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lundi 8 juillet 2013

Saint Jean d'été (1)


Souvenez-vous : il avait déjà été question de Robert de Saint Jean ici avec la comparaison d'une soirée entre Gide et Green relatée dans son journal et dans celui de Gide. Tout au long de l'été je vous propose de relire d'autres extraits choisis de ce Journal d'un journaliste (Grasset, 1974, repris dans la coll. Cahiers rouges en 2009). Voici pour commencer quelques échos, premières apparitions indirectes de Gide dans le Journal, qui donnent assez bien le ton de ce document « toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne », selon l'avis de Julien Green.


Mercredi 30 mai 1928
[…] Gide a rendu visite à Maritain, à Meudon, et donné à son hôte un exemplaire de Retour du Tchad avec cette dédicace : « A Jacques Maritain, dans l'attente. »
[...]
Mercredi 6 juin 1928
[Chez Jouhandeau] : « Gide, dit-il, ne m'envoie que ses livres ''convenables''. »
[...]
12 juin 1928
J'ai été avant le dîner chez Mauriac, et parmi les invités le maître de maison passait, un peu crispé, le regard virevoltant dé-ci dé-là. Philippe Soupault lui demande si la lettre récemment publiée par Gide l'a indisposé.
— Non, répond Mauriac avec vivacité, j'ai pris le parti de la trouver gentille.
L'écrivain s'éloigne et Soupault me dit que la « gentillesse » de ce texte lui paraît douteuse : Gide fourre Mauriac et Rouveyre dans le même sac.
Soupault ajoute qu'il a été choqué de lire, toujours dans la même missive, une phrase où Gide déclare ne plus connaître l'inquiétude.
— Du coup, m'assure-t-il, j'ai été voir Gide et en ai obtenu une espèce de rétractation : Gide, au fond, demeure bien inquiet.
Soulagement.



A l'entrée du vendredi 23 novembre 1928, Robert de Saint-Jean évoque sa rencontre avec un certain Marc C. qui a vu Gide en Afrique, a vécu à Tahiti, passionné de Schopenhauer et inspiré par Havelock Ellis. Il n'est pas très difficile de reconnaître Marc Chadourne*, l’administrateur qui a accueilli Gide et Marc Allégret à Maroua en mars 1926 (Retour du Tchad).


Passé la soirée du 21 avec Marc C. :
« Je cherche des sujets dans Havelock Ellis... Je suis très porté sur les femmes sauf en Afrique où j'avais devant moi, là où j'étais, des chiennes immondes. J'ai préféré alors, imitant les Blancs qui m'entouraient, un "boy" et suis revenu aux femmes à Tahiti. »
Il célèbre Havelock Ellis, Freud, son dieu étant Schopenhauer. Voix veloutée et musicale. Mauriac dit qu'il a les gestes de surprise des chats. Lié à Plon il craint d'embarrasser son éditeur car l'une de ses prochaines nouvelles, inspirée d'un cas décrit par Havelock Ellis (encore !), traite de coprolâtrie. A propos « d'anomalies » sexuelles : « Tout est beaucoup plus répandu qu'on ne pense. »
Gide, que C. a vu, je crois, en Afrique, ne voulait s'entourer que de beaux nègres, simplement pour le plaisir des yeux, et les vieux, les nabots, les teigneux, les autres, durent vite renoncer à tout espoir quand furent choisis les quatre-vingts porteurs de l'expédition au Congo. Le manège suscitait chez les nègres, élus ou exclus, des rires sous cape tout à fait injustifiés.
C. parle de l'amitié qui liait Gide et Marc Allégret au cours de ce voyage, et pense que Gide se montrait parfois ombrageux.

Comme pour la soirée chez Prunier, et qui finit au Lido, Robert de Saint-Jean enregistre par la bande les rencontres Gide-Green. On y apprend par exemple que Gide aurait aimé tirer un film de Léviathan avec l'aide de Marc Allégret (trente-trois ans avant celui qui se fera finalement avec Louis Jourdan et pour lequel Julien Green écrira des dialogues) :

13 avril 1929
Green chez Gide, qui lui offre le thé chez lui. (« Le bon thé », précise-t-il à la cantonade.) Sur une assiette quatre petits-beurres.
Gide demande à Julien si Maritain l'influence... Façon de le mettre en garde, indirectement contre « les mauvaises relations ». Gide répète qu'il a des amis catholiques qui se feraient scrupule de le tirer à eux mais qu'il en connaît d'autres qui agissent à son égard « comme un monsieur qui a des intentions sur une dame ».
L'un des personnages de Léviathan qui l'intéressent le plus, c'est Mme Grogeorge ; il a moins de goût pour la pittoresque Mme Londe. Il ajoute :
« Les personnages et les péripéties d'un roman m'intéressent moins que ce que je sens derrière eux. »
Il désire beaucoup tirer, avec Marc Allégret, un film de Léviathan.

Au détour d'une longue rencontre avec Reynaldo Hahn, on trouve déjà de quoi tordre le coup à la vieille légende selon laquelle c'est Gide qui aurait refusé le manuscrit de Proust, légende que Gide contribua lui-même à propager en s'accusant de cette « erreur » pour mieux amadouer Proust et faire venir ses livres à la NRF. C'est bien Schlumberger (et tous les autres éditeurs de la place !) qui en était le premier lecteur critique, comme l'a montré Pascal Mercier :

Dimanche 14 avril 1929
J'ai été hier après-midi voir Reynaldo Hahn et lui demander des renseignements sur Marcel Proust traducteur afin de me documenter pour une conférence « Proust et Ruskin ». […] Hahn conclut : « Aucun de nous n'imaginait qu'il [Proust] deviendrait célèbre... Lorsqu'ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. »

Et pour terminer cette première salve d'extraits, cet intéressant dialogue avec Malraux, consigné le dimanche 21 avril 1929, sur Gide et plus largement l'homosexualité et son rôle dynamiteur de la bourgeoisie :

Vendredi, avant dîner, Malraux au Bar Diamant.
[…] Il me dit qu'il y a une réduction dans les grandeurs littéraires d'aujourd'hui si l'on songe aux siècles précédents.
— La célébrité de Gide, à côté de celle de Victor Hugo, ne monte pas très haut... Gide ne se place pas sur le terrain révolutionnaire, il veut faire figure de moraliste, mais dans cette famille des moralistes français il est plus court, plus prudent, moins « inquiétant » que Montaigne. Ainsi Gide a-t-il toujours évité jusqu'à présent de se situer par rapport aux régimes politiques actuels ; même rapetissement, d'ailleurs, chez les banquiers que chez les écrivains : les banquiers d'aujourd'hui sont moins dominateurs que dominés. Revient à Gide, sujet qui décidément l'occupe :
— Numquid et tu m'a paru faible et je n'ai pas caché ma déception à Gide, qui s'est d'abord rebiffé avant de me féliciter de ma franchise, et presque de m'approuver. « Votre position, lui ai-je dit, est avant tout celle d'un esthète, vous vous bâtissez un dieu d'homme de lettres, vous croyez en la divinité du Christ parce qu'à votre avis il faut, pour inspirer les Evangiles, plus que le génie humain ne peut donner. Au fond, Dieu existe pour vous parce que les Evangiles forment une œuvre dont vous auriez été incapable, vous André Gide. »
II ne s'arrête pas à la conversion de Gabriel Marcel ni aux crises religieuses de Mauriac et il dit que ces événements l'amusent autant que les saynètes de Pontigny. Quand il parle du catholicisme c'est pour en souligner l'altération et le déclin.
Quant au pamphlet de Berl, il le défend parce que ce livre lui est dédié.
Je lui dis que je trouve inexacte, dans cet opuscule, la phrase dont voici à peu près le sens : Le seul gain révolutionnaire de la littérature actuelle s'inscrit au profit de l'homosexualité, c'est peu. Réponse de Malraux :
— La pédérastie, en retranchant l'homosexuel de la bourgeoisie, permet à celui-ci de mieux voir les tares de sa classe... Oui, cela impose une vue des choses plus nettement que ne le fait un parti pris politique.
Malraux donne à plusieurs reprises cette définition : « Le bourgeois est celui qui n'obéit qu'au besoin de considération. »
Revenant sur les mœurs, Malraux me dit :
— Je ne vois pas sur quoi on peut fonder une morale sexuelle.
Le débat de Mauriac lui paraît « larvé ». Il croit que Mauriac se retient de céder à ses penchants moins par la crainte du remords que lui donnerait la religion que par la peur de la réprobation bourgeoise. Il répète que l'homosexualité est une arme redoutable contre l'esprit bourgeois mais quant à voir en elle un signe de supériorité — thèse de certains apologistes — il trouve cette prétention ridicule.


________________________
* Sur Marc Chadourne, voir l'article Marc Chadourne : écrivain-voyageur (23 mai 1895 - 30 janvier 1975), de Lilith Pittman, in Cahier Robert Margerit, n°XIV – Décembre 2010, article 09 de la version en ligne.

lundi 26 décembre 2011

Echec de la vente Green


La dispersion des manuscrits, lettres et objets de Julien Green fin novembre à Genève, pour éviter toute préemption de l'Etat français et les « mandibules d'insectes chercheurs déjà desséchés » (dixit Eric Green), n'a pas connu le succès escompté. A moins qu'on ne puisse parler d'échec mérité ? La plupart des manuscrits n'a pas trouvé preneur : ni celui d'Adrienne Mesurat estimé à 150.000 CHF (120.000€), ni Mont-Cinère, estimé au même prix, ni Léviathan estimé à 200.000 CHF (160.000€). Sur les 2,5 à 3 millions d'euros espérés au total, les résultats atteignent tout juste la barre des 200.000€.

Les deux seuls manuscrits qui ont trouvé un acquéreur sont ceux, mineurs, de Ralph et la quatrième dimension et Dionysos ou la chasse aventureuse (18.000 CHF, estimés à 20-30.000 CHF chacun). Ce sont également les meilleures ventes réalisées, suivies par la volumineuse correspondance avec Jacques Maritain (17.500 CHF, estimée 15-20.000 CHF). A noter que la quatrième meilleure vente concerne le lot 172, la correspondance avec André Gide. Les 14 lettres autographes signées et 5 lettres signées datées de 1927 à 1949 ont été adjugées 8.000 CHF (6.000€), soit l'estimation basse.

jeudi 3 novembre 2011

Vente Julien Green à Genève


Dimanche 27 novembre à Genève seront dispersées les archives littéraires et familiales de Julien Green. Un peu plus de 200 lots constituent cette vente : une cinquantaine de manuscrits autographes (toutes les grandes œuvres de Green mais aussi quelques textes de Robert de Saint-Jean), des milliers de lettres, documents, articles, des photographies, l'épée de l'académicien et même ses bagages... Son fils adoptif Eric Jourdan, ou Jean-Eric Green ainsi qu'il signe son texte en ouverture du beau catalogue, explique sa décision de vendre, et surtout de vendre en Suisse, d'où aucune demande de passeport pouvant aboutir à des interdictions de sortie du territoire, comme en France, n'est nécessaire :

« Quand mon père ne fut plus là, il me fut clair qu'il me serait impossible de garder sa fondation. Cependant je voulais respecter sa volonté et ses désirs selon une lettre codicille qui me fut remise. Le temps passait. J'ai compris qu'il ne fallait pas laisser une œuvre sous un sarcophage, si précieux fût-il, car il faut qu'elle reste vive. Je n'oubliais pas non plus qu’il refusait les endroits officiels et considérait que beaucoup d'universités sont des temples à la merci des mandibules d'insectes chercheurs déjà desséchés. [...] Mettre les manuscrits face à d'autres yeux et à la portée d'autres mains, ce serait leur donner une nouvelle existence et les faire vivre comme l'aurait désiré leur auteur. C'est ce que je fais à présent. »

Julien Green, un siècle d'écriture,
vente par l'étude Pierre Bergé & Associés,
dimanche 27 novembre à 14h à Genève


Au lot 172 figurent 19 lettres d'André Gide (14 autographes signées + 5 lettres signées), soit environ 30 pages in-8 ou in-4, envoyées entre 1927 et 1949. Extraits du catalogue :

Vers 1927 : « ...Nous organisons, à quelques amis, une représentation privée du très beau film soviétique, interdit par la censure : Les derniers jours de S. Pétersbourg... demain jeudi – Vieux Colombier... », etc.
1929 : « … Je voudrais bien savoir, avant de quitter Paris, ce que devient votre projet de scénario… si quelque point vous embarrasse, pourrions-nous opportunément en parler ensemble et avec Marc Allégret… Je me souviens de vous avoir dit que je vous ferais parvenir le scénario de n'importe quel film, qui vous permette de voir comment il s'agit d’exposer cinématographiquement le sujet… »
« … Julien Green sort d' ici à l'instant m'a dit ce matin G. Gallimard… En vain j’ai cherché à vous rattraper dans la rue… »
« … Aussi désireux de cette rencontre que vous pouvez l'être vous-même… Marc A.[llégret]… doit me rejoindre… Il vient de tourner, chez les Fabre-Luce, un film ‘électoral’ qui l’a complètement occupé… », etc.
1932 : « … N'était-ce pas à vous que je parlais récemment de Thomas Traherne… vous recommandant, de préférence à ses Poetical Works… son volume de proses Centuries of Meditations… », etc.
1934 : « … Comment vous dire ma joie ? Votre Visionnaire dépasse, et de beaucoup, mon espérance. Mon attente était exigeante… J'ai beaucoup tardé à le lire… J'attendais l'heure : qui, pour moi, lorsqu'il s’agit d'une œuvre littéraire, n'est jamais… l'heure où les critiques en parlent… Mais, Stoisy Sternheim me harcelant, j'ai fini par ouvrir Le Visionnaire… Cher ami, j'aime immodérément votre livre… », etc.
1935 : De Fez, il écrit : « … J’ai beaucoup parlé de vous… avec Jef Last qui m’accompagne et qu'il faudra que vous ne tardiez pas à connaître… Ils ont mis à la disposition de Jef Last et de moi une très vaste et agréable chambre au second étage de leur maison arabe… Quelle ville !... ». Gide était l'hôte de « Si Haddou », nom arabe de son ami Guy Delon.
1938 : « … Je ne sais dans quelles dispositions vous êtes aujourd'hui. Mais le souvenir de mon dernier coup de téléphone me met mal à l’aise. Oubliez-le je vous prie : l'idée qu' il peut salir notre amitié m'est intolérable… », etc.
1946 : De juillet 1940 à septembre 1945, Green séjourna aux Etats-Unis ; à Baltimore, il écrivit un seul ouvrage en langue anglaise, des souvenirs sur la France : Memories of Happy Days, pour lequel il obtint le Prix Harper. Cette missive de Gide est entièrement consacrée à ce livre que vient de lui prêter son ami Jef Last : « … Je n'ai pas encore lu tout le livre ; assez stupidement, l'ouvrant au hasard, j'ai commencé ma lecture au chap. VIII ; puis ai poussé jusqu'à la fin, d'un trait… je n'ai jamais plus envie de vous revoir que lorsque je viens de vous quitter… Simplicité, honnêteté profonde, naturel – ces qualités exquises (et aujourd'hui si rares !) que nous goûtons si fort… je les retrouve en vous, et m’y repose… Et, en plus… ah ! tout ce que vous dites de la création d’Adrienne Mesurat. ‘The author creates characters, and the characters create the plot’… Quel merveilleux portrait vous tracez de Cocteau ! – Et tout ce que vous dites de notre extraordinaire soirée au Lido, après la mémorable soirée chez Prunier… ce que nous avons dit… et, surtout, ce que nous n’avons pas su nous dire… ».

On joint :
- 3 brouillons de lettres de Green à Gide (deux manuscrits et un long tapuscrit ; Baltimore et Paris, années 40) d’argument littéraire.
- un document imprimé intitulé « Moyens d’entraînement au travail » et « Moyens matériels, tous douteux », extraits de son Journal (notes de l'année 1894)
- une lettre autographe signée de Catherine Gide à Julien Green.

(Estimation : 6000-8000 €)

Quatre photographies seront aussi en vente :



Lot 106
GIDE André
Petite photographie (env. 7 x 7,5 cm) sous verre (12 x 11 cm), tirage postérieur, mais ancien, d’une photo de jeunesse par Albert Démarest. Vers 1889/90. Annotée au dos par Julien Green « André Gide en 1891 – donné par Jean Denoël peu de temps après la mort de Gide » et,  au-dessous, de la main d’Eric Green : « Collection J. G. ».

(Estimation 400-500 €)




 



Lot 107
GIDE André
Beau portrait mi-buste, de trois quarts, 
vers 1934. 18 x 12,5 cm. Annotée au dos par J. G. : 
« Gide - photo prise par Stoisy Sternheim » (1883-1971). 
Tirage ancien.

(Estimation 400-500 €)






 
 

108
GIDE André
Très grande photographie des années ’30. magnifique portrait de face.
33 x 24,5 cm. Tirage ancien, aucune mention de l’auteur du cliché.

(Estimation :500-600 €)





Et au lot numéro 116 touchant à François Mauriac, parmi les six photographies proposées : Gide et Mauriac (en « 1949… à l'hôtel du Roi René à Aix-en-Provence – photo Mme Mauriac)


Gide est encore au cœur de nombreuses lettres de la volumineuse correspondance mise en vente. Signalons :


- la correspondance avec sa sœur Anne Green (« … I have been reading Gide’s diary which I shall use in one of my lectures on Journaux littéraires (the others being Barrès and Renard) and feel depressed, in consequence although I can’t quite make me why ; I suppose that if I could, I would know what kind of person Gide really is, which I don’t (and who does ?)… »). « … It takes me, sometimes, several days to prepare a fifty minute talk, as I have to re-read volumes after volumes of Barrès, Gide and Bloy, to say nothing of Péguy, but is helps me too. There is nothing like explaining a subject to others for making it clear in one’s own mind, and I don’t regret my effort… Yesterday I lectured on Gide’s diary, that depressing book, and made a special point, there being two nuns in the audience, to read some very disagreeable passages about Catholics in order to make his position quite clear, but there are other passage too, surprizingly numerous, where he talks about religion with reverence… Already in my talk on Péguy I spoke in a low voice of ‘l’ épouvantable scandale que représente la persécution des Juifs’… »)

- la correspondance avec Robert de Saint-Jean (« 1942. Green est à Baltimore ou à Camp Ritchie dans le Maryland, Saint Jean à New York ou à Chicago. « … La lettre de Gide est des plus curieuses. Il me dit, sans commentaires, que Fernandez, Chardonne, Drieu, Jouhandeau et un cinquième dont il ne sait plus le nom, ont fait un voyage aux frais d’Adolf à Berlin et à Prague d’où ils sont revenus ‘charmés’. Il me demande… ‘Robert de S. J. est-il près de vous ? Ah ! que… mais patience’… Ceci après une phrase où il me dit son ‘affection toujours, inaltérablement, vive et entière’. Ces points de suspension m’agacent un peu… Le mot important est : patience, qui veut dire, selon moi, tenons bon, Hitler va perdre. Il me dit aussi… ‘L’unité de ton de la presse ne doit pas vous tromper’. Et aussi ‘Le niveau intellectuel et surtout moral, est tombé bien bas’. C’est la lettre d’un homme découragé, fatigué… »)

- et encore les correspondance avec Georges Duhamel (Après la lecture du Journal V : « …certains portraits son admirables. Je trouve... celui de Gide irritant et terrible – terrible pour lui... »), Jean Paulhan (qui sollicite un texte sur Gide « … pour l’hommage qui fera revivre la N.R.F., l’espace au moins d’un numéro… Notre hommage prend de plus en plus allure de témoignage. Pas du tout, ou peu, de ‘grande critique’. Mais des ‘J’étais là, j’ai vu ceci... », Cocteau, Lacretelle, Montherlant (querelle sur l'opinion de Gide sur Montherlant évoquée dans le Journal de Green...), Morand, Guy Dupré...



JULIEN GREEN
Un siècle d’écriture
Manuscrits, lettres, photographies, souvenirs
Vente dimanche 27 nov. 2011 à 14h00
Hôtel d’Angleterre
17, Quai du Mont-Blanc, 1201 Genève
Expositions publiques :
Vendredi 25 et samedi 26 novembre de 10 heures à 19 heures
Dimanche 27 novembre de 10 heures à 12 heures
 Plus d'informations et catalogue en ligne sur le site Pierre Bergé & Associés.

lundi 14 décembre 2009

Journal de Robert de Saint-Jean

Les Cahiers Rouges de Grasset & Fasquelle ont réédité le mois dernier le Journal d'un journaliste de Robert de Saint-Jean. Journaliste («le meilleur de sa génération», disait de lui André Maurois), Robert de Saint-Jean travailla à Paris-Soir, au Parisien libéré puis à Paris-Match. Ecrivain, on lui doit La vraie révolution de Roosevelt, Le feu sacré, Passé pas mort, un Julien Green par lui-même dans la formidable collection du Seuil ou encore le Julien Green écrit avec Luc Estang. Julien Green, l'ami, «l'amour platonique», pendant 60 ans. Editeur, il travailla également pour Plon.

Par ses fonctions et ses amitiés, Robert de Saint-Jean a approché Briand, de Gaulle, Pétain, Churchill, Khrouchtchev, Valéry, Claudel, Mauriac, Céline, Cocteau, Malraux... Et Gide. Témoin discret, dans l'ombre, recueillant les confidences à la bonne distance qui permet la vue d'ensemble et la critique. Green disait de son journal : «Il est toujours intéressant, par quelque bout qu'on le prenne.»

La présentation de la nouvelle édition de ce Journal, paru pour la première fois en 1974 chez Grasset, souligne qu'il s'ouvre avec Cocteau («C'est la bouteille de Leyde : des étincelles à l'extrémité des pointes») et se referme (presque) avec Malraux survolant politique et littérature avec ses gestes d'oiseaux et se souvenant d'une soirée commémorant le centenaire de Gide qui était «d'un ennui à pleurer».

Le Journal d'un journaliste éclaire de la coulisse bien des scènes gidiennes, comme cette soirée de juin 1928 où Green emmène Gide dîner au Prunier-Tratkir et où ils se retrouvent au bord de la piscine du Lido devant une glace à 46 francs. Et dire que Green prétend que la glace n'a jamais tout à fait fondu entre lui et Gide... Voici tout d'abord le récit de cette soirée par Gide dans son Journal, puis celui de Green recueilli par Robert de Saint-Jean :


"12 Juin

J'ai eu grand plaisir à dîner l'autre soir avec Julien Green. C'était promis depuis longtemps. Avec une déférence vraiment charmante, et bien rare chez la nouvelle génération, il m'a fait entendre qu'il tenait à ce que je me considère comme son invité. J'ai donc dû me laisser entraîner par lui chez Prunier, avenue Victor-Hugo, moins fastueux du reste dans l'intérieur que la devanture ne me faisait craindre, qui m'avait jusqu'à ce jour effarouché. Je reste, vis-à-vis du luxe, d'une timidité quasi insurmontable, qui s'était peut-être un peu calmée, mais qui semble reprendre et s'accentuer encore avec l'âge. Je me souviens du temps où Vielé-Griffin et Jacques Blanche m'ayant donné rendez-vous pour un déjeuner au Terminus Saint-Lazare, je ne sus prendre sur moi, si invraisemblable que cela puisse paraître, d'entrer dans la salle du restaurant, mais restai à les attendre dans le hall, où ils finirent par venir me chercher après m'avoir très longtemps attendu.

Green est sans doute extraordinairement semblable à ce que j'étais à son âge. Plus soucieux encore de comprendre et de donner son assentiment, que d'affirmer sa personnalité par la résistance. J'aurais voulu pouvoir causer mieux avec lui. Il tenait à souci de me marquer sa confiance, et la mienne envers lui est très grande; mais j'ai de plus en plus de mal à m'abandonner dans une conversation. |e crains de l'avoir terriblement déçu, car je n'ai presque rien su lui dire que de banal; rien de ce qu'il était en droit d'attendre et d'espérer de moi. De plus, j'étais extrêmement fatigué; soucieux de ne pas trop le montrer.

Après nous être attardés chez Prunier, nous avons gagné l'avenue des Champs-Elysées. La nuit était belle et l'un et l'autre avions plaisir à marcher. Je lui ai proposé de l'emmener au Lido, où ni l'un ni l'autre n'avions encore jamais été. Nous n'avions pas besoin d'être en veston, parmi tant de gens en habit, pour nous sentir aussi déplacés l'un que l'autre dans ce lieu de plaisir et de luxe. Une fois attablés près de la piscine, nous avons voulu attendre l'heure du spectacle qui ne commençait que passé minuit. Eusse-je été dans un bon jour, rien n'eût été plus charmant; mais la conversation tirait en longueur. J'entendais pourtant avec grand intérêt ce qu'il me racontait de son prochain livre. Il me plaît qu'il ne sache pas trop d'avance où vont le mener ses personnages, mais je ne suis pas bien sûr qu'il ne m'ait pas dit cela précisément pour me plaire, et se souvenant de ce que je disais des miens dans mon Journal des Faux-Monnayeurs. Il a le bonheur de ne connaître point l'insomnie, se réveillant chaque matin, dit-il, exactement dans la position qu'il a prise la veille pour s'endormir. Voilà qui assure sans doute l'égalité du travail; égalité chez lui presque excessive; chaque jour, à la même heure et dans le même nombre d'heures, il écrit le même nombre de pages et de la même qualité. Sa curiosité intellectuelle et son appétit de lecture m'enchantent. Je voudrais qu'il n'eût pas gardé trop mauvais souvenir de cette soirée où il s'est montré si charmant, où je me suis montré si médiocre, où je déplore de n'avoir su mieux lui parler." (André Gide, Journal)



"9 juin 1928

Green a passé la soirée d'hier avec Gide, l'emmenant au Traktir. Gide fort embarrassé devant la carte des vins, paraît-il. Il choisit une eau minérale mais se ravise aussitôt, opte pour la bière, déclare enfin : «Je prendrai quelques gouttes de votre vin.»

Gide était venu prendre Julien chez lui, rue Cortambert, et s'était montré curieux de l'appartement. Il quitte le petit salon pour le grand, demande à son hôte où il travaille.

— Comment était-il habillé ? dis-je à Julien.

— Ample pèlerine, chapeau aux bords rabattus, une sorte de Méphisto pour agence Cook.

Il a posé à Julien la question numéro un :

— Êtes-vous sans nulle inquiétude morale et religieuse ? Quand la réponse est venue, qui parlait de difficultés, Gide a paru soulagé. Il a conté à Julien l'histoire du petit berger dont le manuscrit — Bastre étincelant — comprend des scènes de magie et de bestialité. A cet adolescent le troupeau qu'il garde dans la montagne fait figure de divinité collective ; il l'adore comme un «astre étincelant» ou plutôt, la lettre B ajoutant une touche magique, un «Bastre étincelant».

Gide apprend ensuite à Julien qu'un moine s'est adressé à lui dans son tourment comme à l'écrivain «susceptible entre tous de le secourir moralement». Cette aide a pris une autre forme plus précise. On a même imaginé une évasion du religieux et la conspiration se noue grâce à des annonces d'apparence innocente que publie la Croix. «Monsieur cherche vieille cuisinière» signifiait : «J'enverrai quelqu'un au monastère pour faciliter votre fuite.» Gide s'était engagé dans cette voie «non sans reluctance», après quatorze jours d'hésitation, parce que son correspondant menaçait de se tuer si le silence de l'écrivain se prolongeait. En conclusion, Gide s'est ouvert de la chose à Maritain.

L'entretien, commencé à sept heures et demie, s'est terminé, me dit Green, à une heure et demie du matin. Après le restaurant Gide a décidé qu'ils iraient au Lido où de nombreux baigneurs évoluent dans la piscine. Sous les arcades Gide a observé la scène avec une attention extrême.

— He looked so conspicuous1, me dit Julien.

De dix heures et demie à minuit et demi, ils ont dû avaler le spectacle : un Casanova de Maurice Rostand ! Nouvel intermède à propos du menu. Le garçon présente une carte où les glaces sont tarifées douze francs. «Que les prix ne vous arrêtent pas !» murmure Gide. Ils prennent deux glaces et le garçon dépose sur la table une note qui étonne Gide, le laisse sans voix :

— Douze francs, dit le garçon, c'est un prix qui ne marche pas le soir... Car le soir, à cause du spectacle, c'est quatre-vingt-douze francs.

— Quatre-vingt-douze francs la glace ? demande Gide dans un souffle.

— Non, les deux.

Gide a confié qu'il aime beaucoup le Voyageur sur la terre, mais il n'a pas parlé des Clefs de la mort.

— Le Voyageur, a-t-il déclaré, n'est pas loin pour moi de The turn of the screw et de Docteur Jekill and Mr Hyde.

Quant à Adrienne Mesurât, ce roman l'intéresse moins parce qu'il relève d'un genre qu'il ne prise guère, la monographie. Parlant de Mauriac — auquel il vient d'adresser dans la N.R.F. de ce mois une lettre du genre bloc enfariné — Gide dit à Julien qu'il trouve les Mains jointes manquées, et les romans de l'auteur des Mains jointes, eh bien il ne les aime pas non plus." (Robert de Saint-Jean, Journal d'un journaliste)

1. Il avait l'air si voyant.

vendredi 25 septembre 2009

Journal de Julien Green (suite)

II – Conversation manquée ou impossible ?

Les précédents extraits du Journal de Julien Green datés de la mort de Gide que je donnais ici pourraient laisser croire que la conversation entre eux, qualifiée de «manquée», était impossible. Trop de choses pourtant les rapprochaient. Quant à celles qui les séparaient, l'un comme l'autre s'accordent à en voir une, qui résume toutes les autres : la différence d'âge ou pour dire mieux, le problème de chronologie...

Les 31 ans qui séparent Gide et Green s'accusent dès leur rencontre en 1923 par la prédominance prise par Gide dans le monde des lettres, sa position morale et bientôt politique. Gide est déjà le «grand homme» qui forge sa figure, qui domine comme Green le dit lui-même :

«Ce fut, me semble-t-il, dans les dernières semaines de 1923 que Philippe me demanda de passer chez lui pour une raison qui ne me fut révélée que plus tard. Si je ne puis situer exactement la date, je revois la couleur du jour et le décor, l'un aussi triste que l'autre. Dans le bureau banal, mais confortable, j'étais assis sur un de ces canapés tout en rondeurs et qui n'ont de vertu à mes yeux que leur élasticité. Une table chargée de papiers cache à moitié un appareil de chauffage au gaz, et voilà le bout de mise en scène que me livre ma mémoire. Il est peut-être trop tôt pour allumer une lampe et la lueur maussade qui tombe du ciel gris pénètre comme à regret dans cette petite pièce mélancolique. De quoi parlons-nous ? Aucun souvenir... Mais on sonne. Un instant s'écoule, puis je vois mon ami revenir avec un des plus étranges personnages qu'il m'ait été donné de voir. Comme il m'arrive le plus souvent, je ne saisis pas son nom et je suis bien sûr aujourd'hui qu'il n'a pas entendu le mien. Le regard qu'il me jette me réduirait au silence si j'avais le désir de parler : les yeux d'un noir profond ne se posent qu'une seconde sur moi, mais d'une manière inoubliable et comme pour m'écarter. Je pourrais aussi bien être un meuble. Cette situation anéantissante me dispense de faire un effort pour me joindre à la conversation, et je me contente de regarder. D'assez haute taille, le visiteur est habillé d'une grosse étoffe mieux faite pour la campagne que pour la ville et les manches d'un chandail noir lui descendent jusque sur les mains qu'elles couvrent à moitié un peu comme des mitaines. Là n'est pourtant pas le plus intéressant : le visage à lui seul est comme un spectacle dont on ne veut rien manquer. Haut et dégagé par la calvitie, le front aux proportions magnifiques surplombe les sourcils noirs et les grandes orbites où luisent les prunelles d'un éclat sombre et dur. La bouche est mince et prudente, il en sort une voix aux modulations si bizarres que le sens des mots qu'elle prononce m'échappe de temps en temps. Jamais encore je n'ai entendu parler le français de cette façon. Les dentales surtout feraient croire que le bout de la langue appuie contre le palais, non contre les incisives, et les sifflantes chuintent sans retenue. Parfois le ton s'élève, les sourcils montent et s'arrondissent, les lèvres s'écartent et un rire de fausset rompt tout à coup l'ordonnance de ce visage immobile. L'impression que je me trouve devant quelqu'un a été immédiate. De quoi parle-t-on ? De littérature sans doute, et soudain j'entends le nom de Blake. Il se trouve que j'ai dans la poche le petit volume de Chesterton sur ce poète. Ne hésitation et voilà le livre entre mes doigts.
- Vous parlez de Blake. Connaissez-vous ceci ?
Mais non, le visiteur ne le connaît pas. Voilà que tout à coup j'existe. Il me prend des mains le petit livre, tourne quelques pages, admire avec un grand "Ah !" théâtral les reproductions si joliment faites qu'il se déclare enchanté et glisse l'ouvrage dans sa poche en m'assurant qu'il me le rendra. De quel regard d'inquisiteur il m'examine cette fois... Se figure-t-il que c'est là pour moi une manière de compensation ? J'en ai le sentiment confus. Brusquement il me fait songer à un Lucifer déguisé en touriste, mais c'est parce que je viens de deviner à qui j'ai affaire. Il domine. C'est le seul mot que je trouve pour décrire l'effet qu'il produit. Ses manières simples et un peu brusques ont quelque chose d'insolite dont il a conscience et qu'il ne fait rien pour modifier : au contraire, il les cultive, soignant son personnage.
Après son départ, nul besoin de demander qui ce monsieur peut bien être. Le nom de Corydon jeté dans la conversation m'a instruit.
Cette première rencontre avec André Gide s'inscrivit dans ma mémoire alors qu'elle parut fuir la sienne, car il n'y fit jamais allusion par la suite et je ne songeais pas à l'en faire ressouvenir. Par ailleurs, j'ai toujours pensé que ce contact initial n'était pas fortuit et qu'il cachait, je crois, l'intention renouvelée de me faire connaître les meilleurs écrivains de notre temps.
» (Julien Green, Jeunes années, autobiographie 2, Points, pp 413-414)

A ce «Lucifer déguisé en touriste», Julien Green aurait préféré le jeune homme encore inquiet qui se cachait derrière André Walter comme il l'écrit en1946 :

«26 août. — R. m'a prêté un exemplaire d'André Walter avec une photo de Gide à 20 ans, longue figure assez pleine, longs cheveux noirs, des yeux de Chinois, l'air penché, la pose tant soit peu artiste. Je suis demeuré saisi des transformations que le temps opère. Il me semble que j'aurais pu parler au garçon d'alors. J'aurais discuté avec lui. Nous avions en commun quelques incertitudes, mais maintenant, parler à Gide me semble parfois difficile. Il connaît trop bien, comme on dit en Amérique, toutes les réponses, et ce qui m'attire, c'est le flottement, le «je ne sais pas».» (Journal, tome 5, 1946-1950, Plon, 1951)

Green a beau écrire qu'il ne peut lire le Journal de Gide jusqu'au bout, il a sans doute lu les pages qui le concernent, comme celle-ci, de 1928 :

«12 Juin 1928.
J'ai eu grand plaisir à dîner l'autre soir avec Julien Green. C'était promis depuis longtemps. Avec une déférence vraiment charmante, et bien rare chez la nouvelle génération, il m'a fait entendre qu'il tenait à ce que je me considère comme son invité. [...]
Green est sans doute extraordinairement semblable à ce que j'étais à son âge. Plus soucieux encore de comprendre et de donner son assentiment, que d'affirmer sa personnalité par la résistance. J'aurais voulu pouvoir causer mieux avec lui. Il tenait à souci de me marquer sa confiance, et la mienne envers lui est très grande; mais j'ai de plus en plus de mal à m'abandonner dans une conversation. Je crains de l'avoir terriblement déçu, car je n'ai presque rien su lui dire que de banal; rien de ce qu'il était en droit d'attendre et d'espérer de moi. De plus, j'étais extrêmement fatigué; soucieux de ne pas trop le montrer. […]
Je voudrais qu'il n'eût pas gardé trop mauvais souvenir de cette soirée où il s'est montré si charmant, où je me suis montré si médiocre, où je déplore de n'avoir su mieux lui parler.»

Ou cette autre, de 1929 :

«11 ou 12 Avril 1929
Passé, hier, près de trois heures avec Green. Quel attachement j'aurais eu pour lui, si je l'avais rencontré au temps de ma jeunesse ! Tout en lui me plaît; il est de ceux pour qui l'on exigerait de soi le meilleur.»

Au temps de la jeunesse de Gide et surtout au temps de celle de Green, d'avant sa conversion de 1916 et de son retour définitif à la foi catholique de 1939 . Au temps passé des premiers livres ou au temps rêvé du Journal non expurgé comme le révèle cette conversation entre Maria van Rysselberghe, Martin du Gard et Gide :

«Il est cette fois beaucoup question de Green; a-t-on dit des choses nouvelles ? Guère; constaté que les dernières pages de son Journal sont plus intéressantes que les premières, par contre que ses derniers romans le sont moins que ses premiers. «Exactement depuis sa conversion, dit Gide, pour moi il est perdu pour la littérature; - Sa vie a-t-elle changé aussi ? questionne Martin. - Du tout, du tout, répond Gide, avant c'était l'enfer, pas de vie plus aventureuse, plus hardie que la sienne, et tout ça fait partie d'une part non publiée de son Journal, et qu'il finira fatalement par brûler. Il n'aime pas que je lui prédise.» (Cahiers de la Petite Dame, tome 4, p.150, Gallimard, 1977)

Les Cahiers de la Petite Dame révèlent d'ailleurs d'autres rencontres entre Gide et Green (en privé et en public) qui ne sont mentionnées ni dans le Journal de Green ni dans celui de Gide. Et même s'il ne faut pas trop faire parler les index qui n'ont après tout qu'une valeur quantitative, l'index du Journal de Green pour la période 1928-1954 montre que c'est André Gide qui revient le plus souvent dans ces pages.

Il convient donc de mettre un bémol à l'affirmation de Green selon laquelle "mis bout à bout, mes entretiens avec André Gide donneraient peut-être à croire que nous nous voyions souvent, mais un examen plus attentif des dates dissipera cette illusion." Et peut-être aurons nous quelques surprises en 2048, lors de la levée du secret sur le Journal non expurgé et tenu dans une mystérieuse fondation américaine. Si Gide s'est trompé et que Green n'a rien brûlé, bien entendu...

mercredi 16 septembre 2009

Journal de Julien Green

I - La mort de Gide et la conversation manquée (Journal, tome 6, 1950-1954, Plon, 1955)


23 février. — Chez Gide pour la dernière fois. Dans l'antichambre obscure, une foule silencieuse. Je reconnais Roger Martin du Gard, Gallimard, Jean Lambert, Marc Allégret. Tout à coup je vois Gide dans une pièce attenante au salon. Il est couché sur un petit lit de fer, les bouts des doigts joints. Ce n'est pas tout à fait le geste de la prière, mais cela y fait penser. La tête rejetée en arrière est d'une grande noblesse. Il n'a pas l'air de dormir, mais de réfléchir. En redescendant l'escalier, croisé J..., tout guilleret à l'idée qu'il va voir un mort. « Je vois bien que vous avez de la peine, me dit-il, car il vous aimait beaucoup. » Pas répondu. Dans la rue, à ma grande honte, j'ai pleuré. Étrange. Cela m'a toujours surpris de voir à quel point je lui étais attaché. Mauriac dans le Figaro dit que Gide a choisi le mal. Qu'en sait-il ? Qu'en savent-ils, tous? Dieu seul peut savoir.

Un religieux vient me voir, me parle de littérature, et fort bien (Wordsworth). Me dit qu'il a été élevé par des parents jansénistes qui fondaient leur religion sur la crainte de Dieu. Lui-même en a gardé l'empreinte. Je lui parle de Gide, suis d'avis qu'il faut prier pour lui. Il répond : « J'essaierai. » Toute la France janséniste est dans cette parole. Il déplore que les jeunes Français n'aient aucunement le sens de la poésie.


28 février. — On a beaucoup ri d'un télégramme que Mauriac a reçu peu de jours après la mort de Gide et ainsi rédigé : « II n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel. André GIDE. »


5 mars. — Le nouveau passager tombé à la mer, dit Cocteau à propos de Gide.


24 mars. — Mis bout à bout, mes entretiens avec André Gide donneraient peut-être à croire que nous nous voyions souvent, mais un examen plus attentif des dates dissipera cette illusion. A vrai dire, je n'ai pu jusqu'ici livrer au public que les bribes d'une grande conversation qui n'eut jamais lieu, parce que les circonstances ne s'y prêtèrent pas*. Il eût fallu, par exemple, les facilités que procure un voyage et ce voyage que nous souhaitions l'un et l'autre fut remis d'année en année jusqu'à ce qu'il fût trop tard. J'avais toujours l'impression de voir Gide entre deux portes, et lui aussi, peut-être, car il me répétait souvent que nous avions beaucoup à nous dire, mais que le temps nous manquait ; il nous manqua toujours. Je crois cependant que l'essentiel fut dit,

J'aurais pu, il est vrai, voir Gide plus souvent, mais je m'étais fait un principe de ne jamais provoquer une invitation de sa part et de me rendre, toutefois, au premier appel. Ainsi, j'étais sûr que s'il me voyait, c'était parce qu'il avait envie de me voir. Je le savais, en effet, harcelé de visiteurs et redoutais d'être, non pas importun, mais si l'on peut dire inopportun. J'ai moi-même beaucoup souffert déjà de ceux que M. de Montherlant appelle, je crois, des biophages ; je ne voulais à aucun prix être celui pour qui l'on retourne ostensiblement le sablier.

Si incomplètes que soient les notes que j'ai prises sur lui, elles donneront, je l'espère, une impression aussi juste que possible. J'ai décrit Gide tel qu'il s'est montré à moi, mais le Gide que nous avons vu sur son lit de mort emportait avec lui le secret d'une des personnalités les plus complexes de tous les temps. Ce qui m'attachait à lui plus encore que ses dons était une fidélité presque fanatique à l'idée qu'il se formait du vrai. L'antiquité même ne produisit jamais d'homme plus solidement aheurté à son sens, quand il croyait avoir raison, et c'est à un vieux Romain qu'il me faisait songer quelquefois.

Mon retour à l'Église fut pour lui une manière de scandale dont il ne prit jamais son parti. Il y eut un Cap des Tempêtes que notre amitié fut obligée de doubler à plusieurs reprises, mais aujourd'hui que cela est loin, déjà, je ne puis m'empêcher de croire qu'en cédant à ses arguments j'eusse perdu peut-être une partie de son estime et que cela l'intéressait de voir si je tiendrais bon. Résumée ainsi, la question paraît simple. Avec lui, cependant, rien ne pouvait être tout à fait simple. Combien j'hésite à écrire la phrase qu'on va lire, sûr que je suis, en effet, des malentendus qu'elle provoquera ! Depuis mon retour en France, en 1945, je n'eus jamais l'occasion de voir Gide qu'il n'essayât d'une façon ou l'autre de porter atteinte à ma foi. La conversion, dans mon cas, était à ses yeux un fléchissement devant les forces de l'hérédité, et Gide n'admettait pas qu'on fléchît. Ce serait très mal le comprendre que de dire qu'il tenait le rôle du démon. Son propos était, tout au contraire, de me sauver. Il voulait me gagner à l'incroyance et il y mettait le zèle du chrétien qui essaie de convaincre l'infidèle. C'était cela qui me bouleversait. Tout moyen lui semblait bon qui m'eût tiré du côté du doute, parce que le salut était à ce prix. Ce qu'il y avait en lui de religieux donnait à son athéisme une forme particulière et à sa non-croyance l'aspect d'une religion. D'autre part, l'intuition extraordinaire qu'il avait des êtres lui permettait de savoir à quel point j'étais troublé par nos entretiens sur le catholicisme, quelque soin que je misse à lui cacher mon état d'esprit. J'éludais parfois le sujet pénible. Il m'y ramenait doucement, fermement, avec l'obstination d'un missionnaire. A là fin, il se rendit compte qu'il perdait son temps (je ne pouvais pas plus reculer que ne le peut un homme qui sent derrière lui une muraille), mais il ne renonça jamais tout à fait à me convertir, et il le faisait visiblement par acquit de conscience et quelquefois contre son gré. La dernière fois que je le vis, il me posa une question dont je me garderai de rien conclure, mais qui prend dans mon esprit cette qualité particulière aux ultima verba. De cette voix sérieuse qui s'accordait si parfaitement avec son regard, il me demanda si je lisais tous les jours ma Bible. Autrefois, j'aurais souri de ces paroles qui me rappelaient mon enfance protestante, mais ce matin-là je n'avais pas envie de sourire. Je répondis que oui, que je la lisais toujours et il se tut un moment. Fut-il content ou non de ma réponse ? Je n'en sais rien. J'ai rapporté ce trait pour faire voir à quel point il me serait difficile de le juger, si le désir m'en prenait. Mais juger ne m'in­téresse pas...


___________________________

* Déjà, en 1939, Green notait :

25 janvier. — Montré à Gide les pages de ce journal qui le concernent. Au récit de notre journée à Londres [le 19 juillet 1937], il a hoché la tête en disant : « Oui, j'ai senti ce jour-là que nous aurions pu nous parler... » Pour aller au-delà des réticences, il nous a manqué à l'un et à l'autre de nous trouver ensemble assez longtemps. Pour ma part, je puis dire que mes entretiens avec Gide sont comme les bribes d'une grande conversation qui n'a jamais eu lieu. Ce n'est manque de confiance ni de sa part ni de la mienne, mais il faut beaucoup de silence pour pouvoir nous parler, et je crois que, sur ce point, nous nous ressemblons... Rentré chez moi, j'ai relu une partie de Si le grain ne meurt avec un si grand plaisir que j'ai eu envie d'écrire à l'auteur, comme s'il venait de m'envoyer ce livre. Mais je ne l'ai pas fait. J'ai toujours été gauche dans mon affection.

Il voulait que je fasse un voyage avec lui en Egypte, mais j'ai refusé. Nous avons reparlé de notre journée à Londres. En nous quittant, nous avons eu l'un et l'autre un mouvement de tristesse inexplicable que j'ai deviné chez lui et dont il a certainement paru quelque chose sur mon visage. (Journal, tome 2, 1935-1939, Plon, 1939)




lundi 1 septembre 2008

Un télégramme d'outre-tombe

"L'enfer n'existe pas – STOP – Tu peux te dissiper – STOP – Préviens Claudel – STOP – Signé : André Gide"

Voilà sans doute le télégramme et canular littéraire le plus fameux, reçu le 20 février 1951 par François Mauriac. Soit deux jours après la mort de Gide au Vaneau.

Ce petit bleu d'outre-tombe a été attribué à divers auteurs potentiels : Jean-Paul Sartre, Roger Nimier ou encore Anne-Marie Cazalis (voir cette chronique du NouvelObs).

"On a beaucoup ri d'un télégramme que Mauriac a reçu peu de jours après la mort de Gide", note Julien Green le 28 février dans son Journal.

L'année suivante le Vatican, qui espérait une conversion jusqu'au dernier souffle de Gide, inscrit l'ensemble de son oeuvre à l'index. Le 2 juin 1952, à la suite d'un décret du 24 mai 1952 de la Suprema Sacra Congregatio Sancti Officii, "Andreae Gide opera omnia" est inscrite à la liste des "librorum prohibitorum". L’Osservatore romano l'accuse d'être "un négateur du Christ ", "Un poète de la joie la plus trouble et de la gloire la plus vaine."

lundi 17 mars 2008

Gide et Julien Green : la rencontre

"Ce fut, me semble-t-il, dans les dernières semaines de 1923 que Philippe me demanda de passer chez lui pour une raison qui ne me fut révélée que plus tard. Si je ne puis situer exactement la date, je revois la couleur du jour et le décor, l'un aussi triste que l'autre. Dans le bureau banal, mais confortable, j'étais assis sur un de ces canapés tout en rondeurs et qui n'ont de vertu à mes yeux que leur élasticité. Une table chargée de papiers cache à moitié un appareil de chauffage au gaz, et voilà le bout de mise en scène que me livre ma mémoire. Il est peut-être trop tôt pour allumer une lampe et la lueur maussade qui tombe du ciel gris pénètre comme à regret dans cette petite pièce mélancolique. De quoi parlons-nous ? Aucun souvenir... Mais on sonne. Un instant s'écoule, puis je vois mon ami revenir avec un des plus étranges personnages qu'il m'ait été donné de voir. Comme il m'arrive le plus souvent, je ne saisis pas son nom et je suis bien sûr aujourd'hui qu'il n'a pas entendu le mien. Le regard qu'il me jette me réduirait au silence si j'avais le désir de parler : les yeux d'un noir profond ne se posent qu'une seconde sur moi, mais d'une manière inoubliable et comme pour m'écarter. Je pourrais aussi bien être un meuble. Cette situation anéantissante me dispense de faire un effort pour me joindre à la conversation, et je me contente de regarder. D'assez haute taille, le visiteur est habillé d'une grosse étoffe mieux faite pour la campagne que pour la ville et les manches d'un chandail noir lui descendent jusque sur les mains qu'elles couvrent à moitié un peu comme des mitaines. Là n'est pourtant pas le plus intéressant : le visage à lui seul est comme un spectacle dont on ne veut rien manquer. Haut et dégagé par la calvitie, le front aux proportions magnifiques surplombe les sourcils noirs et les grandes orbites où luisent les prunelles d'un éclat sombre et dur. La bouche est mince et prudente, il en sort une voix aux modulations si bizarres que le sens des mots qu'elle prononce m'échappe de temps en temps. Jamais encore je n'ai entendu parler le français de cette façon. Les dentales surtout feraient croire que le bout de la langue appuie contre le palais, non contre les incisives, et les sifflantes chuintent sans retenue. Parfois le ton s'élève, les sourcils montent et s'arrondissent, les lèvres s'écartent et un rire de fausset rompt tout à coup l'ordonnance de ce visage immobile. L'impression que je me trouve devant quelqu'un a été immédiate. De quoi parle-t-on ? De littérature sans doute, et soudain j'entends le nom de Blake. Il se trouve que j'ai dans la poche le petit volume de Chesterton sur ce poète. Ne hésitation et voilà le livre entre mes doigts.
- Vous parlez de Blake. Connaissez-vous ceci ?
Mais non, le visiteur ne le connaît pas. Voilà que tout à coup j'existe. Il me prend des mains le petit livre, tourne quelques pages, admire avec un grand "Ah !" théâtral les reproductions si joliment faites qu'il se déclare enchanté et glisse l'ouvrage dans sa poche en m'assurant qu'il me le rendra. De quel regard d'inquisiteur il m'examine cette fois... Se figure-t-il que c'est là pour moi une manière de compensation ? J'en ai le sentiment confus. Brusquement il me fait songer à un Lucifer déguisé en touriste, mais c'est parce que je viens de deviner à qui j'ai affaire. Il domine. C'est le seul mot que je trouve pour décrire l'effet qu'il produit. Ses manières simples et un peu brusques ont quelque chose d'insolite dont il a conscience et qu'il ne fait rien pour modifier : au contraire, il les cultive, soignant son personnage.
Après son départ, nul besoin de demander qui ce monsieur peut bien être. Le nom de Corydon jeté dans la conversation m'a instruit.
Cette première rencontre avec André Gide s'inscrivit dans ma mémoire alors qu'elle parut fuir la sienne, car il n'y fit jamais allusion par la suite et je ne songeais pas à l'en faire ressouvenir. Par ailleurs, j'ai toujours pensé que ce contact initial n'était pas fortuit et qu'il cachait, je crois, l'intention renouvelée de me faire connaître les meilleurs écrivains de notre temps." (Julien Green, Jeunes années, autobiographie 2, Points, pp 413-414)

La première rencontre entre les deux écrivains n'a laissé aucun souvenir à Gide quand chez Green tout est encore sombrement remémoré. "Jour triste", "lumière maussade", "ciel gris" où le noir domine (l'épithète revient par trois fois), situation "anéantissante" face à ce "Lucifer déguisé en touriste".

Ce n'est pourtant pas à proprement parler la première impression que Gide fait à Green. Celle des livres de Gide sur le jeune Julien est bien pire encore :

"Plus faible encore et totalement raté le Saül de Gide." (Op. cit. p.393)

"La Porte étroite, mise entre mes mains comme un modèle par les soins de mon mentor, me scandalisa par l'ennui qui s'en dégageait." (Op.cit. p. 399)

Et en 1924 à propos du Corydon, dont il faut bien avouer que Green n'était pas le seul à penser ceci : "Le Corydon de Gide faisait alors beaucoup de tapage et quelqu'un le mit sous mes yeux. Je le lus sans plaisir. Que me faisaient les mieurs des insectes invoquées par l'auteur pour justifier les siennes ? Etait-il sérieux ou feignait-il seulement de l'être ? Ayant porté ces jugements sommaires, je laissai de côté ce petit livre où je ne retrouvais rien qui touchât mes problèmes." (Op.cit. p. 439)

jeudi 13 mars 2008

Green et le rhinocéros de Gide

"Tout à l'heure, je rangeais des notes et je me suis mis à rire. "Qu'est-ce qui te fait rire ?" demande Robert. "Je pense au rhinocéros de Gide". Il y a quelques années, j'étais allé voir Gide qui revenait d'Afrique. Curtius était là. Gide nous parle un peu de son voyage, mais brièvement, et jugeant sans doute que cela nous amusera plus qu'un récit et des descriptions, il nous montre un magnifique insecte conservé dans un petit bocal. Nous admirons le gros scarabée noir dont la tête est armée d'une corne, ce qui me fait dire qu'il ressemble à un rhinocéros. "Ce n'est pas un rhinocéros, dit Gide, c'est un..." (Ici un nom grec dont je ne me souviens plus) "Je le vois bien, dis-je alors. Mais avec cette corne, vous ne trouvez pas qu'il a un air de famille avec le rhinocéros ?" Gide et Curtius se regardent tous deux. "Cher ami, dit Gide avec une nuance d'étonnement dans la voix, je vous assure que ce n'est pas un rhinocéros. - Le doute n'est pas permis, ajoute Curtius. - En effet, dis-je alors. Je ne songe pas à vous contredire." Et je me tais, non sans me dire que si Gide n'était pas né en France, il eût mérité de naître en Ecosse où pas une parole ne se profère qui ne soit prise au pied de la lettre. S'imagine-t-il vraiment que j'ai cru avoir un rhinocéros sous les yeux, un rhinocéros dans un bocal ?

Des mois s'écoulent après cette conversation étonnante et l'on m'apprend un jour qu'il existe, en effet, un scarabée géant dont le nom est rhinocéros. Cela m'a soulagé." (Julien Green, Derniers beaux jours, journal 1935-1939, 16 mai 1935)

"A chasser les insectes, je retrouve des joies d'enfant. Je ne me suis pas encore consolé d'avoir laissé échapper un beau longicorne vert pré, aux élytres damasquinés, zébrés, couverts de vermicules plus foncées ou plus pâles ; de la dimension d'un buperstre, la tête très large, armée de mandibules-tenailles." (André Gide, Voyage au Congo, août 1925)