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vendredi 30 décembre 2016

Souvenirs d'Adrienne Monnier


« Rencontré Paul Valéry chez Adrienne Monnier. » (Journal, 30 décembre 1922). Gide, comme à peu près tous les écrivains de son temps, était un habitué de la Maison des amis des livres, librairie et bibliothèque de prêt ouverte le 15 novembre 1915 par Adrienne Monnier. Paul Fort, Pascal Pia, Jules Romains, Léon-Paul Fargue, Louis Aragon et André Breton comptent parmi les premiers abonnés, bientôt rejoints par André Gide, Paul Valéry, Valéry Larbaud, André Salmon, Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Paulhan, Tristan Tzara, Jean Cassou... Fin 1920, la librairie a 580 abonnés et en 1926 elle compte 18 400 volumes.

Comme on le lira plus bas dans une transcription d'extraits des entretiens données par Adrienne Monnier à la Chaîne Parisienne en 1947, c'est en 1917 que Gide franchit pour la première fois le seuil de « la Maison ». Mais dès 1916, Adrienne Monnier avait écrit à Gide pour lui demander un exemplaire des Nourritures terrestres pour sa bibliothèque de prêt. Gide participera assez rapidement aux « séances », des soirées de conférences, lectures, mais aussi parfois concerts, donnés dans la librairie.

Des soirées pas toujours à son goût, car si Adrienne Monnier loue son talent de lecteur, Gide semble avoir plus de mal avec certaines lectures, comme le révèle les passages des Cahiers de la Petite Dame :

« Nous allons chez Mlle Monnier, à une conférence que Valéry [sic] Larbaud donne sur Samuel Butler. […] La conférence de Larbaud est charmante et ingénieuse (comparaison avec Épicure), mais elle est suivie d'une interminable et languissante lecture. Gide, impatienté, me fait des signes désespérés et nous sortons avant la fin. »

Une soirée consacrée à Jean Schlumberger, en mai 1931, sera plus réussie... Mais la Petite Dame ne semble pas porter la libraire dans on cœur : « Les discours d'Adrienne Monnier sur la sincérité, qu'un instant après sa conduite dément devant nous, sont d'une belle impudeur. », note-t-elle sans concession le 8 novembre 1932. On sait enfin que Gide faisait partie des soutiens de la première heure lors de la souscription à l'édition de la traduction de l'Ulysse de Joyce, lancée par Sylvia Beach et Adrienne Monnier.


 Adrienne Monnier devant sa librairie de la rue de l'Odéon


L'incroyable foyer littéraire de la rue de l'Odéon revivait il y a quelques jours grâce à la rediffusion des entretiens d'Adrienne Monnier sur France Culture. Consignons ici les passages concernant Gide :

— Vous nous avez raconté, Mademoiselle, comment vous aviez connu Léon-Paul Fargues, Breton, Apollinaire... Nous en étions restés je crois en 1916. Est-ce à cette époque que vous avez connu Gide ?

— J'ai dû le connaître un peu plus tard, au début de 1917. Je lui avais écrit en 16 déjà. Je lui avais écrit en 16 parce que la bibliothèque de prêt que j'avais fondée, qui fonctionnait déjà assez bien, ne possédait pas les Nourritures terrestres. Ce qui me semblait une lacune terrible. Alors je lui avais écrit pour lui demander s'il voulait bien en donner un exemplaire à ma bibliothèque, que ce n'était pas pour moi mais pour les jeunes qui venaient à la Maison. Il m'avait répondu qu'il était fort surpris d'apprendre que c'était épuisé, il n'en revenait pas, d'ailleurs il n'était pas à Paris à ce moment-là, il était à Cuverville. Et j'ai dû le voir au début de 17, un peu avant Valéry qui est venu au printemps 17, fin avril je crois, un peu avant la parution de la Jeune Parque. Et nous avons tout de suite... Enfin Gide également a joué un très, très grand rôle à la Maison, mais un rôle peu familier au début, naturellement. C'était un maître, un maître très respecté, qui a d'ailleurs toujours été pour nous d'une gentillesse étonnante et qui nous a aidé à faire des séances, qui a fait des lectures. Il lit d'une façon merveilleuse comme vous le savez. Il a lu des poèmes de Valéry à la Maison, de Fargues, enfin nous parlerons de ces séances tout à l'heure un peu plus longuement.

[…]

— Parlez-moi un peu de ces fameuses séances, Mademoiselle.

Eh bien je vous ai déjà touché deux mots de la grande séance Claudel organisée au Gymnase, mais les séances que j'aimais beaucoup et que les gens aimaient beaucoup, c'était celles qui avaient lieu à la librairie. Naturellement on étouffait car on était empilé dans cette petite librairie que vous connaissez bien, on était facilement 150. Enfin il y a eu des choses historiques, on peut le dire. Par exemple Romains nous a lu en 17, ça a été la première séance, son poème Europe.

Il y a eu en 18 une séance Fargues avec Ricardo Viñes le grand pianiste qui jouait des morceaux de musique choisis par lui qui étaient ravissants, du Debussy, du Ravel et puis Jean Lionel qui lisait des poèmes, et Fargues et moi aussi d'ailleurs.

Maintenant, qu'est-ce que nous avons eu d'important ? Il y a eu le Socrate de Satie [ndr : le 21 mars 1919] avec Suzanne Balguerie et l'auteur, et Cocteau qui avait fait une présentation. A cette séance, comme chacun sait, étaient présents Claudel, Gide et Jammes.

La première séance Paul Valéry a eu lieu en avril 19. Et là Gide lisait, c'est là qu'il a lu La Pythie de cette façon absolument épatante, il l'avait d'ailleurs dactylographiée, elle n'avait pas paru. Fargues lisait aussi, André Breton, moi-même. Et Fargues avait fait au début un petite causerie très intéressante où il rappelait l'élite à ses devoirs.

Il y a eu une deuxième séance Fargues en mai, qui était également tout à fait mémorable puisque Réjane, la grande Réjane est venue lire les vers de Fargues. C'est là qu'elle a lu Aeternae Memoriae Patris , ce magnifique poème, qu'elle a lu d'une façon tellement simple, tellement émouvante et certainement moins actrice que nous amateurs. La encore Gide a lu, Francis de Miomandre, d'une façon charmante, Jacques Porel.

(Extraits des Entretiens avec Adrienne Monnier, premières diffusions les 28, 30 mai, 4 et 6 juin 1947 sur la Chaîne Parisienne, rediffusés le 17 décembre 2016 sur France Culture)

dimanche 10 janvier 2016

Lettres à Rouveyre 2/6


Dans la première lettre de réponse à Rouveyre, la défense de Valéry par Gide prend la forme d'un post-scriptum. Voilà qui demandait sans doute à être complété par cette lettre envoyée deux mois plus tard et dans laquelle, à la manière de Valéry lui-même, Gide va chercher à définir à neuf l'Art et la Poésie. Il va pour cela illustrer son propos en puisant dans le Traité des Dioscures, projet d'ouvrage sur la mythologie qu'il évoque dès les années 1900 mais qu'il ne mènera jamais à bien.

V
A ANDRÉ ROUVEYRE

11 avril 1928.

Mon cher Rouveyre,

De convenables définitions préviendraient assurément bien des disputes, qui trop souvent ne portent que sur des mots. Je m'entendrais sans doute avec vous, si le même mot désignait pour vous et pour moi même chose ; commençons donc d'abord par savoir de quoi nous parlons quand nous disons : Art ; de quoi, quand nous disons : Poésie. La confusion qu'il me semble que vous faites ici et que l'on fait communément à l'abri de ces deux vocables, me paraît des plus graves. Permettez-moi, pour illustrer un peu ma pensée, de recourir au mythe grec que je me proposais d'interpréter dans mon Traité des Dioscures. Ce petit livre, que je n'ai pas écrit, habite encore les limbes de mon esprit, avec maints autres beaux projets qui ne verront jamais le jour.

Les fils de Zeus que l'on nomme particulièrement les Dioscures, sont Castor et Pollux, vous le savez ; tous deux sont enfants de Léda, dont Pierre Louys [sic] écrivit l'histoire, je veux dire celle de ses amours avec le Cygne sous la forme duquel vécut et procréa Jupiter. Opposer la forme et le fond ne fut jamais le fait d'un artiste, et de Louys moins que de tout autre. Cette aventure de Léda occupait nos esprits de vingt ans. Plus érudit que moi, Louys découvrit je ne sais plus quel texte grec qui nous renseigne sur les conséquences de cette habitation divine : Léda pondit deux œufs. L'un contenait Castor ; l'autre Pollux. Mais l'un contenait aussi Clytemnestre ; d'autre, pareillement gemellé, contenait, avec Castor, Hélène1. Partant de ce renseignement, je me plus à imaginer qu'il restait à chacun des deux frères quelque chose de ce confinement, l'un avec la passion-Clytemnestre ; l'autre, avec Hélène, la beauté. J'y vis aussitôt la raison de cette immortalité partagée qui faisait l'un mourir de la vie de l'autre, et l'un l'autre se succéder ; qui faisait leurs deux astres courir immortellement l'un vers l'autre; l'un disparaître à l'horizon lorsque l'autre, à l'autre extrémité du ciel, se levait; non par fuite, mais tout au contraire, par un égal désir désespéré de se rejoindre. J'imaginais le poète-artiste, docilement soumis à leur double influence, sentir se conjuguer en lui les rayons de ces deux astres opposés.

Ce que je vous écris ici n'est qu'un très prosaïque résumé de ce que je me proposais de dire. Il m'eût plu d'établir, à la faveur de cette fable, que, s'il n'est pas œuvre de peinture, de musique ou de poésie, que n'éclaire le double rayon, sous peine de rester soit impassible et déshumanisée, soit informe, le créateur, poète, peintre ou musicien peut être plus ou moins près d'un des deux astres, jusqu'à ne plus sentir que très peu le rayonnement de l'autre. Ceux qui, comme (Goethe ou Racine, se tiennent équidistants de Pollux et de Castor sont très rares. Certains se tiennent si près de l'un des deux jumeaux, qu'ils en viennent à méconnaître l'autre et professent pour lui grand mépris, sans trop comprendre ou s'avouer qu'ils perdraient d'un coup toute valeur s'ils n'en étaient plus du tout éclairés. De là ces deux cohortes, que d'autres appelleront des « familles d'esprits ». Je ne sais trop dans laquelle me ranger; dans celle où je reconnais Apollinaire, près de Villon, de Verlaine, de Schumann, de Musset, de Heine, et de Delacroix, ou dans celle où, près de Vinci, de Poe, de Baudelaire, de Gautier, d'Ingres, de Bach, de Wagner et de Chopin (n'en déplaise à Guy de Pourtalès), vient se ranger l'admirable Paul Valéry. Je ne puis honnir les uns au nom des autres. Parmi ceux que je cite il en est de fort inégale grandeur, car vous savez que je tiens Musset et Gautier en fort piètre estime, et que j'ai peu d'amour pour l'énormité de Wagner. Les premiers sont plus poètes qu'artistes, les seconds plus artistes que poètes, et ceci, qui ne diminue ni les seconds, ni les premiers, nous devrait retenir du moins de comparer les uns aux autres. Et libre à vous de préférer Apollinaire; mais exprimer un goût particulier n'est pas faire de la critique littéraire.

Votre ami d'extrême milieu.

1. Je simplifie : la fable grecque nous enseigne que seuls Castor et Hélène étaient nés de Zeus ; les deux autres enfants, Pollux et Clytemnestre nés de Tyndare et mortels. Castor dut partager avec Pollux son immortalité. L'un sans cesse mourait aussitôt que renaissait l'autre. Il y a beaucoup à gloser là-dessus.
(André Gide, Lettres, NRF, juin 1928, p. 729-731)

Lettres à Rouveyre 1/6


Nous poursuivons la publication des Lettres d'André Gide parues dans la NRF entre juin 1928 et janvier 1929 (voir ce billet) avec trois lettres de Gide à André Rouveyre. C'est Rouveyre qui, en 1924 à travers trois articles parus dans les Nouvelles littéraires, a donné à Gide son surnom de « contemporain capital », non pas pour souligner le caractère capital de l’œuvre littéraire mais celui du pouvoir de nuisance d'un Méphistophélès sur la société bourgeoise.

En 1927, Rouveyre reprend ces articles dans Le Reclus et le Retors : Gourmont et Gide, paru chez l'éditeur G. Crès, livre dans lequel il dresse les portraits croisés de Gide et Gourmont en mots et en images, car Rouveyre s’adonnait aussi au dessin et à la gravure, avec plus ou moins de réussite. Plutôt moins en ce qui concerne Gide qui le qualifie de « vitrioleur ». Il y ajoute des extraits de lettres de Gide, ce qui donne à ce dernier une occasion supplémentaire de répondre publiquement à Rouveyre lorsqu'il s'attaque à ses amis de la NRF.

La première lettre est ainsi une réponse aux articles de Rouveyre dans lesquels il met en cause Pitoeff (L'interprétation et la mise en scène d'Hamlet au Théâtre des arts, Mercure de France, août 1927) et Valéry.

IV
A ANDRÉ ROUVEYRE

Paris, le 8 février 1928.

Mon cher Vitrioleur,
C'est sans doute vous que je dois remercier pour l'envoi de ces numéros de revue, qui me font souvenir de certaine séance de boxe où vous m'initiâtes aux délices du chewing-gum. Je voudrais pouvoir louer tous vos articles ; vous savez quelles amicales raisons m'en empêchent ; je voudrais qu'il n'y eût que celles-ci, mais il en est d'autres. Laissons de côté vos attaques contre Copeau et Valéry ; parlons de votre article sur Hamlet. J'ai traduit, vous le savez peut-être, le premier acte de Hamlet, ce seul acte m'a donné plus de mal que les cinq actes d'Antoine et Cléopâtre. Je suis extrêmement, satisfait de ma traduction partielle, la considère immodestement comme excellente, la seule qui poétiquement ne trahisse pas un style atrocement difficile (la traduction de Schwob est un monstre ridicule) mais elle m'a tant pris de temps que j'ai renoncé à pousser plus loin. Je ne pouvais consentir à me laisser manger davantage ; mais ce n'est pas là la seule raison. L'autre raison, la vraie, c'est que mon admiration défaillait sans cesse (ce qui, pas un seul instant, n'advint avec Antoine). Plus j'étudiais le texte, plus il me paraissait inadmissible d'y voir partout uniquement le grand Will, plus j'y sentais les retouches, les rapiéçages. Bref, l'impression que j'avais depuis longtemps se confirmait, que Hamlet, la plus surprenante et inquiétante, la plus moderne des pièces de Shakespeare, était loin d'être la plus parfaite, ni même une des plus belles et ne se pouvait ranger à côté d'Othello, d'Antoine et Cléopâtre, de Macbeth, etc. La découverte récente de manuscrits qui laissent entrevoir combien cette pièce, au cours des représentations, avait été remaniée, est venue justifier mes appréhensions. Comment voulez-vous dès lors que je vous approuve lorsque vous vous servez de deux vers, très probablement rajoutés pour autoriser la barbe d'un cabot poilu, de deux vers des plus médiocres, — pour accabler un brave garçon, (que vous me permettrez bien de défendre puisqu'il n'est pas de mes amis) qui n'a peut-être pas beaucoup de moyens, mais dont le zèle et la dévotion ne m'en paraissent que plus admirables. Novelli également nous présentait un Hamlet glabre, et bien d'autres, et Sarah Bernhardt......Vous le savez. Il semble, à vous lire, que Pitoëff seul... Certes, il me plaît qu'aucun sentiment de pitié ne vous retienne ni n'incline votre jugement d'artiste extraordinairement perspicace (notre monde littéraire est tout pourri de complaisances), mais ici c'est le désir, le besoin de blesser qui vous emporte ; je vous consens cruel (il y a de la beauté dans votre atrocité sensible) mais je souffre parfois de votre hargne, autant par affection pour vous que pour celui que vous mordez.

Je voudrais bien ne pas repartir pour chez les sauvages avant de vous avoir revu.

P.-S. — Pour ce qui est de Valéry, il va sans dire que vos flèches ne s'égarent pas, comme celles des autres. Vous êtes « dans la ligne » ; si vous manquez le but, c'est en le dépassant. Apollinaire et Valéry sont aux deux extrémités de leur art; le premier aussi musicien que l'autre théoricien, mathématicien ou astronome. Ce qui me déplaît (et le mot n'est pas assez fort) dans vos attaques, c'est qu'elles se donnent l'air de surprendre Valéry, qui jamais n'a cherché à donner le change. Au contraire, il a toujours affecté un grand dédain pour la littérature et même pour ses propres « exercices » qui n'avaient d'autre mission, à ses yeux, que de montrer l'inanité du travail littéraire. « Je peux à volonté sans être ému vous émouvoir. J'ai mes charmes 1 ».

Opposer à cette opération savante et concertée les miracles ingénus d'Apollinaire, rien n'est plus légitime, et que de les préférer. Mais pourquoi crier au scandale lorsque l'auteur lui-même a pris soin de vous avertir. J'imagine le spectateur, devant ce prestidigitateur ahurissant (l'avez-vous vu ?) qui d'une carafe emplie d'eau, sort punch, liqueur ou Champagne, j'imagine le spectateur (en l'espèce c'est vous) s'élancer du fauteuil d'orchestre en criant : « Salaud, je t'ai vu. Tu n'as mis que de l'eau dans ta carafe...
Mais, Monsieur, c'est précisément ce que je voulais démontrer.

Quant à l'indignation de X. ou Y. devant les manœuvres commerciales de la N. R. F., elle me rappelle celle de Béraud qui, commençant par dénier à mes écrits toute valeur, s'étonnait de voir, à l'étranger, mes livres préférés aux siens. Comment expliquer cela, sinon par des manœuvres sournoises de la « propagande » ?... C'est proprement bouffon. J'aimerais, pour ma part, que l'on m'indiquât le moyen de ne pas faire 2.700 mécontents lorsque je tire à 300 exemplaires un petit livre (et que je suis résolu à ne pas tirer à plus) tandis qu'il y a 3.000 demandes. On me montre les listes. Je vois les souscriptions des libraires ; on est forcé de réduire de 10 % leurs commandes. Ils se vengent en disant que l'on met en cave. Si quelqu'un met en cave, c'est eux. Mais ici, comme en politique, l'important n'est point d'avoir raison, mais de crier plus fort que l'autre ; ce qui est toujours facile, quand on crie « à l'assassin » ou « au voleur ».

1. Ceci n'est pas une citation : phrase que je prête à Valéry.
 (André Gide, Lettres, NRF, juin 1928, p.726-729)

dimanche 27 septembre 2015

Vente de la bibliothèque de Stéphane Mallarmé

Le 15 octobre à Paris aura lieu la vente De la bibliothèque de Stéphane Mallarmé, par Sotheby's. Parvenus jusqu'à nous par Geneviève Mallarmé, puis son gendre Edmond Bonniot, et enfin l'exécuteur testamentaire de celui-ci, ce sont de nombreux manuscrits, lettres, belles éditions des œuvres de Mallarmé et ouvrages à lui envoyés qui seront dispersés. Il faut noter qu'à la bibliothèque de Stéphane Mallarmé lui-même, les descendants et spécialistes, dont Bertrand Marchal, auteur de la préface du catalogue, ont ajouté des pièces au fil des ans pour constituer la collection telle qu'elle se présente.

On notera ainsi trois livres envoyés par Gide au « maître » Mallarmé : les Poésies d'André Walter, les Cahiers d'André Walter, et le Voyage d'Urien. Mais aussi plusieurs lettres de Valéry, à Louÿs notamment.


Lot 47 
[Gide, André]
LES POÉSIES D’ANDRÉ WALTER. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1892.
In-8 carré (190 x 150 mm). Broché. Couverture blanche (bleutée sur les vélins).
Premier plat conservé, détaché et restauré, petite mouillure à l'envoi. Le "beau premier exemplaire" de Mallarmé ( 1) sur Japon.
Edition originale du premier recueil de poésies de Gide.
Exemplaire n° 1, premier des 10 sur Japon, avant 180 sur vélin teinté (Naville mentionne aussi un ou 2 exemplaires sur Chine, hors commerce). Numéroté par Gide, avec son monogramme A.W. pour "André Walter".
Envoi autographe signé sur la page de faux-titre à l’encre violette :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé, notre maître. En hommage, André Gide".
Le lendemain de sa présentation à Mallarmé, par l'intermédiaire de Maurice Barrès, le lundi 2 février 1891 au banquet Moréas, Gide déposa rue de Rome les Cahiers d’André Walter qui venaient de paraître chez Perrin. Ce fut le début d’une amitié exemplaire. Un an plus tard, quand il reçoit cet exemplaire des Poésies d’André Walter, Mallarmé lui écrit le 17 mai 1892 : "Très rare, mon ami Gide ; ce recueil poétique d’André Walter. L’impression que je perçois, beaucoup d’un clavecin, grêle mais toujours accordé ; et cette double main, la même parfois ou de rêveur jumeaux, qui vient s’y ressouvenir, me charme particulièrement, par son duo perpétué : si aigü, si familier". Évoquant ensuite l’envoi de son disciple, il continue : "Il faut vous remercier aussi de l’attention qui me sourit en l’envoi de ce beau premier exemplaire ; donc je vous presse la main, où vous êtes…"
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, n° IV. -- Correspondance, V, p. 80 (voir aussi IV/1, p. 191 et n. 1).
[On joint, du même :]
Les Cahiers d'André Walter. Œuvre posthume. Paris, Librairie Académique Didier -- Perrin et Cie, 1891.
In-12. Broché. Modeste exemplaire, usagé, premier plat détaché, rousseurs.Edition originale. Le tirage très restreint de ce premier livre de Gide fut presque totalement détruit par lui. La notice signée "P.C." [Pierre Chrysis] est de Pierre Louÿs (Naville, n° I).
Probablement l'exemplaire de Mallarmé. On sait que Gide déposa un exemplaire des Cahiers d'André Walter chez Mallarmé le 4 février 1891, sans envoi, accompagné de cette lettre : "J'hésitais, Monsieur, à vous laisser ce livre, triste enfant d'une nuit d'Idumée. J'aurais voulu le protéger, près de vous par quelques paroles." Mallarmé remercia Gide (ainsi qu'en témoigne le "R" pour "Répondu" au crayon bleu sur la couverture) en l'incitant à venir à ses Mardis pour apposer une dédicace manuscrite sur l'exemplaire.
Estimation : 10.000-15.000€ 


Lot 48
Gide, André -- Maurice Denis
LE VOYAGE D’URIEN. PARIS, LIBRAIRIE DE L’ART INDÉPENDANT, 1893.
Exceptionnel exemplaire de Mallarmé. In-8 carré (201 x 190 mm). Broché, couverture rempliée. Sous chemise en demi-box à bande beige et étui bordé d'Alix.
Edition originale.
Exemplaire n° 1. Premier des 300 exemplaires sur Hollande.
Envoi autographe signé, contresigné par Maurice Denis :
"À Monsieur Stéphane Mallarmé
en hommage
André Gide
Maurice Denis
".
Premier livre illustré par Maurice Denis : un bois sur la couverture et 30 lithographies originales en camaïeu, dont 2 à pleine page.
Un des plus beaux livres illustrés symbolistes. Gide avait rencontré Maurice Denis par l’intermédiaire de Jacques-Émile Blanche et de son éditeur Edmond Bailly. Comme bien des Nabis, le jeune Maurice Denis rêvait d'approcher Mallarmé. Peut-être l’envoi de son ami Gide a-t-il aidé sa carrière, puisque un an après Le Voyage d’Urien -- peut-on y voir une conséquence de cet envoi ? -- il illustrera Mallarmé : d’abord son "Petit Air" dans la revue L’Épreuve (décembre 1994 ; voir lot 231), puis le poème Apparition mis en musique par André Rossignol, illustré en 1894 d’une lithographie aux trois couleurs de l’artiste.
Le Voyage d'Urien est un des grands livres illustrés dans la tradition du livre de peintre, inaugurée par Charles Cros et Stéphane Mallarmé en 1874. La collaboration entre le peintre et l'auteur, âgés respectivement de 22 et 23 ans, fut des plus étroites. "Ce livre est la trace la plus accentuée du Symbolisme, la ratification par les Nabis du principe du livre de dialogue" (Y. Peyré, Peinture et Poésie. Le Dialogue par le livre, 2001, p. 106).
Après la lecture de l’ouvrage, Mallarmé adresse cette lettre élogieuse à son jeune disciple : "Vous avez fait, avec Le Voyage d’Urien, quelque chose de solitaire ; qui restera, entre Poe et de rares, une de mes lectures. Je ne sache qu’on soit parti jamais, avec autant, disons, de naturel, selon un fil de fiction ténu et pur ; comme le vôtre qui mène à la totalité du Songe ! […] Or, satisfaction suprême, on est conscient du sortilège. Tel groupe de mots apparu sans faste, hante parmi les très beaux qui jamais se soient écrits. Vous deviez faire cela, Gide pensif et musical ; rien ne me surprend, excepté peut-être une prestesse et une exactitude dans les analogies, que je ne devinais à personne". Se référant au numéro de l’exemplaire, il ajoute : "comme je suis touché d’un certain numéro 1, authentique s’il cote l’admiration." A l’intention de Maurice Denis, il poursuit : "remerciez M. Denis ; sa décoration d’une étrange suavité, magistrale et ingénue !"
Parce que Le Voyage d'Urien relate notamment une chasse aux eiders le long des falaises du Spitzberg, Mallarmé demanda à Gide s'il avait fait un voyage dans les régions polaires ; à une réponse négative, Mallarmé répondit : "Vous m’aviez fait grand’peur ! Je craignais que vous n’y fussiez allé !" (Martin, I, p. 193).
Exposition : Mallarmé, Musée d'Orsay, 1998, n° 259.
Références : Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 1949, VI. -- Martin, André Gide, Fayard, 1998. -- Mallarmé, Correspondance, VI, p. 102.
Estimation : 20.000-30.000€


Vente :
Jeudi 15 octobre 2015
Première session : 10h30
Deuxième session : 14h30

Exposition : 
Samedi 10 octobre 10h-18h
Lundi 12 octobre10h-18h
Mardi 13 octobre10h - 18h
Mercredi 14 octobre10h-18h


dimanche 7 décembre 2014

Dans le salon de Madame Mühlfeld

Gide et Valéry la surnommaient « la Sorcière ». Jalouse des soirées que Valéry passait dans son salon, Catherine Pozzi la traitait d'oie. Ou reprenait un autre surnom que lui donnait le Tout-Paris : la Belle Otarie. Madame Mühlfeld a tenu au début du siècle dernier l'un des salons littéraires les plus courus de Paris. Elle était la belle-sœur de Paul Adam, l'épouse du romancier et critique Lucien Mühlfeld (Stéphane Malarmé était témoin à leur mariage) puis de M. Blanchenay.

Gide l'a rencontrée en 1910 chez Mme de Noailles. Et déjà, il confesse sa « balourdise » dans le monde :

« Le souvenir de ma balourdise me tourmente encore.
Il me semble que l'espèce de remords que j'en ai sera quelque peu diminué si je le note ici.
C'était, je crois, l'ayant-veille de mon départ — c'est-à-dire il y a un mois; sur la pressante insistance de Mme de Noailles et de Mme Mühlfeld (j'avais rencontré celle-ci chez celle-là dans l'après-midi), j'avais été les retrouver dans une loge, à une répétition des ballets russes à l'Opéra. De ma vie je ne m'étais senti plus gourd, plus déplacé, plus muet. Là se trouvaient aussi Mme de Régnier et sa belle-sœur; Henri de Régnier qui faisait des mots ; Vaudoyer à l'air ténébreux et fatal...
— Monsieur Gide, s'est écriée Mme de Régnier, venez nous aider à calmer Mme de Noailles. (Celle-ci parlait si fort et si verveusement qu'elle attirait l'attention de la moitié du parterre.)
Au lieu de me taire (mais on attendait de moi quelque phrase !) que trouvai-je à dire ? Ceci :
— Oh! Mme de Noailles est beaucoup plus intéressante quand elle est excitée.
Je crois que ce furent là les seuls mots que je sus dire de toute la soirée. J'en rougis encore. J'écrivis peu après à Mme Mühlfeld pour tenter de m'excuser de ma maussaderie : « Vous avez dû reconnaître combien il valait mieux ne me connaître que de loin », lui disais-je à peu près (elle me voyait pour la première fois — souhaitait depuis longtemps me connaître). Je reçus d'elle, sitôt après, une lettre enthousiaste; et Copeau m'en montra une autre où il est question de ma séduction, de mon charme secret, etc... J'aurais dit « merde », qu'elle l'aurait trouvé divin. » (Journal, 1er juillet 1910)

Contrairement à Valéry, Gide n'a aucun besoin de se montrer dans les salons, ni aucun talent pour y briller. A son esprit d'escalier qui le laisse le plus souvent hébété au moment de répondre à des questions du type « Croyez-vous en Dieu ? » (ainsi que cela arriva chez les Boylesve en compagnie de Mme Mühlfeld), s'ajoute l'impossibilité pour Gide de reconnaître ses interlocuteurs. Et plus que tout, il déteste le brillant que donnent les acides :

« Invité à déjeuner par Mme Muhlfeld, avec Paul Valéry et Cocteau; je vais les retrouver. Je n'avais pas échangé trois phrases que déjà j'étais exaspéré. Sur quelque sujet que se portât la conversation, l'esprit de Valéry et de Cocteau ne s'efforçait que de dénigrer; ils faisaient assaut d'incompréhension, de déni. Rapportés, leurs propos paraîtraient absurdes. Je ne supporte plus cette sorte de paradoxe de salon, qui ne brille qu'aux dépens d'autrui. Péguy disait : « Je ne juge pas; je condamne. » Ils exécutèrent ainsi Régnier, Mme de Noailles, Ibsen. On parla d'Octave Feuillet à qui l'on s'accorda à trouver beaucoup plus de talent qu'à ce dernier, que Valéry déclarait « assommant ». Me voyant réduit au silence, car qu'eût servi de protester, Cocteau déclara que j'étais d'une « humeur exécrable ». Je n'aurais pu paraître « en train » qu'à condition de faire chorus avec eux et déjà je me reprochais assez d'être venu pour les entendre.
Au demeurant, chacun d'eux, pris à part, est charmant ; et pour Valéry spécialement, si je l'estimais moins, je ne souffrirais point tant de ses dénis. Quoi d'étonnant si, après avoir désenchanté le monde autour de lui, après s'être ingénié à se désintéresser de tant de chose, il s'ennuie ! » (Journal, 3 novembre 1920).

Dans ses Mémorables, Maurice Martin du Gard donne donc lui aussi une description du salon de Mme Mühlfeld :

« 1921
Un salon littéraire
CHEZ MADAME MUHLFELD : PAUL VALÉRY, RENÉ BOYLESVE, GIDE, BONI DE CASTELLANE

Notoires, arrivés, voire célèbres, tous les gens de lettres ont besoin de compliments, à plus forte raison ceux qui, débarquant, n'offrent encore que des promesses. Les uns, les autres, c'est à deux pas de l'avenue Victor-Hugo, en semaine dans un boudoir jaune, et lorsqu'ils sont plus nombreux, le dimanche, dans un grand salon, qu'ils respirent l'encens le plus intelligent de la rive droite. Chaque jour, sur les six heures, Mme Mühlfeld est chez elle et les amis qu'elle a choisis pour les rendre contents d'être ce qu'ils rêvent, elle ne les attend jamais longtemps. Etendue sur ses fourrures de neige, elle se soulève, tend une main quelle allonge plus ou moins et laisse plus ou moins de temps dans la main du nouvel arrivant, en proportion de la passion qu'elle lui sait pour les lettres, pour elle-même, pour le succès. Le visage est beau, régulier, l'œil oriental, très brun, la voix comme lui veloutée, même impérieuse ; une sorte de galanterie supérieure et inaccessible ; de la superbe, mais fine, exquise, enveloppante, gloussante, éclaboussante ; au fait de tout, œuvres, amours prochaines, futures, éternelles, intrigues, brouilles, candidatures, prix, fauteuils, coulisses, ambassades. La tête haute, la seule femme, à ses pieds une cour d'éminences et d'utilités, elle conseille, prône, condamne, rit, donne à chacun son rôle, sa chance, s'imposant avec une vaillance si charmante qu'on la croirait grande. Il ne faut pas la voir debout, on l'y voit peu du reste, ni marcher surtout, car elle est petite et plus que cela, très inégale, oui c'est cela, très inégale à sa beauté. Les dents d'un éclat î mais qui ne mordent pas les présents ni même les absents ; avec cet esprit, cette lucidité, cette taille malheureuse, la vestale pourrait être cruelle ; elle a de quoi être méchante, comme écrit Saint-Simon de Mme de Caylus, mais très bonne, généreuse et chrétienne, elle l'est devenue pour de bon, après qu'un Révérend Père bénédictin, naguère, la convertit. Plus secrète que son rire, longtemps à la merci de la vie difficile, le dévouement qu'on lui sent et lui voit à la gloire de ses fidèles ainsi qu'aux départs incertains qu'elle travaille à décider, serait-ce un regret qui l'inspire ? Ce qu'elle souffrirait de plus sincère, ne serait-ce pas le regret de n'avoir pu s'accomplir en faveur du mari disparu à trente ans au début du siècle ? D'un impeccable et tenace entregent, comme elle eût favorisé cette carrière qui s'annonçait brillante dans le roman, dans la critique dramatique où Lucien Mühlfeld venait, à l'Echo de Paris, de reprendre à Henry Bauer ce qu'on nommait alors un sceptre ! La familiarité qui distrait et fortifie la veuve de l'auteur de l'Associée et la belle-sœur du fastueux Paul Adam, lui fait donner du prénom aux personnages qu'entretient le salon de la rue Georges-Ville, ce que souligna Forain avec plus de malignité qu'il n'eût convenu à l'occasion justement des première pas dans l'Eglise d'une fille d'Israël qui eût pleuré la mort du Christ : « Madame Mühlfeld ne connaît la Sainte Vierge que depuis une semaine, dit-il, et déjà elle l'appelle Marie ! » La comtesse de Noailles, la perle de son amitié et de son théâtre, il va sans dire qu'elle l'appelle Anna, mais point si exclusive qu'elle ne puisse ajouter : notre Anna, et encore plus souvent : notre merveilleuse Anna ! L'hyperbole ici étant la moindre des choses.
La première fois que j'y fuis, Paul Valéry citait des mots de Philippe Berthelot et en faisait lui-même, assortis de calembours et de contrepèteries. Saint-Léger-Léger revenait de Chine, Claudel las de Copenhague, travaillait pour avoir le Japon et il y partirait, il était prêt, avec une montre de Rimbaud achetée très cher à Paterne Berrichon, et grâce à laquelle il ne pourrait plus manquer son train, son paquebot, ni la messe ; Valéry, en jouant du monocle, jetait cela dans son bredouillis avec une assurance et une frivolité mondaines qui figeaient un acteur anglo-saxon habillé d'une opulente cheviote à grands carreaux, un veston croisé qui lui descendait presque jusqu'aux genoux, un peu clair pour la ville et la saison, et dont je n'avais pas encore entendu la voix. Où avais-je la tête ? un comédien ! comment ne l'avais-je pas reconnu ? C'est lui que j'avais vu chez Adrienne Monnier qui, dans sa librairie conventuelle, rue de l'Odéon, dessert le culte de cet insaisissable esthète, c'est lui qui chez elle, il y a deux ans, récita la Pythie par hoquets sublimes, ce fameux soir d'avril où Fargue nous révélait la Soirée avec Monsieur Teste, Adrienne elle-même Aurore et le Cantique des Colonnes : mais c'était Gide ! Qu'il fréquentât les salons et supportât les flatteries à bout portant où Mme Mühlfeld est sans rivale, était si loin de sa doctrine que j'étais excusable d'avoir hésité à le voir là. Son personnage d'ailleurs, il ne l'avait pas tellement quitté, j'allais m'en apercevoir à cette irritation morose devant laquelle cédait l'air de désinvolture où, comme pour passer inaperçu, il venait de se contraindre. Valéry, vraiment, avait un ton qu'il ne connaissait pas à son ami de jeunesse ; et comme un applaudissement général accueillait le distique que le poète de la Jeune Parque avait consacré à Jeanne Mühlfeld ou, plus exactement — car ces vers nous demeuraient secrets — la grâce toute italienne avec laquelle il venait de glisser un petit papier dans l'échancrure de son corsage, André Gide attaqua brusquement le marquis de Castellane dont le front dressé restait aux anges de cette galanterie de Rambouillet. Et ayant reniflé deux fois avec une sorte de gourmandise :
— Assez imprudemment, je dois dire, je me suis engagé à établir pour un prochain numéro de la Revue de Genève le bilan de l'Europe actuelle. Et j'ai grand souci, là-dessus, de connaître votre pensée !
Boni de Castellane, me trompe-je ? eut un sourire de surprise à la nouvelle qu'on avait demandé à l'auteur de l'Immoraliste une étude à laquelle il aurait eu plus de titres, lui, le petit neveu de Talleyrand ; mais vite enchanté que cet homme de lettres, confessant déjà son incompétence, ses limites, par l'hésitation de sa parole, semblât solliciter l'encouragement et plus encore, comme un élève lent met son espoir dans son professeur et croit qu'il va lui traiter son sujet, le marquis de Castellane reprit le fil de ce léger discours qu'il commençait sur la Paix de Versailles lorsque Paul Valéry était entré et dont personne ne se souvenait plus, si ce n'est Gide. Boni ne se consolait pas de ne plus appartenir à la Chambre où ses redingotes de couleur, non moins que son camélia et ses conquêtes, avaient écarté son sérieux, ce qui fut plus d'une fois regrettable ; ses conseils depuis l'armistice, pendant la conférence, n'avaient pas été mieux reçus des Excellences étrangères qu'il traitait rue de Lille aux bougies comme s'il était plénipotentiaire au Congrès de Vienne : il connaissait sa vieille Europe aussi bien que la nouvelle qui l'effrayait, qu'il trouvait absurde et « pleine de guerres », ce qui amusa beaucoup Gide.
— La plus grande victime de la Paix, c'est l'Autriche ! conclut Castellane.
Et Gide, qui n'avait jusque-là pas beaucoup parlé, n'interrompant que pour s'instruire, fit une sorte de grimace approbative qui était bien à l'opposé de ce qu'il devait penser, car en politique extérieure le règne des protestants était arrivé, tout le montrait, et rien ne pouvait davantage lui plaire que le recul de Rome. Que la catholique Autriche fût cette victime sur laquelle Boni pleurait intelligemment, Gide n'en souffrait point du tout, et du reste la Revue de Genève n'était pas fondée pour cette désolation, au contraire.
René Boylesve, bourgeois de sa Touraine, Français rare, le plus vrai à entendre, mêlé de charme et d'austérité, tête pensante et fine, grand front, nez long, les yeux attentifs, la barbe resserrée et allongée sous des lèvres raffinées, le Clouet le plus honnête à voir, savourait avec une modestie malicieuse Gide et Castellane ensemble. C'était un spectacle assurément.
La jeunesse ne me créait qu'une obligation : admirer en silence et sourire discrètement ; elle me laissait tout le loisir d'écouter et d'observer, c'est d'ailleurs ce qu'à tous les âges on peut faire de plus raisonnable et aussi de plus amusant. Raisonnable, le marquis de Castellane eût été désolé, dans sa soixantaine frisée, de passer pour tel, et s'il se portait à la défense des idées religieuses, il avait été difficile aux gens d'Eglise de lui en montrer de la gratitude à cause du romanesque de sa vie ; Rome qu'il servait encore dans ce salon avec une chaleur brillante qui n'entamait point Gide, n'avait marqué aucun empressement à annuler son mariage avec la protestante américaine dont il avait cru faire le bonheur en jetant sa fortune aux antiquaires, dans les fêtes, dans les palais. Boni de Castellane n'avait pas seulement gaspillé avec autant d'art et de style qu'il était possible un or payé d'un grand nom de France et du plus brillant prénom de Paris ; il s'était gaspillé lui-même. Il s'était cru tout permis, il pouvait tout se permettre. Il eût été supérieur au Quai d'Orsay, à l'Armée et à l'Institut mais il aimait trop le plaisir. Né prodigue, léger, insouciant, avec de soudaines violences, étalant son cynisme avant d'avoir réussi ce qu'il entreprenait de sérieux, d'utile et de laborieux en politique sans se masquer d'un air de travail et de suite ; ayant au fond de son cœur la mémoire et l'amour des traditions de sa race sans consentir a. ce respect tranquille et un peu bourgeois qu'il eût fallu pour le prouver publiquement à un monde qui les oubliait et faire prévaloir leur nécessité dans une Assemblée démocratique qui ne pouvait que railler un gardien si désinvolte, parmi tous les torts qu'il se reconnaissait avec enjouement, le plus grave était celui de manquer d'hypocrisie. Il s'était beaucoup amusé. Aux huissiers et aux chansonniers abandonné par Anna Gould qui s'était injurieusement remariée avec ce cousin Hélie, prince de Talleyrand, rejeté sans crédit auprès des fournisseurs qu'il avait comblés, faisant face avec courage à la pauvreté, au soir d'une vie qui avait fait scandale, Boni de Castellane s'amusait toujours d'avoir été et d'être ce qu'il était. A sourire des vieillards qui se laissaient brimer par une civilisation mécanique et terne, il se croyait jeune. Debout, la tête rejetée en arrière, guindé, veto plus sobrement, marchant d'un pas ferme encore qu'un peu saccadé, il semblait ne retenir que l'automatisme de son ancienne ostentation, mais dans son regard une humanité polie faisait encore une sorte de grand homme, indifférent à l'oubli. » (Maurice Martin du Gard, Les Mémorables, Flammarion, 1957)

samedi 29 mars 2014

Gide et Valéry au bloc opératoire


« Gide prenait grand plaisir à relire les lettres que lui avait adressées Valéry. Il aimait à réveiller son passé en le redécouvrant.
— Tiens, je ne me souvenais plus de cela ! disait-il. Avons-nous été bavards quand nous étions jeunes ! Valéry à vingt ans était déjà un infatigable causeur. Je n'avais qu'à le laisser parler. Par moments, il se rendait compte que je me taisais. Alors, il me provoquait. Et je monologuais à mon tour. Je me souviens de sa chambre rue Gay-Lussac : un vrai fouillis, mais très organisé... Oui, vous savez, le « beau désordre » qui est « un effet de l'art ». Que de papiers ! Et un tableau noir couvert de signes qui me paraissaient mystérieux. Il écrivait très vite. On aurait dit qu'il courait toujours après une pen­sée qui le devançait ! Moi je n'avais pas la même rapidité que lui pour raisonner. Mais quelquefois, je sentais plus promptement. « On se complète ! » disait-il. Ce n'était pas exact : on se reflétait plutôt. Vous comprenez : on se voyait dans l'autre.
Gide savait que j'avais connu Valéry pendant mon enfance.
— Je ne l'ai approché qu'entre neuf et treize ans. J'étais alors en classe avec François son plus jeune fils.
— Il est dommage que vous l'ayez perdu de vue ensuite. Mais vous avez eu la chance de le voir d'une façon assez rare, avec un regard naïf qui se moquait de l'opinion littéraire. J'aimerais bien con­naître vos impressions. On ne sait pas assez l'effet que peuvent produire sur des enfants les « hommes célèbres ».
Je soupçonnai fort Gide, disant cela, de penser à l'effet qu'il produisait lui-même sur les enfants. Il s'intéressait à ma vision pour mieux connaître celle des êtres qu'il regardait d'une certaine manière. Un jour il me demanda :
— Quel est le premier livre de Valéry que vous ayez lu ?
Les Moralités.
— Ce n'est pas une lecture pour enfant ! Vous n'avez pas dû y comprendre grand'chose.
— Je sentais que c'était bien écrit. Les enfants sont très sensibles au beau langage.
— Mais le sens, tout de même...
— Évidemment, je n'ai pas insisté. J'ai refermé assez vite le livre, mais non sans avoir été frappé par une réflexion que, depuis ce jour, je sais par cœur : « Vous êtes d'un parti, mon ami, c'est-à-dire que vous applaudissez ou injuriez contre votre cœur. Le parti le veut. »
— Comment avez-vous pu être intéressé par une phrase sur la politique ? Vous aviez déjà la notion de ce qu'est un parti ?
— C'est une notion qu'un Français a la possi­bilité d'apprendre très tôt... Et puis, à cet âge-là, je rêvais de politique comme on rêve d'aventures.
— Cela revient au même.
— Je voyais dans la politique un monde fabuleux, peuplé de héros. Naturellement, je me sentais déjà héros moi-même. La réflexion de Valéry avait trou­blé l'ordre naïf de mes conceptions. Pour la pre­mière fois, dans le conte de fées s'infiltrait la réalité. Un parti, ça ne pouvait correspondre qu'au cœur. Alors, je me demandais comment, parce qu'on était d'un parti, on était forcé d'applaudir ou d'injurier contre son cœur.
— Maintenant, vous ne vous le demandez plus.
— En effet. La question ne se pose plus. Il se trouve que... j'en ai pris mon parti, le seul parti que j'aie pris finalement.
— Le seul à prendre ! Moi j'ai cru un moment avec une certaine ingénuité que je pouvais me donner à un idéal sans adhérer à un parti. Le parti ne me l'a pas pardonné. Enfin, ceci est une autre histoire... Toujours est-il que c'est Valéry qui, le premier, vous a éclairé sur la réalité de la politique ?
— Oui, et il a eu l'occasion de le faire avec beau­coup plus de netteté quelques mois après mon essai de lecture des Moralités : je venais d'avoir treize ans, j'avais acheté avec mes économies un exem­plaire sur beau papier d'un de ses recueils d'aphorismes. Je l'emporte avec moi un jour où je vais jouer rue de Villejust. Je lui demande de bien vouloir y mettre une dédicace. Il me dit : « Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » Je lui réponds sans hésiter : « De la politique. — Et pour­quoi ? — Pour diriger le monde. — C'est en effet une raison. Eh bien ! je vais t'écrire une dédicace qui se rapportera à ta vocation. » II rédige une longue phrase, me tend le livre et, comme je ne sais pas si je dois ou non prendre tout de suite connaissance de la dédicace, il me dit : « Tu peux lire. » Et voici ce que je lis : « Toute politique implique une cer­taine idée de l'homme et même une opinion sur le destin de l'espèce, toute une métaphysique qui va du sensualisme le plus brut jusqu'à la mystique la plus osée. » Valéry me regarde en souriant : « Tu comprends bien ? » Je ne veux pas lui avouer que la pleine valeur de certains mots, m'échappe, en particulier celle des mots impliquer, métaphy­sique et de l'expression le destin de l'espèce. Je m'ac­croche aux deux termes qui s'opposent et font image en moi : sensualisme et mystique. « Oui, je com­prends. » Et lui, posant gentiment sa main sur mon épaule : « Tu comprendras encore mieux plus tard. » Gide me dit :
— Quel admirable raccourci de ce qu'est la poli­tique ! Et quelle exquise façon de satisfaire un enfant, en le mystifiant !
— Valéry avait raison : j'ai encore mieux compris « plus tard ». Et c'est une « certaine idée de l'homme » qui m'a finalement détourné de la politique.
Gide répéta, comme un écho méditatif :
— Oui, une certaine idée de l'homme... Il est dommage que tant de ceux qui se mêlent de poli­tique aient une idée confuse de l'homme. Il est dommage aussi que ceux dont les idées sur l'homme sont précises ne parviennent pas à les accorder entre elles pour s'accorder entre eux. Valéry savait décou­vrir et analyser tous les désaccords. Il faudrait pour­tant que les esprits lucides ne se bornent pas à faire de la dissection en salle de cours.
— Vous croyez à la nécessité d'une chirurgie avec tous les risques qu'elle comporte quand elle veut innover ?
— J'y crois profondément.
— Vous voulez donc être dans la salle d'opéra­tion ?
— Oui. Et puisque je ne suis pas capable d'être un chirurgien, je voudrais au moins être un assistant.
— Valéry n'a désiré assister qu'en spectateur.
— Moi, c'est en aide que je veux assister. »

(Robert Mallet, Une mort ambiguë,
essai, NRF, Gallimard, 1955, pp. 103-107)

Une nouvelle biographie de Valéry


Début avril paraîtra une nouvelle biographie de Paul Valéry par Benoît Peeters : Tenter de vivre (Flammarion). Biographe de Hergé et de Derrida, Benoît Peeters est aussi scénariste pour la bande-dessinée. C'est d'ailleurs en spécialiste de l'image qu'il avait évoqué « Paul Valéry en ses images » en 2011 au Centre Pompidou.

Laurent Nunez signale cette prochaine parution dans son éditorial du Magazine Littéraire



Présentation de l'éditeur :

Paul Valéry est bien autre chose que ce que la postérité a fait de lui. 'Derrière l’académicien aux éternelles moustaches se cache un penseur, qui, toute sa vie, de silence en éclats, s’est débattu avec son désir de littérature. Derrière le disciple de Mallarmé, le poète glorieux et le contempteur du roman, voici un prosateur à la langue superbe, énergique et multiforme. Derrière l’écrivain mondain, c’est un homme désargenté, contraint, pour « faire bouillir la marmite », de servir un vieillard des décennies durant ou de monnayer ses propres manuscrits. Derrière le pur esprit, on découvre l’ami exigeant de Gide et de Louÿs, mais aussi un amant fragile et brûlant dans sa liaison tourmentée avec Catherine Pozzi ou ses passions pour Renée Vautier et Jeanne Loviton.
Les funérailles nationales du 25 juillet 1945 furent celles d’un homme au destin tragique, pour qui « tenter de vivre » ne fut pas que la moitié d’un vers.
Impénitent lecteur de Valéry, nourri d’archives et de correspondances inédites ; Benoît Peeters nous livre le portrait empathique d’une des plus fascinantes figures d’écrivain qui ait jamais existé, et renouvelle avec brio la lecture de son œuvre.


mardi 2 avril 2013

Au fil du Journal de l'abbé Mugnier (3/3)




En récoltant les médisances et la bêtise des salons dans son Journal, l'Abbé Mugnier fait des portraits cruels mais souvent exacts. Ainsi le 24 juillet 1924 il relève l'assurance de la princesse Bassiano qui lui parle de la revue qu'elle va financer, Commerce, et « qui aura pour directeurs Fargue, Paul Valéry et Larbaud ; elle-même aura le droit d'élimination. C'est ainsi que Gide n'y écrira pas. » Gide y publiera Dindiki en 26, son Essai sur Montaigne en 29 et Oedipe en 30.

Voici Claudel retour du Japon lors d'un déjeuner chez Mme Pierlot le 15 avril 1925 :

Claudel nous parlait de Gide qui est poussé à écrire ce qui l'horrifie, à se mettre dans toutes les postures, et il fera paraître, sous le titre : Si le grain ne meurt, des mémoires où il dira tout, et ce sera affreux. Dans la préface d'Armance de Stendhal, Gide a parlé de sa femme. Ses rapports avec sa femme, c'est le problème épouvantable.
Claudel nous racontait tenir de Gide lui-même le fait suivant : un protestant avait un tel besoin de se confesser, de se raconter qu'il écrivait ses fautes et faisait ensuite du papier une boulette qu'il avalait, c'était à la fois une pénitence et une communion.

Son Journal est aussi le lieu où l'abbé soulage sa conscience. Le 28 avril 1925 il se désolidarise des positions de l'Action Française :

On n'imagine pas la grossièreté de l'Action française. Léon Daudet traite tout le monde d'assassins, d'abrutis, de péteux, etc. Et les suppositions les plus graves ! Et ça se dit chrétien ! Jugements téméraires, calomnies : tout est bon, pour soutenir des idées politiques et satisfaire les passions de même ordre. Charles Maurras se met de la partie et traite Briand de « poisson décomposé ». Je trouve que la France périt de ses divisions, périt de sa presse, périt de ses parlementaires, de ses bavards, périt de son orgueil, périt des jérémiades perpétuelles.

Mais cela ne l'empêche pas de déjeuner douze jours plus tard avec Léon Daudet et de le trouver « intéressant, parce que très vivant mais rien d'un homme d'Etat, rien d'un vrai chrétien ; avec cette face réjouie de bon vivant, il tuerait tous ceux qui le combattent. »

Le 6 janvier 1927 il est à nouveau question du « mal » de Gide chez Morand qui prend la défense de l'écrivain :

Chez M. et Mme Paul Morand, 3, avenue Floquet. Il y avait là Mme de Béhague, J.-E. Blanche, Lucien Daudet, Pierre Brisson, etc. Paul Morand a fait l'éloge des Faux-monnayeurs de Gide. Un renouveau littéraire. Gide est parti à la suite du Charlus de Proust disait-il. Jusque-là Gide ne disait rien de son mal, Mme Gide l'ignora jusqu'à la conver­sion de Ghéon (car Ghéon en était atteint lui aussi). Gide, disait Blanche, est triomphant dans son dernier livre Si le grain ne meurt. Il n'a pas eu d'ennuis avec les siens.
André Germain, m'a dit encore Jacques-Emile Blanche, en a voulu à Proust de parler de ce mal, en en montrant le côté répugnant.

Le 13 mai de la même année, Arthur Mugnier assiste à une projection du film de Marc Allégret Voyage au Congo dans les bureaux du Journal, entre Rachilde et Pol Neveu :

Après le repas, un film dans l'immense salon dont le plafond est peint. Il représentait (le film) le voyage au Congo d'André Gide. Des noirs travaillant, dansant, des négresses aux seins palpitants, des nègres aux derrières bien visibles mais l'œil s'habitue bien vite à ces nudités exotiques

Il aime se faire raconter par Paul Valéry sa rencontre avec Pierre Louÿs et André Gide. Lors d'un dîner chez Félix de Vogüé le 26 février 1930, ce dernier montre à l'abbé une lettre daté de 1892 dans laquelle Gide demande l'appui de son père, Melchior de Vogüé, « pour lui et quelques jeunes écrivains. » Le 6 mars 1931, un autre fils, celui d'Hofmannsthal, dit combien son père aimait la littérature de Gide et que le dernier livre qu'il lisait avant de mourir était Entretiens avec André Gide de Charles du Bos... « Je voudrais refaire mon éducation métaphysique », conclut l'abbé au sortir d'une conférence de Julien Benda en avril 1931 où il croise Gide pour la dernière fois :

André Gide m'a reconnu en partant et m'a rappelé « saint Paul, arête du poisson » mot qu'il citera, m'a-t-il dit*.

Un mois plus tard , un médecin lui confirme qu'il va peu à peu perdre la vue. « Ma vie était de lire. Je suis mort. » Il démissionne et s'en suit une année sans notes. Mais les diners en ville continuent avec Valéry, Mauriac, Cocteau, Montherlant, Céline, et bien sûr chez les Noailles ou la princesse Bibesco. Il rouvre son Journal en 1933. En mai 1934 il va à Hasparren rendre visite à Francis Jammes, qui n'a pas grand chose de nouveau à raconter :

Puis il a été question de Gide très porté sur le catholicisme. Il est très imprégné du diable. Il est habité. Il y a en Gide un grand divorce entre le corps et l'âme. Dans sa maison, en Normandie, il avait fait représenter des suppliciés de toutes sortes, sur les cheminées. Parmi les ameublements de lanternes peintes.

Le 10 décembre 1938 l'abbé Mugnier relit son Journal et met le lecteur en garde :

[...] un lecteur qui ne connaît pas ma vie s'imaginera en me lisant que je me promenais chaque jour, que je déjeunais et dînais ici et là, que je lisais beaucoup et que c'était là toute mon existence. [...] Je proteste contre cette assertion. Ma vie de prêtre a été des plus actives. J'ai baptisé, marié, prêché confessé, catéchisé, assisté aux offices, mené la vie d'un vicaire. […] Je ne m'en fais pas gloire mais je ne veux aussi scandaliser personne.

Le 27 novembre 1939, Mme de Castries a offert à l'abbé un gâteau d'anniversaire avec quatre-vingt-six bougies. Dans cette dernière entrée de son Journal, l'abbé Mugnier écrit : « L'enthousiasme a été le meilleur de ma vie ». Il mourra le 1er mars 1944 à l'âge de quatre-vingt onze ans.



Journal de l'abbé Mugnier. 1879-1939

Texte établi par Marcel Billot 
Préface de Ghislain de Diesbach 
Notes de Jean d'Hendecourt

Coll. Le Temps retrouvé, Mercure de France, 1985






_________________________

* Gide le répétera en effet fin 1931, et la Petite Dame le consignera. Cf première partie.

lundi 18 février 2013

Au hasard du Journal

(encadré donné à la suite d'un article sur Ne jugez pas, dans le Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 pour les cent ans de Gide)


Au hasard du "Journal" de Gide

Contemporains

VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »

CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »

COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »

MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »

MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »

GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »

FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »

PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »

MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »

DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »

Morale

• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
•  « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
•  « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »

Moeurs

• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu  fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels,  sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»

lundi 19 mars 2012

D'une parution

« Nombre d'autres écrivains amis de mon grand-père qui venaient déjeuner ou dîner dans la salle à manger auraient pu, en passant, me glisser trois mots pour enfants. Non, je pense que celui-là, André Gide, je l'ai vu dans l'escalier un peu en dehors et pourtant inclus dans l'intimité de mon grand-père, et depuis si longtemps, que je me retourne en premier vers lui, en souvenir peut-être de cette merveilleuse amitié qui a lié Pierre Louÿs, Gide et Valéry à l'âge où la curiosité, la générosité, la pertinence et l'impertinence, quand elles sont associées à une culture fougueuse et étendue, cimentent des liens uniques. Et ces attaches sont inamissibles. Cela, je le sais depuis toujours. » 

(Martine Rouart, La Cuisinière de Mallarmé)


Pour une fois, je me permets de vous renvoyer du côté de P.V. pour le compte-rendu de ce très joli livre-album de souvenirs de Martine Rouart sur son grand-père, et paru aux éditions Michel de Maule.


 
ISBN : 2-87623-319-5, 120p, 9€

jeudi 15 septembre 2011

Rendez-vous en septembre


 "André Gide, le voyageur", une visite guidée au musée d'Uzès


En accord avec le thème du voyage des 28èmes Journées Européennes du Patrimoine qui se déroulent samedi 17 et dimanche 18 septembre 2011 partout en France, le musée d'Uzès propose deux visites guidées et thématiques, dont une sur « André Gide, le voyageur ». A travers le fonds Gide du musée (portraits, objets personnels...) et l'exposition de photographies « André Gide un album de famille » qui s'y tient jusqu'au 25 septembre, la conservatrice Brigitte Chimier vous guidera en Italie, au Maghreb, au Congo ou en URSS sur les pas de cet écrivain toujours en mouvement.

« André Gide, le voyageur », samedi 17 et dimanche 18 septembre, à 17h. Visite et entrée du musée gratuites. Plus d'informations sur le blog du musée.


"Mais qui est Pierre Lesdain ?", une exposition à la bibliothèque de Dainville.


Cap au nord à présent où, toujours à l'occasion des journées du patrimoine, la bibliothèque municipale de Dainville inaugure le 17 septembre 2011 une exposition intitulée « Mais qui est donc Pierre Lesdain ? » La réponse au travers de la présentation de nombreuses lettres d’écrivains célèbres, des tableaux et des livres dédicacés à ce dainvillois d’adoption (1968-1970), de son vrai nom Georges Lambilliote, né en 1897 en Belgique et décédé à Dainville en 1970.

En 1947, Pierre Lesdain est sollicité par son frère Maurice Lambilliote, qui avec d’autres journalistes fonde à Bruxelles le journal « Volonté ».Il lui demande d’assurer « la Chronique des livres ».Comme tout ce qu’il entreprend, il va s’acquitter de cette chronique avec une rigueur et une compétence remarquables, mettant à profit sa vaste culture. Cette rubrique sera à l’origine d’une volumineuse correspondance avec des écrivains de renom tant français qu’étrangers : André Gide, Marcel Jouhandeau, Elsa Triolet, Malaparte… et Henry Miller, avec qui Pierre Lesdain tissa tout particulièrement des liens d’amitiés.

Exposition visible le samedi 17 septembre de 14h à 17h30, le dimanche 18 septembre de 14h à 17h et aux heures d’ouverture de la bibliothèque jusqu'au 10 octobre.



Gisèle Freund et André Spire, deux conférences à Pontigny


Après la commémoration en 2010 du centenaire de la première Décade de Pontigny, les Amis de Pontigny ont proposé cet été une série de conférences et présentations - illustrées par des photos d'époque et ponctuées de lectures - afin de faire partager un peu de l'esprit qui a soufflé sur les Entretiens d'été, organisés par Paul Desjardins et sa femme de 1910 à 1939, dans les bâtiments de l'ancienne abbaye cistercienne. Le 24 septembre aura lieu la dernière présentation consacrée a Gisèle Freund et André Spire.

Présentation par Claire Paulhan, éditrice, qui prépare la publication des « Agendas » de Paul Desjardins.

« Gisèle Freund: une photographe à Pontigny », par Lorraine Audric.
Jeune étudiante en sociologie et militante engagée, Gisèle Freund est contrainte de fuir l'Allemagne nazie en 1933. Paris devient alors sa terre d'exil, puis son pays d'adoption. Elle trouvera refuge à Pontigny à plusieurs reprises entre 1934 et 1939 où, grâce à son Leica, elle capturera l'atmosphère des Décades tout en faisant le portrait de leurs participants.
Une très belle exposition virtuelle des photographies de Gisèle Freund est à voir sur ce site, en prélude à l'exposition se tiendra à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent du 13 octobre au 29 janvier.


« André Spire et Paul Desjardins »
André Spire (1868-1966) s'engagea dans les combats du tournant du siècle – organisations philanthropiques et universités populaires - et dans les débuts du sionisme politique. Poète très tôt engagé dans une expression poétique novatrice (vers libre et rythme), il participa à la décade de Pontigny intitulée : « Du rythme, comme principe de délectation et d'expression dans la technique des divers arts et comme donnée naturelle » en août 1930. Il y rencontra Gaston Bachelard et Martin Buber. Les archives d'André Spire permettront de tenter de reconstituer son séjour.

Samedi 24 septembre de 16h à 19h30, Abbaye de Pontigny. Entrée : 5€



Les premières Journées Paul Valéry, un évènement à Sète.


Le musée Paul Valéry à Sète met à l'honneur le poète, écrivain et artiste en organisant la première édition des Journées Paul Valéry, placée sous le Haut Patronage de l’Académie française, autour du thème « Regards internationaux sur l'œuvre de Paul Valéry » du vendredi 23 septembre au dimanche 25 septembre 2011. Durant ces journées, poètes, spécialistes internationaux du poète, philosophes, musiciens, etc. donneront lectures et conférences qui mettront en évidence l'immense notoriété de Paul Valéry dans le monde.

Le musée profite de ces journées pour inaugurer la salle Paul Valéry, entièrement réaménagée pour proposer une présentation plus riche de la collection. La collection, qui rassemble au total près de 300 documents et œuvres du poète, réunit des manuscrits originaux, dont le premier manuscrit du Cimetière marin, 41 lettres autographes – de 1940 à 1944, pour celles qui sont datées –, des peintures, 80 dessins, pastels et aquarelles, et également des sculptures de Valéry, proposant ainsi un éclairage nouveau de la personnalité du poète et écrivain, souvent perçu comme un intellectuel et académicien austère et isolé.

Journées Paul Valéry, du 23 au 25 septembre au Musée Paul Valéry de Sète. Colloque, lectures, concerts, rencontres et expositions.



mardi 2 août 2011

Emile Henriot sur la Correspondance Gide-Valéry



Après celui sur la correspondance avec Francis Jammes, poursuivons la publication des articles d'Emile Henriot avec cette critique donnée au journal Le Monde en 1955 à l'occasion de la parution de la Correspondance Gide-Valéry,1890-1942, préfacée et annotée par Robert Mallet. Valéry, surtout, est l'objet de ce texte qui le donne à voir et à aimer.

Valéry « implacable intelligence » et mine inépuisable pour l'intelligence. Emile Henriot annonçait à l'époque dans une note la publication prochaine en reproduction photographique des deux cent cinquante-sept Cahiers de Paul Valéry. Il y a quelques semaines, le site Gallica commençait à les mettre en ligne... 

Je me suis permis d'ajouter deux notes - signalées par des astérisques - parce que la publication en 2009 d'une nouvelle édition de la Correspondance Gide-Valéry, 1890-1942 établie, présentée et annotée par Peter Fawcett (Gallimard) apporte 176 lettres de plus que l'édition de 1955 et comble certains manques signalés par Henriot.



"... j'admets que ce merveilleux Valéry devait être parfois absorbant." 
Emile Henriot sur la Correspondance Gide-Valéry
(Photo montage e-gide)



« LA CORRESPONDANCE GIDE-VALERY

CINQUANTE-CINQ ans d'amitié, de confiance et de considération littéraire; beaucoup de vérité humaine subsistant sous beaucoup de littérature; une même subtilité à dissocier et à analyser, chez tous deux; la ferveur frémissante de l'un, l'implacable intelligence de l'autre, pour moi nettement supérieur et qui n'a pas fini d'éblouir, d'exciter l'esprit, de valoir : voilà tout de suite, en raccourci, la forte impression que je retire de cette Correspondance échangée de 1890 à 1942 entre Paul Valéry et André Gide, publiée par Robert Mallet, qui l'a fait précéder d'une importante et clairvoyante introduction (1). Ecrites en toute liberté, ce n'est pas douteux, mais je crois qu'elles ont été publiées moins librement et qu'on y a pratiqué — notamment sur l'Affaire Dreyfus* — des coupures, car il y a d'étranges trous, ces quatre cent soixante-deux lettres aujourd'hui imprimées ne cherchant pas l'effet; s'écrivant tous deux comme ils se parlaient dans leurs entretiens; préoccupés seulement de tout se dire, soit pour s'informer, soit pour se peindre l'un à l'autre dans leur absolue vérité à la recherche de leur vérité. Réserve faite sur les suppressions possibles, il me semble que Gide, toujours un peu chinois, se découvrant moins ou moins franc malgré son besoin de sincérité, a évité certaines explications que l'aveu de ses livres sur ce que M. Robert Mallet appelle discrètement « son émancipation sexuelle » aurait pu rendre nécessaires à son ami; mais il se peut qu'elles aient été données verbalement**. On remarquera d'ailleurs dans ces lettres une grande pudeur, de part et d'autre, et les amateurs de ragots et de confidences en seront déçus; encore qu'ils puissent s'étonner du ton bien tendrement affectueux de ces deux garçons de vingt ans au début de leurs relations. L'amitié cependant peut avoir de ces lyrismes, et la mystique aussi a de ces effusions.

Leur connaissance avait commencé en 1890 par l'entremise de Pierre Louys [sic], qui le premier, ami d'André Gide, ayant rencontré à Montpellier Paul Valéry, alors Paul-Ambroise et jeune soldat, annonça ainsi au futur auteur des Nourritures terrestres son nouvel ami : « Un petit Montpelliérain qui m'a parlé de la Tentation et de Huysmans, de Verlaine et de Mallarmé, en des termes!... Tu sais, celui-là je te le recommande. » Par la suite Gide, qui, excepté avec Valéry, s'est brouillé avec tout le monde (Régnier, Barrès, Jammes, Claudel), se brouillera avec Pierre Louys, demeuré jusqu'au bout l'ami de Valéry, lequel ne pouvait s'empêcher, comme il le dit, de se sentir « rougir de générosité » quand il pensait à ce que Louys, déjà pourvu d'expérience et de connaissances parisiennes, avait été pour lui, provincial obscur, introduit d'un coup auprès de Gide, de Régnier, de Heredia et de Mallarmé, et peut-être aussi de Huysmans. Mallarmé, Huysmans, avec Poe, les grandes admirations premières et décisives de Valéry. Sans s'attarder à ce qu'elle comprend d'anecdotes datées et de pittoresque sur l'époque, sa correspondance avec Gide montre d'une façon éclatante l'extraordinaire maturité de ce Valéry de vingt ans, le prochain auteur de ces premiers vers parus dans la Conque, dont la réunion tardive, en 1927, formera l'Album de vers anciens, où figure le singulier Bois amical, implicitement dédié au « cher compagnon de silence ». La Soirée avec M. Teste sera de 1896 (parue dans le Centaure), qu'avait précédée en 1893 l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Entre tant était arrivée la retraite exceptionnelle où Valéry parut s'enfermer. Ce fut la radicale décision prise dans la mystérieuse et orageuse « nuit de Gênes », sur le détail de laquelle on ne sait trop rien, Valéry n'en ayant rien écrit à Gide (« nous causerons, je préfère »), sinon que le poète résolut alors de n'écrire plus de vers, soucieux désormais de se consacrer à son impitoyable dialogue entre « moi et moi » ; n'admettant plus rien, comme il dit, qu'il ne le comprenne. Dès lors il s'efforcera de tuer en lui tout besoin, toute ambition; au bénéfice de la tension, créatrice de l'unique état de conscience au nom de quoi voir et juger; l'« inécrivable » condamné.

Valéry cependant n'en continuait pas moins de parler (c'était sa maïeutique) et de travailler, sans préoccupation d'imprimer, tout étant pour lui sujet de recherche et d'application sur les thèmes les plus divers : méthode, géométrie, mathématiques, sémantique, métrique, algèbre et technique poétique; tout devenu matière à définition. Ainsi, fou de précision, une de ses lettres à André Gide le montrera « noyé » toute une nuit sur le mot impopulaire. On aperçoit le mécanisme. Esprit critique au premier chef, Valéry, dans son horreur des « choses vagues », de la « vaguerie », ne tolérait de se servir des mots qu'autant qu'il avait exactement déterminé leur contenance et leur contenu. Je conçois cet enivrement, mais la retraite et les occupations de ce Valéry disparu du champ visible de la poésie nous avaient longtemps intrigués, depuis la notice à lui consacrée par Paul Léautaud dans ses Poètes d'aujourd'hui, où il était parlé de « ses recherches extra-littéraires et qu'il est malaisé de définir, car elles semblent se fondre sur une confusion préméditée des méthodes, des sciences exactes et des instincts artistiques ». Les « intentions d'écrivain » de Valéry demeuraient obscures. En fait, curieux de connaissance, Valéry accumulait au jour le jour ses observations et ses analyses dans les deux cent cinquante-sept carnets que l'on a trouvés à sa mort, desquels toute son œuvre en prose imprimée a été tirée, chaque volume à peu près centré sur un thème. Il y a encore beaucoup d'inédit(2).

Le tour à part de l'échange amical — confidence, réponse et marginalia, — les lettres de Valéry à Gide sont la paraphrase constante de cette recherche et de cette pensée, dont il a tout de suite été le maître par le fait d'attention et de concentration. Il n'avait pas en tête souci d'œuvre au sens immédiat, et il n'était pas pressé de rien publier. Sans peut-être le savoir encore, son œuvre était à longue échéance, et elle a consisté à ses yeux à tirer tout le possible de lui-même en exercitant son pouvoir de réflexion dans ses carnets, rien ne devant venir que de lui, le mot travail se confondant pour lui avec trouvaille. Une apparente paresse reconnue (« Je ne fais rien »), une volonté soutenue de ne s'intéresser qu'à ce qui le requérait profondément, le goût invétéré de s'attacher abstraitement aux problèmes qui lui importaient, auraient détourné longtemps le poète de toute imprimerie, et sans la sollicitation des amateurs de menues plaquettes et de grands papiers il est à peu près sûr que Valéry eût été un auteur posthume. L'égotisme de cet intérêt porté à lui-même a bien vite mené l'auteur de Charmes et d'Eupalinos à s'isoler et presque à se raidir dans une sorte de contradiction universelle. L'éloge même n'échappait pas à sa critique, et tout heureux qu'il sera des grands encensements de Souday à l'apparition de la Jeune Parque, ses lettres à Gide font voir qu'il n'était pas pleinement persuadé que son enthousiaste admirateur ait tout compris de lui.

Le sympathique chez Valéry, ainsi surpris dans son aparté, c'est qu'il n'y a pas le moindre bluff. Il est dans le souci exclusif et le plus naturel de la vérité, et, malgré toutes les réserves qu'on peut faire sur son caractère, c'est l'honneur de Gide d'avoir mérité cette confidence ininterrompue et d'y avoir répondu avec autant de présence et de pertinence. Le dialogue est au-dessus du propos commun. Il reste cependant très humain, côté Valéry, esprit vif, déluré, plaisant, autant qu'incisif et profond. Il y a chez l'Ulysse de Sète une gouaille amusante, à la verve quelquefois salée, qui fait toujours garder le pied par terre à cet esprit supérieur, un des rares interlocuteurs possibles d'un Einstein, d'un Painlevé ou d'un Poincaré, et certainement d'un prince de Broglie s'ils se sont connus. Mais en dépit des amitiés, auxquelles il est toute sa vie resté fidèle, à quelques piques près, l'égotisme déjà allégué de Valéry devait le pousser sans cesse dans son propre sens, et, comme on ne se pose qu'en s'opposant, pour se réaliser lui-même il a dû beaucoup nier autrui; d'où sa critique générale et comme systématisée, Mallarmé, Poe, Shakespeare, Descartes et Stendhal exceptés, contre toute manifestation littéraire; d'où son négativisme absolu, qui au dernier jour trouvera dans Mon Faust sa plus désolante expression. On a reproché à Valéry de ne pas conclure et de n'avoir pas de philosophe [sic]. Mais c'est qu'il n'était pas fait pour cela; il était fait pour dire en toute chose au contradicteur : vous ne connaissez pas la question, ou : vous employez des mots dont vous ne savez pas le sens exact; et son effort positif aura été de dissiper ces équivoques et très souvent de définir le sens exact. Ce mécanisme critique joue à plein, d'une façon constante, dans les lettres de Valéry à Gide, et Gide était certainement un bon excitateur pour Valéry; aussi calés en dialectique et en nuance tous les deux. Et quelle étonnante présence! Le lisant, on l'entend parler; il est dans la chambre; direct, sans cautèle, sans mensonge. Quel intérêt peut-il y avoir dans le mensonge pour quelqu'un qui ne s'intéresse qu'à la vérité? Mentir, dans cette chasse unique, c'est exprès ou non prendre le change et perdre son temps. Cela dit, j'admets que ce merveilleux Valéry devait être parfois absorbant.

S'il n'eût pas été sauvé par sa gloire, son œuvre admirée de poète, le sentiment de sa présence considérable dans la pensée de son temps, le trop lucide Valéry serait mort sans doute de chagrin; et sous l'animation verveuse de ses lettres (essai ou brouillon, destiné à un seul, d'une partie de son œuvre) on voit bien le désespoir caché de ce négateur, dans sa solitude « à lui trop bruyante », et sa présence sans répit devant les questions. Un médecin lui conseille-t-il un peu de repos, Valéry hausse les épaules : « L'idiot! Il n'y a pas de repos. » Mais il rit quand même, car les mots consolent parfois si on les applique justement (valeur thérapeutique d'écrire bien), de se constater comme il est, un jour de marasme et de sécheresse intellectuelle : « actuel, pluvieux, inerte et saumâtre »; quitte une autre fois à reconnaître sans ménagement que « la vérité, c'est tout ce qui emm... ». Constat avoué sous plusieurs formes à son ami, comme il a fini aussi, dans ses derniers temps, par se demander (ainsi que quiconque va buter du front au fond de l'impasse) s'il ne s'était pas trompé dans sa poursuite, s'il n'y avait pas dans la vie d'autres raisons de vivre que l'intelligence. Il était très tôt allé au bout de lui-même, pour s'apercevoir qu'il tournait en rond, dès 1895, où, n'ayant encore que vingt-cinq ans, il faisait ainsi son bilan d'un jour, trop semblable pour lui aux autres jours : « Je rêve des trucs impossibles; je deviens inventeur des jouets du Jour de l'an sans emploi. Je fais des remarques honnêtes, je fume, je m'embête, je m'éreinte la nuit, je fais des haltères, j'ai brisé deux montres, je commence des calculs, je reprends mon système, je vais retrouver Louys au d'Harcourt, les jours s'oxydent, et tantôt un appel épatant de trompette qui dure une seconde... » Explique qui pourra de quel épatant appel et de quelle trompette il s'agit : idée apparue ou plaisir foudroyant des sens ? Chercher dans ces Lettres la page et la note où il est question des méduses, animal difficile à saisir et qui laisse on ne sait quoi d'urtiquant à qui le touche. « Seigneur, délivrez-nous de toutes les méduses ! », avait imploré André Gide. Valéry ne semble pas avoir éprouvé le besoin d'en être tout à fait délivré, et l'on ne voit pas non plus qu'il ait répondu à l'indiscrète interrogation de son ami : « Dis-moi, si tu aimes, ce que tu cherches dans l'amour ? » Ou bien il avait déjà répondu avant la question par un biais : « Ce que je chercherais dans l'amour ? C'est moi. »

Ainsi, dès vingt ans, ne cessant de penser, s'efforçant de faire la clarté sur l'obscur, Valéry ne se quitte pas; mais, parlant dans ses lettres avec un ami dont il se savait entendu, il peut ne s'exprimer que par allusion et à demi-mot; et tels de ses brefs aveux font rêver sur de profonds dessous. Cependant on ne plaint qu'à moitié l'homme qui, cherchant à tirer de lui, selon sa formule, toutes ses possibilités, a fixé les vérités nouvelles des Analecta, des Choses tues, des Mauvaises pensées et réalisé dans le Cimetière marin et quelques courtes pièces de Charmes son chef-d'œuvre, dur et durable. Cet admirable Valéry, toujours recommencé lui aussi, avec qui on n'en finit point, on n'en aura jamais fini.

1955.


1. André GIDE et Paul VALÉRY : Correspondance, 1890-1942 ; préface et notes de Robert Mallet. Un vol., Gallimard.
2. On annonce la publication intégrale, par reproduction photographique des deux cent cinquante-sept Cahiers de Paul Valéry (écrits de 1894 à 1945). L'ensemble, à paraître sous le patronage du Centre national de la recherche Scientifique, comprendra 32 volumes in-4°, et donnera la totalité des Cahiers, texte et manuscrits, dessins et aquarelles de l'auteur. (1956.) »
(Emile Henriot, Courrier littéraire 
XIXe-XXe siècles Maîtres d'hier et contemporains
Albin Michel, 1956)


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* Les lettres d'explication autour de l'affaire Dreyfus – Valéry violemment anti-dreyfusard, Gide partagé mais qui signe la « pétition des intellectuels » de l'Aurore en janvier 1898 – sont rétablies dans l'édition de Peter Fawcett (Gallimard, 2009) qui compte 176 lettres de plus que l'édition Mallet.
** L'édition de Peter Fawcett ajoute une lettre de Valéry à Gide datée du 31 octobre 1923, suite à une discussion sur l'opportunité de publier Corydon et Si le grain ne meurt. Valéry répond : « J'ai pensé dans mes tramways à ce que tu m'as dit. Chose énorme. Mes impressions propres sur cet aspect de toi sont curieuses, et d'une complexité infiniment rare chez moi moi (quoi qu'on die) étant simpliste, simplicissimus.
Je crois qu'il n'y a pas de types plus différents entr'eux que toi et moi, et donc plus intéressants l'un pour l'autre, puisqu'en sus de ladite différence, il y a la condition capitale : que nous pouvons tout entendre l'un de l'autre. »