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vendredi 21 octobre 2016
Gide-Malraux à Carros
L'exposition Gide-Malraux, 30 ans d'amitié, poursuit sa route et fait halte du 5 novembre au 17 décembre à Carros, dans les Alpes-Maritimes.
dimanche 13 mars 2016
Gide-Malraux à Rémalard-en-Perche
L'exposition Gide-Malraux : 30 ans d'amitié, réalisée par Jean-Pierre Prévost, sera présentée du 30 avril au 16 mai à Rémalard-en-Perche dans le cadre du festival littéraire Réma...lire. Un ensemble d’animations autour du livre et de la lecture, avec des conférences, tables-rondes, films, sans oublier des visites au pays de Mirbeau, Martin du Gard...
Entrée gratuite, exposition ouverte tous les jours de 15h à 18h à l'espace Octave Mirbeau de Rémalard-en-Perche (Orne), et aussi de 10h à 12h les week-ends et jours fériés. Salon de thé. Possibilité de visite guidée gratuite pour les groupes et scolaires. Renseignements auprès de l'Office de tourisme du Perche rémalardais au 02 33 73 71 94.
Pendant le festival :
Samedi 19 mars à 16h30 à la salle des fêtes de Bellou-sur-Huisne :
Dans les coulisses de la littérature 1/2
"Du Petit-Séminaire de Nogent-le-Rotrou aux salons parisiens : itinéraire de l'abbé Mugnier", conférence en images, gratuit.
Samedi 7 mai à 16h30 à l'espace Octave Mirbeau :
Dans les coulisses de la littérature 2/2
"Une Petite Dame et un grand homme : Maria Van Ryssleberghe et André Gide"
conférence en images, gratuit
Dimanche 8 mai à 15h au château du Tertre, à Serigny :
Visite chez Roger Martin du Gard, écrivain et ami
SUR INSCRIPTION, nombre de places limité, au 02 33 73 71 94
Samedi 14 mai toute la journée : le festival accueille l'Association des Amis d'André Gide pour son excursion annuelle (plus d'informations dans le BAAG en cours de distribution).
Dimanche 15 mai à 14h à l'espace Octave Mirbeau :
Table-ronde Gide-Malraux
Projection en avant-première de "Après le livre. Une enquête sur André Gide", un film-voyage par Ambre Fuentes
Echanges avec le public
Gratuit
dimanche 19 janvier 2014
Gide et les écrivains catholiques
Gide et les gidiens seront très présents lors de la dernière des « Trois
journées sur l’écrivain catholique en France au XXe siècle » le 6
février à l'Université de Lorraine, CLSH Nancy:
9h30-9h45 - Ouverture
9h45-10h45 - Séance présidée par Jean-Michel Wittmann
• Clara Debard (Université de Lorraine)
« Jacques Copeau, dramaturge catholique »
• Myriam Watthee-Delmotte (Université catholique de Louvain)
« La psychanalyse comme apocalypse. Le catholicisme jouvien, de la posture sociale à l’intériorité »
11h-12h - Séance présidée par Denis Labouret
• Hervé Serry (CNRS / Université Paris 8)
« La littérature catholique au catalogue des éditions du Seuil (1950-1960) »
• Jeanyves Guérin (Université Sorbonne Nouvelle)
« La collection “Ce que je crois” : François Mauriac, Maurice Clavel, Gilbert Cesbron, Pierre-Henri Simon »
14h-15h - Séance présidée par Myriam Watthee-Delmotte
• Denis Pernot (Université Paris 13)
« Le Dialogue avec André Gide (1929) de Charles du Bos : une conversion à l’œuvre »
• Jean-Michel Wittmann (Université de Lorraine)
« “Avait mis sa plume au service de son imagination et son imagination au service de l’Église” : Gide et l’impossible écrivain catholique »
15h30-16h30 - Séance présidée par Jeanyves Guérin
• Myriam Sunnen (Centre national de littérature, Luxembourg)
« André Malraux et les écrivains catholiques »
• Denis Labouret (Université Paris-Sorbonne)
« L’écrivain catholique existe-t-il ? »
Troisième journée : Université de Lorraine, CLSH Nancy
(6 février 2014)
Salle internationale
(MSH Lorraine : Site de Nancy, 91 avenue de la Libération, Nancy)
9h30-9h45 - Ouverture
Matin
L’écrivain catholique et la vie littéraire
9h45-10h45 - Séance présidée par Jean-Michel Wittmann
• Clara Debard (Université de Lorraine)
« Jacques Copeau, dramaturge catholique »
• Myriam Watthee-Delmotte (Université catholique de Louvain)
« La psychanalyse comme apocalypse. Le catholicisme jouvien, de la posture sociale à l’intériorité »
11h-12h - Séance présidée par Denis Labouret
• Hervé Serry (CNRS / Université Paris 8)
« La littérature catholique au catalogue des éditions du Seuil (1950-1960) »
• Jeanyves Guérin (Université Sorbonne Nouvelle)
« La collection “Ce que je crois” : François Mauriac, Maurice Clavel, Gilbert Cesbron, Pierre-Henri Simon »
Après-midi
L’écrivain catholique vu du dehors
14h-15h - Séance présidée par Myriam Watthee-Delmotte
• Denis Pernot (Université Paris 13)
« Le Dialogue avec André Gide (1929) de Charles du Bos : une conversion à l’œuvre »
• Jean-Michel Wittmann (Université de Lorraine)
« “Avait mis sa plume au service de son imagination et son imagination au service de l’Église” : Gide et l’impossible écrivain catholique »
15h30-16h30 - Séance présidée par Jeanyves Guérin
• Myriam Sunnen (Centre national de littérature, Luxembourg)
« André Malraux et les écrivains catholiques »
• Denis Labouret (Université Paris-Sorbonne)
« L’écrivain catholique existe-t-il ? »
vendredi 25 octobre 2013
De deux parutions
Avec le Bulletin des Amis d'André Gide qui devrait tomber dans les boites aux lettres à partir de la fin du mois, les adhérents de l'association recevront leur cahier annuel qui n'est autre que le recueil des actes du colloque André Gide et la réécriture de Cerisy. Tous les renseignements pour adhérer à l'AAAG et être sûr de recevoir les BAAG et le cahier annuel sont sur cette page. On peut aussi se procurer les actes du colloques aux Presses Universitaires de Lyon.
Présentation de l'éditeur :
Après vingt ans de mise au jour de textes inédits, de précieuses correspondances, de manuscrits préparatoires, et après une nouvelle édition complétée de ses œuvres dans la Bibliothèque de la Pléiade, le moment était venu de considérer l’ensemble du corpus des œuvres d’André Gide comme un tout dont les éléments s’appellent et se complètent : des réseaux se forment, des images obsessionnelles se révèlent, des arrière-pensées se dévoilent, André Gide ne cessant de réécrire les données que lui fournissent son vécu, ses lectures et son époque, comme autant de matériaux à transmuer en œuvres d’art.
Ce colloque de l’été 2012 à Cerisy-la-Salle, le troisième en cinquante ans consacré à André Gide, s’est attaché particulièrement à éclairer les enjeux engagés par cette écriture au second degré, montrant comment un écrivain porté aux débats et aux échanges culturels a tissé et croisé les idées et les textes fondateurs de notre imaginaire et de notre culture.
Pour prolonger l'exposition qui s'est tenue du 4 au 28 septembre à Roquebrune Cap Martin, Jean-Pierre Prévost et les éditions Orizons en ont tiré un album intitulé Roquebrune, oasis artistique. André Gide et ses amis.
Présentation de l'éditeur :
Au cours de la première moitié du XXe siècle, Roquebrune-Cap-Martin a accueilli un nombre important de personnalités du monde des arts et des lettres. D’abord des peintres. C’est le cas de Simon Bussy et de sa femme, l’anglaise Dorothy Strachey, qui achetèrent en 1903 la villa La Souco mais encore du belge Jean Vanden Eeckhoudt qui, après avoir séjourné à Menton avec sa famille à la villa Sainte Lucie décida de venir s’installer à Roquebrune, à la villa l’Angélique, puis à la villa La Couala.
André Gide, venu « en voisin » depuis Cabris ou Nice, y fera de longs séjours à partir de 1920. Ses liens avec Simon Bussy — dont il admire l’oeuvre — mais surtout avec Dorothy, d’abord son professeur d’anglais avant de devenir sa traductrice attitrée, et son admiratrice fervente.
Malraux s’installera à la Souco en 1941 avec sa compagne Josette Clotis et leur jeune enfant Bimbo. D’autres personnalités, des arts et des lettres, confèreront à ce lieu l’éclat que cet album restitue : remanié et complété, celui-ci est issu de l’exposition présentée à l’automne 2013 au Parc du Cap-Martin, en partenariat entre l’Office du Tourisme de Roquebrune et la Fondation Catherine Gide.
Roquebrune, oasis artistique. André Gide et ses amis
de Jean-Pierre Prévost, Editions Orizons, 2013
72 p., ISBN 978-2-336-29817-7, 18 €
de Jean-Pierre Prévost, Editions Orizons, 2013
72 p., ISBN 978-2-336-29817-7, 18 €
mercredi 25 septembre 2013
Découvrons André Brincourt
Continuant à tirer sur le fil Valensin
dans les Mémoires de Pierre de Boisdeffre, celui-ci nous présente
son ami André Brincourt :
« Le père avait à Nice, à la radio, un disciple fou de littérature. André Brincourt était blond, grand, très beau ; sa femme était brune, vive, exaltée. Tous deux avaient fait de la résistance, Jeanne ne doutait pas de l'avenir d'André : il écrivait un roman. Ils avaient rencontré Gide, Roger Martin du dard, André Malraux. Tous deux admiraient Valensin, tous deux s'enflammaient pour le père Teilhard persécuté. Ils allaient devenir – à travers quelques éclipses dues au tempérament cyclothymique de Jeanne, qui n'était à l'aise que dans les sentiments extrêmes – mes amis. »
(Pierre de Boisdeffre, Contre le vente majeur,
Mémoires 1368-1968, Grasset, 1994, p.204)
Mémoires 1368-1968, Grasset, 1994, p.204)
Et comme « toutes nos lectures se
touchent », on retrouve Gide dans le livre d'André Brincourt
intitulé La Parole dérobée (Grasset, 1990). Malgré la
mention « roman » sur sa couverture, La Parole dérobée
se lit comme une histoire des engagements et des luttes de la
deuxième moitié du XXème siècle, mélangeant un Téracos
(anagramme de Socrate) à des personnages bien réels : Malraux,
Berl, Clavel ou encore Gide qu'on retrouve à Nice en 1941. Il
s'apprête à donner sa conférence « Découvrons Henri
Michaux » — qu'il
ne prononcera finalement jamais. La version « romancée »
d'André Brincourt complète bien le récit que Akio Yoshii avait
donné de cet épisode dans le BAAG n°167 de juillet 2010.
« Toute la journée de ce
mercredi 21 mai, une seule pensée habita Martial . il allait
entendre André Gide, le voir, peut-être l'approcher. Les Morceaux
choisis, si religieusement reliés, étaient restés à
Tournebride, mais il s'était procuré la veille, non sans mal, ce
petit livre conseillé par Gérard, les Nouvelles Nourritures.
« Que l'homme soit fait pour le bonheur, certes toute la nature
l'enseigne » De quoi s'interroger sous les palmiers de la Promenade.
Plusieurs affiches annonçaient la conférence. Téracos n'avait pas
donné d'indications sur cet Henri Michaux que Gide se proposait de
découvrir sous les plafonds à caissons et les stucs dorés du Ruhl.
L'impatience ou la fébrilité, quel
démon le poussa à rôder autour du palace avec près d'une heure
d'avance ? Espérait-il reconnaître la silhouette de Gide ?
Voulait-il mieux préparer son plaisir ? Se risquer aux premiers
rangs dès que possible ?
Face au Palais de la Jetée construit
sur la mer, le Ruhl offrait son architecture caractéristique de la
Belle Epoque, le hall majestueux, les colonnades rococo agrémentées
de plantes vertes. Dans les vitrines, les fourrures et bijoux avaient
en partie cédé la place à une ornementation de propagande,
quelques assiettes et plusieurs vases à l'effigie du Maréchal, de
petits bustes avec ou sans képi (40 F nature, polychrome à 320 F)
Il y avait aussi une tête de pipe sans prix. Et ces fanions
entrecroisés au-dessus d'affichettes aux sentences tricolorisées. «
Je servirai, je le jure. » « Légionnaire, voici ta famille, voici
ton père. » Plus loin, et plus insolite « J'entends battre le
tambour d'Arcole. » Fallait-il y voir les derniers produits du
laboratoire de l'oncle Hubert ? Martial n'y songeait pas sans sourire
en s'orientant déjà, suivant la flèche, vers la salle de
conférences.
Il apercevait de loin les rangées de
chaises en bois doré, lorsqu'il fut tiré de ses rêveries par
Téracos. Un peu plus, il se serait senti pris en faute. Ce diable
d'homme lisait-il dans les pensées ? Non. Son agitation visible
s'accompagnait d'un enthousiasme communicatif : « —
Viens ! Il se passe quelque chose d'extraordinaire ! » Martial
reçut le tutoiement comme une décharge électrique. L'étincelle le
fit aussitôt flamber « —
Allons vite rejoindre Gide. La Légion veut l'empêcher de parler. »
Traversant à la hâte deux ou trois
vastes salons, ils pénétrèrent dans le bar anglais fermé par
exception au public, selon l'indication portée à l'entrée par un
écriteau. Le peu de lumière que laissaient filtrer les curieux
abat-jour cloches des appliques murales ne permettait guère de
distinguer les visages, ni même le nombre de ceux qui entouraient le
canapé circulaire où, seul, se trouvait assis un homme, la tête
soutenue par deux doigts, le corps penché sur un côte, à la
limite, semblait-il, de perdre tout équilibre.
« C'est André Gide », dit Téracos,
laissant Martial à sa surprise. Plus sûrement encore à son vertige.
Combien sont-ils ? De quoi s'agit-il ?
« Un conseil de crise », vient d'annoncer Téracos d'un air
narquois. Trois hommes à l'écart s'entretiennent près du bar. «
Celui qui fume, tu reconnais Malraux... » Reconnaître ? Ça c'est
le comble ! Maigre, noir. Sa main gauche ne cesse d'aller et venir
comme pour chasser les mouches.
Gide s'est adressé aussitôt à
Téracos :
« —
Alors, que nous rapporte le petit Stéphane ?
— Il
est toujours au téléphone. Marc essaie de joindre ce haut
responsable de la Légion à la Préfecture...
— De toute manière, je ne veux pas
faire d'éclat. Etre la victime de la Légion, soit ! Mais pas
pour si peu de chose. Cet interdit est humiliant par là même. Comprenez-vous, cher.. Ah ! je voudrais tant qu'on me laissât
tranquille ! »
Malraux en soufflant du nez s'approche
:
« —
N'oublions pas que vous venez de demander à Drieu de supprimer votre
nom sur la couverture de la NRF. Et là, nous sommes dans le
sérieux ! L'affaire est encore chaude : tout ce que vous faites
comme tout ce que vous ne faites pas prend un sens en ce moment ! »
Etonnante rapidité de la parole,
entrecoupée de sons gutturaux. On dirait que les mots attrapent au
vol les idées.
« — Parbleu ! Je ne le sais que
trop, répond Gide dans un soupir. De tout côté l'on cherche à
incliner ma pensée ! J'aurais dû écouter Martin : il ne
supporte pas les palaces et m'avait déconseillé de parler d'un
poète dans un pareil endroit... La poésie au casino... Je n'ai pas
vu le piège. Voyez-vous, Malraux, les événements m'ennuient parce
qu'ils nous obligent désormais à ne rien faire d'insignifiant... On
ne peut plus être futile. Nous vivons une époque déplorable !
Et je m'agace... Mon eczéma me donne des impatiences. Il faut que
j'aille voir ce qui se passe... »
D'un bond, le voici sur pied.
En ouvrant la porte pour sortir, Gide a
rencontré le regard de Martial. Il a marqué un temps d'arrêt —
frappé à l'évidence par le rayonnement du garçon. « Nous vivons
une époque dé-plo-ra-ble », a-t-il répété presque en
chantonnant avant de disparaître en deux enjambées. Sa veste trop
longue flotte autour de lui.
Aussitôt le petit groupe s'anime.
Chacun veut placer son mot.
« — Marc Allégret essaie de
susciter un bon mouvement de la Légion Attendons ce que va nous dire
Roger Stéphane. Il prétend que sa carte de presse du Mot d'ordre
lui ouvre toutes les portes...
— Mais enfin, reprend avec véhémence
Malraux, vous savez comme moi que l'oncle Gide ne peut échapper à
la question. Ou il parle et il devient rebelle ; ou il ne parle pas
et il devient martyr. Bien sûr que Roger Martin du Gard avait
raison. Mais Gide ne serait plus Gide s'il suivait les bons
conseils...
— Il faut quand même prendre une
décision. Le public est là. On se bouscule déjà dans la salle. Se
doutent-ils de quelque chose ?... »
Téracos entraîne Malraux à part.
« — La vérité est qu'il attend de
sauter sur l'occasion de se retirer. Cette conférence l'assomme. Il
voulait seulement lire quelques textes de Michaux avec cette
comédienne, comment l'appelle-t-on ? Claude Francis.
— Bon ! Le problème pour lui
est donc : comment se taire et ne pas avoir l'air de céder ?
— Pourquoi ne pas dire au public que
la Légion autorise la conférence ? Il aurait le vrai prétexte pour
ne plus la faire...
— Téracos, vous devriez manigancer
ça. Je me charge de lui expliquer le côté "beau geste".
»
Une porte derrière le bar, dissimulée
par un rideau de velours rouge, s'est ouverte, laissant tout ensemble
entrer un flot de lumière et les accents inattendus d'une valse
viennoise. Un assez triste violon. Ce n'est pourtant pas l'heure du
thé dansant. André Gide revient, suivi cette fois d'un petit homme
replet en smoking qui se donne des airs importants. Sans doute le
directeur de l'hôtel. Il lève les bras, en signe de désespoir :
« — La salle est pleine, nous commençons à refuser du monde...
Il faut faire quelque chose... »
On reconduit Gide sur le canapé
circulaire où personne d'autre ne veut s'asseoir. Téracos lui prend
les deux mains pour se faire plus persuasif :
« — Vous prenez simplement la parole
pour dire que vous ne voulez pas la prendre — par souci de ne pas
envenimer ce qui ne mérite pas de l'être. Nous nous chargeons du
reste avec Malraux.
— Le reste ? C'est quoi le reste ? »
Malraux s'interpose :
« — Un : vous ne cédez pas à une
pression. Il faut laisser entendre que les autorités viennent
d'autoriser la conférence. Personne ne démentira parce que personne
ne sait qui décide. Cette permission octroyée vous donne enfin le
bon rôle : vous choisissez de vous taire. Deux : vous lisez la lettre
de menaces de ce M. Tissot..
— Ah non ! J'aurais l'air de
quoi ?
— Mais le public doit savoir. La
Légion vient d'injurier un grand écrivain français. »
Le directeur manifeste son anxiété :
« — Si je faisais une annonce ? Je
pourrais invoquer un empêchement...
— Non ! Pas d'annonce ! M. Gide ne
veut pas d'annonce, n'est-ce pas ? dit vivement Téracos en quêtant
du regard une approbation. Et puis le mot "empêchement"
est un mot mondain. Un très mauvais mot. Malraux n'a pas tort : il
faut que le public ait connaissance de cette lettre idiote... Nous
allons faire lire la lettre, placer l'injurieuse connerie sur
l'estrade, mais par surprise, comme si c'était un acte spontané,
irréfléchi. »
Puis, se tournant vers Martial qui ne
quitte pas des yeux Gide de plus en plus penché et comme accablé
sur sa banquette.
« — Ecoute-moi. Martial... »
Il l'a saisi par les épaules et le
pousse en avant : « — Nous avons avec nous l'ange messager,
tu es la jeunesse, l'image de la jeunesse outragée. Ecoute-moi,
Martial dès que M. André Gide fait mine de se retirer après avoir
décidé d'annuler sa conférence, tu bondis sur la scène et tu lis
la lettre. Tu dis "Le public doit savoir !" Et tu lis.
C'est tout. Sans commentaires. Tu hurles : "Sans commentaires !"
–
et tu descends. Stéphane pourrait, par exemple, faire
semblant de s'entremettre...
— Il n'a pas à faire semblant, il
s'entremet toujours. Du reste, où est-il ?
— Le voilà ! » dit un grand
garçon qui a, paraît-il, apporté une sacoche pleine de livres de
Michaux.
Et le nouvel arrivant de s'écrier du
fond du bar avec autorité mais d'une voix enrayée par l'émotion :
« — La Légion autorise ! Tout
est en ordre ! »
Est-ce Malraux qui fait entendre ce
rire un peu trop sonore ? Ou cet homme aux grosses lunettes rondes,
dans l'ombre, qui jusqu'alors a fait partie des muets attentifs ?
Martial a cru comprendre son nom : Marcel Achard.
« — Je suis très fatigué et mon
eczéma m'empêche d'avoir une opinion », dit avec lenteur André
Gide. Puis, agrippant Stéphane par le bras . « — Ai-je vraiment
la permission ? »
Il y a quelque chose d'attendrissant ou
de pitoyable dans sa demande. Sans doute, voulait-il dire
« l'autorisation » ?
« — Mais oui ! répond avec une
fausse gaieté Roger Stéphane. Marc vient de me le confirmer. C'est
officiel : vous pouvez parler ! »
Le visage de Gide s'éclaire. « —Nous
allons donc pouvoir nous taire ! »
Martial se sent légèrement drogué.
Pris dans le tourbillon. A la fois heureux et tout étourdi de se
trouver entraîné dans un mouvement qui le dépasse et l'excite.
Téracos fait entendre son grognement ironique, son œil de batracien
allumé. A-t-il pour de bon débloqué la situation ? Il peut en tout
cas compter sur Martial : ce garçon se prête à tous les jeux, et
de préférence les plus troubles –
il l'a deviné aussitôt.
C'est le directeur qui aide Gide à se
lever et l'entraîne, avec force amabilités, vers la salle. Chacun
s'y laisse mener par une incertitude amusée.
Que de monde, en effet ! Un auditoire
jacassant et applaudissant à l'entrée du maître. Malraux a filé
derrière le rideau rouge avec Achard. « — On va voir le film
Derrière la façade avec Jules Berry... Ce cinéma-là me
rince l'esprit... Venez nous retrouver, c'est à côté, à
l'Escurial... »
Le petit groupe des fidèles va se
placer en bas de l'estrade. Deux chaises et une table au tapis vert.
André Gide monte à pas comptés, avec une lassitude apparente très
étudiée. Sa veste est vraiment déformée –
que peut-il fourrer dans ses poches ? Il s'assoit, mesure son
temps de silence, et dans une étonnante psalmodie, à la limite du
supportable, détachant chaque syllabe, commence :
« Messieurs,
« Pas de discorde entre Français.
Tel est le mot d'ordre qui me domine. Cet après-midi l'on m'a remis
une lettre comminatoire de la Légion. Il m'importe peu que ceux de
la Légion se méprennent sur ma personne, mon œuvre et mon
action... »
La modulation s'amplifie: « J'apprends
au dernier moment que l'on accepterait pourtant de me laisser parler.
Mais mon point de vue reste le même... Plutôt que de fournir
prétexte à des dissensions –
TAISONS-NOUS ! »
Il a presque chanté ce « Taisons-nous
! »
Le moment de stupeur et de légère
confusion passé, la salle se met à gronder. Des voix s'élèvent,
quelques mots percent la rumeur –
Scandale ! –
Poésie ! – Honte à
Pétain !
André Gide s'est esquivé plus vite
que prévu. On ne sait jamais avec lui s'il faut s'attendre à la
lenteur ou à la précipitation. Déjà le public s'apprête à
sortir dans un bruit de chaises et de protestations assez vives.
C'est alors que Martial a
bondi sur l'estrade. Il agite d'une main la lettre que lui a remise
Téracos, et réclame le silence. En dépit du brouhaha persistant,
il se lance et répète plusieurs fois : « — Vous avez droit à
celle lettre... Vous avez droit... Elle porte l'en-tête de la
Légion, avec la mention "Propagande"...
Signée par le secrétaire général à la propagande Noël de
Tissot. Ecoutez... »
Il est visiblement ému.
Sa voix trop sourde ne porte pas.
« — ... N'est-il pas
un peu choquant de voir André Gide affronter le public français en
ce mois de mai 4l, en dépit d'une actualité qui condamne son œuvre
?... On parle beaucoup des responsables en ce moment... Il est
difficilement admissible, à l'heure où le Maréchal veut développer
chez la jeunesse française l'esprit de sacrifice, de voir monter à
la tribune un des hommes qui s'est fait le champion triomphant de
l'esprit de jouissance... Les refrains de Nathanaël ont dû peser
aussi lourd dans la balance que bien des complots politiques...
Alors, monsieur Gide, que Nathanaël se fasse oublier, lui et toute
sa famille !... »
La salle n'est pas
attentive. Personne ne semble comprendre. Les discussions n'ont pas
cessé pour autant –
ni surtout l'infernal jeu de chaises. Une dame au chapeau relevé à
la Bonaparte demande sur un ton de plus en plus pointu . « — Voulez-vous me dire ce qui se passe ?! » On n'entend qu'elle.
Quelques jeunes cependant commencent à scander . «
Na-tha-na-ël-avec-nous — Na-tha-na-ël-avec-nous », ce qui
désoriente le reste de l'assemblée et laisse apparemment perplexes
le pompier et les trois membres du service d'ordre. Un légionnaire —
à en croire le béret et la francisque — reprend le « avec-nous
! » pensant que Nathanaël doit être le signe de ralliement
national de la soirée. « Les mots se sont perdus en eau de boudin »,
rapportera Téracos le lendemain.
Le vrai souci du père de
Nathanaël a été de ne pas se laisser piéger dans la porte-tambour
du Ruhl « Echappons aux provocateurs et aux disciples ! »
lance-t-il avec une certaine gaminerie. La plaisanterie suffit. Il
entend « passer outre » et se hâte de gagner l'hôtel Adriatic où
le petit Stéphane le raccompagne en se persuadant lui-même que
cette soirée a pris un caractère historique. Gide n'est pas content
de lui. Avant de se coucher il écrira dans son journal : « De cet
incident, il ne restera rien que ceci : ils m'ont empêché de parler
et j'ai reconnu mes torts en me rendant à leurs raisons... Leur
Révolution Nationale me fiche le cafard. »
(André Brincourt, La
Parole dérobée, Grasset, 1990, pp. 77-85)
mercredi 28 août 2013
Deux expositions
Deux expositions signées Jean-Pierre Prévost seront à voir en cette rentrée : Roquebrune « oasis
artistique » du 4 au 28 septembre à Roquebrune Cap Martin, et la reprise de André Gide - André Malraux, 30 ans d'amitié, du 17 septembre au 16 octobre à la bibliothèque André Malraux dans le sixième arrondissement de Paris.
Roquebrune
« oasis
artistique »
Présentation de Jean-Pierre Prévost
« Cette oasis artistique de Roquebrune
était devenue pour moi une école
de noblesse et d’indispensable vertu »

C’est en ces termes qu’André Gide exprime en 1947 son attachement à la cité, en préface à une exposition de son ami peintre Jean Vanden Eeckhoudt.
Au cours de la première moitié du 20e siècle, Roquebrune-Cap-Martin a accueilli un nombre important de personnalités du monde des arts et des lettres, du fait que des peintres, séduits par la lumière, la beauté et l’ambiance du lieu ont choisi d’y résider. C’est le cas par exemple de l’anglaise Dorothy Strachey et de son mari le peintre Simon Bussy, qui achetèrent en 1903 la villa La Souco mais encore du peintre belge Jean Vanden Eeckhoudt et de sa famille qui après avoir séjourné à Menton à la villa Sainte Lucie décida de venir s’installer à Roquebrune, d’abord à la villa l’Angélique puis de faire construire la villa La Couala.
La Souco est emblématique d’un foyer de culture exceptionnel, lieu de rencontre mais aussi d’amitié, puisqu’elle va accueillir régulièrement jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale des hôtes de marque aussi prestigieux qu’André Gide, Henri Matisse, Roger Martin du Gard, André Malraux, beaucoup d’autres.
C’est ainsi qu’André Gide, venu « en voisin » depuis Cabris ou Nice, y fera de longs séjours à partir de 1920. Ses liens avec Simon Bussy, mais surtout avec Dorothy, qui fut d’abord son professeur d’anglais avant de devenir sa traductrice attitrée, et son admiratrice fervente jusqu’à l’impossible passion. Gide avait sa chambre attitrée à la Souco, et se rendait également à la Couala chez ses amis Vanden Eeckhoudt où il pouvait jouer du piano.
C’est par l’intermédiaire de Gide que Malraux vint s’installer à la Souco, en l’absence des Bussy, et s’y installa en 1941 avec sa compagne Josette Clotis et leur jeune enfant Bimbo.
C’est l’histoire de ces lieux et de leurs hôtes que nous souhaitons raconter à travers un certain nombre de photos, portraits, tableaux et documents rares ou inédits retrouvés dans des collections privées, que nous avons restaurés, agrandis, commentés chronologiquement, et accompagnés d’extraits de témoignages, de lettres et d’anecdotes.
De chacun, nous dressons le portrait dans son contexte : celui de Simon Bussy, celui de Dorothy et de Lytton Strachey, son frère, éminent écrivain anglais lié au groupe de Bloomsbury et à Virginia Woolf, celui de Gide et de sa fille Catherine qui découvrira par hasard, en 1936 à la Souco qu’elle est la fille du grand écrivain, par une « gaffe » de Simon Bussy, celui de Maria Van Rysselberghe, dite « La Petite Dame » la confidente de Gide qui a souvent rencontré les Bussy, celui des « années bonheur » de Malraux et de Josette avant qu’un drame épouvantable n’y mette un terme, celui des Vanden Eeckhoudt, de leur fille Zoum, et celui des différents invités, des amis des uns et des autres, de Matisse à Churchill, en passant par Keynes, le fameux économiste … Sans compter tous les « voisins », d’Auguste Rodin à Gabriel Hanotaux, à Roger Martin du Gard, à Jean Cocteau…
Cette exposition, conçue dans un esprit de découverte d’un foyer de création, d’échange et d’amitié unique en son genre, est une fresque sur toute une époque à Roquebrune.
André Gide - André Malraux :
30 ans d'amitié
La bibliothèque André Malraux fête ses 30 ans ! Pour inaugurer les
festivités, venez visiter l'exposition André Gide - André Malraux, 30
ans d'amitié.
Voir aussi cet ancien billet d'e-gide.
Du mardi 17 septembre au mercredi 16 octobre 2013
tous les mardis, mercredis, vendredis de 10h à 19h
tous les mardis, mercredis, vendredis de 10h à 19h
Du jeudi 19 septembre au jeudi 10 octobre tous les jeudis de 14h à 19h
Du samedi 21 septembre au samedi 12 octobre tous les samedis de 10h à 18h
accès gratuit
lundi 15 juillet 2013
Saint Jean d'été (2)
Poursuivons au fil du Journal d'un journaliste de Robert de Saint Jean (Grasset, 1974, coll.Cahiers rouges, 2009) les rencontres avec Gide. Où l'on retrouve aussi Malraux. Depuis quelques temps, Gide et la la Petite Dame ont entrepris de rassembler quelques amis choisis le mercredi soir au Vaneau. Le lendemain jeudi 7 mars 1929, Robert de Saint-Jean note quelques-uns des sujets de la conversation :
Hier, chez Gide : Malraux, qui parle du pamphlet que vient de publier Berl, Berl qui traite le même sujet, Clara Malraux, Green. Nous sommes chez Mme Van Rysselberghe, si je comprends bien, rue Vaneau. « La petite dame » est là (robe noire, cheveux blancs coupés aux enfants d'Edouard), en compagnie d'une amie également endeuillée. Gide raconte des cas de nécrophilie et de coprolâtrie. Sa voix gonfle soudain certains mots on ne sait sous l'effet de quelle métrique connue de lui seul, son œil étincelle quand il fait une remarque intelligente, ce qui lui arrive sans cesse. Parfois il pivote sur lui-même avec prestesse, d'autres fois il paraît gauche. Il recommande le film la Fin de Saint-Pétersbourg [sic, pour Les Derniers Jours de Saint-Pétersbourg], qui passe maintenant au Vieux-Colombier après avoir été projeté pour des amis de Gide et de Marc Allégret. La projection avait été d'abord interdite par la Préfecture de police, paraît-il.
La rencontre du 16 octobre 1929 est intéressante car si elle montre Gide sous un jour connu, elle intervient au moment de la nouvelle vague d'attaques d'Henri Massis : les deux articles publiés sous le titre Faillite d'André Gide dans les numéros de septembre et d'octobre 1929 de la Revue universelle. Des commentaires haineux brodés à partir du livre de Charles du Bos. A la demande de ce dernier, Massis changera le titre en Défaite d'André Gide lors de leur parution en recueil en 48.
Mercredi 16 octobre [1929]
[...]
Hier Gide. Depuis quelque temps il se promettait, dit-il, de déjeuner avec moi. Il m'avait appelé le matin et paraissait tout gauche au bout du fil :
— Etes-vous libre aujourd'hui ?
— Oui.
Dans un soupir il dit alors :
— Faites donc cela.
Je vais le chercher à la N.R.F. où je l'attends dans le bureau de Malraux. Enfin paraît « Monsieur Gide », comme le nomme Malraux. Il distribue quelques paroles à plusieurs ombres. Regard désabusé sur des dessins érotiques (bordel, femmes écartelées qu'approchent d'affreux bonshommes la pipe au bec), œuvres que Malraux trouve intéressantes. Silence embarrassé. Enfin, de sa voix détimbrée :
— Très cu-ri-eux... Cu-ri-eux. (Pour très il prononce trait.)
— Où allons-nous ? lui dis-je. Il a déjà tout prévu :
— Au Bon Marché, fait-il rapidement.
— La Petite Chaise est plus près, dis-je étourdiment.
— Mais, objecte-t-il sans détours, en fermant ses yeux de bourreau asiatique... les prix y sont fort élevés. (« fort » appuyé fortissimo.)
L'article que Massis vient de lui consacrer dans la Revue universelle ouvre la conversation, et c'est moi — décidément en veine de gaffes — qui ai mis le sujet sur le tapis.
— J'en suis tout remué, dit Gide.
Et de m'expliquer que si l'article tombe sous les yeux des parents d'un jeune homme turc, qui s'est confié à lui, il en résultera du vilain.
— Cela les confirmera dans leurs soupçons. Déjà on les abreuve de ragots, on leur assure que je vis entouré d'une troupe de favoris !
Il descend — par deux marches à la fois — l'escalier du métro, après avoir espéré acheter chez le libraire la fatale Revue universelle, mais elle ne s'y trouve pas.
Enfin, la casquette sur les yeux, et la pèlerine grise flottant au vent, il entre — grand Mongol grimé en détective — dans le restaurant combien peu prometteur du Bon Marché. Un chanoine à petit bedon, au teint fleuri, et qu'escortent deux rombières séchées sur tige, nous croise et fait un grand salut à Gide qui lui répond avec embarras, croyant à une méprise.
Gide choisit une table après de longues hésitations, optant finalement pour celle où nous pourrons nous entretenir librement sans que nos propos tombent dans des oreilles indiscrètes.
Il m'interroge sur mon frère, de dix ans mon cadet.
— Lui avez-vous parlé sans réticences ?
— Non.
— Faites-le, faites-le, dit-il si fort qu'il a fait sursauter la servante comme s'il avait crié : « Sauvez-le, sauvez-le ! » Faites-le, reprend-il plus doucement, en voix de basse cette fois. En lui parlant vous l'amènerez peut-être à convenir de quelque incertitude.
Il continue ainsi :
— Il faut écrire ce qu'on a à dire en toute franchise... Sans considération pour les sentiments qu'éprouvera la famille... Si l'on s'arrête à ces raisons-là, si l'on demeure prudent, on se perd, on ne dira jamais rien...
Il parle ensuite de la jalousie.
— C'est un sentiment que j'ignore. Bien au contraire je désire associer l'autre à mes aventures.
Il parle avec regret « des boulevards de jadis » où l'on trouvait sans peine « des rencontres des Mille et Une Nuits ». Il comprend que « devant le développement de la chose » Chiappe ait pris des mesures sévères, mesures qui contrarieront la nature de beaucoup, leur donneront un sentiment artificiel de culpabilité et de honte, feront d'eux des hommes chargés d'un lourd fardeau.
— Le mieux ne serait-il pas, lui dis-je — formulant toujours la remarque qu'il vaudrait mieux taire — le mieux ne serait-il pas de faire comme en Allemagne ? Toute licence après dix-huit ans mais, avant, protection des mineurs ?
— On en parle à son aise quand on n'a pas le goût des mineurs, fait-il avec un peu d'agacement.
Finasserie de la fin :
— Je vous remercie de votre lettre, elle m'a assuré que vous désiriez cette rencontre, ce que je ne croyais pas lorsque je vous en ai parlé la première fois d'une manière évasive...
La note arrive (37,50 F). Il fait mine de la saisir, sans hâte excessive. J'ai avancé le premier la main et sa main aussitôt a battu en retraite. Il sourit.
Chez lui, ensuite, 1 bis rue Vaneau. Dans l'antichambre horribles peintures. Bureau-bibliothèque au bout d'un couloir, très élevé avec une sorte de balcon, devant les livres, à mi-hauteur. Fenêtre percée donnant sur les arbres et les vieux hôtels sis derrière Matignon, vue champêtre, silence.
Souvenirs : quelques masques nègres, des nattes, etc. Nombreuses cases pour les dossiers. Il extrait de l'une d'elles les lettres d'Emile (ainsi se prénomme l'adolescent turc). Grand souci d'ordre. Etiquettes sur des tiroirs ou des classeurs : noms d'auteurs, — ou d'œuvres. On lit ainsi NATHANAEL, et ceci, plus mystérieux, OPPOSITIONS.
Il lit la lettre du Nouvel Emile, emprunte alors cette diction emphatique, et ces décalages de ton qui lui restent si personnels. « Comme j'aimerais, mon Grand Ami, que vous n'ayez pas été d'abord sincère pour pouvoir l'être maintenant. Si vous m'aviez menti, comme j'en serais heureux, car vous pourriez me le dire et je vous croirais cette fois. » (Ce gosse n'a pas seize ans.) Gide avec émotion :
— Je ne reçois plus de lettres, les parents ont tout appris, et m'ont prié de cesser toute correspondance. (Il me montre une lettre, très courtoise, du père.) On a dû affirmer à l'enfant que je le mystifiais, et il ne m'écrit plus. J'avais été contraint de dire, par écrit, que je m'inclinais, et les parents ont dû lui répondre : « Tu vois, Emile, il ne s'intéresse plus à toi. »
II m'annonce qu'il va filer à Berlin pour se changer les idées.
Il aime qu'on fasse étalage en sa faveur de sentiments de tendresse qu'il paraît incapable d'éprouver lui-même. Tout cela est complexe et simple à la fois car Gide — Massis ne le croirait jamais — se montre souvent la naïveté même.
Oublié de noter qu'avant de rentrer rue Vaneau il était passé prendre chez Saucier (Gallimard, boulevard Raspail) cette fameuse Revue universelle explosive du 15 octobre. Saucier lui parle de la chose, Gide prend un air étonné. La bombe étant en deux parties, Gide commande aussi le numéro précédent pour connaître le début du texte meurtrier, recevoir les premiers shrapnels.
— Des amis, me raconte-t-il, ont assuré au père d'Emile que j'étais un monstre... Rien d'étonnant qu'on colporte de telles calomnies, avec les Béraud et les Massis que j'ai à mes trousses.
Et c'est à nouveau Malraux qu'on retrouve à la table d'un déjeuner en mai 1931. Un Malraux omniprésent devant lequel Gide a souvent dit combien il se sentait petit garçon...
7 mai 1931
Hier Gide et Malraux à déjeuner. Malraux blême. De longues mèches balaient son front, son visage, et l'une d'elles tombe jusqu'au menton. Feu toujours présent dans les yeux.
Gide dans son habituel costume de tweed. L'air placide, faussement débonnaire, mais il a le sourire aux yeux plissés du cavalier tartare qui scrute la plaine.
Chez Malraux le langage devance presque la pensée, d'où les trouvailles de sa machine à fabriquer les formules. Une fois la formule sortie, l'exégèse vient. Son impatience de dominer l'interlocuteur s'accompagne d'un mépris apparent pour celui-ci. (Chez Cocteau, désir de faire mouche à tout coup, mais en charmant.)
Durant deux heures il n'a pas souri une fois. A peine une contraction ironique des lèvres après l'exécution de celui-ci ou de celui-là. La guillotine va vite, les adversaires sont raccourcis, les têtes tombent, tout cela en quelques mots rapides et définitifs. « Untel est un sombre crétin », « la maison G. est très farfelue », etc.
Malraux parle de l'effet produit sur le public — coup de foudre — par l'exposition indo-hellénique qu'il a organisée. Il y a eu aussi quelques véritables accès de fureur chez des critiques et des journalistes.
— Deux colonnes et une photo dans Paris-Midi... Je devenais aussi parisien que Jean Cocteau ! J'ai répliqué à ceux qui m'attaquaient, je l'ai fait avec violence, et vous avez trouvé, dit-il en se tournant vers Gide, que cette réponse était « jeune ».
Gide sourit, mais n'ajoute rien.
Autre trait de Malraux dans la conversation : une joie de potache, des mots d'argot, une ivresse à distribuer des coups, et de nombreuses allusions à la vie intellectuelle « suite de farces et attrapes ».
— J'ai embêté Maritain. Oui, en déclarant que la culture chrétienne intègre la notion de culpabilité et la culture Spartiate la notion d'héroïsme. Ne trouvez-vous pas, demande-t-il à Gide, que cette notion de culpabilité résume bien la culture chrétienne ?
Gide sourit, hésite, et finit par dire :
— Je ne sais pas... Je crois que je vais être recalé à mon bachot !
Malraux fait une comparaison entre la dictature soviétique et la dictature italienne.
— En Russie, où ils étaient maintenus dans les soutes, on les a fait monter en 1917 sur le pont et ils ont eu la permission de faire les quatre cents coups. En Italie, ils étaient dans les soutes, ils y restent, mais on leur répète qu'ils ne doivent pas venir chahuter sur le pont parce que le pont appartient seulement aux officiers qui font marcher le navire... Le fascisme italien est une énorme farce... Rappelez-vous la remarque de Guido Prezzolini : On oublie trop que l'Italie a été dressée par l'Autriche. Alors, comme sous le régime autrichien, on joue la comédie, on salue bien bas l'évêque mais, rentré chez soi, on se dit que l'évêque est une belle crapule...
Malraux annonce qu'il va partir pour la Mongolie et déclare qu'il voudrait ramener des objets d'art scythes.
— L'érotisme en Orient... En Chine il est invisible tellement il est mêlé à la vie, à l'ordre des choses. Des généraux ont un harem de filles ou un harem de garçons...
Son discours le mène sans cesse en Asie, ici ou là :
— Le pays où l'on a l'impression de plonger le plus loin en arrière dans le temps, c'est l'Inde. On y trouve le plus grand dépassement spirituel. Atmosphère purement métaphysique.
Il évoque ensuite certaines sectes indoues. Les hommes se prosternent devant des idoles phalliques, hurlent et tournent pendant des heures avant de se précipiter sur les bayadères. Ces cérémonies apportent à ceux qui s'y livrent l'impression — c'est là-bas la grande affaire — de ne plus sentir la vie, de rejoindre l'absolu.
— Cela équivaudrait à la flagellation pratiquée en Occident.
— N'ont-ils pas recours à ces pratiques extrêmes, demande Gide, pour surmonter l'impuissance ?
— Il s'agit de savoir si l'impuissance est ici la cause ou l'effet.
Plus tard :
— Ce qui différencie foncièrement les civilisations, c'est le contraste des goûts sexuels. Le reste, idéologies, systèmes, guerres et politiques, épouse mille formes, mais compte peu... L'historien est fatalement conformiste. En effet, toutes les hérésies sont mal connues parce que après avoir brûlé les hérétiques, on brûle aussi leurs écrits, on détruit les expressions et les monuments de leur pensée.
lundi 8 juillet 2013
Saint Jean d'été (1)
Souvenez-vous : il avait déjà été question de Robert de Saint Jean ici avec la comparaison d'une soirée entre Gide et Green relatée dans son journal et dans celui de Gide. Tout au long de l'été je vous propose de relire d'autres extraits choisis de ce Journal d'un journaliste (Grasset, 1974, repris dans la coll. Cahiers rouges en 2009). Voici pour commencer quelques échos, premières apparitions indirectes de Gide dans le Journal, qui donnent assez bien le ton de ce document « toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne », selon l'avis de Julien Green.
Mercredi 30 mai 1928[…] Gide a rendu visite à Maritain, à Meudon, et donné à son hôte un exemplaire de Retour du Tchad avec cette dédicace : « A Jacques Maritain, dans l'attente. »
[...]
Mercredi 6 juin 1928[Chez Jouhandeau] : « Gide, dit-il, ne m'envoie que ses livres ''convenables''. »
[...]
12 juin 1928J'ai été avant le dîner chez Mauriac, et parmi les invités le maître de maison passait, un peu crispé, le regard virevoltant dé-ci dé-là. Philippe Soupault lui demande si la lettre récemment publiée par Gide l'a indisposé.— Non, répond Mauriac avec vivacité, j'ai pris le parti de la trouver gentille.L'écrivain s'éloigne et Soupault me dit que la « gentillesse » de ce texte lui paraît douteuse : Gide fourre Mauriac et Rouveyre dans le même sac.Soupault ajoute qu'il a été choqué de lire, toujours dans la même missive, une phrase où Gide déclare ne plus connaître l'inquiétude.— Du coup, m'assure-t-il, j'ai été voir Gide et en ai obtenu une espèce de rétractation : Gide, au fond, demeure bien inquiet.Soulagement.
A l'entrée du vendredi 23 novembre 1928, Robert de Saint-Jean évoque sa rencontre avec un certain Marc C. qui a vu Gide en Afrique, a vécu à Tahiti, passionné de Schopenhauer et inspiré par Havelock
Ellis. Il n'est pas très difficile de reconnaître Marc Chadourne*, l’administrateur qui a accueilli Gide et Marc Allégret à Maroua en mars 1926 (Retour du Tchad).
Passé la soirée du 21 avec Marc C. :« Je cherche des sujets dans Havelock Ellis... Je suis très porté sur les femmes sauf en Afrique où j'avais devant moi, là où j'étais, des chiennes immondes. J'ai préféré alors, imitant les Blancs qui m'entouraient, un "boy" et suis revenu aux femmes à Tahiti. »Il célèbre Havelock Ellis, Freud, son dieu étant Schopenhauer. Voix veloutée et musicale. Mauriac dit qu'il a les gestes de surprise des chats. Lié à Plon il craint d'embarrasser son éditeur car l'une de ses prochaines nouvelles, inspirée d'un cas décrit par Havelock Ellis (encore !), traite de coprolâtrie. A propos « d'anomalies » sexuelles : « Tout est beaucoup plus répandu qu'on ne pense. »Gide, que C. a vu, je crois, en Afrique, ne voulait s'entourer que de beaux nègres, simplement pour le plaisir des yeux, et les vieux, les nabots, les teigneux, les autres, durent vite renoncer à tout espoir quand furent choisis les quatre-vingts porteurs de l'expédition au Congo. Le manège suscitait chez les nègres, élus ou exclus, des rires sous cape tout à fait injustifiés.C. parle de l'amitié qui liait Gide et Marc Allégret au cours de ce voyage, et pense que Gide se montrait parfois ombrageux.
Comme pour la soirée chez Prunier, et qui finit au Lido, Robert de Saint-Jean enregistre par la bande les rencontres Gide-Green. On y apprend par exemple que Gide aurait aimé tirer un film de Léviathan avec l'aide de Marc Allégret (trente-trois ans avant celui qui se fera finalement avec Louis Jourdan et pour lequel Julien Green écrira des dialogues) :
13 avril 1929Green chez Gide, qui lui offre le thé chez lui. (« Le bon thé », précise-t-il à la cantonade.) Sur une assiette quatre petits-beurres.Gide demande à Julien si Maritain l'influence... Façon de le mettre en garde, indirectement contre « les mauvaises relations ». Gide répète qu'il a des amis catholiques qui se feraient scrupule de le tirer à eux mais qu'il en connaît d'autres qui agissent à son égard « comme un monsieur qui a des intentions sur une dame ».L'un des personnages de Léviathan qui l'intéressent le plus, c'est Mme Grogeorge ; il a moins de goût pour la pittoresque Mme Londe. Il ajoute :« Les personnages et les péripéties d'un roman m'intéressent moins que ce que je sens derrière eux. »Il désire beaucoup tirer, avec Marc Allégret, un film de Léviathan.
Au détour d'une longue rencontre avec Reynaldo Hahn, on trouve déjà de quoi tordre le coup à la vieille légende selon laquelle c'est Gide qui aurait refusé le manuscrit de Proust, légende que Gide contribua lui-même à propager en s'accusant de cette « erreur » pour mieux amadouer Proust et faire venir ses livres à la NRF. C'est bien Schlumberger (et tous les autres éditeurs de la place !) qui en était le premier lecteur critique, comme l'a montré Pascal Mercier :
Dimanche 14 avril 1929J'ai été hier après-midi voir Reynaldo Hahn et lui demander des renseignements sur Marcel Proust traducteur afin de me documenter pour une conférence « Proust et Ruskin ». […] Hahn conclut : « Aucun de nous n'imaginait qu'il [Proust] deviendrait célèbre... Lorsqu'ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. »
Et pour terminer cette première salve d'extraits, cet intéressant dialogue avec Malraux, consigné le dimanche 21 avril 1929, sur Gide et plus largement l'homosexualité et son rôle dynamiteur de la bourgeoisie :
Vendredi, avant dîner, Malraux au Bar Diamant.[…] Il me dit qu'il y a une réduction dans les grandeurs littéraires d'aujourd'hui si l'on songe aux siècles précédents.— La célébrité de Gide, à côté de celle de Victor Hugo, ne monte pas très haut... Gide ne se place pas sur le terrain révolutionnaire, il veut faire figure de moraliste, mais dans cette famille des moralistes français il est plus court, plus prudent, moins « inquiétant » que Montaigne. Ainsi Gide a-t-il toujours évité jusqu'à présent de se situer par rapport aux régimes politiques actuels ; même rapetissement, d'ailleurs, chez les banquiers que chez les écrivains : les banquiers d'aujourd'hui sont moins dominateurs que dominés. Revient à Gide, sujet qui décidément l'occupe :— Numquid et tu m'a paru faible et je n'ai pas caché ma déception à Gide, qui s'est d'abord rebiffé avant de me féliciter de ma franchise, et presque de m'approuver. « Votre position, lui ai-je dit, est avant tout celle d'un esthète, vous vous bâtissez un dieu d'homme de lettres, vous croyez en la divinité du Christ parce qu'à votre avis il faut, pour inspirer les Evangiles, plus que le génie humain ne peut donner. Au fond, Dieu existe pour vous parce que les Evangiles forment une œuvre dont vous auriez été incapable, vous André Gide. »II ne s'arrête pas à la conversion de Gabriel Marcel ni aux crises religieuses de Mauriac et il dit que ces événements l'amusent autant que les saynètes de Pontigny. Quand il parle du catholicisme c'est pour en souligner l'altération et le déclin.Quant au pamphlet de Berl, il le défend parce que ce livre lui est dédié.Je lui dis que je trouve inexacte, dans cet opuscule, la phrase dont voici à peu près le sens : Le seul gain révolutionnaire de la littérature actuelle s'inscrit au profit de l'homosexualité, c'est peu. Réponse de Malraux :— La pédérastie, en retranchant l'homosexuel de la bourgeoisie, permet à celui-ci de mieux voir les tares de sa classe... Oui, cela impose une vue des choses plus nettement que ne le fait un parti pris politique.Malraux donne à plusieurs reprises cette définition : « Le bourgeois est celui qui n'obéit qu'au besoin de considération. »Revenant sur les mœurs, Malraux me dit :— Je ne vois pas sur quoi on peut fonder une morale sexuelle.Le débat de Mauriac lui paraît « larvé ». Il croit que Mauriac se retient de céder à ses penchants moins par la crainte du remords que lui donnerait la religion que par la peur de la réprobation bourgeoise. Il répète que l'homosexualité est une arme redoutable contre l'esprit bourgeois mais quant à voir en elle un signe de supériorité — thèse de certains apologistes — il trouve cette prétention ridicule.
________________________
* Sur Marc Chadourne, voir l'article Marc Chadourne : écrivain-voyageur (23 mai 1895 - 30 janvier 1975), de Lilith Pittman, in Cahier Robert Margerit, n°XIV – Décembre 2010, article 09 de la version en ligne.
jeudi 4 avril 2013
Les évènements d'avril
Du 6 au 28 avril 2013 l'exposition « André Gide – André Malraux 1921 > 1951 : 30 ans d'amitié » s'installe au musée Estienne de Saint Jean, à Aix-en-Provence. Il s'agit de la reprise de celle présentée en septembre 2012 à la mairie du XIème arrondissement de Paris par Jean-Pierre Prévost qui a rassemblé un très grand nombre de documents pour retracer les parcours des deux hommes, leurs origines, leurs œuvres et bien sûr leur amitié.
Gide/Malraux
1921>1951
30 ans d'amitié
Exposition proposée par la Fondation Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost, avec le soutien de l'association Amitiés Internationales André Malraux et l'association des Amis de Pontigny-Cerisy.
Musée Estienne de Saint Jean (musée du Vieil Aix)
17 rue Gaston de Saporta
Aix-en-Provence
Ouvert tous les jours sauf le mardi
Jusqu'au 14 avril : 13h30 à 17h
A partir du 15 avril : 10h-12h30 et 13h30-18h
Montauban accueille du 2 au 18 avril 2013 le premier acte des manifestations « Albert Camus, notre contemporain » à l'occasion du centième anniversaire de la naissance de l'auteur, qui se prolongeront plus amplement encore lors des « 23e Lettres d’Automne » qui auront lieu du 18 novembre au 1er décembre.
Parmi les nombreuses projections, expositions, rencontres et lectures, citons la venue de Claude Sicart lundi 8 avril à 18h30 à la Librairie « La femme renard » pour parler de la Correspondance Albert Camus - Roger Martin du Gard qui sortira à l'automne chez Gallimard.
Claude Sicart et Maurice Petit liront aussi quelques-unes des lettres de Camus et Martin du Gard, et des extraits de leur discours de Stockholm, lors de la réception du Prix Nobel.
Albert Camus, notre contemporain
1er ACTE : du 2 au 18 avril 2013
Montauban & Tarn-et-Garonne
Mardi 9, mercredi 10 et jeudi 11 avril à 20h30 au Théâtre Espace 44 de Lyon, fabrika karabinova et la Cie Scolopendre présentent PROJET M, un spectacle de danse inspiré du Prométhée mal enchaîné de Gide.
PROJET M
Danse de corps, d’ombres et d’objets par Ephia
Composition électroacoustique par Laurent Grappe
Inspiré du texte d’André Gide, Le Prométhée Mal Enchaîné
Les éditions Alexandrines ont déjà consacré un volume à Gide dans la collection « Les Ecrivains vagabondent » et l'évoquent dans cinq guides de la série « Sur les pas des écrivains » (Balade en Calvados, en Seine-Maritime, dans le Gard, le Var, à Nice...). Dans un nouveau volume dédié à la Corse, on le croisera sur les pentes du Monte d'Oro... Gide a en effet séjourné en Corse en août 1923, août 1930 et deux jours en septembre 1931.La Corse des écrivains, par Thierry Ottaviani
Editions Alexandrines, Paris, mars 2013,
ISBN 978-2-912319-73-9, 256 p. 14,50€
Mardi 16 avril à 22h35, nos amis Belges auront la chance de voir le documentaire réalisé en 2005 par Peter Jan Smit sur l'amitié entre André Gide et Jef Last : « Jef Last, l'ami hollandais ». Un documentaire de 75 minutes diffusé par la chaîne La Trois de la RTBF qui retrace les grandes étapes des relations entre ces deux hommes que tout opposait et le contexte des luttes des années 30 jusqu'à l'après-guerre.
lundi 18 février 2013
Au hasard du Journal
(encadré donné à la suite d'un article sur Ne jugez pas, dans le Nouvel Observateur n°262 du 17 novembre 1969 pour les cent ans de Gide)
Au hasard du "Journal" de Gide
Contemporains
VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »
CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »
COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »
MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »
MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »
GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »
FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »
PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »
MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »
DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »
Morale
• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
• « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
• « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »
Moeurs
• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels, sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»
Au hasard du "Journal" de Gide
Contemporains
VALERY
• « Valéry ne saura jamais toute l'amitié qu'il me faut pour écouter sans éclat sa conversation. J'en sors meurtri. Hier, j'ai passé avec lui près de trois heures. Plus rien, ensuite, ne tenait debout dans mon esprit. »
CLAUDEL
• « Jeune, il avait l'air d'un clou ; il a l'air d'un marteau pilon. Front très peu haut, mais assez large ; visage sans nuances, comme taillé au couteau ; cou de taureau continué tout droit par la tête, où l'on sent que la passion monte congestionner aussitôt le cerveau. [..] Il me fait l'effet d'un cyclone figé. »
COCTEAU
• « Lu « le Livre blanc », de Cocteau... Que d'agitation vaine dans les drames qu'il raconte! Que d'apprêt dans son style ! De souci de la galerie dans ses attitudes !... Que d'artifices !... Pourtant certaines obscénités sont racontées d'une manière charmante. Ce qui choque, et beaucoup, ce sont les sophismes pseudo- religieux. »
MAURIAC
• « Comme il est angoissé, et que je l'aime ainsi ! Mais de quel profit ces angoisses ? Puisse un temps venir pour lui où celles-ci lui paraîtront aussi vaines et aussi chimériques, aussi monstrueuses qu'elles me paraissent à moi aujourd'hui. Mais chez lui, désormais, le pli est si fort qu'il se croira perdu s'il se délivre. L'habitude de vivre la tête en bas force de contempler tout à l'envers. »
MARTIN DU GARD
• « Martin du Gard incarne à mes yeux une des plus hautes et nobles formes de l'ambition : celle qu'accompagne un constant effort de se perfectionner soi-même et d'obtenir, d'exiger de soi le plus possible. Je ne sais si je n'admire pas; plus encore que les plus beaux dons, une obstinée patience. »
GUEHENNO
• « Il parle du cœur comme on parle du nez. »
FREUD
• «Ah ! que Freud est gênant ! et qu'il me semble qu'on fût bien arrivé sans lui à découvrir son Amérique ! Il me semble que ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c'est d'avoir habitué les lecteurs à entendre traiter certains sujets sans avoir à se récrier ni à rougir. Ce qu'il nous apporte surtout, c'est l'audace ; ou, plus exactement, il écarte de nous certaine fausse et gênante pudeur. Mais que de choses absurdes chez cet imbécile de génie ! »
PROUST
• « Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime) ; mais hier et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête ; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jours. Par instants il promène le long des ailes de son nez le tranchant d'une main qui parait morte, aux doigts bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou. »
MALRAUX
• « ...Deux heures durant, je m'émerveille de son éblouissante et étourdissante faconde (oh ! je ne donne aucun sens péjoratif à ce mot — qui, originairement du moins, n'en avait point. J'ajoute pourtant qu'il est naturel qu'il en ait pris un — que les auditeurs-victimes lui en aient donné un ; par revanche). André Malraux, de même que Valéry, sa grande force est de se soucier fort peu s'il s'essouffle, ou lasse, ou « sème » celui qui l'écoute et qui n'a guère d'autre souci (lorsque celui qui l'écoute, c'est moi) que de paraître suivre, plutôt que de suivre vraiment. »
DE GAULLE
• « L'accueil du général de Gaulle [26 juin 1943, à Alger] avait été très cordial et très simple ; déférent presque à mon égard, comme si l'honneur et le plaisir de la rencontre eussent été pour lui. On m'avait parlé de son « charme ». On n'avait rien exagéré. Pourtant, on ne sentait point chez lui comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient : « la danse de la séduction ». Le Général restait très digne et même un peu sur la réserve, me semblait-il, comme distant. [...] il est certainement appelé à jouer un grand rôle et semble « à la hauteur ». Nulle emphase chez lui, nulle infatuation ; mais une sorte de conviction profonde qui inspire la confiance. Je ne ferai pas de difficulté pour raccrocher à lui mes espoirs. »
Morale
• « J'ai été plus courageux dans mes écrits que dans ma vie, respectant maintes choses qui n'étaient sans doute pas respectables et faisant cas beaucoup trop important du jugement d'autrui. »
• « Mon esprit n'est que trop enclin, par nature, à l'acceptation ; mais dès que l'acceptation se fait avantageuse et profitable, j'entre en garde ; un instinct m'avertit ; je ne puis accepter d'être avec eux « du bon côté » ; je suis de l'autre. » (1940.)
• « Les extrêmes me touchent. »
• « Il se passe en mon être intime ce qui se passe pour les « petits pays » : chaque nationalité revendique son droit à l'existence, se révolte contre l'oppression. Le seul classicisme admissible, c'est celui qui tient compte de tout. Celui de Maurras est détestable parce qu'il opprime et supprime et rien ne me dit que ce qu'il opprime ne vaut pas mieux que l'oppresseur. La parole aujourd'hui est à ce qui n'a pas encore parlé. » (1921.)
• « Je méprise de tout mon coeur cette sagesse à laquelle on ne parvient que par refroidissement ou lassitude. »
• « Le monde ne sera sauvé, s'il peut l'être, que par des insoumis. Sans eux, c'en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification
secrète. Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu. Car je me persuade que Dieu n'est pas encore et que nous devons l'obtenir. » (1946.)
• « Mon tourment est plus profond encore ; il vient également de ce que je ne puis décider avec assurance
: le bien est ici, de ce côté ; le mal est là. Ce n'est pas impunément que, toute une vie durant, mon esprit s'est exercé à comprendre l'autre. J'y parviens si bien que le « point de vue » où il m'est le plus difficile de me maintenir, c'est le mien propre. »
• « Les discours du « rat qui s'est retiré du monde », qu'il soit artiste ou philosophe, sentent toujours un peu son fromage. » (A propos de Montherlant, 1941.)
• « Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'a condition de passer outre... »
• « Se maintenir du moins... Mais non, dès que l'on n'est plus tendu vers un progrès, l'on retombe. »
• « L'on ne peut pourtant pas parvenir à me faire croire à Dieu, en me persuadant qu'il est plus hygiénique d'y croire, ou plus confortable ! C'est, au contraire, précisément dans le dédain du confort que je m'affermis et je m'affirme. Et c'est là ce qui me fait rejeter de dessous ma tête le mol et doux oreiller de Montaigne. C'est peut-être aussi bien pour ce qu'il m'enlèverait de confort que je souhaite le communisme ; comme aussi c'est pour cela qu'eux le craignent. » (1932.)
• « Je me laisse aujourd'hui persuader que l'homme même ne peut changer que, d'abord les conditions
sociales ne l'y invitent et ne l'y aident — de sorte que ce soit d'elles qu'il faille d'abord s'occuper. Mais il faut s'occuper des deux. »
• « Il faut suivre sa pente : mais en montant ! »
• « Connais-toi toi-même : maxime aussi pernicieuse que laide, une chrysalide qui se regarderait vivre ne deviendrait jamais papillon. »
Moeurs
• « Socrate et Platon n'eussent pas aimé les jeunes gens, quel dommage pour la Grèce, quel dommage pour le monde entier ! »
• [...] Les pédérastes, dont je suis [...], sont beaucoup plus rares, les sodomites beaucoup plus nombreux que je ne pouvais croire d'abord. J'en parle d'après les confidences que j'ai reçues, et veux bien croire qu'en un autre temps et dans un autre pays, il n'en eût pas été de même. Quant aux invertis, que j'ai fort peu fréquentés, il m'a toujours paru qu'eux seuls méritaient ce reproche de déformation morale ou intellectuelle et tombaient sous le coup de certaines accusations que l'on adresse communément à tous les homosexuels.
« J'ajoute ceci, qui pourra paraître spécieux, mais que je crois parfaitement exact : c'est que nombre d'hétérosexuels, soit par timidité, soit par demi-impuissance, se comportent en face de l'autre sexe comme des femmes et, dans une conjugaison en apparence normale, jouent le rôle de véritables invertis. L'on serait tenté de les appeler des lesbiens. Oserai-je dire que je les crois très nombreux ?
« Il en va comme pour la religion. Ceux qui en ont, tout ce qu'ils peuvent faire de plus aimable pour ceux qui n'en ont pas; c'est de les plaindre. »
• « [...] On nous admet plaintifs : mais si nous cessons de l'être, on nous taxe aussitôt d'arrogance. Mais non, mais non, je vous assure. Nous sommes simplement ce que nous sommes ; nous nous donnons pour tels, sans nous targuer, mais sans nous désoler non plus.»
mardi 18 septembre 2012
Gide-Malraux : 30 ans d'amitié
Depuis le parvis de la mairie du XIe
arrondissement de Paris où nous toise Léon Blum, sculpté par
Philippe Garel, il faut suivre les affichettes grises et bleues
jusqu'au deuxième étage du bâtiment, la salle des fêtes. C'est
là, sous les fresques joyeuses de Victor Prouvé, que se déploient
les panneaux de la nouvelle exposition réalisée par Jean-Pierre
Prévost : « Gide-Malraux : 30 ans d'amitié ». Là qu'il
y a deux ans déjà il nous présentait « André Gide : un
album de famille ».
La famille, justement. L'exposition
s'ouvre par la présentation de celles de ces deux hommes que tout
sépare – milieu d'origine, âge surtout – et par la liste de
tout ce qui les rapprochera pourtant : « art et culture »,
« musique et voyages », « politique et social »,
« amis et communication », « le bonheur et la
mort » sont autant de thèmes soulignés par Jean-Pierre
Prévost et qu'on retrouvera au fil de quelques 200 documents.
Alors bien sûr, on attend, on guette
la photographie inédite qui montrerait Gide et Malraux ensemble,
puisqu'on connaît surtout d'eux celles prises en juin 35 au congrès
de la Mutualité, et celle du Cap d'Ail où ils passent une semaine
ensemble en 1942. Il n'y en a pas. Ou elle reste à retrouver. Ce
dont on doute lorsqu'on voit le travail de recherche, de collecte, de
restauration et de présentation de Jean-Pierre Prévost.
De l'article « Aspect d'André
Gide », signé André Malraux dans Action de mars-avril
1922 à la mise à l'index de Gide par le Vatican en 1952, leurs
voyages, projets éditoriaux, combats, amours et amitiés défilent,
éclairés par de jolis documents. Ici un télégramme de Malraux à
Gide au sujet de Thaelmann, là les photographies de Pierre Herbart
en Indochine. Et surtout des extraits nombreux des Cahiers de la
Petite Dame, qui adopte Malraux dans le clan du Vaneau et en tire
les meilleurs portraits.
Tout au long de cet axe principal
Gide-Malraux, Jean-Pierre Prévost plonge donc des lignes dans les
milieux politique, littéraire et intellectuel de ces décennies
riches et mouvementées. Et réussit son pari d'une exposition
initiatrice qui donne envie de lire et de mieux connaître ce
« tandem stimulant », comme le nomme Peter Schnyder. A
ses côtés lors du vernissage, Florence Malraux saluait elle aussi cette présentation
dense, qu'on aura plaisir à retrouver dans le livre qui en sera tiré
l'an prochain.
Gide/Malraux
1921>1951
30 ans d'amitié
Exposition proposée par la Fondation Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost, avec le soutien de l'association Amitiés Internationales André Malraux et l'association des Amis de Pontigny-Cerisy.
Exposition ouverte du 14 au 28 septembre.
Du lundi au vendredi de 10h à 17h, jusqu'à 19h30 le jeudi.
Salle des fêtes - Mairie du 11e arrondissement de Paris. Entrée libre.
vendredi 7 septembre 2012
Rendez-vous en septembre
Gide-Malraux :
30 ans d'amitié en photos
Du 14 au 28 septembre, la Mairie du 11e vous invite à découvrir 100 photos souvent inédites provenant de collections privées, permettant de redécouvrir André Gide et André Malraux et leurs œuvres, leurs combats, leurs vies privées et leurs apports à notre culture contemporaine.
Exposition proposée par la fondation Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost (auteur entre autres de Gide : un album de famille), avec le soutien de l’association Amitiés Internationales André Malraux et l’association des Amis de Pontigny - Cerisy.
Exposition ouverte du 14 au 28 septembre.
Du lundi au vendredi de 10h à 17h, jusqu’a 19h30 le jeudi.
Salle des fêtes - Mairie du 11e
André Gide et les siens,
expo et conférence
Du 24 septembre au 23 octobre, l'Institut Pierre Wiener de Luxembourg accueille une exposition intitulée "André Gide et les siens", organisée avec "Le Cercle des Amis de Colpach" et le CCRN. Un ensemble de documents réunis là encore par Jean-Pierre Prévost. Deux conférences prolongeront l'exposition mercredi 26 septembre. Présentation :
L’histoire commence dans le salon du poète Francis Vielé-Griffin, en 1899, lorsque le jeune auteur de Paludes, André Gide, rencontre le peintre Théo van Rysselberghe et sa femme Maria. C’est le début d’une grande et belle amitié, qui trouvera un prolongement familial quand André et Elisabeth van Rysselberghe, fille de Théo et Maria, choisiront de donner naissance à un enfant, hors de toute union officielle. Leur fille, Catherine, naît le 18 avril 1923. L’identité de son père n’est connue que de grand-mère Maria – la « Petite Dame» -, le témoin privilégié de ce « climat » familial somme toute si cher à l’auteur des Nourritures terrestres (cf. Cahiers de la petite dame). Cet album de souvenirs, conçue par Jean-Pierre Prévost avec l’aide précieuse de Peter Schnyder et Pierre Masson, trace ainsi les contours étendus, mais choisis, de cette singulière famille. Voici des lieux aimés (e.a. le Château de Colpach, Dudelange et La Messuguière à Cabris) et des figures amies (e.a. les familles Mayrisch – de Saint-Hubert, Viénot), des souvenirs de voyages (e.a. au Grand-Duché de Luxembourg) et des rencontres multiples.
Conférences mercredi 26 septembre à 18h30 :
Pierre Masson : Histoires d'amitié dans la vie et l'œuvre d'André Gide (en français)
Peter Schnyder : André Gide heute (en allemand)
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