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samedi 28 octobre 2017
Le petit tourne-vices de Gide
Lundi 30 octobre à l'Hôtel Ambassador passe aux enchères la correspondance Elie Faure, déjà annoncée ici. Le premier catalogue Alde ne comportait que 131 lots (voir ici). Une deuxième version (voir ici) en compte désormais 312, avec parmi les nouveaux lots un très intéressant manuscrit autographe de 6 pages de souvenirs de Jean Cocteau.
Dans ces pages, Feu l'artifice, comme on surnomma Cocteau après sa mort, règle quelques comptes avec ses amis dadas, et avec Gide : « Pour me déboulonner, le petit tourne-vices de Gide ne suffisait pas. » Cocteau explique aussi comment Gide « soudain choyé par des jeunes [...] se sentait si loin de nos groupes qu'il m'avait prié d'instruire son jeune neveu Marc. Ma bibliothèque, me dit-il, l'assomme. Éclairez-le sur ce qui se passe de neuf. Tâche dont je m'acquittais avec fruit, puisque Marc, à travers toutes les manœuvres de son oncle, m'est toujours resté fidèle. »
Lot 211 - COCTEAU (Jean)
Manuscrit autographe. 6 pp. in-folio d'une fine écriture.
Longs souvenirs évoquant les années 1918-1920, la publication de ses ouvrages Le Cap de Bonne-Espérance et Le Coq et l'arlequin, ses relations houleuses avec Gide (« Pour me déboulonner, le petit tourne-vices de Gide ne suffisait pas »), Breton, Aragon, Soupault, Picabia, le mouvement Dada, Cendrars, Jacob, Adrienne Monnier, Radiguet, Reverdy, Salmon, Satie, Valéry, les revues Littérature, Nrf, Les Écrits nouveaux...
« ... Le lendemain, je reçus de Breton une lettre. Il demandait à réentendre Le Cap. "Rendez-moi votre amitié", finissait-il, "je saurai m'en montrer digne". Je me laissai prendre. Je rendis l'amitié. Je ne refusai pas de voir mon nom au sommaire. Je leur donnai une étude sur le Socrate de Satie. Comme récompense, ils me fâchèrent avec Satie qui fréquentait alors chez Monnier, ou du moins envenimèrent une de ces querelles fréquentes entre Satie et moi. De ce jour, ils cherchent par tous les moyens à me nuire. Un article de moi ayant paru où j'annonçais Littérature et parlais de leur don, le mot don exaspéra le jeune Aragon qui m'écrivit une lettre d'insultes. Ils firent de moi une espèce de machine infernale à brouiller le monde. Vint le dadaïsme. Habiles à sauter en croupe de ce qu'ils imaginent aller le plus vite, faire parvenir le plus vite, ils sautent en croupe de ce Dada.
Les mystifications de Jarry se transposent. Ils écrivent des lettres anonymes. Accusent ceux qui les reçoivent de les avoir écrites. Inventent toute une trame ignoble qu'ils cachent sous des airs dignes et des fausses accusations. Sur une grande échelle ce serait le régime de la Terreur. Sur cette échelle, c'est le régime de la pitié, du collège, de l'Oscar Wildisme moderne. Souvent Breton a feint de se réveiller, de me tendre la main. Je le croyais. C'était simplement le préparatif d'une nouvelle farce. Sitôt en croupe de Dada, ils prétendent que leur culte de Gide n'était qu'une manière de le bafouer. Ils le disent à Picabia qui me le répète, mais ils continuent les caresses à Gide et s'introduisent à la Nouvelle revue Française où ils amènent un désordre sans fraîcheur. Mais pourquoi m'étendre. Je ne connais pas de spectacle plus triste que celui de la jeunesse sans amour et sans clairvoyance. Tous ces groupes se réunissaient pour reconnaître en Raymond Radiguet une jeune prodige.
On lui enseignait à me mépriser. Il me connut, m'aima, méprisa les autres. C'est ma revanche. Elle me suffit... »
Estimation : 1 000 € / 1 500 €
samedi 29 novembre 2014
Scénario des Faux-Monnayeurs et correspondance Marc Allégret
De nombreux documents et lettres de
Marc Allégret passent aux enchères mercredi 17 décembre à la
vente Alde de Lettres & Manuscrits Autographes. On trouvera
notamment son projet de film tiré des Faux-monnayeurs, ainsi que de
nombreuses lettres, pour partie d'ordre professionnel, mais aussi
d'ordre privé, ces dernières regroupées en un lot au joli titre : « Plus de 265
lettres de jeunes femmes, la plupart L.A.S., adressées à Marc
Allégret, 1917-1973 ».
Ces documents ne semblent pas avoir été
présentés lors de la vente des Archives Marc Allégret, en décembre
2007.
Lot 6
Marc Allégret (1900-1973) cinéaste.
Manuscrit autographe, Les Faux-Monnayeurs, 1965 ; environ 340 pages
in-4 en feuilles sous chemise dos toilé et étui.
Projet d’adaptation cinématographique
inachevé du célèbre roman d’André Gide, paru en 1925. Roger
Vadim, déjà producteur de plusieurs réalisations d’Allégret,
soutenait ce film. Récit difficile à porter à l’écran,
notamment en raison des différents points de vue et genres
narratifs, le projet fut finalement abandonné vers 1966. Si le
scénario ne présente pas une continuité, et est resté inachevé,
il nous permet néanmoins de constater que la trame narrative du
livre a été conservée, et que Marc Allégret (modèle d’Olivier)
a beaucoup travaillé à cette adaptation. Au manuscrit de premier
jet, abondamment corrigé et augmenté, s’ajoutent des notes de
travail. Les Faux-Monnayeurs, début du scénario (97 p., pag. 1-92
avec ff. ajoutés).
Découpage détaillé, avec dialogues,
indications scéniques, didascalies et voix-off. Le manuscrit est
rédigé au recto de feuillets de papier quadrillé à grands
carreaux perforés, écrit à l’encre noire avec quelques pages au
stylo bleu ou rouge ; de nombreuses corrections sont portées au
stylo rouge. Ce premier jet présente des ratures, des suppressions,
des additions interlinéaires ou dans la marge, des indications pour
la dactylographie. Le scénario s’ouvre à Paris avec (p. 1-12)
l’apparition d’Édouard et sa rencontre avec le jeune Georges,
qu’il surprend en train de voler un ouvrage sur l’étal d’un
bouquiniste. Le journal manuscrit que Georges a laissé tomber
intrigue Édouard, lui-même écrivain. Le jeune homme se trouve être
son neveu, le fils de sa demi-sœur Pauline, chez laquelle il se rend
immédiatement. Il y croise le mari Oscar Molinier, et Olivier, un
autre de ses fils. Le générique intervient après ces premières
séquences. Une scène au Palais de Justice introduit Molinier,
présidant une audience de la Chambre correctionnelle, et le juge
d’instruction Albéric Profitendieu. Il est question d’une
affaire de prostitution de mineurs (p. 13-16)... Le jeune Bernard
Profitendieu, chez lui, écrit une lettre à Albéric, après avoir
découvert que l’homme qui l’élève n’est pas son vrai père.
Il s’enfuit du domicile familial (p. 17-22)... Bernard et Olivier,
camarades de lycée, se retrouvent au Luxembourg, le premier
souhaitant se faire héberger temporairement chez le second (p.
23-24)... Albéric Profitendieu découvre la lettre de son fils
adoptif – introduction de Cécile et Caloub, demi-sœur et
demi-frère de Bernard (p. 25-32).
Olivier, accueille Bernard chez lui le
soir. Les deux jeunes évoquent sa récente découverte et son avenir
hors de son foyer. Ils entendent Vincent, le frère d’Olivier,
sortir et pensent qu’il rejoint une maîtresse (p. 33-40).
Vincent a en fait accepté de donner
des soins au père âgé du comte de Passavant, chez lequel il se
rend. Il apprend que le vieil homme est décédé. Il est également
question d’une soirée que les deux hommes ont passée dans un
cercle de jeux, durant laquelle Vincent a perdu beaucoup d’argent
(p. 41-45).
scène entre Bernard et Olivier. Ce
dernier compte aller chercher à la gare son oncle Édouard, qui
arrive de Londres le lendemain. Il évoque l’affection qu’il
porte à son oncle et leur commune aspiration à écrire (p. 46-48).
Flash back dans le cercle de jeux et
introduction du personnage de Lady Lilian Griffith, riche américaine
(p. 49-56).
Bernard quitte la chambre d’Olivier à
l’aube pour se rendre à la gare (p. 57-60).
On suit le parcours en train d’Édouard,
de la gare maritime de Dieppe à Paris, travaillant à son journal.
Commentaire de l’auteur : Les Faux-Monnayeurs, est-ce un bon titre
? Édouard n’en est pas sûr. C’est le roman auquel il pense sans
cesse et depuis longtemps. Il n’en a pas encore écrit une ligne,
mais il transcrit ses notes, ses réflexions sur ce carnet (p. 61
A-E).
Flash back introduisant Laura. On
comprend que le retour d’Édouard est lié à une lettre qu’il a
reçue (p. A-C).
Gare Saint-Lazare, Olivier retrouve
l’oncle Édouard sur le quai – Bernard assiste discrètement à
la scène, la tension est palpable : Le jeu des acteurs peut mieux
que toute autre chose faire ressortir ces nuances fugitives, ces
gestes amorcés et retenus, les mots qui viennent à la place
d’autres qu’on n’ose pas dire – enfin tout ce qui crée ces
situations tendues faites de touches, d’impressions presque
inexprimables et que le cinéma peut restituer à merveille ...
Tandis que les deux hommes vont prendre un café, Bernard subtilise
la valise d’Édouard à la consigne de la gare (p. 65-73).
Dans le métro, Bernard ouvre la
valise, trouve le journal d’Édouard et en débute la lecture,
captivante. Le journal est lu en voix-off ; Édouard relate son
mariage avec Laura (p. 74-90)... Au fil des dernières pages, la
lecture du scénario est plus chaotique, avec de nombreuses
modifications et parties supprimées. Les Faux-Monnayeurs,
Construction détaillée et dialogues provisoires, 15 août 1965
([2]-6 p. A-F).
Indication : Tous les dialogues sont
là à titre indicatif du sens des scènes. Ils doivent être
réécrits tant pour leur forme que pour leur longueur ... La scène
concernée est celle de la lecture du journal d’Édouard par
Bernard. Les manuscrits de plusieurs scènes, reprises par l’auteur,
sont joints au dossier. La plupart rédigés au stylo bleu ou noir
(titres en rouges), sur papier blanc, ils comportent de nombreuses
corrections, ratures, aaddits. On peut y lire, souvent en première
page, des commentaires d’appréciation de l’auteur ( bon , vu ),
ainsi que des indications relatives à la mise au net ( fait , tapé
, copié et arrangé , pages refaites , à la dactylographie ;
les pages concernées ont pour la plupart été biffées).
Fin (3 p. A-C).
Scène finale entre Olivier et Édouard,
dans l’appartement de ce dernier. Bernard, prévenu par son frère
Caloub que son père adoptif allait mal, vient avec lui chercher sa
valise. S’adressant à Édouard: Vous aviez raison, ma place est
auprès de lui . Olivier à Édouard : Mais alors ce sera un livre
très moral Les Faux Monnayeurs. Je suis sûr que ça t’étonnera
toi-même ... La scène se termine soudainement lorsqu’Édouard se
tourne vers Caloub pour lui demander son nom... Extérieur et
vestibule Molinier (6 p. A-D).
Mort de Bronja – La Machination (9
p.).
Fin La Pérouse Édouard (2 p. A-B).
Bernard passe son bachot – L’ange
(10 p.).
Édouard et Bernard après le bachot
(11 p. ?-?).
Le Banquet (18 p. A-Q).
Gare St Lazare (13 p. A-L).
Flash back journal Édouard (6 p.).
Gare de Dieppe Maritime (6 p.).
Chambre d’hôtel Laura (3 p.).
Chambre d’Olivier Molinier (3 p.).
Notes pour le train Édouard (3 p.).
Avant fin de la lecture du journal
d’Ed. par Bernard (4 p. A-D).
2e partie. Premières notes (29 p.).
3e Partie (103 p.).
Plus un extrait de scène avec
dialogues et indications diverses (7 p.).
Estimation : 1 500 € / 2 000 €
Lot 7
[Marc ALLÉGRET]. Environ 200 lettres
ou pièces, la plupart L.A.S., adressées à Marc Allégret,
1921-1971.
Maurice Aubergé, Arnold Bennett (2,
1927, dont une à propos de ses projets d’écriture, et faisant
allusion au Congo de Gide), Christian Bérard (de Londres lors de la
Cochran’1930 Revue, avec petit dessin), Bernard Blier, Marie
Dormoy, Dominique Drouin (2, parlant de l’oncle André ), Sir John
Ellerman (11, dont une à Gide, plus 7 de son fils John et 8 de sa
fille Annie, dont 6 signées de son nom de plume Bryher ), Bernard
Faÿ (4, avec allusions au voyage au Congo), Emmanuel Faÿ (7), André
Gide (protestation dactyl. contre un livre de Maurice Bedel, avec
addition autographe), Samuel Goldwyn (3, 1946), Daniel Guérin (1926,
vive admiration pour Si le grain ne meurt), Jacqueline Huet (2), Yves
Jamiaque (3), Renaud Lambert, Henry Lemarchand, Édouard Maurel (avec
dessins), Charles de Noailles (4), René de Obaldia, Vladimir Pozner
(5, sur leur collaboration, 1947 et 1960), Hans Wilhelm (de la
Metro-Goldwyn-Mayer, à propos du petit Sébastien Alexandre), etc.
Plus un petit lot de dessins et croquis attribués à Gaston Bonheur,
Édouard Maurel, Roger Vadim, etc.
Estimation : 800 € / 1 000 €
Lot 8
[Marc ALLÉGRET]. Plus de 265 lettres
de jeunes femmes, la plupart L.A.S., adressées à Marc Allégret,
1917-1973.
Correspondances amicales ou amoureuses.
De nombreuses jeunes actrices se tournent vers Marc Allégret pour
obtenir des recommandations ou de petits rôles de figuration, des
conseils sur le métier, parfois des aides matérielles... Seules
quelques-unes d’entre elles feront carrière. Des photographies ont
souvent été jointes aux envois. La plus grande partie des échanges
est constituée de déclarations d’amour de jeunes femmes,
généralement éconduites ou déçues après une brève liaison.
Quelques minutes et réponses de Marc Allégret complètent les
dossiers. Lettres de Sara Breitenstein (10), amie des frères
Allégret, Marc et André, et d’André Gide (fille du pasteur chez
lequel Marc et Gide séjournent lors de leur passage en suisse à
Genève en 1917, elle aurait inspiré le personnage de Sarah Vedel
dans Les Faux-monnayeurs).
Un temps engagée avec André Allégret
(il aurait été question de fiançailles), elle fut un motif de
jalousie entre les deux frères... 13 août 1917. Navrée qu’il ait
pu la croire beaucoup plus liée à André que ce qu’elle n’est
en réalité : Mais je voudrais que nous soyons amis à 3. Et André
n’a pas eu de peine à le comprendre – je crois ... 28 janvier
1918, quelques temps avant l’escapade de Gide et Allégret en
Angleterre : Oh, petit tendre, ne pourras-tu pas venir un jour ou
deux, cet été ou n’importe-quand-bientôt ! Tu ne peux t’imaginer
ce que je me sens loin de vous deux malgré notre grande affection.
Il faut absolument que tu viennes avant d’aller en Angleterre.
C’est impossible que nous restions si longtemps sans nous voir.
Puisqu’André ne peut pas venir, lui, et que toi tu pourrais un peu
plus facilement, il faut que tu viennes. Est-ce que tu t’imagines
partant en Angleterre et puis après au front sans être revenu à
Rosemont ! [...] Et puis, à moins que cela soit indiscret,
j’aimerais tant que tu me parles d’oncle André [Gide] – je le
connais si peu ... – tu crois que mon affection pour A. a
augmenté, elle a diminué pour toi, mais, mon chéri, comme tu te
trompes. Tu es mon petit tendre rien qu’à moi, et toi seul – et
l’affection que j’ai pour toi, elle est toute différente de
celle pour A. et en rien comparable ... Correspondance affectueuse et
amoureuse avec Bronja Perlmutter (maîtresse de Raymond Radiguet,
puis épouse de René Clair) : 36 lettres de Bronja (plus 2 lettres
de sa sœur Tylia), 1922-1924 et s.d., et 21 lettres de Marc Allégret
à Bronja (et 12 négatifs photogr.).
Importante correspondance de Colette
Richard (56 lettres, 1943-1944), qui tourna dans Les Petites du Quai
aux fleurs, Lunegarde, deux films évoqués dans ces lettres, puis
dans Un drôle de dimanche... Si certains courriers sont enjoués
lorsqu’elle reçoit des nouvelles de M. Allégret, la plupart le
réprimandent pour son silence, son indifférence et ses multiples
conquêtes... Vous avez rencontré beaucoup de filles dans votre vie
et vous en rencontrerez encore beaucoup. Mais aucune ne vous aime, ou
ne vous aimera aussi simplement et aussi sincèrement que moi. Je ne
vous aime pas parce que vous êtes Marc Allégret le metteur en
scène, l’homme célèbre et connu, je vous aime pour vous, pour
vous seul, et vous auriez autant compté dans ma vie si vous aviez
été n’importe qui. Et ça me dégoûte quand je pense aux filles
qui vous font des sourires en pensant à un rôle futur [...]. C’est
navrant, mais c’est la vie ... Plus une lettre dactylographiée de
Marc au début de leur relation : Je t’aime beaucoup c’est bien
ennuyeux pour toi mais c’est comme ça il n’y a rien à faire je
t’embrasse très fort encore plus fort moi aussi à perdre haleine
... On trouve également des correspondances d’Yvonne Couve (20,
1926-1928, plus 3 brouillons de réponse de Marc Allégret mettant au
clair les termes de leur relation), Denise David (7, 1943-1944), la
danseuse Roussia Del Vardy (5, 1936-1940, et cahier manuscrit),
Josette Fleitoux (5, et cahier manuscrit), Michèle Galand (8,
1943-1944, évoquant notamment son rôle dans Béatrice devant le
désir, film de Jean de Marguerat), Jacqueline Huet (3), Louisette
Laguilhon (85, 1972-1973), Armelle Lee Hoo (14, février-juin 1944),
Katia Tolstoï (8, janvier-avril 1947, et 1 de 1963 comme Mme Armand
Lanoux), etc. D’autres lettres de femmes dont on ne connaît que le
prénom, telle Joyce, jeune femme rencontrée en Angleterre lors du
séjour avec Gide (12, 1925), Josiane (avec un manuscrit Récit de
Josiane, 1970), Kristobine, Lily, Nicole, Sara, etc.
Estimation : 500 € / 700 €
Mercredi 17 décembre 2014 - 14h
Lettres & Manuscrits Autographes
Salle Rossini - 7, rue Rossini 75009
Paris
Exposition privée chez l'expert
Uniquement sur rendez-vous préalable
Exposition publique
à la Salle Rossini
le mercredi 17 décembre de 10 heures à
midi
vendredi 20 juin 2014
Exposition, de Cahors au Congo
Marc Allégret, Voyage au Congo
© Ministère de la Culture et de la Communication,
© Ministère de la Culture et de la Communication,
Médiathèque de l'architecture et du patrimoine
« L’exposition Voyage au Congo est articulée
autour de la présentation des photographies de Marc Allégret et de la
projection du film réalisé par Marc Allégret et cosigné par André Gide,
lors de leur périple de dix mois en Afrique équatoriale française, en
1925-1926, de l'embouchure du Congo au lac Tchad, puis au nord du
Cameroun.
Plus de quatre-vingt photographies, empreintes de fascination pour les corps africains, sont accompagnées d’extraits du Voyage au Congo et du Retour du Tchad, rédigés par André Gide et publiés en 1927 et 1928, témoignant de la prise de conscience par l’écrivain de l’asservissement des populations par les compagnies concessionnaires dans les zones forestières, de leurs abus, de la brutalité de leurs pratiques et de la complicité de l’administration coloniale. L’ensemble photographique réalisé par Marc Allégret, posant un regard humaniste sur les hommes et les femmes rencontrés tout au long de leur périple, donnent à voir un territoire peu connu mais n’a de caractère réellement ethnographique que dans la zone peuplée par les Massa (Musgum) le long du fleuve Logone.
Véritable plaidoyer contre le travail forcé et les carences du système colonial, le Voyage au Congo marque pour André Gide le début de son engagement politique. Les images filmées ou fixes réalisées au cours de ce périple par Marc Allégret sont le premier opus de sa carrière artistique.
De façon plus générale, cette exposition met en relief une œuvre qui interroge sur l’esthétique d’une époque et la mémoire coloniale de la France.
Cette présentation est complétée par un ensemble exceptionnel de
coiffes et d’épingles de différents groupes ethniques du Congo (ancien
Congo belge, aujourd’hui République Démocratique du Congo), datant du
premier quart du XXe siècle, issues de plusieurs collections
particulières et réunies par Serge Le Guennan.
Au stéréotype du casque colonial répondent des coiffures élaborées et le port de coiffes singulières : l’acte du coiffage est en effet à la fois un geste des plus intimes et une façon d’exprimer son identité par le biais de l’apparence. C’est un acte social, qu’il s’agisse de séduire, de montrer son adhésion aux valeurs du groupe ou sa richesse. L’élaboration des coiffes manifeste aussi une réelle recherche esthétique et une créativité qui tirent profit de la diversité des ressources naturelles. Les cheveux tressés évoquent le travail de vannerie et se transmuent parfois en longues nattes et en pompons. Les plumes apportent leur charme vaporeux lorsqu’une unique rémige n’est pas crânement plantée sur le bord de la coiffe. Les cauris, coquillages emblématiques, symboles de richesse, dessinent des fleurs à quatre pétales. Ils sont parfois remplacés par des objets manufacturés issus d’échanges avec les Européens, tels que les petites perles de verre dessinant des motifs proches des mosaïques occidentales, des boutons nacrés organisés en successions régulières, ou de fines chaînettes métalliques. »
Voyage au Congo. Exposition du 21 juin au 31 août 2014, par le musée de Cahors Henri-Martin et présentée au Grenier du Chapitre, rue Saint-James, à Cahors. Ouvert du 21 juin au 31 août de 11h à 18h, dimanches et jours fériés de 14h à 18h, fermé le mardi. Entrée libre et gratuite. Plus d’informations sur le site du musée.
Au stéréotype du casque colonial répondent des coiffures élaborées et le port de coiffes singulières : l’acte du coiffage est en effet à la fois un geste des plus intimes et une façon d’exprimer son identité par le biais de l’apparence. C’est un acte social, qu’il s’agisse de séduire, de montrer son adhésion aux valeurs du groupe ou sa richesse. L’élaboration des coiffes manifeste aussi une réelle recherche esthétique et une créativité qui tirent profit de la diversité des ressources naturelles. Les cheveux tressés évoquent le travail de vannerie et se transmuent parfois en longues nattes et en pompons. Les plumes apportent leur charme vaporeux lorsqu’une unique rémige n’est pas crânement plantée sur le bord de la coiffe. Les cauris, coquillages emblématiques, symboles de richesse, dessinent des fleurs à quatre pétales. Ils sont parfois remplacés par des objets manufacturés issus d’échanges avec les Européens, tels que les petites perles de verre dessinant des motifs proches des mosaïques occidentales, des boutons nacrés organisés en successions régulières, ou de fines chaînettes métalliques. »
Voyage au Congo. Exposition du 21 juin au 31 août 2014, par le musée de Cahors Henri-Martin et présentée au Grenier du Chapitre, rue Saint-James, à Cahors. Ouvert du 21 juin au 31 août de 11h à 18h, dimanches et jours fériés de 14h à 18h, fermé le mardi. Entrée libre et gratuite. Plus d’informations sur le site du musée.
lundi 31 octobre 2011
Gide et le cinéma, par Marc Allégret
Dix ans après la mort de Gide, le
supplément littéraire de La Gazette de Lausanne des 18 et 19
février 1961 faisait paraître un numéro spécial sur le thème
« André Gide est-il actuel ? ». Jean Bloch-Michel signait
un de ses Moments littéraires intitulé « Gide
aujourd'hui », tandis que Jean Nicollier se souvenait du « Loir
de Neuchâtel » et que Georges Borgeaud, François Nourrissier,
Philippe Sollers et Yves Vélan dressaient le bilan de l'influence
gidienne sur leur œuvre et la littérature en général. Mais à la
Une, Marc Allégret répondait que « Gide n'aurait pas
désapprouvé la nouvelle vague » dans une interview donnée à
Jean-Robert Masson.
"MARC ALLÉGRET :Gide n'aurait pas désapprouvé la « nouvelle vague »EPINGLÉ au mur, un chapeau à larges bords descendant bas sur le front, André Gide nous regarde, par delà le carnet où une main attentive venait d'inscrire les nuances d'une journée congolaise, de dire sa « tiédeur exquise » et ce « mystérieux silence traversé de chants d'oiseaux invisibles ». Il y a trente-cinq ans. Aujourd'hui, dans son appartement proche de l'Etoile, Marc Allégret évoque à son tour quelques souvenirs.— Gide avait sur le cinéma des idées très précises. Pour lui, l'œuvre cinématographique devait être un art de la spontanéité, de la présence aux choses. Dans ce domaine, il rejetait sans hésitation le recours à l'artifice, fût-il génial. Si le jeu subtil des miroirs prenait souvent chez lui force de nécessite, c'était au théâtre seul, estimait-il, à en assumer les péripéties. Gide m'a souvent dit que les mondes du cinéma et du théâtre n'avaient pratiquement rien en commun, ce qui ne lui interdisait pas de regarder d'un œil intéressé, voire amusé les tentatives d'adaptation de ses œuvres théâtrales. Nous avions discuté assez en détail d'une éventuelle transposition à l'écran des Caves ; Gide tenait beaucoup à ce que la caméra, par son extrême mobilité, brisât le cadre proprement théâtral pour restituer l'œuvre dans son son exacte vérité. Il redoutait surtout l'abus qu'un metteur en scène aurait pu faire du répertoire des « expressions consacrées ». Le naturel était pour lui la première des vertus cinématographiques.— Gide n'a-t-il pas noté dans Retour du Tchad, à propos du film documentaire que vous tourniez pendant votre voyage en Afrique : « Somme toute, il me parait que ce qu'il y aura de mieux dans ces vues prises sera plutôt obtenu par un heureux hasard ; des gestes, des attitudes sur lesquelles précisément l'on ne comptait pas. Ce dont on convenait par avance restera, je le crains, un peu figé, retenu, factice » ? N'est-ce pas aujourd'hui la préoccupation de nombreux cinéastes ?— Gide voulait en effet que le cinéma reflète le plus fidèlement possible le vécu, dans son immédiateté et son authenticité. Sans négliger la complexité des problèmes que pose toute mise en scène de cinéma (surtout lorsqu'il s'agit de l'adaptation d'une œuvre littéraire), il estimait qu'un film devrait tout sacrifier à la vraie simplicité. Pour lui, un film réussi « respirait » comme respire et vit la pensée elle-même, avec ce que cela comporte d'irrationnel, d'inattendu, de paradoxal. Pour y parvenir, le film s'autoriserait les mêmes libertés que la pensée vis-à-vis du récit des événements : changements de rythme, rapidité des analyses, usage fréquent de l'ellipse. D'où l'horreur qu'avait Gide des transitions laborieuses et factices, des éclairages préfabriqués, du fondu-enchaîné et de toutes les ficelles du métier qu'on utilisait volontiers avant-guerre. Il était persuadé que le cinéma ferait un grand pas en avant le jour où les progrès techniques permettraient d'utiliser des pellicules assez sensibles pour tourner entièrement un film à la lumière naturelle. Vous le voyez, Gide fut un peu, sur le plan des principes, le précurseur des metteurs en scène de la « nouvelle vague».— N'a-t-il jamais approché de plus près le cinéma ?— Outre cette adaptation des Caves dont nous avions discuté, Gide m'aida pour le scénario de Sans Famille. C'était en 1934 ou 1935 et nous nous étions installés à Castelnaudary pour mener à bien cette tâche. Il s'occupa également du découpage et des dialogues d'un autre film que j'avais entrepris, Sous les yeux d'Occident. L'intérêt qu'il portait à l'œuvre de Conrad et les longues conversations qu'il avait eues avec l'écrivain furent certainement à l'origine de cette collaboration. Ce fut d'ailleurs sur sa demande que je fis tourner dans le film Jacques Copeau. Copeau nous émerveilla : il campait un personnage étonnant, plein de truculence. A ses côtés, jouait un jeune acteur alors inconnu, Jean-Louis Barrault. Le film, hélas ! a disparu pendant la guerre. Gide, enfin, écrivit un scénario qu'il tira lui même d'un de ses œuvres, Isabelle, ce récit qui a pour cadre le romanesque château de Quartfourche. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu ce scénario*.
— Quels étaient les sentiments de Gide devant l'autobiographie filmée que vous aviez décidé de réaliser ?— Il était entièrement d'accord sur le principe et prenait un visible intérêt à sa mise en forme. Il avait cependant posé au départ une condition stricte : que ce film ne fût projeté en public qu'après sa mort. Nous commençâmes les prises de vues au mois de décembre 1950. Quelques semaines plus tard... si nous avions pu mener ensemble le projet à bon terme, le film aurait bien entendu pris un autre visage. Jusqu'à ses derniers jours, Gide aimait discuter des séquences que nous avions décidé de filmer. Je n'oublierai jamais ces heures pendant lesquelles Gide, allongé sur son lit de malade, égrenait de sa voix lente et posée ses souvenirs sur Mallarmé, Mendès, Pierre Louÿs, le monde de la rue Blanche. Il imaginait ce que nous pourrions évoquer à leur propos, et comment l'évoquer, comment fixer par l'image un passé qu'il ne se résignait pas à voir disparaître.— Il y avait chez Gide un amour du concret, une minutie dans l'observation des détails et l'appréciation des nuances, un sentiment aigu de la complexité des êtres et des choses, qui trouvaient dans son œuvre seule leur définitive valeur. L'essentiel était d'abord, pour lui, de montrer, non de prouver. Ne peut-on en conclure que beaucoup de cinéastes, aujourd'hui, sont des gidiens qui s'ignorent.— Un cinéma gidien — je veux dire fidèle aux attitudes de pensée de Gide — pourrait paraître insolite, dix ans seulement après la mort de Gide : il ne cesserait pas d'être actuel. La rigueur intellectuelle, le refus des facilités, le dépassement de la morale, la pratique de l'humour corrosif, la remise en question de toutes choses, le sens de l'ambiguïté, le besoin de justice et la soif de découvrir les autres : de cet héritage que nous a laissé Gide, les cinéastes, eux non plus, n'ont pas à rougir."Propos recueillis par Jean-Robert Masson, La Gazette de Lausanne du 18/02/1961
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* Voir : Le scénario d'Isabelle, André Gide, Pierre Herbart, ed. établie par C. D. E. Tolton, Lettres modernes Minard, 1996, Paris. Présentation du l'éditeur : "Depuis la mort de Gide en 1951, un certain scénario mystérieux sur lequel il travaillait entre 1946 et 1949 suscite la curiosité de tous ses lecteurs. Non divulguée jusqu'à ce jour, cette adaptation cinématographique du «récit» Isabelle (que Gide avait publié en 1911) est le fruit d'une collaboration de Gide avec Pierre Herbart, son ancien compagnon du voyage en U. R. S. S.. Pendant la genèse du scénario, Gide répète souvent dans sa correspondance que dans cette entreprise «tout est à inventer». Aujourd'hui, grâce à la publication du découpage définitif (mais jamais tourné), on peut enfin découvrir ce qu'il voulait dire. Car Gide conçut pour l'écran une nouvelle oeuvre où l'on voit s'élaborer au premier plan les personnages de la jeune Isabelle de Saint-Auréol et de son amant, Gaston de Gonfreville, qui n'étaient que des silhouettes dans le récit. Mais ce qui intéressera encore plus profondément le lecteur du scénario, c'est le talent inattendu dont fait preuve Gide dans la création de scènes spécifiquement cinématographiques dont quelques-unes ne souffriraient pas d'une comparaison avec des scènes de Renoir ou de Welles. En examinant deux manuscrits du scénario, C. D. E. Tolton identifie ce que Pierre Herbart a apporté en propre au texte et, dans son Introduction, il prend en considération les raisons pour lesquelles Gide et Herbart auraient entrepris cette adaptation à cette date ; il analyse aussi quelques-uns des changements qu'ont apportés ces scénaristes au récit original"
* Voir : Le scénario d'Isabelle, André Gide, Pierre Herbart, ed. établie par C. D. E. Tolton, Lettres modernes Minard, 1996, Paris. Présentation du l'éditeur : "Depuis la mort de Gide en 1951, un certain scénario mystérieux sur lequel il travaillait entre 1946 et 1949 suscite la curiosité de tous ses lecteurs. Non divulguée jusqu'à ce jour, cette adaptation cinématographique du «récit» Isabelle (que Gide avait publié en 1911) est le fruit d'une collaboration de Gide avec Pierre Herbart, son ancien compagnon du voyage en U. R. S. S.. Pendant la genèse du scénario, Gide répète souvent dans sa correspondance que dans cette entreprise «tout est à inventer». Aujourd'hui, grâce à la publication du découpage définitif (mais jamais tourné), on peut enfin découvrir ce qu'il voulait dire. Car Gide conçut pour l'écran une nouvelle oeuvre où l'on voit s'élaborer au premier plan les personnages de la jeune Isabelle de Saint-Auréol et de son amant, Gaston de Gonfreville, qui n'étaient que des silhouettes dans le récit. Mais ce qui intéressera encore plus profondément le lecteur du scénario, c'est le talent inattendu dont fait preuve Gide dans la création de scènes spécifiquement cinématographiques dont quelques-unes ne souffriraient pas d'une comparaison avec des scènes de Renoir ou de Welles. En examinant deux manuscrits du scénario, C. D. E. Tolton identifie ce que Pierre Herbart a apporté en propre au texte et, dans son Introduction, il prend en considération les raisons pour lesquelles Gide et Herbart auraient entrepris cette adaptation à cette date ; il analyse aussi quelques-uns des changements qu'ont apportés ces scénaristes au récit original"
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Sur Gide et le cinéma (côté caméra, devant un scenario ou face à l'écran), on pourra se reporter chez :
- Daniel Durosay, Images et
imaginaires dans le Voyage au Congo : un film et deux auteurs,
BAAG n°80, octobre 1988, pp.9-30, ainsi que du même auteur
la notice dans Anthologie du cinéma invisible. 100 scénarios
pour 100 ans de cinéma, dir. Christian Janicot, Arte
Editions-Editions J.M. Place, 1995, p.278.
- C.D.E. Tolton, Réflexions d’André
Gide sur le cinéma, BAAG n°93, janvier 1992, pp.61-71,
Gide au cinéma, BAAG n°107, juillet 1995, pp.377-409,
et André Gide et le cinéma, in Cinémémoire, dir.
Emmanuelle Toulet et Christian Belaygue, Cinémathèque française,
1993, pp.198-202.
- Dominique Noguez, Gide et le
cinéma, Revue des Lettres Modernes, n°1033-1038, 1992,
pp.151-187.
- Paul Renard, Quand André Gide et
Julien Green vont au cinéma, Roman 20-50, n°15, mai 1993,
pp.95-104, et André Gide et Julien Green, cinéphiles,
Positif, n°595, septembre 2010, p.63.
vendredi 18 mars 2011
Françoise Giroud et les Faux-Monnayeurs
Le prochain Bulletin des Amis d'André Gide devrait revenir sur l'adaptation des Faux-Monnayeurs pour la télévision par Benoît Jacquot. Le choix des acteurs, volontairement plus jeunes que leurs personnages, et surtout des ellipses pour le moins curieuses, faisaient parfois pencher le film à la limite de l'incompréhensible.
Malgré une audience très faible, moins de deux millions de téléspectateurs, le film a toutefois fait s'envoler les ventes du livre dans les jours qui ont suivi sa diffusion. Le débat reste donc ouvert, surtout à l'heure où le film de Benoît Jacquot commence désormais une carrière pédagogique...
Il faut dire qu'une grande attente entourait ce film dont plusieurs adaptations pour le cinématographe avaient déjà été tentées. Toutes avaient avorté et une quasi malédiction paraissait planer sur ce projet... La dernière remonte au début des années 90 (le tournage était prévu en septembre 1993) par la réalisatrice Agnieszka Holland avec Françoise Giroud pour l'adaptation cinématographique.
« Quand j'aurai achevé le montage du « Jardin secret », je commencerai avec Françoise Giroud l'adaptation des « Faux-Monnayeurs», d'André Gide, que je tournerai en France à l'automne prochain », annonçait en effet Agnieszka Holland à Jacqueline Artus dans le Nouvel'Obs du 29 octobre 1992.
A l'occasion d'un dossier spécial « André Gide, le contemporain capital », le Magazine littéraire de janvier 1993 (n°306) annonçait lui aussi la préparation de ce film-évènement et publiait un entretien avec Françoise Giroud. Le film ne se fera pas mais cet échange avec Serge Sanchez laisse entr'apercevoir la direction choisie, bien différente de celle de Benoît Jacquot.
"Les Faux-Monnayeurs au cinémaFrançoise Giroud n'avait pas seize ans quand elle a rencontré André Gide. Aujourd'hui, en collaboration avec la réalisatrice Agnieszka Holland, elle travaille à l'adaptation cinématographique des Faux-Monnayeurs?Propos recueillis par Serge Sanchez— C'est en 1932 que vous avez rencontré Gide à son domicile de la rue Vaneau. Pouvez-vous nous raconter les circonstances de celle rencontre et l'impression que vous a faite celui qu'André Rouveyre avait nommé « le contemporain capital » ?— Lorsque j'ai rencontré Gide*, c'était un monsieur très illustre, il jouissait d'un immense prestige auprès de la jeunesse. Sa notoriété reposait essentiellement sur les Nourritures terrestres. C'est un livre qui a bouleversé les gens, qui a fait une sensation terrible au moment de sa sortie... C'est une chose dont on se fait peu idée aujourd'hui. La comparaison pourrait juste être faite avec la renommée dont a joui Sartre plus récemment. Lorsque je suis allée le voir, j'étais persuadée que Gide allait m'interroger et juger de mon niveau de culture d'après mes lectures. Je m'apprêtais à passer un examen, avec lui. Je craignais d'ailleurs qu'il ne m'interrogeât sur Les Faux-Monnayeurs, que je n'avais pas lu, à l'époque... Ce que l'on percevait de Gide, en sa présence, c'est l'impression d'avoir affaire à quelqu'un d'un peu froid. J'avais à peine 16 ans à cette époque, et, bien entendu, il me considérait comme une petite fille. Je dois dire que cela avait un côté très agréable... Gide m'a engagée comme secrétaire, mais avant cela, il m'a soumise à un test. Il m'a tendu un livre de Sainte-Beuve et m'a demandé de le ranger dans sa bibliothèque. Il a ensuite vérifié si je l'avais classé à S ou à B... A B, j'aurais été recalée.— Le comportement de Gide était peu conforme à la légende du grand homme...— J'avais mis Gide sur un piédestal, et quand je suis arrivée chez lui, la première fois, il était en train de prendre une leçon de yoyo avec un professeur asiatique** ! S'il avait simplement joué au yoyo, comme c'était la mode, je l'aurais compris, cela m'aurait moins choquée ; mais là, voyez-vous, il prenait des leçons régulièrement...—Avez-vous, en quelque sorte, retiré un enseignement d'une attitude si étonnante ?—Un enseignement... Non, je ne dirais pas cela. Une découverte, oui, une découverte qu'il faut faire le plus tôt possible, à mon avis. II y a toujours un divorce entre la réputation des gens illustres et ce qu'ils sont quand on les rencontre dans la réalité... Lorsque je travaillais pour lui comme secrétaire, Gide, en particulier, m'envoyait poster des télégrammes. Le téléphone n'était pas si répandu qu'aujourd'hui. Pour communiquer rapidement, on s'envoyait des pneumatiques. Gide, entre autre, télégraphiait à Valéry. Ces jours-là, quand j'allais à la poste, j'étais dans un réel état de fierté et d'exaltation. La plupart du temps, l'employée à qui je remettais mon texte ignorait qui étaient Gide et Valéry, mais cela ne changeait rien.— La révolte est une des composantes de l'œuvre gidienne. A ce sujet, pensez-vous que la révolte, comme affranchissement des règles sociales, puisse faciliter la conquête de la liberté ?— A l'époque de Gide, certainement, puisque la révolte c'est le désir de s'affranchir de certaines contraintes, et qu'il y en avait beaucoup à ce moment-là. Aujourd'hui, il me semble que ce ne serait plus aussi vrai. Les gens subissent beaucoup moins de contraintes. Ils ne sont pas écrasés par une morale quelle qu'elle soit. C'est même le contraire. Je dirais qu'ils sont plutôt en quête de morale, de règles de vie... La révolte existe chez Gide, mais l'écrivain a toujours été très prudent dans ses propos, et en même temps très courageux. Il n'a jamais rien écrit de susceptible de choquer les braves gens qui le lisaient. Mais il n'a jamais non plus dissimulé le fait qu'il était homosexuel. L'homosexualité est d'ailleurs un des thèmes des Faux-Monnayeurs.— C'est à l'adaptation de ce roman, le seul d'André Gide, que vous avez travaillé avec Agnieszka Holland, à qui nous devons en particulier le film Olivier Olivier.-—Oui. Les Faux -Monnayeurs n'est pas un vrai roman, d'ailleurs. Je crois que Gide n'était pas romancier. Il a écrit ce livre pour épater Marc Allégret... Olivier, dans Les Faux-Monnayeurs, c'est lui, c'est Marc Allégret, cela ne fait aucun doute. Quant à l'oncle Edouard, c'est Gide lui-même.— Il serait difficile de parler de Gide, du cinéma, et de votre propre intérêt pour le septième art, sans évoquer la figure de Marc Allégret...— Cet intérêt, pour moi, c'était avant tout l'intérêt de gagner ma vie. Bien entendu, j'étais aussi très contente de pouvoir entrer dans ce monde, grâce à Marc Allégret, qui m'a engagée comme scripte***. Gide s'intéressait beaucoup au cinéma. Il a d'ailleurs participé au scénario de Sous les yeux d'Occident, de Marc Allégret. Il adorait le cinéma mais il en a peu fait. On sait, bien sûr, qu'il a aussi collaboré au film de Marc Allégret sur le Congo. La première fois que je l'ai rencontré, il m'a emmenée voir la Dame de chez Maxim's, un film d'Alexandre Korda adapté de Feydeau, ce qui a achevé de me déconcerter.— Gide, avec Les Faux-Monnayeurs, voulait écrire un « roman pur », Certains ont qualifié ce texte de « roman sans objet », et même de « roman sans sujet ».—En effet, c'est une histoire racontée sur des pointes d'épingles, où rien n'est dit. Il faut que tout soit montré avec tact, suggéré. C'est le contraire d'un film américain, il y a très peu d'action.— L'autre caractéristique des Faux-Monnayeurs, c'est le foisonnement, l'enchevêtrement des motifs, des thèmes, ainsi que l'utilisation de procédés littéraires qui constituent les éléments d'une réflexion théorique sur le roman.—Toute cette réflexion autour de la technique romanesque, qui existe dans Les Faux-Monnayeurs, vient d'un homme qui n'a jamais écrit de roman. Gide était en quelque sorte beaucoup trop intelligent pour faire des romans. L'aspect théorique a dû être abandonné pour le film. On peut difficilement jouer là-dessus, au cinéma. Le récit doit être relativement linéaire. En fait, il y a deux histoires principales: celle de Bernard et Olivier, et celle des autres garçons, qui participent à un trafic de fausses pièces. Sinon, presque tous les thèmes ont été conservés. Bernard, comme dans le livre, reste un personnage très important, de même qu'Olivier... Le personnage de Laura, lui, est un peu escamoté par rapport au texte. Lady Griffith disparaît totalement. Nous avons aussi abandonné l'idée que Bernard n'est pas le fils du juge Profitendieu. Cela compliquait beaucoup les choses et n'apportait rien d'essentiel.— Le Bien et le Mal, et surtout le Mal, sont partout présents dans Les Faux-Monnayeurs. Le démon semble diriger les actes de la plupart des protagonistes du livre, et cela dès la première page. Comment voyez-vous la figure du Diable dans Les Faux-Monnayeurs ?— Le Diable est représenté dans le livre, comme il le sera dans le film : c'est Strouvilhou, ce personnage qui est à l'origine du trafic des fausses pièces... La lutte entre le Bien et le Mal est toujours présente, bien sûr, elle est éternelle... Et puis, il y a le vieux La Pérouse, qui parle beaucoup du Bien et du Mal, et aussi de Dieu.— L'action du livre de Gide se situe dans les années 1920, à cette période à la fois d'exaltation de la jeunesse et de remise en cause des valeurs admises jusque-là. Dada et le surréalisme sont particulièrement virulents à cette époque. N'avez-vous pas eu la tentation de placer l'action du film à une période plus proche de la nôtre ?— Non, ça n'aurait pas été possible. Le récit ne pouvait pas être situé aujourd'hui. Tout a changé. Les Faux-Monnayeurs se déroule dans un monde de bourgeois, dans ce quartier entre le boulevard Saint-Germain et le Luxembourg... Il y a aussi un mouvement littéraire, tout un contexte qui n'existe plus aujourd'hui. Actuellement, il n'y a tout simplement pas de mouvement littéraire ou philosophique. Le marxisme a emporté tout ça dans sa chute, et il faudra une vingtaine d'années pour que tout se reconstitue.— Qui sont les faux-monnayeurs ?— La fausse monnaie est une métaphore, bien sûr. Edouard le dit, c'est lui qui parle des fausses pensées des gens, qui sont aussi des fausses pièces. Cette idée va au-delà de l'hypocrisie. C'est de tout un comportement qu'il s'agit, de l'image que les truqueurs veulent donner aux autres. Par exemple, Edouard cite nommément l'écrivain Passavant (1) comme « faux-monnayeur ».— « Je n 'écris pas pour la génération qui vient, mais pour la suivante », notait Gide en 1922. Quelle est selon vous la part de vérité contenue dans celte réflexion ?— Un livre comme les Nourritures terrestres a sans doute vieilli; mais Les Faux-Monnayeurs, cen'est pas démodé. Je l'ai relu avec beaucoup de plaisir pour faire cette adaptation cinématographique. Mais, bien entendu, un garçon de 14 ans qui vole un livre, comme fait Georges, le neveu d'Edouard, cela représente un événement qui aujourd'hui n'aurait guère de portée. Dans un contexte actuel, c'est un fait sans importance, on ne s'en apercevrait même pas... Le comportement de ces jeunes gens, scandaleux pour l'époque, semble aujourd'hui assez banal... Gide, j'ai l'impression qu'on ne le lit plus, ou très peu. Pourtant, c'est très aigu, c'est très rapide, Gide... Ce n'est pas du tout l'idée que les gens se font d'une littérature ancienne et tarabiscotée. Seulement, bien sûr, c'est avant tout intelligent. Ce n'est pas une littérature qui s'adresse à la sensibilité.— Les Faux-Monnayeurs n'est pas l'histoire innocente de quelques jeunes gens. Gide lui a aussi donné une portée morale. Pensez-vous que cette dimension apparaîtra dans le film ?—Je l'espère... S'il suscite aussi cette réflexion, ce sera très bien.
- Les commentateurs s'accordent pour reconnaître la figure de Jean Cocteau dans celle de Passavant."(Magazine littéraire n° 306, janvier 1993, pp. 42-43)
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* Comme s'accordent à le penser les biographes de Françoise Giroud, son rôle auprès de Gide a été très limité dans le temps et les fonctions, sans quoi on ne manquerait pas de retrouver sa trace dans les Cahiers de la Petite Dame, toujours prompts à relever l'arrivée d'une nouvelle secrétaire. « Dans ses premiers récits, Giroud préfère insister sur sa rencontre avec Gide dont, à la lire et sur la suggestion de Marc, elle devient une sorte d'assistante. Fréquenter Gide, travailler avec lui, l'écrivain le plus célèbre de l'époque ! C'est un premier barreau sur l'échelle de la réussite. Voilà qui mérite d'être raconté, et plutôt deux fois qu'une, au lieu d'une passion inassouvie pour un cinéaste presque oublié. » (Christine Ockrent, François Giroud, une ambition française, Arthème Fayard, 2003)
** L'anecdote est confirmée par Louis Martin-Chauffier. Voir cet ancien billet : Gide et le jeu.
*** Françoise Giroud était en réalité très amoureuse de Marc : « L'amour est très violent à cet âge. En vérité, je n'ai jamais aimé personne davantage que Marc Allégret, et cela, pendant des années. Lui m'aimait beaucoup, tout le monde aura saisi la nuance. » (Françoise Giroud, On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard, 2001)
dimanche 4 juillet 2010
Journal d'un inconnu, de Cocteau
"L'âge nous apporte une santé robuste qui ne s'inquiète plus des invasions. Si des forces étrangères nous envahissent, nous savons reculer et creuser un vide qu'elles comblent sans contaminer les nôtres. Nous ne craignons plus d'admirer des œuvres contradictoires. Nous ne cherchons plus à triompher d'elles. Elles deviennent nos hôtes. Nous les recevons royalement.
Dans ce chapitre, où je cherche à excuser mes agresseurs, il m'importe d'élargir le cadre, de découvrir des excuses à Gide lorsqu'il m'attaque dans son journal, et quel fut l'apport des jeunes véhicules qui circulaient entre nous.
On m'adresse pas mal de lettres ouvertes. Dans celle de Gide, je figurais en écureuil, et Gide en ours au pied de l'arbre. Je sautais des marches et de branche en branche. Bref, je recevais une semonce et je devais la recevoir en public. Je lui déclarai qu'à cette lettre ouverte je comptais répondre. Il renifla, opina du bonnet, me dit que rien n'était plus riche, ni plus instructif que ces échanges.
On se doute que Jacques Rivière refusa de publier ma réponse dans la N. R. F. où Gide avait publié sa lettre. Elle était assez rude, je l'avoue. J'y constatais que la maison de Gide, villa Montmorency, ne regardait pas en face, que ses fenêtres donnaient toutes de l'autre côté.
Gide avait déjà reçu une douche de ce genre. Elle venait d'Arthur Cravan** dont il tira Lafcadio***. Cravan était un colosse mou. Il me visitait, s'étendait, s'étalait, les pieds plus hauts que la tête. Il m'avait confié les pages où il raconte une visite de Gide dans sa mansarde, visite fort analogue à celle de Julius de Baraglioul.
Mais de ces pages et de cette visite, Gide, selon sa coutume, a tiré profit. Il n'avait aucun profit à tirer de ma réponse, sauf d'y répondre, à quoi il ne manqua point. Il chérissait notes et notules, réponses aux réponses. Il répondit à la mienne dans les Ecrits Nouveaux qui l'avaient publiée.
Avouerai-je ne l'avoir pas lue? Je tenais à me mettre en garde contre un réflexe, contre une cascade effrayante de lettres ouvertes. Le temps passa. Vinrent Montparnasse et le cubisme. Gide se tenait à l'écart. Il savait oublier les offenses, surtout celles qui sortaient de sa plume. Il me téléphona et me pria de prendre en charge (mettons Olivier****). Son disciple Olivier s'ennuyait de sa bibliothèque. Je l'initierais aux cubistes, à la jeune musique, au cirque dont nous aimions les gros orchestres, les gymnastes et les clowns.
Je m'exécutai, avec réserve. Je connaissais Gide et sa jalousie presque féminine. Or, le jeune Olivier trouva fort drôle d'énerver Gide, de lui rebattre les oreilles avec mon éloge, lui déclarant qu'il ne me quittait guère et savait le Potomak par cœur. Je ne devais l'apprendre qu'en 1942, avant mon départ pour l'Egypte. Gide se confessa et m'avoua qu'il avait voulu me tuer (sic). C'est de cette histoire que naquirent les crocs-en-jambe de son journal. Du moins, les mit-il sur ce compte.
Il n'avouait pas que j'avais eu toutes les peines du monde à le convaincre de lire Proust. Il le traitait d'auteur mondain. Sans doute, Gide m'en voulut d'être arrivé à le convaincre, lorsque Proust peupla la Nouvelle Revue Française de ses merveilleuses pattes de mouches. Elles fourmillaient rue Madame. On les y déchiffrait sur plusieurs tables.
Le jour de la mort de Proust, Gide me chuchota chez Gallimard : Je n'aurai plus ici qu'un buste.
Le postérieur de Jean-Jacques, c'est la lune de Freud qui se lève. Gide ne répugne pas à ces exhibitionnismes. Mais si on le contourne, on découvre le sourire de Voltaire (1).
Au terme de sa vie, il vint dans ma maison de campagne avec Herbart. Il souhaitait que je fisse la mise en scène d'un film qu'il tirait d'Isabelle. A l'œil d'Herbart, je devinai qu'il pataugeait. Le film était médiocre. Je le lui expliquai dans une note écrite, et qu'on attendait plutôt de lui un film des Faux-Monnayeurs, ou des Caves. Il jubilait de m'entendre lire une note. Il empocha cette note. Il est possible qu'on la retrouve dans quelque tiroir.
Nos contacts furent agréables jusqu'à sa fin, jusqu'à la lettre où Jean Paulhan me le décrivait comme pétrifié sur son lit de mort.
En outre, j'estime que les effluves qui provoquent les attaques d'un certain ordre, émanent beaucoup plus de l'accusé que du juge. Dans une zone où le litige de responsabilité n'existe pas, juge et accusé sont aussi responsables et irresponsables l'un que l'autre."
1.Comme je demandais à Genêt pourquoi il refusait de connaître Gide, il me répondit : « On est accusé ou juge. Je n'aime pas les juges qui se penchent amoureusement vers les accusés. »
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* Le Coq et l'Arlequin paraît non pas en 1916 mais en 1918 aux Editions de la Sirène fondées par Paul Laffitte à la fin de 1917. C'est à la sortie du Potomak, le 20 mai 1919 (Gide était déjà présent à la lecture du Potomak chez Adrienne Monnier, à la libraire de la rue de l'Odéon, le 21 février 1919) que Gide fait paraître dans la N.R.F. de juin sa « Lettre ouverte à Jean Cocteau ». Il y critique Le Cap de Bonne-Espérance, Parade et, revenant sur le Coq et l’Arlequin, dénie au poète toute compétence musicale. Cocteau réplique dans Les Ecrits nouveaux de juin-juillet (« Il y a en vous du pasteur et de la bacchante »). Gide riposte dans la même revue en octobre (lui reprochant « non point tant de suivre, que de feindre de précéder »).
** Voir ici le compte-rendu de la visite de Cravan à Gide paru dans la revue Maintenant, n° 2 de juillet 1913.
*** A ce sujet voir dans le BAAG n° 167 de juillet 2010 l'article Du bon usage d'Arthur Cravan, de Pierre Masson, et le feuillet inédit retrouvé de la visite de Cravan vue cette fois par Gide.
**** Il s'agit de Marc Allégret, que Gide confia bien à Cocteau avec l'intention qu'il dit. Cette jalousie, Gide la confie à son Journal le 8 décembre 1917 : « Hier soir retour de Paris pour où j'étais parti le 1er décembre. Une immense et chantante joie n'a pas cessé de m'habiter; pourtant, avant hier, et pour la première fois de ma vie, j'ai connu le tourment de la jalousie. En vain cherchais-je à m'en défendre. M. n'est rentré qu'à 10 heures du soir. Je le savais chez C.. Je ne vivais plus. Je me sentais capable des pires folies, et mesurais à mon angoisse la profondeur de mon amour. Elle n'a du reste point duré...
Le lendemain matin, C. que j'allais revoir acheva de me rassurer, me racontant, selon son habitude, les moindres gestes de leur soirée. »
*
Gide obéissait au mécanisme de la jeunesse. Il s'y empêtra jusqu'à la fin. Je ne parlerais pas de lui dans ce chapitre s'il n'en éclairait le sens par l'usage qu'il faisait de méthodes, inconscientes chez les jeunes, et chez lui parfaitement conscientes. Son désir de jeunesse le mêlait à des intrigues où il oubliait son âge. Il se conduisait alors avec une légèreté qu'il lui fallait légitimer dans la suite. Il me fournira donc, en marge, un troisième exemple, d'autant plus frappant que les défenses y sont sournoises, les armes courbes.Dans ce chapitre, où je cherche à excuser mes agresseurs, il m'importe d'élargir le cadre, de découvrir des excuses à Gide lorsqu'il m'attaque dans son journal, et quel fut l'apport des jeunes véhicules qui circulaient entre nous.
*
Je venais, en 1916, de publier le Coq et l'Arlequin*. Gide en prit ombrage. Il craignait que les jeunes se détournassent de son programme et de perdre des électeurs. Il m'appela comme un élève en faute chez le maître d'école, et me lut une lettre ouverte qu'il me destinait.On m'adresse pas mal de lettres ouvertes. Dans celle de Gide, je figurais en écureuil, et Gide en ours au pied de l'arbre. Je sautais des marches et de branche en branche. Bref, je recevais une semonce et je devais la recevoir en public. Je lui déclarai qu'à cette lettre ouverte je comptais répondre. Il renifla, opina du bonnet, me dit que rien n'était plus riche, ni plus instructif que ces échanges.
On se doute que Jacques Rivière refusa de publier ma réponse dans la N. R. F. où Gide avait publié sa lettre. Elle était assez rude, je l'avoue. J'y constatais que la maison de Gide, villa Montmorency, ne regardait pas en face, que ses fenêtres donnaient toutes de l'autre côté.
Gide avait déjà reçu une douche de ce genre. Elle venait d'Arthur Cravan** dont il tira Lafcadio***. Cravan était un colosse mou. Il me visitait, s'étendait, s'étalait, les pieds plus hauts que la tête. Il m'avait confié les pages où il raconte une visite de Gide dans sa mansarde, visite fort analogue à celle de Julius de Baraglioul.
Mais de ces pages et de cette visite, Gide, selon sa coutume, a tiré profit. Il n'avait aucun profit à tirer de ma réponse, sauf d'y répondre, à quoi il ne manqua point. Il chérissait notes et notules, réponses aux réponses. Il répondit à la mienne dans les Ecrits Nouveaux qui l'avaient publiée.
Avouerai-je ne l'avoir pas lue? Je tenais à me mettre en garde contre un réflexe, contre une cascade effrayante de lettres ouvertes. Le temps passa. Vinrent Montparnasse et le cubisme. Gide se tenait à l'écart. Il savait oublier les offenses, surtout celles qui sortaient de sa plume. Il me téléphona et me pria de prendre en charge (mettons Olivier****). Son disciple Olivier s'ennuyait de sa bibliothèque. Je l'initierais aux cubistes, à la jeune musique, au cirque dont nous aimions les gros orchestres, les gymnastes et les clowns.
Je m'exécutai, avec réserve. Je connaissais Gide et sa jalousie presque féminine. Or, le jeune Olivier trouva fort drôle d'énerver Gide, de lui rebattre les oreilles avec mon éloge, lui déclarant qu'il ne me quittait guère et savait le Potomak par cœur. Je ne devais l'apprendre qu'en 1942, avant mon départ pour l'Egypte. Gide se confessa et m'avoua qu'il avait voulu me tuer (sic). C'est de cette histoire que naquirent les crocs-en-jambe de son journal. Du moins, les mit-il sur ce compte.
Il n'avouait pas que j'avais eu toutes les peines du monde à le convaincre de lire Proust. Il le traitait d'auteur mondain. Sans doute, Gide m'en voulut d'être arrivé à le convaincre, lorsque Proust peupla la Nouvelle Revue Française de ses merveilleuses pattes de mouches. Elles fourmillaient rue Madame. On les y déchiffrait sur plusieurs tables.
Le jour de la mort de Proust, Gide me chuchota chez Gallimard : Je n'aurai plus ici qu'un buste.
*
Il mêlait en sa personne le Jean-Jacques Rousseau botaniste, et le Grimm de chez Mme d'Epinay. Il me rappelait cette interminable, cette harcelante chasse à courre aux trousses d'un gibier maladroit. Il combinait la peur de l'un et la ruse des autres. Il advenait que meute et gibier se confondissent en lui.Le postérieur de Jean-Jacques, c'est la lune de Freud qui se lève. Gide ne répugne pas à ces exhibitionnismes. Mais si on le contourne, on découvre le sourire de Voltaire (1).
*
Je ne m'attarderai pas sur les responsables des inexactitudes qui déforment mes moindres gestes. Je m'en suis expliqué ailleurs. En parlant de Gide, je ne songeais qu'au labyrinthe où il attirait les jeunes, où il aimait se perdre avec eux. Le mécanisme de révolte s'est mis en marche après sa mort. On injuria son cadavre. C'est sa sauvegarde. On l'avait trop exploité, commenté, gratté, vidé. Son invisibilité n'était que visibilité mise à l'étude. Il bénéficiera des iconoclastes. Il y prendra de l'ombre. Il avouait de petites choses pour en cacher de grandes. Les grandes surgiront et le sauveront.*
J'aimais Gide et il m'agaçait. Je l'agaçais et il m'aimait. Nous sommes quittes. Je me souviens que lorsqu'il écrivait son Œdipe après les miens (Œdipe-Roi, Antigone, Œdipus Rex, la Machine Infernale), il me l'annonça sous cette forme : Il y a une véritable « Œdipémie ». Il excellait à prononcer les syllabes de mots difficiles. Il semblait les sortir de quelque citerne.Au terme de sa vie, il vint dans ma maison de campagne avec Herbart. Il souhaitait que je fisse la mise en scène d'un film qu'il tirait d'Isabelle. A l'œil d'Herbart, je devinai qu'il pataugeait. Le film était médiocre. Je le lui expliquai dans une note écrite, et qu'on attendait plutôt de lui un film des Faux-Monnayeurs, ou des Caves. Il jubilait de m'entendre lire une note. Il empocha cette note. Il est possible qu'on la retrouve dans quelque tiroir.
Nos contacts furent agréables jusqu'à sa fin, jusqu'à la lettre où Jean Paulhan me le décrivait comme pétrifié sur son lit de mort.
*
Il n'en reste pas moins évident qu'il y a ceux qui peuvent offenser, et ceux qui doivent encaisser les offenses. On me reprochera d'attaquer mes agresseurs. Je ne les attaque pas. Je me penche sur leurs responsabilités et leurs irresponsabilités. Visible et invisible y gagnent ensemble. Gide, Claude Mauriac, Maurice Sachs, retardent qu'on ne me désosse et que l'on ne mange ma moelle. Ils me servirent sans le savoir.En outre, j'estime que les effluves qui provoquent les attaques d'un certain ordre, émanent beaucoup plus de l'accusé que du juge. Dans une zone où le litige de responsabilité n'existe pas, juge et accusé sont aussi responsables et irresponsables l'un que l'autre."
1.Comme je demandais à Genêt pourquoi il refusait de connaître Gide, il me répondit : « On est accusé ou juge. Je n'aime pas les juges qui se penchent amoureusement vers les accusés. »
Journal d'un Inconnu, Jean Cocteau, Grasset, 1953, pp. 110-114
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* Le Coq et l'Arlequin paraît non pas en 1916 mais en 1918 aux Editions de la Sirène fondées par Paul Laffitte à la fin de 1917. C'est à la sortie du Potomak, le 20 mai 1919 (Gide était déjà présent à la lecture du Potomak chez Adrienne Monnier, à la libraire de la rue de l'Odéon, le 21 février 1919) que Gide fait paraître dans la N.R.F. de juin sa « Lettre ouverte à Jean Cocteau ». Il y critique Le Cap de Bonne-Espérance, Parade et, revenant sur le Coq et l’Arlequin, dénie au poète toute compétence musicale. Cocteau réplique dans Les Ecrits nouveaux de juin-juillet (« Il y a en vous du pasteur et de la bacchante »). Gide riposte dans la même revue en octobre (lui reprochant « non point tant de suivre, que de feindre de précéder »).
** Voir ici le compte-rendu de la visite de Cravan à Gide paru dans la revue Maintenant, n° 2 de juillet 1913.
*** A ce sujet voir dans le BAAG n° 167 de juillet 2010 l'article Du bon usage d'Arthur Cravan, de Pierre Masson, et le feuillet inédit retrouvé de la visite de Cravan vue cette fois par Gide.
**** Il s'agit de Marc Allégret, que Gide confia bien à Cocteau avec l'intention qu'il dit. Cette jalousie, Gide la confie à son Journal le 8 décembre 1917 : « Hier soir retour de Paris pour où j'étais parti le 1er décembre. Une immense et chantante joie n'a pas cessé de m'habiter; pourtant, avant hier, et pour la première fois de ma vie, j'ai connu le tourment de la jalousie. En vain cherchais-je à m'en défendre. M. n'est rentré qu'à 10 heures du soir. Je le savais chez C.. Je ne vivais plus. Je me sentais capable des pires folies, et mesurais à mon angoisse la profondeur de mon amour. Elle n'a du reste point duré...
Le lendemain matin, C. que j'allais revoir acheva de me rassurer, me racontant, selon son habitude, les moindres gestes de leur soirée. »
vendredi 30 octobre 2009
... vu par Roger Peyrefitte
Dans ses Propos secrets, Roger Peyrefitte évoque Gide à plusieurs reprises. Ce ramassis de révélations scandaleuses commencé en 1977 et prolongé en 1980 et 1989 mélange cœur et cul en vrac, fausses haines et vraies rancœurs, outings sexuels et nobiliaires, témoignages de première et de ixième main. Pour Roger Perfide, selon le mot de Jouhandeau, «les racontars sont les grains de raisin que l'on met dans le baba.»*
Les grains de raisin du chapitre des Propos secrets 2 consacré à Gide (et Valéry) ne sont pas sans saveur. Le baba est quant à lui indigeste et le portrait de Gide qui se veut aigre-doux en dit surtout long sur Peyrefitte et ses limites... Mais débarrassés de cette gangue de méconnaissance de l'œuvre et d'analyse de la sexualité gidienne à l'aune de ses propres désirs, il faut bien avouer que les racontars sonnent juste.
Tout en digressions pour mieux ramener les sujets abordés au seul sujet qui préoccupe Peyrefitte, à savoir Peyrefitte-héraut-de-la-Vérité-et-chantre-de-la-pédérastie, les Propos sont censés relever du style oral, mais ces entretiens ont totalement été réécrits par Roger Peyrefitte. J'ai donc laissé quelques-unes de ces digressions pour donner le ton et résumé certaines entre crochets.
«Comme tout auteur sensible à la langue française, j'ai éprouvé une certaine admiration pour Gide. Je l'ai découvert assez tard, à la veille de mon retour d'Athènes. C'est mon ami Anne de Biéville qui, venu me voir, m'avait fait l'éloge de cet écrivain dont le protestantisme me refroidissait, même si ce que je savais depuis longtemps de ses goûts, eût dû me réchauffer. En effet, je suis ce que j'appelle un «païen catholique», tandis que la religion de Gide est le rejet du paganisme, autant que du catholicisme, malgré quelques belles envolées vers Apollon dans les Nouvelles Nourritures terrestres. J'avais trente ans et je commençai par les Nourritures anciennes. Ce livre-poème m'enchanta et j'achetai ensuite l'œuvre entière de Gide. Mon admiration a alors un peu diminué. Cet esprit clair, ce styliste souvent parfait, a commis des textes incompréhensibles, comme Paludes, ou d'une préciosité insupportable. Et je ne parle pas de son théâtre, qui est sans aucun intérêt.
Au début de 45, le charmant Etienne Lalou, que j'avais connu, parce que son père, René, et lui-même, avaient fait de magnifiques articles sur mon livre dans des revues ou des journaux de la Libération, me téléphone : «André Gide vient de rentrer d'Afrique du Nord. Je lui ai prêté les Amitiés particulières. Il est emballé, il vous demande de l'appeler. Voici son numéro.» Quelle émotion ! Je me sentais prosterné et l'entendis le cœur battant : «Ah, ah ! c'est vous ? Quand voulez-vous venir ?» La voix était chaude, juvénile, sympathique. C'est ainsi que je me rendis chez lui, rue Vaneau. J'avais imaginé son appartement paré des plus rares beautés. Je pensais à Henri de Régnier, qui avait un intérieur de gentilhomme ; à Montherlant qui, s'il méprisait le luxe, avait de belles antiques ; à Cocteau qui, bien que logé modestement, avait des sièges confortables, de jolies commodes, des tableaux de Jean Marais ou de ses amis. Quelle désillusion ! J'ai découvert un appartement quelconque, un bureau-salon vulgaire, avec des livres sur de simples rayonnages, comme on en voit derrière presque tous les écrivains quand on les filme chez eux : l'homme d'une profession, au lieu qu'il faut la faire oublier, même quand on s'y consacre tout entier. Si l'on n'est pas un seigneur, on n'est rien. Les seuls objets remarquables étaient un grand piano et son buste, sur lequel, par désinvolture, il avait posé son chapeau. Il n'y avait pas un bibelot, pas un joli meuble, pas la chaleur d'un tapis persan. J'ai cru que tant d'austérité était la suite de la guerre. Quelqu'un m'a dit après : «Gide a toujours eu le mépris des objets.» Cela confirme à la fois son avarice et son manque de goût.
Notre entretien fut aussi banal que l'appartement. Il n'y eut pas de véritable sympathie entre nous deux. Son abord, ses manières, étaient moins séduisants que sa voix. Nous citâmes quelques noms de la pédérastie littéraire : Théophile de Viau, Des Barreaux, Guez de Balzac, Ménage, Boisrobert, Molière, La Fontaine, Regnard... «II y a un autre homosexuel auquel on n'a jamais songé, dit Gide, et pour qui cela me paraît indubitable : André Chénier. — Je le pense également, répondis-je. Sa sensibilité m'a toujours semblé particulière.» Gide s'est levé, m'a lu quelques vers du poète. Chénier devait être aussi porté à la sodomie féminine : dans ses Vers grecs et latins, on trouve de jolies descriptions de « mappemondes ». Ce goût s'explique par l'origine grecque de Chénier; ce sont les mœurs méditerranéennes. La pitoyable Anthologie de Gide, où brillent, comme nous l'avons dit dans Propos secrets 1, les vers de mirliton d'un certain Signoret, présenté comme le dernier effort de la Muse française, ne contient d'ailleurs pas les plus beaux vers «pédérastiques» de Chénier (ils sont sous le couvert d'une femme, de même que ceux de Montherlant étaient de prétendus «Chants de Chitoria» dans encore un instant de bonheur. Qui était Chitoria ? Un euphémisme de Clitoria ? C'est un secret qu'il a emporté avec lui, comme les lamels). Les vers de Chénier sont les suivants, extraits des Bucoliques : O jeune adolescent, tu rougis devant moi... — Viens, il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance... — Bel enfant, sur ton front la volupté réside, etc.
Ce fut pendant cette visite qu'arriva un journaliste de Samedi-Soir, lequel répéta dans son journal le compliment que Gide me fit devant lui : «Je ne sais si vous aurez le prix Concourt ; mais je puis vous dire que, dans cent ans, on lira encore les Amitiés particulières», compliment que, ainsi que nous l'avons fait remarquer, il s'est bien gardé de consigner dans son propre Journal, pas plus qu'il n'y parle de ma visite. Je crois pourtant que la rencontre entre l'auteur des Amitiés et celui de Corydon avait quelque chose de piquant. Mais je n'étais pas de sa «boutique». Je serai donc un mémorialiste pour deux, et j'ajouterai cette curieuse réflexion qu'il m'a faite : «C'est dommage qu'il n'y ait pas de scène de masturbation dans votre livre.» Les bras m'en sont tombés. Cette visite avait donc été pour moi une déception complète. Et je n'avais aucune envie de la renouveler.
Cependant, j'avais un autre lien avec Gide, un ami commun, Robert Levesque**. Celui-ci est souvent cité dans le Journal de l'écrivain, mais seulement sous son prénom, ce me semble***. Durant mon séjour à Athènes, le «bon Marx» nous avait écrit pour nous le recommander, de la part de Gide, à un poste de professeur dans un établissement grec. Cela avait fait sourire Thierry qui m'avait dit : «Nous aurons certainement des histoires.» Je l'avais amusé en répondant : «Eh bien, monsieur l'ambassadeur, nous y ferons face.» C'était un peu le fameux : «Nous verrons», de Renan, lorsqu'on lui dit que Pierre Loti, candidat à l'Académie, était homosexuel. Ainsi Levesque fut-il nommé professeur de français au collège d'Hydra. Il n'y est pas resté longtemps. Je suppose qu'il avait été fort intime de Gide ; car l'écrivain fait des allusions à des voyages en commun à Sorrente et autres lieux inspirateurs. Il dit quelque part que l'on ne peut voir les choses que par les yeux de «Robert». J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.
Levesque m'avait appris avec quelle facilité Gide jouissait, ce qui lui permettait des plaisirs faciles, à l'insu de tout le monde. Une fois qu'il était avec lui en chemin de fer, — naturellement Gide voyageait en troisième classe, où les jeunes garçons se rencontrent plus volontiers, — ils allèrent s'asseoir dans un compartiment où étaient une vieille dame avec son petit-fils dont la très courte culotte et les cuisses à demi nues avaient attiré l'attention de l'auteur de Si le grain ne meurt... Il s'assied à côté du garçon, engage la conversation avec la vieille dame, dit quelques mots sur le petit-fils et se met à lui tapoter une cuisse sous l'œil attendri de la grand-mère. Quelques minutes après, il pousse Levesque du coude et lui fait signe d'aller avec lui dans le couloir. «Ça y est, lui dit-il d'un air plein de satisfaction lubrique, j'ai joui.» II avait donc joui, sans même se toucher, ce qui n'était pas le cas pour moi, qui ai toujours eu besoin, dans des circonstances similaires, du secours de ma propre main, — La main est le plus sûr et le plus prompt secours (La Fontaine). Mais on voit que Gide était de la même nature que Jean-Jacques Rousseau qui jouissait aussi aisément, sans avoir besoin d'un contact personnel, ce qui le privait ensuite d'un plaisir partagé. Il est vrai que c'était avec des filles et des femmes. Dans l'incroyable numéro spécial que la N.R.F. publia à la gloire de Gide après sa mort, Roger Martin du Gard avait fait allusion à ces voyages de Gide de troisième classe ; mais, autant que je me souvienne, il n'en avait pas révélé le secret, — comme je l'ai fait pour moi dans La Mort d'une mère, — et, soit qu'il eût été abusé, soit qu'il eût voulu nous abuser, il n'en parlait que comme d'une fantaisie. J'avais trouvé le numéro de cette revue chez Charles de Noailles à Grasse, pendant un séjour que j'y faisais avec Denise Bourdet, et un soir, je leur en avais lu à haute voix quelques passages, en leur en donnant la clé. Ils étouffaient de rire. J'avais conclu toutefois que Paulhan, auteur de cette publication, y avait mis plus de malice et, fruit sec entre les fruits secs, se vengeait ainsi de son glorieux ami qu'il ridiculisait en ayant l'air de lui élever un monument funèbre. Je crois que c'était tout à fait l'esprit de la maison. Toutefois, revenons à Gide, qui n'était pas encore mort.
Levesque était venu chez moi et me téléphone un jour : «Gide a su que vous possédiez de beaux marbres antiques et aussi de belles images modernes. Il voudrait les contempler.» (Les «images modernes», c'étaient les photographies de garçons nus du baron de Gloeden, — le héros de la seconde nouvelle des Amours singulières.)
[Digression sur Gloeden que Peyrefitte a « tiré de l'oubli »]
Gide vient donc chez moi, avenue Hoche, avec son ami Levesque. J'habitais le rez-de-chaussée surélevé d'un hôtel particulier. De ma fenêtre, je l'aperçois en pèlerine et grand sombrero, arrêté devant deux grands bas-reliefs encastrés dans le mur, près de la grille, qui représentent de jeunes garçons en train de jouer et qui ont été moulés sur ceux de la fontaine de Grenelle. Il fait des commentaires que je n'entends pas. Enfin, il franchit ma porte. J'avais posé, bien en évidence sur un meuble chinois de l'antichambre, le seul de ses livres que j'eusse relié (en cuir violet), Corydon. Brève contemplation des antiques, longue contemplation des photographies. Il les détaille avec ravissement. «Mais enfin, dis-je à mon illustre visiteur, comment n'avez-vous pas connu Gloeden, vous qui avez été à Taormina bien avant moi ?» II eut un haut-le-corps : «Pour rien au monde je ne serais allé chez lui !» Je ne comprendrai jamais ce brouillamini de sentiments. Lorsqu'il disait qu'il y avait en lui «un petit garçon qui s'amuse et un pasteur protestant qui s'ennuie», il aurait pu ajouter que le pasteur a beaucoup nui au petit garçon****.
A son départ, je lui demandai une dédicace pour mon bel exemplaire de Corydon. «Je regrette, me dit-il, je n'ai jamais dédicacé ce livre à personne.» Je faillis le lui jeter au nez, tellement je trouvais cette hypocrisie bouffonne, digne de son attitude envers Gloeden. Quel manque de simplicité également ! Quelles circonvolutions cérébrales tortueuses ! Quel éternel pasteur indécrottable ! Encore, s'il n'avait pas signé le livre, j'aurais compris cette réticence, comme celle de Jouhandeau refusant de signer De l'abjection et Cocteau le Livre blanc. Pour ce dernier, j'eus la malice de lui apporter cet ouvrage, après son élection à l'Académie, en vue de le soumettre à la même épreuve que Gide. J'ai le plaisir de vous montrer sa dédicace, qu'il a agrémentée d'un dessin et qui le montre moins enfariné que le pontife de la N.R.F., tout en gardant sa réserve, avec l'élégance qui le caractérisait : «A Roger, ce salut amical de ma jeunesse lointaine. De tout cœur. Jean. 1955.»
[Ici une allusion à Paul Guth qui se fâcha avec Cocteau pour avoir évoqué sa relation avec Marais, «dépôt inextirpable de bourgeoisie» restant chez Cocteau]
Je m'entends : Gide, lui non plus, n'avait pas signé l'édition originale de Corydon, publiée en 1911 et dont je possède un des quatre ou cinq rarissimes exemplaires sur Hollande, que j'ai voulu sauver, avec quelques autres livres qui me sont chers, de la dispersion de ma «bibliothèque précieuse». Il est même amusant de constater que, par un surcroît de puritanisme, le mot de Corydon n'est pas imprimé en entier : on en a supprimé les voyelles pour ne donner que les consonnes, ce qui forme une espèce de sigle : C.R.D.N.***** Mais les réimpressions avaient bien été signées, comme l'était celle que j'avais fait relier. Par conséquent, la dérobade était franchement ridicule. Mieux encore : lorsque, quelques mois après, à la suite de son prix Nobel, on réimprima tous ses livres pour leur mettre la bande glorieuse, il interdit qu'elle fût mise à Corydon, pourtant réimprimé dans le sillage suédois. Là encore, le pasteur et le petit garçon continuaient leurs momeries. En tout cas, je n'aurais pas voulu revoir un homme qui avait des principes si bizarres. Il ne semble pas, du reste, avoir éprouvé plus d'enthousiasme pour moi, puisque lui-même ne m'a jamais plus fait signe.
Cependant, sa visite lui avait donné, me dit-il, une certaine nostalgie de Taormina, où il n'était pas retourné depuis longtemps, et il y alla avec l'argent du Nobel. Ce n'était pas le moment où je m'y trouvai ; mais j'eus de ses nouvelles par mes «ragazzi», la saison suivante. «Signor Gide, me dirent-ils, quel grigou ! Il voulait ne nous donner que cinquante lires.» Le tarif variait entre cent et deux cents, ce qui représentait un et deux francs d'aujourd'hui au cours du change. On voit que le «cazzo» n'était pas cher ; mais Gide, ayant pris sans doute en Afrique du Nord des habitudes coloniales, prétendait payer en centimes. Roland Caillaud, dont nous avons parlé dans Propos secrets l, m'a raconté jadis que Gide l'avait invité une fois à déjeuner dans un restaurant de second ordre. Le repas fini et l'addition apportée, l'écrivain continuait de palabrer, en feignant de ne pas apercevoir la soucoupe où reposait le redoutable feuillet plié. Finalement, après que le garçon fut venu deux ou trois fois soulever le papier pour vérifier s'il n'y avait pas l'argent et faire comprendre surtout qu'il était temps de déguerpir, Caillaud régla l'addition. Gide, dont le visage s'était contracté douloureusement à chaque venue du serveur, s'épanouit alors. En sortant, il prit Caillaud par le bras dans un élan de gratitude et lui dit d'un air faussement confus : «Vous comprenez, je suis avare.» Son hôte l'avait compris. Mais on comprend également qu'avec des principes aussi sordides, cet homme n'ait été aimé que des petits Arabes.
J'ai appris d'autres anecdotes à son sujet, qui achèvent de le peindre jusque dans des habitudes qui ne prêtent pas moins à rire. Etienne Lalou m'a dit, par exemple, que Gide, même en été, portait un gilet de laine, mais que, tantôt ayant trop chaud, tantôt craignant de s'enrhumer, il passait son temps, quand il se promenait, fût-ce sur les boulevards, à ôter et à remettre son gilet. Ce gilet de laine me fait penser aux caleçons longs de Mauriac.
Chez Jean Vigneau, j'ai rencontré le professeur Jean Delay, grand psychiatre, qui n'était pas encore académicien. Il a écrit sur Gide un livre définitif******. Pour mieux percer ses secrets, sa femme et lui l'avaient invité chez eux, sur la Côte basque. Gide fut très gentil, très détendu. «Un jour, m'a raconté Mme Jean Delay, nous organisons une promenade en barque et, exprès, nous choisissons un joli rameur de quinze ans. Au bout d'un moment, nous ne pouvions presque plus supporter le regard de haine que nous lançait Gide : il aurait voulu être seul avec lui. J'ai cru qu'il allait nous jeter à l'eau.» Le professeur était à son affaire ! Il a pu voir ce qu'est l'obsession sexuelle chez un pédéraste. Même dans les plus petites choses, Gide se révélait. Une année que Denise Bourdet et son mari étaient en vacances dans leur villa de Toulon, ils rencontrèrent Gide à Marseille. Celui-ci acheta quelques santons de Provence. L'un d'eux avait un peu de poussière ; il l'essuya avec son mouchoir, en disant amoureusement : «Je lui nettoie sa petite culotte.» Une autre fois qu'il était à Toulon, — j'ai cité l'histoire dans mon discours aux vingt-cinq ans d'Arcadie, — il arriva furieux chez les Bourdet qui l'avaient invité à déjeuner et avec qui il était en demi-confidence : «On devait me présenter un jeune garçon, dit-il, et c'était un vieux chameau de quatorze ans.»
Ce mot, qui n'est sans doute qu'une boutade, paraît en contradiction avec l'histoire de la barque ; mais il est probable que les principes de Gide sur les âges n'étaient pas des plus fermes. Cocteau avait une jolie formule à ce sujet : «Gide me rappelle ces pédérastes d'autrefois qui ne parlaient que de «petits télégraphistes» et qui se contentaient des facteurs.» L'avocat juif de Tunis, Me Raoul Darmon, m'a raconté avoir un jour surpris Gide, qui habitait chez le père d'un beau garçon de dix-huit ans, — un autre juif tunisien, accrédité maintenant à Paris, — dans une situation piquante : debout contre le chambranle d'une porte ouverte, il susurrait des mots à ce garçon, qui était debout également contre une porte en face et dans le pantalon duquel se notait un vif émoi. Si le futur prix Nobel jouait la scène de la séduction verbale avec un adolescent, c'était donc la preuve que les «angelots du tiers monde» n'étaient pas seuls à l'intéresser.
Pas seulement ceux du tiers monde. Il faillit avoir un incident en Allemagne, qui est absent de son Journal. A Berlin, au lendemain de la Première Guerre mondiale et avant l'hitlérisme, il entraîna dans sa chambre un petit garçon ; mais quelqu'un l'avait repéré et signalé à un schupo qui frappa bientôt à la porte. Malgré la licence des mœurs, le fameux article 175 qui réprimait l'homosexualité, existait toujours, et à plus forte raison les lois sur la pédérastie. Le schupo trouva le petit garçon la culotte ouverte et Gide, non pas en train de l'enfiler, — il ne «brutalisait» pas, — mais, à genoux devant lui, en train d'enfiler une aiguille. «Que faites-vous avec ce gamin ? demanda l'homme. — J'allais recoudre un bouton à sa braguette.» Et c'était vrai ! Le schupo se contenta d'emmener l'enfant pour le remettre en circulation, sans son bouton de braguette. Cette histoire dépeint aussi Gide à merveille, avec son excitation cérébrale et l'envie d'accomplir un soin maternel, encore plus que paternel. Mais qui sait s'il n'avait pas déjà joui dans son pantalon, ce qui rendait tout le reste superflu, sauf le plaisir d'entrevoir une quéquette sous un pan de chemise ? Nous prenons là le pasteur protestant en flagrant délit... avec le petit garçon qui aurait peut-être été très heureux de s'amuser.
Réhabilitons Gide par une révélation qui va surprendre beaucoup de gens. Roger Vadim, je dis bien Roger Vadim, l'homme à femmes, l'homme aux plus jolies femmes du monde, raconte volontiers à ses intimes que, lorsqu'il était «un vieux chameau de quinze ans», il fut amené par Marc Allégret à André Gide... «Et le reste est silence» comme disait d'Annunzio. Cela ne se produisit qu'une fois. Quelle preuve plus extraordinaire qu'une aventure pédérastique ne prédispose pas nécessairement un être normal à être pédéraste, mais peut lui inspirer un jour, s'il devient cinéaste, de faire un chef-d'œuvre avec un film ayant pour titre Et Dieu créa la femme ? Giannoli, qui me fit dialoguer avec Vadim dans ses Grandes rencontres, — sur le thème du scandale, naturellement, — avait eu le nez creux d'associer ainsi le petit ami de Gide pour un jour et le meilleur ami de Montherlant pour l'éternité.
Suivant l'esprit de son époque, où l'on se confessait et se discutait par lettres, la correspondance de Gide fait souvent allusion à ses goûts. Il y a quelques années, fut éditée celle qu'il entretint avec Henri Ghéon, qui fut pédéraste avant de se convertir au catholicisme. Cet autre grand catholique de Paul Claudel eut aussi une riche correspondance avec Gide. Elle fut publiée de leur vivant. La pédérastie y était évoquée, Claudel blâmant celle de Gide. Quand celui-ci demanda à l'ambassadeur académicien de publier les lettres qu'il avait reçues de lui, Claudel répondit : «D'accord, mais, pour les lettres à caractère pédérastique, ce sera tant de plus.» L'auteur de Connaissance de l'Est ne perdait pas le nord.
[Longue parenthèse sur une dette contractée envers Montherlant puis sur les fans de Peyrefitte et retour à Gide via Valéry]
Claude Valéry, dont le père fut intime avec Gide, brûlait de me faire des confidences sur celui-ci. «J'ai été chez lui, me dit-il, dès l'âge de deux ans, avec ma nourrice. — Ah ! je vois, dis-je, vous aviez déjà besoin d'une nourrice pour vous protéger.» Enfant, il fréquenta souvent Cuverville, dont, détail insolite, Gide était maire*******. Cela explique qu'à sa mort, les enfants des écoles se soient rendus sur sa tombe en délégation, à la surprise indignée de Montherlant : «C'est rendre un hommage public à la pédérastie !» De même, il avait été agacé par le prix Nobel de Gide, en 47 : «C'est très pratique quand on a affaire à la police : je cours après les garçons, parce que je veux avoir le prix Nobel.» Ce prix, nous l'avons raconté, faillit également donner un coup de sang à Claudel.
Bien que Gide fût maladivement avare, Mme Gide était une parfaite maîtresse de maison. Les invités étaient gratifiés de copieux petits déjeuners à l'anglaise, de « five o'clock » accompagnés de gâteaux. Les parquets de chêne étaient de vrais miroirs et l'on manquait de s'aplatir à chaque instant. Même dans les w.-c., il fallait s'agripper à des poignées. Un jour (il était alors âgé de quatorze ans), Claude arrive de nuit à Cuverville. Mme Gide, le doigt sur la bouche, lui chuchote : «Ne fais pas de bruit, André dort.» Claude monte l'escalier sur la pointe des pieds ; mais, dans le couloir des chambres, le tapis glisse sur ces maudits parquets briqués et le garçon s'étale avec un bruit infernal. Arrivé dans sa chambre, il glisse sur la descente de lit, et, en essayant de se rattraper, fait tomber un miroir. Fracas dans toute la maison, Mme Gide horrifiée, et M. Gide réveillé en sursaut et croyant à un tremblement de terre. Il apparaît en bonnet et en chemise de nuit, n'attendrit en voyant l'auteur du vacarme, s'approche comme Mère-Grand du Petit Poucet : «Voyons, voyons, Claudinet», dérape à son tour et tombe les deux jambes en l'air : c'est la seule fois que le jeune Valéry entrevit les charmes de M. Gide.
Deux ans plus tard, Claude arrive pour les vacances. «J'ai fait alors une des plus grandes gaffes de ma vie» me dit-il. Il lance à Gide, en présence de sa femme : «J'ai comme camarade de lycée un garçon que vous connaissez, Marc Allégret !» Mme Gide pâlit, et Gide, satanique : «Tu entends, Madeleine ?» Quatre mois auparavant, l'écrivain avait fait une fugue en Angleterre avec Marc Allégret. J'ai appris que, contrairement à ce qu'affirmait Gide, ils n'avaient entre eux aucun lien de parenté********. Gide, comme Montherlant, avait ses masques.»
Roger Peyrefitte, Propos secrets 2, Albin Michel, 1980, pp. 230-253
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*Déclaration à l'émission « En français dans le texte » à l'occasion de la parution de « L'exilé de Capri », 1959.
**Robert Levesque entre en 1926 dans le cercle gidien comme « le petit élève de Jouhandeau » ainsi que le note la Petite Dame. Il sera un familier du Vaneau et des voyages de Gide. Helléniste, ses traductions et analyses ont contribué à faire découvrir les poètes grecs.
***Faux.
****La citation exacte est : «... un pasteur protestant doublé d'un petit garçon qui l'ennuie.» Gide n'a pas attendu après Peyrefitte et n'avait donc rien à ajouter.
*****Cryptage utilisé par Gide pour les échanges avec l'éditeur des épreuves de Corydon. «décidément, la typographie de ce titre l'enchante, la symétrie des trois voyelles qui s'y inscrivent et qu'il supprime, O Y O, le ravit» note la Petite Dame au tout début de ses Cahiers (t. 1, p.7)
****** Jean Delay, La Jeunesse d'André Gide, t. I : André Gide avant André Walter (1869-1890), et t. II : D'André Walter à André Gide (1890-1895). Paris : Gallimard, 1956-57
*******Né le 14 août 1903, Claude Valéry n'a pu connaître André Gide maire, encore moins de Cuverville puisqu'il fut maire de La Roque-Baignard, élu sans s'être présenté, entre1896 et 1900.
********Gide n'affirma jamais un tel lien de parenté. Mais affectueusement pour les enfants Allégret, Gide était «l'oncle André», et pour Marc le «suroncle». Leur père le pasteur Elie Allégret qualifiait même ingénument Gide de «vice-père»...
Les grains de raisin du chapitre des Propos secrets 2 consacré à Gide (et Valéry) ne sont pas sans saveur. Le baba est quant à lui indigeste et le portrait de Gide qui se veut aigre-doux en dit surtout long sur Peyrefitte et ses limites... Mais débarrassés de cette gangue de méconnaissance de l'œuvre et d'analyse de la sexualité gidienne à l'aune de ses propres désirs, il faut bien avouer que les racontars sonnent juste.
Tout en digressions pour mieux ramener les sujets abordés au seul sujet qui préoccupe Peyrefitte, à savoir Peyrefitte-héraut-de-la-Vérité-et-chantre-de-la-pédérastie, les Propos sont censés relever du style oral, mais ces entretiens ont totalement été réécrits par Roger Peyrefitte. J'ai donc laissé quelques-unes de ces digressions pour donner le ton et résumé certaines entre crochets.
«Comme tout auteur sensible à la langue française, j'ai éprouvé une certaine admiration pour Gide. Je l'ai découvert assez tard, à la veille de mon retour d'Athènes. C'est mon ami Anne de Biéville qui, venu me voir, m'avait fait l'éloge de cet écrivain dont le protestantisme me refroidissait, même si ce que je savais depuis longtemps de ses goûts, eût dû me réchauffer. En effet, je suis ce que j'appelle un «païen catholique», tandis que la religion de Gide est le rejet du paganisme, autant que du catholicisme, malgré quelques belles envolées vers Apollon dans les Nouvelles Nourritures terrestres. J'avais trente ans et je commençai par les Nourritures anciennes. Ce livre-poème m'enchanta et j'achetai ensuite l'œuvre entière de Gide. Mon admiration a alors un peu diminué. Cet esprit clair, ce styliste souvent parfait, a commis des textes incompréhensibles, comme Paludes, ou d'une préciosité insupportable. Et je ne parle pas de son théâtre, qui est sans aucun intérêt.
Au début de 45, le charmant Etienne Lalou, que j'avais connu, parce que son père, René, et lui-même, avaient fait de magnifiques articles sur mon livre dans des revues ou des journaux de la Libération, me téléphone : «André Gide vient de rentrer d'Afrique du Nord. Je lui ai prêté les Amitiés particulières. Il est emballé, il vous demande de l'appeler. Voici son numéro.» Quelle émotion ! Je me sentais prosterné et l'entendis le cœur battant : «Ah, ah ! c'est vous ? Quand voulez-vous venir ?» La voix était chaude, juvénile, sympathique. C'est ainsi que je me rendis chez lui, rue Vaneau. J'avais imaginé son appartement paré des plus rares beautés. Je pensais à Henri de Régnier, qui avait un intérieur de gentilhomme ; à Montherlant qui, s'il méprisait le luxe, avait de belles antiques ; à Cocteau qui, bien que logé modestement, avait des sièges confortables, de jolies commodes, des tableaux de Jean Marais ou de ses amis. Quelle désillusion ! J'ai découvert un appartement quelconque, un bureau-salon vulgaire, avec des livres sur de simples rayonnages, comme on en voit derrière presque tous les écrivains quand on les filme chez eux : l'homme d'une profession, au lieu qu'il faut la faire oublier, même quand on s'y consacre tout entier. Si l'on n'est pas un seigneur, on n'est rien. Les seuls objets remarquables étaient un grand piano et son buste, sur lequel, par désinvolture, il avait posé son chapeau. Il n'y avait pas un bibelot, pas un joli meuble, pas la chaleur d'un tapis persan. J'ai cru que tant d'austérité était la suite de la guerre. Quelqu'un m'a dit après : «Gide a toujours eu le mépris des objets.» Cela confirme à la fois son avarice et son manque de goût.
Notre entretien fut aussi banal que l'appartement. Il n'y eut pas de véritable sympathie entre nous deux. Son abord, ses manières, étaient moins séduisants que sa voix. Nous citâmes quelques noms de la pédérastie littéraire : Théophile de Viau, Des Barreaux, Guez de Balzac, Ménage, Boisrobert, Molière, La Fontaine, Regnard... «II y a un autre homosexuel auquel on n'a jamais songé, dit Gide, et pour qui cela me paraît indubitable : André Chénier. — Je le pense également, répondis-je. Sa sensibilité m'a toujours semblé particulière.» Gide s'est levé, m'a lu quelques vers du poète. Chénier devait être aussi porté à la sodomie féminine : dans ses Vers grecs et latins, on trouve de jolies descriptions de « mappemondes ». Ce goût s'explique par l'origine grecque de Chénier; ce sont les mœurs méditerranéennes. La pitoyable Anthologie de Gide, où brillent, comme nous l'avons dit dans Propos secrets 1, les vers de mirliton d'un certain Signoret, présenté comme le dernier effort de la Muse française, ne contient d'ailleurs pas les plus beaux vers «pédérastiques» de Chénier (ils sont sous le couvert d'une femme, de même que ceux de Montherlant étaient de prétendus «Chants de Chitoria» dans encore un instant de bonheur. Qui était Chitoria ? Un euphémisme de Clitoria ? C'est un secret qu'il a emporté avec lui, comme les lamels). Les vers de Chénier sont les suivants, extraits des Bucoliques : O jeune adolescent, tu rougis devant moi... — Viens, il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance... — Bel enfant, sur ton front la volupté réside, etc.
Ce fut pendant cette visite qu'arriva un journaliste de Samedi-Soir, lequel répéta dans son journal le compliment que Gide me fit devant lui : «Je ne sais si vous aurez le prix Concourt ; mais je puis vous dire que, dans cent ans, on lira encore les Amitiés particulières», compliment que, ainsi que nous l'avons fait remarquer, il s'est bien gardé de consigner dans son propre Journal, pas plus qu'il n'y parle de ma visite. Je crois pourtant que la rencontre entre l'auteur des Amitiés et celui de Corydon avait quelque chose de piquant. Mais je n'étais pas de sa «boutique». Je serai donc un mémorialiste pour deux, et j'ajouterai cette curieuse réflexion qu'il m'a faite : «C'est dommage qu'il n'y ait pas de scène de masturbation dans votre livre.» Les bras m'en sont tombés. Cette visite avait donc été pour moi une déception complète. Et je n'avais aucune envie de la renouveler.
Cependant, j'avais un autre lien avec Gide, un ami commun, Robert Levesque**. Celui-ci est souvent cité dans le Journal de l'écrivain, mais seulement sous son prénom, ce me semble***. Durant mon séjour à Athènes, le «bon Marx» nous avait écrit pour nous le recommander, de la part de Gide, à un poste de professeur dans un établissement grec. Cela avait fait sourire Thierry qui m'avait dit : «Nous aurons certainement des histoires.» Je l'avais amusé en répondant : «Eh bien, monsieur l'ambassadeur, nous y ferons face.» C'était un peu le fameux : «Nous verrons», de Renan, lorsqu'on lui dit que Pierre Loti, candidat à l'Académie, était homosexuel. Ainsi Levesque fut-il nommé professeur de français au collège d'Hydra. Il n'y est pas resté longtemps. Je suppose qu'il avait été fort intime de Gide ; car l'écrivain fait des allusions à des voyages en commun à Sorrente et autres lieux inspirateurs. Il dit quelque part que l'on ne peut voir les choses que par les yeux de «Robert». J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.
Levesque m'avait appris avec quelle facilité Gide jouissait, ce qui lui permettait des plaisirs faciles, à l'insu de tout le monde. Une fois qu'il était avec lui en chemin de fer, — naturellement Gide voyageait en troisième classe, où les jeunes garçons se rencontrent plus volontiers, — ils allèrent s'asseoir dans un compartiment où étaient une vieille dame avec son petit-fils dont la très courte culotte et les cuisses à demi nues avaient attiré l'attention de l'auteur de Si le grain ne meurt... Il s'assied à côté du garçon, engage la conversation avec la vieille dame, dit quelques mots sur le petit-fils et se met à lui tapoter une cuisse sous l'œil attendri de la grand-mère. Quelques minutes après, il pousse Levesque du coude et lui fait signe d'aller avec lui dans le couloir. «Ça y est, lui dit-il d'un air plein de satisfaction lubrique, j'ai joui.» II avait donc joui, sans même se toucher, ce qui n'était pas le cas pour moi, qui ai toujours eu besoin, dans des circonstances similaires, du secours de ma propre main, — La main est le plus sûr et le plus prompt secours (La Fontaine). Mais on voit que Gide était de la même nature que Jean-Jacques Rousseau qui jouissait aussi aisément, sans avoir besoin d'un contact personnel, ce qui le privait ensuite d'un plaisir partagé. Il est vrai que c'était avec des filles et des femmes. Dans l'incroyable numéro spécial que la N.R.F. publia à la gloire de Gide après sa mort, Roger Martin du Gard avait fait allusion à ces voyages de Gide de troisième classe ; mais, autant que je me souvienne, il n'en avait pas révélé le secret, — comme je l'ai fait pour moi dans La Mort d'une mère, — et, soit qu'il eût été abusé, soit qu'il eût voulu nous abuser, il n'en parlait que comme d'une fantaisie. J'avais trouvé le numéro de cette revue chez Charles de Noailles à Grasse, pendant un séjour que j'y faisais avec Denise Bourdet, et un soir, je leur en avais lu à haute voix quelques passages, en leur en donnant la clé. Ils étouffaient de rire. J'avais conclu toutefois que Paulhan, auteur de cette publication, y avait mis plus de malice et, fruit sec entre les fruits secs, se vengeait ainsi de son glorieux ami qu'il ridiculisait en ayant l'air de lui élever un monument funèbre. Je crois que c'était tout à fait l'esprit de la maison. Toutefois, revenons à Gide, qui n'était pas encore mort.
Levesque était venu chez moi et me téléphone un jour : «Gide a su que vous possédiez de beaux marbres antiques et aussi de belles images modernes. Il voudrait les contempler.» (Les «images modernes», c'étaient les photographies de garçons nus du baron de Gloeden, — le héros de la seconde nouvelle des Amours singulières.)
[Digression sur Gloeden que Peyrefitte a « tiré de l'oubli »]
Gide vient donc chez moi, avenue Hoche, avec son ami Levesque. J'habitais le rez-de-chaussée surélevé d'un hôtel particulier. De ma fenêtre, je l'aperçois en pèlerine et grand sombrero, arrêté devant deux grands bas-reliefs encastrés dans le mur, près de la grille, qui représentent de jeunes garçons en train de jouer et qui ont été moulés sur ceux de la fontaine de Grenelle. Il fait des commentaires que je n'entends pas. Enfin, il franchit ma porte. J'avais posé, bien en évidence sur un meuble chinois de l'antichambre, le seul de ses livres que j'eusse relié (en cuir violet), Corydon. Brève contemplation des antiques, longue contemplation des photographies. Il les détaille avec ravissement. «Mais enfin, dis-je à mon illustre visiteur, comment n'avez-vous pas connu Gloeden, vous qui avez été à Taormina bien avant moi ?» II eut un haut-le-corps : «Pour rien au monde je ne serais allé chez lui !» Je ne comprendrai jamais ce brouillamini de sentiments. Lorsqu'il disait qu'il y avait en lui «un petit garçon qui s'amuse et un pasteur protestant qui s'ennuie», il aurait pu ajouter que le pasteur a beaucoup nui au petit garçon****.
A son départ, je lui demandai une dédicace pour mon bel exemplaire de Corydon. «Je regrette, me dit-il, je n'ai jamais dédicacé ce livre à personne.» Je faillis le lui jeter au nez, tellement je trouvais cette hypocrisie bouffonne, digne de son attitude envers Gloeden. Quel manque de simplicité également ! Quelles circonvolutions cérébrales tortueuses ! Quel éternel pasteur indécrottable ! Encore, s'il n'avait pas signé le livre, j'aurais compris cette réticence, comme celle de Jouhandeau refusant de signer De l'abjection et Cocteau le Livre blanc. Pour ce dernier, j'eus la malice de lui apporter cet ouvrage, après son élection à l'Académie, en vue de le soumettre à la même épreuve que Gide. J'ai le plaisir de vous montrer sa dédicace, qu'il a agrémentée d'un dessin et qui le montre moins enfariné que le pontife de la N.R.F., tout en gardant sa réserve, avec l'élégance qui le caractérisait : «A Roger, ce salut amical de ma jeunesse lointaine. De tout cœur. Jean. 1955.»
[Ici une allusion à Paul Guth qui se fâcha avec Cocteau pour avoir évoqué sa relation avec Marais, «dépôt inextirpable de bourgeoisie» restant chez Cocteau]
Je m'entends : Gide, lui non plus, n'avait pas signé l'édition originale de Corydon, publiée en 1911 et dont je possède un des quatre ou cinq rarissimes exemplaires sur Hollande, que j'ai voulu sauver, avec quelques autres livres qui me sont chers, de la dispersion de ma «bibliothèque précieuse». Il est même amusant de constater que, par un surcroît de puritanisme, le mot de Corydon n'est pas imprimé en entier : on en a supprimé les voyelles pour ne donner que les consonnes, ce qui forme une espèce de sigle : C.R.D.N.***** Mais les réimpressions avaient bien été signées, comme l'était celle que j'avais fait relier. Par conséquent, la dérobade était franchement ridicule. Mieux encore : lorsque, quelques mois après, à la suite de son prix Nobel, on réimprima tous ses livres pour leur mettre la bande glorieuse, il interdit qu'elle fût mise à Corydon, pourtant réimprimé dans le sillage suédois. Là encore, le pasteur et le petit garçon continuaient leurs momeries. En tout cas, je n'aurais pas voulu revoir un homme qui avait des principes si bizarres. Il ne semble pas, du reste, avoir éprouvé plus d'enthousiasme pour moi, puisque lui-même ne m'a jamais plus fait signe.
Cependant, sa visite lui avait donné, me dit-il, une certaine nostalgie de Taormina, où il n'était pas retourné depuis longtemps, et il y alla avec l'argent du Nobel. Ce n'était pas le moment où je m'y trouvai ; mais j'eus de ses nouvelles par mes «ragazzi», la saison suivante. «Signor Gide, me dirent-ils, quel grigou ! Il voulait ne nous donner que cinquante lires.» Le tarif variait entre cent et deux cents, ce qui représentait un et deux francs d'aujourd'hui au cours du change. On voit que le «cazzo» n'était pas cher ; mais Gide, ayant pris sans doute en Afrique du Nord des habitudes coloniales, prétendait payer en centimes. Roland Caillaud, dont nous avons parlé dans Propos secrets l, m'a raconté jadis que Gide l'avait invité une fois à déjeuner dans un restaurant de second ordre. Le repas fini et l'addition apportée, l'écrivain continuait de palabrer, en feignant de ne pas apercevoir la soucoupe où reposait le redoutable feuillet plié. Finalement, après que le garçon fut venu deux ou trois fois soulever le papier pour vérifier s'il n'y avait pas l'argent et faire comprendre surtout qu'il était temps de déguerpir, Caillaud régla l'addition. Gide, dont le visage s'était contracté douloureusement à chaque venue du serveur, s'épanouit alors. En sortant, il prit Caillaud par le bras dans un élan de gratitude et lui dit d'un air faussement confus : «Vous comprenez, je suis avare.» Son hôte l'avait compris. Mais on comprend également qu'avec des principes aussi sordides, cet homme n'ait été aimé que des petits Arabes.
J'ai appris d'autres anecdotes à son sujet, qui achèvent de le peindre jusque dans des habitudes qui ne prêtent pas moins à rire. Etienne Lalou m'a dit, par exemple, que Gide, même en été, portait un gilet de laine, mais que, tantôt ayant trop chaud, tantôt craignant de s'enrhumer, il passait son temps, quand il se promenait, fût-ce sur les boulevards, à ôter et à remettre son gilet. Ce gilet de laine me fait penser aux caleçons longs de Mauriac.
Chez Jean Vigneau, j'ai rencontré le professeur Jean Delay, grand psychiatre, qui n'était pas encore académicien. Il a écrit sur Gide un livre définitif******. Pour mieux percer ses secrets, sa femme et lui l'avaient invité chez eux, sur la Côte basque. Gide fut très gentil, très détendu. «Un jour, m'a raconté Mme Jean Delay, nous organisons une promenade en barque et, exprès, nous choisissons un joli rameur de quinze ans. Au bout d'un moment, nous ne pouvions presque plus supporter le regard de haine que nous lançait Gide : il aurait voulu être seul avec lui. J'ai cru qu'il allait nous jeter à l'eau.» Le professeur était à son affaire ! Il a pu voir ce qu'est l'obsession sexuelle chez un pédéraste. Même dans les plus petites choses, Gide se révélait. Une année que Denise Bourdet et son mari étaient en vacances dans leur villa de Toulon, ils rencontrèrent Gide à Marseille. Celui-ci acheta quelques santons de Provence. L'un d'eux avait un peu de poussière ; il l'essuya avec son mouchoir, en disant amoureusement : «Je lui nettoie sa petite culotte.» Une autre fois qu'il était à Toulon, — j'ai cité l'histoire dans mon discours aux vingt-cinq ans d'Arcadie, — il arriva furieux chez les Bourdet qui l'avaient invité à déjeuner et avec qui il était en demi-confidence : «On devait me présenter un jeune garçon, dit-il, et c'était un vieux chameau de quatorze ans.»
Ce mot, qui n'est sans doute qu'une boutade, paraît en contradiction avec l'histoire de la barque ; mais il est probable que les principes de Gide sur les âges n'étaient pas des plus fermes. Cocteau avait une jolie formule à ce sujet : «Gide me rappelle ces pédérastes d'autrefois qui ne parlaient que de «petits télégraphistes» et qui se contentaient des facteurs.» L'avocat juif de Tunis, Me Raoul Darmon, m'a raconté avoir un jour surpris Gide, qui habitait chez le père d'un beau garçon de dix-huit ans, — un autre juif tunisien, accrédité maintenant à Paris, — dans une situation piquante : debout contre le chambranle d'une porte ouverte, il susurrait des mots à ce garçon, qui était debout également contre une porte en face et dans le pantalon duquel se notait un vif émoi. Si le futur prix Nobel jouait la scène de la séduction verbale avec un adolescent, c'était donc la preuve que les «angelots du tiers monde» n'étaient pas seuls à l'intéresser.
Pas seulement ceux du tiers monde. Il faillit avoir un incident en Allemagne, qui est absent de son Journal. A Berlin, au lendemain de la Première Guerre mondiale et avant l'hitlérisme, il entraîna dans sa chambre un petit garçon ; mais quelqu'un l'avait repéré et signalé à un schupo qui frappa bientôt à la porte. Malgré la licence des mœurs, le fameux article 175 qui réprimait l'homosexualité, existait toujours, et à plus forte raison les lois sur la pédérastie. Le schupo trouva le petit garçon la culotte ouverte et Gide, non pas en train de l'enfiler, — il ne «brutalisait» pas, — mais, à genoux devant lui, en train d'enfiler une aiguille. «Que faites-vous avec ce gamin ? demanda l'homme. — J'allais recoudre un bouton à sa braguette.» Et c'était vrai ! Le schupo se contenta d'emmener l'enfant pour le remettre en circulation, sans son bouton de braguette. Cette histoire dépeint aussi Gide à merveille, avec son excitation cérébrale et l'envie d'accomplir un soin maternel, encore plus que paternel. Mais qui sait s'il n'avait pas déjà joui dans son pantalon, ce qui rendait tout le reste superflu, sauf le plaisir d'entrevoir une quéquette sous un pan de chemise ? Nous prenons là le pasteur protestant en flagrant délit... avec le petit garçon qui aurait peut-être été très heureux de s'amuser.
Réhabilitons Gide par une révélation qui va surprendre beaucoup de gens. Roger Vadim, je dis bien Roger Vadim, l'homme à femmes, l'homme aux plus jolies femmes du monde, raconte volontiers à ses intimes que, lorsqu'il était «un vieux chameau de quinze ans», il fut amené par Marc Allégret à André Gide... «Et le reste est silence» comme disait d'Annunzio. Cela ne se produisit qu'une fois. Quelle preuve plus extraordinaire qu'une aventure pédérastique ne prédispose pas nécessairement un être normal à être pédéraste, mais peut lui inspirer un jour, s'il devient cinéaste, de faire un chef-d'œuvre avec un film ayant pour titre Et Dieu créa la femme ? Giannoli, qui me fit dialoguer avec Vadim dans ses Grandes rencontres, — sur le thème du scandale, naturellement, — avait eu le nez creux d'associer ainsi le petit ami de Gide pour un jour et le meilleur ami de Montherlant pour l'éternité.
Suivant l'esprit de son époque, où l'on se confessait et se discutait par lettres, la correspondance de Gide fait souvent allusion à ses goûts. Il y a quelques années, fut éditée celle qu'il entretint avec Henri Ghéon, qui fut pédéraste avant de se convertir au catholicisme. Cet autre grand catholique de Paul Claudel eut aussi une riche correspondance avec Gide. Elle fut publiée de leur vivant. La pédérastie y était évoquée, Claudel blâmant celle de Gide. Quand celui-ci demanda à l'ambassadeur académicien de publier les lettres qu'il avait reçues de lui, Claudel répondit : «D'accord, mais, pour les lettres à caractère pédérastique, ce sera tant de plus.» L'auteur de Connaissance de l'Est ne perdait pas le nord.
[Longue parenthèse sur une dette contractée envers Montherlant puis sur les fans de Peyrefitte et retour à Gide via Valéry]
Claude Valéry, dont le père fut intime avec Gide, brûlait de me faire des confidences sur celui-ci. «J'ai été chez lui, me dit-il, dès l'âge de deux ans, avec ma nourrice. — Ah ! je vois, dis-je, vous aviez déjà besoin d'une nourrice pour vous protéger.» Enfant, il fréquenta souvent Cuverville, dont, détail insolite, Gide était maire*******. Cela explique qu'à sa mort, les enfants des écoles se soient rendus sur sa tombe en délégation, à la surprise indignée de Montherlant : «C'est rendre un hommage public à la pédérastie !» De même, il avait été agacé par le prix Nobel de Gide, en 47 : «C'est très pratique quand on a affaire à la police : je cours après les garçons, parce que je veux avoir le prix Nobel.» Ce prix, nous l'avons raconté, faillit également donner un coup de sang à Claudel.
Bien que Gide fût maladivement avare, Mme Gide était une parfaite maîtresse de maison. Les invités étaient gratifiés de copieux petits déjeuners à l'anglaise, de « five o'clock » accompagnés de gâteaux. Les parquets de chêne étaient de vrais miroirs et l'on manquait de s'aplatir à chaque instant. Même dans les w.-c., il fallait s'agripper à des poignées. Un jour (il était alors âgé de quatorze ans), Claude arrive de nuit à Cuverville. Mme Gide, le doigt sur la bouche, lui chuchote : «Ne fais pas de bruit, André dort.» Claude monte l'escalier sur la pointe des pieds ; mais, dans le couloir des chambres, le tapis glisse sur ces maudits parquets briqués et le garçon s'étale avec un bruit infernal. Arrivé dans sa chambre, il glisse sur la descente de lit, et, en essayant de se rattraper, fait tomber un miroir. Fracas dans toute la maison, Mme Gide horrifiée, et M. Gide réveillé en sursaut et croyant à un tremblement de terre. Il apparaît en bonnet et en chemise de nuit, n'attendrit en voyant l'auteur du vacarme, s'approche comme Mère-Grand du Petit Poucet : «Voyons, voyons, Claudinet», dérape à son tour et tombe les deux jambes en l'air : c'est la seule fois que le jeune Valéry entrevit les charmes de M. Gide.
Deux ans plus tard, Claude arrive pour les vacances. «J'ai fait alors une des plus grandes gaffes de ma vie» me dit-il. Il lance à Gide, en présence de sa femme : «J'ai comme camarade de lycée un garçon que vous connaissez, Marc Allégret !» Mme Gide pâlit, et Gide, satanique : «Tu entends, Madeleine ?» Quatre mois auparavant, l'écrivain avait fait une fugue en Angleterre avec Marc Allégret. J'ai appris que, contrairement à ce qu'affirmait Gide, ils n'avaient entre eux aucun lien de parenté********. Gide, comme Montherlant, avait ses masques.»
Roger Peyrefitte, Propos secrets 2, Albin Michel, 1980, pp. 230-253
__________________________
*Déclaration à l'émission « En français dans le texte » à l'occasion de la parution de « L'exilé de Capri », 1959.
**Robert Levesque entre en 1926 dans le cercle gidien comme « le petit élève de Jouhandeau » ainsi que le note la Petite Dame. Il sera un familier du Vaneau et des voyages de Gide. Helléniste, ses traductions et analyses ont contribué à faire découvrir les poètes grecs.
***Faux.
****La citation exacte est : «... un pasteur protestant doublé d'un petit garçon qui l'ennuie.» Gide n'a pas attendu après Peyrefitte et n'avait donc rien à ajouter.
*****Cryptage utilisé par Gide pour les échanges avec l'éditeur des épreuves de Corydon. «décidément, la typographie de ce titre l'enchante, la symétrie des trois voyelles qui s'y inscrivent et qu'il supprime, O Y O, le ravit» note la Petite Dame au tout début de ses Cahiers (t. 1, p.7)
****** Jean Delay, La Jeunesse d'André Gide, t. I : André Gide avant André Walter (1869-1890), et t. II : D'André Walter à André Gide (1890-1895). Paris : Gallimard, 1956-57
*******Né le 14 août 1903, Claude Valéry n'a pu connaître André Gide maire, encore moins de Cuverville puisqu'il fut maire de La Roque-Baignard, élu sans s'être présenté, entre1896 et 1900.
********Gide n'affirma jamais un tel lien de parenté. Mais affectueusement pour les enfants Allégret, Gide était «l'oncle André», et pour Marc le «suroncle». Leur père le pasteur Elie Allégret qualifiait même ingénument Gide de «vice-père»...
jeudi 6 août 2009
mardi 11 novembre 2008
14-18 ou le plus extraordinaire est toujours à venir
"Vers 3 heures, le tocsin a commencé à retentir. [...] J'ai couru chercher Mius dans le jardin, pour l'avertir ;et comme je revenais, n'ayant pu rencontrer qu'Edmond, j'ai vu Em. Dans l'allée aux fleurs, les traits décomposés, qui nous a dit en retenant mal ses sanglots : "Oui, c'est bien le tocsin ; Hérouard vient de Criquetot ; l'ordre de mobilisation est donné."
Les enfants étaient partis pour Etretat à bicyclette. Par besoin de m'occuper, j'ai voulu aller à Criquetot porter deux lettres et prendre possession de l'enveloppe chargée que je savais être arrivée. Le tocsin s'était tu ; après l'immense alarme promenée sur tout le pays, il n'y avait plus qu'un oppressant silence. Une pluie fine tombait par instants.
Dans les champs quelques gars prêts à partir continuaient leur labour ; j'ai croisé sur le route Louis Freger, notre fermier, appelé le troisième jour, et sa mère qui va voir s'en aller ses deux enfants. Je n'ai su que leur serrer la main sans rien dire." André Gide, Journal, 1er août 1914.
Entre Cuverville où il apprend la mobilisation et où tout au long de la guerre il jouera son rôle de "châtelain" aux côtés de Madeleine en venant en aide du mieux qu'il peut aux habitants, et Paris où se poursuit tant bien que mal l'aventure littéraire et où là aussi il donne de son temps au Foyer Franco-Belge, Gide traverse la guerre en étant, si l'on peut dire, sur tous les fronts.
En 1914 paraissent Les caves du Vatican.
En 1915 et 1916, Gide connaît une crise morale et religieuse intense qui donnera naissance à Numquid et tu... ?. Ses amis se convertissent au catholicisme, Madeleine elle-même semble se rapprocher de Rome. Ouvrant par hasard une lettre de Ghéon, venue du front, elle a la confirmation de ses doutes sur les moeurs de son mari. Ce sont vingt pages arrachées au Journal de mai 1916. "[...]on eût dit les pages d'un fou", écrit Gide.
C'est aussi en décembre 1916 que dans le train qui les ramènent de l'enterrement de Verhaeren, Gide fait savoir à Elisabeth van Rysselberghe, par un étrange billet : "Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." L'enfant, Catherine, naîtra quelques années plus tard.
En 1917, c'est le début de la liaison entre Gide et Marc Allégret, qui a alors 16 ans. Marc est d'abord X. dans le Journal, puis devient Michel, Gide se changeant pour sa part en Fabrice dont il parle, en narrateur, à la troisième personne. Mais "Que me sers de reprendre ce journal, si je n'ose y être sincère et si j'y dissimule la secrète occupation de mon coeur ?" se demande Gide le 20 septembre 1917.
Marc apporte la sérénité à Gide et une nouvelle exaltation qui lui permet de débuter Les Nouvelles Nourritures. En juin 1918, ils embarquent pour l'Angleterre. Madeleine brûle alors toutes les lettres qu'ils ont échangées depuis leur jeunesse. Il l'apprend après l'armistice, le 21 novembre 1918. "Je souffre comme si elle avait tué notre enfant...", commente Gide qui entre de nouveau dans une période tourmentée.
Et c'est le jour même de cet armistice que Madame Théo, Maria van Rysselberghe alias La Petite Dame, commence la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide" :
"Saint-Clair, 11 novembre 1918.
Dater de la victoire ce cahier, où je prends la résolution de noter pour toi, selon la promesse que je te fis, tout ce qui éclaire la figure de notre ami et dont je sois témoin, m'incite à commencer aujourd'hui. Cela me coûte un grand effort : sentiment d'insuffisance d'abord, et aussi celui d'avoir trop tardé. Que de choses importantes j'aurais déjà pu conserver ainsi ! Mais, avec lui, le plus extraordinaire n'est-il pas toujours à venir ? Si pour le passé ma mémoire me fournit des souvenirs assez précis, assez vivants, j'y reviendrai peut-être." Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p.5.
Les enfants étaient partis pour Etretat à bicyclette. Par besoin de m'occuper, j'ai voulu aller à Criquetot porter deux lettres et prendre possession de l'enveloppe chargée que je savais être arrivée. Le tocsin s'était tu ; après l'immense alarme promenée sur tout le pays, il n'y avait plus qu'un oppressant silence. Une pluie fine tombait par instants.
Dans les champs quelques gars prêts à partir continuaient leur labour ; j'ai croisé sur le route Louis Freger, notre fermier, appelé le troisième jour, et sa mère qui va voir s'en aller ses deux enfants. Je n'ai su que leur serrer la main sans rien dire." André Gide, Journal, 1er août 1914.
Entre Cuverville où il apprend la mobilisation et où tout au long de la guerre il jouera son rôle de "châtelain" aux côtés de Madeleine en venant en aide du mieux qu'il peut aux habitants, et Paris où se poursuit tant bien que mal l'aventure littéraire et où là aussi il donne de son temps au Foyer Franco-Belge, Gide traverse la guerre en étant, si l'on peut dire, sur tous les fronts.
En 1914 paraissent Les caves du Vatican.
En 1915 et 1916, Gide connaît une crise morale et religieuse intense qui donnera naissance à Numquid et tu... ?. Ses amis se convertissent au catholicisme, Madeleine elle-même semble se rapprocher de Rome. Ouvrant par hasard une lettre de Ghéon, venue du front, elle a la confirmation de ses doutes sur les moeurs de son mari. Ce sont vingt pages arrachées au Journal de mai 1916. "[...]on eût dit les pages d'un fou", écrit Gide.
C'est aussi en décembre 1916 que dans le train qui les ramènent de l'enterrement de Verhaeren, Gide fait savoir à Elisabeth van Rysselberghe, par un étrange billet : "Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." L'enfant, Catherine, naîtra quelques années plus tard.
En 1917, c'est le début de la liaison entre Gide et Marc Allégret, qui a alors 16 ans. Marc est d'abord X. dans le Journal, puis devient Michel, Gide se changeant pour sa part en Fabrice dont il parle, en narrateur, à la troisième personne. Mais "Que me sers de reprendre ce journal, si je n'ose y être sincère et si j'y dissimule la secrète occupation de mon coeur ?" se demande Gide le 20 septembre 1917.
Marc apporte la sérénité à Gide et une nouvelle exaltation qui lui permet de débuter Les Nouvelles Nourritures. En juin 1918, ils embarquent pour l'Angleterre. Madeleine brûle alors toutes les lettres qu'ils ont échangées depuis leur jeunesse. Il l'apprend après l'armistice, le 21 novembre 1918. "Je souffre comme si elle avait tué notre enfant...", commente Gide qui entre de nouveau dans une période tourmentée.
Et c'est le jour même de cet armistice que Madame Théo, Maria van Rysselberghe alias La Petite Dame, commence la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide" :
"Saint-Clair, 11 novembre 1918.
Dater de la victoire ce cahier, où je prends la résolution de noter pour toi, selon la promesse que je te fis, tout ce qui éclaire la figure de notre ami et dont je sois témoin, m'incite à commencer aujourd'hui. Cela me coûte un grand effort : sentiment d'insuffisance d'abord, et aussi celui d'avoir trop tardé. Que de choses importantes j'aurais déjà pu conserver ainsi ! Mais, avec lui, le plus extraordinaire n'est-il pas toujours à venir ? Si pour le passé ma mémoire me fournit des souvenirs assez précis, assez vivants, j'y reviendrai peut-être." Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p.5.
lundi 27 octobre 2008
Gide au Congo dans le BAAG n°160
En ouvrant le dernier Bulletin des Amis d'André Gide (n°160 d'octobre 2008) que je viens de recevoir, je découvre que le Voyage au Congo est là aussi à l'honneur.
On y trouve :
- "Gide à Léré", article des souvenirs de Jean Bénilan, chef de subdivision du régime colonial qui accueillit Gide et Allégret à Léré ;
- Deux transcriptions des débats à la Chambre sur la question des concessions en A.E.F. et qui font appel aux témoignages du Voyage au Congo ;
- Une nouvelle partie (la dixième parue dans le BAAG) du dossier de presse du Voyage au Congo et du Retour du Tchad ;
- Enfin un fort intéressant article de Jocelyn Van Tuyl intitulé "Témoignages littéraires sur la préhistoire du sida". Ou comment au travers des récits de Céline, Conrad, Leiris et surtout Gide et Allégret se dessine un moment de l'histoire (les débuts de la colonisation, le déplacement des populations) où des pratiques (consommation de viande de singe, proximité avec eux, vaccinations, variolisations, tourisme sexuel, prostitution) auraient pu favoriser la transmission et la mutation du virus immunodéficitaire simien en virus immunodéficitaire humain.
mercredi 22 octobre 2008
Les photographies du voyage au Congo
un pérodictique potto offert par un chef villageois
Le 19 juillet 1925, Gide et Marc Allégret embarquent à Bordeaux pour l'Afrique. Un périple de dix mois à travers l'Afrique équatoriale française et le Congo belge pour le compte du ministère des colonies : une "mission" acceptée avant tout pour ce qu'elle offrait d'officiel et donc de facilités pour voyager dans ces pays. Le Journal de Gide s'expatrie dans Voyage au Congo et Retour du Tchad.
Le Voyage au Congo restera comme l'un des premiers livres anticolonialistes. Gide y dénonce les horreurs commisent par les grandes compagnies qui exploitent le caoutchouc et pour ce faire les populations, les massacrant sans hésiter pour asseoir leur autorité. Cela sans pour autant idéaliser l'homme noir - Gide n'est pas à l'abri de certains préjugés racistes de son époque même si son "Moins le Blanc est intelligent, plus le Noir lui paraît bête" deviendra fort célèbre.
Ce qui donnera aussi du poids à son plaidoyer, c'est qu'il ne condamne pas le colonialisme en bloc, saluant au passage les comportements plus "humains" de certains gouverneurs et leur bon travail. La presse se déchaîne et le témoignage de Gide devient un argument dans les querelles politiques de l'époque. Mais la plus grande partie de ce journal africain laisse voir un Gide naturaliste en explorateur du dimanche. Savoureux.
Tout au long de ce voyage, Marc ne reste pas inactif. Il prend de nombreuses photographies et filme les rencontres avec les peuples. Là où Gide s'intéresse surtout aux plantes et aux animaux, Marc voit les costumes, les constructions, les danses, la vie quotidienne des hommes et des femmes. Des centaines de photographies non pas anthropologiques ou purement ethnologiques mais composées ou cadrées avec soin pour montrer la différence.
A lire :
Gide André, "Voyage au Congo" suivi du "Retour du Tchad", et illustré de soixante-quatre photographies inédites de Marc Allégret, Paris : Librairie Gallimard, NRF, 1929
Les textes sont également disponibles en format poche dans la collection Folio.
Allégret Marc, "Carnets du Congo, Voyage avec Gide",Presse du CNRS, 1993
A voir :
Allégret Marc, "Voyage au Congo", documentaire, noir et blanc, 101 minutes, production : Société du Cinéma du Panthéon / Pierre Braunberger, Les Films du Jeudi, 1927
A consulter en ligne :
Les archives photographiques de la Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine montrent plus de 600 clichés pris par Marc Allégret au cours de ce voyage.
Une page sur Marc Allégret, cinéaste et photographe
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