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| Malraux et Martin du Gard à Pontigny |
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Début 1922, le premier volet d'un
article intitulé « Aspect d'André Gide »* valut à son
auteur, André Malraux, une lettre reconnaissante de Gide. Mais la
revue Action dans laquelle était parue cette étude en était
déjà à son douzième et dernier numéro. Leur rencontre se fait
cette même année. Malraux l'a souvent racontée : « Il [Gide]
tenait la sphère de la brioche dans sa bouche et il était surmonté
de la brioche entière... Pour me serrer la main, il a arraché la
brioche et m'a tendu la main. ». « Il restera toujours
une brioche entre eux, quelque chose d'opaque et d'incongru »,
commente Jean Lacouture dans sa biographie de Malraux.
En 1924 à Pontigny, Marcel Arland fait
signer le texte en soutien à Malraux, alors accusé de « bris
de monument » et de « détournement de fragment de
bas-reliefs » à Angkor, aux amis présents, dont Gide. Et
quatre ans plus tard, lors de la session qui avait pour thème
« Jeunesses d'après-guerre à cinquante ans de distance :
1878-1928 », Malraux marquait l'histoire des Décades par une
joute oratoire fameuse avec André Chamson, sous le regard déjà
admiratif de Gide. Ce que l'on connait moins, c'est l'étrange
prévenance de Paul Desjardins à l'égard de Clara Malraux : le
maître de Pontigny craignait que Gide n'enlevât Malraux !
« En 1928, je ne parvins à
Pontigny qu'aux prix de quelques efforts. Selon André ce lieu où
soufflait l'esprit devait être, tel le mont Athos, réservé à la
masculinité. L'invitation qui nous vint de participer à une décade
était-elle destinée à André seul ou nous visait-elle tous deux?
Je l'ignore. Toujours est-il qu'André l'interpréta comme le
concernant, lui****. Pour moi, je voulais qu'elle m'impliquât. « La
femme doit suivre son mari en tout lieu », tel était le prétexte
qui avait permis qu'on me libérât de l'hôpital-prison. Ce texte de
loi, pensais-je, ne devait pas seulement justifier ma présence dans
les tragédies mais aussi dans les comédies.
« Je suis le drapeau de Jeanne d'Arc,
déclarai-je, j'ai été à la peine, je serai à l'honneur. »
L'argument n'était pas en soi très convaincant, de plus il avait un
caractère récriminatif peu plaisant. Je ne m'aimais pas dans le
rôle de râleuse, mais je n'en pouvais plus d'être réduite à
incarner la femme au foyer, rôle dont je savais que je le jouais
plus mal qu'il n'est permis. Au demeurant peu d'effort aurait suffi à
nous apprendre qu'en ce lieu sur lequel régnait un sage, on
acceptait la présence des « compagnes ». Quant aux créatures
féminines à part entière, exception faite pour les jeunes
personnes qui à l'école de Sèvres jouissaient de l'enseignement de
M. Desjardins mais n'avaient pas pour autant le courage ou le droit
d'intervenir dans les discussions, sans doute n'en existait-il pas à
l'époque, aux yeux des pontignaciens du moins.
L'endroit alors s'atteignait par le
train. La gare se trouvant à quelques kilomètres de l'Abbaye où se
déroulaient les festivités de l'esprit, M. Desjardins venait à
pied au-devant de ses hôtes. Des groupes se formaient durant le
chemin, plus ou moins provisoires. Le moment vint où M. Desjardins
s'approcha de moi. Visage de saint un peu démoniaque, allongé par
une barbichette grise, légèrement démodée. « Chère petite
madame », me dit-il, avec une élégante douceur, « chère madame
vous êtes très jeune et je comprends toutes les susceptibilités
(moi, je ne comprenais pas à quoi il voulait en venir), vous êtes
très jeune et votre mari est très jeune (oui, il est même plus
jeune que moi). Il a beaucoup de charme. Une fois encore, je
comprends toutes les susceptibilités, toutes les inquiétudes même.
» A l'écart de nous marchait une bonne partie de l'intelligentsia
française, pourvue de cols hauts, de cravates, de bottines. Dans les
paroles dont j'étais la modeste cible, il y eut un temps d'arrêt
destiné sans doute à me permettre de m'exprimer. Je ne le fis pas.
« André Gide doit venir passer quelques jours parmi nous, dans
notre humble demeure. Si cela peut vous déplaire ou vous inquiéter,
dites-le moi. »
Soixante ans de respectabilité me
surmontant, je n'ai su que marmonner : « Je serai heureuse qu'il
vienne » tandis qu'en moi se bousculait un petit discours enragé où
il était question « que j e m'en fous qu'André lui plaise ou qu'il
plaise à André — d'autant plus que j'ai tout lieu de croire que
mon époux a le goût des femmes et en ce moment très précisément
de moi —, que leurs rapports à Gide et André les regardent, que
nous avons lui et moi donné la preuve que nous voulons être libres,
que nous avons payé pour cela, que nous avons volé des statues, que
j'ai eu un amant, que j'en ai même eu deux, que nous continuerons à
faire des choses interdites, que pour le moment, nous nous contentons
de participer à la publication d'œuvres érotiques, de goûter aux
joies paisibles de l'opium, d'aider de jeunes personnes à se faire
avorter, de signer des traites en ignorant comment nous les paierons,
que nous avons le goût de la transgression, voilà». De rage, je
bégayais dans mes pensées : « Comprenez que si en ce moment nous
jouons à votre jeu, ce n'est qu'un faux-semblant qui durera autant
qu'il nous conviendra», achevais-je en moi-même.
Là-dessus, je jetais un coup d'œil
sur ceux qui, disséminés devant et derrière moi, animaient ce
paysage bourguignon, plein d'une sagesse que nous ignorions. Aucun de
ces hommes n'avait jamais accompli un geste illégal. Leur vie
entière était une non-remise en question des règles transmises par
leurs prédécesseurs. Leurs débats avaient lieu avec de plus hautes
instances que celles que nous affrontions. Car enfin Pontigny était
né de l'Union pour la Vérité, l'Union pour la Vérité était née
de l'affaire Dreyfus. Depuis lors, ceux qui se réunissaient rue
Visconti ou dans l'Abbaye se posaient des problèmes éthiques sous
un angle chrétien, teinté parfois d'un discret socialisme
guesdiste, éclairé d'humanisme. La guerre, la révolution russe, le
colonialisme suscitaient peu d'angoisse en eux : pour la plupart la
cause des Alliés était d'une pureté virginale, le communisme
l'intrusion des barbares dans un monde ordonné, la présence des
Blancs en Asie et en Afrique, une nécessité de civilisation. A quel
moment s'aperçoit-on que la maison va s'effondrer? Les fissures se
montraient à peine. Les hommes de pensée, en France, savaient que
les civilisations sont mortelles, mais le même Valéry qui avait
constaté ce fait approuvait qu'on tirât sur les grévistes de
Fourmies.
Très peu de ceux qui en cette année
1928 résidèrent avec nous dans l'Abbaye avaient franchi le seuil de
l'Europe — en étaient-ils même? De ce qu'avait produit l'Asie,
seule la mystique les intéressait. Qu'ils en eussent conscience ou
non, leur vrai débat continuait d'être avec les spiritualités.
Desjardins aspirait à « rouler sous la Sainte Table » - - il y
roula au cours de la seconde guerre. Le prototype qu'il souhaitait
incarner était tout monastique, précisé peut-être par la
cathédrale qui, reliée à elle par ce qu'il restait du monastère,
surplombait la maison d'habitation, la grande salle romane,
réfectoire des moines où nous prenions les repas, à l'étage
supérieur la bibliothèque où l'on se recueillait parmi les livres.
« Un langage réservé me paraît
l'indice du vrai » et aussi « j'ai l'amour de l'ombre et de
l'anonymat » a écrit Desjardins. Curieusement sa nature s'opposait
à ses aspirations. Il n'y pouvait rien; quand, après qu'on l'en
avait suffisamment supplié, il acceptait d'intervenir dans les
débats, c'était avec un indiscutable brio. Quand on allait le
rejoindre dans un des coins de la charmille où il se dissimulait
modestement et ostensiblement, on s'étonnait de son acuité
intellectuelle, de la multiplicité de ses connaissances, on
s'étonnait aussi de la dure ironie cachée sous sa modestie. Surtout
lorsqu'on sortait d'une conversation avec Groeth qui seul était son
égal, son supérieur mme. Mais l'amour, l'amour intellectuel, il va
de soi, habitait Groethuysen. Un jour qu'un agréable jeune homme,
debout, dans le salon-forum de Pontigny, perdit contenance jusqu'à
s'arrêter au bout d'une demi-phrase, à l'étonnement de l'auditoire
qui attendait peu de lui mais néanmoins quelque chose, celui qui «
savait penser la pensée des autres » intervint avec douceur : «
Comme vient de nous le dire notre ami... » L'ami n'avait rien dit,
mais eût-il pu parler selon son désir, l'exposé eût été celui
que Groeth prononça si simplement qu'un instant nous crûmes qu'il
n'était que le porte-parole de celui qui n'avait pu s'exprimer.
Peut-être ce dernier le crut-il aussi.
A Pontigny, en somme, Dieu n'était pas
mort, le thomisme triomphait, allant même jusqu'à rejeter toute
autre forme de catholicisme, Marx n'était qu'à peine né, le
freudisme faisait sourire, Nietzsche gênait un peu. En cet été
1928, ceux qui se rassemblaient en ce lieu, reflet de l'Université
et d'une certaine littérature, ignoraient encore qu'ils étaient à
la veille d'abandonner nombre de leurs valeurs.
A notre départ, je pense que
Desjardins n'éprouvait plus de souci quant au trouble que pouvait
faire naître en nous la présence, de courte durée d'ailleurs,
d'André Gide. Mais mon époux lui causa d'autres tourments. «
Malraux, écrivit-il, avec ses certitudes tranchantes me déconcerte
et je bafouille devant lui. » Un peu plus tard, Gide, à son tour,
constata qu'avec André comme avec Valéry, il se sentait bête.
Quant à nous, la rencontre avec les pontignaciens nous laissait un
peu éberlués. Dans le train du retour, André riait en pensant à
l'une de ses voisines qui lui avait confié qu'elle avait
l'intellection rapide : je l'avais, hélas, habitué à un autre
vocabulaire. Il attendait d'une femme qu'elle parlât de sa «
comprenette rapide ».
Clara Malraux, Le bruit de nos pas
IV. Voici que vient l'été
(Grasset, 1973,
Paris, pp. 72-77)
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* « Aspect d'André Gide »,
Action, Mars-Avril 1922, à lire dans les gidianArchives
** Malraux, une vie dans le siècle,
Jean Lacouture, Seuil, 1976 (dans la collection Points, édition mise
à jour fin 75 de l'édition originale, Seuil, 1973)
*** Le bruit de nos pas IV. Voici
que vient l'été, Clara Malraux, Grasset, 1973, Paris
**** Quelques pages plus tôt, Clara
Malraux expliquait déjà : « J'aurais voulu travailler; André
s'indignait : pourquoi avouer notre misère – qu'au demeurant tout
le monde connaissait. Ecrire ? André me le déconseillait. S'il ne
m'a dit que plus tard : « Mieux vaut être ma femme qu'un
écrivain de second ordre », déjà il me le laissait
entendre. » (Ibid. p.34)