se verrait imposer cette tâche d'enrichir la littérature française du reflet de quelque œuvre avec laquelle son talent ou son génie présenterait quelque affinité.

Hélas ! comme vous le constatez fort justement, les traductions restent confiées le plus souvent à des êtres subalternes, dont la bonne volonté ne supplée pas l'insuffisance. Un bon traducteur doit bien savoir la langue de l'auteur qu'il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et j'entends par là non point seulement être capable de l'écrire correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les ressources cachées ; ce qui ne peut guère être le fait que d'un écrivain professionnel. On ne s'improvise pas traducteur.

Combien je regrette de n'avoir pas su donner, en pendant à mon Journal des Faux-Monnayeurs, un journal de ma traduction de Hamlet, dont l'intérêt, d'ordre tout différent, eût été, si je ne m'abuse, bien supérieur. Ce journal, je n'aurais pris aucune peine à l'écrire ; il m'eût suffi d'indiquer, tandis qu'elles naissaient devant moi, les difficultés d'une traduction particulièrement ardue, mes recherches, mes hésitations, mes scrupules. J'aurais pris plaisir à citer des exemples de mes prédécesseurs, dont les versions, souvent très exactes, avaient le défaut de rester livresques, c'est-à-dire parfaitement impropres à la scène, et, défaut beaucoup plus grave à mes yeux, s'attachant de trop près à la lettre, de négliger certaines qualités poétiques, auxquelles il importait d'abord d'être sensible, intraduisibles le plus souvent, mais dont il n'était pas toujours impossible de trouver une sorte d'équivalent français. Car j'estime que le traducteur a bien peu fait, qui n'a donné d'un texte que le sens. Dans ce Journal j'eusse fait ressortir incidemment les spécifiques vertus et qualités de chaque langue, ses résistances, ses réticences et ses refus, dont un écrivain ne prend conscience qu'au contact d'une langue étrangère...

Mais je reviens à votre article. Permettez-moi quelques remarques critiques. La première traduction de Wuthering Heights n'est pas, que je sache, de Wyzewa, ainsi que vous le donnez à entendre. Wyzewa n'a écrit de ce livre que la préface.

Vous parlez de la traduction du Nègre du Narcisse, de Conrad, par feu Robert d'Humières, où, paraît-il, on a relevé d'énormes erreurs. Vous regrettez qu'elle ait été patronnée par G. Jean-Aubry, qui a pris, après moi, la direction des traductions des œuvres de Joseph Conrad. Permettez-moi de vous dire que la N. R. F., pour cette traduction, a eu la main forcée : les droits étaient cédés à d'Humières, et nous n'avons pu faire mieux que de racheter cette traduction au Mercure de France — où elle avait paru d'abord. Imparfaite ou non, il n'était pas dans notre pouvoir d'y rien changer non plus que d'en donner une autre. Elle passait du reste pour excellente, et Conrad lui-même l'approuvait. Je n'ai nullement l'intention de la défendre, et d'ailleurs n'ai lu Le Nègre du Narcisse qu'en anglais ; mais, en général, je déplore cette malignité qui cherche à jeter le discrédit sur une traduction (peut-être, d'autre part, excellente) parce que de-ci, de-là, de légers contresens s'y sont glissés. Je n'ai pas lu Verdun de Fritz von Unruh, et ne connais qu'à peine M. Benoist-Méchin, son traducteur ; ne croyez donc pas que je cherche à le défendre. Mais, vraiment, pensez-vous qu'il suffirait, pour que sa traduction soit bonne à jeter au feu, qu'il ait traduit Zug, par : train des équipages, et non point par : section d'infanterie, ou que tombant dans ce traquenard des mots semblables, si perfide d'une langue à l'autre, et dont le traducteur devrait toujours se défier particulièrement, il ait pu croire que : granaten, signifiait grenades, tandis qu'en allemand ce mot désigne les gros obus. C'est ainsi que, par une semblable erreur, ma traductrice des Faux-Monnayeurs en anglais, qui pourtant connaît parfaitement notre langue, mais fort imparfaitement la musique, a pu croire que un « accord parfait », (tonique, tierce et dominante) pouvait signifier un parfait accord. Ce contresens important, mais fort excusable, n'empêche pas sa traduction d'être excellente, et une traduction peut ne pas être moins exécrable, qui pourtant ne laisserait prise à aucune accusation de ce genre.

Un point très important, dont vous ne parlez pas : l'exigence des éditeurs étrangers ; ils demandent pour la traduction de leurs auteurs de tels droits, qu'il ne reste presque aucune marge qui permette de rémunérer suffisamment le traducteur : celui-ci doit se contenter d'une somme dérisoire, et s'il ne travaille par pur dévouement, est par là même invité à bâcler son travail. Les traductions que j'ai pu faire d'auteurs non tombés dans le domaine public (Conrad et Tagore), ne m'ont à peu près rien rapporté, et pourtant je leur ai consacré plus de temps qu'il ne m'en eût fallu pour écrire un livre, plus de temps sans doute qu'il n'en fallut à l'auteur pour écrire le livre que je traduisais. Ce sont souvent, ce sont presque toujours les phrases les plus mal écrites, celles que l'auteur a écrites le plus vite, qui donnent au traducteur le plus de mal. Il lui faut souvent pallier les défauts de logique, si fréquents aux esprits anglais. Rien ne choque un esprit français comme les métaphores qui ne se suivent pas, dont s'indignait tant Flaubert ; rien ne choque moins un esprit anglais. Je sais telle phrase de Shakespeare où un homme aux abois est comparé à la fois à un gibier traqué, et à un arbre qu'on abat... Il est toujours facile d'ameuter le public contre des erreurs très apparentes, qui ne sont souvent que des vétilles. Les qualités les plus profondes sont les plus difficiles à apprécier et à faire valoir. Le souci de littéralité, excellent en soi, qui, de nos jours, tend à prendre le pas sur le reste, devient parfois néfaste. Ayant eu beaucoup à m'occuper, il y a quelques années, de la traduction des œuvres de Conrad, j'eus affaire parfois à certaines traductions si consciencieuses et si exactes, qu'elles étaient à récrire complètement ; — en raison de cette littéralité même, le français devenait incompréhensible, ou tout au moins perdait toutes ses qualités propres. Je crois absurde de se cramponner au texte de trop près ; je le répète, ce n'est pas seulement le sens qu'il s'agit de rendre, il importe de ne pas traduire des mots, mais des phrases, et d'exprimer, sans en rien perdre, pensée et émotion, comme l'auteur les eût exprimées s'il eût écrit directement en français, ce qui ne se peut que par une tricherie perpétuelle, par d'incessants détours et souvent en s'éloignant beaucoup de la simple littéralité. Chaque fois qu'il m'est arrivé de traduire, j'ai eu pour règle de m'oublier complètement moi-même, et de traduire l'auteur comme il pouvait souhaiter d'être traduit, ou comme je pouvais souhaiter d'être traduit moi-même, c'est-à-dire pas littéralement. Dans les premiers temps, je demandais que les traductions de mes œuvres me fussent soumises, et celle-ci me paraissait la meilleure qui suivait de plus près le texte français ; j'ai vite reconnu mon erreur, et, à présent, je recommande à mes traducteurs de ne jamais se croire esclaves de mes mots, de ma phrase, de ne pas rester trop penchés sur leur travail... Mais, encore une fois, ce conseil n'est bon que si le traducteur connaît admirablement les ressources de sa propre langue, et que s'il est capable de pénétrer l'esprit et la sensibilité de l'auteur qu'il entreprend de traduire, jusqu'à s'identifier à lui.

Les balourdises des traductions sont parfois particulièrement amusantes ; mais elles ne sont pas toujours le fait du traducteur. Un aimable correspondant, apprenant que la N. R. F. avait l'intention de donner une nouvelle édition de Typhon, crut opportun de me signaler quelques erreurs, ce dont je lui sus le plus grand gré ; mais certaines me remplirent de stupeur. Avais-je vraiment pu écrire, et par quelle aberration : « Par moments le menton de M. Rout (ce vieux loup de mer) tombait sur sa petite poitrine », ainsi que l'on peut lire dans les dernières éditions. Je recourus aux premières, celles dont le texte avait été revu par moi ; le mot « petite » ne s'y trouvait pas ; à mon insu il avait été rajouté par les protes au cours d'une réimpression. Hélas, cette faute absurde n'était pas la seule, quantité d'autres s'étaient glissées, qui n'étaient pas d'abord dans le livre, en particulier celle-ci, d'autant plus perfide qu'elle présente un autre sens, un sens ridiculement plausible : au plus fort de la tempête, Rout, inquiet, à demi submergé par les trombes d'eau, se penche vers Mac Wirr, le capitaine, pour lui demander s'il croit que le navire peut tenir : « II peutI, répond Mac Wirr très calme ». Or savez-vous ce qu'ils ont mis ? « Il pleut ».

Excusez cette lettre trop longue, mon cher Thérive, mais j'aurais encore tant à dire.

I. She may, donne le texte anglais. Mon aimable correspondant me fait remarquer fort judicieusement que les mots « peut-être », que j'ai du reste adoptés, rendraient encore mieux le texte anglais que : « Il peut », qui serait la traduction plus exacte de She can. Parfait exemple de tricherie fidèle.

mardi 15 octobre 2013

Un néologisme dans les Nouvelles Nourritures


Christian Angelet avait donné une belle porte d'entrée à l'étude de La néologie d'André Gide, pour reprendre le titre de sa communication dans les Cahiers de l'Association internationale des études françaises, (1973, N°25. pp. 77-90). Des néologismes qui deviennent de plus en plus difficiles à dénicher pour nos cervelles modernes, lorsqu'ils ne sont pas déconstructivo-normandistes...

André Thérive en signale un amusant et notable dans ses Querelles de langage :

M. André Gide, dans les Nouvelles Nourritures, parle d'une jatte de lait couverte d'une couche de poussière et ajoute : « Nos gobelets déchirèrent ce film fragile. » Voilà le premier exemple d'un anglicisme où film remplace pellicule en dehors de son domaine consacré.
Film, mot désormais européen, n'a eu d'abord de succès qu'en matière de cinéma ; depuis quelque temps il concurrence pellicule quand il s'agit de nommer celle des appareils photographiques d'usage courant. Mais les cinéastes ont tendance à réserver pellicule pour désigner l'objet matériel, et film pour l'œuvre (sens abstrait). On notera que l'espagnol, si hospitalier aux mots étrangers, continue à dire pelicula dans tous les cas. (Les Grecs disent tainia, notre ténia bande.) Bande est encore très vivant chez nous, pour les spécialistes, et je ne sais si film l'éliminera absolument. Aussi regrette-je l'usage que fait M. Gide de ce dernier mot.
André Therive, Querelles de langage
troisième série, Editions Stock, Delamain et Boutelleau, 
Paris, 1940, p. 116

vendredi 3 mai 2013

Enquête sur les maîtres de la jeune littérature


Entre le 30 septembre et le 30 décembre 1922, Pierre Varillon et Henri Rambaud mènent une « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature » dans la Revue Hebdomadaire. Enquête qui a été reprise et augmentée dans un volume paru en 1923 à la Librairie Bloud et Gay. Dans leur introduction à cette compilation, les enquêteurs s'expliquent :

« Nous avons donc posé à un certain nombre de jeunes écrivains les deux questions suivantes :
1° Quels sont les maîtres à qui vous devez le plus et pourquoi ?
2° Quelles influences vous paraissent devoir commander les directions de la littérature contemporaine et que pensez-vous notamment de l'épuisement ou du renouvellement possible des genres traditionnels ?
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver certains noms et des plus marquants, parmi les écrivains que nous avons interrogés. Notre règle a été de nous en tenir aux écrivains parvenus à la notoriété depuis la guerre et à ceux dont les premières œuvres, encore peu connues du public, mais distinguées par les connaisseurs, font souhaiter qu'ils y parviennent bientôt. Leurs aînés ont déjà répondu avant la guerre à des enquêtes analogues* ; ou s'ils n'ont pas eu l'occasion de la donner, chacun sait quelle serait leur réponse. Est-il bien utile, par exemple, que le grand poète qu'est M. Paul Valéry reconnaisse en Mallarmé son maître et son guide, qu'il devait d'ailleurs dépasser; ou, dans une génération plus jeune, que MM. Jacques Bainville ou Henri Massis témoignent de ce qu'ils doivent à Charles Maurras ? »

Vingt-quatre romanciers, dix poètes, six dramaturges et neuf critiques répondront aux questions de Varillon et Rambaud, parfois de manière très détaillée, parfois de façon laconique... Les noms les plus cités par les romanciers sont dans l'ordre ceux de Bourget, Maurras, Barrès, France, Loti, Boylesve, Gide et Proust. Les critiques ont affirmé l'influence de Maurras, de France, de Lemaître, de Gide, de Jacques Bainville, de Montfort, de Bergson, de Boylesve et de Péguy.

Nous avons sélectionné parmi les réponses qui citent Gide les plus intéressantes, ou tout du moins les plus motivées. Dans une second temps, la Revue Hebdomadaire écrira aux « maîtres »  les plus influents pour leur poser les mêmes questions qu'aux auteurs de la « jeune littérature ». Nous donnons ainsi en fin de billet la réponse de Gide...

***

« La génération littéraire née autour de 1890 a pu avoir des maîtres jusqu'en 1914. Elle n'en saurait plus avoir aujourd'hui. Entre eux et elle, la guerre a creusé un abîme. Si la guerre n'avait pas creusé cet abîme, ce serait à désespérer de cette génération. Ce serait bien la première fois qu'on verrait le monde changer de face, sans que se renouvelât la littérature.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de renier des admirations légitimes; il s'agit de refuser des modèles périmés. Nous sommes d'un autre temps que France, Barrés, Gide, Maurras ou même Péguy. Qu'avons-nous à faire d'excitants, d'un Nietzsche ou d'un Kipling ?
[...]
France, Barrés, Gide, Maurras, Péguy et tous les autres ont été les liquidateurs du romantisme, soit qu'ils l'aient épuisé en le portant à l'extrême, soit qu'ils aient essayé de le classiciser, soit qu'ils l'aient combattu. Ils se sont ainsi liquidés eux-mêmes, au plus haut prix, je le reconnais. Depuis la guerre, ils se survivent. Et après eux, le déluge.
Mais après le déluge, tout recommence. »
Benjamin Crémieux
***
« Avant la guerre, jusqu'à ma vingtième année, j'ignorais une partie de la littérature de notre temps, celle qu'on est convenu d'appeler la littérature moderne. Comme je vivais complètement en dehors des milieux littéraires, je n'avais rencontré personne qui me révélât l'existence des œuvres contemporaines qui n'étaient pas répandues dans le plus large public.
A peine en 1913 avais-je entendu parler de la Nouvelle Revue française qui, un peu plus tard, a marqué ma formation littéraire comme l'Action française a marqué ma formation politique.
[...]
Je reviens à la Nouvelle Revue française, à André Gide. Je ne pourrai jamais aimer l'homme, mais je respecte l'auteur, sa patience; tant pis si sa prudence tourne au vice. Je lui suis infiniment reconnaissant de l'exemple studieux qu'il donne. J'ai trouvé dans sa critique et dans celle qu'il a inspirée, celle de Jacques Rivière principalement, mille réflexions qui m'ont éclairé sur moi-même et sur les autres. Elles m'ont évité de me jeter dans une démesure où je tendais de tout mon désir de combattre. »

Pierre Drieu la Rochelle

***
« Les gens de cinquante ans sont persuadés que les trentenaires d'aujourd'hui « posent » quand ils déprisent la vulgarité de Musset et de Hugo. Il n'y a pas de pose là dedans. Sans aucune prévention, j'ai toujours été fort éloigné des romantiques, comme de « bourgeois » affreux. Inutile de vous dire que Barrés et Gide pour la prose, Mallarmé pour les vers, quand on les lit dès seize ans, vous font trouver bien plus « cocos » les maîtres du dernier siècle que ceux-ci n'ont trouvé ceux du dix-septième...
Et à bien réfléchir, tout ce qui précède me paraît incomplet, et simplet, et à demi faux.
Mais vous n'attendez pas une confession générale ? »

André Thérive

***
« 1° Les maîtres à qui je dois le plus, je commence à croire que ce sont ceux dont j'ignore l'œuvre. La grande occupation des critiques qui épluchent un roman est, en effet, d'y débusquer tous les « gidismes », tous les « barrésismes ». Je ne dois que des « éreintements » à ces maîtres trop admirés qui, à vingt ans, m'imposèrent des attitudes d'esprit et des tours de phrases dont je commence seulement à me débarrasser. Ma gratitude ira donc à d'autres maîtres vénérables près desquels j'aurai passé, n'ayant rien demandé et n'ayant rien reçu. Une pudeur teintée de prudence me défend seule de les nommer ici.
Pour être franc, j'admire mes camarades qui connaissent leurs maîtres et les dénoncent avec la même assurance que s'il s'agissait de leur tailleur. Sans doute avez-vous pratiqué ce jeu dangereux que Paul Morand, dans son fameux Ouvert la nuit, nous enseigne ? Sur une liste où figurent intelligence, distinction, talent, beauté, élégance, etc., chacun se donne des notes que le voisin corrige. Eh bien! il serait amusant de corriger la liste des maîtres que mes jeunes confrères s'assignent en toute bonne foi. Il n'est pas bon que nous choisissions nous-mêmes nos ancêtres,parce qu'alors nous prétendons tous à la cuisse de Jupiter. J'imagine Bourget, Barrés et Gide en leurs cabinets, Balzac, Stendhal et Baudelaire sous les myrtes immortels, se répétant après avoir lu votre enquête le vers de Booz :

Se pourrait-il, Seigneur, que ceci de moi vînt ?

et je crois voir le spectre de Paul Féval (ce charmant auteur de France trop dédaigné et si supérieur au mulâtre Dumas) accuser Barrés et Bourget de détournement d'enfant. C'est vrai qu'un romancier de l'école du cher Féval peut, dans son particulier, professer la doctrine Bourget-Barrés-Maurras, sans que ses livres en reflètent rien et qu'une œuvre, que littérairement nous portons aux nues, souvent ne déteint pas sur notre vie intérieure. J'ai préféré à tout Anatole France quand j'avais quinze ans et ce fut justement pour moi un temps de crise mystique.
Faut- il concevoir le Parnasse comme un marché où les débutants se fournissent de psychologie chez Balzac-Stendhal- Bourget ; de nationalisme simple [chez Barrés, de nationalisme intégral chez Maurras ; d'immoralisme chez Gide et de style à tous les rayons ? Il arrive souvent qu'un jeune homme de lettres n'accepte rien tout à fait de l'extérieur. Ses maîtres préférés font sourdre en lui des eaux cachées. Nous ne recevons rien que déjà nous ne possédions. Notre œuvre, c'est nous-mêmes et nous ne sommes pas nés des livres, mais de nos pères en qui nous vivions avant notre venue ici-bas ; et depuis nous dépendons de ce monde infini d'images, de sensations, de sentiments, de croyances, où, à peine nés, nous avons baigné. Les pins géants d'un parc que je connais, les charmilles, devant la terrasse d'un autre jardin, m'ont mieux instruit que les livres dont je m'enchantais à leur ombre (dont je m'enchantais vient de Barrés).
Et qui dira, dans une formation même littéraire, la part des amitiés et des amours ? Les maîtres de beaucoup, ce furent leurs maîtresses.

2° Il est inutile, que vous vous inquiétiez de l'avenir des « genres traditionnels » au siècle de Marcel Proust, de Paul Valéry et de tous ceux que vous interrogeâtes. »

François Mauriac

***
« Deux poètes m'ont profondément influencé : Arthur Rimbaud et Lautréamont (Isidore Ducasse). Depuis que j'écris, Je n'ai jamais cessé de penser à eux. Leur influence sur moi a été trop forte, trop exclusive pour que je puisse la définir. J'ai probablement écrit grâce à eux et selon eux. Tout ce que je crois découvrir dans la poésie, c'est dans leurs poèmes que je l'ai découvert. Je sais mal les voir, je manque de recul : je les aime trop.
J'ai aimé aussi quelques autres écrivains : Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Giraudoux. J'ai connu encore André Gide ; il a exercé sur moi une certaine influence. Je lui dois beaucoup. Quoi ? je ne sais pas. Je n'aime guère ses livres, sauf les Caves du Vatican. J'ai peur d'être ingrat en l'oubliant. J'aimerais aussi de ne pas parler de Maurice Barrés, mais tout de même je lui dois beaucoup. Je ne pense naturellement qu'à ses premiers livres. Les autres... »

Philippe Soupault

***
« L'exemple de Proust et de Valéry, me permet de penser que les plus importants et intéressants jeunes hommes d'aujourd'hui, ne laisseront connaître leur valeur que dans quelques vingt ans d'ici. Et ceci me rassure un peu — mais, me retient aussi de répondre à votre question, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.
Veuillez donc m'excuser. »
André Gide

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* Par exemple l'enquête menée par Emile Henriot qui explique, dans une lettre donnée en appendice de l'ouvrage de Varillon et Rambaud :
« Avant la guerre en effet, des questions semblables avaient été posées aux écrivains. En somme, nonobstant la guerre, qui a plus consolidé chacun dans ses positions qu'elle n'a profondément modifié les façons de voir et de sentir, l'idéal de cette génération n'a pas beaucoup changé depuis le temps que moi-même j'interrogeais, sur un thème analogue au vôtre, ses jeunes aînés et même quelques-uns déjà de ceux qui nous ont répondu (A quoi rêvent les jeunes gens, 1912). Je me reporte à ma brochure : les noms les plus souvent cités étaient ceux de Barrés et de Maurras; après, venaient Gide et Claudel. Bourget n'avait pas encore triomphé de l'ignorance et de l'ingratitude injustes. »