mercredi 7 juillet 2010

Gide et Forster

Dans un article joliment intitulé « Corydon in Croydon » du Sunday Times du 10 octobre 1971 et consacré à la parution posthume de Maurice de E.M. Fortser, le critique Cyril Connolly affirme que « Forster est plus près de Gide qu'aucun autre écrivain anglais ». Il est sans doute un peu abusif d'autant les rapprocher, et pourtant...

Gide nait en 1869. Forster en 1879. Confrontés jeunes à la mort du père, ils sont élevés par des femmes dans un milieu bourgeois traditionnel. Ils ont en commun la difficulté d'intégrer le monde de l'école, de se fondre dans la masse brutale de leurs camarades. Et une mère conciliante qui protégera son fils unique en le gardant auprès d'elle... Très tôt, Gide et Forster se découvrent une vocation littéraire.

S'il est exact que certains romans de Forster ressemblent à certains récits de Gide, c'est surtout par leur volonté commune de s'inscrire dans une tradition : celle du roman de mœurs anglais pour le premier et celle du récit à la française pour le second. Gide continuera l'expérimentation de la forme avec son unique roman achevé en 1925, ce qui lui vaudra une attentive critique de la part de Forster, alors que ce dernier abandonne le roman en 1924.

1924 : l'année où l'édition courante de Corydon paraît en France... Mais Forster a pris connaissance de ce texte depuis 1920. Gide débarque pour la deuxième fois en Angleterre où il souhaitait le faire lire à Goldsworthy Lowes Dickinson, puisque Dorothy Bussy lui avait affirmé qu'il était « inchoquable », et lui demande de le transmettre ensuite à Forster.

Forster sera aussi un admiratif lecteur de Si le grain ne meurt. Mais voilà bien là une différence entre ces deux auteurs : si Gide retarde la parution de Corydon, il le fait tout de même paraître, et suivre de ses mémoires, alors que Maurice restera posthume, tout comme le journal de Forster qui ne paraîtra qu'en 2011.


Ralph Partridge, E.M. Forster, Lytton Stratchey,
Pierre Lancel et Frances Partridge dans les années 20.
(photo des Archives Frances Partridge, King's College, Cambridge)


Alors que ses amis de Cambridge (cet Apôtre" de la Conversazione Society est proche du groupe de Bloomsbury) connaissent ses préférences sexuelles, il considère comme impossible leur affirmation au grand jour en Angleterre. Et lorsque ces amis lui citent Gide en exemple, il répond que Gide n'a pas une mère encore vie, lui ! Pourtant longtemps après la mort de cette mère en 1946, par exemple en 1960 alors qu'il continue de remanier Maurice et déclare dans une postface qu'il est désormais publiable, il n'en fera rien.

Wilde, à sa sortie de prison, avait conseillé à Gide de ne jamais dire « je ». Forster ira plus loin en bannissant le sujet de ses nouvelles activités. Il faut dire que les lois anglaises étaient plus dures à l'encontre de l'homosexualité qu'en France, le procès Wilde avait marqué les esprits. Et Forster était devenu un écrivain reconnu qui, même s'il n'écrivait plus de romans, était demandé à la BBC ou à l'université.

Dans Aspects of the Novel, une série de conférences que Forster fit au Trinity Collège en 1927 et reprises sous le même titre dans un volume paru la même année, les Faux Monnayeurs font l'objet d'une analyse poussée. Forster y loue l'expérience littéraire mais n'en reste pas moins déçu par le résultat trop froid à son goût et par la critique du freudisme :

« Those who are in touch with contemporary France say that the present generation follows the advice of Gide... and resolutely hurls itself into confusion, and indeed admires English novelists on the ground that they so seldom succeed in what they attempt. Compliments are always delightful, but this particular one is a bit of a backhander. It is like trying to lay an egg and being told you have produced a paraboloid — more curious than gratifying. And what results when you try to lay a paraboloid, I cannot conceive — perhaps the death of the hen. That seems the danger in Gide’s position — he sets out to lay a paraboloid; he is not well advised, if he wants to write subconscious novels, to reason so lucidly and patiently about the subconscious; he is introducing mysticism at the wrong stage of the process. However that is his affair. »

Un commun intérêt pour les questions sociales rapproche encore les deux hommes et les fait se rencontrer à la tribune du Congrès des Ecrivains en juin 1935 à Paris. Gide ouvre la séance par sa fameuse déclaration selon laquelle « C'est dans une société communiste que chaque individu, que la particularité de chaque individu, peut le plus parfaitement s'épanouir. »

Un espoir qui sera vite déçu mais que partage Forster, qui suit Gide à la tribune : « Peut-être serais-je communiste, si j'étais plus jeune et plus brave, car, dans le communisme, je vois de l'espoir. » Forster qui espérait aussi être, selon sa célèbre formule, « connecté » à Gide dîne le soir avec lui et Malraux. Mais la « connexion » ne se fait pas.

Forster n'en voudra pas à Gide de l'avoir battu froid après ce dîner comme en témoigne le texte Gide and George prononcé à la BBC en 1943 et reproduit dans Two Cheers for Democracy. André Gide et Stefan George illustrent pour Forster la réaction humaniste et la réaction autoritaire (« two contrasted reactions in this age of misery: the humanist's reaction and the authoritarian's »).

C'est dans ce texte qu'il définit l'humaniste Gide comme possédant les qualités essentielles de curiosité, de liberté d'esprit, de foi dans le bon goût et de foi en la race humaine ( « curiosity, a free mind, belief in good taste, and belief in the human race ») ou encore d'absence totale de cynisme envers l'humanité (« total lack of cynicism with regard to the human race »).

A la mort de Gide, Forster fait paraître dans The Listener du 1er mai 1951 l'article André Gide : a personnal tribute, qui sera repris sous le titre Gide's Death dans le volume déjà cité Two Cheers for Democracy, à la suite de Gide and George, en 1951. Là encore, il souligne l'humanisme de Gide et, s'il hésite à le qualifier de grand esprit, reconnaît en lui un esprit libre, et les esprits libres sont aussi rares que les grands esprits, et même plus précieux de nos jours (« he had a free mind, and free minds are as rare as great, and even more valuable at the present moment »).



Premier Congrès international des écrivains
en juin 1935 au Palais de la Mutualité.
Julien Benda, André Gide, E.M. Forster (debout),
Waldo Franck et Jean-Richard Bloch.
(Photo Roger Viollet)

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