entre juin 1928 et janvier 1929, permettent de brosser un portrait de Gide au travers des thèmes qui lui sont chers. Voici dans le numéro de la
de septembre 1928 un sujet qui a longtemps préoccupé Gide : la traduction. L'occasion de s'exprimer lui est donnée par un article d'André Thérive dans l'
III
A ANDRÉ
THÉRIVE
(non envoyée)
Paris, le 14
Mai 1928.
Mon cher André Thérive,
Dans votre article
de l'Opinion
du 12 mai, vous voulez bien citer mon nom, ce qui m'invite à vous
écrire. L'épineuse question des traductions est une de celles sur
lesquelles j'ai le plus, et depuis longtemps, réfléchi. « Les bons
écrivains qui, par goût, feraient volontiers des traductions
admirables (M. Gide, M. Maurois, etc...), ne peuvent sacrifier leur
production personnelle à cette tâche », écrivez-vous. Je crois en
effet André Maurois très particulièrement qualifié pour nous
donner une éblouissante traduction de Tristram
Shandy, par exemple.
Pour ma part, ces
traductions, admirables ou non, je les ai données. Je serais
Napoléon, j'instituerais une manière de prestations pour
littérateurs ; chacun d'eux, je parle du moins de ceux qui
mériteraient cet honneur, se verrait imposer cette tâche d'enrichir
la littérature française du reflet de quelque œuvre avec laquelle
son talent ou son génie présenterait quelque affinité.
Hélas ! comme vous le
constatez fort justement, les traductions restent confiées le plus
souvent à des êtres subalternes, dont la bonne volonté ne supplée
pas l'insuffisance. Un bon traducteur doit bien savoir la langue de
l'auteur qu'il traduit, mais mieux encore la sienne propre, et
j'entends par là non point seulement être capable de l'écrire
correctement, mais en connaître les subtilités, les souplesses, les
ressources cachées ; ce qui ne peut guère être le fait que d'un
écrivain professionnel. On ne s'improvise pas traducteur.
Combien je regrette
de n'avoir pas su donner, en pendant à mon Journal
des Faux-Monnayeurs, un journal de ma
traduction de Hamlet,
dont l'intérêt, d'ordre tout différent, eût été, si je ne
m'abuse, bien supérieur. Ce journal, je n'aurais pris aucune peine à
l'écrire ; il m'eût suffi d'indiquer, tandis qu'elles naissaient
devant moi, les difficultés d'une traduction particulièrement
ardue, mes recherches, mes hésitations, mes scrupules. J'aurais pris
plaisir à citer des exemples de mes prédécesseurs, dont les
versions, souvent très exactes, avaient le défaut de rester
livresques, c'est-à-dire parfaitement impropres à la scène, et,
défaut beaucoup plus grave à mes yeux, s'attachant de trop près à
la lettre, de négliger certaines qualités poétiques, auxquelles il
importait d'abord d'être sensible, intraduisibles le plus souvent,
mais dont il n'était pas toujours impossible de trouver une sorte
d'équivalent français. Car j'estime que le traducteur a bien peu
fait, qui n'a donné d'un texte que le sens. Dans ce Journal
j'eusse fait ressortir incidemment les spécifiques vertus et
qualités de chaque langue, ses résistances, ses réticences et ses
refus, dont un écrivain ne prend conscience qu'au contact d'une
langue étrangère...
Mais je reviens à
votre article. Permettez-moi quelques remarques critiques. La
première traduction de Wuthering
Heights n'est pas, que je sache, de
Wyzewa, ainsi que vous le donnez à entendre. Wyzewa n'a écrit de ce
livre que la préface.
Vous parlez de la
traduction du Nègre du Narcisse,
de Conrad, par feu Robert d'Humières, où, paraît-il, on a relevé
d'énormes erreurs. Vous regrettez qu'elle ait été patronnée par
G. Jean-Aubry, qui a pris, après moi, la direction des traductions
des œuvres de Joseph Conrad. Permettez-moi de vous dire que la N. R.
F., pour cette traduction, a eu la main forcée : les droits étaient
cédés à d'Humières, et nous n'avons pu faire mieux que de
racheter cette traduction au Mercure de
France — où elle avait paru d'abord.
Imparfaite ou non, il n'était pas dans notre pouvoir d'y rien
changer non plus que d'en donner une autre. Elle passait du reste
pour excellente, et Conrad lui-même l'approuvait. Je n'ai nullement
l'intention de la défendre, et d'ailleurs n'ai lu Le
Nègre du Narcisse qu'en anglais ;
mais, en général, je déplore cette malignité qui cherche à jeter
le discrédit sur une traduction (peut-être, d'autre part,
excellente) parce que de-ci, de-là, de légers contresens s'y sont
glissés. Je n'ai pas lu Verdun
de Fritz von Unruh, et ne connais qu'à peine M. Benoist-Méchin, son
traducteur ; ne croyez donc pas que je cherche à le défendre. Mais,
vraiment, pensez-vous qu'il suffirait, pour que sa traduction soit
bonne à jeter au feu, qu'il ait traduit Zug,
par : train des équipages, et non point par : section d'infanterie,
ou que tombant dans ce traquenard des mots semblables, si perfide
d'une langue à l'autre, et dont le traducteur devrait toujours se
défier particulièrement, il ait pu croire que : granaten,
signifiait grenades, tandis qu'en allemand ce mot désigne les gros
obus. C'est ainsi que, par une semblable erreur, ma traductrice des
Faux-Monnayeurs
en anglais, qui pourtant connaît parfaitement notre langue, mais
fort imparfaitement la musique, a pu croire que un « accord parfait
», (tonique, tierce et dominante) pouvait signifier un parfait
accord. Ce contresens important, mais fort excusable, n'empêche pas
sa traduction d'être excellente, et une traduction peut ne pas être
moins exécrable, qui pourtant ne laisserait prise à aucune
accusation de ce genre.
Un point très important,
dont vous ne parlez pas : l'exigence des éditeurs étrangers ; ils
demandent pour la traduction de leurs auteurs de tels droits, qu'il
ne reste presque aucune marge qui permette de rémunérer
suffisamment le traducteur : celui-ci doit se contenter d'une somme
dérisoire, et s'il ne travaille par pur dévouement, est par là
même invité à bâcler son travail. Les traductions que j'ai pu
faire d'auteurs non tombés dans le domaine public (Conrad et
Tagore), ne m'ont à peu près rien rapporté, et pourtant je leur ai
consacré plus de temps qu'il ne m'en eût fallu pour écrire un
livre, plus de temps sans doute qu'il n'en fallut à l'auteur pour
écrire le livre que je traduisais. Ce sont souvent, ce sont presque
toujours les phrases les plus mal écrites, celles que l'auteur a
écrites le plus vite, qui donnent au traducteur le plus de mal. Il
lui faut souvent pallier les défauts de logique, si fréquents aux
esprits anglais. Rien ne choque un esprit français comme les
métaphores qui ne se suivent pas, dont s'indignait tant Flaubert ;
rien ne choque moins un esprit anglais. Je sais telle phrase de
Shakespeare où un homme aux abois est comparé à la fois à un
gibier traqué, et à un arbre qu'on abat... Il est toujours facile
d'ameuter le public contre des erreurs très apparentes, qui ne sont
souvent que des vétilles. Les qualités les plus profondes sont les
plus difficiles à apprécier et à faire valoir. Le souci de
littéralité, excellent en soi, qui, de nos jours, tend à prendre
le pas sur le reste, devient parfois néfaste. Ayant eu beaucoup à
m'occuper, il y a quelques années, de la traduction des œuvres de
Conrad, j'eus affaire parfois à certaines traductions si
consciencieuses et si exactes, qu'elles étaient à récrire
complètement ; — en raison de cette littéralité même, le
français devenait incompréhensible, ou tout au moins perdait toutes
ses qualités propres. Je crois absurde de se cramponner au texte de
trop près ; je le répète, ce n'est pas seulement le sens qu'il
s'agit de rendre, il importe de ne pas traduire des mots, mais des
phrases, et d'exprimer, sans en rien perdre, pensée et émotion,
comme l'auteur les eût exprimées s'il eût écrit directement en
français, ce qui ne se peut que par une tricherie perpétuelle, par
d'incessants détours et souvent en s'éloignant beaucoup de la
simple littéralité. Chaque fois qu'il m'est arrivé de traduire,
j'ai eu pour règle de m'oublier complètement moi-même, et de
traduire l'auteur comme il pouvait souhaiter d'être traduit, ou
comme je pouvais souhaiter d'être traduit moi-même, c'est-à-dire
pas littéralement. Dans les premiers temps, je demandais que les
traductions de mes œuvres me fussent soumises, et celle-ci me
paraissait la meilleure qui suivait de plus près le texte français
; j'ai vite reconnu mon erreur, et, à présent, je recommande à mes
traducteurs de ne jamais se croire esclaves de mes mots, de ma
phrase, de ne pas rester trop penchés sur leur travail... Mais,
encore une fois, ce conseil n'est bon que si le traducteur connaît
admirablement les ressources de sa propre langue, et que s'il est
capable de pénétrer l'esprit et la sensibilité de l'auteur qu'il
entreprend de traduire, jusqu'à s'identifier à lui.
Les balourdises des
traductions sont parfois particulièrement amusantes ; mais elles ne
sont pas toujours le fait du traducteur. Un aimable correspondant,
apprenant que la N. R. F. avait l'intention de donner une nouvelle
édition de Typhon,
crut opportun de me signaler quelques erreurs, ce dont je lui sus le
plus grand gré ; mais certaines me remplirent de stupeur. Avais-je
vraiment pu écrire, et par quelle aberration : « Par moments le
menton de M. Rout (ce vieux loup de mer) tombait sur sa petite
poitrine », ainsi que l'on peut lire dans les dernières éditions.
Je recourus aux premières, celles dont le texte avait été revu par
moi ; le mot « petite » ne s'y trouvait pas ; à mon insu il avait
été rajouté par les protes au cours d'une réimpression. Hélas,
cette faute absurde n'était pas la seule, quantité d'autres
s'étaient glissées, qui n'étaient pas d'abord dans le livre, en
particulier celle-ci, d'autant plus perfide qu'elle présente un
autre sens, un sens ridiculement plausible : au plus fort de la
tempête, Rout, inquiet, à demi submergé par les trombes d'eau, se
penche vers Mac Wirr, le capitaine, pour lui demander s'il croit que
le navire peut tenir : « II peutI,
répond Mac Wirr très calme ». Or savez-vous ce qu'ils ont mis ? «
Il pleut
».
Excusez cette lettre trop
longue, mon cher Thérive, mais j'aurais encore tant à dire.
I. She
may, donne le texte anglais. Mon
aimable correspondant me fait remarquer fort judicieusement que les
mots « peut-être », que j'ai du reste adoptés, rendraient encore
mieux le texte anglais que : « Il peut », qui serait la traduction
plus exacte de She can.
Parfait exemple de tricherie fidèle.