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dimanche 22 mai 2016

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (5/6)


Les 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou 
étaient consacrées à Maria Van Rysselberghe

On doit à Pierre Masson, qui intervenait à nouveau lors des 3èmes Journées Catherine Gide pour évoquer « Gide sous le regard de la Petite Dame », une formule qui la résume bien : « Maria Van Rysselberghe a une oreille de magnétophone, un œil de photographe et une plume d'écrivain. » Plus le temps avance, plus le regard de la Petite Dame est familier mais également distancié.

Ainsi à « l'admiratrice débordée par l'importance des conversations » qu'elle doit d'abord relayer à Gide dans ses lettres puis consigner dans ses Cahiers succède peu à peu « l'observatrice exigeante ». C'est grâce à la Petite Dame qu'on sait le souci vestimentaire de Gide qui, sous ses faux-airs débraillés, cache une négligence savante, très étudiée.

La Petite Dame se montre d'ailleurs très soucieuse elle aussi de l'apparence de Gide, veillant « à ce qu'il habite son importance, qu'il reste dans sa ligne », y compris vestimentaire. C'est grâce à elle aussi qu'on sait sa drôlerie « de clown japonais », « son honnêteté, sa façon d'être charmant, sa patience en amitié. »

« Si l'on compare ses Cahiers au Journal de Gide, on voit bien qu'il y a non seulement compatibilité, mais qu'ils se complètent. On doit à la Petite Dame d'avoir su nous montrer le fonctionnement compliqué de Gide », assure ainsi Pierre Masson. D'une certaine façon, la Correspondance complète ce panorama, dans les moments psychologiques comme dans le fonctionnement de leur quotidien.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (3/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)

La Correspondance de Gide avec Maria Van Rysselberghe éclaire, par la bande, la relation entre la Petite Dame et Aline Mayrisch. Une relation « mystérieuse et importante » comme l'a qualifiée Pierre Masson lors des 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou, et qui a rappelé « l'holocauste de sa correspondance par Aline Mayrisch, et notamment celle avec Maria. »


 Pierre Masson aux Journées Catherine Gide


Aline et Maria se rencontrent en 1901 au Luxembourg chez des relations communes. « Elles partagent la même culture, les mêmes affinités intellectuelles. Et leur duo va très rapidement devenir un trio avec l'irruption de Gide », commente Pierre Masson. Riche, Aline Mayrisch joue le rôle de bonne fée, présidant aux destinées de Gide et de ses alentours, de la NRF, des Décades de Pontigny, des projets de Copeau...

C'est Maria qui va donner à lire L'Immoraliste à Aline. En 1903, cette dernière en fera une critique signée A.M. de Saint-Hubert (A. M. pour « Aline Mayrisch », suivi de son nom de jeune fille, procédé désexualisant de la signature qui n'est pas sans rappeler le « M. Saint-Clair » de la Petite Dame...). C'est également en 1903 que se place l'épisode important à Weimar qui rapproche les uns et les autres. « Chacun de nous entrouvrait pour les autres des mondes qui ne s'étaient pas encore mêlés », se souviendra Maria dans ses souvenirs recomposés de ce voyage.

Mais les relations entre Aline et la Petite Dame seront toujours compliquées, comme en témoigne une douloureuse lettre à Gide envoyée de Londres en 1913. En 1915, Maria rejoint Aline qui est malade, ce qui accentue la cassure avec Théo. En 1926, Maria est veuve. En 1928, c'est Aline. Pourtant, elles ne se rapprocheront pas. Aline part faire de longs voyages, les liens avec Maria se distendent.

C'est leur commun amour du sud de la France qui les rapprochera à la fin des années 30. En 1937, après avoir vendu la villa Le Pin au Lavandou, Elisabeth Van Rysselberghe et Pierre Herbart font construire à Cabris la maison Les Audides. Aline Mayrisch s'installera tout à côté à La Messuguière, où Gide ira souvent. C'est là qu'elle mourra, après des mois de réclusion dans la chambre de la tour, en proie à des douleurs tant physiques que morales. « Une fin qui ne lui ressemble pas », commentera la Petite Dame.

L'histoire d'amour entre Maria et Aline, demeurera mystérieuse. « Il a pesé sur cette histoire un interdit » remarque Pierre Masson. Un interdit prononcé d'ailleurs par Gide qui ne souhaitait pas voir s'établir de comparaison entre l'histoire vécue par la Petite Dame et celle entre Marc Allégret et lui. « Il faut rendre justice à Maria et à Aline : elle se sont apporté beaucoup, se sont fait du bien, et ont fait le bien autour d'elles », conclura Pierre Masson.

dimanche 13 mars 2016

Naissance d'une Bibliothèque Gidienne





Anne-Sophie Angelo
Le Sens des personnages
chez André Gide

Entre 1902 et 1925, l’existence du personnage gidien est plurielle : morale, fondée sur la notion de caractère ; symbolique, car il invite le lecteur à articuler particulier et général ; temporelle, enfin, par le biais d’une trajectoire qui peut faire l’objet d’un jugement moral.
No 1, 469 p., 15 x 22 cm
Broché, ISBN 978-2-8124-5987-0, 29 €
Relié, ISBN 978-2-8124-5988-7, 68 €


Pierre Masson
Les Sept Vies d’André Gide

Biographies d’un écrivain
En partant des écrits d’André Gide, cet ouvrage suit la formation et l’évolution de cette personnalité complexe sous sept angles : la vie du corps, la vie des autres, la vie nomade, la vie de famille, la vie d’écrivain, la vie morale, la vie spirituelle.
N° 2, 546 p., 15 x 22 cm
Broché, ISBN 978-2-406-05669-0, 34 €
Relié, ISBN 978-2-406-05670-6, 73 €






Sous presse
Ryo MORII, André Gide, une œuvre à l'épreuve de l'économie, 2016

En préparation
Greta KOMUR-THILLOY et Pierre THILLOY (sous la direction de), André Gide — l'art de la fugue. Littérature et musique, 2016.
Jean-Michel WITTMANN (sous la direction de), Gide, l'identité à l'épreuve de la littérature, 2016.
Evelyne MÉRON, Et nunc manet in vobis -André Gide, maintenant et plus que jamais, 2016.
Pierre LACHASSE, recueil d'études, 2017.
André GIDE, Textes inédits. Les Anthologies du BAAG, 1, sous la direction de Pierre MASSON,2017.
André GIDE, Jean MALAQUAIS, Correspondance (1935-1950), édition revue et complétée par Pierre MASSON et Geneviève MILLOT-NAKACH, 2017.

jeudi 27 août 2015

Correspondance Gide - Laurens

La parution de la Correspondance Gide-Laurens, édition établie par Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, est annoncée pour le 10 septembre prochain par les Presses Universitaires de Lyon. Présentation de l'éditeur :


Les 130 lettres rassemblées dans cette édition retracent l’histoire d’une longue amitié : celle de l’écrivain André Gide pour Paul-Albert Laurens, peintre tout comme son père, le célèbre Jean-Paul Laurens.

Lorsque, après le « bachot », le jeune André Gide est introduit dans l’atelier des Laurens, c’est tout un monde d’artistes et d’écrivains qui s’offre à lui. Mais Gide, orphelin de père, trouve surtout chez eux une seconde famille.

Au cours de leur voyage en Afrique du Nord en 1893 et 1894 – épisode décisif longuement évoqué dans Si le grain ne meurt, et auquel les lettres ici rassemblées apportent quantité d’éclairages inédits – Paul-Albert et André partagent leurs découvertes touristiques et sexuelles et nouent une relation véritablement fraternelle, au point d’en faire une des plus durables et profondes que Gide ait connues. Une amitié qui durera jusqu’à la mort de Laurens, en 1934.

LES AUTEURS
Pierre Masson est professeur émérite à l’Université de Nantes. Directeur du Bulletin des Amis d’André Gide, il a édité une douzaine de correspondances de Gide, et édité ou dirigé les quatre derniers volumes des oeuvres de Gide dans la Pléiade.
Jean-Michel Wittmann est professeur à l’Université de Lorraine. Directeur du Centre d’études gidiennes, auteur de plusieurs études sur Gide, il a participé à l’édition des oeuvres romanesques de Gide dans la Pléiade et codirigé avec Pierre Masson le Dictionnaire Gide (Classiques Garnier).

ANDRÉ GIDE : TEXTES ET CORRESPONDANCES
Collection fondée par Claude Martin, dirigée par Pierre Masson

Cette collection dédiée à André Gide rassemble des correspondances et autres écrits, pour la plupart inédits, et quelques essais consacrés à ce « contemporain capital ».
L’abondante correspondance de Gide, fût-elle avec des auteurs et critiques (Henri de Régnier, André Ruyters, Jean Amrouche) ou avec des acteurs de la vie politique (Eugène Rouart, Léon Blum), apporte un éclairage nouveau et des témoignages précieux sur l’auteur et son époque.

ANDRÉ GIDE & PAUL-ALBERT LAURENS
CORRESPONDANCE (1891-1934)
Édition établie par Pierre Masson
et Jean-Michel Wittmann
2015 - 236 p. - 15 x 21 cm - 20 €
ISBN : 978-2-7297-0894-8 

dimanche 23 novembre 2014

Un index pour La Phalange




La Phalange. Table et Index (1906-1914)
Claude Martin et Akio Yoshii, 
Introduction par Pierre Masson,
Publications de l'Association des Amis d'André Gide, 2014




Claude Martin et Akio Yoshii donnent aux Publications de l'Association des Amis d'André Gide un outil qui intéressera les amateurs de revues littéraires et chercheurs en littérature : La Phalange. Table et Index (1906-1914). Rigoureux et utiles sont en effet la table des sommaires, l'index des auteurs et de leurs contributions, l'index des articles et comptes-rendus critiques et l'index des revues et journaux cités qui occupent une grande part de l'ouvrage.

Une introduction de Pierre Masson rappelle le contexte de la création de La Phalange, où les hoplites sont Vielé-Griffin, Verhaeren, Régnier, Gourmont, Verhaeren, Claudel, Jammes, Fort... Leur sarisse est encore post-mallarméenne. Suivront Nau, Romains, Fontainas, Mockel, Duhamel, Vildrac... Breton y fera même ses débuts.

Le directeur de la revue, Jean Royère, « s’occupe de la critique de la poésie, Apollinaire qui tient la rubrique des romans, Valery Larbaud celle des lettres anglaises, Tristan Klingsor celle des arts ; une rubrique des lettres belges sera plus irrégulière, tenue par Maurice Gauchez. Mais on trouve aussi des contributions régulières d’Albert Thibaudet pour la littérature, de Léon Werth pour la peinture, de son côté Vielé-Griffin entreprend une histoire du symbolisme... », comme le rappelle Pierre Masson.

Les auteurs ont également eu la bonne idée de reprendre en appendices plusieurs articles de Royère, et en ouverture un texte de Valery Larbaud, Une campagne littéraire. Jean Royère et La Phalange 1906-1914, écrit d'abord pour un journal de Buenos Aires avant d'être repris dans la seconde série de La Phalange en 1935 (dont l'ouvrage de C. Martin et A. Yoshii ne traite pas). Larbaud s'y étonne du nombre et de la qualité des collaborateurs de la revue première manière. « La littérature des années 1915-1925 » « en train de se faire », selon Larbaud, qu'on a connu mieux inspiré.

En effet, des noms qu'énumère Larbaud, combien restent ? Ochsé, Lavaud, Koeberlé, Périn, Mandin, Drouot, Hertz... Il faut bien reconnaître que La Phalange n'a jamais été une rampe de lancement, les quelques noms célèbres qu'on retrouve aux sommaires sont nés ailleurs, ont donné leur meilleur ailleurs. La faute à son éclectisme ? A la médiocrité de Royère et de la plupart de ces collaborateurs, médiocrité combinée à un élitisme parfois absurde ? Et qui ira jusqu'au nationalisme...

Et puis, comme l'explique encore Pierre Masson :

« Par ses positions, La Phalange n’était pas très éloignée de la revue belge Antée, qu’avaient fondée en juin 1905 Christian Beck et Henri Vandeputte, et à laquelle collaboraient André Gide et ses proches tels que Marcel Drouin, André Ruyters, Jean Schlumberger, Jacques Copeau et Henri Ghéon, future équipe fondatrice de La Nouvelle Revue française. Aussi, quand Antée, par suite de la faillite de son imprimeur, doit s’arrêter en janvier 1908, est envisagée sérieusement sa fusion avec La Phalange qui accueillerait sous son aile les amis de Gide. Mais va prévaloir alors chez ces derniers l’idée de créer une revue bien à eux. L’échec de cette fusion, qui se traduira par la parution à partir de février 1909 de La NRF, ne sera pas étranger à la rancœur de Royère envers Gide, qu’il essayait depuis deux [ans] d’attirer à La Phalange ; surtout, elle entraînera par la suite une concurrence entre les deux revues, le succès de La NRF et son esprit de groupe contribuant partiellement à l’affaiblissement de l’individualiste et composite Phalange. »

Apollinaire, Thibaudet, Larbaud, Romains, Claudel et Perse rejoignent la NRF, que Royère qualifie de « revue de cons » dans sa correspondance avec Larbaud (parue en deux volumes aux Presses Universitaires de Clermont-Ferrand, collection Cahiers Valéry Larbaud n°48 et 49). A noter qu'il existe aussi une Correspondance Gide-Royère (Editions du Clown Lyrique, 2008) que nous avions évoquée en son temps. On y voit Royère faire sa cour à Gide, et Gide résister aux sirènes de la publication à tout prix.

Si Gide se garde bien de donner de la copie à La Phalange (on ne trouve dans l'index des auteurs et de leurs contributions que quatre poèmes extraits des Nourritures terrestres donnés en mai 1911 sous le titre Quatre chansons), il n'hésitera pas à venir en aide à Royère lorsque celui-ci en aura besoin. Notamment en lui confiant à plusieurs reprises des pages pour Le Manuscrit autographe, que Royère fonde en 1926, et qui comme son nom l'indique, propose des fac-similés de manuscrits d'auteurs célèbres.

Pour aller plus loin :

- les numéros de La Phalange disponibles en ligne sur Gallica.

dimanche 27 avril 2014

L'esprit de Pontigny




Entre 1910 et 1939, chaque été, des écrivains, économistes, hommes politiques et philosophes se retrouvaient dans l'ancienne abbaye de Pontigny, petit village de l'Yonne, pour débattre du sentiment de justice, d'esthétique, du droit des peuples, de poésie, de relations internationales ou même de psychologie... Ils répondaient à l'invitation de Paul Desjardins qui avait fait de Pontigny un lieu pour l'esprit.

L'esprit de Pontigny, c'est le titre du nouveau livre que Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost publient aux éditions Orizons. Un très bel et volumineux ouvrage qui doit son épaisseur à la grande quantité de documents inédits réunis et commentés. Car cet esprit des lieux doit, semble-t-il, beaucoup à l'ambiance générale, sur laquelle les témoignages nous renseignent davantage que sur les échanges à proprement parler




Il en va de même pour les « centaines de photos prises par de nombreux participants, photographes occasionnels connue Roger Martin du Gard, systématiques comme Paule Crespin, qui devinrent ainsi la mémoire des décades », expliquent les auteurs. « Elles permettent non seulement de donner un visage à bon nombre d'intellectuels et d'artistes souvent bien oubliés aujourd'hui, mais de tenter de restituer le climat de ces rencontres et son évolution. »

« Ces photos, dont quelques-unes semblent spontanées et prises sur le vif, sont pour la plupart «mises en scène» par le photographe. Tantôt «photos de famille» à la manière des classes d'écoles ou des mariages d'autrefois, destinées à «prendre date», tantôt plus sophistiquées dans les cadrages et les situations, elles nous fournissent quantité d'informations sur les personnalités des uns et des autres, les attitudes devant l'objectif, le goût de se faire photographier ou pas, le talent du photographe. »



Jean-Pierre Prévost et Pierre Masson déroulent en parallèle la chronologie des débuts, l'interruption de la première guerre mondiale, la reprise en 1922, et à nouveau la route vers la guerre ponctuée d'interrogations et d'espoirs qui transparaissent dans les thèmes abordés. Les échanges de lettres pour préparer les entretiens, les invitations, les programmes annotés de la main de Desjardins ou les changements de dernière minute pour mieux coller à l'actualité donnent une meilleure idée de cette entreprise, qui se devait aussi d'être rentable.

La brochure rédigée dès la première année par Paul Desjardins, en manière de règlement intérieur, éclaire sur l'atmosphère qu'il souhaitait instaurer à Pontigny : « Les femmes sont invitées, à Pontigny, au même titre que les hommes. La vie familiale s'y peut continuer. », « A Pontigny on ne prétend pas à l'ascétisme.», « Toutefois, la vie à Pontigny n'est pas la « vie de château ». Il faut s'attacher à la juste mesure. Le luxe serait une faute. On est prié de n'apporter rien qui marque l'inégalité des fortunes. »

Une journée type à Pontigny réserve ainsi beaucoup de temps libre, pour poursuivre le travail, musarder dans le parc ou prendre un bain dans le Serein. Le tout au rythme des coups de cloche :
« De huit heures à neuf heures. (Un coup de cloche), le thé, le chocolat, le café au lait, etc. sont servis au Réfectoire. La correspondance est distribuée. .
Avant midi: la matinée est indépendante; chacun en sa chacunière. La bibliothèque est ouverte.
Midi (deux coups de cloche). Le repas au milieu du jour réunit tous les hôtes de l'Abbaye. Deuxième distribution de la correspondance.
Une heure. Le café et le thé sont servis sous la charmille. Conversation, tour de jardin.
Deux heures à trois heures et demie. Entretien, dans Salon des entretiens. Rien d'oratoire. Chacun,à son tour, communiquant son expérience et posant des questions. Le sujet aura été proposé la veille, de manière qu'on y ait pu réfléchir.
Trois heures et demie à quatre heures et demie (un coup de cloche). Le goûter est servi au jardin.
Troisième distribution de la correspondance. La levée de la correspondance est faite à six heures. Cinq heures à sept heures. Promenade, par groupe, dans les environs, ou, si le temps est contraire, dans la grande halle.
Sept heures et demie (deux coups de cloche). Le repas du soir réunit tous les hôtes de l'Abbaye.
Huit heures et demie à dix heures. Soirée dans les jardins ou dans le Salon des entretiens. Lecture. Musique. Causerie.
Dix heures. Le thé et les boissons fraîches sont servis. On se retire.»

Ce bel album se referme sur les lettres reçues à la mort de Paul Desjardins par sa femme. « Je sens des choses bien contradictoires », lui écrit la Petite Dame, l'un des piliers discrets de Pontigny, « Serait-il possible que cette lumière dont brille le seul nom de Pontigny rentre dans l'ombre ? Que tant de forces, groupées là, ne puissent en assurer la continuité ? D'autre part qui est de taille à assurer la succession de votre mari ? » Comme souvent, elle avait vu juste : l'esprit de Pontigny ne survivra pas à la mort de Desjardins, à la guerre, à la transplantation à Royaumont et encore moins à Cerisy.



























Pour aller plus loin :

Liste des décades de Pontigny
Pontigny aujourd'hui
Visite gidienne à Pontigny

dimanche 29 décembre 2013

Quand Gide se sursature... de reproches

Au seuil de l'année de célébration du centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, qui curieusement autant qu'anachroniquement a été celle du refus-du-manuscrit-de-Proust-par-Gide selon le syntagme figé de bêtise, il convenait de faire un petit rappel des faits. Pierre Masson, éditeur de nombreux textes de Gide dont les Romans et Récits dans la Pléiade, et président de l'Association des Amis d'André Gide, éclaire les lanternes (les vessies ?) de ces journalistes toujours aussi mal informés. Merci à lui de nous confier son texte inédit.


Gide et l’affaire Swann


S’il fallait un signe de l’importance qui est encore aujourd’hui accordée à la figure de Gide, on pourrait la chercher du côté des diverses agressions que certains critiques se sentent obligés de lui faire subir, comme si, pour valoriser tel autre écrivain, ils n’avaient pas de meilleur argument que de l’opposer à l’ancien « contemporain capital ». On a vu ainsi, au cours de l’année 2013, féliciter Arthur Cravan pour sa prétendue mystification de Gide, et présenter Pierre Louÿs comme un inévitable détracteur, par un curieux principe de vases communicants :
« On ne se dissimule pas que la revalorisation de l’œuvre et de la personne de Pierre Louÿs […] entraîne ipso facto une certaine réduction de la figure de Gide. » (Luc Dellisse, Le tombeau d’une amitié, Les Impressions Nouvelles, coll. Réflexions faites, Bruxelles, 2013)
S’agissant de Proust et du centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, on aurait pu penser que cette œuvre, non seulement consacrée mais désormais sacralisée, s’imposait d’elle-même. Il a fallu cependant, par une illusion rétrospective assez courante, s’étonner qu’une telle œuvre ait pu ne pas obtenir dès son apparition le statut qu’elle possède aujourd’hui, oubliant ce que Proust lui-même avait dit à propos du temps qu’une création originale mettait à créer son propre public. En 1929, Reynaldo Hahn lui-même déclarait à propos de son ami :
« Aucun de nous n’imaginait qu’il deviendrait célèbre… Lorsqu’ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. » (R. de Saint Jean, Journal d’un journaliste, Grasset, 1974)
Au lecteur de Fasquelle et à ceux de La NRF, il faut encore ajouter celui d’Ollendorf, le livre de Proust n’étant arrivé chez Grasset qu’après trois refus consécutifs. Mais là encore, Gide servit de repoussoir idéal, au point que l’événement le plus médiatisé de cet anniversaire semble avoir été la vente du brouillon de la lettre d’excuse qu’il adressa à Proust en janvier 1914. Certains journalistes en vinrent même à parler « du centenaire du refus » de Proust par Gide, oubliant que ce refus était antérieur d’un an la parution de Swann chez Grasset. On reparla donc de « la bourde de Gide », avec une évidente satisfaction qui dispensait de s’informer davantage.

Pour connaître les responsabilités engagées dans cette affaire, il convient d’en reprendre les étapes. Et de rappeler qu’en novembre 1912, deux entités distinctes répondent aux initiales de La Nouvelle Revue Française. Il y a d’abord la revue, dirigée par un comité de six membres (Copeau, Drouin, Ghéon, Gide, Ruyters, Schlumberger), et le comptoir d’édition, créé un an après la revue, et qui, sous le nom d’Éditions de La NRF, dirigé par Gaston Gallimard avec Gide et Schlumberger comme co-actionnaires, disposait déjà d’une certaine autonomie. Il ne semble pas que Proust fût informé de cette dyarchie quand, vers le 20 octobre 1912, en quête d’un éditeur, il écrivit à son ami Antoine Bibesco :
« Il me semble que la Revue française serait un milieu plus propre à la maturation, à la dissémination des idées contenues dans mon livre. […] Bref, j’aimerais […] faire paraître, à mes frais, mon livre à la Revue Française. Peux-tu le leur demander ?. » 
Le prince Bibesco, abonné de la première heure de la revue, et ami de Jacques Copeau, dut écrire à celui-ci, qui renvoya alors Proust à Gallimard, comme le fait donne à penser cette réponse de Proust à Copeau du 24 octobre :
« Paraître à La NRF est encore beaucoup plus tentant pour moi depuis que vous m’avez dit que mon lecteur et mon éditeur serait Monsieur Gallimard. »
Et le 2 novembre, il écrit donc à Gaston Gallimard :
« Monsieur Jacques Copeau m’avait dit de vous écrire si je désirais donner suite à un projet de publication à La Nelle Revue Frse. Je suppose qu’il vous en a parlé. »
Et de signaler en même temps ses hésitations à présenter cette demande, dans la mesure où il a déjà proposé son livre à Fasquelle, par l’entremise de ses amis Gaston Calmette et Louis de Robert. Quelques jours plus tard, vers le 6 novembre, il précise qu’il s’agit d’un gros volume de 550 pages, ce qui, d’après ce qui ressort des lettres suivantes, ne va pas effrayer Gallimard. Proust annonce alors, vers le 9, l’envoi de la dactylo de son livre, avec cette précision un peu inquiétante :
« Elle n’est pas conforme au texte véritable, mais enfin elle vous donnera une idée exacte. C’est seulement un peu amélioré depuis. »
C’est à peu près à la même date que lui vient l’idée de proposer à la Revue des extraits de son livre, écrivant à Copeau pour lui annoncer l’envoi « de pages inédites, extraites de mon prochain livre, et que je souhaiterais beaucoup voir paraître dans votre Revue. […] Ne vous effrayez pas trop du nombre de pages, car il y a beaucoup de parties rayées. D’ailleurs à partir de la page 40 ou même avant, le texte est rempli de fautes, parce que M. Gallimard a le seul texte exact sur lequel j’aurais pu corriger celui-ci. […] Si ces extraits paraissent, comme ils sont pris çà et là dans le volume, reproduisant des parties qui n’y figurent plus, en omettant d’autres qui y figurent, ils pourraient en donner une idée très fausse, il serait bon que votre Revue les fît précéder de 2 lignes d’explications que nous arrêterions en commun accord. »

On peut, ici, imaginer deux types de recul: celui de Gallimard, qui pouvait s’agacer de ce qui semblait une sorte de chantage, Proust lui demandant de se prononcer favorablement pour son livre, arguant que Fasquelle était prêt à l’accepter, et qu’il ne pouvait se dédire vis-à-vis de celui-ci sans avoir d’abord l’assurance d’être accepté par Gallimard. À quoi s’ajoutait l’offre par Proust de prendre les frais d’édition à sa charge, ce qui, pour des amoureux de l’art et gens fortunés de surcroit, comme Gallimard et ses amis l’étaient, ne pouvait constituer un argument.

Celui du comité de la Revue, plus encore, à qui l’on proposait de déroger à ses habitudes en publiant les extraits d’un roman à paraître, alors que jusque là les Gide, Larbaud, Bachelin ou Ghéon en donnaient l’intégralité. Et surtout, d’avoir à prendre en charge un texte « rempli de fautes », décousu, et nécessitant donc un long travail de mise en forme. Et pour ne rien simplifier, Proust ajoutait des exigences de temps, demandant que ces extraits figurent dans le numéro de février au plus tard, afin qu’ils ne risquent pas de paraître après le volume…

Avant même de savoir qui lut le texte de Proust, on peut au moins poser qu’il y avait en fait deux textes, et qu’aucun ne correspondait à celui que nous connaissons aujourd’hui. Celui qui fut transmis à Gallimard allait faire l’objet de modifications considérables. Le 12 avril 1913, Proust écrit à Jean-Louis Vaudoyer :
« Il ne reste pas une ligne sur vingt du texte primitif (remplacé d’ailleurs par un autre). Il est rayé, corrigé dans toutes les parties blanches que je peux trouver, et je colle des papiers en haut, en bas, à droite, à gauche, etc. »
Quant à ce que les directeurs de la revue eurent entre les mains, on peut dire qu’il était encore plus éloigné du texte définitif. Le 6 septembre 1916, parlant à Gaston Gallimard de la préparation des tomes suivants, et évoquant les corrections et amendements qu’il y apportait, Proust s’en amusait :
« Il y en avait tellement pour le premier volume que je me rappelle que Copeau en voyant mes épreuves (pas celles de La NRF, celles de Grasset) m’avait dit : Mais c’est un autre livre ! »
Cette révélation nous ramène donc aussitôt à la question : qui fut le lecteur des extraits de Du côté de chez Swann ? La lettre de Proust met en cause directement Jacques Copeau, qui exerçait alors les fonctions de directeur en titre de la revue, et que justement, à un auteur qui n’est malheureusement pas désigné, Jean Schlumberger chargeait de répondre , le 22 novembre 1912 :
« que je ne suis plus directeur et qu’en vous passant les pouvoirs j’ai dû vous laisser toute liberté. » (lettre inédite).
À cette date, nous sommes précisément à la fin de la période cruciale où le livre de Proust fut examiné, puis refusé. Les dates nous sont fournies par le Journal de Jean Schlumberger, ce qui semble du coup le désigner comme principal responsable :
« 14 novembre [1912]. Commencé lecture d’un manuscrit de Proust. » […] « 21 novembre. Passé Villa Montmorency. […] Décidément on refuse le Proust. » (Jean Schlumberger, Notes sur la vie littéraire)
Si la Villa Montmorency implique Gide, dont le domicile servait souvent de lieu de réunion à l’équipe de direction de « sa » revue, le « on » reste assez vague pour faire supposer une décision collective. Malheureusement, dans les échanges et les journaux de ses membres, Proust brille par son absence. Gide travaille aux Caves du Vatican, dont il donne lecture à Ghéon ; Copeau travaille à La Maison natale, et Gide va passer la journée du 15 chez lui pour l’écouter. Gide travaille beaucoup l’anglais (leçons particulières, lectures de Milton et de Keats) ; avec Eugène Rouart, il parle de placements financiers. Quelques jours avant la réunion du 21, Schlumberger, qui a lui aussi une pièce en cours, fait un saut à Lausanne pour une opération de son fils ; dans le train, où il lit peut-être Proust, il n’écrit à Copeau qu’à propos de la rémunération des contributeurs de la revue. Le samedi 16, presque tout le monde s’est croisé aux bureaux de La NRF : Gide y retrouve Copeau et Rivière, puis Schlumberger avec qui il parle de Conrad qu’il est question d’éditer ; Ghéon les rejoint ; Gide va à la Sorbonne avec Schlumberger pour se renseigner sur des cours d’anglais ; plus tard, Marcel Drouin les retrouve à la Revue. Le 21, jours du refus, Gide ne consigne que des réflexions sur Rouart, et qu’après « un travail assez bon », il est allé chez Paul Desjardins, avant d’aller dîner chez André Ruyters, revenu de la banque où il travaille, et avec qui il cause d’affaires toute la soirée.

Proust est ainsi tragiquement absent de toutes leurs préoccupations, et l’on mesure le peu d’importance qu’on lui accordait au sein de La NRF à l’absence de débats accompagnant son refus. « Décidément », écrit Schlumberger, ce qui sous-entend que la chose était courue d’avance. Mais il semble aussi qu’ « on » fut plusieurs à le lui faire savoir, quand Proust parle, un an plus tard, des « refus répétés de La NRF ». Mais il faut comprendre qu’ici il continue de confondre les deux entités déjà désignées et que, quand il parle de ses « absurdes démarches auprès de M. Gallimard » et des « coups de téléphone auxquels on ne répondait pas », il pense au refus relatif à son livre.

La chronologie du ou des refus reste difficile à établir. Mi décembre (le 16 ou le 23), Proust en est encore à demander des nouvelles à Gallimard, et à s’étonner de son silence. On ne peut guère croire que le refus de la revue, énoncé un mois plus tôt, ne lui ait pas déjà été communiqué. Dans ses lettres, il ne parle pas du second, et il n’évoque le premier qu’en le présentant comme un retrait volontaire de sa part, ce qui n’est pas sans poser question.

En admettant tout de même que Gallimard ait bien finit par répondre négativement, une autre question se pose encore : prit-il cette décision seul, ou sous l’influence du jugement du comité de la revue, ou encore de conserve avec ses deux associés qu’étaient Gide et Schlumberger ? En l’absence de la correspondance de Gide avec Gallimard, toujours maintenue au secret, on doit suspendre la réponse ; au moins voit-on, au terme de cette rétrospective, que dans cette malheureuse aventure, bien des responsabilités furent engagées, y compris celle de l’auteur lui-même.

Pourtant, si Gide est devenu, aux yeux de la postérité, le principal responsable de cette erreur d’appréciation, c’est d’abord parce qu’il s’est présenté comme tel devant l’intéressé. Le 11 janvier, il écrit à Proust :
« Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de La NRF, (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. »
Gide avait d’abord écrit « en grande partie » ; on peut penser que « beaucoup » est un peu moins catégorique. Mais de toute façon, au lieu de s’abriter derrière le comité de lecture, il se présente ici comme le principal fautif. En 1949, dans ses entretiens avec Jean Amrouche, il sera plus nuancé, déclarant :
« Le manuscrit avait été refusé par La NRF, beaucoup par ma faute et par celle de Jean Schlumberger. »
Dans l’acte de contrition de 1914, on peut, comme Auguste Anglès, trouver une nouvelle manifestation de son goût pour l’auto-accusation (« J’écris pour que l’on m’accuse », écrit Gide dans ses Mémoires). Cependant, il pouvait entrer là une part de stratégie qu’on peut tenter d’éclaircir.

D’abord, tactiquement, il s’agissait de donner à sa démarche le maximum d’efficacité. Si Gide avait déjà en tête la proposition qu’il allait faire deux mois plus tard à Proust, de le faire venir à La NRF, à la fois pour le publier dans la Revue, et pour éditer la suite de la Recherche, il valait mieux traiter de puissance à puissance. De tous ses amis, il était le seul auteur véritablement reconnu, non pas célèbre, mais considéré, depuis La Porté étroite, comme l’une des valeurs sûres de la nouvelle génération d’écrivains. Il pouvait même y avoir une certaine vanité à se présenter, même dans la défaite, comme le chef véritable, lui qui tenait par-dessus tout à être un homme d’influence.

D’autre part, il entrait certainement, à l’origine de cette démarche, la conviction que Proust était l’écrivain que La NRF se devait d’attirer, tout comme, dans la décennie précédente, elle avait attiré Claudel et Saint-John Perse. L’année 1913 était celle d’un renouveau manifesté par la parution d’œuvres comme Le Grand Meaulnes et Barnabooth. Surtout, en janvier 1914 commençait la parution des Caves du Vatican, œuvre résolument moderniste, à l’ironie agressive ; Gide, depuis la création de La NRF, pratiquait une savante politique d’équilibre, écrivant par exemple en 1909 à Ghéon qu’en donnant La Porte étroite, « ce roman ultra-moral, calant la Revue pour l’avenir », il lui permettait de donner plus tard son Adolescent qui s’annonçait beaucoup moins conformiste. Aux Caves, le classicisme apparent de Swann ferait également un contrepoids rassurant. Par surcroît, il n’est pas impossible qu’il ait senti, dans Combray, la première partie de Swann, un texte l’« autorisant » à son tour à envisager le récit de son enfance, tel qu’il allait le commencer deux ans plus tard dans Si le grain ne meurt.

Enfin, il y avait eu, au moment de la parution de Swann, en novembre 1913, une certaine fébrilité à laquelle Cocteau n’avait pas été étranger. Au cours du mois, après une rencontre avec Gide, il lui écrit :
« Que de choses à dire à propos du « goût » et du volume de M.P. Mais j’étais ému de votre présence et sans facilité verbale. »
De son côté, le 1er janvier était paru sous la plume de Ghéon un compte rendu injuste et dédaigneux, auquel Proust avait répondu longuement dès le lendemain, Ghéon répondant en battant en retraite, s’attirant le 6 une nouvelle lettre de Proust. Ce remue-ménage eut sans doute des répercussions au sein de l’équipe. On voit ainsi Rivière, en train, lire le roman de Proust dans la nuit du 4 au 5, et le 8, Gide écrit à Bernard Grasset pour lui demander s’il reste quelques exemplaires sur Hollande. Après l’agression de Ghéon, il s’agissait de faire vite s’il voulait attirer un jour Proust à La NRF. En mars, il lui en ferait la proposition officielle, et le 9 avril, Rivière écrira à Gallimard que « plus tard, ce sera un honneur d’avoir publié Proust ».

Il suffit donc d’une lecture très partielle de Swann pour que Gide se décide. A-t-il attendu l’exemplaire sur Hollande, ou s’en était-il procuré un autre ? Toujours est-il que le 11 janvier, il passe à l’action. Il avoue à Proust qu’il lui écrit sans avoir achevé la lecture du livre ; toutefois, l’allusion au « côté de chez Verdurin » prouve qu’il avait au moins abordé la deuxième partie. Ce qui fait question, c’est la partie supprimée de sa justification. Il invoque la lecture au hasard d’ « un seul des cahiers » du livre, où ses yeux étaient tombés sur « la tasse de camomille de la p. 62 » et p. 64 sur le « front où des vertèbres transparaissent ». Il est un peu étonnant que Gide ait à la fois si bonne et si mauvaise mémoire : d’un côté, il écrit camomille à la place du tilleul évoqué dans un texte qu’il vient tout juste de lire, d’un autre côté il est capable, à plus d’un an de distance, de se souvenir du détail qui l’avait choqué – on ne sait pas trop en quoi – et de le retrouver dans l’édition imprimée. Quant aux fameuses vertèbres, on sait que, quelle que soit la cause cette bizarrerie, Gide avait raison de s’en offusquer. Mais on peut globalement se demander si Gide ne rassemble pas là, après coup, deux arguments improvisés. La facilité avec laquelle il y renonce finalement en est peut-être l’aveu.

Il faut dire qu’au moment où l’on se déclare amoureux d’un livre, il serait mesquin d’invoquer ces broutilles. Plutôt avouer un préjugé, en partie fondé, puisqu’aussi bien s’il est un qualificatif que Proust ne saurait renier, c’est celui de « mondain », dont Ghéon avait justement tiré argument pour récuser son roman. Et c’est en ces termes qu’au micro de Jean Amrouche, Gide racontera cet épisode, sans plus invoquer ni camomille, ni vertèbres :
« Ayant eu entre les mains le manuscrit, je ne fis que l’entrouvrir, j’en lus quelques phrases, je revis encore le personnage mondain que j’avais rencontré dans les salons de Mme Baignères, je crois, et je pensais que c’était entre toutes choses ce qu’il fallait repousser de La NRF, c’est-à-dire je voyais dans Proust l’ami de Madeleine Lemaire, l’admirateur d’Anatole France — je voyais l’ennemi. Je me trompais du tout au tout, et je fis amende honorable très peu de temps ensuite. »
S’il manque encore des pièces à ce dossier, il permet de poser au moins deux certitudes : la première, que l’erreur de Gide, partagée par plusieurs de ses amis, relève de la méprise et du préjugé social, beaucoup plus que d’un manque de clairvoyance intellectuelle, comme ce fut le cas, par exemple, pour Sainte-Beuve à l’égard de Stendhal. La seconde, que la fortune littéraire de Proust n’aurait peut-être pas été aussi rapidement éclatante si, plaçant l’amour de l’art au-dessus de l’amour propre, Gide n’était pas intervenu pour le ramener dans la maison où il avait d’abord frappé en vain.

Pierre Masson

dimanche 15 décembre 2013

Jammes - Gide : une correspondance enrichie et corrigée


La Correspondance Jammes-Gide
éditée en 1948 par Robert Mallet

De 280 lettres (plus deux en appendice qui avaient parues dans la revue belge Le Spectateur catholique en septembre et octobre 1897) la Correspondance Jammes Gide passe à 554 lettres dans la nouvelle édition publiée l'an prochain par Pierre Masson et Pierre Lachasse. Samedi 16 novembre lors de l'assemblée générale des Amis d'André Gide, Pierre Lachasse a levé un coin du voile sur cette édition très attendue.

« La Correspondance qui paraîtra en 2014 compte désormais 554 lettres : 260 lettres de Gide, 283 de Jammes, 4 de Madeleine, 4 de Ginette Jammes (l'épouse) et 3 d'Anna Jammes (la mère). Pour être encore plus précis : 257 de Gide à Jammes et 268 de Jammes à Gide (plus 3 adressées à Madeleine et à André ensemble). A celles qui se trouvent à la bibliothèque Doucet s'ajoutent notamment celles détenues par le fonds des assureurs et déposées à la Bibliothèque Nationale, qui contient 138 lettres de Gide » explique Pierre Lachasse.

Beaucoup de ces lettres de Gide avaient été vendues par la famille Jammes depuis la parution de la Correspondance par Robert Mallet et le retour aux manuscrits permet de corriger de nombreuses erreurs. « La version de Mallet est souvent erronée, lacunaire. Des paragraphes manquent, des noms propres sont confondus comme Fontaine et Fontainas. C'est le premier apport de cette nouvelle édition : un texte le plus exempt de bévues possible. »

Quant aux coupes : « Mallet l'explique dans son introduction : le choix est celui de Gide. Ce dernier s'en ouvre à Mallet dans une lettre du 18 octobre 45 : Gide est souvent consterné par la niaiserie, l'insignifiance et la médiocrité de certaines lettres et demande dès le début du projet de faire un choix très restreint des meilleures lettres, celles du début de leur amitié. Mallet dira sa répugnance dans l'introduction tout en appréciant les scrupules de Gide. »

« Il faut noter qu'il s'agit en 1948 de la première correspondance bilatérale de Gide qui est publiée et qu'à cette époque on n'envisageait pas la publication de correspondances de la même manière. Aujourd'hui nous publions en intégralité, nous ne sommes plus à la recherche de portraits de contemporains, nous n'avons plus de réserves à avoir vis-à-vis de personnes encore vivantes. Il y a une poétique de la correspondance à laquelle Mallet n'était pas sensible. L'éthique, la morale, la religion dominaient. »

Autre apport : la correction et l'ajout de dates. Gide raconte dans Si le grain ne meurt comment Yvonne Davet avait séparé les enveloppes des lettres, ce qui avait brouillé les repères chronologiques de la première édition. « En mettant la main sur les enveloppes nous avons pu dater toutes celles qui ne l'étaient pas. D'autres dates ont été corrigées à partir des références citées dans les lettres, même si ce n'est pas une édition parfaite, des secteurs restant très difficile à dater », ajoute encore Pierre Lachasse.

Est-ce que ces ajouts et corrections changent fondamentalement l'idée que l'on peut se faire des liens entre Gide et Jammes ? « Les rapports ne changent pas mais on lit un autre livre », assure Pierre Lachasse. Une correspondance d'autant plus importante dans cette pureté retrouvée qu'elle est « la norme entre les deux écrivains, tandis que la rencontre demeure l'exception ». Qu'on en juge :

Pendant 17 ans, de leur rencontre en 1893 à leur brouille en 1910, Jammes et Gide vont se voir 12 fois dont seulement 3 fois longuement : à Biskra en avril 1896, à La Roque en 1898 et à Paris en 1900. Leur dernière rencontre aura lieu en 1909 chez Gide à la Villa Montmorency.

Une rupture que cette correspondance éclaire également : « La brouille n'est pas religieuse*. D'ailleurs Jammes garde des amitiés avec des agnostiques comme Fontaine ou Régnier. Elle repose plutôt sur un malentendu qui existe dès le début entre eux : Jammes pense que Gide est un poète biblique. Il sera détrompé par les Nourritures qui brisent les liens, puis par L'Immoraliste qui est un livre nietzschéen selon Jammes, qui n'a jamais lu une ligne de Nietzsche**. »

« Ils s'emprisonnent l'un et l'autre dans des personnages qui sont de véritables créations littéraires, le « pâtre des berges » et le « faune au doux chalumeau ». C'est ce qui fait de leur correspondance une construction littéraire, une œuvre écrite à deux. C'est aussi une grille de lecture pour relire les autres correspondances de Gide », conclut Pierre Lachasse.

__________________________

* A la lecture de ce texte, Pierre Lachasse me fait la remarque suivante, que je me permets de partager ici tant elle est intéressante pour mieux comprendre ce nouvel éclairage apporté par cette correspondance : « J'ai souhaité minimiser le désaccord religieux bien connu, bien que celui-ci soit réel, parce qu'il tend à masquer le heurt des personnalités. Leur amitié est une construction de l'imaginaire autant qu'un besoin de leurs personnalités. D'où les figures du pâtre et du faune où leur amitié se déploie tant que la réalité ne la brise pas en imposant sa loi. Il est frappant de voir que Jammes reste très lié à Régnier et surtout à Fontaine malgré la différence de leur philosophie de la vie. »

** Autre précision utile de Pierre Lachasse : « Leur rupture est lente à se constituer. J'ai observé trois fissures successives : avec les Nourritures terrestres dont l'apologie du dénuement (qu'il comprend mal) choque Jammes, avec L'Immoraliste dont le nietzchéisme (qu'il connaît un peu, mais fort mal) lui fait peur et enfin, après sa conversion, quand il veut écrire un article sur Gide et qu'il se rend compte qu'il s'était construit un Gide de toute pièce, largement fictif, poète biblique et chantre du Christianisme. La Porte étroite fait un temps illusion, puis la vérité apparaît définitivement avec les Caves. Concrètement, la rupture se produit début janvier 1910 avec le refus par Gide de l'article de Jammes sur Philippe pour le numéro d'hommage de la NRF. »

jeudi 27 juin 2013

De me ipse



« Les textes ici rassemblés, malgré leur apparence hétéroclite, ont en commun d'être des textes préparatoires, ou pour le moins annonciateurs. Ce ne sont pas des brouillons, mais les premiers pas sur le chemin d'œuvres à venir, qu'elles soient clairement envisagées ou simplement pressenties », explique Pierre Masson tout au début de sa présentation de De me ipse et autres textes préparatoires, recueil de textes de Gide en grande partie inédits que viennent de publier les éditions Orizons.

Qu'est-ce que le De me ipse déjà évoqué dans les études de Jean Delay, de Claude Martin, dans la correspondance ou l'an dernier par Peter Schnyder au colloque de Cerisy ? Le titre est assez clair – à propos de moi – et ressuscite un genre ancien comme Gide le fera aussi pour la sotie. De me ipse est le titre d'un chapitre de l'autobiographie de Jérôme Cardan, et potentiellement celui de plusieurs de ceux des Essais de Montaigne... Une observation de soi en mouvement (« Je ne peints pas l'estre, je peints le passage ») et en interaction (« Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guère à soy »).

Commencé vers la vingtième année dans le but d'écrire des mémoires, le dossier De me ipse deviendra d'ailleurs par la suite De me ipse et aliis. Gide continuera à l'alimenter après la rédaction de Si le grain ne meurt tout en nourrissant un autre dossier appelé « Repentirs de Si le grain ne meurt » qu'on retrouve en fin de volume. L'ensemble de ces textes d'un « Gide collectionneur de lui-même » est assorti de plusieurs reproductions de pages manuscrites et de photographies de ceux qu'elles évoquent : Juliette Gide, Madeleine Gide, Pierre Louÿs, Elie Allégret, Paul Laurens...

D'autres Fragments, parus en mars 1893 dans L'Ermitage, et jamais réédités depuis, ouvrent le recueil dans cette volonté de montrer l'auteur en mouvement, muant d'André Walter en narrateur des Nourritures terrestres. Certaines phrases ou parties se retrouveront dans le Journal, ou dans la correspondance, sans qu'on sache toujours très bien dans quel sens se fait la circulation. L'œuvre de Gide et Gide lui-même ne faisant qu'un seul et même organisme en développement permanent. L'artiste devant, selon Gide, « non pas raconter sa vie telle qu'il l'a vécue, mais la vivre telle qu'il la racontera. »

La découverte de la jouissance, les souvenirs sur François de Witt, l'entente avec sa mère ou la ronde des garçons de Biskra montrent aussi que les mémoires sont loin d'être ce récit au fil de la plume annoncé : « L'examen des reliquats du De me ipse, auxquels il conviendrait d'ajouter tous les éléments biffés sur le manuscrit de Si le grain ne meurt, prouve qu'il n'en est rien et que Gide adopta la solution la moins malhonnête à ses yeux : celle de sélectionner les anecdotes qui allaient dans le sens global qu'il voulait donner après coup à son passé », commente Pierre Masson. 


Le recueil donne plusieurs reproductions des pièces de ce 
volumineux dossier comme cette "Découverte de la jouissance (1886)"
 

mercredi 30 janvier 2013

Du 11 février au 26 avril à Bordeaux



EXPOSITION André GIDE – Visages d’un Nobel engagé

Cette exposition est le fruit d’une étroite collaboration entre la Fondation Catherine Gide et le Conseil général de la Gironde. Conçue et réalisée par Jean-Pierre Prévost représentant la Fondation Catherine Gide, avec le concours des Archives départementales, elle se parcourt comme un album souvenirs, offrant au visiteur une scénographie originale réalisée autour de la vie et de l’oeuvre de cet intellectuel majeur du XXème siècle, Prix Nobel en 1947. Elle sera présentée en salle des voûtes du 11 février au 26 avril 2013, 72/78 cours Balguerie-Stuttenberg à Bordeaux.

Plus de 200 photographies, des textes, des documents d’archives, des vidéos, retracent dans un parcours en trois espaces, la vie peu banale de cet étonnant personnage aux multiples facettes, de cet écrivain influent :

"André Gide et les siens" ou l'esquisse des contours de la singulière famille de l’écrivain : 50 ans de sa vie intime, entouré de ses proches et de ses amis.

"Les engagements d’André Gide" : ses prises de position affirmées dans les domaines politique et social : La Nouvelle Revue Française, la réflexion sur l’homosexualité, l'anticolonialisme, l'antifascisme et la critique des idéologies, les réfugiés...

"André Gide et ses liens amicaux avec la Gironde" : ses affinités littéraires (Montaigne, Montesquieu ...), mais aussi des relations privilégiées avec d'éminentes personnalités bordelaises et du département comme Jacques Rivière, Gabriel Frizeau, Jean-Gustave Tronche, François Mauriac, André Lhote, Alexis Leger..., et ses séjours à Bordeaux.

Une conférence de Pierre Masson, Professeur émérite de l’Université de Nantes, directeur du « Bulletin des amis d’André Gide », éditeur de plusieurs oeuvres de Gide chez Gallimard, dans la collection « La Pléiade », est programmée le 21 février dans l’auditorium des Archives départementales. À cet événement seront associées des lectures de textes théâtralisées interprétées par la comédienne Sonia Vollereau. D’autres animations sur le site le sont prévues pendant la durée de l’exposition.



EXPOSITION André GIDE
Visages d’un Nobel engagé

Entrée libre et gratuite
11 février - 26 avril 2013
72/78 Cours Balguerie-Stuttenberg à Bordeaux
Tél. 05 56 99 66 00
du lundi au jeudi 8h30 à 17 heures
le vendredi de 8h30 à 15 heures

mercredi 14 novembre 2012

Un cahier inédit de la Petite Dame









Hasard du calendrier ou choix éditorial délibéré ? C'est en tout cas une excellente idée d'avoir choisi début novembre pour publier le cahier inédit de Maria Van Rysselberghe connu sous le nom de Cahier III bis (Gallimard, Les Cahiers de la NRF) : parce que c'est le 11 novembre 1918 que la Petite Dame commence à prendre des notes sur sa vie aux côtés de Gide, entreprise qui durera jusqu'à la mort de celui-ci en 1951, et parce que ce volume renferme essentiellement des souvenirs liés à la première guerre mondiale.

Dans sa présentation, Pierre Masson rappelle les circonstances, le « malheureux hasard » qui est à l'origine de ce companion piece aux quatre volumes déjà publiés des Cahiers de la Petite Dame : la perte le 1er octobre 1925 de son troisième cahier de notes pour la période de 1923 à juillet 1925 – période pourtant riche en évènements.

« Après de longues et vaines recherches et quelques mois d'un abattement dont elle ne pouvait pas se plaindre devant Gide, grâce à ces encouragements [ceux de Loup, Martin du Gard et Elisabeth], et surtout grâce à sa ténacité naturelle, la Petite Dame entreprit de reconstituer le cahier perdu. Comme elle continuait par ailleurs sa chronique ordinaire, deux cahiers s'écrivaient ainsi en parallèle, qui allaient en faire naître un troisième, comme l'explique leur auteur en février 1926 :
«La reconstitution que je fis cet hiver du cahier perdu, d'après des souvenirs récents, il est vrai, m'a donné l'idée d'en faire une autre, celle des premiers temps de la guerre, d'après un journal tenu quotidiennement pour Loup, dont j'étais séparée. Tel qu'il est, tout personnel et tout mêlé aux préoccupations de celle pour qui il fut écrit, ce journal ne peut ici me servir à rien. Mais de l'avoir relu avant de le brûler m'a tellement imprégnée de l'atmosphère de cette époque, que je suis tentée par l'entreprise; et puis, il m'a fourni des dates, des faits précis, à quoi accrocher les souvenirs de cette période où je vécus presque tout le temps à côté de Gide. » 
Autrement dit, un cahier de perdu, deux de retrouvés, grâce à ce travail de recomposition qui faisait passer la Petite Dame du statut de diariste à celui de mémorialiste. »

Entre 1926 et 1939, Maria Van Rysselberghe va consigner les souvenirs qui lui reviennent dans ce Cahier III bis « ouvert aux vents de la mémoire » et « domaine privilégié de l'anamnèse », comme le dit très joliment Pierre Masson. Ce sont d'abord les évènements du début de la guerre, entre 1914 et 1916 : la communauté du Laugier, chez les Van Rysselberghe, où viennent s'installer Gide, Schlumberger, Copeau, Ghéon, l'activité du Foyer Franco-Belge qui donne l'occasion d'un savoureux portrait de Charlie Du Bos. Sans concession est aussi le portrait de Madeleine Gide.

Ce sont ensuite les souvenirs du voyage en Allemagne de 1903, où l'on voit la petite bande non-conformiste faire mine de pousser la sœur de Nietzsche et son secrétaire, « un jeune baron de Münchhausen », dans le coffre-fort renfermant les manuscrits du philosophe... Même regard aigu de la Petite Dame sur les fastes de cour de Weimar où Gide donnera sa conférence sur «L'Importance du public ».

Pour évoquer enfin le voyage en Italie en 1908-1909, Maria Van Rysselberghe choisit de donner des extraits des lettres qu'elle envoie à son amie Loup, Aline Mayrisch. C'est le temps des confidences échangées entre Gide et la Petite Dame, et qui scelleront leur amitié sous le double sceau de l'honnêteté et d'une forme de fraternité. Avec, déjà, Aline Mayrisch pour témoin. Pour elle, dix ans plus tard, Maria Van Rysselberghe ouvrira le premier de ses Cahiers.

vendredi 7 septembre 2012

Rendez-vous en septembre



Gide-Malraux : 
30 ans d'amitié en photos

Du 14 au 28 septembre, la Mairie du 11e vous invite à découvrir 100 photos souvent inédites provenant de collections privées, permettant de redécouvrir André Gide et André Malraux et leurs œuvres, leurs combats, leurs vies privées et leurs apports à notre culture contemporaine.
Exposition proposée par la fondation Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost (auteur entre autres de Gide : un album de famille), avec le soutien de l’association Amitiés Internationales André Malraux et l’association des Amis de Pontigny - Cerisy.

Exposition ouverte du 14 au 28 septembre.
Du lundi au vendredi de 10h à 17h, jusqu’a 19h30 le jeudi.
Salle des fêtes - Mairie du 11e




André Gide et les siens, 
expo et conférence

Du 24 septembre au 23 octobre, l'Institut Pierre Wiener de Luxembourg accueille une exposition intitulée "André Gide et les siens", organisée avec "Le Cercle des Amis de Colpach" et le CCRN. Un ensemble de documents réunis là encore par Jean-Pierre Prévost. Deux conférences prolongeront l'exposition mercredi 26 septembre. Présentation :

L’histoire commence dans le salon du poète Francis Vielé-Griffin, en 1899, lorsque le jeune auteur de Paludes, André Gide, rencontre le peintre Théo van Rysselberghe et sa femme Maria. C’est le début d’une grande et belle amitié, qui trouvera un prolongement familial quand André et Elisabeth van Rysselberghe, fille de Théo et Maria, choisiront de donner naissance à un enfant, hors de toute union officielle. Leur fille, Catherine, naît le 18 avril 1923. L’identité de son père n’est connue que de grand-mère Maria – la « Petite Dame» -, le témoin privilégié de ce « climat » familial somme toute si cher à l’auteur des Nourritures terrestres (cf. Cahiers de la petite dame). Cet album de souvenirs, conçue par Jean-Pierre Prévost avec l’aide précieuse de Peter Schnyder et Pierre Masson, trace ainsi les contours étendus, mais choisis, de cette singulière famille. Voici des lieux aimés (e.a. le Château de Colpach, Dudelange et La Messuguière à Cabris) et des figures amies (e.a. les familles Mayrisch – de Saint-Hubert, Viénot), des souvenirs de voyages (e.a. au Grand-Duché de Luxembourg) et des rencontres multiples.

Conférences mercredi 26 septembre à 18h30 :
Pierre Masson : Histoires d'amitié dans la vie et l'œuvre d'André Gide (en français)
Peter Schnyder : André Gide heute (en allemand)


mercredi 27 juin 2012

Les Faux-monnayeurs à l'agrégation




Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann publient un essai somme sur Le roman somme d'André Gide aux Presses Universitaires de France. Un livre qui fait la synthèse des éclairages apportés depuis 20 ans au plus complexe des romans de Gide et qui tombe à point nommé puisque Les Faux-monnayeurs sont inscrits au programme de l'agrégation 2012-2013. Présentation de l'éditeur :

Pour Gide, l’écriture était à la fois un moyen et un but. Moyen de se dire, mais aussi création artistique de portée universelle. Il était donc nécessaire de partir de son histoire personnelle pour découvrir comment, dans Les Faux-monnayeurs, elle trouve un agencement nouveau qui permet à l’auteur de dépasser ses contradictions. Ainsi s’expliquent les mécanismes si complexes de la narration, mais aussi s’éclairent les formes d’un imaginaire surprenant. Ce roman conçu par son auteur comme une véritable somme apparaît alors comme le lieu de réflexions croisées sur la forme romanesque, sur la morale et sur la politique, à la fois ancrées dans le début du XXe siècle et toujours actuelles.
Une série d’exercices spécifiques au concours de l’agrégation complète cet ensemble.
A propos des auteurs

Pierre Masson, professeur émérite à l’Université de Nantes, directeur du Bulletin des Amis d’André Gide, a réalisé ou dirigé les quatre derniers volumes d’André Gide dans la «Bibliothèque de la Pléiade».
Jean-Michel Wittmann, professeur à l’Université de Lorraine où il dirige le Centre d’études gidiennes, a récemment publié Gide politique. Essai sur Les Faux-monnayeurs (Classiques Garnier, 2011).






De leur côté les Presses Universitaires de Lyon publient une nouvelle édition revue et augmentée de Lire les Faux-monnayeurs, précédent ouvrage que Pierre Masson consacrait  au roman gidien. Présentation de l'éditeur :

« Je tire la barre, et laisse au lecteur le soin de l’opération ; addition, soustraction, peu importe : j’estime que ce n’est pas à moi de la faire », note Gide, arrivant à la fin de la rédaction des Faux-Monnayeurs. Première œuvre qu’il ne qualifie plus de « récit » ou de « sotie » et qui bouscule les règles romanesques de l’époque, elle est particulièrement difficile à résumer, tant les intrigues et les points de vue s’enchevêtrent. Dans cette nouvelle édition de son essai paru en 1990, révisé et complété par des annexes, Pierre Masson prend en charge « l’opération » : il aide le lecteur à démêler les nœuds grâce à une analyse minutieuse de la structure du roman, de la foule des personnages et du symbolisme de la mise en scène. Éclairant également les allusions personnelles égrenées au fil du texte, il s’attache à révéler la singularité du regard gidien.




Alain Goulet nous signale enfin qu'il possède encore une trentaine d'exemplaires de son André Gide. Les Faux-monnayeurs. Mode d'emploi (SEDES, 1991). On peut se les procurer au prix de 11€  (+ 3,25€ de frais d'envoi) auprès de l'auteur via le site Vivastreet.

Ajout du 18 septembre 2012 : un "billet agrégatif" fait le point sur les ressources disponibles.

mardi 17 janvier 2012

Quelques réflexions sur l'abandon du sujet dans les arts plastiques

André Gide, Quelques réflexions sur l'abandon du sujet dans les arts plastiques
Editions Fata Morgana, Fontfroide, 2012
(Achevé d'imprimer le 22 novembre 2011 mais parution le 18 janvier 2012)
suivies de Sujet apparent, sujet réel. Gide et la grammaire de l'art par Pierre Masson.
40 pages, ISBN : 9782851948281, 9€


Ainsi qu'elles en ont désormais le secret, les éditions Fata Morgana remettent en selle un court texte que Gide écrivit en 1937 pour le premier numéro de la revue Verve. L'article intitulé « Quelques réflexions sur l'abandon du sujet dans les arts plastiques » ouvrait même la revue, entre une lithographie de Fernand Léger – Les Quatre élément, l'eau – et une lithographie de Juan Miró - Les Quatre éléments, l'Air.

Après avoir dirigé la revue Minotaure, le critique d'art Tériade imagine d'ouvrir sa nouvelle publication à la création du moment. Verve préfigure les livres qu'il réalisera plus tard avec Chagall, Matisse, Mirό, Léger, Gris, Le Corbusier, Picasso ou Giacometti. Luxueuse, elle utilise la quadrichromie, l'héliogravure et même la lithographie, et place la photographie sur le même plan artistique. Le premier numéro accueille ainsi Brassaï, Man Ray...

Verve, n°1, 1937
(couverture par Matisse)


« Verve se propose de présenter l'art intimement mêlé à la vie de chaque époque et de fournir le témoignage de la participation des artistes aux événements essentiels de leur temps. Verve s’intéresse dans tous les domaines et sous toutes ses formes à la création artistique » déclare alors Tériade en portant sa revue sur les fonts baptismaux. Parcourir le sommaire du premier numéro donne un aperçu – vertigineux – de ce programme :

Aux côtés des reproductions évoquées, des reportages photographiques (« Henri Matisse et ses oiseaux dans son atelier » par Brassaï, « Guernica par Picasso » photographie de Dora Maar alors que Guernica vient d'être présenté à l'Exposition de Paris 1937...) et des études historiques, on trouve des articles signés de critiques d'art (Huygue, Faure...), d'artistes (Léger, Vollard...), d'écrivains français (Malraux, Caillois, Michaux, Bataille...) et étrangers (Garcia-Lorca, Dos Passos...).


Les Quatre éléments - L'eau
lithographie de Fernand Léger


On s'étonne donc un peu de trouver un article de Gide en ouverture d'une revue qui, si elle s'inscrit dans une histoire longue des arts, se veut avant tout celle des avant-gardes : Gide s'en est finalement toujours tenu en marge sinon en retrait, et depuis la publication du Retour de l'URSS toute la frange communiste du mouvement lui voue une haine affichée. Et la lecture des Quelques réflexions gidiennes ne peut qu'intriguer davantage...

Car si le projet – et le regret de voir les artistes abandonner le sujet – comme le note Pierre Masson dans le fascicule qui accompagne le texte – est ancien, les réflexions de Gide n'en sont pas pour autant affermies et sa démarche est « zigzagante ». Maria Van Rysselberghe lit le texte et avoue dans ses Cahiers : « Je le trouve intéressant, touchant à beaucoup de points importants, mais laissant le lecteur sur sa soif et dans une totale indécision sur ce que Gide pense en réalité. »


Les Quatre éléments - L'air
lithographie de Juan Miró

On sait l'impossibilité pour Gide de figer sa pensée, sa crainte d'avoir raison. C'est tout l'attrait de ce texte de montrer une pensée in progress, et qui secrète ses propres contradictions, s'en nourrit pour continuer à avancer. Gide ouvre quantité de portes, même s'il ne prend pas le temps d'explorer les pièces qu'elles scellaient. Le lecteur est porté par le mouvement et l'on est bien d'accord avec Pierre Masson lorsqu'il se demande : « Mais ces hésitations et ces incertitudes ne sont-elles pas aussi, pour la réflexion du lecteur, le plus stimulant des discours ? »

Alors que les écrits sur l'art assènent plus que jamais, faute de critiques au sens ancien du rôle et d'esprits en mouvement, le texte de Gide apparaît aussi comme un début de « reprise à zéro » de nos réflexions contemporaines sur les arts plastiques. A condition d'user de la démarche souple et zigzagante propre à l'esprit gidien, sa conclusion nous semble un point de départ fructueux :

« Que de contradictions, que d'incertitudes, dans tout ce que je viens d'énoncer ! C'est aussi qu'il est vain de parler d'art en faisant abstraction des artistes ; chacun de ceux-ci travaille selon son tempérament particulier et selon une esthétique plus ou moins précise (dictée moins par son intelligence que par son instinct, je l'espère) qui n'appartient qu'à lui. Mais chacun d'eux appartient, en dépit de ce qu'il peut penser, à son époque et répond, souvent sans trop s'en douter, à l'exigence d'un public, pour ne pas dire : à des commandes. Aussi je ne crois pas sans intérêt de remarquer que, dans un temps si soucieux du peuple, de ses besoins, de ses réclamations, de sa culture, la peinture ne satisfasse qu'un très petit nombre de privilégiés et que tout effort pour vulgariser l'art n'ait obtenu jusqu'à présent que des résultats désastreux. »


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L'article de Gide fait référence à une trentaine d'œuvres, peintures et sculptures. Si la plupart nous est familière, certaines nécessitent d'être rappelées à notre bon souvenir dans leur composition, leur lumière, leur sujet... ou leur absence de sujet... J'ai donc imaginé de regrouper les images de ces œuvres (et parfois quelques annotations marginales), par ordre d'apparition dans les réflexions gidiennes. Vous trouverez ce companion piece illustré sur cette page d'imaGide.