mercredi 16 novembre 2011

Edmond Jaloux et les Nourritures terrestres


Si pour fêter les cinquante ans des Nourritures terrestres la radio française venait enregistrer la voix de Gide, la Gazette de Lausanne, encore elle, donnait la parole à Edmond Jaloux. A un autre critique qui s'étonnait du silence sur les Nourritures terrestres dans les Saisons littéraires de Jaloux, l'académicien répond en citant de longs passages de l'article qu'il consacra à la sortie du livre en 1897.

Cet article figure en annexe dans la Correspondance 1896-1950, André Gide – Edmond Jaloux établie par Pierre Lachasse (P.U.L., 2004) avec la mention « périodique inconnu, 1947 » en tant que document retrouvé dans les papiers de Jaloux à la Bibliothèque de l'Arsenal. Nous pouvons donc préciser à présent son origine : la Gazette de Lausanne du 16 août 1947.


Le cinquantenaire 
des Nourritures terrestres

Dans un article paru dans le dernier numéro de Suisse contemporaine et qui est une excellente mise au point du problème posé, M. Edouard Martinet, à propos du cinquantenaire des Nourritures terrestres, veut bien écrire à mon sujet les lignes suivantes : « L'échec de livre fut total », a déclaré Gide. Trois articles dans des revues, l'Ermitage, l'Effort, l'Art et la Vie, et un quatrième dans un petit journal de Marseille, signé Edmond Jaloux, qui présidait à ce livre ignoré, le plus bel avenir. (Dans ses Saisons littéraires, aux chapitres consacrés a Gide, M. Jaloux n'y fait nulle allusion. Pourquoi ?)

Mon Dieu ! la raison est bien simple : c'est qu'à mes yeux, Les Saisons littéraires n'ont d'autre but que d'être un témoignage, le plus impartial possible, des événements littéraires auxquels j'ai assisté, et une galerie de portraits. Ce n'est pas moi qui suis en cause, mais autrui. S'il me fallait relever les articles que j'ai publiés, pendant plus de cinquante ans de critique, sur mes contemporains — qui ne l'ont pas tous oublié, — j'aurais, certes, fort à faire. M. Edouard Martinet me répondra que j'ai vu naître, dans ma carrière, peu d'œuvres aussi importantes que Les Nourritures terrestres : j'en demeure d'accord avec lui. Aussi vais-je répondre à cette invitation qu'il me fait implicitement.
Le journal où a paru mon article n'était pas un petit journal, du moins par son format, car ledit article a dix grandes pages de dactylographie. Si l'Indépendance Républicaine n'a pas eu plus d'avenir, c'est que son fondateur, J.-B. Ripert, l'avait fondé pour appuyer et pour consolider sa situation politique. Il voulait être député ; il le devint, mais au bout de quatre ans, son dégoût des mœurs parlementaires fut tel qu'il refusa de se représenter. L'Indépendance républicaine avait vécu.
Au moment de son apparition, J.-B. Ripert cherchait un critique littéraire ; quelqu'un me désigna à lui. Il me confia donc cette rubrique, me donnant la plus grande liberté et ne mettant aucune condition à la longueur de mes articles. Il ne fut formel que sur un point ; celui des honoraires. Il était bien entendu que je ne serais jamais payé pour mon travail. J'étais trop heureux d'écrire pour demander encore un supplément à ce bonheur. Je venais d'avoir dix-neuf ans.

Qu'on me permette de citer deux fragments de cet article ; ceux qui ont particulièrement retenu l'attention d'André Gide. Quand je l'écrivis, je ne me doutais point de l'originalité de mes vues. Je n'avais jamais quitté Marseille. Je vivais dans une chambre, en malade ou pseudo-malade (je n'ai jamais su la vérité sur ce point), ou à la campagne, et je supposais dans ma naïveté, que ce que je disais alors sur Gide aux lecteurs de l'Indépendance républicaine, tout ce qu'il y avait en France d'hommes intelligents le savait et le pensait comme moi. Gide devait bien me surprendre, quand il me raconta plus tard que cet article était l'étude la plus complète qui eût été alors publiée sur Les Nourritures terrestres.
En voici le début : « C'est avec une joie profonde que j'accepte de parler aujourd'hui des Nourritures terrestres. C'est un des plus beaux livres que je connaisse ; c'est celui, peut-être, que nous attendions avec le plus d'impatience et dont nous avions le plus besoin ; il vient à son heure et je crois qu'il aura une très grande influence. Il témoigne de quelque chose d'absolument nouveau dans la pensée, et il se pourrait que la littérature du siècle prochain subisse l'influence de Ménalque, héros des Nourritures terrestres, comme la littérature de ce siècle a subi celle de Werther et de René. Après cette extrême mélancolie, qui accabla tous les poètes de ce temps et cet amer pessimisme dont témoignent nos romanciers, il n'est pas extraordinaire que les écrivains qui naissent apportent dans leurs œuvres un optimisme sans ignorance, et la joie lyrique d'exister. Mais avant de parler, plus longuement des Nourritures, il est bon, je crois, de signaler les précédents états d'esprit de M. André Gide, et de voir comment il a été amené aux conclusions de son premier livre ».

Suivent des analyses des Cahiers d'André Walter, du Voyage d'Urien et de Paludes, puis:

« Ménalque, c'est encore Walter et Urien, peut-être, mais Walter et Urien définitivement guéris. C'est un Urien qui, au lieu de mettre Dieu dans un avenir lointain, serait en perpétuelle communion avec lui et ne le séparerait d'aucune minute de sa vie. « Ne souhaite pas, Nalhanaël, dit-il, trouver Dieu ailleurs que partout ». — « Nathanaël, ne distingue pas Dieu de ton bonheur ». C'est un Urien qui ne renoncerait pas et goûterait avec joie aux femmes des ports, aux boissons, aux fruits des matelots. Il me semble qu'on peut résumer brièvement l'enseignement de Ménalque (comme
tout résumé, celui-ci est un peu arbitraire, et Ménalque enseigne encore bien autre chose, mais il faut savoir se borner). Vivre est le premier bonheur ; pourtant il faut s'en apercevoir. Les existences recluses et monotones ne le savent pas, car, pour avoir le sentiment de vivre, il faut sentir. Et quand chaque aspect de la vie devient pour nous une habitude, une chose presque personnelle, si connue qu'elle semble faire partie adhérente de notre moi, il est impossible de sentir. Il faut donc voyager sans cesse, modifier sa vie de telle sorte que chaque minute soit pour nous comme une révélation, l'impression d'une chose absolument nouvelle. Cela ne peut encore s'obtenir, si l'on n'a pas la ferveur, c'est-à-dire la joie lyrique d'exister et de trouver beau chaque aspect, parce qu'il est un peu de l'universelle vie. Ménalque dit encore qu'il ne faut pas vivre dans le passé et l'avenir, mais seulement dans le présent... » (26 juin 1897).

Je n'écrirais plus, on le suppose, cinquante ans après, cet article sur le même ton ; la ferveur de l'adolescence n'y est plus, bien des choses ont été acquises et dépassées, et je ferais aujourd'hui certaines réserves que j'eusse été incapable de formuler alors. Mais ce sont là détails. Dans le fond, je continue à penser aujourd'hui des Nourritures terrestres ce que j'en pensais en 1897.

Il est advenu de ce livre ce qu'il est advenu en effet de Werther et de René ce qu'il advint pour A rebours en 1884. Il a créé un état spirituel et moral qui agit toujours. La prophétie de 1897 s'est pleinement réalisée. II fallait que l'ouvrage fut bien neuf pour obtenir cet « échec », signalé par André Gide.

Il est vrai que les symbolistes y voyaient une rupture qui les attristait ; venant surtout après Paludes où Gide se moquait d'eux. Les premiers admirateurs des Nourritures terrestres furent rares : Roger Martin du Gard a noté dans Les Thibault le bouleversement causé sur lui par leur révélation. Ce fut la nôtre. Mais Roger Martin du Gard était encore loin alors et même Jean Schumberger. Rouart est mort et Henri Ghéon est mort ; que sont devenus, et Chanvin et Ruyters ? Notre cher Léon-Paul Fargue est bien vivant, grâce à Dieu. Plus tard, il y eut la génération de Larbaud, de Jacques Rivière, d'Alain-Fournier ; puis celle d'André Malraux et d'Arland ; puis le surréalisme... L'influence de Gide a été combattue, contre-balancée par d'autres. (Celle de Breton surtout). N'importe, après cinquante ans, elle ne s'est pas effacée. C'est un exemple rare dans l'histoire littéraire. Et maintenant ? Tout est si confus aujourd'hui ! Mais d'ici très peu d'années, les grands courants redeviendront visibles, si l'art d'écrire existe encore.

Edmond Jaloux, de l'Académie française.

Gazette de Lausanne, 16 août 1947

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