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lundi 5 décembre 2011

Trois ventes en décembre


Vente de lettres et manuscrits autographes - PIASA
Mardi 6 décembre 2011, Drouot Richelieu, salle 11, Paris (11h, Histoire, 14h, Sciences , Beaux-Arts, Musique et spectacle, Littérature).
Exposition lundi 5 décembre de 11h à 18h.
Catalogue complet sur le site de Piasa


Lot 395
André GIDE (1869-1951).
L.A.S., Cuverville [1901, à Édouard DUCOTE, directeur de la revue L'Ermitage] ; 4 pages in-8.

Au sujet de son texte sur Les Limites de l'Art : « j'ai peur qu'il ne vaille rien, malgré tout le mal que je me suis donné après, ou mieux à cause de ce mal ; depuis que je suis ici je n'ai rien fait d'autre - et jamais travail ne m'a plus exaspéré. […] Tout ce que j'y dis est si connu ! cela valait-il la peine vraiment de le redire ?! - Enfin j'en suis débarrassé et je vais pouvoir travailler dans l'amusant ! »… Puis il parle de Raymond BONHEUR qui en peut se charger d'une chronique régulière, ne pouvant pas suivre d'assez près le mouvement musical ; mais « il donnerait volontiers à l'Ermitage, d'une manière intermittente et en plus de la chronique (qui serait tenue par qui d'autre ??) quelques notes de critique musicale plus générale… Je crois qu'il n'y a qu'à accepter ».

Estimation : 250 / 300 €

Lot 396
André GIDE.
L.A.S., [3 novembre 1909, à Francis JAMMES] ; 1 page et demie in-8.

Publication de La Vie. « Ton manuscrit me rejoint à Paris », mais le prochain numéro est occupé par Claudel et Régnier. « Si tu tiens à paraître aussitôt, ce ne peut être à la “très bonne place” (la meilleure) que nous eussions voulu te donner, et que nous te garderions dans le N° suivant »…

Estimation : 200 / 250 €

Lot 397
André GIDE.
3 L.A.S. et 1 L.S., 1919-1920, à Marcel DUMINY ; 8 pages in-12 et 1 page in-4.

Au sujet de sa traduction d'Antoine et Cléopâtre de SHAKESPEARE, et de sa publication dans les Feuillets d'art. 29 mars 1919, il a récupéré son manuscrit et met à sa disposition un acte de cette traduction… 5 avril : il faut s'adresser à Léon BAKST pour l'illustration ; il veut recevoir des épreuves, et aimerait reparler de la proposition « d'éditer la pièce entière, au moment de la représentation » en octobre… 2 février 1920 : « Il est convenu maintenant que la pièce passe en juin, à l'Opéra » ; il veut savoir si le projet d'édition tient encore, car il est sollicité par la Nouvelle Revue Française pour « une édition de grand luxe, avec reproduction des maquettes, des costumes - et peut-être quelques dessins d'après Madame Rubinstein »… - Cuverville : il écrit à Ida RUBINSTEIN, « tout dépend d'elle »…

Estimation : 400 / 500 €

A signaler aussi :

Lot 310
Florent SCHMITT.
4 L.A.S., 1918-1922 et s.d., à ROLAND-MANUEL ; 10 pages in-8 ou in-12 (une carte post. ill. avec adresse).

[1918] : « Grand merci de l'aimable envoie de Farizade que je viens de recevoir. J'espère que vous en avez bientôt fini de vos préoccupations extra-musicales et que des temps meilleurs sont enfin proches »... Artiguemy septembre [1919] : « je crois que vous vous faites des illusions sur l'avidité de vos lecteurs quant aux informations artistiques. Il n'y a plus que deux choses qui intéressent deux catégories de Français : les uns veulent voler sur le sucre, les autres en avoir au prix de tout leur argent et de tous leurs efforts. Le reste - s'ils en ont le temps, et ils ne l'ont jamais. Enfin, j'ai presque achevé une sonate pour piano et violon, et je tâche en ce moment à des prologues et des interludes pour l'Antoine et Cléopâtre d'André Gide (et un peu Shakespeare tout de même) que doit interpréter Ida Rubinstein », puis « des illustrations pour la Terpsichore de Robert de Souza », et « aux calendes macédoniennes », un ballet d'André Hellé… Artiguemy 25.VII [1922], amusantes félicitations… Lundi, remerciant d'un article « magnifique - plus que nature […] Mais il serait dommage qu'il se limitât aux lecteurs “éclairsemés” », et il aimerait le voir paraître dans Le Courrier musical…

Estimation : 250 / 300 €



Bibliothèque d’un Amateur Lyonnais - ALDE
Lundi 12 et mardi 13 décembre 2011, salle Rossini, Paris (vente à 14h30)
Exposition le 12 décembre de 10h à 13h
Catalogue complet sur le site de Alde – Paris


Lot 124
GIDE (A.).
Paludes.
Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1895, in-8° carré, maroquin janséniste vert, dos à nerfs pincé, doublure de box taupe, gardes de soie verte, couverture et dos, tranches dorées, chemise à rabats et étui de même maroquin (H. Alix).
Édition originale.
Exemplaire sur hollande antique.
Sobre reliure janséniste de H. Alix, mort prématurément en 1989.
Il est le fondateur d'un atelier, ayant produit et produisant toujours des reliures de haute qualité.

Naville, Bibliographie des écrits d'André Gide, VIII. 

Estimation : 400 / 600€



Autographes et manuscrits - Succession Sylvain Laboureur, Tausky et divers - ADER
Mardi 13 décembre 2011, salle des ventes Favart, Paris (14h)
Exposition : Lundi 12 décembre de 10h à 18h et mardi 13 décembre de 10h à 12h
Catalogue complet sur le site de Ader – Paris 



Lot n° 264
André GIDE (1869-1951).
2 L.A.S., 26 et 27 novembre 1926, à Jean-Émile Laboureur; 4 pages grand in-8 sur papier orange, une enveloppe. Au sujet de l'édition des Caves du Vatican illustrée par Laboureur (Gallimard, 1929). Gide tient à ce projet: « L'important, c'est que ce livre se fasse. Et j'y tiens d'autant plus que vous semblez y tenir vous-même - ce à quoi je suis très sensible ». À son retour du Congo, il est allé voir Gallimard à ce sujet qui lui a répondu « de manière assez vague quant à vos illustrations qu'il attendait », mais lui a assuré qu'il tenait fermement au projet, d'autant qu'il s'est montré très affecté d'apprendre que Gide voulait céder les droits pour une édition de luxe d'un de ses ouvrages à un autre éditeur. « Mais ce que vous m'écrivez est parfaitement juste et je vais essayer de nous dégager de Gallimard pour ce livre (je craints toutefois qu'il n'y tienne, car l'idée lui plaisait beaucoup »... Il va lui parler le jour même, et écrit dès le lendemain une « Seconde lettre » pour lui rendre compte de cet entretien... Samedi matin [27 novembre]. Gallimard s'est montré très surpris que Laboureur ait pu croire ce projet abandonné, alors qu'il l'intéresse tout particulièrement: « Il attendait, pour vous en reparler, la fin de l'année, car vous lui auriez dit ne pouvoir commencer [...] avant cette époque. Quant aux frais consentis pour établir l'édition, même l'éditeur le plus regardant ne peut songer à lésiner ». Gallimard ne lui a vraiment donné « aucune raison, aucun motif de le lâcher. Vous voudrez convenir avec lui de l'aspect du livre - dont je serais également heureux de causer avec vous; certain pourtant d'avance d'approuver ce qu'aura choisi votre goût »... On joint 2 brouillons autographes de Laboureur à Gide, 25 et 28 novembre 1926 (2 pages in-8, une au crayon). Laboureur annonce à Gide qu'il croit le projet abandonné par la N.R.F., etc. Puis il le remercie d'avoir éclairci la situation; il compte bientôt se mettre au travail, se tient à sa disposition: « j'estime indispensable de vous soumettre mon projet, à grands traits, surtout s'il s'agit d'une édition de la NRF où les vues sont quelquefois un peu flottantes »...

Estimation : 500 / 600€

Lot n° 265
André GIDE.
L.A.S., 22 février 1932, à Jean-Émile Laboureur; 1 page in-8, enveloppe. « Votre album est exquis et de le tenir de vous me fait un vif plaisir. Merci. La vie me bouscule, et je me laisse entrainer par elle avec le regret de ne savoir pas trouver le temps de vous voir. Avec vous l'on pourrait causer je le sens; et l'on se laisse harceler par tant de gens à qui l'on n'a rien à dire ! »... On joint une carte postale a.s., Fès 11 mai 1932.

Estimation : 200 / 250€


Toujours au sujet des Caves du Vatican :

Lot n° 203
Roger ALLARD (1885-1961).
31 L.A.S. et 1 L.S., 1914-1943, à Jean-Émile Laboureur, et 2 manuscrits autographes signés; 78 pages formats divers, adresses et enveloppes. Belle et importante correspondance, notamment pendant la Guerre 14-18, par l'auteur des Élégies martiales […] dont : [1920, à en-tête de la revue Le Nouveau Spectateur], au sujet du projet d'illustration des Caves du Vatican, annonçant la visite d'André Gide: « Je lui ai fait part de l'illustration que nous avions arrêtée. Il est enchanté, mais il m'a parlé de bois en couleurs, etc... Je vous ai dit que nous voulions faire quelque chose de pas trop cher. Il faut donc écarter sa formule et s'en tenir à la nôtre. Pour cela, trouvez les arguments plastiques convenables »... Etc. […] On joint 3 L.A.S. à Mme Laboureur, 1943-1946, relatives à la mort de Laboureur, et aux contrats avec Gallimard pour l'illustration des Caves du Vatican et d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs.

Estimation : 1200 / 1500€

Et la maquette au :

Lot n° 290
André MALRAUX (1901-1976).
14 L.A.S. et 1 L.S., Paris 11 octobre 1928-2 janvier 1929, à Jean-Émile Laboureur; 16 pages in-8 et 1 page in-4, à en-tête de la Librairie Gallimard, Éditions de la Nouvelle Revue Française ou nrf, une enveloppe. Au sujet de l'édition illustrée des Caves du Vatican d'André Gide. Le projet voit le jour en 1926 et sera mis en chantier en 1928; un contrat est signé en novembre 1928, et le livre paraîtra en 5 livraisons en 1929 et 1930. Malraux en suit de près l'élaboration et rencontre Laboureur à plusieurs reprises. 11 octobre 1928: « Je voudrais au nom de la N.R.F. dont je viens de prendre la direction artistique renouer les pourparlers engagés avec vous à propos des Caves du Vatican et de quelques autres éditions de luxe »... 5 janvier 1929: il donne l'adresse de Gide: « 1 bis rue Vaneau »... 25 février: il a bien reçu les épreuves des illustrations des Caves: « Chacun ici les aime ». 5 juin: il a bien reçu la gravure de couverture; il lui fait envoyer le chèque convenu et prie de lui adresser les calques par la poste. 12 juin: il a reçu les calques du tome II. « Nous aimerions recevoir les gravures du III à la fin du mois, celles du IV vers le 14 Juillet par exemple, puisque, contre notre espoir, le dernier tome ne pourra être publié avant les vacances. Ce dernier tome, est-il impossible d'en recevoir les cuivres fin septembre ? Fin octobre nous oblige à publier en Novembre, Décembre peut-être ? »...12 novembre: « Au moment de vous envoyer les ex. des Caves qui vous appartiennent, on me demande si vous avez reçu un ex. du Tome II [...] Et quand parlerons-nous de Proust ? »... On joint la maquette de la couverture et un essai de mise en page, avec notes autogr. de Laboureur; 2 l.s. de Gaston Gallimard et 4 l.s. de Raymond Gallimard à propos de la rédaction des contrats et des versements, et demandant l'illustration d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1926-1929); 1 l.s. et 2 brouillons autogr. de J.-E. Laboureur à propos du contrat et la bibliographie des Peintres-graveurs; 2 l.a.s. du graveur Edmond Rigal; 2 l.s. de M. Charny de la Librairie Gallimard, accompagnant les versement des droits pour les Caves; et un brouillon de lettre de Mme Laboureur, après le décès de son mai, se plaignant de n'avoir pas reçu les exemplaire des Caves et d'être sans nouvelles du Proust illustré par son mari.

Estimation : 2000 / 2500€


Maquette de la couverture des Caves du Vatican
par Jean-Emile Laboureur

lundi 15 mars 2010

Dans les coulisses d'Antoine et Cléopâtre

Dans le Bulletin des Amis d'André Gide n°158 (avril 2008), Jean Claude compilait et commentait un important dossier sur Antoine et Cléopâtre. Important par le volume des lettres échangées entre Gide, Ida Rubinstein, Paul Dukas, Igor Stravinski et Léon Bakst pour l'essentiel. Important par la durée de ces échanges depuis la «commande» d'Ida Rubinstein le 5 février 1917 jusqu'aux représentations en juin 1920. Important enfin par le commentaire de Jean Claude au fil de cette chronologie.

Deux lettres brèves et significatives engagent ce processus. A la demande d'Ida Rubinstein : «Ayant le très vif désir de jouer Antoine et Cléopâtre aussitôt après la fin de la guerre, je serais heureuse que vous puissiez m'en faire une traduction», datée du 5 février, Gide répond le 7 février d'un simple : «Oui, Madame, avec ravissement, et je vous sais le plus grand gré de me choisir pour ce travail admirable, que j'ai conscience en effet de pouvoir accomplir pour votre plus grand consentement.»

C'est d'enthousiasme que Gide accepte l'aventure et se plonge dans la traduction de la pièce de Shakespeare. Dans un contexte où tout semblait pourtant contraire à ce projet. La fin de la guerre est proche, assure Ida Rubinstein, mais tout de même... Cuverville est sous la neige. Depuis mai 1916, le coup de foudre pour Marc Allégret tourmente Gide, pris aussi dans la crise religieuse qui donna Numquid et tu...? En plein dans l'écriture de Si le grain ne meurt, avril 1917 marque un tournant dans sa vie.

Le Journal et la correspondance montrent pourtant l'intérêt, le «ravissement» même, que Gide prend à cette traduction. Les lettres inédites tirées des Archives Catherine Gide données par Jean Claude le montrent aussi très soucieux du complexe échafaudage du spectacle - décors, musique, choix des acteurs, conditions financières, termes du contrat. Et en janvier 1918 la traduction est achevée.

Il faudra encore deux ans pour que le spectacle prenne forme. Janvier 1920 : Gide suit le travail du décorateur Jacques Drésa, du costumier Jean-Philippe Worth. En février il découvre la musique composée par Florent Schmitt. En mai, enfin, les répétitions commencent avec De Max, Max Dearly, Jean Yonnel, Jean Tissier, Pierre Bertin... Et comme chaque fois, Gide désespère du théâtre. «Cette attitude a toujours été la sienne : le divorce entre un texte auquel il apporte avec enthousiasme tous les soins et les conditions matérielles, de quelque nature qu'elles soient, propres à toute représentation et auxquelles il est incapable de s'adapter», note Jean Claude.

Et le spécialiste du théâtre gidien de préciser : «Il est vrai aussi qu'en cette circonstance, il s'est laissé entraîner dans un spectacle fastueux faisant appel à de multiples participants et à une interprète, exigeante certes, mais imprévisible et narcissique.» Sur la réception des cinq représentations d'Antoine et Cléopâtre on pourra consulter le dossier de presse des Gidian Archives. Si Martin du Gard juge le spectacle une «lamentable exhibition de music-hall»*, les critiques restent élogieuses pour le texte de Gide.


Ida Rubinstein en Cléopâtre (Le Théâtre, n°384, 1920)


Ce bref rappel pour introduire une amusante scène croquée sur le vif par le terrible et anonyme auteur (il signe d'un ?) du Théâtre indiscret de l'an 1924 paru en 1925 chez G. Crès, Paris. A l'occasion de la reprise en 1924 du Martyre de Saint-Sébastien, ce ? fait un portrait au vitriol d'Ida Rubinstein et se souvient des répétitions d'Antoine et Cléopâtre où l'on voit un Gide «muet, obstinément muet, perdu dans son rêve»...


« Les coulisses de l'Opéra (suite).

L'Opéra travaille à une reprise du Martyre de Saint-Sébastien. Mme Ida Rubinstein est en tête de la on n'ose plus dire distribution. On sait que Mme Ida Rubinstein paie pour jouer. Elle subventionne l'Opéra, elle consent des cachets royaux aux artistes dont elle s'entoure, elle s'offre le luxe de faire, à certains, ce qu'on appelle des ponts d'or. Son secrétaire, M. Sébastien Voirol, est chargé de répandre, en son nom, des libéralités diverses, renouvelables. On compte les personnes qui, touchant de près ou de loin, au théâtre, n'émargent pas au budget de Mme Rubinstein. Le mot distribution est, pour quelque temps, rayé du vocabulaire de l'Opéra. Il n'en est pas plus question que de corde dans la maison d'un pendu.

En pareille occasion, quand l'Opéra travaille, c'est bien simple : on vient à dix-huit heures, en vertu d'une convocation dûment paraphée, et l'on attend Mme Ida Rubinstein. On peut apporter sa nourriture.

Aux environs de vingt et une heures, une auto de la dimension d'une baraque Vilgrain vient aboutir à la cour de l'Opéra. Mme Ida Rubinstein parée comme un cheval de corbillard en descend. C'est tout de suite la panique. Des gens courent à travers les couloirs. Un veston rattrape un pagne. Un casque heurte un chapeau de paille. Des décors se déplacent. Des cintres se mettent en mouvement. Le rideau de scène se lève et un régisseur, échangeant sa pipe contre une trompette, sonne au ralliement. Tout le monde crie :

— La patronne !

Mme Ida Rubinstein ne va pas tout de suite sur la scène. Elle passe parmi les fauteuils dans lesquels sont enfoncés une trentaine de curieux. Elle jette un coup d'œil, au hasard examine en détail une personne ou deux, puis, se tournant vers M. Rouché ou bien avisant le régisseur général, laisse tomber d'un air profondément dégoûté :

— Je ne danserai pas ce soir.

Mme Ida Rubinstein est une vieille habituée de l'Opéra. C'est sa maison. Trente soirs de suite elle y fit répéter Antoine et Cléopâtre de M. André Gide. C'était en juin. La scène était furieusement animée. On entendait, des cintres :

— Envoyez la maison d'Antoine !

— Avancez la galère de Cléopâtre !

M. Grétillat faisait son entrée.

— Trop tôt, Grétillat, lui crie Desfontaines.

Et l'on recommence.

— Trop tôt, Grétillat, réitère Desfontaines.

Trop tôt, toujours trop tôt. M. Grétillat n'en fait qu'à sa tête ! M. Grétillat est un homme trop pressé. Il est parti trop tôt de l'Odéon. Mais il n'a pas l'air, un seul instant, de s'en douter.

— Trop tôt, Gretillat, trop tôt !

Et l'on recommence.

Dans un coin, De Max tenant en équilibre sur sa tête, un casque d'un demi-mètre de haut, se débattait péniblement dans le texte de M. André Gide.

Une nuit totale enveloppait la scène.

Un souffleur à toute épreuve se démenait dans sa boîte. Les périodes passaient, passaient. Impossible de saisir un mot.

Un silence brusqué interrompait l'avalanche.

— Qu'est-ce qui t'arrête, vieux, demandait Desfontaines.

— Je voudrais qu'on m'envoyât de la lumière ! répond De Max.

— Pourquoi faire?

— Parce que, mes enfants, je m'adresse depuis une demi-heure au soleil.

M. Brasseur était aussi de la partie. Il avait son melon, sa canne et ses gants. Un rien l'habille. Autour de lui, des fellahs, en costumes, pareils à des garçons dans un établissement de bain à bon marché par temps de vie chère.

M. André Gide était muet, obstinément muet, perdu dans son rêve.

M. Francis Viélé-Griffin, l'auteur de Phocas le jardinier, avec ses oreilles en vide-poches, était là. Il savourait. Le poète de la Jeune fille aux joues roses, M. Porché, la figure encadrée de noir, comme une lettre de deuil, savourait. Mme Simone aussi savourait.

Le sabotage d'une œuvre est toujours la revanche de quelqu'un. »

Le théâtre indiscret de l'an 1924, par ? (pp. 196-201)


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* «J'imagine que le jour où vous serez face à face avec l'ombre de Shakespeare, sur les rives élyséennes, il vous embrassera un peu rudement, avec tendresse et avec rancune, vous qui avez mis au service de son génie, votre génie et votre savoir, mais qui l'avez, ce soir de juin — pour quelles curiosités ? — vendu en place publique, et laissé dépecer au son des tambourins, par cette bande de chantres d'église, de peintres et de danseurs, de marchands en soieries et paillettes, sous les yeux d'un public de music-hall !!» (Martin du Gard à Gide, 14 juin 1920).