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jeudi 1 août 2013

Saint Jean d'été (4)

Début juillet 1937, Gide rentre de Cuverville défatigué mais il confie à la Petite Dame :  « Je me sens d'une extraordinaire vacance — trop — d'autre part, je sens qu'il faut que je me dépayse, je suis en état d'absolue incuriosité. » Il vient de publier les Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S., Pierre Herbart son En U.R.S.S., et il a proposé à ce dernier un voyage en Afrique. Entre temps il songe à la Norvège, et puis non, il va d'abord passer une semaine en Angleterre pour travailler à la traduction d'Antoine et Cléopâtre avec Dorothée Bussy ; ensuite ce sera l'Italie et début 38 seulement l'A.O.F. C'est pendant ce séjour londonien qu'il croise Julien Green et Robert de Saint-Jean. 


« 27 juillet 1937
Déjeuner avec Gide à Londres, chez Kettner's. Green est allé le chercher chez les Bussy. Mme Bussy est la sœur de Strachey et son mari, Simon, est peintre.
Dans la dernière salle du restaurant, alors que nous allions vers la table qui nous était réservée, Gide a murmuré qu'elle était trop éclairée par le lustre tout proche et s'est assis à une autre table, au hasard, près de la porte d'entrée.
Lorsqu'on lui a servi le grape fruit dans une urne argentée, il a trouvé cela « très bien présenté ». Il avait eu, d'ailleurs, grand mal à choisir son menu, s'était réglé sur moi pour se décider (« un émincé... c'est cela, oui... un émincé »). Il nous a relaté les attaques des communistes contre son dernier livre (la suite de Retour de l'U.R.S.S. : Retouches à mon retour de l'U.R.S.S.). Celui qu'il appelle « le Maritain espagnol », Bergamin, a même parlé avec violence contre Gide*, malgré les relations très cordiales qui les unissaient l'un à l'autre.
— Ils ont barre sur moi seulement sur un point, dit Gide, quand ils affirment qu'en critiquant l'U.R.S.S. je l'affaiblis, et qu'en l'affaiblissant je fais le jeu de ses pires ennemis.
On devine chez lui une attitude très calme, intéressée, amusée aussi devant les assaillants les plus violents. Gide n'arrive pas à sortir de ses gonds.
Il est capable de contempler avec les yeux d'un étranger ce spectacle : « Gide poursuivi par une meute d'ennemis ».
Il dit :
— Ce qu'il y a de terrible, c'est qu'il faut être pour ou contre. On ne vous laisse plus la liberté d'une attitude intermédiaire.
C'est cela qui l'effraie :
— J'ai peur que la France ne soit amenée, elle aussi, à choisir l'un ou l'autre camp.
Il dit que les derniers malheurs du franc lui paraissent de mauvais augure. Et quant à l'état de l'Europe, à la dispute de la paix et de la guerre, il exprime la crainte « qu'on ne puisse se tirer de tant de récifs ».
Il m'a interrogé sur la diffusion de Ce Soir, le concurrent (communiste) de Paris-Soir ; il savait que les syndicats ont reçu ce mot d'ordre : « Achetez Ce Soir. »
Il va publier dans Marianne, sans doute, faute de trouver une autre tribune, une préface à la lettre de protestation de Thomas Mann contre l'hitlérisme.
Paris-Soir a-t-il des partis pris politiques, se range-t-il, lui aussi, d'un côté ou de l'autre? Ne croyez pas, ajoute-t-il en grimaçant un sourire, que je cherche à placer de la copie...
Parfois, son regard biais et plusieurs plis autour des lèvres, ainsi qu'une imperceptible élévation de ses pommettes mongoles, donnent à son visage quelque chose de cynique.
Un jeune officier de marine est venu le voir en U.R.S.S. et lui a dit :
— Mon cas est unique, au point d'avoir étonné le sexologue Magnus Hirschfeld : je ne recherche que les unijambistes.
Retour à Paris, Gide raconte cette visite à Victor Serge, qui lui dit :
— Ah, oui ! C'est celui qui est de la police.
— Que dites-vous ?
— Il me l'a avoué lui-même, me déclarant : « J'aime mieux que ce soit moi qui vous le dise, je travaille pour la police. »
Gide croit que tout non-conformiste sexuel en U.R.S.S. se trouve devant ce choix : aller en Sibérie ou travailler comme indic. »

(Robert de Saint Jean, Journal d'un journaliste, Grasset, 1974)

___________________________

* Du 4 au 16 juillet 1937 se tient le deuxième Congrès International des Ecrivains, à Valence, Madrid et Barcelone, et enfin à Paris. Il est présidé par José Bergamin qui prononce son discours contre André Gide qui sera publié dans l'Humanité du 17 juillet 1937 sous le titre : « Un silence accusateur. Sur le dernier livre de M. André Gide, par l'écrivain catholique José Bergamin ». Article disponible dans la base thématique de Gidiana sur les Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S..

lundi 15 juillet 2013

Saint Jean d'été (2)


Poursuivons au fil du Journal d'un journaliste de Robert de Saint Jean (Grasset, 1974, coll.Cahiers rouges, 2009) les rencontres avec Gide. Où l'on retrouve aussi Malraux. Depuis quelques temps, Gide et la la Petite Dame ont entrepris de rassembler quelques amis choisis le mercredi soir au Vaneau. Le lendemain jeudi 7 mars 1929, Robert de Saint-Jean note quelques-uns des sujets de la conversation :


Hier, chez Gide : Malraux, qui parle du pamphlet que vient de publier Berl, Berl qui traite le même sujet, Clara Malraux, Green. Nous sommes chez Mme Van Rysselberghe, si je comprends bien, rue Vaneau. « La petite dame » est là (robe noire, cheveux blancs coupés aux enfants d'Edouard), en compagnie d'une amie également endeuillée. Gide raconte des cas de nécrophilie et de coprolâtrie. Sa voix gonfle soudain certains mots on ne sait sous l'effet de quelle métrique connue de lui seul, son œil étincelle quand il fait une remarque intelligente, ce qui lui arrive sans cesse. Parfois il pivote sur lui-même avec prestesse, d'autres fois il paraît gauche. Il recommande le film la Fin de Saint-Pétersbourg [sic, pour Les Derniers Jours de Saint-Pétersbourg], qui passe maintenant au Vieux-Colombier après avoir été projeté pour des amis de Gide et de Marc Allégret. La projection avait été d'abord interdite par la Préfecture de police, paraît-il.

La rencontre du 16 octobre 1929 est intéressante car si elle montre Gide sous un jour connu, elle intervient au moment de la nouvelle vague d'attaques d'Henri Massis : les deux articles publiés sous le titre Faillite d'André Gide dans les numéros de septembre et d'octobre 1929 de la Revue universelle. Des commentaires haineux brodés à partir du livre de Charles du Bos. A la demande de ce dernier, Massis changera le titre en Défaite d'André Gide lors de leur parution en recueil en 48.
Mercredi 16 octobre [1929]
[...]
Hier Gide. Depuis quelque temps il se promettait, dit-il, de déjeuner avec moi. Il m'avait appelé le matin et parais­sait tout gauche au bout du fil :
— Etes-vous libre aujourd'hui ?
— Oui.
Dans un soupir il dit alors :
— Faites donc cela.
Je vais le chercher à la N.R.F. où je l'attends dans le bureau de Malraux. Enfin paraît « Monsieur Gide », comme le nomme Malraux. Il distribue quelques paroles à plusieurs ombres. Regard désabusé sur des dessins érotiques (bordel, femmes écartelées qu'approchent d'affreux bonshommes la pipe au bec), œuvres que Malraux trouve intéressantes. Si­lence embarrassé. Enfin, de sa voix détimbrée :
— Très cu-ri-eux... Cu-ri-eux. (Pour très il prononce trait.)
— Où allons-nous ? lui dis-je. Il a déjà tout prévu :
— Au Bon Marché, fait-il rapidement.
— La Petite Chaise est plus près, dis-je étourdiment.
— Mais, objecte-t-il sans détours, en fermant ses yeux de bourreau asiatique... les prix y sont fort élevés. (« fort » appuyé fortissimo.)
L'article que Massis vient de lui consacrer dans la Revue universelle ouvre la conversation, et c'est moi — décidé­ment en veine de gaffes — qui ai mis le sujet sur le tapis.
— J'en suis tout remué, dit Gide.
Et de m'expliquer que si l'article tombe sous les yeux des parents d'un jeune homme turc, qui s'est confié à lui, il en résultera du vilain.
— Cela les confirmera dans leurs soupçons. Déjà on les abreuve de ragots, on leur assure que je vis entouré d'une troupe de favoris !
Il descend — par deux marches à la fois — l'escalier du métro, après avoir espéré acheter chez le libraire la fatale Revue universelle, mais elle ne s'y trouve pas.
Enfin, la casquette sur les yeux, et la pèlerine grise flot­tant au vent, il entre — grand Mongol grimé en détective — dans le restaurant combien peu prometteur du Bon Marché. Un chanoine à petit bedon, au teint fleuri, et qu'escortent deux rombières séchées sur tige, nous croise et fait un grand salut à Gide qui lui répond avec embarras, croyant à une méprise.
Gide choisit une table après de longues hésitations, optant finalement pour celle où nous pourrons nous entretenir li­brement sans que nos propos tombent dans des oreilles indiscrètes.
Il m'interroge sur mon frère, de dix ans mon cadet.
— Lui avez-vous parlé sans réticences ?
— Non.
— Faites-le, faites-le, dit-il si fort qu'il a fait sursauter la servante comme s'il avait crié : « Sauvez-le, sauvez-le ! » Faites-le, reprend-il plus doucement, en voix de basse cette fois. En lui parlant vous l'amènerez peut-être à convenir de quelque incertitude.
Il continue ainsi :
— Il faut écrire ce qu'on a à dire en toute franchise... Sans considération pour les sentiments qu'éprouvera la fa­mille... Si l'on s'arrête à ces raisons-là, si l'on demeure pru­dent, on se perd, on ne dira jamais rien...
Il parle ensuite de la jalousie.
— C'est un sentiment que j'ignore. Bien au contraire je désire associer l'autre à mes aventures.
Il parle avec regret « des boulevards de jadis » où l'on trouvait sans peine « des rencontres des Mille et Une Nuits ». Il comprend que « devant le développement de la chose » Chiappe ait pris des mesures sévères, mesures qui contrarie­ront la nature de beaucoup, leur donneront un sentiment artificiel de culpabilité et de honte, feront d'eux des hommes chargés d'un lourd fardeau.
— Le mieux ne serait-il pas, lui dis-je — formulant tou­jours la remarque qu'il vaudrait mieux taire — le mieux ne serait-il pas de faire comme en Allemagne ? Toute licence après dix-huit ans mais, avant, protection des mineurs ?
— On en parle à son aise quand on n'a pas le goût des mineurs, fait-il avec un peu d'agacement.
Finasserie de la fin :
— Je vous remercie de votre lettre, elle m'a assuré que vous désiriez cette rencontre, ce que je ne croyais pas lors­que je vous en ai parlé la première fois d'une manière évasive...
La note arrive (37,50 F). Il fait mine de la saisir, sans hâte excessive. J'ai avancé le premier la main et sa main aussitôt a battu en retraite. Il sourit.
Chez lui, ensuite, 1 bis rue Vaneau. Dans l'antichambre horribles peintures. Bureau-bibliothèque au bout d'un cou­loir, très élevé avec une sorte de balcon, devant les livres, à mi-hauteur. Fenêtre percée donnant sur les arbres et les vieux hôtels sis derrière Matignon, vue champêtre, silence.
Souvenirs : quelques masques nègres, des nattes, etc. Nombreuses cases pour les dossiers. Il extrait de l'une d'elles les lettres d'Emile (ainsi se prénomme l'adolescent turc). Grand souci d'ordre. Etiquettes sur des tiroirs ou des clas­seurs : noms d'auteurs, — ou d'œuvres. On lit ainsi NATHANAEL, et ceci, plus mystérieux, OPPOSITIONS.

Il lit la lettre du Nouvel Emile, emprunte alors cette dic­tion emphatique, et ces décalages de ton qui lui restent si personnels. « Comme j'aimerais, mon Grand Ami, que vous n'ayez pas été d'abord sincère pour pouvoir l'être maintenant. Si vous m'aviez menti, comme j'en serais heu­reux, car vous pourriez me le dire et je vous croirais cette fois. » (Ce gosse n'a pas seize ans.) Gide avec émotion :
— Je ne reçois plus de lettres, les parents ont tout appris, et m'ont prié de cesser toute correspondance. (Il me montre une lettre, très courtoise, du père.) On a dû affirmer à l'enfant que je le mystifiais, et il ne m'écrit plus. J'avais été contraint de dire, par écrit, que je m'inclinais, et les parents ont dû lui répondre : « Tu vois, Emile, il ne s'intéresse plus à toi. »
II m'annonce qu'il va filer à Berlin pour se changer les idées.
Il aime qu'on fasse étalage en sa faveur de sentiments de tendresse qu'il paraît incapable d'éprouver lui-même. Tout cela est complexe et simple à la fois car Gide — Massis ne le croirait jamais — se montre souvent la naïveté même.
Oublié de noter qu'avant de rentrer rue Vaneau il était passé prendre chez Saucier (Gallimard, boulevard Raspail) cette fameuse Revue universelle explosive du 15 octobre. Saucier lui parle de la chose, Gide prend un air étonné. La bombe étant en deux parties, Gide commande aussi le nu­méro précédent pour connaître le début du texte meurtrier, recevoir les premiers shrapnels.
— Des amis, me raconte-t-il, ont assuré au père d'Emile que j'étais un monstre... Rien d'étonnant qu'on colporte de telles calomnies, avec les Béraud et les Massis que j'ai à mes trousses.

Et c'est à nouveau Malraux qu'on retrouve à la table d'un déjeuner en mai 1931. Un Malraux omniprésent devant lequel Gide a souvent dit combien il se sentait petit garçon...

7 mai 1931
Hier Gide et Malraux à déjeuner. Malraux blême. De longues mèches balaient son front, son visage, et l'une d'elles tombe jusqu'au menton. Feu toujours présent dans les yeux.
Gide dans son habituel costume de tweed. L'air placide, faussement débonnaire, mais il a le sourire aux yeux plissés du cavalier tartare qui scrute la plaine.
Chez Malraux le langage devance presque la pensée, d'où les trouvailles de sa machine à fabriquer les formules. Une fois la formule sortie, l'exégèse vient. Son impatience de dominer l'interlocuteur s'accompagne d'un mépris apparent pour celui-ci. (Chez Cocteau, désir de faire mouche à tout coup, mais en charmant.)
Durant deux heures il n'a pas souri une fois. A peine une contraction ironique des lèvres après l'exécution de celui-ci ou de celui-là. La guillotine va vite, les adversaires sont raccourcis, les têtes tombent, tout cela en quelques mots rapides et définitifs. « Untel est un sombre crétin », « la maison G. est très farfelue », etc.
Malraux parle de l'effet produit sur le public — coup de foudre — par l'exposition indo-hellénique qu'il a organisée. Il y a eu aussi quelques véritables accès de fureur chez des critiques et des journalistes.
— Deux colonnes et une photo dans Paris-Midi... Je devenais aussi parisien que Jean Cocteau ! J'ai répliqué à ceux qui m'attaquaient, je l'ai fait avec violence, et vous avez trouvé, dit-il en se tournant vers Gide, que cette réponse était « jeune ».
Gide sourit, mais n'ajoute rien.
Autre trait de Malraux dans la conversation : une joie de potache, des mots d'argot, une ivresse à distribuer des coups, et de nombreuses allusions à la vie intellectuelle « suite de farces et attrapes ».
— J'ai embêté Maritain. Oui, en déclarant que la culture chrétienne intègre la notion de culpabilité et la culture Spartiate la notion d'héroïsme. Ne trouvez-vous pas, demande-t-il à Gide, que cette notion de culpabilité résume bien la culture chrétienne ?
Gide sourit, hésite, et finit par dire :
— Je ne sais pas... Je crois que je vais être recalé à mon bachot !
Malraux fait une comparaison entre la dictature soviétique et la dictature italienne.
— En Russie, où ils étaient maintenus dans les soutes, on les a fait monter en 1917 sur le pont et ils ont eu la permission de faire les quatre cents coups. En Italie, ils étaient dans les soutes, ils y restent, mais on leur répète qu'ils ne doivent pas venir chahuter sur le pont parce que le pont appartient seulement aux officiers qui font marcher le navire... Le fascisme italien est une énorme farce... Rappelez-vous la remarque de Guido Prezzolini : On oublie trop que l'Italie a été dressée par l'Autriche. Alors, comme sous le régime autrichien, on joue la comédie, on salue bien bas l'évêque mais, rentré chez soi, on se dit que l'évêque est une belle crapule...
Malraux annonce qu'il va partir pour la Mongolie et déclare qu'il voudrait ramener des objets d'art scythes.
— L'érotisme en Orient... En Chine il est invisible tellement il est mêlé à la vie, à l'ordre des choses. Des généraux ont un harem de filles ou un harem de garçons...
Son discours le mène sans cesse en Asie, ici ou là :
— Le pays où l'on a l'impression de plonger le plus loin en arrière dans le temps, c'est l'Inde. On y trouve le plus grand dépassement spirituel. Atmosphère purement métaphysique.
Il évoque ensuite certaines sectes indoues. Les hommes se prosternent devant des idoles phalliques, hurlent et tournent pendant des heures avant de se précipiter sur les bayadères. Ces cérémonies apportent à ceux qui s'y livrent l'impression — c'est là-bas la grande affaire — de ne plus sentir la vie, de rejoindre l'absolu.
— Cela équivaudrait à la flagellation pratiquée en Occident.
— N'ont-ils pas recours à ces pratiques extrêmes, demande Gide, pour surmonter l'impuissance ?
— Il s'agit de savoir si l'impuissance est ici la cause ou l'effet.
Plus tard :
— Ce qui différencie foncièrement les civilisations, c'est le contraste des goûts sexuels. Le reste, idéologies, systèmes, guerres et politiques, épouse mille formes, mais compte peu... L'historien est fatalement conformiste. En effet, toutes les hérésies sont mal connues parce que après avoir brûlé les hérétiques, on brûle aussi leurs écrits, on détruit les expressions et les monuments de leur pensée.

lundi 8 juillet 2013

Saint Jean d'été (1)


Souvenez-vous : il avait déjà été question de Robert de Saint Jean ici avec la comparaison d'une soirée entre Gide et Green relatée dans son journal et dans celui de Gide. Tout au long de l'été je vous propose de relire d'autres extraits choisis de ce Journal d'un journaliste (Grasset, 1974, repris dans la coll. Cahiers rouges en 2009). Voici pour commencer quelques échos, premières apparitions indirectes de Gide dans le Journal, qui donnent assez bien le ton de ce document « toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne », selon l'avis de Julien Green.


Mercredi 30 mai 1928
[…] Gide a rendu visite à Maritain, à Meudon, et donné à son hôte un exemplaire de Retour du Tchad avec cette dédicace : « A Jacques Maritain, dans l'attente. »
[...]
Mercredi 6 juin 1928
[Chez Jouhandeau] : « Gide, dit-il, ne m'envoie que ses livres ''convenables''. »
[...]
12 juin 1928
J'ai été avant le dîner chez Mauriac, et parmi les invités le maître de maison passait, un peu crispé, le regard virevoltant dé-ci dé-là. Philippe Soupault lui demande si la lettre récemment publiée par Gide l'a indisposé.
— Non, répond Mauriac avec vivacité, j'ai pris le parti de la trouver gentille.
L'écrivain s'éloigne et Soupault me dit que la « gentillesse » de ce texte lui paraît douteuse : Gide fourre Mauriac et Rouveyre dans le même sac.
Soupault ajoute qu'il a été choqué de lire, toujours dans la même missive, une phrase où Gide déclare ne plus connaître l'inquiétude.
— Du coup, m'assure-t-il, j'ai été voir Gide et en ai obtenu une espèce de rétractation : Gide, au fond, demeure bien inquiet.
Soulagement.



A l'entrée du vendredi 23 novembre 1928, Robert de Saint-Jean évoque sa rencontre avec un certain Marc C. qui a vu Gide en Afrique, a vécu à Tahiti, passionné de Schopenhauer et inspiré par Havelock Ellis. Il n'est pas très difficile de reconnaître Marc Chadourne*, l’administrateur qui a accueilli Gide et Marc Allégret à Maroua en mars 1926 (Retour du Tchad).


Passé la soirée du 21 avec Marc C. :
« Je cherche des sujets dans Havelock Ellis... Je suis très porté sur les femmes sauf en Afrique où j'avais devant moi, là où j'étais, des chiennes immondes. J'ai préféré alors, imitant les Blancs qui m'entouraient, un "boy" et suis revenu aux femmes à Tahiti. »
Il célèbre Havelock Ellis, Freud, son dieu étant Schopenhauer. Voix veloutée et musicale. Mauriac dit qu'il a les gestes de surprise des chats. Lié à Plon il craint d'embarrasser son éditeur car l'une de ses prochaines nouvelles, inspirée d'un cas décrit par Havelock Ellis (encore !), traite de coprolâtrie. A propos « d'anomalies » sexuelles : « Tout est beaucoup plus répandu qu'on ne pense. »
Gide, que C. a vu, je crois, en Afrique, ne voulait s'entourer que de beaux nègres, simplement pour le plaisir des yeux, et les vieux, les nabots, les teigneux, les autres, durent vite renoncer à tout espoir quand furent choisis les quatre-vingts porteurs de l'expédition au Congo. Le manège suscitait chez les nègres, élus ou exclus, des rires sous cape tout à fait injustifiés.
C. parle de l'amitié qui liait Gide et Marc Allégret au cours de ce voyage, et pense que Gide se montrait parfois ombrageux.

Comme pour la soirée chez Prunier, et qui finit au Lido, Robert de Saint-Jean enregistre par la bande les rencontres Gide-Green. On y apprend par exemple que Gide aurait aimé tirer un film de Léviathan avec l'aide de Marc Allégret (trente-trois ans avant celui qui se fera finalement avec Louis Jourdan et pour lequel Julien Green écrira des dialogues) :

13 avril 1929
Green chez Gide, qui lui offre le thé chez lui. (« Le bon thé », précise-t-il à la cantonade.) Sur une assiette quatre petits-beurres.
Gide demande à Julien si Maritain l'influence... Façon de le mettre en garde, indirectement contre « les mauvaises relations ». Gide répète qu'il a des amis catholiques qui se feraient scrupule de le tirer à eux mais qu'il en connaît d'autres qui agissent à son égard « comme un monsieur qui a des intentions sur une dame ».
L'un des personnages de Léviathan qui l'intéressent le plus, c'est Mme Grogeorge ; il a moins de goût pour la pittoresque Mme Londe. Il ajoute :
« Les personnages et les péripéties d'un roman m'intéressent moins que ce que je sens derrière eux. »
Il désire beaucoup tirer, avec Marc Allégret, un film de Léviathan.

Au détour d'une longue rencontre avec Reynaldo Hahn, on trouve déjà de quoi tordre le coup à la vieille légende selon laquelle c'est Gide qui aurait refusé le manuscrit de Proust, légende que Gide contribua lui-même à propager en s'accusant de cette « erreur » pour mieux amadouer Proust et faire venir ses livres à la NRF. C'est bien Schlumberger (et tous les autres éditeurs de la place !) qui en était le premier lecteur critique, comme l'a montré Pascal Mercier :

Dimanche 14 avril 1929
J'ai été hier après-midi voir Reynaldo Hahn et lui demander des renseignements sur Marcel Proust traducteur afin de me documenter pour une conférence « Proust et Ruskin ». […] Hahn conclut : « Aucun de nous n'imaginait qu'il [Proust] deviendrait célèbre... Lorsqu'ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. »

Et pour terminer cette première salve d'extraits, cet intéressant dialogue avec Malraux, consigné le dimanche 21 avril 1929, sur Gide et plus largement l'homosexualité et son rôle dynamiteur de la bourgeoisie :

Vendredi, avant dîner, Malraux au Bar Diamant.
[…] Il me dit qu'il y a une réduction dans les grandeurs littéraires d'aujourd'hui si l'on songe aux siècles précédents.
— La célébrité de Gide, à côté de celle de Victor Hugo, ne monte pas très haut... Gide ne se place pas sur le terrain révolutionnaire, il veut faire figure de moraliste, mais dans cette famille des moralistes français il est plus court, plus prudent, moins « inquiétant » que Montaigne. Ainsi Gide a-t-il toujours évité jusqu'à présent de se situer par rapport aux régimes politiques actuels ; même rapetissement, d'ailleurs, chez les banquiers que chez les écrivains : les banquiers d'aujourd'hui sont moins dominateurs que dominés. Revient à Gide, sujet qui décidément l'occupe :
— Numquid et tu m'a paru faible et je n'ai pas caché ma déception à Gide, qui s'est d'abord rebiffé avant de me féliciter de ma franchise, et presque de m'approuver. « Votre position, lui ai-je dit, est avant tout celle d'un esthète, vous vous bâtissez un dieu d'homme de lettres, vous croyez en la divinité du Christ parce qu'à votre avis il faut, pour inspirer les Evangiles, plus que le génie humain ne peut donner. Au fond, Dieu existe pour vous parce que les Evangiles forment une œuvre dont vous auriez été incapable, vous André Gide. »
II ne s'arrête pas à la conversion de Gabriel Marcel ni aux crises religieuses de Mauriac et il dit que ces événements l'amusent autant que les saynètes de Pontigny. Quand il parle du catholicisme c'est pour en souligner l'altération et le déclin.
Quant au pamphlet de Berl, il le défend parce que ce livre lui est dédié.
Je lui dis que je trouve inexacte, dans cet opuscule, la phrase dont voici à peu près le sens : Le seul gain révolutionnaire de la littérature actuelle s'inscrit au profit de l'homosexualité, c'est peu. Réponse de Malraux :
— La pédérastie, en retranchant l'homosexuel de la bourgeoisie, permet à celui-ci de mieux voir les tares de sa classe... Oui, cela impose une vue des choses plus nettement que ne le fait un parti pris politique.
Malraux donne à plusieurs reprises cette définition : « Le bourgeois est celui qui n'obéit qu'au besoin de considération. »
Revenant sur les mœurs, Malraux me dit :
— Je ne vois pas sur quoi on peut fonder une morale sexuelle.
Le débat de Mauriac lui paraît « larvé ». Il croit que Mauriac se retient de céder à ses penchants moins par la crainte du remords que lui donnerait la religion que par la peur de la réprobation bourgeoise. Il répète que l'homosexualité est une arme redoutable contre l'esprit bourgeois mais quant à voir en elle un signe de supériorité — thèse de certains apologistes — il trouve cette prétention ridicule.


________________________
* Sur Marc Chadourne, voir l'article Marc Chadourne : écrivain-voyageur (23 mai 1895 - 30 janvier 1975), de Lilith Pittman, in Cahier Robert Margerit, n°XIV – Décembre 2010, article 09 de la version en ligne.

lundi 14 décembre 2009

Journal de Robert de Saint-Jean

Les Cahiers Rouges de Grasset & Fasquelle ont réédité le mois dernier le Journal d'un journaliste de Robert de Saint-Jean. Journaliste («le meilleur de sa génération», disait de lui André Maurois), Robert de Saint-Jean travailla à Paris-Soir, au Parisien libéré puis à Paris-Match. Ecrivain, on lui doit La vraie révolution de Roosevelt, Le feu sacré, Passé pas mort, un Julien Green par lui-même dans la formidable collection du Seuil ou encore le Julien Green écrit avec Luc Estang. Julien Green, l'ami, «l'amour platonique», pendant 60 ans. Editeur, il travailla également pour Plon.

Par ses fonctions et ses amitiés, Robert de Saint-Jean a approché Briand, de Gaulle, Pétain, Churchill, Khrouchtchev, Valéry, Claudel, Mauriac, Céline, Cocteau, Malraux... Et Gide. Témoin discret, dans l'ombre, recueillant les confidences à la bonne distance qui permet la vue d'ensemble et la critique. Green disait de son journal : «Il est toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne.»

La présentation de la nouvelle édition de ce Journal, paru pour la première fois en 1974 chez Grasset, souligne qu'il s'ouvre avec Cocteau («C'est la bouteille de Leyde : des étincelles à l'extrémité des pointes») et se referme (presque) avec Malraux survolant politique et littérature avec ses gestes d'oiseaux et se souvenant d'une soirée commémorant le centenaire de Gide qui était «d'un ennui à pleurer».

Le Journal d'un journaliste éclaire de la coulisse bien des scènes gidiennes, comme cette soirée de juin 1928 où Green emmène Gide dîner au Prunier-Tratkir et où ils se retrouvent au bord de la piscine du Lido devant une glace à 46 francs. Et dire que Green prétend que la glace n'a jamais tout à fait fondu entre lui et Gide... Voici tout d'abord le récit de cette soirée par Gide dans son Journal, puis celui de Green recueilli par Robert de Saint-Jean :


"12 Juin

J'ai eu grand plaisir à dîner l'autre soir avec Julien Green. C'était promis depuis longtemps. Avec une déférence vraiment charmante, et bien rare chez la nouvelle génération, il m'a fait entendre qu'il tenait à ce que je me considère comme son invité. J'ai donc dû me laisser entraîner par lui chez Prunier, avenue Victor-Hugo, moins fastueux du reste dans l'intérieur que la devanture ne me faisait craindre, qui m'avait jusqu'à ce jour effarouché. Je reste, vis-à-vis du luxe, d'une timidité quasi insurmontable, qui s'était peut-être un peu calmée, mais qui semble reprendre et s'accentuer encore avec l'âge. Je me souviens du temps où Vielé-Griffin et Jacques Blanche m'ayant donné rendez-vous pour un déjeuner au Terminus Saint-Lazare, je ne sus prendre sur moi, si invraisemblable que cela puisse paraître, d'entrer dans la salle du restaurant, mais restai à les attendre dans le hall, où ils finirent par venir me chercher après m'avoir très longtemps attendu.

Green est sans doute extraordinairement semblable à ce que j'étais à son âge. Plus soucieux encore de comprendre et de donner son assentiment, que d'affirmer sa personnalité par la résistance. J'aurais voulu pouvoir causer mieux avec lui. Il tenait à souci de me marquer sa confiance, et la mienne envers lui est très grande; mais j'ai de plus en plus de mal à m'abandonner dans une conversation. |e crains de l'avoir terriblement déçu, car je n'ai presque rien su lui dire que de banal; rien de ce qu'il était en droit d'attendre et d'espérer de moi. De plus, j'étais extrêmement fatigué; soucieux de ne pas trop le montrer.

Après nous être attardés chez Prunier, nous avons gagné l'avenue des Champs-Elysées. La nuit était belle et l'un et l'autre avions plaisir à marcher. Je lui ai proposé de l'emmener au Lido, où ni l'un ni l'autre n'avions encore jamais été. Nous n'avions pas besoin d'être en veston, parmi tant de gens en habit, pour nous sentir aussi déplacés l'un que l'autre dans ce lieu de plaisir et de luxe. Une fois attablés près de la piscine, nous avons voulu attendre l'heure du spectacle qui ne commençait que passé minuit. Eusse-je été dans un bon jour, rien n'eût été plus charmant; mais la conversation tirait en longueur. J'entendais pourtant avec grand intérêt ce qu'il me racontait de son prochain livre. Il me plaît qu'il ne sache pas trop d'avance où vont le mener ses personnages, mais je ne suis pas bien sûr qu'il ne m'ait pas dit cela précisément pour me plaire, et se souvenant de ce que je disais des miens dans mon Journal des Faux-Monnayeurs. Il a le bonheur de ne connaître point l'insomnie, se réveillant chaque matin, dit-il, exactement dans la position qu'il a prise la veille pour s'endormir. Voilà qui assure sans doute l'égalité du travail; égalité chez lui presque excessive; chaque jour, à la même heure et dans le même nombre d'heures, il écrit le même nombre de pages et de la même qualité. Sa curiosité intellectuelle et son appétit de lecture m'enchantent. Je voudrais qu'il n'eût pas gardé trop mauvais souvenir de cette soirée où il s'est montré si charmant, où je me suis montré si médiocre, où je déplore de n'avoir su mieux lui parler." (André Gide, Journal)



"9 juin 1928

Green a passé la soirée d'hier avec Gide, l'emmenant au Traktir. Gide fort embarrassé devant la carte des vins, paraît-il. Il choisit une eau minérale mais se ravise aussitôt, opte pour la bière, déclare enfin : «Je prendrai quelques gouttes de votre vin.»

Gide était venu prendre Julien chez lui, rue Cortambert, et s'était montré curieux de l'appartement. Il quitte le petit salon pour le grand, demande à son hôte où il travaille.

— Comment était-il habillé ? dis-je à Julien.

— Ample pèlerine, chapeau aux bords rabattus, une sorte de Méphisto pour agence Cook.

Il a posé à Julien la question numéro un :

— Êtes-vous sans nulle inquiétude morale et religieuse ? Quand la réponse est venue, qui parlait de difficultés, Gide a paru soulagé. Il a conté à Julien l'histoire du petit berger dont le manuscrit — Bastre étincelant — comprend des scènes de magie et de bestialité. A cet adolescent le troupeau qu'il garde dans la montagne fait figure de divinité collective ; il l'adore comme un «astre étincelant» ou plutôt, la lettre B ajoutant une touche magique, un «Bastre étincelant».

Gide apprend ensuite à Julien qu'un moine s'est adressé à lui dans son tourment comme à l'écrivain «susceptible entre tous de le secourir moralement». Cette aide a pris une autre forme plus précise. On a même imaginé une évasion du religieux et la conspiration se noue grâce à des annonces d'apparence innocente que publie la Croix. «Monsieur cherche vieille cuisinière» signifiait : «J'enverrai quelqu'un au monastère pour faciliter votre fuite.» Gide s'était engagé dans cette voie «non sans reluctance», après quatorze jours d'hésitation, parce que son correspondant menaçait de se tuer si le silence de l'écrivain se prolongeait. En conclusion, Gide s'est ouvert de la chose à Maritain.

L'entretien, commencé à sept heures et demie, s'est terminé, me dit Green, à une heure et demie du matin. Après le restaurant Gide a décidé qu'ils iraient au Lido où de nombreux baigneurs évoluent dans la piscine. Sous les arcades Gide a observé la scène avec une attention extrême.

— He looked so conspicuous1, me dit Julien.

De dix heures et demie à minuit et demi, ils ont dû avaler le spectacle : un Casanova de Maurice Rostand ! Nouvel intermède à propos du menu. Le garçon présente une carte où les glaces sont tarifées douze francs. «Que les prix ne vous arrêtent pas !» murmure Gide. Ils prennent deux glaces et le garçon dépose sur la table une note qui étonne Gide, le laisse sans voix :

— Douze francs, dit le garçon, c'est un prix qui ne marche pas le soir... Car le soir, à cause du spectacle, c'est quatre-vingt-douze francs.

— Quatre-vingt-douze francs la glace ? demande Gide dans un souffle.

— Non, les deux.

Gide a confié qu'il aime beaucoup le Voyageur sur la terre, mais il n'a pas parlé des Clefs de la mort.

— Le Voyageur, a-t-il déclaré, n'est pas loin pour moi de The turn of the screw et de Docteur Jekill and Mr Hyde.

Quant à Adrienne Mesurât, ce roman l'intéresse moins parce qu'il relève d'un genre qu'il ne prise guère, la monographie. Parlant de Mauriac — auquel il vient d'adresser dans la N.R.F. de ce mois une lettre du genre bloc enfariné — Gide dit à Julien qu'il trouve les Mains jointes manquées, et les romans de l'auteur des Mains jointes, eh bien il ne les aime pas non plus." (Robert de Saint-Jean, Journal d'un journaliste)

1. Il avait l'air si voyant.