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mercredi 28 décembre 2016

Madeleine révèle une source enfantine de Paludes


Le Journal de Madeleine Rondeaux, récente publication de l'Association des Amis d'André Gide, complète les extraits donnés par Jean Schlumberger dans Madeleine et André Gide (Gallimard, 1956). Si l'on y voit en effet la lutte de Madeleine pour se détacher, selon les vœux de la famille, du projet de mariage avec son cousin, on voit aussi combien lui manque alors l'influence intellectuelle qu'André exerce lorsqu'il est près d'elle.


Leurs lectures partagées, leur réciproque émulation manquent à tous deux. Dans son introduction, Pierre Masson montre bien l'erreur de Jean Schlumberger qui avait écrit dans le chapitre de son livre consacré au Journal de Madeleine : « Parmi les papiers de Gide se trouvaient, rue Vaneau, deux petits carnets dont aucun de ses amis ne savait l'existence et dont lui-même semble n'avoir pas compris l'importance exceptionnelle. »


Gide s'est au contraire inspiré de plusieurs de ces pages, comme il le faisait des lettres de Madeleine pour dessiner les traits de certains de ses personnages féminins, allant même, comme le montre encore Pierre Masson, jusqu'à recopier dans La Porte étroite des passages du Journal de Madeleine. Parmi tous les rapprochements signalés par Pierre Masson, même celui qu'il qualifie d'hasardeux ne l'est nullement : lors d'une de ses promenades près d'Arcachon, Madeleine découvre une file de chenilles processionnaires :

« Vie douce, unie. On finit par prêter beaucoup à ces pins, ces dunes, ces teintes de vielles tapisseries, et par s'y attacher d'autant.

Incidents :
L'apparition des chenilles processionnaires. La Gileppe. Phil et Lami, les deux coléoptères, ne rencontrent-ils pas une colonie de processionnaires déménageant devant l'inondation montante. Je me souviens de l'effet qu'avait produit sur mon imagination d'enfant la description de ces longues files de semi-petites nonnes toutes blanches, au clair de lune. »

A rapprocher de la fin du chapitre « Angèle ou le petit voyage », dans Paludes :

« Du haut des pins, lentement descendues, une à une, en file brune, l'on voyait les chenilles processionnaires — qu'au bas des pins, longuement attendues, boulottaient les gros calosomes.
« Je n'ai pas vu les calosomes! dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).
— Moi non plus, chère Angèle, — ni les chenilles. — Du reste, ça n'est pas la saison; mais cette phrase, n'est-il pas vrai — rend excellemment l'impression de notre voyage... »

Outre le ton de Paludes, qui moque Angèle-Madeleine, on découvre ici une lecture enfantine de Madeleine et que Gide a très certainement partagée : La Gileppe, roman de l'entomologiste belge Ernest Candèze, sous-titré Les infortunes d'une population d'insectes (Bibliothèque d'éducation et de récréation, Hetzel, Paris, 1879)*.


Ce roman entomologique raconte les conséquences pour la petite faune de la création, à partir de 1875, du barrage de La Gileppe. On y suit les aventures d'un hydrophile, nommé Phile, et d'un lamie, nommé Lamie, qui croisent un certain Calosôme (sic) qui leur explique que la chenille processionnaire est son mets préféré.
« — C'est ainsi, dit le calosôme. En naissant, je me suis trouvé, avec mes frères et mes sœurs, au milieu d'un nid de processionnaires. Notre mère y avait pondu ses œufs afin que nous n'eussions nulles recherches pénibles à faire pour nous procurer ces chenilles, qui constituent notre nourriture exclusive. Quant à ce jeune coucou qui vient de naître, si j'osais, j'irais l'étrangler.
— Pourquoi? demanda le grillon.
— Mais pour ses crimes d'abord ; et puis aussi, s'il faut tout dire, parce qu'il va me faire concurrence, et une rude concurrence. Les coucous sont, comme les calosômes, grands amateurs de chenilles processionnaires; mais ils en détruisent bien plus que nous. Ce n'est pas sans raison que sa mère l'a établi sur cet arbre. Vous allez voir que dès demain la fauvette lui en apportera. »

Cette lecture enfantine ne manqua pas d'encourager la fibre naturaliste chez Gide. On sait d'ailleurs qu'elle influença toute une génération puisque Ernst Jünger mentionne lui aussi La Gileppe parmi les livres qui développèrent chez lui le goût de l'entomologie. Et Francis Jammes lui-même ne se mit-il pas à écrire un essai sur les fourmis à la suite de sa lecture ? Mais plus que la source, n'est-ce pas son évocation, déjà dans le style paludéen, du Journal de Madeleine qui aura directement influencé Gide pour l'écriture de Paludes ?


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* Voir le livre en ligne sur Gallica

samedi 24 octobre 2015

Vente de la bibliothèque de Pierre Bergé


Annoncée depuis longtemps, la vente de la bibliothèque de Pierre Bergé débute par une première session vendredi 11 décembre à Drouot. « Ce n'est pas facile de se séparer d'amis de plus de 40 ans ! Et quels amis ! je les aime tous, de saint Augustin à André Gide, même si j'ai un faible que je ne saurais cacher pour Flaubert », explique ainsi l'homme d'affaires dans sa préface au catalogue.

Une exposition itinérante d'une centaine de pièces donne quant à elle un aperçu de la bibliothèque qui rassemble 1600 livres, partitions musicales et manuscrits du XVe au XXe siècle. Mais cette première vente présente 150 ouvrages couvrant six siècles, des Confessions de saint Augustin, imprimées à Strasbourg vers 1470, jusqu’au Scrap Book 3 de William Burroughs, paru en 1979.

On y trouvera le manuscrit autographe des Cahiers d’André Walter, accompagné de trois enveloppes portant des adresses de la main de Pierre Louÿs, Le Voyage d'Urien adressé à Henri de Régnier, un exemplaire sur grand papier de Paludes offert « à Monsieur Stéphane Mallarmé, notre maître très vénéré. » ou encore un exemplaire de l’édition originale de L’Immoraliste (1902) portant un envoi à Léon Blum. Mais aussi quelques livres envoyés à Gide par Bernanos, Cocteau et Céline.







Lot 107
GIDE, André.
[Les Cahiers d'André Walter.] Sans lieu ni date [1890].

Manuscrit autographe de 272 ff. in-8 ou in-12, écrits au recto et numérotés à l'encre par l'auteur
[124 ff. chiffrés de 1 à 122 pour le Cahier blanc ; (1) et 147 ff. chiffrés de 1 à 143 pour le Cahier noir] : maroquin janséniste aubergine, dos à nerfs, coupes filetées or, doublures de maroquin vert ornées, en encadrement, d'un filet doré et de deux listels mosaïqués de maroquin émeraude, gardes de soie verte, tranches dorées (Vermorel).

Précieux manuscrit autographe complet du premier livre d'André Gide.
Bien que dépourvu de titre, il offre l'intégralité du texte des Cahiers d'André Walter, prêt pour l'impression, tel qu'il fut établi par Gide à l'intention de l'imprimeur Deslis, à Tours. Le manuscrit présente plusieurs passages rayés et quelques corrections. Le principal personnage féminin de cette autobiographie déguisée, Emmanuèle, porte encore ici le prénom de la future épouse d'André Gide, Madeleine : le nouveau prénom a cependant été indiqué au crayon noir, en surcharge, sur quelques feuillets.

 On a relié au début du volume le manuscrit autographe de Pierre Louÿs, signé des initiales P.C. (Pierre Chrysis), de la fameuse Notice imprimée en tête de l'édition originale (3 feuillets in-4, repliés, à l'encre violette).

“Quand Gide, à l'âge de vingt et un ans, écrivit ses Cahiers d'André Walter, ses relations avec Pierre Louÿs étaient encore assez bonnes pour qu'il lui demandât de se prêter à une petite comédie. Gide voulait faire passer André Walter pour un jeune romantique dont la raison avait sombré et qui était mort avant d'avoir pu publier ses Cahiers. Pierre Louÿs (…) se chargea donc de présenter cette pseudo-œuvre posthume au public. Mais cette préface ne fut maintenue qu'en tête de la première édition, publiée par la Librairie Perrin. Par la suite, elle fut supprimée” (Bibliothèque nationale, André Gide, 1970, n° 123.- Voir aussi la longue notice de Pascal de Sadeleer sur un autre manuscrit de la Notice, in Bibliothèque littéraire R. Moureau et M. de Bellefroid , 9 et 10 décembre 2004, Pierre Bergé & Associés, n° 794).




On trouve à la fin du volume trois grandes enveloppes de papier bleu, avec marques postales, portant trois adresses soigneusement calligraphiées par Pierre Louÿs : celle de l'improbable André Walter, “chez Mr André Gide, à la Roque-Beynard [sic], par Cambremer (Calvados)” ; celle de Gide (“Uzès, Gard”) ; et enfin celle de Maurice Quillot, à Paris, arborant, à la manière d'un testament, quatre grands sceaux à la cire rouge et noire. Ces trois enveloppes, qui contenaient peut-être le manuscrit des Cahiers et de la Notice, étaient sans doute destinées à rendre plus crédible la petite supercherie littéraire.

Les Cahiers d'André Walter furent mis en vente le 27 février 1891. L'édition Perrin déplut à Gide, qui la jugeait incorrecte et en fit envoyer l'essentiel au pilon. Quelques dizaines d'exemplaires de presse échappèrent à la destruction, mais ils furent le plus souvent négligés en raison de l'absence de notoriété de l'auteur. Quant au tirage de tête, il n'en subsiste qu'un exemplaire sur papier de Chine et deux sur Japon. Un exemplaire de cette édition originale, découvert par hasard, séduisit Maurice Barrès qui fit faire à Gide son entrée dans le monde littéraire, le présentant notamment à Mallarmé. Une édition dite “de luxe” annoncée dans l'originale fut effectivement publiée, mais à la Librairie de l'Art indépendant, à qui Gide avait parallèlement confié la publication des Cahiers.

Manuscrit exceptionnel, d'un grand intérêt littéraire : il marque les débuts d'André Gide, le futur “Contemporain capital”.

Dos de la reliure uniformément passé.

Estimation :100 000 / 150 000 €


Lot 112
GIDE, André.
Le Voyage d'Urien. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1893.
In-8 carré : cartonnage à la Bradel, pièce de titre de maroquin rouge, non rogné, couvertures illustrées conservées (Paul Vié).

Édition originale : elle est dédiée au poète Henri de Régnier.

Tirage limité à 300 exemplaires numérotés (nº 3), plus quelques exemplaires sur Chine et sur Japon. Ce voyage du Rien est une odyssée ironique, écrite “en réaction contre l’école naturaliste”. Quelques jeunes gens en quête de “glorieuses destinées” s’embarquent pour un périple allégorique qui débouche dans les déserts glacés de la stérilité.

31 lithographies originales du peintre Maurice Denis.

Le Nabi est parvenu à se libérer de toute servitude descriptive pour mieux investir le texte en créateur. Les lithographies sont tirées en deux tons, sur fond tantôt ocre, tantôt vert pâle. Elles sont quasiment les seules que Maurice Denis ait produites. Il fut, semble-t-il, peu attiré par la pratique de la gravure originale dans le livre. La mise en page dénote un grand raffinement dans les espaces, les initiales et les images. La couverture imprimée est également illustrée.

Le Voyage d’Urien est un des grands livres illustrés dans la tradition du livre de peintre inaugurée par Édouard Manet, Charles Cros et Stéphane Mallarmé en 1874-1875. La collaboration entre le peintre et l’auteur fut des plus étroites. “Ce livre est la trace la plus accentuée du symbolisme, la ratification par les Nabis du principe du livre de dialogue” (Yves Peyré).

Précieux exemplaire de dédicace avec, sur le faux titre, cet envoi autographe signé :
à Henri de Regnier
son ami
André Gide.

Les deux écrivains furent longtemps très liés. De cinq ans son aîné, Régnier fut l'une des admirations littéraires de Gide. Ensemble, ils voyagèrent en Bretagne ; durant ce périple, en 1892, Gide composa son Voyage d'Urien qu'il lui dédia.

Ils devaient se brouiller en raison d'un article que Gide consacra à La Double Maîtresse dans La Revue Blanche en mai 1900, article dans lequel l'écrivain ne ménageait pas ses critiques. Blessé, Régnier ne pardonna jamais l'affront et resta sourd aux tentatives de réconciliation de celui qu'il regardait désormais comme “un médiocre prosateur à la médiocrité prétentieuse”.

Fidèle en dépit du ressentiment, André Gide accorda aux vers de Régnier une place remarquée dans son Anthologie de la poésie française parue en 1949.

Estimation : 20 000 / 30 000 €


Lot 114
GIDE, André.
Paludes. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1895.
Grand in-8 carré : broché, couvertures grises rempliées, plat supérieur imprimé.
Édition originale.

Elle a été publiée à compte d'auteur, à un tirage restreint : 400 exemplaires, plus 9 exemplaires hors commerce – 6 sur papier de Chine et 3 sur papier vert. Le premier des 6 exemplaires de tête sur papier de Chine, justifié avec la lettre “a”.

Le roman ou plutôt la sotie, pour reprendre le terme que Gide affectionnait, est une satire enjouée des cénacles parisiens et du climat oppressant des milieux symbolistes dans laquelle Gide ne s’épargne pas lui-même.

Le retentissement de Paludes fut quasi nul, mais la vogue du nouveau roman devait contribuer à sa fortune littéraire. L'œuvre si “moderne” du point de vue formel a été consacrée par Roland Barthes dans Le Plaisir du texte, puis placée par Nathalie Sarraute au rang des “cinq ou six œuvres les plus importantes de notre temps”.
Précieux exemplaire de Stéphane Mallarmé.

Envoi autographe signé sur le faux titre :
à Monsieur Stéphane Mallarmé
notre maître très vénéré
André Gide

“Sit Tityrus Orpheus”
Virgile

Le don de l'auteur manifeste une admiration profonde envers le maître dont l'extrême exigence était la règle de vie et d'écriture, et dont le disciple pressent qu'il est “le poète qui a décidé de la modernité”.


Toutefois, chez Gide, l'admiration ne saurait être sans réserve, à tel point que dans Paludes même, “M. Mallarmé” est nommément cité à plusieurs reprises sur le mode ironique ou sarcastique.

La lettre de remerciement de Mallarmé pour “l'offre de l'exemplaire A de Paludes”, en date du 21 juillet 1895, relève à peine la “goutte aigrelette et précieuse d'ironie”, pour ajouter : “Merci de l'affectueux honneur qu'y soit mon nom.” Et, pour l'essentiel, la forme novatrice de l'œuvre ne lui a pas échappé : “Vous avez trouvé, dans le suspens et l'à-côté, une forme qui devait se présenter et qu'on ne reprendra pas.”

Frank Lestringant observe finement combien Gide n'a jamais été aussi empressé auprès du maître, ni si proche de lui que durant cette période où il s'émancipait du symbolisme. Ce que le biographe nomme le complexe du fils prodigue : “En face de ce père d'élection, Gide se rend et se sent coupable, infiniment coupable, mais c'est pour être d'autant mieux aimé et favorisé de lui.”

Quant au vœu exprimé en latin à la fin de l'envoi, “Sit Tityrus Orpheus”, il renvoie au sens premier de Paludes. En effet, l'ouvrage est inspiré de deux vers de Virgile à propos de Tityre, le berger des Bucoliques : celui-ci, bien que possédant un champ “plein de pierres et de marécages”, est heureux de son sort. Qu'il en soit de même pour le Poète livré à la solitude et au confinement.

Bel exemplaire tel que paru, broché. Dos fendillé, habilement restauré.

Estimation : 60 000 / 80 000 €


Lot 120
GIDE, André.
L'Immoraliste. Paris, Mercure de France, 1902.
In-12, demi-toile brique à la Bradel, initiales “LB” dorées en queue, non rogné, couvertures conservées (reliure de l'époque).

Édition originale.

Tirage unique à 300 exemplaires sur vergé d'Arches.

“Le chef-d'œuvre de Gide, d'une lumineuse cruauté” (Charles Du Bos).

Bien accueilli par la critique, “le livre, s'il ne conquit pas à Gide la grande notoriété que lui vaudraient plus tard La Porte étroite et Les Caves, consacra son originalité et sa maîtrise aux yeux du public lettré” (En français dans le texte, Paris, 1990, n° 330).

Plus tard, le régime de Vichy accusa l’Immoraliste, non seulement l’ouvrage mais l’auteur ainsi surnommé, d’avoir corrompu la jeunesse.

“Le succès précédent de Gide, Les Nourritures terrestres, eut plus d'influence sur la jeunesse, mais il est somme toute vague et sirupeux. Ici les tendances destructrices implicites dans l'obsession païenne du corps, l'homosexualité latente que le désert fait ressortir, sont annonciatrices de certains aspects de sa propre vie, si profondément modifiée par sa rencontre avec Wilde et Douglas” (Connolly).

Précieux envoi autographe signé :
à Léon Blum
son ami
André Gide

Superbe provenance.

André Gide et Léon Blum (1872-1950) se rencontrèrent en 1888, sur les bancs du lycée Henri IV, en classe de philosophie. Ils demeurèrent liés toute leur vie, partageant une même passion pour la littérature.

Exemplaire en modeste demi-reliure du temps portant, comme la plupart des livres de la bibliothèque de Léon Blum, les initiales “L.B.” dorées en pied du dos. Ex-libris Hubert Heilbronn.

Dos légèrement insolé. Petite fente sans gravité à la coiffe supérieure.

Estimation : 10 000 / 15 000 €

Lot 151
COCTEAU, Jean.
Le Coq et l'Arlequin. Notes autour de la musique. Avec un portrait de l'auteur et deux monogrammes par P. Picasso. Paris, La Sirène, Collection des Tracts, nº 1, 1918 [janvier 1919].
In-16 : broché, chemise, étui en demi-maroquin rouge.

On joint :

COCTEAU, Jean. Lettre à André Gide. Sans lieu, 1er décembre 1919.
Lettre autographe signée, 1 page in-4.
Édition originale.

Elle est ornée d'un portrait de l'auteur en frontispice reproduisant un dessin à la mine de plomb portant : “à mon ami Jean Cocteau, Picasso, 1916.”

Élégante plaquette, la première de la “Collection des Tracts” lancée par les éditions de la Sirène, imprimée par Protat. Les éditions de La Sirène publièrent trois livres de Cocteau, à l'époque où elles jouèrent un rôle important en faveur de la jeune littérature.

Dédiée à Georges Auric, cette suite de notes brèves et d'aphorismes sur la musique et l'art en général est un véritable manifeste de l'esprit nouveau où l'auteur érige en système de façon brillante les enseignements de Parade – ce premier ballet résolument moderne (1917), mis en œuvre par un quatuor légendaire : Diaghilev, Picasso, Erik Satie et Jean Cocteau.

Très amusant envoi autographe signé sur le faux titre :
a André
Gide
“Le Piano et le
papillon ”
ou
Le Coq et l'Arlequin
Son ami, de
tout cœur
Jean Cocteau
Mai 1919

Cet envoi affectueux précède de peu une des célèbres brouilles entre Jean Cocteau et André Gide, dont l'amitié avait débuté en 1912 par une lettre admirative du plus jeune à l'auteur de Paludes.

Dans cet essai, qui imposait Erik Satie et la musique nouvelle aux oreilles acouphéniques des musicologues et lettrés sortant des canonnades de la Grande Guerre, Cocteau avait cité Gide sans mettre de guillemets. Il fit amende honorable quelque temps plus tard : “Un oubli de guillemets m'enrichissant d'une phrase dite par ANDRE GIDE : La langue française est un piano sans pédales , je me fais un scrupule de signaler au lecteur cette interpolation involontaire. J.C.”

Presque aussitôt, Gide riposta dans la Nouvelle Revue française par une Lettre ouverte à Jean Cocteau dans laquelle il pointait l'incompétence musicale de l'auteur du Coq et l'Arlequin. Cocteau répliqua :

“Il y a en vous du pasteur et de la bacchante” (Les Écrits nouveaux, août 1919).

On joint une lettre autographe signée adressée par Jean Cocteau à André Gide le 1er décembre 1919 afin de mettre un terme à la controverse :
Mon cher Gide,
Je n 'ai pas lu votre dernier article et ne le lirai jamais. La consigne autour de moi est de se taire sur ce chapitre. Seul moyen de me défendre contre les bas réflexes de réponse.
Donc, rien ne me gêne pour serrer la main que vous me tendez
Votre Jean Cocteau

Estimation : 4 000 / 6 000 €

Lot 165
BERNANOS, Georges.
Sous le soleil de Satan. Paris, Plon, sans date [1926].
In-12, broché, couvertures de papier jaune imprimées, sous étui-chemise.

Édition originale.

Premier roman publié par l'auteur, Sous le soleil de Satan apporta à Georges Bernanos une notoriété immédiate. Adapté au cinéma par Maurice Pialat, Palme d'or en 1987, il reste avec Le Journal d'un curé de campagne son œuvre la plus populaire.

Remarquable envoi autographe signé au recto du premier feuillet :
à André Gide,
en témoignage de gratitude spirituelle pour tout ce que vous m'avez donné malgré vous, pour tout ce que votre lucide génie nous dispense de cette âme que vous réservez, et que Dieu seul est capable de forcer,
G. Bernanos

Surprenante reconnaissance de dette de la part de l'écrivain catholique – le peintre impitoyable du mal, de l'imposture et de la grâce – envers l'auteur de Corydon, conspué par les gardiens du Temple de l'époque.

Georges Bernanos (1888-1948) ne devait jamais cacher cette manière d'attirance-répulsion qui marqua ses rapports avec André Gide (1869-1951) : “Je défie qu'on trouve dans tous mes livres une ligne à sa louange. Il est vrai que je ne saurais partager la conviction un peu trop sommaire de Paul Claudel ou de Henri Massis, qui le croient possédé du diable, mais, loin d'être tenté de trop d'indulgence envers lui, j'avoue que je dois faire un effort pour rester juste à l'égard d'un grand écrivain – l'un des plus grands de notre littérature – et qui honore notre langue. ”

Bernanos ne cessera d'interpeller son aîné sans le nommer dans tous ses livres, jusqu'à l'ultime Monsieur Ouine (1943), portrait de l'intellectuel en décomposition dont Gide fut, de l'aveu de son auteur, la principale source d'inspiration. Il fut même le seul à prendre sa défense lorsque Gide se vit attaqué par Aragon dans les Lettres françaises en novembre 1944.

Et Bernanos de regretter à sa mort de ne jamais l'avoir rencontré.
Quant à André Gide, il fut enthousiasmé par ce premier roman de Georges Bernanos, pourtant encore proche de l'Action française à l'époque.

Couvertures légèrement usées.

Estimation : 10 000 / 15 000 €

Lot 173
CÉLINE, Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand.
Voyage au bout de la nuit. Roman. Paris, Éditions Denoël et Steele, 1932.
Fort in-12, broché, emboîtage de toile noire.
Édition originale.

Exemplaire non justifié, imprimé sur alfa. Le tirage numéroté est limité à 10 exemplaires sur vergé d'Arches et 100 sur alfa.

Surprenant envoi autographe signé sur le faux titre :

A Monr Andre Gide
Tres respectueux et
Sincere Hommage
Louis Celine

Gide a noté à la plume, au recto du premier feuillet blanc, les pages correspondant aux passages du livre qui l'ont particulièrement marqué, et dont il a brièvement noté le sujet : 61 / 201-202 (bonté) / 274 (le bout de la nuit) / 295 / 359-60 = le cochon / 386-87 x tout ce chap. de 384 à 394 / 405 - quand tout sera dit / 407 lâcheté / 548 description x.

Une des provenances les plus improbables pour ce chef-d'œuvre de la littérature du XXe siècle.

En 1932, Céline croit encore à ses chances de décrocher le Goncourt et se démène pour la promotion de son roman. Il envoie donc très logiquement un exemplaire au “contemporain capital”. La suite est connue et l'écrivain, dont le roman a suscité une polémique inouïe, y verra l'origine de tous ses maux : “Le triomphe du Voyage m'a été aussi pénible que les cyclones de Bagatelles” écrira-t-il dans une lettre à Daragnès en 1948.

Dans une page de son Journal consacrée à la publication de Bagatelles pour un massacre, André Gide revient sur son admiration pour le Voyage : “Vous vous souvenez du raffut que firent ses deux premiers livres. La presse était éberluée et ne savait plus quel ton prendre. Certains articles s'indignaient ; d'autres s'extasiaient. (...) Une entre-lecture cursive m'avait d'abord fait considérer Mort à crédit comme fort inférieur au Voyage au bout de la nuit , que j'avais lu avec un épatement inégal, mais par moments (vers la fin du livre surtout) considérable.”

La note élogieuse, rédigée vers 1939, est d'autant plus remarquable que, dans Bagatelles (publiées à peine cinq ans après le Voyage), Gide était sévèrement malmené et ses préférences sexuelles dénoncées de manière odieuse : “Monsieur Gide en était encore à se demander tout éperdu de réticences, de sinueux scrupules, de fragilités syntaxiques, s'il fallait ou ne fallait pas enculer le petit Bédouin, que déjà depuis belle lurette le Voyage avait fait des siennes” (Bagatelles, p. 82).

Il était déjà loin le temps du “Très respectueux et sincère hommage ” à celui que Céline qualifiera désormais en privé de “cuistre tarabiscoté”…

Exemplaire parfait.

Estimation : 30 000 / 40 000 €

samedi 26 février 2011

Beigbeder relit Paludes

Toujours dans le sillage de la parution du premier tome de la biographie Gide, l'inquiéteur, par Frank Lestringant, la chronique de Frédéric Beigbeder publiée le 24 février sur le site lexpress.fr était consacrée à Gide et surtout à Paludes :


"Pourquoi lire Gide aujourd'hui?

André Gide est un romancier subversif qui est devenu le symbole de l'écrivain vieux et chauve à plaid sur les genoux : on appelle cela un malentendu. Né et mort à Paris (1869-1951), ce protestant est l'un des premiers auteurs à pratiquer l'"outing" : il s'est affirmé homosexuel quand tant d'autres restèrent dans le placard toute leur vie (Proust, Mauriac, le général de Gaulle, non je déconne). Créateur de la NRF, il incarne la figure parfaite du grand écrivain bourgeois qu'un punk BCBG devrait vomir, mais toute son œuvre respire la rébellion : liberté, intelligence, pédophilie... Le prix Nobel de littérature qui l'a couronné en 1947 était une consécration à l'ancienneté. Le tome 1 de la biographie monumentale de Frank Lestringant (André Gide l'inquiéteur) est une lecture indispensable parce que inactuelle. Le prof de littérature en Sorbonne commence par cette question : "Pourquoi Gide aujourd'hui ?" Cela m'a donné envie de relire Paludes, dont Léon Blum écrivit : "C'est Narcisse sans miroir."

Paludes, c'est une blague de potache qui se mue en chef-d'œuvre. Comment ne pas être convaincu dès la première phrase : "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent." Pardonnez Gide, il ne sait pas ce qu'il fait. J'aime les livres pour écrivains : les lire vous donne l'illusion d'en être un. Paludes raconte l'histoire d'un auteur à court d'inspiration qui reçoit des visiteurs circonspects, pour leur lire des extraits d'un livre qui n'existe pas. D'aucuns prétendent qu'il s'agit d'une satire du milieu littéraire alors que c'est un condensé de la littérature du XXe siècle à venir. Et d'ailleurs que signifient ce titre, Paludes, et son héros Tityre ? (Paludes signifie "marais" en latin, et Tityre est le nom d'un berger des Bucoliques de Virgile.) Page 18, Gide répond : "C'est l'histoire d'un célibataire dans une tour entourée de marais." Un écrivain fait un métier absurde : un écrivain, ça pérore durant des heures sur une chose inutile, ça cherche sa voix dans l'obscurité. Paludes est un écrit sur l'écriture, un roman sans roman, un making of, un travail sans résultat. Depuis ses origines, le roman rabâche Don Quichotte : la parodie du rêve d'un fou. L'important, c'est de glousser : "Indécision des reflets ; algues ; des poissons passent. Eviter, en parlant d'eux, de les appeler des "stupeurs opaques"." Je ne sais pas pour vous, mais moi ces stupeurs opaques me réjouissent. C'est depuis Paludes que la littérature a le droit de pratiquer le second degré. La sincérité est souhaitable mais plus obligatoire ; de temps à autre, si l'on n'abuse pas trop de la mise en abyme (quelle affreuse chose qu'un auteur qui se regarde écrire !), il n'est pas interdit de faire confiance à l'intelligence de son lecteur pour sourire avec nous de la pitoyable condition de scribouillard prétentieux. On ne lit plus en 2011 comme en 1895, et cela, c'est aussi à Paludes que nous le devons. Des dizaines de milliers de romans ont voulu l'imiter : vous en avez lu combien, dans votre vie, de romans dont le héros est en train d'écrire un bouquin ? Aucun n'a retrouvé le génie ironique et blasé de Gide : c'est un texte de jeunesse (écrit à 25 ans) et pourtant c'est un chant du cygne. Comme tous les chefs-d'œuvre, Paludes est à la fois un point de départ et un point d'arrivée.




samedi 29 janvier 2011

ביצות

André Gide, l'inquiéteur
de Frank Lestringant,
Flammarion, 2011
1100 p., 35€, ISBN 9782080687357

On connaît la première de couverture du premier des deux tomes de la nouvelle biographie de Gide signée Frank Lestringant et qui paraîtra le 23 février chez Flammarion. Le livre est déjà en pré-commande chez vos vendeurs préférés. Présentation de l'éditeur :

"André Gide a créé le mot d’inquiéteur. Il a voulu être l’inquiéteur de son siècle. Or qu’est-ce qu’un inquiéteur ? Dans le sens premier, quelqu’un qui sème le doute et le trouble. Un trouble-fête, un empêcheur de tourner en rond. C’est ainsi que Gide a d’abord qualifié son camarade Pierre Louÿs, porté au canular et qui, du temps de leur jeunesse, l’accablait de ses farces de mauvais goût. Ce terme péjoratif, Gide, plus tard, se l’approprie en lui donnant un sens positif. Il en fait un programme de vie ; il y découvre le sens de sa mission. Tel qu’il le conçoit alors, l’inquiéteur, c’est celui qui empêche la société de s’endormir, en la provoquant. Un peu plus qu’un éveilleur, l’inquiéteur révèle le dessous des cartes et jette le trouble dans les esprits.
Par quel processus Gide en est-il venu à revendiquer un tel titre, et à faire du personnage du grand écrivain qu’il incarne, non pas le porte-parole de la société, mais son contraire, un dissident qui la défie, un adversaire qui remet en cause ses valeurs, brouille ses repères les plus stables, dénonce son hypocrisie foncière ? C’est ce que ce livre s’emploie à montrer.
Ce premier volume embrasse les cinquante premières années de la vie de Gide, de 1869 à 1918 et de la chute du Second Empire à l’armistice de Rethondes. Il correspond à la période de la formation, de l’affirmation et de la crise décisive d’où émergeront les choix cruciaux de l’entre-deux-guerres."


On apprend également la parution d'une traduction de Paludes en hébreu signée Eran Dorfman, sous une couverture assez originale :


Paludes, André Gide,
traduit en hébreu par Eran Dorfman

Cette parution donne lieu à une soirée à l'Institut français de Tel-Aviv autour du thème "Ces littérateurs, tous insupportables ?" le jeudi 3 février 2011 à 20h. Présentation de l'Institut :


Paludes décrit une semaine au jour le jour de la vie d’un écrivain qui essaye désespérément d’achever l’écriture d’un livre sur les « paludes » littéraires.
Il admire les littérateurs et les déteste. Il recherche leur compagnie et tient en horreur leurs propos. Il déplore leur prétention et pourtant se sent contraint de les rencontrer encore et encore, jusqu’à déclarer au final :
« ces littérateurs, tous insupportables ! »

Le narrateur de Paludes a-t-il encore raison aujourd’hui ?
Eran Dorfman (philosophe et traducteur de l’ouvrage), Shimon Adaf, écrivain, poète et éditeur, Benny Ziffer, écrivain et rédacteur en chef du dossier littéraire de Haaretz et Ilai Rowner, chercheur en littérature tenterons de répondre à la question par une promenade en littérature autour de l’écriture et plus généralement de la création en un mot : de la vie !

Lecture :
Nimrod Reitman

Soirée en hébreu - entrée libre
Renseignement et inscription : 03-796 80 00
Institut français
7, boulevard Rothschild Tel-Aviv


samedi 2 octobre 2010

Numero deus impare gaudet

Pour une fois que le nom de Gide, dans la Tribune, n'est pas lié à la célèbre trilogie des avocats... Un savoureux épisode de l'histoire financière européenne raconté par Guy Abeille qui rappelle, utilement en ces temps, que l'économie ne ressortit pas des sciences mais des idéologies... paludéennes.

dimanche 11 juillet 2010

Paludes et Semprun (2/2)

(première partie)

La lecture de Paludes marque aussi pour Jorge Semprun l'entrée dans la langue française qu'il veut désormais maîtriser comme un autochtone puisqu'une boulangère du Boul'Miche l'avait chassé en le traitant d'Espagnol de l'armée en déroute :

« Mon accent détestable ne m'avait pas seulement interdit d'obtenir le petit pain ou le croissant que je désirais, il m'avait retranché aussi de la communauté de langue qui est l'un des éléments essentiels d'un lien social, d'un destin collectif à partager.

[…]

La boulangère du boulevard Saint-Michel me chassait de la communauté, André Gide m'y réintégrait subrepticement. Dans la lumière de cette prose qui m'était offerte, je franchissais clandestinement les frontières d'une terre d'asile probable. C'est dans l'universalité de cette langue que je me réfugiais. André Gide, dans Paludes, me rendait accessible, dans la transparente densité de sa prose, cet universalisme. »

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.120-121


Et Semprun de démontrer en quoi Paludes est si particulièrement, si étrangement français :

« Je pourrais évoquer d'autres livres de cette époque qui ont eu pour moi davantage d'importance morale que Paludes. Mais celui-ci, à toutes ses qualités littéraires, qui sont exceptionnelles — extraordinaire modernité formelle d'un récit écrit il y a plus d'un siècle, en 1895 ; délicieuse insolence narrative ; imagination débridée ; concision sévère du phrasé et richesse lexicale, etc. —, ajoute une vertu qui lui est singulière : on ne peut le concevoir écrit dans aucune autre langue que le français.

Les romans que je viens d'évoquer*, la majorité de tous les autres qu'on pourrait également mentionner, ont été écrits en français, certes, et dans cette langue s'incarne le contenu matériel et idéel que constitue l'œuvre, bien entendu. Mais l'essence du Sang noir ou de La condition humaine ne se dissoudrait pas dans le néant si on appréhendait ces romans dans une autre langue. Ainsi, on peut parfaitement imaginer Le sang noir en russe. Quelqu'un m'a dit une fois, judicieusement — je crois bien que c'était Jean Daniel — que Guilloux a écrit le plus grand roman russe de langue française ! Pour leur part, l'immense majorité des lecteurs de Dostoïevski à travers le monde auront lu son œuvre romanesque en français, anglais, allemand ou espagnol : dans n'importe quelle langue littéraire autre que le russe. Pourtant, on sait pertinemment de quoi il est question dans Les Frères Karamazov même si on a lu le roman en français. Et même si on l'a lu dans une traduction médiocre, me risquerai-je à dire. Car l'essence de ce roman, de la plupart des grands romans, même s'ils se nourrissent de leur langue originaire et originale, qu'ils enrichissent à leur tour, n'est pas langagière.

L'essence de Paludes, en revanche, est dans sa langue. On ne peut concevoir Paludes dans aucune autre langue que le français.

J'en ferai la preuve immédiatement, en ouvrant le volume au hasard. Voici la page 114 de l'édition Folio.

D'ailleurs, sitôt sortis du parc que les sapins noirs encombraient, la nuit nous parut plutôt claire. Une lune à peu près gonflée se montrait indistinctement à travers la brume éthérée. On ne la voyait pas comme parfois, tantôt et tantôt, puis cachée, puis ruisseler sur les nuages ; la nuit n'était pas agitée ; — ce n'était pas non plus une nuit pacifique ; — elle était muette, inemployée, humide, et m'eussiez-vous compris si j'eusse dit : involontaire. Le ciel était sans autre aspect ; on l'eût retourné sans surprise. — Si j'insiste ainsi, calme amie, c'est pour bien vous faire comprendre à quel point cette nuit était ordinaire...

Si je cite ainsi, calme amie — qu'y a-t-il de plus tendre que de parler d'un livre qu'on a aimé avec une amie chère ? —, c'est pour bien vous faire entendre à quel point cette prose est extraordinaire. À quel point est-il inconcevable de parvenir, dans une langue autre que la française, à un semblable équilibre des éléments d'une phrase, du précis et du précieux, de la rigueur et de la fantaisie. »

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.118-119


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* Le sang noir, de Louis Guilloux, La condition humaine et L'espoir, de Malraux.

Paludes et Semprun (1/2)

Dans un beau chapitre de Adieu, vive clarté... intitulé Je lis Paludes... Jorge Semprun mêle ses souvenirs d'avril 1939 à d'autres, souvenirs de rencontres, de découvertes, de combats et bien sûr de lectures*. Paludes est le prétexte à toutes ces évocations où ne se faufile pas uniquement l'ombre de Gide, certes, mais où s'exprime sans doute le mieux la communauté d'esprits qui unie les amateurs de Paludes.


« Antoine revenait d'une promenade le long de la mer. « Que faites-vous là ? » avait-il demandé à cet inconnu. «Je lis Paludes », avait répondu le jeune homme. C'était vrai, il lisait Paludes. Il avait retourné le mince volume, afin qu'Antoine puisse en lire le titre. C'était Paludes...**

Ainsi avais-je écrit, près de cinquante ans après mon trimestre d'interne à Henri-IV. Juan Larrea attendait l'arrivée d'Antoine de Stermaria, devant la porte de l'atelier de ce dernier, à Nice. II lisait Paludes.

Dans la réalité romanesque de La montagne blanche, où cette rencontre est fidèlement rapportée, Larrea était mort à ma place: il pouvait bien lire Paludes pour mon compte. Je n'ai pas cessé de le faire moi-même, depuis cette lointaine époque.

Dans La montagne blanche, lorsque Antoine de Stermaria constate que c'est effectivement le roman d'André Gide que lit l'inconnu installé sur le palier, à l'attendre, un courant de sympathie s'instaure immédiatement. Ils avaient ri tous deux, avec une gaieté aussitôt partagée. Une sorte de coup de foudre de la complicité littéraire. Ou masculine, plus primitivement.

Moi aussi, toute ma vie, j'aurai eu la chance de nouer avec des inconnus, à cause de Paludes, des relations, parfois brèves, souvent sans lendemain, mais d'une fulgurante impudeur. Tout dire sur soi-même — l'essentiel, du moins: ça tient en quelques mots — tout écouter de l'autre, également. Peut-être parce qu'on aurait vu un inconnu, le petit volume de Gide a la main. Ou bien, parce que dans quelque conversation banale, ou il n'aurait été question que d'événements insignifiants, même s'ils avaient une dimension planétaire — quoi de plus insignifiant que l'insignifiance planétaire ! —, on aurait glissé un début de phrase de Paludes. Quelqu'un, alors, dont on n'avait pas, jusqu'à ce moment, soupçonné cette qualité morale, terminerait la phrase ébauchée. Avec le sourire entendu, donc discret, mais radieux pourtant, qu'arborent les agents secrets, ou les militants clandestins, quand on leur murmure, l'air de rien, le mot de passe convenu.

Ainsi: A six heures entra mon grand ami Hubert, il revenait du manège, aurais-je pu dire soudain d'une voix calme, nettement informative, sans que personne ne s'en préoccupât autour de la table. Car Hubert était sans doute un ami que chacun pouvait imaginer connu du reste des convives, et pourquoi, dans ce cas, ne serait-il pas revenu à six heures du manège ? Puisqu'il est admis, désormais, que la marquise sort à cinq heures ?

Mais alors que je pouvais penser qu'une fois de plus je ferais chou blanc, parlerais dans le désert de l'incompréhension, quelqu'un se tournerait vers moi, les yeux brillants. Il dit: « Tiens, tu travailles», dirait-il. Je répondis, répondrais-je aussitôt, j'écris Paludes.

Alors, dans l'éclat de rire qui nous aurait saisis, l'inconnu et moi-même, dans l'élan immobile de l'un vers l'autre, qui nous lierait soudain, nous déliant des contingences de ce dîner mondain, la maîtresse de maison aurait demandé : Qu'est-ce que c'est ? Et de répondre, ensemble — une fois, une seule, l'inconnu s'appellerait Hubert, de surcroît : nous en fîmes une apothéose ! — : Un livre!

J'ai écrit tout le temps inconnu au masculin, mais ce n'est pas parce que ce genre, d'un point de vue sémiologique, peut englober les deux sexes du genre humain, sans prêter à confusion. Si on dit « droits de l'homme », par exemple, on n'est pas en train d'en exclure les femmes, quoi qu'elles en disent. Certaines d'entre elles, en tout cas.

J'ai écrit ce mot au masculin, plus simplement, plus tristement aussi, parce que jamais une inconnue n'a réagi devant moi, pour moi, à l'incitation d'une phrase de Paludes. Je le regrette vivement. Non seulement parce que l'indifférence féminine au récit gidien, la méconnaissance où elles le tiennent, apparemment, me navrent. Aussi, surtout, parce que j'aurais vivement désiré qu'une fois, ne fut-ce qu'une seule fois dans ma vie, une belle inconnue, blonde, aux yeux clairs, lointaine, dédaigneuse de l'alentour, perdue dans le ravissement égotique de son propre charme, succombe imprévisiblement à l'idée farfelue, frénétique, d'une aventure, en m'entendant murmurer quelques mots de Paludes. Rien de plus : Rien de moins.

Mais la vie n'est pas un roman, semble-t-il. Revenons au roman de la vie.»

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.113-115

(suite)

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* sur la composition ce livre de souvenirs mêlés, voir ce document à télécharger

** extrait de La Montagne blanche, Jorge Semprun, Gallimard, 1986

samedi 10 octobre 2009

II. Gide, Paludes et Paul Bourget (Colloque Gide à la BnF)

Jean-Michel Wittmann, professeur à l'Université Paul Verlaine de Metz, avait intitulé sa communication « Quand l'écrivain remet son ouvrage sur le métier : l'exemple d'une page supprimée dans Paludes ». Deux scènes supprimées du chapitre « Le Banquet » entre 1895 et 1920 dont une qui infléchit le sens du livre.

[Il faut noter ici que ces pages à placer entre les interventions d'Evariste, le fin critique, et de Barnabé, le moraliste, où l'on ne trouve plus dans l'édition de 1920 que l'épisode du ventilateur pour littérateurs qui les séparait, ont été signalées pour la première fois par Christian Angelet dans le Bulletin des Amis d'André Gide n°54 d'avril 1982.]

La première de ces scènes caviardées montre le dialogue de sourds entre le protagoniste de Paludes et « Baldakin surtout journaliste » qui, lui, écrit « Briarée ». « - Eh ! Oui. L'homme aux cents bras, reprit-il – le géant Briarée. Et savez-vous qui c'est, Briarée ? - ??? - Eh bien, Monsieur – c'est le Peuple. »

Cette opposition à Baldakin traduisait la position de Gide face à la question de la collectivité, le corps social figuré par le géant Briarée, et de l'individu, main détachée qui serait le sujet de Paludes. Mains chaudes, mains froides et main détachée dans le marais tiède de Paludes : les forces sociales vues comme un jeu énergétique énoncé par la théorie de la décadence de Paul Bourget où l'on retrouve aussi la comparaison entre l'organisme social et l'organisme vivant.

Jean-Michel Wittmann voit donc ici « une réponse à Paul Bourget, une réécriture ironique de Paul Bourget », d'autant qu'il note en 1921 chez Gide une définition de l'individualisme :

« La perfection classique implique, non point certes une suppression de l'individu (peut s'en faut que je dise : au contraire), mais la soumission de l'individu, sa subordination, et celle du mot dans la phrase, de la phrase dans la page, de la page dans l'œuvre. » (Réponse à une enquête de La Renaissance sur le classicisme, 8 janvier 1921, reprise dans Incidences, Gallimard, Paris, 1925)

Paraphrase de Paul Bourget (qui reprenait lui-même Nisard...) :

« [L’organisme social] entre en décadence aussitôt que la vie individuelle s'est exagérée sous l'influence du bien-être acquis et de l'hérédité. Une même loi gouverne le développement et la décadence de cet autre organisme qui est le langage. Un style de décadence est celui où l'unité du livre se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la page, où la page se décompose pour laisser la place à l'indépendance de la phrase, et la phrase pour laisser la place à l'indépendance du mot. Les exemples foisonnent dans la littérature actuelle qui corroborent cette hypothèse et justifient cette analogie. » (Essai de psychologie contemporaine, Paris, 1883)

[Notons que là aussi Christian Angelet rapprochait ces deux citations dans une note de son Symbolisme et invention formelle dans les premiers écrits d'André Gide, Romanica Gandensia, Gent, 1982]

Ce n'est donc pas par pure conception esthétique (pas de social en art), ni parce que dans l'intervalle des 25 ans entre les deux éditions de Paludes ce débat n'était plus d'actualité que la page fut écartée. « Il était toujours d'actualité, c'est même pour son actualité qu'elle a été supprimée et parce les réponses suggérées n'étaient, elles, plus d'actualité », avance Jean-Michel Wittmann.

En 1920, les Faux Monnayeurs vont permettre à Gide de revenir sur le sujet avec la part actuelle de sa pensée (la famille comme cellule sociale, autre allusion à la théorie de la décadence). « Gide dialogue avec Bourget mais aussi avec le Gide de 1895... Il fait valoir l'intérêt supérieur du groupe puis de l'individu. « Bourget a raison, mais je n'ai pas tort » semble dire Gide. »

« Gide remet constamment son ouvrage sur le métier, débat avec les autres et avec lui-même par la référence à d'autres textes. Les réflexions sociales et morales, pour des raison d'art, ne s'expriment pas mais passent par un jeu d'allusions intertextuelles », conclut Jean-Michel Wittmann.

Alain Goulet commente alors : « Je n'avais pas pris conscience que ce passage supprimé était aussi éclairant pour le débat majeur sur l'individu et la société dont le summum se trouve dans Les Faux Monnayeurs. »


Pour la suite du compte-rendu du colloque, c'est par ici...

jeudi 24 septembre 2009

Tout Arrive ! (émission du 28/04/09)

Voici enfin l'enregistrement de l'émission Tout arrive ! diffusée le 28 avril dernier sur France Culture à l'occasion de la parution des Romans et Récits d'André Gide dans la Pléiade.

Résumé du site de l'émission :

"- En compagnie de Pierre Masson, Eric Marty, et Laurent Nunez, la première partie décrit d'abord la manière de considérer l'oeuvre gidienne en 2009. Comment ces nouvelles parutions peuvent permettre, peut-être, de réévaluer Gide "moderne radical", dont on connaît souvent plus le journal qu'une oeuvre romanesque dans laquelle il y a incontestablement des ratages.

L'aspect biographique est également développé ici, notamment dans sa relation privilégiée à Paul Valéry ou à sa cousine Madeleine, qui sera tout au long de sa vie comme un "mariage garde-fou". (Enregistrement n°1)

- Puis, entrecoupée de quelques archives sonores, la seconde partie se penche plus directement sur quelques-uns des textes majeurs de Gide. Une oeuvre dans laquelle les textes s'opposent parfois, traversés pourtant dans leur succession par une certaine angoisse ainsi qu'une vraie thématique gidienne, celle de la liberté.

Bref, on échange ici sur le superbe Paludes (où le lecteur est au coeur), sur les Nourritures terrestres, L'Immoraliste ou bien Les Caves du Vatican et la Symphonie pastorale (moins réussis sans doute). Et l'on achève cette seconde partie par quelques mots du théâtre de Gide, bien méconnu. Quelques relectures d'épisodes bibliques à redécouvrir. (Enregistrements n°2 et 3)"




Enregistrement n°1 :


Enregistrement n°2 :


Enregistrement n°3 :

vendredi 5 juin 2009

Dominique Fernandez : Gide le pionnier

Dominique Fernandez avait cité à plusieurs reprises Gide dans son discours de réception à l'Académie Française en 2007, estimant notamment que « le meilleur Gide, [est] celui qui a pris la défense de l’homosexualité, critiqué les abus du colonialisme, percé à jour l’imposture stalinienne.

Dans le Nouvel Observateur, Dominique Fernandez défend cette « oeuvre pionnière » qu'est pour lui Corydon, souligne l'aspect précurseur de Paludes et admire le style gidien – « Des phrases admirables, parmi les plus belles jamais écrites en français, des modèles d'écriture. »

samedi 16 mai 2009

Tout arrive ! sur France Culture

Le 28 avril dernier, l'émission de France Culture "Tout arrive !" recevait Pierre Masson, Eric Marty et Laurent Nunez à l'occasion de la parution des deux volumes des Romans et Récits d'André Gide dans la Bibliothèque de la Pléiade (sous la direction de Pierre Masson).

L'animateur Arnaud Laporte et ses invités abordent dans la première partie de l'émission quelques aspects biographiques (enfance, mariage avec Madeleine, Marc Allégret, lettres brûlées, correspondance et amitié avec Valéry) en lien avec les grands thèmes gidiens. Dans la seconde partie de l'émission, il est fait une large part aux oeuvres regroupées dans ces deux volumes de la Pléiade (Paludes, Les Faux-Monnayeurs, Les Caves, notamment).

De nombreux bons moments et quelques très bons à écouter ici.

lundi 4 mai 2009

Modernité de Paludes

On n'en finit pas de découvrir la modernité de Gide... C'était au tour de Gérard Guégan dans Sud-Ouest dimanche dernier. L'écrivain qui, comme moi, place Paludes très haut, fait toutefois retarder la modernité de Paludes de 25 ans puisque le livre n'a pas paru en 1920 mais en 1895... Tout comme le Prométhée date de 1899 et non de 1925.

1920 est l'année d'une nouvelle parution de Paludes qui en effet toucha une nouvelle génération, au sortir d'une autre guerre. Ces petites erreurs de chronologie me donnent l'occasion de revenir sur deux critiques de Paludes parues à 26 ans d'intervalle, d'une édition à l'autre :

En juillet 1895, c'est Camille Mauclair qui traite de Paludes dans le Mercure de France :

"J'aime Paludes, parce que c'est le livre d'un homme qui en a assez et qu'on y voit exprimées avec une intensité et une émotion admirablement sincères quelques-unes des raisons nerveuses, quelques-uns des désenchantements intellectuels et sentimentaux qui font que nous en avons assez. M. André Gide ne s'est pas déréglé jusqu'à crier cela sur les toits, et à prendre à partie toute la terre pour lui imputer le grief de son pessimisme : il dit cela tout doucement et presque en souriant. Il dit comme une chose de tous les jours le navrement du "tous les jours", et je crois bien que depuis Laforgue personne n'avait eu cette façon exquisément désespérée et paisiblement prête aux larmes de trahir sa lassitude de l'ordinaire et du prévu. Par son style, que l'on sait le plus souple et le plus simplement artiste chez M Gide, par sa composition adroite et d'un laisser-aller inusité et savant, par la spéciosité de ses épisodes, de son sujet même, Paludes est un livre d'exception : on n'en voit pas d'analogues, et l'on ne s occupe guère d'écrire pour en produire de semblables. Et pourtant Paludes est un livre qui concerne notre pensée et notre préoccupation constante. Il touche à ce qui nous fait souffrir. C'est l'histoire de l’homme couché : il ne se dérange pas, il regarde autour de lui, il se distrait de petites choses toujours pareilles. C'est Narcisse sans miroir. Il a un petit domaine qui ne lui plaît pas, et il n'en sort pourtant point. Il aime mieux s’y accommoder, et se figurer qu'il se l'est accommodé, il ne s'en va pas et il ne sait même pas pourquoi. Il est là, il y reste machinalement. C'est l'homme ordinaire, celui dont Emerson a tenté de nous montrer la consolante grandeur immanente. C'est l'homme du laisser faire, de l'accepté, de l’installé : c'est nous tous, dans notre profession et notre vie quotidienne. Et le désir de la Chimère de la Tentation, "des parfums nouveaux, des fleurs plus grandes, des plaisirs inéprouvés", ne tente personne de ceux à qui l'écrivain confie l'idée de Paludes. A quoi sert ce livre ? Nous acceptons tout ce dont vous voulez vous plaindre, lui disent-ils. Et puis d'abord, qu'est ce que vous voulez ? — Et de fait, il ne veut rien qu'autre chose, et tout l'autre chose que les autres lui proposent le laisserait insatisfait. Eux s'en contentent, et s'en fabriquent le bonheur coutumier : lui, non. Il a l'air compliqué et gobe-la-lune auprès d'eux et pourtant c'est le simple qu'il voudrait. Il ne sait pas…

"Des héros ! des héros ! et que tout le reste fût des levers de rideau !" s'écrie douloureusement Laforgue. Et il ne parle pas davantage. M André Gide aussi est l'homme qui voit tout en levers de rideau, en bagatelles, en corvées ennuyeuses, en amis trop connus, et qui ne voudrait pas user sa vie sans voir le héros au moins, s'il ne peut l'être. Mais il se tait comme Laforgue. Il regarde en soi même et ne dit plus rien. Il contemple les autres gesticuler. Il est presque humilié de leur gesticulation qui ne le contente point. Il est lui aussi l'homme couché : et nous le sommes tous, et le héros n’apparaît pas, et tout est identique…

J’aime Paludes comme tout ce qu'écrit M. André Gide, parce que cela vient d'une âme extrêmement fine, hautaine et souffrante, et qu'il y a éparses dans ses livres quelques unes des choses du cœur que nous aurions tous voulu dire aux grandes minutes passionnées de notre vie. C'est le caractère spécialement prenant de son œuvre, qu'elle naît du dedans, intensément. C'est très difficile, littérairement parlant, d'imaginer, de construire et d'écrire ce petit livre apologique, et il est fait avec un charme et une légèreté que peu d’entre nous ont connus. Mais on ne s'en aperçoit même pas, tant on va d’un bout à l'autre avec l'impression qu'il faut ici s'occuper non d'un talent, mais d'une âme. Je ne sais rien qui soit plus attachant que ce caractère : c'est ce que je me figure par le mot simplicité. Avec sa nervosité, ses violences, ses lassitudes, son ennui et son ironie, Paludes est un livre qui dit simplement des choses simples, les choses de l'ordinaire qui sont notre chagrin permanent, les choses quotidiennes qui font mal..."

En juillet 1921, Valery Larbaud se charge de l'annonce de la ré-édition dans la NRF :

"Cette nouvelle édition de Paludes va permettre au grand nombre de lecteurs qu'André Gide s'est acquis depuis la publication de La Porte étroite, de faire connaissance avec la plus importante de ses œuvres antérieures aux Nourritures terrestres.

Nous venons de la relire, — dans notre vieil exemplaire du Mercure de France, — après vingt années écoulées et avec "toute cette cynique et sombre connaissance de ce qui arrive et de ce qui doit arriver, avec toute l'expérience et toute la méfiance, et toutes les désillusions amassées" au cours de ces vingt années : une sévère épreuve à faire subir à un livre écrit il y a vingt-cinq ou vingt-six ans, et par un jeune homme.

Eh bien, notre toute première impression a été que, d'abord, pour être daté de 1896, Paludes ne date guère (et pourtant Dieu sait dans quelle espèce de charabia prétentieux il était de mode d'écrire alors, et de quels dangereux exemples Gide était entouré !) — et ensuite que, pour être l'ouvrage d'un homme de moins de vingt-cinq ans, il témoigne d'une remarquable maturité d'esprit. Même, nous avons eu le sentiment que, lors de notre première lecture (vers l'époque de notre majorité légale), un certain nombre de choses avaient dû, faute de maturité chez nous, échapper à notre attention ; par exemple, des passages comme celui-ci : "Hubert n'a rien compris à Paludes ; il ne peut se persuader qu'un auteur n'écrive pas pour distraire, dès qu'il n'écrit plus pour renseigner. Tityre l'ennuie ; il ne comprend pas un état qui n'est pas un état social ; il s'en croit loin parce qu'il s'agite." Les observations d'ordre général contenues mais non directement exprimées dans ces phrases se suivaient de trop près pour que nous eussions le temps de nous y arrêter. Et pourtant, nous savions déjà si bien que la poésie n'a pour fonction ni de renseigner ni de distraire, et nos pensées ordinaires planaient, alors, à tant de lieues au-dessus de tout état social ! Mais c'est que la vie ne nous avait pas encore appris à découvrir dans les livres ces formules algébriques où les moralistes ont su la condenser : nous ne suivions plus. Mais à quoi bon essayer de retrouver l'état d'esprit dans lequel nous étions, nous les jeunes contemporains d'André Gide, à l'époque où nous avons lu pour la première fois Paludes ? Qu'il nous suffise de dire tout de suite que cette seconde lecture, plus attentive, plus reposée, plus critique, nous a été encore plus agréable et même, oui, plus profitable que la première.

C'est un livre charmant. Pour la désinvolture, l'aisance distinguée, l'élégance dans le laisser-aller, je ne trouve à lui comparer — parmi ses contemporains — que les livres de Jean de Tinan, et pour la vivacité et le bonheur du dialogue, que ceux de Mme Colette. Tout y marche si allègrement qu'on ne cesse guère de sourire, et parfois même on ne peut s'empêcher de rire tout haut, comme à ce passage, d'une absurdité exquise :

"Tu me rappelles ceux qui traduisent : "Numero Deus impare gaudet", par : Le numéro Deux se réjouit d'être impair, et qui trouvent qu'il a bien raison. Or s'il était vrai que l'imparité porte en elle quelque essence de bonheur, — je dis de liberté — on devrait dire au nombre Deux : mais, pauvre ami, vous ne l'êtes pas, impair ; pour vous satisfaire de l'être, tâchez au moins de le devenir."

A ces qualités s'ajoute une espèce de malice, ou de taquinerie, à laquelle André Gide ne devait jamais complètement renoncer dans la suite, et qui est une des caractéristiques de son style. Cette malice, plus abondante ou plus visible dans Paludes que dans aucun autre livre de Gide, se manifeste tantôt par la recherche, pour le plaisir de les franchir, des obstacles que présente la syntaxe, tantôt par une manière aisée et naturelle d'être difficile et de paraître artificiel, tantôt enfin par des caprices déroutants, comme celui qui l'a fait placer tout à la fin de son livre, en post-face, ce qui en est réellement l'argument, la préface et l'explication :

"Il fallait, resongeant de là-bas à Paris, à cette agitation sur place, à cette localisation du bonheur, à cette myopie des fenêtres, à ces contrôles du plaisir, à cette interception du soleil..., il fallait certes que lui-même [l'auteur] en fût loin et depuis longtemps, pour songer même à en sourire...
... Il trouva du même coup ridicule également le contrôlé, le contrôleur, celui qui veut lever les contrôles, et celui qui ne sait pas y échapper."

Tel est en effet le "sujet" de Paludes, qui est, bien plutôt qu'un roman, une comédie morale, et dont la donnée initiale, la situation, est beaucoup plus près du théâtre que de toute autre forme littéraire. Paludes est l'histoire d'un monsieur qui est en train d'écrire un livre intitulé Paludes, et qui en parle à tout le monde, et qui le soumet, à mesure qu'il l'écrit ou l'imagine, au jugement de ses amis et connaissances. Or, les deux seuls ouvrages (à ma connaissance) qui ont une donnée analogue, sont The Rehearsal, et The Critic de Sheridan. Et c'est comme une comédie qu'il faut lire Paludes.

Une des surprises de notre re-lecture a été le personnage d'Angèle. Nous ne l'avions pas aussi bien discerné, la première fois. Peut-être parce que Gide s'est amusé à le dessiner, pour ainsi dire, en silhouette blanche sur un fond de hachures. Mais qu'il est bien venu ! Quelle gentille Française, quelle aimable petite femme de Paris ! Nous n'avions pas su voir, autrefois, que c'était précisément ce fait d'être quelconque qui lui donnait toute sa valeur, son caractère national et local : la grâce et l’affinement, sans plus. On comprend qu'André Gide lui ait été fidèle, et qu'il lui adresse encore de ces lettres, qu'elle lit, nous pouvons en être sûrs, comme la Serena Bruchi de W. S. Landor, "depuis le commencement jusqu'à la fin".

Nous nous demandons aujourd'hui, en 1921, comment il a pu se faire qu'un livre si amusant, parfois si drôle, et si franc de maniérisme et d'esprit de coterie, et qui contient, avec un certain nombre de personnages divertissants ou sympathiques (entre autres "notre jeune ami Tancrède") un type de jeune femme si réussi, n'ait pas donné immédiatement à André Gide, auprès du public, la situation qu'il n'a obtenue qu'après L'Immoraliste et La Porte étroite. Mais c'est là une question qui se pose et se posera toujours, à propos de beaucoup d'autres livres, tout au long de l'histoire littéraire : comment se fait-il que les ouvrages les meilleurs et les plus importants ne sont reconnus, à leur apparition, que d'une partie si restreinte du public qui lit ?

En ce qui concerne Paludes, on peut répondre : que ce livre était trop en avance sur le goût moyen de l'époque où il parut ; qu'au point de vue esthétique, il s'écartait trop définitivement du Réalisme, dont les formules étaient familières au public, et de l'école du roman psychologique encore en pleine floraison (c'était plutôt aux contes philosophiques du XVIIIe siècle qu'il fallait remonter si on voulait absolument trouver à Paludes quelque ancêtre). Mais surtout, ce livre traitait, poétiquement, de certains problèmes qui n'avaient encore commencé à préoccuper qu'un petit nombre d'esprits, et seulement parmi les très jeunes gens. Et il donnait une solution à ces problèmes. En effet, « le contrôleur, le contrôlé, celui qui veut lever les contrôles, et celui qui ne sait pas y échapper » sont également ridicules et font les frais de cette jolie comédie. Mais n'est pas ridicule celui qui échappe aux contrôles malgré lui, parce qu'il ne peut pas ne pas y échapper, parce qu'il ne peut pas faire autrement, — celui qui, dès qu'il est libre, sort de Paris parce qu'il est comme aspiré par les gares, entraîné par les grands "rapides", — celui qui échappe aux contrôles parce que c'est sa destinée, et qui, ou bien ne s'aperçoit même pas qu'il y échappe, ou bien regrette d'y échapper et s'en excuse, et pense que "c'est mal". C'est à ce dernier que va la sympathie d'André Gide, parce qu'il y a dans ce personnage un conflit dramatique qui l'intéresse, et l'intéressera toujours ; et c'est essentiellement ce qu'un jeune critique espagnol, M. Marichalar, appelait récemment "le paludisme d'André Gide". Avec ce personnage-là finit la comédie, et une autre histoire commence : celle des Nourritures terrestres."

lundi 17 décembre 2007

De Paludes à Pintades

"Là, j'ai dû relire mes livres, il y avait si longtemps... Parmi eux, il y en a un qui est bien, c'est Pintades. Il se place dans la tradition de la littérature. C'est un épigone de Paludes mais il est honorable.C'est très beau Paludes et d'une modernité! Pintades a paru à l'époque où on avait un ministre de la police qui s'appelait Marcellin. Il mettait tout le monde sur écoute. Moi, il me fallait sept mille balles, j'ai décidé de faire comme lui. J'avais relu Paludes peu de temps auparavant et j'ai réalisé que le livre n'existait plus. J'ai branché un magnétophone sur le téléphone et j'ai appelé tous mes copains pour leur demander s'ils connaissaient Paludes, Angelo Rinaldi, etc.. Je ne les nommais pas parce qu'ils disaient des conneries énormes sur un livre qu'ils ignoraient. J'ai simplement retranscrit les âneries. Évidemment on ne peut pas parler de Paludes quand nos propres contemporains sont des trous du cul.
À qui pensez-vous?
À tous les types de ma génération qui croient avoir inventé quelque chose. C'est pour ça qu'ils rejettent les anciens dans le passé en les déclarant archaïques. Il faut bien décider que les autres sont archaïques pour avoir la possibilité de penser qu'il y a un peu de modernité dans nos propres écrits. La vieille Gide avait tout découvert. Il respirait instinctivement la littérature. Ça vient de sa vie très rigoureuse. Ce qui n'est pas le cas de la nôtre."

René-Nicolas Ehni, article du Matricule des Anges n°030 mars-mai 2000, entretien avec Eric Dussert

Pintades, 1974, Christian Bourgeois Editeur

Quatrième de couverture :

"Au Zanzibar de la rue Broca à Paris, la gauloise aux lèvres, un oeil vague sur Libération, il attend silencieux : On se connaît ? Le tutoiement facile et l'ardoise pleine, René Ehni a l'air d'un écrivain, n'est-ce pas merveilleusement rare ? Pour l'auteur de ce petit livre grave, hymne d'amour pur à l'oeuvre de Gide, hymne d'humour féroce à la condition de l'homme de lettres, sa démarche mérite une certaine explication : Je ne sais pas moi-même si j'ai lu Paludes un jour. Ce que j'affirme c'est que quelqu'un comme Gide me paraît tout à fait exceptionnel dans le sens où il a été le premier à nous dire sans ambiguïté et sans brouiller les cartes que nous ne sommes jamais maîtres de notre corps. Maintenant, si tout au long de mon livre, je me complais à interroger les gens pour savoir si oui ou non ils ont lu Paludes, c'est surtout parce que j'ai tenté de faire une caricature de ces gens que je rencontre à Paris au cours de dîners en ville et qui ont la sensation de parler culture quand ils s'interrogent eux-mêmes pour savoir s'ils ont vu tel ou tel film, telle ou telle pièce. Tout cela me dégoûte, car leur seul souci est de rester à la mode.

Jean-Marc Roberts, Le Quotidien de Paris (1974)"