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dimanche 10 juillet 2016

Diario, le Journal de Gide en italien


Le mois dernier est paru en Italie une nouvelle traduction du Journal de Gide, en deux volumes de 1696 et 1568 pages, chez Bompiani. Il s'agit de la maison d 'édition qui avait déjà publié dans les années 50 une traduction en trois volumes de la première version du Journal. Cette fois, l'éditeur Piero Gelli et le traducteur Sergio Arecco proposent la version intégrale du Journal de Gide, telle que Martine Sagaert et Eric Marty l'avaient établie pour l'édition dans la Pléiade en 1996 et 1997.

 Liens vers le site de l'éditeur :

Cette parution a donné lieu à plusieurs articles dans la presse italienne, parmi lesquels :

Gide, le inconfessabili confessioni dell’immoralista, par Piero Gelli, l'éditeur de  ces deux volumes, dans La Stampa

André Gide giorno per giorno: fra poesia, Cristo e ragazzini, par Luigi Mascheroni dans Il Giornale

Donne, uomini e altre passioni: i diari integrali di André Gide, par Daria Galateria dans Il Venerdi, le supplément de La Repubblica
 

samedi 11 juin 2016

Tapuscrit de Arden of Feversham

Une vente Ferraton, le 17 juin à Bruxelles, verra passer le tapuscrit de 110 feuillets anopistographes de la traduction par Gide de la pièce Arden of Feversham. La traduction occupa Gide pendant toute sa vie, tantôt sous forme d'exercice social, collégial, tantôt en labeur solitaire et souvent au long cours. Ce projet de traduction de la pièce classée parmi les apocryphes de Shakespeare, appartient plutôt à la seconde catégorie.

L'idée de cette traduction apparaît dès septembre 1932, après la rencontre de Gide avec Artaud, comme le relate la Petite Dame dans un passage des Cahiers au cours duquel Gide revient sur son attirance-répulsion pour le théâtre :

« Il est longuement question entre Bypeed et Martin d'un certain manifeste sur le théâtre, d'Artaud, qui va paraître dans La N.R.F. (numéro d'octobre 1932), et d'un projet de nouveau théâtre. « On dit, fait Martin, qu'il va se réclamer de votre appui; ça tombe mal, juste au moment où Copeau s'ingénie à reconstituer un théâtre ! » Gide s'explique : ce jeune Artaud est venu le trouver et son désarroi lui a fait pitié; cependant, il lui a bien déclaré qu'il ne comprenait rien à son manifeste, qu'il était donc très éloigné d'y souscrire, et qu'en conséquence il lui interdisait de faire usage de son nom, mais qu'il voulait bien l'aider : il a attiré son attention sur une pièce apocryphe de Shakespeare, Arden of Feversham, assez curieuse, qu'il veut bien traduire. « Mais vous comprenez, mon vieux, je fais cela en m'amusant, je dicte ma traduction, ça vaut ce que ça vaut. Le théâtre ne m'intéresse pas assez pour que je me donne vraiment de la peine, je l'ai dit et redit. Je n'y crois pas, cela ne m'amuse que si c'est une farce, quand le public prend parti et fait du chahut. Le genre Taciturne et Œdipe, comme spectacle je trouve ça barbant. Cette pièce ce n'est pas sérieux, c'est un drame bourgeois informe, malgré certaines beautés réelles et qui peut être très curieux à la fois par la terreur et par le ridicule, et il faut lui laisser son caractère. Si je la donne à Copeau, ça prend une tout autre importance, il faudra la retravailler, la mettre en scène soigneusement, et ça ne m'amuse plus du tout. Je m'en expliquerai du reste très bien avec Copeau, à qui par contre je donnerais volontiers ma traduction d'Hamlet que j'ai tout à fait l'intention de terminer. »

Gide entame la traduction et en donne un premier fragment en 1933 dans le numéro 154 des  Cahiers du Sud, consacré au théâtre élizabéthain. En 1937, la troupe de Marcel Herrand, un ami de Marc Allégret, et Jean Marchat, troupe baptisée le Rideau de Paris — qui se fera une spécialité des pièces de Gide, de Philoctète à Amal, en passant par le Retour de l'enfant prodigue — en donnera une « représentation partielle » au Théâtre des Champs-Elysées.

A la fin de sa vie, Gide reprend la traduction où il l'avait laissée lors d'un séjour à Neufchâtel avec Richard Heyd, ce dernier envisageant déjà une publication aux Ides et Calendes. Le 25 février 1950, la Petite Dame note :

« Ne pouvant avoir Pierre, retenu par son travail, il se rabat, avec joie, du reste, sur Elisabeth avec qui il souhaite revoir, finir la traduction, commencée à Neuchâtel, d'Arden of Feversham, d'autant que Barrault, emballé par la pièce, songe à la monter, perspective stimulante. »
La partie de la traduction donnée dans les Cahiers du Sud y occupant une dizaine de pages, il pourrait être intéressant de la comparer avec cette centaine de feuillets qui doivent donc être en grande partie inédits.


Lot 360
GIDE.- Arden de Feversham. Traduction d'André Gide. Tapuscrit resté inédit qui avait paru (en partie ?) en préoriginale (11 p.) dans le numéro spécial consacré au « Théâtre élizabéthain » des « Cahiers du Sud » en 1933. Composé de 110 feuillets 4° anopistographes (22, 74 et 5 f. insérés entre les f. 12 et 13).
Cart. à la Bradel pleine moire bleu ciel, tête dorée, non rogné. Plusieurs annotations qui semblent bien de la main de Gide. Inspirée de faits réels, cette pièce appartient à ce genre particulier connu sous le nom de « tragédie domestique ». La paternité de l’œuvre, probablement écrite à plusieurs mains, est discutée ; Thomas Kyd, Christopher Marlowe et William Shakespeare étant les auteurs potentiels les plus fréquemment cités par la critique.

Estimation : 100 € / 150 €

Vente vendredi 17 juin 2016 à 13 h
Exposition du vendredi 10 juin 2016 au samedi 11 juin 2016 de 10h à 19h, du mardi 14 juin 2016 au mercredi 15 juin 2016 de 10h à 19h, jeudi 16 juin 2016 de 10 h à 18 h

Plus d'infos sur le site d'Alain Ferraton

dimanche 31 janvier 2016

Lettre à André Thérive


Les Lettres de Gide parues dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929, permettent de brosser un portrait de Gide au travers des thèmes qui lui sont chers. Voici dans le numéro de la Nouvelle revue française de septembre 1928 un sujet qui a longtemps préoccupé Gide : la traduction. L'occasion de s'exprimer lui est donnée par un article d'André Thérive dans l'Opinion.


III
A ANDRÉ THÉRIVE
(non envoyée)

Paris, le 14 Mai 1928.
Mon cher André Thérive,

Dans votre article de l'Opinion du 12 mai, vous voulez bien citer mon nom, ce qui m'invite à vous écrire. L'épineuse question des traductions est une de celles sur lesquelles j'ai le plus, et depuis longtemps, réfléchi. « Les bons écrivains qui, par goût, feraient volontiers des traductions admirables (M. Gide, M. Maurois, etc...), ne peuvent sacrifier leur production personnelle à cette tâche », écrivez-vous. Je crois en effet André Maurois très particulièrement qualifié pour nous donner une éblouissante traduction de Tristram Shandy, par exemple.

Pour ma part, ces traductions, admirables ou non, je les ai données. Je serais Napoléon, j'instituerais une manière de prestations pour littérateurs ; chacun d'eux, je parle du moins de ceux qui mériteraient cet honneur, se verrait imposer cette tâche d'enrichir la littérature française du reflet de quelque œuvre avec laquelle son talent ou son génie présenterait quelque affinité.

Hélas ! comme vous le constatez fort justement, les traductions restent confiées le plus souvent à des êtres subalternes, dont la bonne volonté ne supplée pas l'insuffisance. Un bon traducteur doit bien savoir la langue de l'auteur qu'il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et j'entends par là non point seulement être capable de l'écrire correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les ressources cachées ; ce qui ne peut guère être le fait que d'un écrivain professionnel. On ne s'improvise pas traducteur.

Combien je regrette de n'avoir pas su donner, en pendant à mon Journal des Faux-Monnayeurs, un journal de ma traduction de Hamlet, dont l'intérêt, d'ordre tout différent, eût été, si je ne m'abuse, bien supérieur. Ce journal, je n'aurais pris aucune peine à l'écrire ; il m'eût suffi d'indiquer, tandis qu'elles naissaient devant moi, les difficultés d'une traduction particulièrement ardue, mes recherches, mes hésitations, mes scrupules. J'aurais pris plaisir à citer des exemples de mes prédécesseurs, dont les versions, souvent très exactes, avaient le défaut de rester livresques, c'est-à-dire parfaitement impropres à la scène, et, défaut beaucoup plus grave à mes yeux, s'attachant de trop près à la lettre, de négliger certaines qualités poétiques, auxquelles il importait d'abord d'être sensible, intraduisibles le plus souvent, mais dont il n'était pas toujours impossible de trouver une sorte d'équivalent français. Car j'estime que le traducteur a bien peu fait, qui n'a donné d'un texte que le sens. Dans ce Journal j'eusse fait ressortir incidemment les spécifiques vertus et qualités de chaque langue, ses résistances, ses réticences et ses refus, dont un écrivain ne prend conscience qu'au contact d'une langue étrangère...

Mais je reviens à votre article. Permettez-moi quelques remarques critiques. La première traduction de Wuthering Heights n'est pas, que je sache, de Wyzewa, ainsi que vous le donnez à entendre. Wyzewa n'a écrit de ce livre que la préface.

Vous parlez de la traduction du Nègre du Narcisse, de Conrad, par feu Robert d'Humières, où, paraît-il, on a relevé d'énormes erreurs. Vous regrettez qu'elle ait été patronnée par G. Jean-Aubry, qui a pris, après moi, la direction des traductions des œuvres de Joseph Conrad. Permettez-moi de vous dire que la N. R. F., pour cette traduction, a eu la main forcée : les droits étaient cédés à d'Humières, et nous n'avons pu faire mieux que de racheter cette traduction au Mercure de France — où elle avait paru d'abord. Imparfaite ou non, il n'était pas dans notre pouvoir d'y rien changer non plus que d'en donner une autre. Elle passait du reste pour excellente, et Conrad lui-même l'approuvait. Je n'ai nullement l'intention de la défendre, et d'ailleurs n'ai lu Le Nègre du Narcisse qu'en anglais ; mais, en général, je déplore cette malignité qui cherche à jeter le discrédit sur une traduction (peut-être, d'autre part, excellente) parce que de-ci, de-là, de légers contresens s'y sont glissés. Je n'ai pas lu Verdun de Fritz von Unruh, et ne connais qu'à peine M. Benoist-Méchin, son traducteur ; ne croyez donc pas que je cherche à le défendre. Mais, vraiment, pensez-vous qu'il suffirait, pour que sa traduction soit bonne à jeter au feu, qu'il ait traduit Zug, par : train des équipages, et non point par : section d'infanterie, ou que tombant dans ce traquenard des mots semblables, si perfide d'une langue à l'autre, et dont le traducteur devrait toujours se défier particulièrement, il ait pu croire que : granaten, signifiait grenades, tandis qu'en allemand ce mot désigne les gros obus. C'est ainsi que, par une semblable erreur, ma traductrice des Faux-Monnayeurs en anglais, qui pourtant connaît parfaitement notre langue, mais fort imparfaitement la musique, a pu croire que un « accord parfait », (tonique, tierce et dominante) pouvait signifier un parfait accord. Ce contresens important, mais fort excusable, n'empêche pas sa traduction d'être excellente, et une traduction peut ne pas être moins exécrable, qui pourtant ne laisserait prise à aucune accusation de ce genre.

Un point très important, dont vous ne parlez pas : l'exigence des éditeurs étrangers ; ils demandent pour la traduction de leurs auteurs de tels droits, qu'il ne reste presque aucune marge qui permette de rémunérer suffisamment le traducteur : celui-ci doit se contenter d'une somme dérisoire, et s'il ne travaille par pur dévouement, est par là même invité à bâcler son travail. Les traductions que j'ai pu faire d'auteurs non tombés dans le domaine public (Conrad et Tagore), ne m'ont à peu près rien rapporté, et pourtant je leur ai consacré plus de temps qu'il ne m'en eût fallu pour écrire un livre, plus de temps sans doute qu'il n'en fallut à l'auteur pour écrire le livre que je traduisais. Ce sont souvent, ce sont presque toujours les phrases les plus mal écrites, celles que l'auteur a écrites le plus vite, qui donnent au traducteur le plus de mal. Il lui faut souvent pallier les défauts de logique, si fréquents aux esprits anglais. Rien ne choque un esprit français comme les métaphores qui ne se suivent pas, dont s'indignait tant Flaubert ; rien ne choque moins un esprit anglais. Je sais telle phrase de Shakespeare où un homme aux abois est comparé à la fois à un gibier traqué, et à un arbre qu'on abat... Il est toujours facile d'ameuter le public contre des erreurs très apparentes, qui ne sont souvent que des vétilles. Les qualités les plus profondes sont les plus difficiles à apprécier et à faire valoir. Le souci de littéralité, excellent en soi, qui, de nos jours, tend à prendre le pas sur le reste, devient parfois néfaste. Ayant eu beaucoup à m'occuper, il y a quelques années, de la traduction des œuvres de Conrad, j'eus affaire parfois à certaines traductions si consciencieuses et si exactes, qu'elles étaient à récrire complètement ; — en raison de cette littéralité même, le français devenait incompréhensible, ou tout au moins perdait toutes ses qualités propres. Je crois absurde de se cramponner au texte de trop près ; je le répète, ce n'est pas seulement le sens qu'il s'agit de rendre, il importe de ne pas traduire des mots, mais des phrases, et d'exprimer, sans en rien perdre, pensée et émotion, comme l'auteur les eût exprimées s'il eût écrit directement en français, ce qui ne se peut que par une tricherie perpétuelle, par d'incessants détours et souvent en s'éloignant beaucoup de la simple littéralité. Chaque fois qu'il m'est arrivé de traduire, j'ai eu pour règle de m'oublier complètement moi-même, et de traduire l'auteur comme il pouvait souhaiter d'être traduit, ou comme je pouvais souhaiter d'être traduit moi-même, c'est-à-dire pas littéralement. Dans les premiers temps, je demandais que les traductions de mes œuvres me fussent soumises, et celle-ci me paraissait la meilleure qui suivait de plus près le texte français ; j'ai vite reconnu mon erreur, et, à présent, je recommande à mes traducteurs de ne jamais se croire esclaves de mes mots, de ma phrase, de ne pas rester trop penchés sur leur travail... Mais, encore une fois, ce conseil n'est bon que si le traducteur connaît admirablement les ressources de sa propre langue, et que s'il est capable de pénétrer l'esprit et la sensibilité de l'auteur qu'il entreprend de traduire, jusqu'à s'identifier à lui.

Les balourdises des traductions sont parfois particulièrement amusantes ; mais elles ne sont pas toujours le fait du traducteur. Un aimable correspondant, apprenant que la N. R. F. avait l'intention de donner une nouvelle édition de Typhon, crut opportun de me signaler quelques erreurs, ce dont je lui sus le plus grand gré ; mais certaines me remplirent de stupeur. Avais-je vraiment pu écrire, et par quelle aberration : « Par moments le menton de M. Rout (ce vieux loup de mer) tombait sur sa petite poitrine », ainsi que l'on peut lire dans les dernières éditions. Je recourus aux premières, celles dont le texte avait été revu par moi ; le mot « petite » ne s'y trouvait pas ; à mon insu il avait été rajouté par les protes au cours d'une réimpression. Hélas, cette faute absurde n'était pas la seule, quantité d'autres s'étaient glissées, qui n'étaient pas d'abord dans le livre, en particulier celle-ci, d'autant plus perfide qu'elle présente un autre sens, un sens ridiculement plausible : au plus fort de la tempête, Rout, inquiet, à demi submergé par les trombes d'eau, se penche vers Mac Wirr, le capitaine, pour lui demander s'il croit que le navire peut tenir : « II peutI, répond Mac Wirr très calme ». Or savez-vous ce qu'ils ont mis ? « Il pleut ».

Excusez cette lettre trop longue, mon cher Thérive, mais j'aurais encore tant à dire.

I. She may, donne le texte anglais. Mon aimable correspondant me fait remarquer fort judicieusement que les mots « peut-être », que j'ai du reste adoptés, rendraient encore mieux le texte anglais que : « Il peut », qui serait la traduction plus exacte de She can. Parfait exemple de tricherie fidèle.

jeudi 4 octobre 2012

Des traductions inédites

La flûte de l'infini, suivi de Poèmes, 
d'après la version établie par Rabindranath Tagore
édition de Jean-Claude Perrier, trad. de l'anglais par André Gide
et Henriette Mirabaud-Thorens. 
coll. Poésie, Gallimard, 2012
192 pages, ISBN 9782070444687, 8€


«Joie du travail, de la tranquillité, de l'équilibre. Sereine gravité de la pensée. Commencé à traduire les poèmes de Kabir», écrit Gide dans son Journal. Nous sommes à la fin février 1916, Gide est à Paris, comme désœuvré : on le croit à Cuverville mais la neige et le verglas ne lui permettront de s'y rendre que début mars, au terme d'un «voyage de dix-huit heures, agrémenté d'une collision à Serquigny; quatre ou cinq morts et une vingtaine de blessés. (Voir les journaux).»

A la guerre se surajoute pour Gide une crise religieuse, qui débouchera sur Numquid et tu ?, l'impression aussi que sa vie est en grande partie derrière lui et qu'il est temps de commencer à écrire ses mémoires. «Jours indiciblement mornes; pluie incessante et vent glacé. Repris la rédaction de mes Mémoires; traduit quelques pièces de Kabir et poursuivi la lecture de Jean-Christophe.» (Journal 28 mars 1916)

Dans ces moments, la simplicité et les questionnements de ce tisserand illettré qui allait devenir le père de la langue et de la littérature hindi, sa spiritualité mêlant hindouisme et islam, ainsi qu'un peu de zen dans son côté paradoxal, apportaient dépaysement et ressourcement à Gide. C'est bien entendu par Tagore, dont il avait traduit de l'anglais des parties du Gitanjali quelques années plus tôt, que Gide eut connaissance des poèmes de Kabîr.

On doit à Jean-Claude Perrier, qui avait déjà exhumé Le Ramier des archives de Gide, cette nouvelle trouvaille. Il explique :  «Pour rompre avec les habituels intitulés "chansons", "poèmes" ou "paroles", nous proposons au lecteur français, sous le beau titre La Flûte de l'Infini, les traductions, totalement inédites, par André Gide, de vingt-deux poèmes de Kabîr, plus un tercet non identifié. En regard, leur version anglaise par Rabindranath Tagore. À la suite, nous donnons l'intégralité du recueil des Poèmes de Kabîr, dans l'édition de 1922 et la traduction d'Henriette Mirabaud-Thorens.»

lundi 18 octobre 2010

Prix André Gide 2009-2010

 « Mieux vaut ne pas publier ce livre que d’en publier une version imparfaite, insuffisante. »

La Fondation DVA a fait sienne cette citation d'André Gide au sujet de la première traduction des Nourritures terrestres pour le prix qu'elle décerne tous les deux ans. Un prix André Gide doté de 10000 euros qui couronne une traduction de l'allemand vers le français et du français vers l'allemand.

Le 7e André-Gide-Preis revient cette année à Julia Schoch, de Potsdam, pour sa traduction vers l'allemand de La peau et les os (Haut und Knochen)de Georges Hyvernaud et Patricia Zurcher, de Renens en Suisse, pour sa traduction vers le français de Maurice mit Huhn (Maurice à la poule), de Matthias Zschokke.

Les prix seront remis demain 19 octobre aux deux jeunes traductrices par l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, au Palais Beauharnais. On peut retrouver ici les précédents lauréats du prix ou encore naviguer dans le blog vers les billets ayant trait aux traductions de Gide et à ses traducteurs en cliquant sur le libellé traductions...

lundi 14 juin 2010

Taha Hussein

Excellente émission consacrée à Taha Hussein à écouter sur Canal Académie. Sa petite fille Amina Taha Hussein, conservateur en chef au Musée des Arts asiatiques Guimet à Paris, et André Miquel, professeur honoraire au Collège de France, titulaire de la chaire de Langue et littérature arabes classiques, traducteur des Mille et Une Nuits dans l’édition La Pléiade, évoquent le parcours de l'écrivain et traducteur égyptien.

L'émission donne en outre lecture de deux lettres échangées entre André Gide et Taha Hussein à propos de la traduction arabe de La porte étroite. Deux lettres que publiait la presse égyptienne en 1946 et que reprenait le Bulletin des amis d’André Gide, n°114/115, avril-juillet 1997. On peut les lire ici dans les Gidian Archives.

A la suite de cette émission d'une construction et d'une clarté exemplaires, deux nouvelles lectures : la préface d’André Gide au Livre des Jours qui s'achève par quelques réflexions sur la rencontre des deux hommes au Caire et les premières pages de cet ouvrage.

samedi 11 avril 2009

William Blake : d'une rétrospective à l'autre

"Charlie Du Bos m'envoie The Marriage of Heaven and Hell que je lui avais dit que je désirais lire, assuré que j'étais d'y trouver une révélation et une confirmation de certaines pensées qui s'agitent en moi depuis longtemps. La rencontre de Blake est pour moi de la plus grande importance. Déjà je l'avais entrevu, durant la première année de la guerre, dans un livre de Morceaux Choisis de la bibliothèque de Elisabeth Van Rysselberghe, rue Laugier, où j'habitais alors chez les Théo*. Comme un astronome suppute l'existence d'un astre dont il ne perçoit pas encore directement les rayons, je pressentais Blake, mais ne me doutais pas encore qu'il formait constellation avec Nietzsche, Browning et Dostoïevsky. La plus brillante étoile, peut-être, de ce groupe ; assurément la plus étrange et reculée." (A. Gide, Journal, 16 janvier 1922)

A la suite de cette lecture, Gide entreprend la traduction du livre de William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, qui paraîtra en 1923. En 1947, Gide soutient encore la rétrospective qui est consacrée à Blake par le British Council à la galerie Drouin, place Vendôme. Il dirige le comité français où l'on trouve aussi Picasso, Matisse, Breton, Léger, Malraux, Queneau ou Sartre. Quatre-vingts oeuvres sont alors exposées.

Depuis le 2 avril et jusqu'au 28 juin, le Petit Palais a rassemblé cent cinquante dessins, gravures, enluminures, livres et aquarelles prêtés par les musées britanniques, américains et des collectionneurs privés. Tout au long du hall Jacqueau les oeuvres de Blake sont regroupées autour des thèmes qui l'ont fasciné toute sa vie.

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* "Je continue la lecture de Blake avec étonnement. Commencé Tess of the d'Ubervilles, que j'ai déjà lu (mais pas bien), en français." (Journal, 25 août 1914)

samedi 19 juillet 2008

Gide traducteur

Pour faire suite au précédent billet sur les prix André Gide, évoquons le Gide traducteur.

Il existe officiellement huit traductions publiées par Gide :

Rabindranath Tagore, L'Offrande lyrique (Gitanjali). NRF, 1913.
Joseph Conrad, Typhon. NRF, 1918, 200 p. Achevé d'imprimer : 25 juin 1918 ; préoriginale dans La Revue de Paris, 1er mars 1918, pp. 17-59 ; et 15 mars 1918, pp. 334-381.
William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre. Lucien Vogel, 1921.
Rabindranath Tagore, Amal et la Lettre du Roi. Lucien Vogel, 1922.
William Blake, Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. Claude Aveline, 1923.
Alexandre Pouchkine, La Dame de pique. Éd. de la Pléiade, 1923.
William Shakespeare, Hamlet. Jacques Schiffrin, 1944.
Prométhée (de Goethe). Henri Jonquères / P. A. Nicaise, 1951.

Huit œuvres majeures auxquelles il faut ajouter des traductions collectives comme les quelques poèmes des Feuilles d'herbe de Walt Withman ou Le coup de pistolet de Pouchkine, nouvelle traduite avec son ami Jacques Schiffrin. Mais aussi des participations dans l'ombre d'autres amis comme la traduction de Un conte de bonnes femmes, de Arnold Bennett, signée Marcel de Coppet mais relue et revue par Gide, Martin du Gard, Coppet et la Petite Dame lors d'un séjour au château du Tertre, demeure bellêmoise de Roger Martin du Gard. Nous y reviendrons...

Gide ne traduit bien évidemment pas Tagore du bengali... L'auteur Indien a reçu le prix Nobel en 1913 grâce à une partie de ses livres traduits en anglais et remarqués entre autres par le poète Yeats. Les parents de Gide ont toujours refusé de lui enseigner l'anglais pour pouvoir converser devant le petit André sans qu'il les comprît. Ses seuls rudiments lui provenaient sans doute de Anna Schackelton, la dame de compagnie écossaise de sa mère avec qui allait herboriser.

Toutefois, même avec ces seuls rudiments, Gide se plonge dans les auteurs anglais dans le texte, armé de dictionnaires, tout comme d'ailleurs dans des lectures en allemand. Mais il ne maîtrise que très imparfaitement la langue de Shakespeare comme en atteste une lettre adressée à sa mère en 1895 qui commence par "My swith mother"...

En 1909, il étudie plus avant l'anglais, ne pratiquant que des auteurs anglophones, s'inscrit à l'école Berlitz en 1910, prend en 1911 un professeur particulier qu'il dépasse bientôt. Il a alors 42 ans. "Je ne me suis mis à l'anglais que très tard ; mais résolument, et n'eut de cesse que je ne puisse lire couramment tant d'auteurs de toutes sortes qui font de la littérature anglaise la plus riche du monde entier", écrit-il à la fin de sa vie dans Ainsi Soit-Il.

Sa rencontre avec l'angliciste et anglophile Valery Larbaud lui ouvre de nouveaux horizons en Grande-Bretagne où il commence à être lu et apprécié par les francophones et où il veut exporter la NRF. Arnold Bennett écrit sur Gide dans la revue The New Age. Par l'entremise de Larbaud, Gide rencontre Joseph Conrad. Pendant la première guerre mondiale, Gide découvre nombre d'auteurs anglais dont Blake.

Son voyage le plus important en Angleterre a lieu en 1918, voyage en compagnie de Marc Allégret et épisode de sa vie tout aussi important. Pendant qu'il sillonne l'Angleterre en compagnie de son ami, sa femme, Madeleine, relit une à une ses lettres et les brûle dans une cheminée du château de Cuverville...

Adopté par la famille – le clan – Strachey dont les enfants fréquentent le cercle très libéré de Bloomsbury aux côtés de Virginia Woolf ou John Meynard Keynes, Gide devient l'élève de Dorothy Strachey devenue Dorothy Bussy après son mariage avec le peintre Simon Bussy. Dorothy lui donne des cours d'anglais mais s'aperçoit bien vite de son immense culture. Gide connaît par cœur des vers anglais... Dorothy deviendra alors l'amie, l'éternelle amoureuse et la traductrice de Gide vers la langue anglaise.

Voilà qui fera de Gide un traducteur finalement très consciencieux, moins écrivain que traducteur, contre toute attente. Début août 1929, Gide, la Petite Dame et Marc viennent passer quelques jours au Tertre chez Martin du Gard. Ils seront rejoints par Christiane, la fille de Martin, et son mari Marcel de Coppet. La Petite Dame raconte dans ses cahiers :

"Durant les quinze jours que nous allons passer ici, on se propose de revoir la traduction que Coppet fit de Old Wive's Tale de Bennett. [...]
Les questions de principe au sujet des traductions sont le leitmotiv qui va revenir et pendant le travail et à travers toutes nos conversations, source de plaisanteries, d'allusions et de petites irritations aussi ; c'est que Gide et Martin du Gard sont d'un avis très opposé : Martin tient que rien n'est intraduisible, qu'il suffit de descendre assez loin dans la pensée, de se donner de la peine, que peu importe si pour un mot d'anglais, il faut deux phrases françaises, que du reste la concision n'est pas un mérite en soi et puis que nous sommes tous intoxiqués par le plaisir de comprendre, de goûter la saveur de l'anglais et que nous voulons faire passer cette saveur dans le français même au détriment de la langue. Gide ne pense pas ainsi. Le premier soir, devant ces déclarations de Martin, il lui dit : "Attention, je vais être méchant, ce que vous dites là va trop dans votre sens, faites attention que justement Les Thibault se traduisent très facilement ; j'ai envie de dire que s'ils contenaient plus d'intraduisible, ils n'en vaudraient que mieux." En montant se coucher, Bypeed demande un dictionnaire d'allemand, il est en train de lire Zauberberg de Thomas Mann, qu'il trouve décidément très remarquable." (Les Cahiers de la Petite Dame, tome 2, pages 24-25)

Le lendemain, 3 août 1929, le travail reprend :

"Avec Gide, tout travail est consciencieux, minutieux. On avance lentement et puis à chaque correction proposées le débat se rouvre : Martin veut qu'un livre traduit en français ait l'air d'être écrit en français, que le lecteur n'y soit pas dépaysé ; alors que, dans les changements que propose Gide, on sent toujours la crainte de faire s'évanouir ce qui est spécifiquement anglais ; il cherche l'exactitude par le mot à mot ou par l'équivalence. Martin, lui, veut tout chambarder pour faire une bonne page de style au tour bien français. Pour le spectateur, tout cela est très amusant, cette petite lutte est passionnante et passionnée parce que chacun y révèle ses préoccupations et en est conscient. A se sentir tout seul de son avis, Martin grossit son indignation : "Je suis le seul à avoir conservé le sens du français, toutes les nuances vous échappent. J'espère bien ne jamais être traduit en aucune langue par des types comme vous. Ah ! ce texte, il vous hypnotise on ne fait de bonne traduction qu'en ignorant la langue étrangère, aidé de quelqu'un qui vous donne la matière brute. Oui, c'est entendu, notre langue est pauvre, et l'humour anglais est incomparable, et intraduisible, etc." Il bouffonne avec verve pour nous divertir."


En août 1929 au Tertre, Gide et Martin du Gard
entourent Marcel de Coppet et revoient sa traduction
de Old Wive's Tale de Bennet

vendredi 18 juillet 2008

Prix André Gide 2007-2008

Le 23 juillet prochain à l'ambassade de France à Berlin seront remis les sixièmes prix André Gide. Créé par la Fondation DVA pour encourager le dialogue culturel entre l'Allemagne et la France, le prix André Gide couronne tous les deux ans une traduction de l'allemand vers le français et une du français vers l'allemand.

Les lauréats du Prix André Gide 2008 sont le Munichois Georg Holzer et la Parisienne Barbara Fontaine. Georg Holzer reçoit ce prix pour la traduction du recueil de sonnets de Pierre de Ronsard, "Les amours de Cassandre". Barbara Fontaine est récompensée pour la traduction en français du roman de Stephan Wackwitz, "Un pays invisible". Ils reçoivent chacun la somme de 10 000 euros.

Ce prix rappelle combien Gide tenta dès la fin de la première guerre mondiale de mieux faire se comprendre les Allemands et les Français. Cela notamment par l'entremise des Mayrsich et du Cercle de Colpach que j'ai déjà évoqués ici.

Il faut aussi songer que l'oeuvre d'André Gide fut reçue en Allemagne peut-être plus fortement, plus profondément d'ailleurs. C'est ce que déplore la revue Latinité en 1931 dans une "enquête" qui visait à saisir l'influence de Gide en Europe, influence que les auteurs de cette "enquête" partiale jugeaient déjà bien néfaste mais prétendaient plus simplement nulle... Un document très intéressant.

lundi 11 février 2008

Gide et Whitman

La république des livres, le blog de Pierre Assouline, signale une nouvelle traduction de Leaves of grass par Eric Athénot chez José Corti éditeur.

Whitman : "Je me bouscule le sang d'un de ses poèmes, parfois", confie André Gide à son nouvel ami Copeau dans une lettre du 29 janvier 1904. Tout comme Wilde, qu'André Gide a rencontré, Whitman était alors un symbole de ralliement pour les homosexuels, célébrant "le tendre amour de l'homme pour son camarade, l'attraction de l'ami vers l'ami" dans Calamus.

Aussi Gide sera-t-il indigné par le portrait de Whitman que dresse Léon Bazalgette en 1908 et plus encore par la traduction française de Leaves of grass – Feuilles d'herbe – du même Bazalgette l'année suivante, qui a gommé toute la part homosexuelle de Whitman et refusera toujours de l'admettre.

Au même moment, Gide travaille à Corydon et à une nouvelle traduction de certains poèmes de Feuilles d'herbe. Dans le bureau de Corydon, on retrouve un portrait de Whitman et la discussion s'engage au sujet de cette déformation des poèmes par Bazalgette. Les morceaux choisis de Whitman traduits par Gide, Schlumberger, Laforgue, Larbaud, Viélé-Griffin paraissent en 1918 à la NRF. La première édition confidentielle de Corydon en 1920. L'édition "grand public" en 1924.

A lire en ligne dans les Gidian Archives : l'article de Bazalgette défendant de nouveau Withman au travers d'une critique de Corydon...