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vendredi 31 août 2012

Une rentrée gidienne

Désormais bel et bien annoncé par Flammarion pour le 19 septembre prochain, le second tome de Gide l'inquiéteur par Frank Lestringant tirera-t-il son épingle du jeu dans le flot des 646 titres de la rentrée littéraire ? Couvrant la période 1919-1951, la suite de Le ciel sur la terre ou L'inquiétude partagée s'intitule Le sel de la terre ou L'inquiétude assumée. La première de couverture n'est pas encore connue mais l'éditeur donne déjà la présentation :

Gide, après 1918, invente le personnage de l'intellectuel moderne, un rôle que Sartre et Foucault, entre autres, assumeront à leur tour d'après son exemple. Gide n'a ignoré aucun des grands courants de son siècle, symbolisme, naturalisme, dadaïsme, surréalisme, réalisme socialiste. Acteur majeur de la vie littéraire et intellectuelle pendant plus d'un demi-siècle, Gide a bien mérité le titre de « contemporain capital » qui lui a été décerné de son vivant.
Car Gide est bien l'adversaire de la société bien pensante qui l'a engendré à son dam. Or ce grand témoin, dont l'influence critique, voire révolutionnaire, n'a cessé de s'étendre, a été le maître à penser de plusieurs générations.
Ce second volume de sa biographie couvre les trente-trois dernières années de sa vie. C'est le Gide de la seconde maturité, dont l'influence déborde les frontières, un Gide omniprésent dans le débat public, qu'il s'agisse d'interroger les rapports entre religion et morale, de dénoncer les abus de la colonisation, d'exalter ou de critiquer le communisme soviétique, de prôner la liberté de l'individu face aux oppressions.
C'est à Gide que nous devons certaines de nos libertés, quelques-unes aussi de nos interrogations en matière de morale sexuelle, de tolérance religieuse, ou de dialogue entre les peuples et civilisations.
La leçon de Gide, soixante ans après sa mort, est plus que jamais actuelle.






Tamara Levitz, professeur de musicologie à l'Université de Californie à Los Angeles et spécialiste de la musique moderne, signe avec Modernist Mysteries: Perséphone une étude qui dépasse le champ de la seule exploration musicologique. S'attachant aux rebondissements qui entourent la première de Perséphone et aux rapports entre ses protagonistes (Gide, Stravinsky, Ida Rubinstein, Copeau...), l'auteur explorent les quatre thèmes importants du modernisme : la religion, la sexualité, la mort et la mémoire historique en art.







Présentation de l'éditeur :

Modernist Mysteries: Perséphone is a landmark study that will move the field of musicology in important new directions. The book presents a microhistorical analysis of the premiere of the melodrama Perséphone at the Paris Opera on April 30th, 1934, engaging with the collaborative, transnational nature of the production. Author Tamara Levitz demonstrates how these collaborators-- Igor Stravinsky, André Gide, Jacques Copeau, and Ida Rubinstein, among others-used the myth of Persephone to perform and articulate their most deeply held beliefs about four topics significant to modernism: religion, sexuality, death, and historical memory in art. In investigating the aesthetic and political consequences of the artists' diverging perspectives, and the fall-out of their titanic clash on the theater stage, Levitz dismantles myths about neoclassicism as a musical style. The result is a revisionary account of modernism in music in the 1930s.

As a result of its focus on the collaborative performance, this book differs from traditional accounts of musical modernism and neoclassicism in several ways. First and foremost, it centers on the performance of modernism, highlighting the theatrical, performative, and sensual. Levitz places Christianity in the center of the discussion, and questions the national distinctions common in modernist research by involving a transnational team of collaborators. She further breaks new ground in shifting the focus from "history" to "memory" by emphasizing the commemorative nature of neoclassic listening rituals over the historicist stylization of its scores, and contends that modernists captured on stage and in philosophical argument their simultaneous need and inability to mourn the past. The book as a whole counters the common criticism that neoclassicism was a "reactionary" musical style by suggesting a more pluralistic, ambivalent, and sometimes even progressive politics, and reconnects musical neoclassicism with a queer classicist tradition extending from Winckelmann through Walter Pater to Gide. Modernist Mysteries concludes that 1930s modernists understood neoclassicism not as formalist compositional approaches but rather as a vitalist art haunted by ghosts of the past and promissory visions of the future.
Voir aussi le très beau site de l'auteur.





En juillet dernier les Presses Académiques Francophones donnaient une nouvelle édition revue et augmentée (tout comme son prix !) de la thèse soutenue en 2000 par Christophe Duboile et publiée en 2002 à L'Harmattan : André Gide-André Ruyters : un dialogue littéraire (1895-1907). Contribution à l'histoire de la littérature francophone de Belgique. Présentation de l'éditeur :



André Ruyters (1876-1952) est une figure bien oubliée de la littérature européenne. Si l’on se souvient qu’il co-fonda La Nouvelle Revue française, c’est à peine si l’on sait encore qu’il fut aussi écrivain. Pourtant, de 1895 à 1907, ce Bruxellois, entré en littérature à dix-neuf ans, a entrecroisé ses œuvres à celles d’André Gide (1869-1951) pour donner naissance à un riche dialogue littéraire. Le présent ouvrage tente d'en mettre en évidence la singularité et d’en comprendre l’évolution, à la lumière de la correspondance échangée entre les deux hommes. Par sa triple approche textuelle, biographique et psychologique, il cherche à analyser le rôle que Gide a joué dans la formation de Ruyters écrivain, et dans le développement de ses œuvres. Cet essai se veut une contribution à la connaissance d’un auteur quelque peu oublié appartenant à une époque où la correspondance littéraire était particulièrement riche et vivante, et de l’histoire de la littérature francophone de Belgique au tournant du XXème siècle.











L'Association des Amis de Jean Giono a la bonne idée de donner une nouvelle édition de la Correspondance André Gide – Jean Giono, établie et annotée par Roland Bourneuf, Jacques Cotnam et Jacques Mény. Ce hors-série de la Revue Giono ajoute quelques lettres à la précedente édition devenue rare, tout comme les textes et documents donnés en annexe. Quatrième de couverture :


De 1929 à 1940, au moins, André Gide et Jean Giono ont entretenu, à l’initiative du premier, une correspondance fidèle, bien qu’irrégulière, dont témoignent quarante-trois lettres, cinq cartes et trois télégrammes publiés ici. (cela «sonne» étrangement, les deux participes sur le même plan). Cet échange épistolaire fut prolongé par plusieurs rencontres, à Paris, à Manosque ou sur la Côte d’Azur, la dernière d’entre elles ayant eu lieu en 1949 à Saint-Paul-de-Vence. Dix ans plus tôt, Gide avait consacré quelques pages (demeurées inédites du vivant des deux écrivains) à la défense Giono, arrêté à la déclaration de guerre. En 1951, à la mort de Gide, Giono a tenu, pour sa part, à lui rendre hommage dans La Nouvelle Revue Française. Ces deux textes sont repris à la suite de leur correspondance, augmentée d’autres lettres, textes et documents actuellement disponibles, dont certains inédits. S’y ajoute un inventaire de la bibliothèque gidienne de Giono, le tout constituant l’ensemble le plus complet jamais publié sur la relation et l’amitié entre André Gide et Jean Giono.



André Gide - Jean Giono, Correspondance 1929-1940
établie et annotée par R. Bourneuf, J. Cotnam et J. Mény
Association des Amis de Jean Giono, 2012
ISBN : 978-2-9529970-6-5, 12€







Toujours côté correspondances, signalons celle entre Francis Viélé-Griffin et Henri de Régnier, établie, présentée et annotée par Pierre Lachasse aux Editions Honoré Champion :


Ce volume réunit 575 lettres qui racontent la double histoire d'une amitié fraternelle née sur les bancs du collège Stanislas et d'une lutte poétique partagée en arrière-plan par la génération de 1885. La correspondance entre Régnier et Vielé-Griffin, commencée avant la vingtième année, possède la spontanéité de la jeunesse avec ses élans de révolte et de passion, ses anathèmes et ses palinodies. Elle constitue une véritable expérimentation de la littérature, témoignant de la genèse de leurs œuvres et de leur combat pour construire une poésie nouvelle fondée non plus sur la soumission à des dogmes immuables, mais sur la libération du vers. Le rythme des échanges épistolaires s'accélère l'été 1886 quand Vielé-Griffin choisit de séjourner chaque année de longs mois en Touraine, puis après la fondation des Entretiens politiques et littéraires (1890), dont le ton polémique et paradoxal contribue à la victoire des valeurs symbolistes. Il décroît après l'entrée de Régnier dans le milieu Heredia. En dépit de leur brouille survenue en 1900, leur amitié passionnée au service de la poésie demeure un merveilleux voyage en Arcadie dont les lettres que l'on va lire témoignent pour la postérité.




Henri de Régnier-Francis Vielé-Griffîn. Correspondance (1883-1900)
Édition établie, présentée et annotée par Pierre Lachasse,
ISBN 978-2-7453-2348-4, 1016p., 210€
(impossible de donner un lien direct vers la fiche du livre : le site de l'éditeur 
est non seulement lamentable sur le plan technique mais aussi pratique.
Seule solution : une recherche avec l'ISBN puisqu'il ne connaît pas les auteurs...)




Nous aurons bien sûr l'occasion de revenir plus en détail sur certains de ces livres. En attendant rappelons, pour un tour d'horizon complet, les récentes parutions et rééditions autour des Faux-monnayeurs déjà évoquées ici ou la Correspondance André Gide - Paul Fort elle aussi déjà signalée .

vendredi 25 mai 2012

Gide et Stravinsky (2/2)


André Gide et Igor Stravinsky en 1933 à Wiesbaden


« Gide est venu à Wiesbaden pour me voir en 1933. Nous avons lu le texte original de sa Perséphone et avons tout de suite décidé du recours au récitant et du découpage en trois parties. Gide a reconstruit et réécrit le livret après cette rencontre », se souvient Igor Stravinsky qui précise encore : « […] je ne pense pas qu'on puisse parler de collaboration. La seule partie du livret à laquelle nous avons travaillé ensemble est celle des chœurs d'enfants ; je voulais répéter la musique à cet endroit et j'ai demandé à Gide d'écrire des vers supplémentaires. »[1]

De son côté, Gide confie à la Petite Dame : « Stravinski, dit-il, a parfois l'air tout à fait stupide et d'autres fois il sort des choses assez curieuses; il attache de plus en plus d'importance à notre ballet, qui grandit, et finira peut-être par être très étonnant. »[2] Si l'un et l'autre montrent un certain enthousiasme pour le projet, les premières incompréhensions ne tardent pas à venir. Gide reprochant tout d'abord à Stravinsky de ne rien entendre à la prosodie française – ce sont d'ailleurs les premiers vers français que le compositeur met en musique :

« C'est tout de même un peu gênant de donner des vers à mettre en musique à un musicien russe (il tient une lettre de Stravinski), il prend les vers à rimes féminines pour des vers de treize pieds et a une tendance à mettre l'accent sur la muette. Ça s'est du reste fait souvent, et tant pis ! »[3]

Stravinsky tente d'expliquer ses choix dans ses Souvenirs et commentaires :

« Gide n'a pas aimé ma musique pour Perséphone et j'y vois au moins deux raisons. La première est que l'accentuation musicale du texte l'a surpris et ne lui a pas plu, bien qu'il ait été prévenu que je voulais étirer ou raccourcir, « traiter » le Français comme le Russe , et bien qu'il ait compris que mes poèmes préférés étaient des poèmes faits de syllabes, les haïku de Basho et Buson par exemple, dans lesquels les mots n'imposent pas d'accentuation tonique par eux-mêmes. La deuxième raison est tout simplement qu'il ne pouvait pas suivre ma phrase musicale. Lorsque j'ai joué la musique pour la première fois devant lui et Ida Rubinstein, tout ce qu'il trouva à dire c'est : « C'est curieux, c'est très curieux », avant de disparaître aussitôt que possible. »[1]

Plusieurs témoignages éclairent la découverte de la musique. Stravinsky, toujours, mais cette fois dans Dialogues, se souvient d'une soirée chez les Polignac, et d'un malaise général :

« « La présentation sans mise en scène donnée avant cela chez les Polignac est restée plus claire dans ma mémoire, et je peux encore voir le salon de la Princesse, moi gémissant au piano, Suvchinsky chantant un fort et abrasif Eumolpe, Claudel me fixant depuis l'autre côté du piano, Gide se rengorgeant davantage à chaque phrase. »[4]

Jean Claude cite au contraire le témoignage du secrétaire d'Ida Rubinstein qui aurait vu un Gide ému par la musique de Stravinsky. Dans son Journal, Copeau garde lui aussi le souvenir d'une bonne découverte. « Son appréciation sans doute n'était pas négative, mais exprimait plutôt le sentiment de quelqu'un dérouté par une musique qui est loin de lui être familière et qui saisit mal les distorsions entre sa propre prosodie et les effets musicaux du compositeur », estime Jean Claude[5].

Si l'on évoque Jacques Copeau, c'est qu'il fait partie de l'aventure, tantôt crédité de la mise en scène, tantôt simple conseiller artistique, et qui finira par demander qu'on retire son nom des affiches et du programme... C'est lui qui a choisi André Barsacq pour les décors, au lieu de José-Maria Sert avec qui Ida Rubinstein travaille habituellement, et au lieu de Stravinsky-fils, que Stravinsky-père aurait aimé imposer. Ajoutez à cela la greffe de toutes les parties de ce grand spectacle :

« Pour Perséphone […], on ne compte pas moins de 80 choristes de l'Opéra, 12 danseurs et 15 danseuses engagés par Ida Rubinstein, le chœur d'enfants venu d'Amsterdam, une dizaine de figurants ainsi que les solistes : Perséphone, Eumolpe, rôle chanté, Mercure, rôle dansé et trois rôles muets, Déméter, Triptolème et le Génie de la mort. »[5]

Gide se sent donc peu à peu dépossédé de son à mesure qu'elle prend de l'ampleur. Et voilà que non seulement les décors n'ont plus rien à voir avec ceux qu'il avait imaginés mais surtout qu'ils font basculer la tragédie antique dans un symbolisme chrétien. Il s'en amusera plus tard au travers d'un dialogue humoristique dans les premières pages d'Ainsi soit-il :

« - Oui, s'écriait alors Stravinsky, c'est comme la messe. Et c'est là ce qui me plaît dans votre pièce. L'action même doit être sous-entendue...
— Alors j'ai imaginé, reprenait Copeau, que tout pourrait se passer dans un même lieu, grâce à un récitant qui n'apporterait des faits eux-mêmes que le récit, que le reflet. Tout dans le même lieu : un temple, ou mieux : une cathédrale...
Je me sentis perdu, car Ida et Stravinsky approuvaient à l'envi.
— Mais, cher ami, tentai-je encore d'objecter : j'ai pourtant indiqué fort précisément, pour le premier acte : un rivage au bord de la mer...
— Oui, c'est ce qu'indiquera le récitant.
— C'est merveilleux, disait Ida.
— Et le second acte, qui doit se jouer aux Enfers. Comment dans votre cathédrale...
— Cher ami, nous avons la crypte, reprit Copeau avec une telle assurance que, le soir même, lâchant la partie, je m'embarquai pour Syracuse où retrouver le décor antique, celui précisément que je souhaitais. »

« [...] mon vieux, ils vont dire la messe ! Et pas dans un temple grec ! », écrit alors à Jean Schlumberger un Gide bien décidé à ne plus se mêler de Perséphone. Et à ne pas même assister aux représentations : pour la première, il est en voyage avec Elisabeth Van Rysselberghe dans le Tyrol italien, puis à Londres au chevet de son ami Simon Bussy le soir de la deuxième. Mais il a envoyé Maria Van Rysselberghe assister à la première et il est de retour à Paris pour la troisième et dernière soirée...

« Il m'interroge sur la première de Perséphone. « Ennuyeux, n'est-ce pas ? Dit-il. Mais avouez que c'est la faute à Copeau. » Je suis bien de son avis! C'est la faute de Copeau, et d'Ida Rubinstein aussi, du reste; je ne défends pas ses vers, qui sont sans importance pour le spectacle, mais la présentation du mythe est charmante et pouvait donner des choses exquises de grâce sauvage et une telle variété de lumière et d'atmosphère pour souligner la musique qui m'a semblé fort belle, encore que j'aie mal saisi son rapport avec les paroles; au lieu de cela, il n'y a qu'un seul décor, beau du reste, grand, mais qui à mon avis n'a rien à voir avec l'adorable légende. Tout se passe dans une crypte d'une manière d'église romane, le récitant semble une statue d'évêque collée contre une colonne, Déméter une vierge florentine et le jeu d'Ida est sans variété, ni dans les gestes ni dans la voix; c'est hiératique et plein de tenue, et affreusement monotone; les costumes sont délicieux, trop distingués, ça manque terriblement de vent dans les cheveux. Il dit : « Je m'en doutais, j'ai vu cela du premier coup; inutile de lutter, j'étais seul contre trois; mais vous comprenez que je sois parti; je leur ai dit, en riant du reste : Je suis refait; je n'ai décidément pas de chance avec le théâtre, ceci va me sacrer une fois de plus auteur ennuyeux, et voilà. »[6]

La Petite Dame qui note encore, le 9 mai : « Il se demande s'il assistera à une représentation de Perséphone (c'est aujourd'hui la dernière) ou s'il ira à une grande réunion communiste. » Et le lendemain : «  – C'est à la réunion qu'il est allé, et il n'aura donc pas vu Perséphone ! »[7] Dans une lettre Copeau, Gide se dit terrifié « de devoir faire face aux compliments, sourire aux gens du monde, repousser les interviewers ». Mais à Roger Martin du Gard il donne une autre explication : « Il ne m'a pas déplu de laisser comprendre à Ida que certaines choses me paraissaient plus importantes que cette représentation. »[8]

Voilà ce qui explique la rancune de Stravinsky, qui, s'il feint de n'avoir pas prêté attention à l'absence de Gide aux représentations, absence très commentée à l'époque, ne manque pas de lui décocher quelques dernières flèches dans ses Souvenirs et commentaires :

« Il n'a pas assisté aux répétitions, et s'il était présent à l'une des représentations, je ne l'ai pas vu. Une de ses pièces fut jouée ensuite au Petit Théâtre des Champs-EIysées, mais cela n'a pas dû l'empêcher de venir écouter au moins une fois Perséphone. Peu de temps après la première il m'a envoyé une copie du livret nouvellement publié avec pour dédicace « en communion ». J'ai répondu que la « communion », c'est exactement ce qui nous a manqué ; sa dernière lettre est en réponse à cela. 
Nous ne nous sommes plus rencontrés après Perséphone, mais je ne pense que nous fussions vraiment en fâchés l'un contre l'autre. Et d'ailleurs comment pourrait-on être fâché longtemps avec un homme d'une telle honnêteté ? Si je pouvais faire la part entre le talent de Gide et son écriture, ce serait pour proclamer ma préférence pour cette seconde, bien que son écriture aussi soit de l'eau distillée. Je considère le Voyage au Congo comme le meilleur de ses livres, mais je reste insensible à son esprit autant qu'à son approche de la fiction : il n'était pas un créateur assez grand pour nous faire oublier les pêchés de sa nature – comme Tolstoï pouvait nous faire oublier les pêchés de sa nature. Cependant, comme il a rarement parlé de son travail avec moi, mes relations avec lui sont restées lisses à cet égard. »[1]

Dans Ainsi soit-il, Gide redira pourtant son appréciation de la partition et promettra le succès aux futurs metteurs en scène de Perséphone, pour peu qu'ils se conforment aux didascalies gidiennes :

« Je crois que Stravinsky me pardonna mal de ne pas avoir assisté à la première exécution de sa très belle partition; mais c'était au-dessus de mes forces. La mu­sique, je crois, fut applaudie; quant au sujet même du drame, le public n'y comprit rien, il va sans dire, et pour cause. Si jamais l'on s'avise de reprendre ce « ballet » (et la partition de Stravinsky mérite que l'on y revienne), je prie le metteur en scène de se conformer strictement aux indications que j'ai données. Si la voix de l'actrice porte un peu plus que ne fit celle de Rubinstein (laquelle, me dit-on, ne passait pas le septième rang de l'orchestre), je crois pouvoir répondre du succès. »

D'ailleurs Gide continuera d'aimer et d'admirer la musique de Stravinsky. En juin 1945, alors que se prépare un festival Stravinski au Théâtre des Champs-Elysées, il aidera la comédienne Claude Francis à répéter pour ce concert. Auquel il assistera...


____________________

[1] Igor Stravinsky and Robert Craft, Memories and Commentaries, University of California Press, 1981 (Je traduis cet extrait et les suivants)
[2] Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, vol. 2, Gallimard, Paris, p. 314)
[3] Ibid, p.328
[4] Igor Stravinsky and Robert Craft, Dialogues, University of California Press, 1982, p.36. C'est dans ces mêmes Dialogues avec Robert Craft que Stravinsky finit par déclarer : « Gide était un anti-poète, je pense que son anthologie le montre. 
[5] Jean Claude : « Perséphone, ou l'auteur trahi ? », in « Perséphone, ou l'auteur trahi ? », in Ida Rubinstein. Une utopie de la synthèse des arts à l'épreuve de la scène, Pascal Lecroart éd., Presses Universitaires de Franche-Comté, 2008, pp. 213-233.
[6] Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, vol. 2, Gallimard, Paris, pp 376-377
[7] Ibid., p.379
[8] André Gide – Roger Martin du Gard, Correspondance, t.1, p.612

lundi 21 mai 2012

Gide et Stravinsky (1/2)




  Trois Perséphone : à gauche Ida Rubinstein crée le rôle en 1934, 
au centre Vera Zorina en 1982 à New-York (Photo de Steven Caras)
à droite Dominique Blanc en 2012 à Madrid (Photo Javier del Real)



Les critiques de la représentation de Perséphone en janvier dernier au Théatre Royal de Madrid ont été assez semblables à celles parues à sa création en 1934 : on s'y intéresse surtout à la musique de Stravinsky, à la mise en scène et finalement très peu au texte de Gide. Aussi son exclamation de 1934 reste terriblement d'actualité : « Je n'ai décidément pas de chance avec le théâtre, ceci va me sacrer une fois de plus auteur ennuyeux, et voilà. »[1]

Projet porté dès 1893, qui prend en 1896 le titre de Prospérine, c'est le compositeur Florent Schmitt qui le relance en 1909, sans succès. Puis en 1933, Ida Rubinstein, mécène, comédienne et danseuse, cherchant à porter à la scène une nouvelle œuvre de Gide, conduit ce dernier à ressortir le manuscrit de Perséphone de ses cartons : l'édition critique de Patrick Pollard retrace très bien ces évolutions[2].

Quant aux échanges entre Gide et Stravinsky, les lettres publiées d'abord en anglais[3] ont fait l'objet d'une présentation en français commentée par Jean Claude**** d'après les originaux conservés à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet et à la Fondation Paul Sacher, Fonds Stravinsky, à Bâle, complétée par des lettres entre Jacques Copeau et Igor Stravinsky, quelques lettres ou télégrammes d'Ida Rubinstein et des allusions à la Correspondance Gide-Copeau.

Comme le montre très bien Jean Claude, à qui ce billet doit beaucoup et que je remercie pour son aide, la pièce est conçue comme un spectacle total qui emballe tout d'abord Gide, avant de se compliquer pour finir par ne plus le concerner vraiment, au point qu'il n'assistera même pas aux représentations qui eurent lieu les 30 avril, 4 et 9 mai 1934. Qu'il se sente trahi, ou plutôt dépossédé de son œuvre, n'est finalement qu'une chose normale – et qu'il éprouvera à chaque tentative théâtrale :

«  Il n'avait pas suffisamment conscience des aspects concrets qui entourent la création théâtrale, à plus forte raison la création d'un spectacle complexe faisant appel à tous les arts. Car avec Perséphone, il y avait bien tous les ingrédients d'un spectacle total. Mais trop de difficultés ont surgi pendant son élaboration. Le projet d'Ida Rubinstein était, à n'en pas douter, ambitieux. Il a manqué dans sa réalisation un climat de confiance, une organisation stricte voire autoritaire capable d'aplanir les divergences. »[4]

Si l'on en croit Igor Stravinsky c'est chez la pianiste Misia Sert – ex-femme de Thadée Nathanson et à l'époque encore celle d'Alfred Edwards puisqu'elle n'épousera le peintre José-Maria Sert qu'en 1920, bien qu'elle fût sa maîtresse depuis 1908  – que Gide et lui se croisent pour la première fois, en 1910 :

« Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 1910, dans la chambre de Misia Sert à l'Hôtel Meurice. Je le connaissais de réputation, bien sûr : il était déjà un écrivain connu, même si sa gloire devait venir plus tard. Après cela, je l'ai revu de temps en temps aux représentations des ballets. »[5]


Igor Stravinsky et André Gide au Revenandray, été 1917
« Je le vois encore buvant du punch, couvert de manteaux et de châles malgré la chaleur, 
jouant d'un orgue à bouche qu'il avait trouvé je ne sais où, et annonçant : 
"Je vais vous jouer du Wagner...". Un peu plus tard il était photographié devant le chalet avec
André Gide, tenant avec lui une bouteille, et proclamant qu'elle  symbolisait l’alliance franco-russe.» 
(Rodolphe Faessler, Revue de Belles-Lettres, Lausanne, Juillet-août 1956)


C'est déjà Ida Rubinstein qui sollicite Gide au début de 1917. Il rencontre Stravinsky aux Diablerets pour lui demander une musique pour Antoine et Cléopâtre. Une célèbre photographie les montre joueurs et complices – la bouteille au second plan y est peut-être pour quelque chose... ou l'état euphorique de Gide qui fait sa première escapade avec Marc Allégret ?  – en Suisse, au Revenandray, le chalet des Bellettriens aux Ormonts. Pourtant ils ne trouvent pas de terrain d'entente.
 
« Quelques mois après Le Sacre, Gide est venu me trouver avec un projet de composition d'une musique de scène pour sa traduction de Antoine et Cléopâtre. J'ai répondu que le style de musique dépendrait de celui de l'ensemble de la production, mais il ne comprenait pas ce que je voulais dire. Plus tard, lorsque j'ai suggéré des costumes modernes pour la pièce, il s'est montré choqué – et sourd à mes arguments selon lesquels nous serions plus près de Shakespeare en inventant quelque chose de neuf, plus près de lui en tout cas qu'il ne l'était, pour ce qui est de la vraisemblance, d'Antoine et Cléopâtre. »[6]

C'est finalement Florent Schmitt qui signera la partition de cette pièce créée en 1920.Aussi quand Ida Rubinstein revient proposer une nouvelle collaboration avec Stravinsky début 1933, Gide déterre le manuscrit de Prospérine/Perséphone. Devant Maria Van Rysselberghe, il joue les désabusés :

« Je ne sais plus comment j'ai été amené à lui dire que j'avais un petit ballet qui dormait depuis trente ans, Prospérine; elle a demandé à le voir, et la voilà qui s'emballe ! Elle voudrait décider Stravinsky à faire la musique, Sert les décors [...]. Moi ça m'est égal, je crois de moins en moins au théâtre, je n'y attache aucune importance, mais la tentative m'amuserait, ça me donnerait un mois de travail pour mettre la chose au point; peu de texte, du reste, des prétextes à gestes et à danses. »[7]

Mais les lettres qu'il adresse aussitôt à Stravinsky montrent son enthousiasme pour le projet, et dès le mois de février il part avec Ida Rubinstein pour retrouver Stravinsky à Wiesbaden :

« Gide est venu à Wiesbaden pour me voir en 1933. Nous avons lu le texte original de sa Perséphone et avons tout de suite décidé du recours au récitant et du découpage en trois parties. Gide a reconstruit et réécrit le livret après cette rencontre. »[7]

Comme le souligne Jean Claude, la présentation rétroactive des évènements par Stravinsky, qui en voudra à Gide de n'avoir pas assisté aux représentations de Perséphone, est « pour le moins tendancieuse ». Disons même carrément froide et souvent revancharde. Le compositeur se montrait en réalité au moins aussi emballé que Gide. Même si l'on apercevait déjà quelques pierres d'achoppement dans ce tandem que tout oppose, ainsi que le note la Petite Dame :

« Bypeed me raconte que c'est d'enthousiasme que Stravinski a accepté de collaborer avec lui. Il disait : « J'admire surtout vos derniers écrits, comment appelez-vous ça... vous savez bien cette chose qui a une suite sur le mari... » Bypeed lui fournit L'Ecole des femmes. Il disait encore : « Je m'entends tout à fait avec vous, mais jamais je ne collaborerais avec Valéry, c'est un athée !!! » Bypeed, très amusé du malentendu, pense que la collaboration pourrait bien ne pas durer. »[8]



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[1] Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, vol. 2, Gallimard, Paris, entrée du 3 mai 1934, p. 377
[2] Patrick Pollard, André Gide, Prospérine, Perséphone, édition critique, Lyon, Centre d'Etudes Gidiennes, 1977
[3] Igor Stravinsky and Robert Craft, Memories and Commentaries, Doubleday, 1960, repris par University of California Press, 1981, Faber & Faber, 2002 (traduction française : Souvenirs et commentaires, Paris, Gallimard, 1963) et Robert Craft, Igor Stravinsky, Selected correspondance, vol. III, London and Boston, Faber and Faber, 1985
[4] Jean Claude, « Autour de Perséphone », in BAAG n°73, janvier 1987, vol.XV, XXe année, pp. 23-55.
[5] Jean Claude : « Perséphone, ou l'auteur trahi ? », in « Perséphone, ou l'auteur trahi ? », in Ida Rubinstein. Une utopie de la synthèse des arts à l'épreuve de la scène, Pascal Lecroart éd., Presses Universitaires de Franche-Comté, 2008, pp. 213-233.
[6] Igor Stravinsky and Robert Craft, Memories and Commentaries, University of California Press, 1981 (Je traduis cet extrait et les suivants).
[7] Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, vol. 2, Gallimard, Paris, p.283
[8] Ibid. p.285




jeudi 19 janvier 2012

Iolanta/Perséphone sur France Musique



Iolanta/Perséphone au Teatro Real


Porté par la personnalité de son metteur en scène Peter Sellars et par l'envergure des moyens mis en œuvre, le spectacle Iolanta/Perséphone qui se joue actuellement et jusqu'au 29 janvier au Teatro Real de Madrid fait beaucoup parler de lui. En bien le plus souvent, la presse espagnole et européenne y voyant un spectacle original et visionnaire. Des articles plus critiques déplorent le mélange des œuvres, ou le mélange des genres, un peu trop conceptuel.


Dominique Blanc dans Perséphone
Dans cette co-production du Théatre Royal de Madrid et du Théâtre du Bolchoï de Moscou (où les pièces seront données en 2014) Peter Sellars s'est en effet adjoint les services du chef Teodor Currentzis, de musiciens et chanteurs espagnols, russes, anglais ou jamaïcains, de la comédienne française Dominique Blanc pour le rôle de Perséphone et même de danseurs cambodgiens ! Le tout dans un décor qualifié par la presse de « Stonehenge surréaliste ».

On pourra au moins juger de la partie musicale grâce à la retransmission en direct de la représentation du mardi 24 janvier, à partir de 20h sur France Musique. La station est d'ailleurs toute la journée à Madrid. Musique Matin dès 7h10 recevra Dominique Blanc et Le Magazine de 12h35 à 13h40, aura pour invité le directeur du Teatro Real, Gérard Mortier, qui est à l'origine de cette création de Iolanta/Perséphone. Ajout du 23/01 : La chaîne payante Mezzo retransmettra également la soirée.






Piotr Ilyitch Tchaïkovski
Iolanta
Opéra en 1 acte sur un livret de Modest Tchaïkovski

Ekaterina Scherbachenko, soprano, Iolanta
Dmitry Ulyanov, basse, Le roi René
Alexej Markov, baryton, Robert
Pavel Cernoch, ténor, Vaudémont
Willard White, baryton-basse, Ibn-Hakia
Vasily Efimov, ténor, Alméric
Pavel Kudinov, baryton, Bertrand
Ekaterina Semenchuk, contralto, Marta
Irina Churilova, soprano, Brigita
Letitia Singleton, mezzo-soprano, Laura
Orchestre du Théâtre Royal de Madrid
Direction : Teodor Currentzis

Igor Stravinsky
Perséphone
Mélodrame en 3 actes sur un livret d'André Gide


Dominique Blanc, Perséphone
Paul Groves, Eumolpe
Chœur et Orchestre du Théâtre Royal de Madrid
Direction : Teodor Currentzis




Noces, un film de Philippe Béziat



A  noter que Stravinsky sera également à l'honneur au cinéma en février, mais cette fois associé à Charles-Ferdinand Ramuz. Le film « Noces », de Philippe Béziat, sort le 8 février dans les salles.

"Charles-Ferdinand Ramuz écrit « Souvenirs sur Igor Stravinsky » quelques années après leur collaboration sur «Les Noces» en Suisse, en 1916.
De nos jours, sur les berges du Lac Léman, une comédienne et une chef d’orchestre se retrouvent pour répéter «Les Noces».
Entre les souvenirs d’une collaboration unique, et le travail de deux artistes confrontées aujourd’hui à la création d’un chef d’œuvre de la musique moderne, Noces raconte la force d’une amitié musicale."







mercredi 11 janvier 2012

Trois rendez-vous en janvier (non, quatre !)

Vendredi 13 janvier à 20h30 au théâtre Monsigny de Boulogne-sur-Mer, Denis Pascal (pianiste) et Marie-Christine Barrault (récitante) interprètent La note bleue. Un spectacle qui veut replonger son auditoire dans les soirées de la vie mondaine parisienne durant lesquelles Chopin hypnotisait une audience choisie. Entre les compositions les plus célèbres de Chopin interprétées par Denis Pascal, la comédienne Marie-Christine Barrault donne lecture des témoignages d'Eugène Delacroix, Oscar Wilde, Marcel Proust, André Gide, Felix Mendelssohn, Richard Wagner, Hector Berlioz, Franz Liszt...
Plus d'information sur le site de La Voix du Nord.




Les 14, 16, 18, 20, 21, 23, 24, 26, 28 et 29 janvier au Teatro Real de Madrid, le metteur en scène américain Peter Sellars présente Iolanta/Persephone, une double mise en scène de l'opéra lyrique en un acte de Tchaïkovsky et du mélodrame en trois tableaux d'Igor Stravinski, basé sur un texte d'André Gide.
Peter Sellars explique le choix de cette confrontation d’œuvres au journal El País.

Plus d'information sur les représentations sur le site du Teatro Real.




Mardi 17 janvier à 15h au Corum Saint-Jean de Clermont-Ferrand, l'Institut du temps libre propose une conférence intitulée « André Gide et les mythes », par Michel Lioure (professeur honoraire à la Faculté des Lettres de l'Université de Clermont, auteur d'ouvrages sur l'histoire du théâtre en France au XXe siècle, sur Ionesco, Beckett...). Tarif : 5 € - gratuit adhérents, étudiants.


[ajout du 16 janvier : ]

Mercredi 18 janvier 2012, colloque « Les écrivains face au champ littéraire » à l'UFR Lettres, arts, cinéma, Université Paris-Diderot, rue Thomas Mann, à Paris XIIIe. Parmi  toutes les interventions de la journée, notons celle, à 13h30, de Sarah Maeght sur le thème « André Gide et Oscar Wilde : 1891 à Paris, la rencontre de deux narcisses ».
Plus d'informations sur le site Fabula.