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jeudi 24 novembre 2011

Gide et Jaloux 3/3



Le dimanche 23 mai 1943, La Gazette de Lausanne reprend à sa Une la publication des Saisons littéraires d'Edmond Jaloux. C'est le premier épisode d'une chronique qui couvre désormais les années 1904-1914 (la vingtième et dernière partie de la chronique des années 1896-1904 était parue le 30 novembre 1941). On y retrouve le jeune Jaloux – il a 26 ans, Gide 35 – à la descente du train qui l'a conduit de Marseille à Paris où il va séjourner quelques temps chez les Gide.

Pour aller plus loin sur le sujet des rapports entre Gide et Jaloux, leur Correspondance, 1896-1950, établie et présentée par Pierre Lachasse (Presses Universitaires de Lyon, 2004) est d'un très grand intérêt. Elle présente en plus des 112 lettres publiées des textes et documents, que ces extraits des Saisons Littéraires complètent, ainsi qu'une bibliographie. Notons également que Gide entreprit l'écriture d'un conte, resté inachevé, d'après un récit de Jaloux : La Visite chez la voyante, paru dans le BAAG n°36 d'octobre 1977.


(lire la première partie)

(lire la deuxième partie)


Edmond Jaloux (1878-1949)


Les saisons littéraires
1904-1914


J'arrivai à Paris au commencement de mai 1904.
André Gide m'attendait à la gare. Il m'avait invité à passer une semaine chez lui ; il se montrait curieux de l'effet que ferait Paris sur un jeune homme qui n'y était jamais venu, mais qui en connaissait cependant mille détails par tout ce qu'il en avait lu.
André Gide habitait alors boulevard Raspail dans une maison, comprise entre la rue de Grenelle et le boulevard Saint-Germain : immeuble d'apparence bourgeoise, très banalement parisien, qui existe toujours, mais dont le rez-de-chaussée est occupé aujourd'hui par un grand magasin d'épicerie. A cette époque, le boulevard Raspail n'était pas encore entièrement percé ; l'ensemble du quartier avait gardé sa physionomie ancienne.
Gide me proposa de faire le chemin à pied, afin que je prisse directement contact avec Paris sans être séparé de lui par les vitres cahotantes de ces fiacres misérables qui encombraient à ce moment, c'est-à-dire avant l'invasion des automobiles, les abords de la gare de Lyon.
Il faisait un de ces ciels couleur d'aile de pigeon, ici blanc, là plus gris, ailleurs presque ardoisé, que je devais tant aimer par la suite et qui sont la parure de Paris, comme une coupole de lapis-lazzuli, tout éclatante de soleil et vibrante de mistral fait celle de Marseille. Ce qui me frappa alors, ce fut la vieillesse des maisons : ce je ne sais quoi de travaillé et de noirci par les siècles qui constitue Paris. Quittant ma ville natale, j'avais le sentiment d'émerger d'un lieu presque sans passé, bien qu'à tout prendre, l'antique Phocée fût antérieure de près de huit cents ans à la fondation de la capitale, et de m'enfoncer dans l'histoire même de ma race. Tous ces événements formidables et presque toujours tragiques, que m'avaient révélé les livres d'histoire, je les sentais familiers, présents, tout grondants encore de leur épaisse et grandiose fureur ; je les touchais presque de la main. Et cependant, malgré cette séculaire poussière, quelle étrange blancheur, quelle pâleur de coquillage ou de craie, ont quelques-unes de ces vieilles maisons qui longent les quais de la Seine !
Et quand je vis Notre-Dame, j'éprouvai malgré tout, — je veux dire malgré tout ce que j'en attendais, — une sorte de stupeur éblouie. Oui, c'était bien là l'écrin capable d'avoir recueilli et de contenir quelques-unes des plus belles images de notre passé.
Gide savait mon amour pour les animaux. Il me proposa de faire mon entrée dans Paris par la voie du Jardin des Plantes. Il a lui-même à leur égard une passion aussi grave que scientifique. Ses lecteurs connaissent tous ce charmant petit Dindiki, qui fut son compagnon de route, au Congo, pendant quelques semaines, et qu'il essaya en vain de sauver.
Devant chaque cage, nous échangions des propos qui n'étaient point seulement ceux d'amants de la nature. Nous éprouvions l'un et l'autre celle fraternité avec les bêtes, qui est obscure et délicate et qui constitue la seule fraternité, je suppose, qui ne souffre pas de déception.
En face d'un iguane qui se caressait aux pâles rayons du soleil, immobile, avec son œil fin, fixe et comme engourdi, André Gide se tourna vers moi et me dit en riant :
— N'est-ce pas ? On dirait M. Bergeret.
C'est, en effet, du milieu de Gide que devaient sortir les premières réactions sérieuses contre la gloire d'Anatole France et la manière de sacerdoce laïque qu'il exerçait. C'était au nom de la ferveur, de la foi même, si j'ose dire — mais de laquelle ? — qu'André Gide s'élevait contre Anatole France. Plus tard, je devais comprendre que Gide était lui-même un homme de la même génération et, dans un certain sens, de la même formation d'esprit que le père de M. Bergeret. Il avait quelques-unes de ses vues sur le monde, le même scepticisme foncier. En tant que communiste, Gide devait reprendre exactement où son prédécesseur l'avait laissé, le rôle socialisant d'Anatole France. L'ironie de ce dernier et l'exaltation discontinue de Gide trouvent l'un et l'autre leur origine dans un rationalisme total, dans la même horreur instinctive du surnaturel.
Et pourtant, Gide nous apportait, à nous, jeunes hommes, cet élément qui nous transformait : une sorte d'adoration panthéiste de la vie ; adoration qui contrastait en apparence avec le dilettantisme de l'abbé Jérôme Coignard. Aujourd'hui, que les choses ont bien changé d'aspect, aujourd'hui qu'une sorte de fanatisme sanglant emporte le monde et commence de transparaître même dans le royaume pacifique des lettres, il nous faut reconnaître, chez l'un comme chez l'autre de ces écrivains, un épicurisme délicat. Après tout, cet épicurisme savant est une des traditions les plus fortes et les plus saines de la sagesse gréco-latine, une vertu de l'humanisme, aussi suspecte à présent que lui-même.
Et cet iguane, venu peut-être du Mexique ou des îles Bahama [sic], se chauffer au soleil de Paris, et qui en épuisait savamment les délices avant de mourir, nous donnait une belle leçon de cette sagesse sensuelle dont l'abbé Jérôme Coignard et Ménalque auraient pu s'entretenir avec une mutuelle compréhension. Mais si l'on m'eût dit tout cela en 1904, j'aurais été fort surpris, et je pense même choqué. Il n'y a qu'un critique des œuvres de l'esprit : c'est le temps. Mais le temps, quoi qu'on en dise, est un critique indulgent, plus encore que sévère.
Dans la chambre qui m'était réservée, un livre m'attendait déjà. C'était une plaquette consacrée par Eugène Rouart à l'Autunois. J'en éprouvai une sorte d'orgueil. Ainsi je n'étais pas encore arrivé à Paris que déjà des bouquins se préparaient à m'accueillir. C'était là une attention charmante. Personne, en effet, n'était plus persuadé que moi de mon indignité en me présentant à une ville aussi illustre. Je n'avais nul désir de la conquérir comme un héros de Balzac ou d'Emile Zola. Si j'avais pu, dans ma chambre de la rue des Tonneliers, faire de grands projets d'avenir, il m'avait suffi de sortir de la gare de l'Est et de mettre le pied sur le trottoir parisien pour être ramené à la modestie.
Mme André Gide me reçut de la façon la plus affable et la plus amicale, comme si elle m'avait toujours connu. Elle donnait une impression de pureté et de dévouement extraordinaire, avec quelque chose de provincial et de retenu qui devenait émouvant à force de réserve et de douceur. Son teint bistré semblait révéler une santé fragile, mais elle avait des yeux noirs, brillants comme des pierres, et des dents d'une extrême blancheur. Il ne semblait pas qu'elle fût sur la terre pour autre chose qu'aider les autres dans leur vie difficile. Effacée et discrète, on eût dit qu'elle veillait de loin sur la maison, bien qu'elle eût l'œil à tout, mais comme une lumière qui veut toujours rester voilée.
A peine étais-je installé chez lui que Gide disparut. Il avait reçu, me dit-il, la lettre d'un directeur de pénitencier. Il s'agissait d'une nouvelle forme de redressement des caractères anormaux. A l'idée du monde qu'il allait voir, qu'il allait connaître, Gide frémissait déjà d'impatience. Il racontait avec fièvre quelques-uns des détails qu'il venait d'apprendre. « C'est du Dostoïevsky ! Disait-il, de sa voix haute et flûtée ». Quand il fut parti, Mme André Gide revint sur ce propos, et avec sa charmante douceur, et presque sans ironie, elle dit tendrement : « Dès que quelque chose intéresse André, il dit toujours que c'est du Dostoïevsky ».
Au cours de cette semaine, que je passai boulevard Raspail, je vis Gide assez rarement. Il était toujours dehors. C'est un des traits de son caractère qui semble avoir le plus échappé à ses biographes que cette perpétuelle instabilité d'humeur. Elle l'empêche de rester où il est ; elle le fait brusquement apparaître au moment où on l'attend le moins et disparaître avec la même promptitude ; elle lui rend intolérables engagements et promesses ; elle le pousse à se dérober autant qu'il le peut, à moins qu'une curiosité passionnée ne l'emporte.
De temps en temps, nous allions voir ensemble une exposition de peinture, dont il avait un goût très vif. Il y eut cette année-là, dans une galerie, un choix de portraits d'écrivains. Nous la parcourions un matin. Une femme jeune et fraîche, élégante, avec un visage rond et un air étranger, tenant un petit garçon par la main, s'arrêta devant le célèbre portail de Stendhal par Södenmark. Elle interpella alors l'enfant, qui devait avoir six ou sept ans : « Voilà, dit-elle, quelqu'un dont tu raffoleras quand tu seras grand ! » Je ne sais pas si la prophétie s'est réalisée, car je n'ai jamais su qui était le petit garçon, mais la jeune femme était Mme Edwards, qui avait été Mme Thaddée Nathanson et qui devait devenir, par la suite, Missia Sert. Un moment après, un homme qui semblait avoir maigri prématurément et qui portait un fort beau costume de drap anglais, arrêta Gide, et d'une voix aiguë et zézayante fit quelques remarques narquoises sur les tableaux exposés. C'était Jacques-Emile Blanche. Personne ne me connaissait, mais rien de ces personnages ne m'était inconnu. Je les écoutais en silence. « L'élégance de Jacques-Emile m'humilie toujours », me dit Gide, quand le peintre nous quitta.
Un soir où Gide ne sortit pas, il ouvrit ses cartons et me montra un grand nombre de photographies et de portraits du plus vif intérêt. Il me lut aussi la plupart des lettres qui lui avaient été envoyées à l'occasion de l'Immoraliste. Il faut dire qu'à son apparition, ce chef-d'œuvre avait été accueilli par un silence presque universel. J'étais un des rares qui en eussent alors parlé avec enthousiasme, Gide voulait me faire connaître ce que ses contemporains pensaient de son livre. A quelques exceptions près, ils ne se montraient pas des plus favorables. Ce livre étonnant les irritait plus qu'il les ravissait ; sa forte et secrète beauté n'était visible qu'à bien peu. Je me souviens de la carte qu'en signe de réponse, Pierre Louÿs adressa alors à André Gide, avec lequel il était brouillé depuis une dizaine d'années. Elle ne contenait qu'un point d'interrogation.


Edmond Jaloux, de l'Académie Française.

(La Gazette de Lausanne du 23 mai 1943)




mercredi 23 novembre 2011

Gide et Jaloux 2/3

Suite de la Saison littéraire en laquelle Edmond Jaloux rencontra André Gide à Marseille et de celles qui allaient suivre et voir se former les groupes et les amitiés littéraires au tournant du 19e siècle.




Les Saisons littéraires 
1896-1900

Cet André Gide, qui vînt me voir en mai 1896, commençait à peine alors de se dégager de l'étreinte du symbolisme.
S'il avait pu, à l'apparition de son premier roman, Les Cahiers d'André Walter (et que ce roman avait déjà de beautés ! il participe d'un romantisme éternel, qui semble affranchi de toute mode), se laisser confondre avec un disciple de Maurice Barrés : André Maurel, Maurice Quillot, Jean Thorel, Maurice Beaubourg ; si Le Voyage d'Urien le rangeait entre Henri de Régnier et Viélé-Griffin, il venait tout à coup de découvrir son propre espace et de s'y élancer. Nous étions alors bien peu à le savoir. Henri Ghéon, André Ruyters, Eugène Rouart, Jacques Copeau, Charles Chanvin; moi même, voilà, je crois, le groupe initial des amis de Ménalque. Jean Schlumberger n'y figurait pas encore et encore moins Roger Martin du Gard et Gide ne devait découvrir Charles-Louis Philippe que quelques années après.
Nous avons tous alors subi l'influence de Gide ; et bien d'autres après nous. En quoi a consisté cette influence ? On l'a beaucoup critiquée depuis ; et plus récemment, condamnée. Je ne crois pas qu'on se soit efforcé de l'expliquer ; ou plutôt ceux qui l'ont voulu faire ont toujours exposé ; leur propre cas. Ces temps derniers, on a reproché à Gide d'avoir donné à la jeunesse le culte de la jouissance, de l'hédonisme, comme on disait justement vers 1996. Mais c'est se tromper d'enseigne : le dit de la jouissance, il faut le chercher chez Anatole France ; Pierre Louÿs et Jean de Tinan en faisaient hautement profession. Comment le reprocher à Gide ? C'est oublier qu'il est l'auteur des Cahiers d'André Walter, et de La Porte Etroite, et du Roi Candaule. et de La Symphonie Pastorale. Son œuvre est dans l'ensemble une des plus austères de notre temps.
Il y a dans l'exemple de Gide, à l'origine (je dis : à l'origine, car les choses par la suite se sont extrêmement compliquées), deux éléments différents : l'un est le principe qu'il faut toujours exiger de soi le plus difficile (et ici Gide rejoint le stoïcisme et et Nietzsche), l'autre, que chacun de nous vaut par sa capacité de révéler une nature originale (et cette manière de voir est typiquement un idéal de romancier). En pratique, ces deux éléments se rejoignent ; on ne devient soi-même, c'est-à-dire un individu, que par une sévère discipline.
Les événements historiques ont si bien brouillé les notions que le mot individu a prit aujourd'hui un sens péjoratif et les hommes d'Etat contemporains semblent condamner l'individualisme au nom de la nation. Mais l'individualisme, au sens politique que l'on donne aujourd'hui à ce mot, représente une même mixture d'égoïsme, de paresse, d'indifférence au sort du pays, de tendance au plaisir facile et d'anarchie débrouillarde, qui n'a aucun rapport avec le vrai culte de l'individu. Ce sont les régimes sévères qui créent celui-ci ; non les veules ; et ce n'est pas la démagogie qui le sert. Les individus authentiques sont chez Plutarque ; non au milieu des peuples marchands. L'individu est le résultat d'un accomplissement personnel ; nullement un ennemi-né de l'Etat. C'est un produit psychologique ; non social. Et le mot le plus profond qui ait été prononcé, c'est à Goethe qu'il faut le demander : « Tout ce qui émancipe notre esprit émancipe sans nous donner la maîtrise sur nous-mêmes est funeste. »
Gide s'est, il est vrai, toujours élevé contre cette morale du XIXème siècle dont l'idéal est la respectabilité conventionnelle ; et justement parce qu'elle n'entretient que la facilité et l'intérêt privé ; qu'elle obture l'intelligence ; qu'elle demande à ses fidèles de considérer avant tout leurs aises et une adroite hypocrisie, non une vue générale, libre, hardie, des choses ; enfin parce qu'elle engourdit au lieu de susciter. Mais cette bourgeoisie qui se délectait à la lecture d'Anatole France, dont l'anarchie foncière flattait ses instincts, a boudé l'œuvre de Gide qui les contrecarrait.
Il est vrai aussi que par la suite les choses se gâtèrent. Lorsque Henri Massis, au nom de la morale religieuse et d'une notion toute idéologique du moi, accusa Gide d'immoralisme foncier et presque de perversité ou de satanisme, Gide releva le défi en affectant de croire qu'en prenant cette position, il avait eu raison de le faire. Mais cette position, justement, n'était pas la sienne ; et crier à la persécution eût été chez lui désaveu d'une philosophie complexe, dont un certain amoralisme — et non immoralisme — n'était pas exclu ; en revanche, une telle philosophie comportait aussi l'amour de la vertu, au sens antique du mot. Car il ne faut pas croire que la morale du XIXe ait un caractère éternel ; elle eût été incompréhensible au plus grand des moralistes : à Sénèque ; elle ne ressemble que de fort loin à celle du XVIe ou du XVIIe siècles. Il est vraisemblable qu'elle subira d'ici peu de lustres de profondes modifications.
Quoi qu'il en soit, André Gide devait par la suite mettre l'accent sur tout ce qui touche à la révolte en l'opposant à la résignation, et s'attirer beaucoup de critiques de la part de gens qui, ne pouvant !e suivre sur son terrain (et pas davantage Massis, sur le sien), traînèrent ce problème dans l'ornière des plus étroites considérations personnelles.
Il est vrai aussi que la philosophie « gidienne » n'eut jamais une forme précise ; que son créateur voulut admettre, dès le début, qu'il entendait lui-même demeurer indépendant d'elle ; qu'il revendiqua sa propre disponibilité comme sa première raison de vivre et que, par crainte d'être distancé, il se laissa compromettre par beaucoup, qui se servirent de lui en le revendiquant comme un guide.
Enfin la première position prise par Gide envers le communisme acheva de brouiller les cartes : on vit le défenseur de l'individu prendre parti pour ses destructeurs. Il devait revenir de son erreur. Mais à nous, à la fin de l'autre siècle, qu'apportait-il de si important ?
Un sens nouveau de la terre et, pour ainsi dire, l'amour de la découverte ; le sentiment que vivre est en soi-même une action admirable, en dehors de ses conséquences ; et même si elle ne devrait avoir aucune conséquence ; la ferveur envers ce qui est parce que cela est. C'est dans cet enthousiasme que nous nous rejoignions, Gasquet, Ghéon, Ruyters, Copeau, Rouart, Chanvin, Michel Arnauld, Charles-Louis Philippe, les naturistes, moi-même et quelques autres, auxquels devaient succéder Jean Schlumberger, Jacques Rivière, Alain-Fournier, Michel Yell, Roger Martin du Gard, Valéry Larbaud, pour ne citer que plusieurs des plus représentatifs.
André Ruyters était alors un de ceux qui le mieux mettaient en lumière la première morale de Gide ; celle de l'originalité foncière. Gide devait la résumer lui-même par cette phrase si lourde de sens :
« Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n'est là qu'une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu'un aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l'écris pas. Ne t'attache en toi qu'à ce que tu ne sens qu'en toi-même, créé de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. »
Cette conception des êtres, André Ruyters la reprenait à son tour dans des contes transparents, des romans légers, où certain style rococo, inspiré du XVIIIème siècle, prenait paradoxalement un maintien gourmé et presque pédant. Dans des décors qui empruntaient quelques-unes de leurs parures à l'imagination de Henri de Régnier, circulaient, aimaient et discutaient des personnages qui typiquement incarnaient la jeunesse de 1900. J'ai gardé un souvenir exquis de La Correspondance du Mauvais Riche et des Jardins d'Armide que traversait le Ménalque de Gide, cette fois, égaré au milieu de trop de fleurs.
Plus tard, Ruyters alla en Ethiopie représenter je ne sais quelle société belge, dont les attributions me sont inconnues. Il cessa donc d'écrire, mais, en revanche, il put réunir une petite ménagerie qui groupait quelques spécimens sauvages de la faune abyssine. C'était le rêve de toute sa vie. Les guépards et les gazelles, personnages d'une féerie orientale et réelle, ont dû lui faire oublier les figurines galantes de ces fables modernes, où l'on retrouvait l'abbé de Voisenon, Henri de Régnier et André Gide et qui m'ont procuré des heures si charmantes. .
Dans un roman que j'ai beaucoup aimé aussi, vers ma vingtième année, Eugène Rouait ressuscita également la personne légendaire de Ménalque. La Villa sans Maitres, ainsi s'appelait ce livre incertain, où la fluidité du style de Gide se faisait plus liquide encore, plus ductile, mais où tout, sujet, héros,paysages se fondait dans une simplicité délicieuse, une sorte d'euphorie de la plus rare-délicatesse; Rouart, lui aussi, s'arrêta de bonne heure d'écrire, se consacra à l'agriculture, fit valoir un domaine... Rien de plus émouvant que ces premiers regards jetés sur la vie par des écrivains destinés à devenir des hommes d'action et qui se sont laissés emporter par leurs rêves avant de faire un choix positif (1).
Un autre encore, Charles Chanvin, a été de ceux-là. Intime ami de Gide et de Léon-Paul Fargue, avant de devenir avocat et de se consacrer au barreau, il a écrit des vers intenses et sensibles, dont l'accent pathétique est brisé par une pudeur défensive. On y retrouvait quelquefois la pureté troublée de Virgile, quelquefois l'écho dramatique des dialogues de Dostoïewski... Ils n'ont jamais été réunis en volume.
Michel Arnauld (de son vrai nom Marcel Drouin), professeur d'histoire au Prytanée de la Flèche, beau-frère d'André Gide, publiait de temps en temps dans les jeunes revues, notamment dans L'Ermitage, des fragments d'un livre sur la sagesse de Goethe, qui n'a pas été achevé. Vers 1896, Goethe, malgré de nombreux travaux; était encore mal connu ; on ne voyait guère en lui que le romantique de Werther et du premier Faust. Michel Arnauld aura donc contribué à le faire mieux comprendre aux générations qui se formaient et, sans doute aussi, aura-t-il révélé à Gide lui-même, dont il était l'aîné, une pensée qui devait devenir si profitable à l'auteur des Nouvelles Nourritures.
A cette époque, Gide et Henri Ghéon, que tout devait séparer par la suite, étaient fraternellement unis. L'exaltation, l'exubérance de Ghéon renforçaient, étayaient la ferveur plus austère de Gide. Les éclats de voix du premier, ses gestes amples, sa façon précipitée de se courber en deux pour mieux prononcer certaines phrases, son rire tumultueux faisaient plus grave l'allure mystérieuse et un peu contractée de son ami. Les évoquer ainsi dans mon souvenir me rend quelque chose du plaisir que j'éprouvais à les voir ensemble, car la mémoire possède ceci de merveilleux, si l'on sait s'en servir, qu'elle peut nous replonger à n'importe quel moment précis des époques écoulées et vaincre ainsi le temps.
Ghéon rêvait d'écrire des romans de caractère, dans la grande tradition de l'esprit français et des meilleurs romanciers du XIXe siècle. Il publia La Vieille dame des rues, Le Consolateur, œuvres originales, frémissantes et curieuses, que l'on ne devrait pas oublier... Mais la guerre vint ; et sa conversion au catholicisme. Un autre Ghéon naquit ; on sait le reste...
Je le répète : Copeau, Ghéon, Arnauld, Ruyters, Rouart, Chanvin, et Fargue (2) aussi, et Charles-Louis Philippe, et moi-même, nous avons tous subi l'influence de Gide. Elle s'est fait sentir de la façon la plus variée. Elle n'avait donc rien de tyrannique. Elle consistait bien à demander à chacun ce qu'il contenait d'irremplaçable. J'entends bien que l'irremplaçable n'est pas fatalement le meilleur. Mais il n'est pas de vérité morale également bonne pour tous ; comme le disait Claude Bernard dans une tout autre science, c'est le terrain seul ici qui compte. Ce dont Gide s'effrayait, c'était de voir tous les individus passer sous la même toise. Mais je ne crois pas qu'il ait jamais pensé que tout homme pût devenir un individu. Un mot de plus, et je tomberais dans la politique : que Mnémosyrne et les Muses m'en gardent !

Edmond Jaloux, de l'Académie française.

(1) Il ne faut pas oublier que Napoléon Ier écrivit quelques œuvres romanesques avant d'entrer dans son véritable destin, qui était de vivre un immense roman. Bismarck disait un jour, à Londres, à Disraeli, que s'il n'était pas homme d'Etat, il eût voulu être romancier.
(2) Tancrède : le premier livre de Léon-Paul Fargues.

(La Gazette de Lausanne du 14 septembre 1941)

mardi 22 novembre 2011

Gide et Jaloux 1/3


Avant d'être regroupées dans les deux volumes du même nom parus en 1942 (L.U.F., Fribourg) et 1950 (L.U.F. et Plon, Paris), les Saisons littéraires d'Edmond Jaloux étaient des chroniques littéraires pour La Gazette de Lausanne qui, décidément, recèle des trésors gidiens dans ses archives... En voici trois extraits, dont ce premier qui raconte la rencontre de Gide et Jaloux.



Les Saisons littéraires 
1896-1900

Quand j'eus écrit un certain nombre de vers, je jugeai indispensable à l'ordre du monde de les faire imprimer ; je n'avais que seize ans ; une pareille erreur est alors excusable. Dieu fasse qu'il ne s'en commette pas de plus répréhensible et que ce besoin de se manifester, si inhérent à l'homme, n'ait jamais de pires, conséquences !
Mais pour publier ces légers poèmes, il me fallait trouver de l'argent. Les livres de vers sont, sinon une fortune, du moins une ressource pour les imprimeurs. Je consultai mon père : il encourageait mes essais, mais pas au point de contribuer aux frais d'une édition ; sa vie était d'ailleurs trop laborieuse et trop modeste pour que je pusse lui reprocher de ne pas céder à mes fantaisies, il avait une bibliothèque assez bien fournie ; je lui déclarai, non sans ostentation, que je vendrai ses bouquins. Il me répliqua avec bonhomie qu'il me les abandonnait volontiers, si j'estimais que tant de livres fussent nécessaires pour en faire un de plus. Je trouvai un imprimeur qui, sur la vue de ma mine candide, exigea le prix maximum. Ce fut ainsi que parut, en mai 1896, un petit recueil, qui est, les Poèmes de mes soirs d'Edmond Pilore, le dernier volume en date des recueils de poésies d'inspiration symboliste (1). Quelques jours après l'apparition d'Une âme d'automne, je me trouvai chez moi, un jeudi, avec Erlande, José Esprit et Henry Robert, quand on sonna ; la femme de chambre introduisit un grand jeune homme mince, à la fois hardi et gêné, qui dit, en entrant, d'une voix sifflante et dentale : « Je suis André Gide ».
Si quelque météore, à la fois fulgurant et fabuleux, eût éclaté dans la pièce, je n'eusse pas été plus ébloui, André Gide, qui était alors l'auteur du Voyage d'Urien, de Paludes et du Récit de Ménalque, faisait partie de cet olympe auquel j'avais voué ma vie intellectuelle. (Pour comprendre, d'ailleurs, l'originalité de cette prédilection il faut savoir qu'au moment dont je parle, le Voyage d'Urien et Paludes, tirés chacun à 300 exemplaires, étaient loin d'être épuisés ; je voyais donc déjà en André Gide celui qu'il est devenu par la suite.) André Gide ne portait plus déjà la barbe, mais de longues moustaches à la gauloise ; son visage mongol aux pommettes saillantes, aux yeux légèrement bridés, au teint terreux, aux cheveux déjà rares et déroulés sur la nuque, était à peu près tel qu'il est resté. Sa voix était rauque et flûtée ; il avait de brusques reniflements comme si n'obstruaient soudain ses fosses nasales. Ses vêtements, de bon drap anglais, étaient amples et flottants ; il montrait ce raffinement effacé, ce dandysme spécial auxquels il n'a jamais renoncé et qu'il a toujours voulu faire prendre pour de la simplicité.
Traversant Marseille pour se rendre en Algérie, il avait comme d'habitude, fait une brève apparition à la librairie Flammarion, rue Paradis, dont le gérant qui me connaissait bien, lui avait dit en riant : « Eh ! nous avons ici aussi un poète décadent ». C'était quelque chose alors, dans notre antique et majestueuse se Phocée, d'être le premier en date des poètes « décadents » ! Gide avait ouvert Une. âme d'automne et trouvé son nom sur la dédicace d'un de mes petits poèmes ; il avait aussitôt pris une voiture pour atteindre la rue des Tonneliers.
Il resta peu de temps, mais revint le lendemain avec son ami, Eugène Rouart ; un long garçon osseux, aux cheveux d'un roux doré, qui promettait beaucoup et qui a joué par la suite un rôle politique sans envergure.
Il est difficile de dire aujourd'hui en quoi consistait alors l'extraordinaire séduction d'André Gide ; séduction qui a fasciné plusieurs générations de jeunes gens. Son intelligence, son originalité d'esprit, son éloquence captieuse, un certain air de mystère, de complicité et d'aventure, son goût de l'insinuation, sa ferveur, sa liberté d'esprit, faisaient de lui quelqu'un d'incomparable ; c'est tout cela que ses admirateurs ont trouvé, sur le plan littéraire, dans les Nourritures terrestres, Paludes, L'Immoraliste, El Hadj, Saül, le Retour de l'enfant prodigue, les Faux monnayeurs.
J'ai toujours regretté que plus tard André Gide eût publié son Journal ; ce journal me fait penser à la parade d'un prestidigitateur qui expliquerait ses tours. On n'aime pas à regarder, dans les coulisses, l'actrice, au moment où elle efface son fard ; on admirait son art et non ses ruses.
Je sais bien que Gide appelle cela la sincérité ; mais la vraie sincérité consiste à bien jouer son rôle et non à démontrer l'urgence qu'il y avait à choisir celui-ci ou celui-là. Racine ne nous a pas dit pourquoi il était Racine ; ni Mérimée ; ni Mallarmé.
Je cite de grands noms ; je ne compare aucun d'eux à Gide, mais il n'en est pas moins vrai que l'auteur des Faux monnayeurs est un admirable artiste. Nous ne lui demandions que de garder l'attitude irréprochable qu'il a eue pendant les deux premiers tiers de sa vie et de pas se livrer ensuite à un exhibitionnisme, qui n'est même pas total. La vérité, si elle existe, n'accepte pas de compromis. Mais Gide, lui-même, dans un de ses accès de franchise, n'a-t-il pas déclaré qu'il n'y avait pas de psychologie authentique puisque chacun de nous est capable de tenir pour éprouvés tous les sentiments qu'il s'invente ? Je retrouve ici la magnifique clairvoyance que j'ai tant admirée chez Gide et que lui-même a compromise par son souci de l'attitude et par sa coquetterie.
C'est qu'un homme hardi, spontané, vigilant, perspicace ne demeure libre qu'autant qu'il demeure indépendant ; le jour où ses disciples le harcèlent — on l'a bien vu avec Tolstoï, -— il est contraint de s'imiter, de courir plus vite que ceux qui le chassent, de les devancer à tout prix. Dans les Nourritures terrestres, Gide a déclaré à Nathanaël : « Quand ai-je dit que je le voulais pareil à moi ? — C'est parce que tu diffères de moi que je t'aime ; je n'aime en toi que ce qui diffère de moi ». Et encore : « N'emporte pas mon livre avec toi ».
Hélas ! il lui est arrivé ce qui finit par advenir toujours aux chefs d'école : préférer aux autres ceux qui vous ressemblent ou vous imitent. Pendant quarante ans, des livres sans nombre ont paru qui tous étaient faits à l'image des siens ; je ne fais pas fi d'un si glorieux hommage, mais une solitude réelle est moins dangereuse pour un écrivain. L'aventure d'André Gide n'est pas, comme il le croit, celle de Stendhal ; c'est celle d'Anatole France.
Les disciples ont un autre défaut : ils vulgarisent les idées du créateur, ils en font un article de mode ; et le maître, lui-même, pour rester jeune (puisqu'il a pris la jeunesse pour idéal), est contraint d'inventer toujours, de paraître sans cesse « le plus avancé » (comme disait Nietzsche), mais on n'est le plus avancé que par rapport à l'opinion générale. Le vrai génie ne fait partie ni de l'avant-garde, ni de l'arrière-garde : il demeure à l'écart.
Gide l'était au temps où je l'ai connu. Il n'avait alors aucune vue qui lui fût commune avec qui que ce fût ; sur tous les sujets, il apportait une clarté nouvelle, nettement paradoxale, mais juste, mais imprévue, mais savamment expérimentée. Toutes les fois que j'ai énoncé une idée ou une théorie dont je lui devais le point de départ, je n'ai jamais omis d'en mentionner la source ; je vois exprimer bien souvent des opinions dont il est le premier auteur ; je les reconnais ; mais ceux qui les répandent préfèrent laisser entendre qu'ils les ont trouvées seuls. L'erreur de Gide a été de ne pas savoir résister lui-même à la séduction qu'il exerce sur les autres.
Dès lors, il ne se passa guère d'années où Gide ne s'arrêtât à Marseille avant de s'embarquer pour l'Algérie. Il aimait le grouillement de la ville, la complexité de ses passants ; ses facultés de romancier s'y exerçaient avec ivresse. Chaque fin d'hiver, je le voyais. Je n'ai oublié aucun des entretiens que nous avons eus ensemble ; je n'ai jamais méconnu tout ce que je leur devais. Gide me fit lire les grands romans de Dostoïevsky que j'ignorais encore (je n'avais pris connaissance que de Crime et Châtiment) ; Emily Brontë, Knut Hamsun, Thomas Hardy, Rechétnikoff ; il me disait sur notre art des choses savantes, fortes, neuves, qui le sont moins aujourd'hui, parce qu'elles ont été divulguées par ses amis et les amis de ses amis, mais qui ont joué un rôle énorme dans l'histoire littéraire de notre temps de 1896 à 1940.
Lui-même rêvait alors d'écrire un certain type de livre qu'il n'a pas réalisé. Il voulait atteindre, me disait-il — et cela comptait seul à ses yeux, — une certaine « densité de l'atmosphère » (2). Il ne l'a pas obtenu ; non par sa faute, mais parce que cette particularité de l'esthétique romanesque, — que Gide et moi-même avons tant admirée justement chez les auteurs que j'ai cités plus haut, — est essentiellement étrangère au génie français. Le drame de notre race tend à la tragédie, c'est-à-dire à un dénouement ; dénouement, c'est clarté. Le drame anglais, russe ou scandinave veut une asphyxie lente : d'où la prodigieuse puissance de l'Idiot, des Hauts de Hurle-Vent, de la Faim, de Jude l'obscur, des Messieurs Golovleff. Tous les écrivains de ma génération ont eu les mêmes maîtres ; ont cherché la même chose, mais ils en ont trouvé une autre, plus conforme à l'inspiration nationale, Si la Porte étroite fait penser à une œuvre antérieure, c'est à la Princesse de Clèves, non à l'Esprit souterrain ; Georges Duhamel est plus voisin d'Alphonse Daudet que de Dostoïevsky. Mais l'originalité de cette génération a consisté justement à puiser ses sources d'inspiration chez des écrivains très éloignés d'elle ; nous en avons imprégné notre sensibilité, nous ne les avons pas imités, mais nous avons été différents de nos prédécesseurs. Il y a un abîme entre Zola ou Maupassant et nous, par exemple ; cet abîme n'a pas d'autre cause. Si divers que soient entre eux les conteurs de cette époque, ils ont cela de commun ; et Daniel Mornet n'a pu, à juste titre, les traiter, dans un récent et remarquable ouvrage, comme les membres d'une même famille d'esprit. Or, on ne saurait nier qu'à l'origine de ce mouvement d'idées il n'y ait André Gide.
Je retrouve dans le souvenir de ces colloques l'essentiel de ce qui devait être dit et fait au commencement du XXe siècle. Les circonstances, par la suite, ont entraîné André Gide sur une des pentes de son caractère ; mais à l'époque dont je parle, il se tenait en équilibre sur la crête qui les dominait toutes et son merveilleux aplomb justifiait sa théorie de la disponibilité et de la non-adhésion totale, devenue plus tard trop systématique chez lui.
De ces souvenirs, un des plus précieux est celui de cette fin de journée, où je conduisis Gide à l'un des plus beaux points de vue de Marseille : la colline Pierre-Puget (3). Ce jardin se termine par une couronne de pins et de cette terrasse élevée on voit toute la ville, à ses pieds les longues lignes géométriques de la Joliette et le Vieux-Port qui entre dans Marseille comme un couteau. D'en bas montait toujours le bruit régulier d'une forge ; c'était comme un dur cœur qui battait fort et qui scandait ainsi le rythme de la cité.
Ce fut là que Gide me raconta les divers apologues et fables d'Oscar Wilde, célèbres aujourd'hui, inconnus alors. Il les tenait de Wilde lui-même, dont il imitait, avec un art parfait, l'accent légèrement anglais, les inflexions saccadées et les sarcastiques éclats de rire. J'entendis ainsi ces étonnants poèmes en prose : L'Homme qui ne pouvait penser qu'en bronze, La Salle de la Justice de Dieu, Le faiseur de miracles, Le Disciple, etc., etc. J'admirais qu'un homme ait pu vivre, qui eût été capable de créer des légendes plus vraies encore que lui-même. Nul n'a recueilli la dernière que Gide lui-même n'a pas transcrite, car il en avait oublié lui-même presque tous les détails. Je m'excuse de faire ici ce qu'il a renoncé à accomplir. Mais ce fantôme de récit manque au Wildiana, Tant pis ! Je me risque... Il serait trop regrettable d'en perdre au moins la conclusion.
Il s'agissait d'un dialogue, échangé d'une rive du Nil à l'autre, par deux ombres : celle d'une sainte et celle d'un saint, se contant leurs souvenirs. A la fin, le saint disait, après avoir révélé toute une existence de renoncements et de sacrifices, que le martyre avait terminé :
— Et ce corps, à qui j'ai refusé toutes ses joies naturelles, ce corps que j'ai mortifié, que les lanières ont flagellé, les bourreaux, brûlé et rompu, ce corps méprisable et que j'ai toujours traité en ennemi, — après ma mort, ils l'ont embaumé !
Il serait regrettable qu'un conte, si représentatif du génie d'Oscar Wilde, même tronqué, même informe, ne laissât derrière lui aucune trace de sa trajectoire dans l'esprit des hommes. Aussi l'avons-nous consigné. Si incomplet soit-il, il nous permet de rêver à lui. Il en est un autre, auquel La Jeunesse a fait allusion une fois, dans un article sur Wilde et que celui-ci aurait conté à Mallarmé ; mais la phrase d'Ernest La Jeunesse est trop vague et personne n'a su me dire la fable de Celui qui avait trouve dans le sable la monnaie d'un roi inconnu.

Edmond Jaloux, de l'Académie française.

(1) Il aurait dû figurer avec les autres à l'Exposition du Cinquantenaire du Symbolisme, organisée à la Bibliothèque nationale, en mai 1936. Mais je faisais partie du Comité d'organisation : je ne pouvais donc pas le mentionner.
(2) Le seul de nos contemporains qui se soit approché de cette densité rêvée, c'est Julien Green, que ce soit dans Adrienne Mesurat et Léviathan ou dans Le Visionnaire et Minuit. Mais, bien que né à Paris, Julien Green est Américain ; il appartient à la race d'Edgar Poë et de Nathaniel Hawthorne
(3) Ce panorama est perdu ; une des municipalités de Marseille a autorisé l'édification d'un monstrueux ensemble de bâtisses, véritable verrue de pierre, qui a détruit presque entièrement le point de vue dont je parle.

(La Gazette de Lausanne du 6 juillet 1941)


mercredi 16 novembre 2011

Edmond Jaloux et les Nourritures terrestres


Si pour fêter les cinquante ans des Nourritures terrestres la radio française venait enregistrer la voix de Gide, la Gazette de Lausanne, encore elle, donnait la parole à Edmond Jaloux. A un autre critique qui s'étonnait du silence sur les Nourritures terrestres dans les Saisons littéraires de Jaloux, l'académicien répond en citant de longs passages de l'article qu'il consacra à la sortie du livre en 1897.

Cet article figure en annexe dans la Correspondance 1896-1950, André Gide – Edmond Jaloux établie par Pierre Lachasse (P.U.L., 2004) avec la mention « périodique inconnu, 1947 » en tant que document retrouvé dans les papiers de Jaloux à la Bibliothèque de l'Arsenal. Nous pouvons donc préciser à présent son origine : la Gazette de Lausanne du 16 août 1947.


Le cinquantenaire 
des Nourritures terrestres

Dans un article paru dans le dernier numéro de Suisse contemporaine et qui est une excellente mise au point du problème posé, M. Edouard Martinet, à propos du cinquantenaire des Nourritures terrestres, veut bien écrire à mon sujet les lignes suivantes : « L'échec de livre fut total », a déclaré Gide. Trois articles dans des revues, l'Ermitage, l'Effort, l'Art et la Vie, et un quatrième dans un petit journal de Marseille, signé Edmond Jaloux, qui présidait à ce livre ignoré, le plus bel avenir. (Dans ses Saisons littéraires, aux chapitres consacrés a Gide, M. Jaloux n'y fait nulle allusion. Pourquoi ?)

Mon Dieu ! la raison est bien simple : c'est qu'à mes yeux, Les Saisons littéraires n'ont d'autre but que d'être un témoignage, le plus impartial possible, des événements littéraires auxquels j'ai assisté, et une galerie de portraits. Ce n'est pas moi qui suis en cause, mais autrui. S'il me fallait relever les articles que j'ai publiés, pendant plus de cinquante ans de critique, sur mes contemporains — qui ne l'ont pas tous oublié, — j'aurais, certes, fort à faire. M. Edouard Martinet me répondra que j'ai vu naître, dans ma carrière, peu d'œuvres aussi importantes que Les Nourritures terrestres : j'en demeure d'accord avec lui. Aussi vais-je répondre à cette invitation qu'il me fait implicitement.
Le journal où a paru mon article n'était pas un petit journal, du moins par son format, car ledit article a dix grandes pages de dactylographie. Si l'Indépendance Républicaine n'a pas eu plus d'avenir, c'est que son fondateur, J.-B. Ripert, l'avait fondé pour appuyer et pour consolider sa situation politique. Il voulait être député ; il le devint, mais au bout de quatre ans, son dégoût des mœurs parlementaires fut tel qu'il refusa de se représenter. L'Indépendance républicaine avait vécu.
Au moment de son apparition, J.-B. Ripert cherchait un critique littéraire ; quelqu'un me désigna à lui. Il me confia donc cette rubrique, me donnant la plus grande liberté et ne mettant aucune condition à la longueur de mes articles. Il ne fut formel que sur un point ; celui des honoraires. Il était bien entendu que je ne serais jamais payé pour mon travail. J'étais trop heureux d'écrire pour demander encore un supplément à ce bonheur. Je venais d'avoir dix-neuf ans.

Qu'on me permette de citer deux fragments de cet article ; ceux qui ont particulièrement retenu l'attention d'André Gide. Quand je l'écrivis, je ne me doutais point de l'originalité de mes vues. Je n'avais jamais quitté Marseille. Je vivais dans une chambre, en malade ou pseudo-malade (je n'ai jamais su la vérité sur ce point), ou à la campagne, et je supposais dans ma naïveté, que ce que je disais alors sur Gide aux lecteurs de l'Indépendance républicaine, tout ce qu'il y avait en France d'hommes intelligents le savait et le pensait comme moi. Gide devait bien me surprendre, quand il me raconta plus tard que cet article était l'étude la plus complète qui eût été alors publiée sur Les Nourritures terrestres.
En voici le début : « C'est avec une joie profonde que j'accepte de parler aujourd'hui des Nourritures terrestres. C'est un des plus beaux livres que je connaisse ; c'est celui, peut-être, que nous attendions avec le plus d'impatience et dont nous avions le plus besoin ; il vient à son heure et je crois qu'il aura une très grande influence. Il témoigne de quelque chose d'absolument nouveau dans la pensée, et il se pourrait que la littérature du siècle prochain subisse l'influence de Ménalque, héros des Nourritures terrestres, comme la littérature de ce siècle a subi celle de Werther et de René. Après cette extrême mélancolie, qui accabla tous les poètes de ce temps et cet amer pessimisme dont témoignent nos romanciers, il n'est pas extraordinaire que les écrivains qui naissent apportent dans leurs œuvres un optimisme sans ignorance, et la joie lyrique d'exister. Mais avant de parler, plus longuement des Nourritures, il est bon, je crois, de signaler les précédents états d'esprit de M. André Gide, et de voir comment il a été amené aux conclusions de son premier livre ».

Suivent des analyses des Cahiers d'André Walter, du Voyage d'Urien et de Paludes, puis:

« Ménalque, c'est encore Walter et Urien, peut-être, mais Walter et Urien définitivement guéris. C'est un Urien qui, au lieu de mettre Dieu dans un avenir lointain, serait en perpétuelle communion avec lui et ne le séparerait d'aucune minute de sa vie. « Ne souhaite pas, Nalhanaël, dit-il, trouver Dieu ailleurs que partout ». — « Nathanaël, ne distingue pas Dieu de ton bonheur ». C'est un Urien qui ne renoncerait pas et goûterait avec joie aux femmes des ports, aux boissons, aux fruits des matelots. Il me semble qu'on peut résumer brièvement l'enseignement de Ménalque (comme
tout résumé, celui-ci est un peu arbitraire, et Ménalque enseigne encore bien autre chose, mais il faut savoir se borner). Vivre est le premier bonheur ; pourtant il faut s'en apercevoir. Les existences recluses et monotones ne le savent pas, car, pour avoir le sentiment de vivre, il faut sentir. Et quand chaque aspect de la vie devient pour nous une habitude, une chose presque personnelle, si connue qu'elle semble faire partie adhérente de notre moi, il est impossible de sentir. Il faut donc voyager sans cesse, modifier sa vie de telle sorte que chaque minute soit pour nous comme une révélation, l'impression d'une chose absolument nouvelle. Cela ne peut encore s'obtenir, si l'on n'a pas la ferveur, c'est-à-dire la joie lyrique d'exister et de trouver beau chaque aspect, parce qu'il est un peu de l'universelle vie. Ménalque dit encore qu'il ne faut pas vivre dans le passé et l'avenir, mais seulement dans le présent... » (26 juin 1897).

Je n'écrirais plus, on le suppose, cinquante ans après, cet article sur le même ton ; la ferveur de l'adolescence n'y est plus, bien des choses ont été acquises et dépassées, et je ferais aujourd'hui certaines réserves que j'eusse été incapable de formuler alors. Mais ce sont là détails. Dans le fond, je continue à penser aujourd'hui des Nourritures terrestres ce que j'en pensais en 1897.

Il est advenu de ce livre ce qu'il est advenu en effet de Werther et de René ce qu'il advint pour A rebours en 1884. Il a créé un état spirituel et moral qui agit toujours. La prophétie de 1897 s'est pleinement réalisée. II fallait que l'ouvrage fut bien neuf pour obtenir cet « échec », signalé par André Gide.

Il est vrai que les symbolistes y voyaient une rupture qui les attristait ; venant surtout après Paludes où Gide se moquait d'eux. Les premiers admirateurs des Nourritures terrestres furent rares : Roger Martin du Gard a noté dans Les Thibault le bouleversement causé sur lui par leur révélation. Ce fut la nôtre. Mais Roger Martin du Gard était encore loin alors et même Jean Schumberger. Rouart est mort et Henri Ghéon est mort ; que sont devenus, et Chanvin et Ruyters ? Notre cher Léon-Paul Fargue est bien vivant, grâce à Dieu. Plus tard, il y eut la génération de Larbaud, de Jacques Rivière, d'Alain-Fournier ; puis celle d'André Malraux et d'Arland ; puis le surréalisme... L'influence de Gide a été combattue, contre-balancée par d'autres. (Celle de Breton surtout). N'importe, après cinquante ans, elle ne s'est pas effacée. C'est un exemple rare dans l'histoire littéraire. Et maintenant ? Tout est si confus aujourd'hui ! Mais d'ici très peu d'années, les grands courants redeviendront visibles, si l'art d'écrire existe encore.

Edmond Jaloux, de l'Académie française.

Gazette de Lausanne, 16 août 1947