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dimanche 27 avril 2014

L'esprit de Pontigny




Entre 1910 et 1939, chaque été, des écrivains, économistes, hommes politiques et philosophes se retrouvaient dans l'ancienne abbaye de Pontigny, petit village de l'Yonne, pour débattre du sentiment de justice, d'esthétique, du droit des peuples, de poésie, de relations internationales ou même de psychologie... Ils répondaient à l'invitation de Paul Desjardins qui avait fait de Pontigny un lieu pour l'esprit.

L'esprit de Pontigny, c'est le titre du nouveau livre que Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost publient aux éditions Orizons. Un très bel et volumineux ouvrage qui doit son épaisseur à la grande quantité de documents inédits réunis et commentés. Car cet esprit des lieux doit, semble-t-il, beaucoup à l'ambiance générale, sur laquelle les témoignages nous renseignent davantage que sur les échanges à proprement parler




Il en va de même pour les « centaines de photos prises par de nombreux participants, photographes occasionnels connue Roger Martin du Gard, systématiques comme Paule Crespin, qui devinrent ainsi la mémoire des décades », expliquent les auteurs. « Elles permettent non seulement de donner un visage à bon nombre d'intellectuels et d'artistes souvent bien oubliés aujourd'hui, mais de tenter de restituer le climat de ces rencontres et son évolution. »

« Ces photos, dont quelques-unes semblent spontanées et prises sur le vif, sont pour la plupart «mises en scène» par le photographe. Tantôt «photos de famille» à la manière des classes d'écoles ou des mariages d'autrefois, destinées à «prendre date», tantôt plus sophistiquées dans les cadrages et les situations, elles nous fournissent quantité d'informations sur les personnalités des uns et des autres, les attitudes devant l'objectif, le goût de se faire photographier ou pas, le talent du photographe. »



Jean-Pierre Prévost et Pierre Masson déroulent en parallèle la chronologie des débuts, l'interruption de la première guerre mondiale, la reprise en 1922, et à nouveau la route vers la guerre ponctuée d'interrogations et d'espoirs qui transparaissent dans les thèmes abordés. Les échanges de lettres pour préparer les entretiens, les invitations, les programmes annotés de la main de Desjardins ou les changements de dernière minute pour mieux coller à l'actualité donnent une meilleure idée de cette entreprise, qui se devait aussi d'être rentable.

La brochure rédigée dès la première année par Paul Desjardins, en manière de règlement intérieur, éclaire sur l'atmosphère qu'il souhaitait instaurer à Pontigny : « Les femmes sont invitées, à Pontigny, au même titre que les hommes. La vie familiale s'y peut continuer. », « A Pontigny on ne prétend pas à l'ascétisme.», « Toutefois, la vie à Pontigny n'est pas la « vie de château ». Il faut s'attacher à la juste mesure. Le luxe serait une faute. On est prié de n'apporter rien qui marque l'inégalité des fortunes. »

Une journée type à Pontigny réserve ainsi beaucoup de temps libre, pour poursuivre le travail, musarder dans le parc ou prendre un bain dans le Serein. Le tout au rythme des coups de cloche :
« De huit heures à neuf heures. (Un coup de cloche), le thé, le chocolat, le café au lait, etc. sont servis au Réfectoire. La correspondance est distribuée. .
Avant midi: la matinée est indépendante; chacun en sa chacunière. La bibliothèque est ouverte.
Midi (deux coups de cloche). Le repas au milieu du jour réunit tous les hôtes de l'Abbaye. Deuxième distribution de la correspondance.
Une heure. Le café et le thé sont servis sous la charmille. Conversation, tour de jardin.
Deux heures à trois heures et demie. Entretien, dans Salon des entretiens. Rien d'oratoire. Chacun,à son tour, communiquant son expérience et posant des questions. Le sujet aura été proposé la veille, de manière qu'on y ait pu réfléchir.
Trois heures et demie à quatre heures et demie (un coup de cloche). Le goûter est servi au jardin.
Troisième distribution de la correspondance. La levée de la correspondance est faite à six heures. Cinq heures à sept heures. Promenade, par groupe, dans les environs, ou, si le temps est contraire, dans la grande halle.
Sept heures et demie (deux coups de cloche). Le repas du soir réunit tous les hôtes de l'Abbaye.
Huit heures et demie à dix heures. Soirée dans les jardins ou dans le Salon des entretiens. Lecture. Musique. Causerie.
Dix heures. Le thé et les boissons fraîches sont servis. On se retire.»

Ce bel album se referme sur les lettres reçues à la mort de Paul Desjardins par sa femme. « Je sens des choses bien contradictoires », lui écrit la Petite Dame, l'un des piliers discrets de Pontigny, « Serait-il possible que cette lumière dont brille le seul nom de Pontigny rentre dans l'ombre ? Que tant de forces, groupées là, ne puissent en assurer la continuité ? D'autre part qui est de taille à assurer la succession de votre mari ? » Comme souvent, elle avait vu juste : l'esprit de Pontigny ne survivra pas à la mort de Desjardins, à la guerre, à la transplantation à Royaumont et encore moins à Cerisy.



























Pour aller plus loin :

Liste des décades de Pontigny
Pontigny aujourd'hui
Visite gidienne à Pontigny

vendredi 30 mars 2012

Cinq rendez-vous en avril


Jeudi 5 avril de 18h à 20h, l'Université de Caen propose une présentation-débat à partir de l’ouvrage : De Pontigny à Cerisy (1910-2010) : des lieux pour « penser avec ensemble » (éditions Hermann), Actes du colloque, organisé à Cerisy en 2010, à l’occasion du centenaire de l’aventure culturelle initiée en 1910 par Paul Desjardins à Pontigny et poursuivie, à partir de 1952, par Anne Heurgon-Desjardins à Cerisy.  Programme :

Accueil et ouverture : Pascale Cauchy (vice-présidente de la Région de Basse-Normandie, chargée de la culture), Pascal Buléon
De Pontigny à Cerisy, une aventure culturelle séculaire : présentation de l’ouvrage par Claire Paulhan (éditrice, chargée de mission à l’IMEC), Édith Heurgon
Cerisy, en Normandie et dans le Grand Ouest : Comment fédérer davantage les acteurs culturels et scientifiques ? Comment Cerisy peut y contribuer ? Comment favoriser la venue à Cerisy d’étudiants et jeunes chercheurs ?
Débat avec Pierre Bouet (ancien directeur de l’OUEN, animateur du cycle sur la Normandie médiévale, à Cerisy), Pascal Buléon, Armand Frémont (géographe, normand, ancien recteur), échanges avec la salle.
Plus d'informations sur le site de l'Université de Caen.


Du 7 au 9 avril, Montolieu, village du livre, tient son 19e salon du livre et accueille une exposition sur les Editions Gallimard (Musée des arts et métiers du livre, vernissage samedi 7 avril, 19h, entrée libre) et une rencontre avec Roger Grenier, Marie Didier et Jean-Marie Laclavetine (salle Jean Guéhenno, dimanche 8 avril, 15h-18 h, entrée libre).
Plus d'informations sur le site de Montolieu.


Jeudi 19 avril à 16h, projection des films « André Gide, Un petit air de famille » et « Gide chez Mauriac » à la médiathèque Emile Zola de Montpellier, suivie à 18h30 d'une rencontre avec leur réalisateur, Jean-Pierre Prévost. Présentation :

Après une licence et un doctorat de mathématiques à l’Université de Caen, et un doctorat d’esthétique à l’Université de Nanterre, Jean-Pierre Prévost a écrit et réalisé deux long-métrages pour le cinéma et de très nombreuses fictions, séries et documentaires pour les TV françaises, canadiennes, américaines.
Passionné par l'œuvre et la vie d’André Gide, il a réalisé quatre films : « Portrait d’André Gide » avec Jean-Denis Bredin de l’Académie française pour la série « Un siècle d’écrivains » diffusé sur France 3, « André Gide, Un petit air de famille » sélectionné au Festival de Biarritz 2009, « Gide chez Mauriac » produit par la Fondation Catherine Gide et le Centre François Mauriac de Malagar, « Voyage au Congo » version sonore du film de Marc Allégret, musique de Pierre Thilloy.
Il a également dirigé la rédaction du livre « André Gide, Un album de famille » (Editions Gallimard/Fondation Catherine Gide 2010) et collaboré aux « Entretiens » de Catherine Gide (Editions Gallimard 2009)
Jean-Pierre Prévost prépare actuellement l’adaptation pour le théâtre des « Nourritures terrestres » et la rédaction du livret des « Faux-Monnayeurs » pour un opéra de Pierre Thilloy (création prévue courant 2012).
Plus d'informations sur le site de Montpellier Agglomération.



Vendredi 20 avril de 14h à 15h30 dans le cadre de son cycle de conférences, l'Institut Universitaire Tous Ages de Beauvais (IUTAB) propose une intervention de Fabienne Sebert, enseignante et chercheur, sur le thème « Gide à la recherche du roman au début du vingtième siècle ». Rendez-vous à l'Université de Picardie Jules Verne, Antenne Universitaire, Amphi Bunuel, 1er étage. 
Plus d’informations sur le site de l'IUTAB.



Samedi 28 avril (horaire à définir), Gide sera à l'honneur avec une présentation du Journal par Eric Marty et une lecture. Pour sa sixième édition, le festival littéraire « Une Saison de Nobel » sera hors ses murs de l'Hôtel Massa pour plusieurs lectures dans le cadre du Salon International du Livre Ancien, de l'Estampe et du Dessin les 27, 28 et 29 avril au Grand Palais, à Paris. 
Plus d'information et calendrier de toutes les lectures sur le site d'Une saison de Nobel.


lundi 17 octobre 2011

Visite à Pontigny (2/2)


(Pour la première partie de la visite : suivez le guide...)


 Chambre "dite d'André Gide"                                                                  ...et vue depuis sa fenêtre


Marie-Odile Bougaud et Claire Paulhan nous accueillent dans l'ancien dortoir des frères convers, à l'étage où Paul Desjardins avait installé la bibliothèque. Tout au fond dans l'angle, une pièce a été aménagée : c'est la chambre « dite d'André Gide ». Avec sa cheminée aux carreaux inspirés de motifs médiévaux et son lit à baldaquin (aujourd'hui installé à Cerisy), elle est la « pièce d'apparat » qu'il regagne à pas de loup dans la description baroque d'Albert-Marie Schmidt*. Mais sans doute lui préférait-il des chambres d'où l'on pouvait aller et venir avec plus de discrétion...

  

Porte du réfectoire, porte du salon et porte du grand hall



Tout au bout de cette même partie du bâtiment mais au rez-de-chaussée s'ouvre le salon qui était réservé aux débats des décades. « Vous allez être déçus », préviennent nos guides. L'espace d'origine a en effet été découpé par une cloison. Difficile de se représenter comment les lieux pouvaient être installés, où les banquettes étaient posées, où le miroir à trois faces était accroché, où le piano... De là, par le petit pont qui enjambe le bief et près duquel Gide posa si souvent, nous gagnons, tout au fond du domaine, la maison de Paul Desjardins.



 Pavillon de l'encyclopédie, la maison de Desjardins




« Pavillon de l'encyclopédie », et foyer où l'on voyait Alexis Curvers et Jeanne Jacob prendre leur petit déjeuner, cette maison à l'écart que Paul Desjardins avait choisie pour y habiter est la seule qui donne sur le village. La fenêtre d'une chambre s'ouvre sur le pont sur le Serein : c'est la vue depuis la chambre de Gide que Robert Levesque décrit dans son Journal [1]. Très probablement la chambre de Paul Desjardins, dont il avait abandonné le confort à Gide.

 

 Le pont sur Serein, vu depuis la chambre que Desjardins prêtait à Gide

 

Au retour, détour par ce qui reste de la charmille et considérations minérales sur les lavabos bourguignons. « … on savourait sous les charmilles le doux mal d'être deux ; on dansait, vers minuit, à la lueur d'un fanal, dans les vasques de pierre qui, comme des compotiers géants, se dressaient aux carrefours du parc... »** Témoins muets de ces soirées pontignaciennes : un hêtre plus que suprême et un if vénérable, offerts par Loup Mayrisch...


L'hêtre pourpre offert par Aline Mayrisch veille encore sur l'abbaye



Sur des marches semblables à celles où Gide et Copeau, raquettes à la main, posaient aux côtés de Sclumberger et Gosse, nos hôtes et amis acceptent de poser pour la postérité de l'internet. Le soir enfin, Pierre Masson évoquait dans le réfectoire les liens entre Paul Desjardins et André Gide, et comment, dans le plus gidien des lieux non-gidiens, il installait sa famille d'élection... Merci encore à Marie-Odile de nous avoir ouvert toutes les portes de l'abbaye et bravo aux Amis de Pontigny de continuer à l'habiter – en attendant que la région, désormais propriétaire, lui donne, on l'espère, un nouveau souffle...



Des marches propices aux photos-souvenirs

_______________________________
 
* Albert-Marie Schmidt, A Pontigny, in Hommage à André Gide, NRF, Gallimard, 1951
** Ibid.
[1] (ajout du 17 mars 2012) : Les Conversations avec André Gide, de Claude Mauriac confirment que Gide, au moins en 1939, occupait la chambre de Desjardins dans le pavillon, avec son balcon donnant sur le pont du village : "Jean Davray est au car de midi. Avec quelle joie je l'accueille et l'initie à Pontigny. Gide, de son balcon, jeune si extraordinairement, nous salue. Trente-cinq ans, dit Jean. Il exagère à peine." (p. 218, éditions revue et augmentée, Albin Michel, 1990)

lundi 26 septembre 2011

Visite à Pontigny (1/2)


Tout cet été, les Amis de Pontigny faisaient revivre l'esprit des Décades au travers d'une exposition consacrée à Paul Desjardins et de nombreuses conférences et présentations. Le 27 août dernier, Pierre Masson, président des Amis d'André Gide, éditeur des œuvres dans la Pléiade et de nombre de ses correspondances dont celle avec Paul Desjardins, évoquait justement les liens entre les deux hommes.

L'occasion pour moi d'une visite à l'abbaye avec pour guides Marie-Odile Bougaud, des Amis de Pontigny, et Claire Paulhan, qui prépare notamment l'édition des agendas de Paul Desjardins. Encore merci à elles pour leur accueil chaleureux et sur lequel je reviendrai dans une seconde partie de ce petit compte-rendu de la visite. Mais avant d'en venir aux Décades et à Gide, plantons le décor...




Pont-au-nid... Pontigny


Le blason de Pontigny repose sur un à-peu-près. On y voit une poule en train de couver au sommet d'un arbre, le tout au milieu d'un pont : pont-au-nid... Pontigny... C'est non seulement prendre des libertés avec la toponymie mais surtout se placer sous de bien curieux auspices. La vénérable abbaye fondée en 1114 par Hugues de Mâcon, compagnon de saint Bernard, semble avoir toujours quelque surprise à révéler sous sa gravité cistercienne.

Hugues devient évêque d'Auxerre. L'abbaye donne aussi un archevêque de Bourges qui est canonisé : saint Guillaume. A ce rayonnement spirituel s'ajoute la puissance économique. Sur les bords du Serein, les frères convers s'activent. Voilà qui explique les 120 mètres de longueur de l'église bâtie entre le milieu et la fin du XIIe siècle et capable d'accueillir plusieurs centaines de moines.


L'église vue depuis l'emplacement du cloître


En 1206, Alix de Champagne, reine de France, épouse de Louis VII et mère de Philippe Auguste, est inhumée dans le chœur de l'abbatiale. Un retour puisque l'abbé de Pontigny, enfreignant la Règle qui interdisait l'entrée d'une femme à l'intérieur d'un monastère cistercien, avait autrefois accueilli Alix lors d'un séjour de deux jours dans la clôture. Accueillante Pontigny qui va abriter aussi trois archevêques de Cantorbéry en exil : Thomas Becket (saint Thomas de Cantorbéry), Thomas Langton et Edmond d'Abingdon (saint Edme) dont le corps repose toujours dans une châsse du chœur de l'église.
Comme la plupart des abbayes françaises au XVIe siècle, l'abbaye est mise en commende : les abbés partent dans les villes pour une vie plus prospère et souvent dissolue, et des seigneurs lointains en deviennent les « abbés commendataires », sorte de pdg avant l'heure qui touchent les bénéfices mais n'investissent plus dans l'entretien des bâtiments (nombre d'abbayes vont disparaître à cette époque). Jean du Bellay sera l'un d'eux. Puis les guerres de religion vont accentuer les dégâts. Pontigny est saccagée, les tombeaux profanés, mais le corps de saint Edme est mis en lieu sûr par les moines. 


 Châsse où repose le corps de saint Edme


Au siècle suivant, les abbés sont de nouveau choisis parmi les moines. Ils remettent en état et « embellissent » au goût du jour. La musique fait son entrée dans l'église avec un orgue de facture allemande acheté d'occasion. Une clôture du chœur et des grilles en fer forgé sont aussi installées. Puis la Révolution chasse les moines. Le palais abbatial est mis à terre, comme de nombreux bâtiments qui servent de « carrière » pour les maisons du village. Mais encore une fois, saint Edme est protégé et son culte très populaire sauve même l'église qui devient paroissiale avec le Concordat de 1801.

Il faut dire que saint Edme a la réputation de ressusciter les enfants morts-nés. Dans la région, le prénom Edme ou Edmond fait florès et l'on créé même le féminin Edmée pour placer aussi les fillettes sous la protection du bon saint anglais. En 1873, le pèlerinage à saint Edme accueillait dix milles personnes à Pontigny. Sa dépouille miraculeusement conservée devrait faire l'objet d'études approfondies, mais on attend encore les subventions pour financer la dépose de la châsse précieuse et le convoi en ambulance du saint préposé au limbus puerorum jusqu'à l'hôpital de Lille habilité à l'étudier.


Bâtiment des frères convers et façade de l'église


Deux curés de Pontigny allaient encore marquer l'histoire religieuse du lieu : l'abbé Muard, qui fondera justement en 1852 la communauté des Pères de Saint Edme, et l'abbé Tauleigne, curé de Pontigny de 1903 jusqu'à sa mort en 1926. Bricoleur et inventeur de génie, on doit à Tauleigne l'invention ou le perfectionnement de nombreux appareils d'optique, d'acoustique, de télégraphie sans fil et surtout de radiographie. Mais en mettant au point son « stéréomètre », radiographie stéréoscopique qui révolutionna la chirurgie, il s'exposa aux rayons X et en mourut.

En 1906, Paul Desjardins achète donc les bâtiments de l'abbaye, for l'église, et de 1910 à 1939 s'y tiendront les entretiens ou décades de Pontigny. En 1947, les Pères de Saint Edme reviennent à Pontigny pour y créer un collège franco-américain jusqu'en 1954. Puis le pape Pie XII donne le territoire paroissial de Pontigny à la Mission de France. En 1968 les bâtiments sont achetés par un centre de formation professionnelle pour handicapés. Dès 1985 l'association des Amis de Pontigny est créée et en 2003 la région Bourgogne rachète enfin le domaine. 


Vivier des moines et mur de la clôture 




(Pour continuer la visite : suivez le guide !)

mercredi 21 septembre 2011

Gide, star de la rentrée littéraire



Frédéric Beigbeder aime Paludes. La chose est entendue, depuis le temps qu'il la répète : dans Dernier inventaire avant liquidation (Grasset, 2001), ou plus récemment dans L'Express dans cet article qui fait aujourd'hui figure de prélude à son dernier essai, Premier bilan après l'Apocalypse (Grasset, 2011). Dans un classement à rebours des cent livres qu'il préfère, il faut donc attendre les dernières pages pour trouver Gide qui se classe troisième, derrière Bret Easton Ellis et Paul Nizon. Un moderne populaire, un moderne underground et un classique qui tient un peu des deux. Un vrai choix de publicitaire, à cent lieues des commentaires sur Premier bilan après l'Apocalypse qui y voient un classement non consensuel... Mais enfin, si cela fait lire Gide, et surtout Paludes, qui s'en plaindra ? (A part Philippe Sollers...)





Curieusement, on retrouve encore Gide dans l'autre « livre dont on parle » de la rentrée littéraire : Du temps qu'on existait, de Marien Defalvard (Grasset). Déjà cet été, sur la plage, les magazines lubrifiaient les esprits pour préparer l'introduction de ce roman dans les meilleures ventes de la rentrée : « Un génie de 19 ans pour la rentrée ? » s'interrogeait le Nouvel'Obs en juillet. Précocité et mystère autour de la photo du candidat idéal pour émission littéraire. Même Le Monde des livres ne sait trop qu'en penser : « Marien Defalvard fait un premier roman saturé de références (à Gide, Nerval, Lampedusa, Proust, Péguy...) mais incroyablement singulier, aux trouvailles stylistiques éclatantes, même si elles frisent parfois la cuistrerie irritante. » C'est dire.





Parmi les documents retrouvés en Russie et rendus en septembre dernier aux services historiques du ministère de la défense français, des lettres échangées entre Léon Blum et André Gide ont permis d'enrichir la Correspondance entre les deux amis. En novembre dernier lors de l'assemblée générale de l'Association des Amis d'André Gide, Pierre Lachasse donnait quelques extraits de ces nouvelles lettres. La nouvelle édition de André Gide & Léon Blum. Correspondance (1890-1950) qui paraît aux P.U.L. s'enrichit donc d'une trentaine de lettres de plus que l'édition présentée en 2008.





Le texte de Lacan intitulé Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir est paru en 1958 comme une critique des livres de Delay et de Schlumberger, avant d'être versé dans les Ecrits de Jacques Lacan. Un texte difficile reconnaît - et me rassure - Philippe Hellebois dans Lacan lecteur de Gide, livre qui vient de paraître aux éditions Michèle dans la collection Je est un autre, avec une préface de Jacques-Alain Miller. Signalons aussi cet article de Philippe Hellebois sur le même sujet et le texte de Lacan disponible sur le site de l'Ecole Lacanienne.





Nombreux sont les écrivains à avoir séjourné à Neuchâtel et dans sa région. Philippe Terrier, directeur de l'Institut de langue et civilisation françaises de l'Université de Neuchâtel en recense 84 dans Le Pays de Neuchâtel vu par les écrivains de l'extérieur, du milieu du XIXème à l'aube du XXIème siècle aux éditions Gilles Attinger : Andersen, Apollinaire, Amiel, Dürrenmatt, Gautier, Gracq, Haldas, Hesse, Ramuz, Rilke, Dard et bien sûr Gide figurent parmi ces visiteurs célèbres qui ont donné leur vision du Pays de Neuchâtel au travers d'une œuvre de fiction (roman, poésie, théâtre), d'un essai, d'une lettre ou d'un journal intime.


L'éditeur Hermann a entrepris de publier de nouveau sous le titre Cerisy Archives tous les colloques de Cerisy qui ont marqué l’histoire de la pensée. Il ouvre cette nouvelle collection par les actes du colloque qui s'est tenu en août 2010 au Centre Culturel International de Cerisy-La-Salle, réunis sous le titre De Pontigny à Cerisy : des lieux pour penser ensemble. 1990-201. Pierre Masson y évoque notamment l'amitié entre Gide et Desjardins au travers de leur correspondance.



Un mot des livres en préparation chez Gallimard : Gaston Gallimard - André Gide, Correspondance (1906-1951) dans la collection blanche est annoncé pour le mois d'octobre [sortie repoussée, voir les commentaires] , tout comme la correspondance Gallimard-Paulhan.Et dans la collection L'Imaginaire sortira également en octobre une nouvelle édition de La ligne de force de Pierre Herbart. Un extrait du Bulletin Gallimard n°489 consacré à la rentrée littéraire :

 
Il faut enfin signaler volume de la Pléiade consacré aux Liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2011, Paris 1040 p.) dans une nouvelle édition établie par Catriona Seth avec un lourd dossier sur la réception de l'œuvre. Presque cent ans avant Beigbeder, Gide devait choisir ses dix romans préférés. Il n'en trouva que neuf, dont un qu'il disait d'ailleurs n'avoir pas lu, mais plaça le roman de Laclos à la deuxième place, derrière La Chartreuse de Parme, comme le rappelle Catriona Seth.

jeudi 15 septembre 2011

Rendez-vous en septembre


 "André Gide, le voyageur", une visite guidée au musée d'Uzès


En accord avec le thème du voyage des 28èmes Journées Européennes du Patrimoine qui se déroulent samedi 17 et dimanche 18 septembre 2011 partout en France, le musée d'Uzès propose deux visites guidées et thématiques, dont une sur « André Gide, le voyageur ». A travers le fonds Gide du musée (portraits, objets personnels...) et l'exposition de photographies « André Gide un album de famille » qui s'y tient jusqu'au 25 septembre, la conservatrice Brigitte Chimier vous guidera en Italie, au Maghreb, au Congo ou en URSS sur les pas de cet écrivain toujours en mouvement.

« André Gide, le voyageur », samedi 17 et dimanche 18 septembre, à 17h. Visite et entrée du musée gratuites. Plus d'informations sur le blog du musée.


"Mais qui est Pierre Lesdain ?", une exposition à la bibliothèque de Dainville.


Cap au nord à présent où, toujours à l'occasion des journées du patrimoine, la bibliothèque municipale de Dainville inaugure le 17 septembre 2011 une exposition intitulée « Mais qui est donc Pierre Lesdain ? » La réponse au travers de la présentation de nombreuses lettres d’écrivains célèbres, des tableaux et des livres dédicacés à ce dainvillois d’adoption (1968-1970), de son vrai nom Georges Lambilliote, né en 1897 en Belgique et décédé à Dainville en 1970.

En 1947, Pierre Lesdain est sollicité par son frère Maurice Lambilliote, qui avec d’autres journalistes fonde à Bruxelles le journal « Volonté ».Il lui demande d’assurer « la Chronique des livres ».Comme tout ce qu’il entreprend, il va s’acquitter de cette chronique avec une rigueur et une compétence remarquables, mettant à profit sa vaste culture. Cette rubrique sera à l’origine d’une volumineuse correspondance avec des écrivains de renom tant français qu’étrangers : André Gide, Marcel Jouhandeau, Elsa Triolet, Malaparte… et Henry Miller, avec qui Pierre Lesdain tissa tout particulièrement des liens d’amitiés.

Exposition visible le samedi 17 septembre de 14h à 17h30, le dimanche 18 septembre de 14h à 17h et aux heures d’ouverture de la bibliothèque jusqu'au 10 octobre.



Gisèle Freund et André Spire, deux conférences à Pontigny


Après la commémoration en 2010 du centenaire de la première Décade de Pontigny, les Amis de Pontigny ont proposé cet été une série de conférences et présentations - illustrées par des photos d'époque et ponctuées de lectures - afin de faire partager un peu de l'esprit qui a soufflé sur les Entretiens d'été, organisés par Paul Desjardins et sa femme de 1910 à 1939, dans les bâtiments de l'ancienne abbaye cistercienne. Le 24 septembre aura lieu la dernière présentation consacrée a Gisèle Freund et André Spire.

Présentation par Claire Paulhan, éditrice, qui prépare la publication des « Agendas » de Paul Desjardins.

« Gisèle Freund: une photographe à Pontigny », par Lorraine Audric.
Jeune étudiante en sociologie et militante engagée, Gisèle Freund est contrainte de fuir l'Allemagne nazie en 1933. Paris devient alors sa terre d'exil, puis son pays d'adoption. Elle trouvera refuge à Pontigny à plusieurs reprises entre 1934 et 1939 où, grâce à son Leica, elle capturera l'atmosphère des Décades tout en faisant le portrait de leurs participants.
Une très belle exposition virtuelle des photographies de Gisèle Freund est à voir sur ce site, en prélude à l'exposition se tiendra à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent du 13 octobre au 29 janvier.


« André Spire et Paul Desjardins »
André Spire (1868-1966) s'engagea dans les combats du tournant du siècle – organisations philanthropiques et universités populaires - et dans les débuts du sionisme politique. Poète très tôt engagé dans une expression poétique novatrice (vers libre et rythme), il participa à la décade de Pontigny intitulée : « Du rythme, comme principe de délectation et d'expression dans la technique des divers arts et comme donnée naturelle » en août 1930. Il y rencontra Gaston Bachelard et Martin Buber. Les archives d'André Spire permettront de tenter de reconstituer son séjour.

Samedi 24 septembre de 16h à 19h30, Abbaye de Pontigny. Entrée : 5€



Les premières Journées Paul Valéry, un évènement à Sète.


Le musée Paul Valéry à Sète met à l'honneur le poète, écrivain et artiste en organisant la première édition des Journées Paul Valéry, placée sous le Haut Patronage de l’Académie française, autour du thème « Regards internationaux sur l'œuvre de Paul Valéry » du vendredi 23 septembre au dimanche 25 septembre 2011. Durant ces journées, poètes, spécialistes internationaux du poète, philosophes, musiciens, etc. donneront lectures et conférences qui mettront en évidence l'immense notoriété de Paul Valéry dans le monde.

Le musée profite de ces journées pour inaugurer la salle Paul Valéry, entièrement réaménagée pour proposer une présentation plus riche de la collection. La collection, qui rassemble au total près de 300 documents et œuvres du poète, réunit des manuscrits originaux, dont le premier manuscrit du Cimetière marin, 41 lettres autographes – de 1940 à 1944, pour celles qui sont datées –, des peintures, 80 dessins, pastels et aquarelles, et également des sculptures de Valéry, proposant ainsi un éclairage nouveau de la personnalité du poète et écrivain, souvent perçu comme un intellectuel et académicien austère et isolé.

Journées Paul Valéry, du 23 au 25 septembre au Musée Paul Valéry de Sète. Colloque, lectures, concerts, rencontres et expositions.



mardi 16 août 2011

Gide et Malraux à Pontigny

Malraux et Martin du Gard à Pontigny 
Début 1922, le premier volet d'un article intitulé « Aspect d'André Gide »* valut à son auteur, André Malraux, une lettre reconnaissante de Gide. Mais la revue Action dans laquelle était parue cette étude en était déjà à son douzième et dernier numéro. Leur rencontre se fait cette même année. Malraux l'a souvent racontée : « Il [Gide] tenait la sphère de la brioche dans sa bouche et il était surmonté de la brioche entière... Pour me serrer la main, il a arraché la brioche et m'a tendu la main. ». « Il restera toujours une brioche entre eux, quelque chose d'opaque et d'incongru », commente Jean Lacouture dans sa biographie de Malraux.

En 1924 à Pontigny, Marcel Arland fait signer le texte en soutien à Malraux, alors accusé de « bris de monument » et de « détournement de fragment de bas-reliefs » à Angkor, aux amis présents, dont Gide. Et quatre ans plus tard, lors de la session qui avait pour thème « Jeunesses d'après-guerre à cinquante ans de distance : 1878-1928 », Malraux marquait l'histoire des Décades par une joute oratoire fameuse avec André Chamson, sous le regard déjà admiratif de Gide. Ce que l'on connait moins, c'est l'étrange prévenance de Paul Desjardins à l'égard de Clara Malraux : le maître de Pontigny craignait que Gide n'enlevât Malraux !

Dans le tome IV de ses souvenirs***, Clara Malraux se souvient de l'approche de Paul Desjardins sur le chemin entre la gare et l'abbaye. Et je ne résiste pas au plaisir de prolonger un peu la citation pour entrapercevoir le visage de Groethuysen et goûter à l'air pontignacien. D'ailleurs ne manquez pas samedi 27 août prochain la soirée littéraire de Pontigny avec Pierre Masson, président de l'Association des Amis d'André Gide,qui fera revivre ces décades où l'on voyait un « Gide en famille ». 


« En 1928, je ne parvins à Pontigny qu'aux prix de quelques efforts. Selon André ce lieu où soufflait l'esprit devait être, tel le mont Athos, réservé à la masculinité. L'invitation qui nous vint de participer à une décade était-elle destinée à André seul ou nous visait-elle tous deux? Je l'ignore. Toujours est-il qu'André l'interpréta comme le concernant, lui****. Pour moi, je voulais qu'elle m'impliquât. « La femme doit suivre son mari en tout lieu », tel était le prétexte qui avait permis qu'on me libérât de l'hôpital-prison. Ce texte de loi, pensais-je, ne devait pas seulement justifier ma présence dans les tragédies mais aussi dans les comédies.
« Je suis le drapeau de Jeanne d'Arc, déclarai-je, j'ai été à la peine, je serai à l'honneur. » L'argument n'était pas en soi très convaincant, de plus il avait un caractère récriminatif peu plaisant. Je ne m'aimais pas dans le rôle de râleuse, mais je n'en pouvais plus d'être réduite à incarner la femme au foyer, rôle dont je savais que je le jouais plus mal qu'il n'est permis. Au demeurant peu d'effort aurait suffi à nous apprendre qu'en ce lieu sur lequel régnait un sage, on acceptait la présence des « compagnes ». Quant aux créatures féminines à part entière, exception faite pour les jeunes personnes qui à l'école de Sèvres jouissaient de l'enseignement de M. Desjardins mais n'avaient pas pour autant le courage ou le droit d'intervenir dans les discussions, sans doute n'en existait-il pas à l'époque, aux yeux des pontignaciens du moins.
L'endroit alors s'atteignait par le train. La gare se trouvant à quelques kilomètres de l'Abbaye où se déroulaient les festivités de l'esprit, M. Desjardins venait à pied au-devant de ses hôtes. Des groupes se formaient durant le chemin, plus ou moins provisoires. Le moment vint où M. Desjardins s'approcha de moi. Visage de saint un peu démoniaque, allongé par une barbichette grise, légèrement démodée. « Chère petite madame », me dit-il, avec une élégante douceur, « chère madame vous êtes très jeune et je comprends toutes les susceptibilités (moi, je ne comprenais pas à quoi il voulait en venir), vous êtes très jeune et votre mari est très jeune (oui, il est même plus jeune que moi). Il a beaucoup de charme. Une fois encore, je comprends toutes les susceptibilités, toutes les inquiétudes même. » A l'écart de nous marchait une bonne partie de l'intelligentsia française, pourvue de cols hauts, de cravates, de bottines. Dans les paroles dont j'étais la modeste cible, il y eut un temps d'arrêt destiné sans doute à me permettre de m'exprimer. Je ne le fis pas. « André Gide doit venir passer quelques jours parmi nous, dans notre humble demeure. Si cela peut vous déplaire ou vous inquiéter, dites-le moi. »
Soixante ans de respectabilité me surmontant, je n'ai su que marmonner : « Je serai heureuse qu'il vienne » tandis qu'en moi se bousculait un petit discours enragé où il était question « que j e m'en fous qu'André lui plaise ou qu'il plaise à André — d'autant plus que j'ai tout lieu de croire que mon époux a le goût des femmes et en ce moment très précisément de moi —, que leurs rapports à Gide et André les regardent, que nous avons lui et moi donné la preuve que nous voulons être libres, que nous avons payé pour cela, que nous avons volé des statues, que j'ai eu un amant, que j'en ai même eu deux, que nous continuerons à faire des choses interdites, que pour le moment, nous nous contentons de participer à la publication d'œuvres érotiques, de goûter aux joies paisibles de l'opium, d'aider de jeunes personnes à se faire avorter, de signer des traites en ignorant comment nous les paierons, que nous avons le goût de la transgression, voilà». De rage, je bégayais dans mes pensées : « Comprenez que si en ce moment nous jouons à votre jeu, ce n'est qu'un faux-semblant qui durera autant qu'il nous conviendra», achevais-je en moi-même.
Là-dessus, je jetais un coup d'œil sur ceux qui, disséminés devant et derrière moi, animaient ce paysage bourguignon, plein d'une sagesse que nous ignorions. Aucun de ces hommes n'avait jamais accompli un geste illégal. Leur vie entière était une non-remise en question des règles transmises par leurs prédécesseurs. Leurs débats avaient lieu avec de plus hautes instances que celles que nous affrontions. Car enfin Pontigny était né de l'Union pour la Vérité, l'Union pour la Vérité était née de l'affaire Dreyfus. Depuis lors, ceux qui se réunissaient rue Visconti ou dans l'Abbaye se posaient des problèmes éthiques sous un angle chrétien, teinté parfois d'un discret socialisme guesdiste, éclairé d'humanisme. La guerre, la révolution russe, le colonialisme suscitaient peu d'angoisse en eux : pour la plupart la cause des Alliés était d'une pureté virginale, le communisme l'intrusion des barbares dans un monde ordonné, la présence des Blancs en Asie et en Afrique, une nécessité de civilisation. A quel moment s'aperçoit-on que la maison va s'effondrer? Les fissures se montraient à peine. Les hommes de pensée, en France, savaient que les civilisations sont mortelles, mais le même Valéry qui avait constaté ce fait approuvait qu'on tirât sur les grévistes de Fourmies.
Très peu de ceux qui en cette année 1928 résidèrent avec nous dans l'Abbaye avaient franchi le seuil de l'Europe — en étaient-ils même? De ce qu'avait produit l'Asie, seule la mystique les intéressait. Qu'ils en eussent conscience ou non, leur vrai débat continuait d'être avec les spiritualités. Desjardins aspirait à « rouler sous la Sainte Table » - - il y roula au cours de la seconde guerre. Le prototype qu'il souhaitait incarner était tout monastique, précisé peut-être par la cathédrale qui, reliée à elle par ce qu'il restait du monastère, surplombait la maison d'habitation, la grande salle romane, réfectoire des moines où nous prenions les repas, à l'étage supérieur la bibliothèque où l'on se recueillait parmi les livres.
« Un langage réservé me paraît l'indice du vrai » et aussi « j'ai l'amour de l'ombre et de l'anonymat » a écrit Desjardins. Curieusement sa nature s'opposait à ses aspirations. Il n'y pouvait rien; quand, après qu'on l'en avait suffisamment supplié, il acceptait d'intervenir dans les débats, c'était avec un indiscutable brio. Quand on allait le rejoindre dans un des coins de la charmille où il se dissimulait modestement et ostensiblement, on s'étonnait de son acuité intellectuelle, de la multiplicité de ses connaissances, on s'étonnait aussi de la dure ironie cachée sous sa modestie. Surtout lorsqu'on sortait d'une conversation avec Groeth qui seul était son égal, son supérieur mme. Mais l'amour, l'amour intellectuel, il va de soi, habitait Groethuysen. Un jour qu'un agréable jeune homme, debout, dans le salon-forum de Pontigny, perdit contenance jusqu'à s'arrêter au bout d'une demi-phrase, à l'étonnement de l'auditoire qui attendait peu de lui mais néanmoins quelque chose, celui qui « savait penser la pensée des autres » intervint avec douceur : « Comme vient de nous le dire notre ami... » L'ami n'avait rien dit, mais eût-il pu parler selon son désir, l'exposé eût été celui que Groeth prononça si simplement qu'un instant nous crûmes qu'il n'était que le porte-parole de celui qui n'avait pu s'exprimer. Peut-être ce dernier le crut-il aussi.
A Pontigny, en somme, Dieu n'était pas mort, le thomisme triomphait, allant même jusqu'à rejeter toute autre forme de catholicisme, Marx n'était qu'à peine né, le freudisme faisait sourire, Nietzsche gênait un peu. En cet été 1928, ceux qui se rassemblaient en ce lieu, reflet de l'Université et d'une certaine littérature, ignoraient encore qu'ils étaient à la veille d'abandonner nombre de leurs valeurs.
A notre départ, je pense que Desjardins n'éprouvait plus de souci quant au trouble que pouvait faire naître en nous la présence, de courte durée d'ailleurs, d'André Gide. Mais mon époux lui causa d'autres tourments. « Malraux, écrivit-il, avec ses certitudes tranchantes me déconcerte et je bafouille devant lui. » Un peu plus tard, Gide, à son tour, constata qu'avec André comme avec Valéry, il se sentait bête. Quant à nous, la rencontre avec les pontignaciens nous laissait un peu éberlués. Dans le train du retour, André riait en pensant à l'une de ses voisines qui lui avait confié qu'elle avait l'intellection rapide : je l'avais, hélas, habitué à un autre vocabulaire. Il attendait d'une femme qu'elle parlât de sa « comprenette rapide ».

Clara Malraux, Le bruit de nos pas IV. Voici que vient l'été
(Grasset, 1973, Paris, pp. 72-77)


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* « Aspect d'André Gide », Action, Mars-Avril 1922, à lire dans les gidianArchives
** Malraux, une vie dans le siècle, Jean Lacouture, Seuil, 1976 (dans la collection Points, édition mise à jour fin 75 de l'édition originale, Seuil, 1973)
*** Le bruit de nos pas IV. Voici que vient l'été, Clara Malraux, Grasset, 1973, Paris
**** Quelques pages plus tôt, Clara Malraux expliquait déjà : « J'aurais voulu travailler; André s'indignait : pourquoi avouer notre misère – qu'au demeurant tout le monde connaissait. Ecrire ? André me le déconseillait. S'il ne m'a dit que plus tard : « Mieux vaut être ma femme qu'un écrivain de second ordre », déjà il me le laissait entendre. » (Ibid. p.34)

jeudi 4 août 2011

L'esprit de Pontigny


Après la commémoration en 2010 du centenaire de la première « Décade de Pontigny », les Amis de Pontigny proposent une série de conférences et présentations – illustrées par des photos de Pontigny et ponctuées de lectures – afin de faire partager un peu de l'esprit qui a soufflé sur les Entretiens d'été, organisés par Paul Desjardins et sa femme de 1910 à 1939, dans les bâtiments de l’ancienne abbaye cistercienne.


Pierre Masson, qui vient d'éditer la correspondance Gide-Desjardins-Heurgon
évoquera un "Gide en famille à Pontigny" le 27 août lors des soirées 
littéraires organisées tout cet été par les Amis de Pontigny


6 août à 20h30 –Paul Desjardins et Ramon Fernandez, recherche d'un humanism, par Irène Fernandez
Évocation des rapports intellectuels de Paul Desjardins et de Ramon Fernandez, à partir d'un souvenir personnel très vif d'un portrait inédit de Paul Desjardins par Ramon Fernandez, qui devrait permettre de se remémorer le projet de Paul Desjardins et de s'interroger au sujet du Pontigny des décades comme lieu "utopique".

13 août à 20h30 – Les « Décades de Pontigny » dans le parcours philosophique et poétique de Gaston Bachelard, par Jean-Luc Pouliquen
Entre 1929 et 1939, Gaston Bachelard participera à trois reprises aux Décades. Elles jalonnent dix années particulièrement fécondes de son itinéraire, la séquence où il fait son entrée sur la scène culturelle et construit les fondations d'une œuvre à deux visages : épistémologique et littéraire.

27 août – Gide en famille à Pontigny, par Pierre Masson
Les débuts de Gide à Pontigny furent d'abord prudents, voire méfiants, surtout à l'égard de Paul Desjardins. Mais la période d'après 1918, où Gide se retrouvait entouré de la Petite Dame et de ses amis, fut marquée par des relations plus étroites, les heurts mêmes n'empêchant pas une plus grande proximité intellectuelle entre les deux hommes, tandis que l'amitié naissait entre Gide et Anne Desjardins.

24 septembre de 16h30 à 19h – Gisèle Freund : une photographe à Pontigny, par Lorraine Audric
Jeune étudiante en sociologie et militante engagée, Gisèle Freund est contrainte de fuir l'Allemagne nazie en 1933. Paris devient alors sa terre d'exil, puis son pays d'adoption. Férue de littérature, elle se lie rapidement d'amitié avec de nombreux écrivains, comme André Malraux ou Jean Paulhan, tandis qu'elle termine sa thèse à la Sorbonne. Elle trouvera refuge à Pontigny à plusieurs reprises entre 1934 et 1939, où, grâce à son Leica, elle capturera l'atmosphère des Décades tout en faisant le portrait de leurs participants.

et André Spire et Paul Desjardins, par Marie-Brunette Spire
La vie d'André Spire fut longue (1868-1966), 98 ans d'une vie intense traversée par deux guerres et bien des soubresauts littéraires, politiques et sociaux. Il s'engagea dans les combats du tournant du siècle - organisations philanthropiques et Universités populaires - et face à l'antisémitisme montant (depuis l'affaire Dreyfus) dans le défi de l'affirmation de la judéité et les débuts du sionisme politique. Il faut un poète très tôt également engagé dans une expression poétique novatrice (vers libre et rythme), et participa à la décade de Pontigny intitulée :
"Du rythme, comme principe de délectation et d'expression dans la technique des divers arts et comme donnée naturelle" en août 1930. Il y rencontra Gaston Bachelard et Martin Buber. Les archives d'André Spire permettront de tenter de reconstituer son séjour.

L’esprit de Pontigny : évocation des Décades, lectures et conférences, le samedi, à 20h30 en août et à 16h30 en septembre, dans le dortoir des convers, autrefois occupé par la bibliothèque de Paul Desjardins. 5€. Plus d'informations sur le site de l'abbaye.

mardi 30 novembre 2010

Maurice de Gandillac à Pontigny

Restons encore un peu à Pontigny avec ces deux pages de l'Yonne Mag signées Nathalie Hadrbolec qui recueillait les souvenirs de Maurice de Gandillac à l'occasion de l'exposition "De Pontigny à Cerisy : un siècle de rencontres intellectuelles" de 2002.



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lundi 29 novembre 2010

Gide-Desjardins : une relation sous-estimée (AG de l'AAG 3/3)

Tout comme la correspondance Gide-Blum, celle échangée entre Gide et Paul Desjardins a été saisie par les Allemands, lorsqu'ils firent main basse sur les archives de l'abbaye de Pontigny. A partir d'une vingtaine de lettres rescapées Pierre Masson proposera l'année prochaine une Correspondance Gide-Desjardins, qui fera l'objet du cahier annuel des Amis d'André Gide à paraître fin 2011.

La correspondance à proprement parler occupera un tiers du livre, et les deux autres tiers seront consacrés plus généralement à la relation de Gide avec Paul Desjardins (et avec les Heurgon qui prolongeront le dialogue). « Une relation qu'on a sous-estimée : il y a une partie « immergée » d'avant les Décades de Pontigny », souligne Pierre Masson. « Né dix ans jour pour jour avant Gide, Desjardins était un aîné proche, un repère intellectuel possible. »

Un exemplaire dédicacé des Cahiers d'André Walter, conservé par la famille Heurgon, témoigne de ce côté « grand-frère en réflexion » que Desjardins aurait pu être pour Gide. Mais dans Le voyage d'Urien le narrateur jette à la rivière Le devoir présent : par ce petit coup de griffe, Gide défend surtout Baudelaire que Desjardins juge dans ce livre d'un effet néfaste, « négatif » sur la société, contre les écrivains « positifs » au rang desquels Sully Prudhomme...

« Dans un deuxième temps, aux environs de 1906, Gide a mûri et est à la recherche d'un classicisme. Des textes de Desjardins comme Sur Poussin et Sur la méthode des classiques
vont marquer le retour de Gide qui lui enverra un tiré à part de son Prodigue et son Dostoïevski », poursuit Pierre Masson. Un « point commun mince » autour duquel s'articule désormais une relation faite d'ententes, de conflits, de méprise parfois.

« Pour Desjardins, l'œuvre doit être moralement impeccable parce qu'elle témoigne d'une vie elle-même impeccable : il va ainsi totalement se méprendre sur La Porte étroite. Et alors qu'il fait figure de représentant de la morale religieuse, Desjardins passe pour un laïc aux yeux des catholiques. Avec Gide il collabore à l'Union pour la Vérité et créé les décades de Pontigny. » C'est en 1906 qu'il a acheté, un an après la séparation de l'Etat et de l'Eglise, l'abbaye cistercienne, et c'est à partir de 1910 qu'il y organise les décades. « En 1911, la droite catholique attaque Desjardins au motif qu'il détourne les biens de l'église ! »

« Avec Desjardins rien n'est jamais simple, son comportement est agaçant car il donne l'impression d'être toujours en représentation », ajoute Pierre Masson. Desjardins doit « faire tourner » l'abbaye. « Il raisonne en hôtelier autant qu'en intellectuel. Il n'a pas de fortune personnelle et doit assurer la rentabilité de Pontigny. » Ainsi à la parution de Corydon, Desjardins est moins effarouché que soucieux de ne pas perdre sa clientèle. Des échanges diplomatiques fort amusants s'engagent : Desjardins voudrait que Gide ne participe qu'à la décade politique et non à celle concernant la morale et la religion...




Pierre Masson a donné un avant-goût de l'étude des rapports
Gide-Desjardins qui paraîtra l'an prochain

vendredi 13 août 2010

Dimanche à Pontigny


Un article de l'Yonne nous apprend qu'une visite de l'abbaye de Pontigny est organisée dimanche 15 août à 4 heures de l'après-midi :

"Dimanche, dans le cadre des manifestations du centenaire des Décades - ou Entretiens de l'abbaye de Pontigny -, les Amis de Pontigny invitent à une promenade littéraire dans l'abbaye, aujourd'hui propriété du conseil régional de Bourgogne.
Du préau à la maison où mourut, en 1940, le philosophe Paul Desjardins (ouverte ce jour-là), en passant par l'exposition dans le réfectoire du XIIe siècle, le vivier des moines, les Amis de Pontigny prêteront leurs voix aux écrivains et philosophes ayant participé à cette aventure intellectuelle.
André Gide, François Mauriac, Roger Martin du Gard, Maria Van Rysselberghe, André Maurois, Charles Du Bos, Clara et André Malraux, Raymond Aron, Vladimir Jankélévitch furent des habitués des Décades.
À travers les photos prises par les « décadistes » eux-mêmes, les témoignages qu'ils ont laissés dans leurs journaux intimes, correspondances, mémoires ou œuvres, le public revivra l'atmosphère de cette époque.

Les Décades contées par
les illustres participants

Avec un regard quelquefois acerbe, toujours perspicace, teinté d'une bonne dose d'humour, ils racontent le cadre enchanteur empreint d'un reste d'austérité monastique, les rites de la vie quotidienne, le déroulement des entretiens.
Des joutes intellectuelles, des jeux littéraires et des amitiés indéfectibles naquirent là. Les participants évoquent la fatigue de « ces dix jours qui n'en faisaient qu'un tant il fallait renoncer à dormir », ainsi que leurs rapports parfois difficile au maître du lieu, homme à la personnalité complexe et intimidante.
Walter Benjamin et Gisèle Freund, qui trouvèrent un temps refuge au foyer international d'étude et de repos, disent le Pontigny des dernières années, ultime havre de paix dans une Europe déchirée par la montée des totalitarismes. Marcel Proust et Henri Bergson, fidèles compagnons de jeunesse de Paul Desjardins, brossent le portrait de leur ami (que Proust inclut dans Du côté de chez Swann).

En exclusivité, lors de cette promenade littéraire, des extraits des carnets inédits , tenus quotidiennement par Paul Desjardins de 1924 à sa mort, seront lus.
Ces carnets, qui font une large place aux relations que l'auteur entretient avec les intellectuels du temps, ainsi qu'à Pontigny où il se retire définitivement à partir de 1929, apportent un émouvant témoignage sur la vie intérieure de cet homme d'influence."

P.-F. C. pour le site lyonne.fr