Affichage des articles dont le libellé est Gide Madeleine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Gide Madeleine. Afficher tous les articles

mercredi 28 décembre 2016

Madeleine révèle une source enfantine de Paludes


Le Journal de Madeleine Rondeaux, récente publication de l'Association des Amis d'André Gide, complète les extraits donnés par Jean Schlumberger dans Madeleine et André Gide (Gallimard, 1956). Si l'on y voit en effet la lutte de Madeleine pour se détacher, selon les vœux de la famille, du projet de mariage avec son cousin, on voit aussi combien lui manque alors l'influence intellectuelle qu'André exerce lorsqu'il est près d'elle.


Leurs lectures partagées, leur réciproque émulation manquent à tous deux. Dans son introduction, Pierre Masson montre bien l'erreur de Jean Schlumberger qui avait écrit dans le chapitre de son livre consacré au Journal de Madeleine : « Parmi les papiers de Gide se trouvaient, rue Vaneau, deux petits carnets dont aucun de ses amis ne savait l'existence et dont lui-même semble n'avoir pas compris l'importance exceptionnelle. »


Gide s'est au contraire inspiré de plusieurs de ces pages, comme il le faisait des lettres de Madeleine pour dessiner les traits de certains de ses personnages féminins, allant même, comme le montre encore Pierre Masson, jusqu'à recopier dans La Porte étroite des passages du Journal de Madeleine. Parmi tous les rapprochements signalés par Pierre Masson, même celui qu'il qualifie d'hasardeux ne l'est nullement : lors d'une de ses promenades près d'Arcachon, Madeleine découvre une file de chenilles processionnaires :

« Vie douce, unie. On finit par prêter beaucoup à ces pins, ces dunes, ces teintes de vielles tapisseries, et par s'y attacher d'autant.

Incidents :
L'apparition des chenilles processionnaires. La Gileppe. Phil et Lami, les deux coléoptères, ne rencontrent-ils pas une colonie de processionnaires déménageant devant l'inondation montante. Je me souviens de l'effet qu'avait produit sur mon imagination d'enfant la description de ces longues files de semi-petites nonnes toutes blanches, au clair de lune. »

A rapprocher de la fin du chapitre « Angèle ou le petit voyage », dans Paludes :

« Du haut des pins, lentement descendues, une à une, en file brune, l'on voyait les chenilles processionnaires — qu'au bas des pins, longuement attendues, boulottaient les gros calosomes.
« Je n'ai pas vu les calosomes! dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).
— Moi non plus, chère Angèle, — ni les chenilles. — Du reste, ça n'est pas la saison; mais cette phrase, n'est-il pas vrai — rend excellemment l'impression de notre voyage... »

Outre le ton de Paludes, qui moque Angèle-Madeleine, on découvre ici une lecture enfantine de Madeleine et que Gide a très certainement partagée : La Gileppe, roman de l'entomologiste belge Ernest Candèze, sous-titré Les infortunes d'une population d'insectes (Bibliothèque d'éducation et de récréation, Hetzel, Paris, 1879)*.


Ce roman entomologique raconte les conséquences pour la petite faune de la création, à partir de 1875, du barrage de La Gileppe. On y suit les aventures d'un hydrophile, nommé Phile, et d'un lamie, nommé Lamie, qui croisent un certain Calosôme (sic) qui leur explique que la chenille processionnaire est son mets préféré.
« — C'est ainsi, dit le calosôme. En naissant, je me suis trouvé, avec mes frères et mes sœurs, au milieu d'un nid de processionnaires. Notre mère y avait pondu ses œufs afin que nous n'eussions nulles recherches pénibles à faire pour nous procurer ces chenilles, qui constituent notre nourriture exclusive. Quant à ce jeune coucou qui vient de naître, si j'osais, j'irais l'étrangler.
— Pourquoi? demanda le grillon.
— Mais pour ses crimes d'abord ; et puis aussi, s'il faut tout dire, parce qu'il va me faire concurrence, et une rude concurrence. Les coucous sont, comme les calosômes, grands amateurs de chenilles processionnaires; mais ils en détruisent bien plus que nous. Ce n'est pas sans raison que sa mère l'a établi sur cet arbre. Vous allez voir que dès demain la fauvette lui en apportera. »

Cette lecture enfantine ne manqua pas d'encourager la fibre naturaliste chez Gide. On sait d'ailleurs qu'elle influença toute une génération puisque Ernst Jünger mentionne lui aussi La Gileppe parmi les livres qui développèrent chez lui le goût de l'entomologie. Et Francis Jammes lui-même ne se mit-il pas à écrire un essai sur les fourmis à la suite de sa lecture ? Mais plus que la source, n'est-ce pas son évocation, déjà dans le style paludéen, du Journal de Madeleine qui aura directement influencé Gide pour l'écriture de Paludes ?


__________________

* Voir le livre en ligne sur Gallica

samedi 17 décembre 2016

Madeleine intrigue encore



Madeleine intrigue encore. Ainsi après avoir fait l'objet d'une pièce de théâtre aux Etats-Unis, Madeleine Remains: In Memory, A Wife of Genius, de Michael Martin, monologue récemment repris par Karen Ball, ou encore d'une estampe de David Maes à voir jusqu'à fin décembre au musée d'Uzès, Madeleine fait l'objet actuellement d'une exposition photographique à Paris : La Madeleine de Gide.


http://librairie.artcurial.com/events.php?blid=6286#359848


"La librairie d’art d’Artcurial présente La Madeleine de Gide, nouvelle exposition de la photographe Pupa Neumann du 15 décembre au 10 janvier 2017 : une série inédite consacrée à une femme peu connue du grand public, Madeleine Gide, cousine et épouse de l’écrivain André Gide.

Qui est cette femme avec qui Gide a passé plus de 40 ans de sa vie, sans même avoir posé une main sur elle ? Quelle sorte de femme accepterait cette situation sans bouleversement ? Était-elle une femme soumise ? Une tordue ? Une idiote ?… ou simplement une femme libre ? De là s’est révélée la série La Madeleine de Gide et le fantasme que Pupa Neumann projetait sur cette femme. Une femme entre un mur et une table, qui attend…

La Madeleine de Gide, nouveau travail de Pupa Neumann est né d’une participation au concours “PHOTO-ROMAN” d’Havas Paris pour Les Rencontres de la photographie d’Arles dont le principe était de mettre en images des mots.

Pupa Neumann a ainsi imagé trois lignes extraites de Si le grain ne meurt d’André Gide : “Ma cousine était très belle et elle le savait. Ses cheveux noirs qu’elle portait en bandeaux faisaient valoir un profil de camée (j’ai revu sa photographie) et une peau éblouissante.

Au lieu d’illustrer simplement le texte, Pupa Neumann a cherché à en savoir davantage sur Madeleine.

Texte de Nathalie Fiszman, extrait de la préface du catalogue de l’exposition

Le personnage de Madeleine Gide avait tout pour séduire Pupa Neumann. J’écris « le personnage », car la vraie Madeleine Gide n’est présente, ici, que par ce qu’elle représente : la pureté poussée à son extrême, associée à de la tristesse ou peut-être un sens aigu du sacrifice.
La vraie Madeleine était la cousine d’André Gide et n’a jamais consommé son mariage avec lui. Il l’aimait d’un amour bien trop pur pour la toucher, réservant cela aux garçons. Si lui dissociait l’amour en pur et impur, qu’en était-il de cette femme qui est restée mariée avec lui, l’a accompagné, l’a protégé, l’a aimé ? Détruisant ainsi sa beauté pour se consacrer aux autres et aux tâches domestiques ? Renonçant à la vie en quelque sorte.
La Madeleine de Pupa Neumann, est toujours très belle. Elle incarne, par son teint pur et ses poses la fragilité et la grâce. Elle est tantôt sexuée, tantôt pas, illustrant ainsi son combat intérieur. On découvre une jeune femme résignée, au teint d’opale, les cheveux lisses, sur d’autres clichés, une effrontée, très sexuelle, en pâmoison, ou tenant un médaillon – religieux ? – entre les dents. Ses bras sont des cygnes, ses cheveux, un indice de son état. Parfois elle crache. Et parfois, elle redevient une petite fille qui joue avec de drôles de hochets. Elle joue, mais elle est figée. Madeleine est une poupée mécanique qui assume son destin. Ses cheveux ne sont plus naturels, et la photographe lui a ajouté des rubans qui ont perdu la légèreté des rubans qui volent au vent quand les petites filles courent. Ceux-là sont lourds, immobiles, et révèlent le poids et l’absence de mouvement.
Finalement, les photos où Madeleine est la plus vivante sont les plus inquiétantes aussi. Pupa Neumann donne à voir une Madeleine sexuelle, peut-être en secret dans ses fantasmes. Une Madeleine en soutien gorge avec un serre tête de petite princesse, qui est aussi une petite fille qui découvre un jouet lapin.
La force de cette série de photos, c’est de nous interroger sur les femmes en général, qui sont bien entendu libres d’être des maîtresses, des femmes qui aiment le sexe ou qui en rêvent, ou des femmes dégoutées, amusées, étonnées et même très sages. Des femmes- enfants, des petites filles très éveillées ou perverses, de drôles de poupées. La Madeleine de Pupa Neumann nous donne certainement un goût de nos propres démons ou en tout cas nous oblige à nous demander quelles sont les femmes qui sommeillent en nous."

Pupa Neumann : http://www.pupaneumann.com/
Artcurial, librairie d’art : 61, Avenue Montaigne – 75008 Paris
Accès : Métro Franklin-Roosevelt Bus : 28, 42, 80, 73, 93
Heures d’ouverture : Du lundi au vendredi de 9h00 à 19h00. Le samedi de 10h30 à 19h La librairie sera ouverte les dimanche 4, 11 et 18 décembre de 10h30 à 19h
Exposition du 15 décembre 2016 au 10 janvier 2017


vendredi 21 octobre 2016

BAAG 191/192


Le Bulletin des Amis d'André Gide, n°191-192 automne 2016, est paru. Il est entièrement consacré à la publication des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui, en avril dernier au Lavandou, se penchaient vers la Petite Dame.

Sommaire :

  • Peter SCHNYDER et Juliette SOLVÈS : « Je me réjouis immodérément de vous revoir. » Quelques particularités de la Correspondance André Gide - Maria Van Rysselberghe :
  • Martine SAGAERT : Maria Van Rysselberghe, une femme libre, une personnalité littéraire
  • Pierre MASSON et Cornel MEDER : Maria Van Rysselberghe et Aline Mayrisch, histoire d'une amitié 
  • Raphaël DUPOUY : M. Saint-Clair, un pseudonyme éclairant
  • Pierre MASSON : Gide sous le regard de la Petite Dame
  • Jean-Pierre PREVOST : André Gide et la graphologie
André Gide aux Treilles : Chronique bibliographique
Gidiana
Cotisations et abonnements 2017

Pour les membres de l'Association des Amis d'André Gide, il s'accompagne d'une nouvelle édition du Journal 1891-1892 de Madeleine Rondeaux, présenté et annoté par Pierre Masson.

Bonne idée que de donner une vie propre à ce court texte, que Claude Martin avait publié dans les BAAG n°35 et n°36 de juillet et octobre 1977. Deux carnets que Schlumberger avait signalés dans Madeleine et André Gide sans en mesurer l'importance.

Ce Journal destiné à maintenir le lien entre les deux cousins, au moment crucial de la parution des Cahiers d'André Walter, et donc de la demande en mariage de Gide à Madeleine, témoigne de la proximité culturelle autant qu'amicale (pour étrange qu'elle soit, c'est encore l'épithète qui convient le mieux...) des deux jeunes gens.

Dans son introduction, Pierre Masson souligne également tout ce que ce mariage longtemps qualifié d'infertile — acarpe, aurait dit Gide — a eu bien au contraire de productif. Madeleine s'incarnant tour à tour dans les personnages féminins de Gide, mais nourrissant également ses images, ses thèmes ou même son saugrenu...

dimanche 31 janvier 2016

Lettre à un inconnu

Le destinataire de la dernière des Lettres de Gide publiées dans la NRF de septembre 1928 est anonyme. On comprendra pourquoi...


IV
A ........

Paris, le 17 Avril 1928.
Monsieur,

Je lis votre lettre avec la sympathie la plus attentive, mais suis fort embarrassé pour vous répondre.

Persuadez-vous qu'en psychologie il n'y a que des cas particuliers et que, dans un cas comme le vôtre, des généralisations trop hâtives peuvent entraîner les plus funestes erreurs.

Ceci dit, permettez-moi de considérer comme bien imprudente une expérience matrimoniale qui, si elle échoue, compromet sûrement le bonheur d'une femme, et très, probablement le vôtre, pour peu que vous ayez le cœur bien placé. Mais encore une fois, il n'y a que des cas particuliers, et pour vous parler congrument, il ne me suffirait pas de vous mieux connaître, il faudrait encore connaître celle à qui vous vous raccrocheriez.

La question des aveux est on ne peut plus scabreuse. Je serais tenté de vous dire : si vous ne les faites pas tout de suite, (je veux dire avant le mariage), ne les faites jamais. Mais dans ce cas arrangez-vous de manière à n'avoir pas besoin de les faire — et vous aurez sûrement besoin de les faire un jour ou l'autre, si vous n'êtes pas capable de vous comporter en mari.

En règle générale, mieux vaut se sacrifier soi-même, que de sacrifier à soi un autre être. Mais tout cela, c'est de la théorie ; en pratique il advient que l'on ne s'aperçoive du sacrifice que longtemps après qu'il est consommé.

Adieu Monsieur, je joins à ces semblants de conseils tous mes vœux, et vous prie de les croire très sincèrement cordiaux.

ANDRÉ GIDE


Cette lettre prend place dans un ensemble publié entre juin 1928 et janvier 1929 dans la NRF. La première des lettres en explique le projet. La liste des lettres donnée dans ce premier billet permet aussi de les retrouver sous forme de sommaire avec liens.

jeudi 24 novembre 2011

Gide et Jaloux 3/3



Le dimanche 23 mai 1943, La Gazette de Lausanne reprend à sa Une la publication des Saisons littéraires d'Edmond Jaloux. C'est le premier épisode d'une chronique qui couvre désormais les années 1904-1914 (la vingtième et dernière partie de la chronique des années 1896-1904 était parue le 30 novembre 1941). On y retrouve le jeune Jaloux – il a 26 ans, Gide 35 – à la descente du train qui l'a conduit de Marseille à Paris où il va séjourner quelques temps chez les Gide.

Pour aller plus loin sur le sujet des rapports entre Gide et Jaloux, leur Correspondance, 1896-1950, établie et présentée par Pierre Lachasse (Presses Universitaires de Lyon, 2004) est d'un très grand intérêt. Elle présente en plus des 112 lettres publiées des textes et documents, que ces extraits des Saisons Littéraires complètent, ainsi qu'une bibliographie. Notons également que Gide entreprit l'écriture d'un conte, resté inachevé, d'après un récit de Jaloux : La Visite chez la voyante, paru dans le BAAG n°36 d'octobre 1977.


(lire la première partie)

(lire la deuxième partie)


Edmond Jaloux (1878-1949)


Les saisons littéraires
1904-1914


J'arrivai à Paris au commencement de mai 1904.
André Gide m'attendait à la gare. Il m'avait invité à passer une semaine chez lui ; il se montrait curieux de l'effet que ferait Paris sur un jeune homme qui n'y était jamais venu, mais qui en connaissait cependant mille détails par tout ce qu'il en avait lu.
André Gide habitait alors boulevard Raspail dans une maison, comprise entre la rue de Grenelle et le boulevard Saint-Germain : immeuble d'apparence bourgeoise, très banalement parisien, qui existe toujours, mais dont le rez-de-chaussée est occupé aujourd'hui par un grand magasin d'épicerie. A cette époque, le boulevard Raspail n'était pas encore entièrement percé ; l'ensemble du quartier avait gardé sa physionomie ancienne.
Gide me proposa de faire le chemin à pied, afin que je prisse directement contact avec Paris sans être séparé de lui par les vitres cahotantes de ces fiacres misérables qui encombraient à ce moment, c'est-à-dire avant l'invasion des automobiles, les abords de la gare de Lyon.
Il faisait un de ces ciels couleur d'aile de pigeon, ici blanc, là plus gris, ailleurs presque ardoisé, que je devais tant aimer par la suite et qui sont la parure de Paris, comme une coupole de lapis-lazzuli, tout éclatante de soleil et vibrante de mistral fait celle de Marseille. Ce qui me frappa alors, ce fut la vieillesse des maisons : ce je ne sais quoi de travaillé et de noirci par les siècles qui constitue Paris. Quittant ma ville natale, j'avais le sentiment d'émerger d'un lieu presque sans passé, bien qu'à tout prendre, l'antique Phocée fût antérieure de près de huit cents ans à la fondation de la capitale, et de m'enfoncer dans l'histoire même de ma race. Tous ces événements formidables et presque toujours tragiques, que m'avaient révélé les livres d'histoire, je les sentais familiers, présents, tout grondants encore de leur épaisse et grandiose fureur ; je les touchais presque de la main. Et cependant, malgré cette séculaire poussière, quelle étrange blancheur, quelle pâleur de coquillage ou de craie, ont quelques-unes de ces vieilles maisons qui longent les quais de la Seine !
Et quand je vis Notre-Dame, j'éprouvai malgré tout, — je veux dire malgré tout ce que j'en attendais, — une sorte de stupeur éblouie. Oui, c'était bien là l'écrin capable d'avoir recueilli et de contenir quelques-unes des plus belles images de notre passé.
Gide savait mon amour pour les animaux. Il me proposa de faire mon entrée dans Paris par la voie du Jardin des Plantes. Il a lui-même à leur égard une passion aussi grave que scientifique. Ses lecteurs connaissent tous ce charmant petit Dindiki, qui fut son compagnon de route, au Congo, pendant quelques semaines, et qu'il essaya en vain de sauver.
Devant chaque cage, nous échangions des propos qui n'étaient point seulement ceux d'amants de la nature. Nous éprouvions l'un et l'autre celle fraternité avec les bêtes, qui est obscure et délicate et qui constitue la seule fraternité, je suppose, qui ne souffre pas de déception.
En face d'un iguane qui se caressait aux pâles rayons du soleil, immobile, avec son œil fin, fixe et comme engourdi, André Gide se tourna vers moi et me dit en riant :
— N'est-ce pas ? On dirait M. Bergeret.
C'est, en effet, du milieu de Gide que devaient sortir les premières réactions sérieuses contre la gloire d'Anatole France et la manière de sacerdoce laïque qu'il exerçait. C'était au nom de la ferveur, de la foi même, si j'ose dire — mais de laquelle ? — qu'André Gide s'élevait contre Anatole France. Plus tard, je devais comprendre que Gide était lui-même un homme de la même génération et, dans un certain sens, de la même formation d'esprit que le père de M. Bergeret. Il avait quelques-unes de ses vues sur le monde, le même scepticisme foncier. En tant que communiste, Gide devait reprendre exactement où son prédécesseur l'avait laissé, le rôle socialisant d'Anatole France. L'ironie de ce dernier et l'exaltation discontinue de Gide trouvent l'un et l'autre leur origine dans un rationalisme total, dans la même horreur instinctive du surnaturel.
Et pourtant, Gide nous apportait, à nous, jeunes hommes, cet élément qui nous transformait : une sorte d'adoration panthéiste de la vie ; adoration qui contrastait en apparence avec le dilettantisme de l'abbé Jérôme Coignard. Aujourd'hui, que les choses ont bien changé d'aspect, aujourd'hui qu'une sorte de fanatisme sanglant emporte le monde et commence de transparaître même dans le royaume pacifique des lettres, il nous faut reconnaître, chez l'un comme chez l'autre de ces écrivains, un épicurisme délicat. Après tout, cet épicurisme savant est une des traditions les plus fortes et les plus saines de la sagesse gréco-latine, une vertu de l'humanisme, aussi suspecte à présent que lui-même.
Et cet iguane, venu peut-être du Mexique ou des îles Bahama [sic], se chauffer au soleil de Paris, et qui en épuisait savamment les délices avant de mourir, nous donnait une belle leçon de cette sagesse sensuelle dont l'abbé Jérôme Coignard et Ménalque auraient pu s'entretenir avec une mutuelle compréhension. Mais si l'on m'eût dit tout cela en 1904, j'aurais été fort surpris, et je pense même choqué. Il n'y a qu'un critique des œuvres de l'esprit : c'est le temps. Mais le temps, quoi qu'on en dise, est un critique indulgent, plus encore que sévère.
Dans la chambre qui m'était réservée, un livre m'attendait déjà. C'était une plaquette consacrée par Eugène Rouart à l'Autunois. J'en éprouvai une sorte d'orgueil. Ainsi je n'étais pas encore arrivé à Paris que déjà des bouquins se préparaient à m'accueillir. C'était là une attention charmante. Personne, en effet, n'était plus persuadé que moi de mon indignité en me présentant à une ville aussi illustre. Je n'avais nul désir de la conquérir comme un héros de Balzac ou d'Emile Zola. Si j'avais pu, dans ma chambre de la rue des Tonneliers, faire de grands projets d'avenir, il m'avait suffi de sortir de la gare de l'Est et de mettre le pied sur le trottoir parisien pour être ramené à la modestie.
Mme André Gide me reçut de la façon la plus affable et la plus amicale, comme si elle m'avait toujours connu. Elle donnait une impression de pureté et de dévouement extraordinaire, avec quelque chose de provincial et de retenu qui devenait émouvant à force de réserve et de douceur. Son teint bistré semblait révéler une santé fragile, mais elle avait des yeux noirs, brillants comme des pierres, et des dents d'une extrême blancheur. Il ne semblait pas qu'elle fût sur la terre pour autre chose qu'aider les autres dans leur vie difficile. Effacée et discrète, on eût dit qu'elle veillait de loin sur la maison, bien qu'elle eût l'œil à tout, mais comme une lumière qui veut toujours rester voilée.
A peine étais-je installé chez lui que Gide disparut. Il avait reçu, me dit-il, la lettre d'un directeur de pénitencier. Il s'agissait d'une nouvelle forme de redressement des caractères anormaux. A l'idée du monde qu'il allait voir, qu'il allait connaître, Gide frémissait déjà d'impatience. Il racontait avec fièvre quelques-uns des détails qu'il venait d'apprendre. « C'est du Dostoïevsky ! Disait-il, de sa voix haute et flûtée ». Quand il fut parti, Mme André Gide revint sur ce propos, et avec sa charmante douceur, et presque sans ironie, elle dit tendrement : « Dès que quelque chose intéresse André, il dit toujours que c'est du Dostoïevsky ».
Au cours de cette semaine, que je passai boulevard Raspail, je vis Gide assez rarement. Il était toujours dehors. C'est un des traits de son caractère qui semble avoir le plus échappé à ses biographes que cette perpétuelle instabilité d'humeur. Elle l'empêche de rester où il est ; elle le fait brusquement apparaître au moment où on l'attend le moins et disparaître avec la même promptitude ; elle lui rend intolérables engagements et promesses ; elle le pousse à se dérober autant qu'il le peut, à moins qu'une curiosité passionnée ne l'emporte.
De temps en temps, nous allions voir ensemble une exposition de peinture, dont il avait un goût très vif. Il y eut cette année-là, dans une galerie, un choix de portraits d'écrivains. Nous la parcourions un matin. Une femme jeune et fraîche, élégante, avec un visage rond et un air étranger, tenant un petit garçon par la main, s'arrêta devant le célèbre portail de Stendhal par Södenmark. Elle interpella alors l'enfant, qui devait avoir six ou sept ans : « Voilà, dit-elle, quelqu'un dont tu raffoleras quand tu seras grand ! » Je ne sais pas si la prophétie s'est réalisée, car je n'ai jamais su qui était le petit garçon, mais la jeune femme était Mme Edwards, qui avait été Mme Thaddée Nathanson et qui devait devenir, par la suite, Missia Sert. Un moment après, un homme qui semblait avoir maigri prématurément et qui portait un fort beau costume de drap anglais, arrêta Gide, et d'une voix aiguë et zézayante fit quelques remarques narquoises sur les tableaux exposés. C'était Jacques-Emile Blanche. Personne ne me connaissait, mais rien de ces personnages ne m'était inconnu. Je les écoutais en silence. « L'élégance de Jacques-Emile m'humilie toujours », me dit Gide, quand le peintre nous quitta.
Un soir où Gide ne sortit pas, il ouvrit ses cartons et me montra un grand nombre de photographies et de portraits du plus vif intérêt. Il me lut aussi la plupart des lettres qui lui avaient été envoyées à l'occasion de l'Immoraliste. Il faut dire qu'à son apparition, ce chef-d'œuvre avait été accueilli par un silence presque universel. J'étais un des rares qui en eussent alors parlé avec enthousiasme, Gide voulait me faire connaître ce que ses contemporains pensaient de son livre. A quelques exceptions près, ils ne se montraient pas des plus favorables. Ce livre étonnant les irritait plus qu'il les ravissait ; sa forte et secrète beauté n'était visible qu'à bien peu. Je me souviens de la carte qu'en signe de réponse, Pierre Louÿs adressa alors à André Gide, avec lequel il était brouillé depuis une dizaine d'années. Elle ne contenait qu'un point d'interrogation.


Edmond Jaloux, de l'Académie Française.

(La Gazette de Lausanne du 23 mai 1943)




samedi 4 juin 2011

Maurice Nadeau

On a fêté le 21 mai dernier les cent ans de Maurice Nadeau, qui se trouve ainsi être de dix jours l'aîné des éditions de la NRF... C'est justement chez Gallimard que Nadeau rencontre Gide, comme il le raconte dans un récent article de Télérama : « Un jour, je rencontre André Gide, chez Gallimard. J'ai tout lu de lui. Il est un modèle pour moi. Bon, il me parle... Je lui parle... J'ai conscience de ma petitesse, mais mon admiration ne me paralyse pas. Je me sens respectueux, sans que ça se manifeste forcément. C'est bizarre, hein ? »

« A 20 ans j'ai eu besoin de liqueurs fortes comme Breton, ensuite j'ai eu besoin de maîtres, comme Gide », explique Maurice Nadeau. Le spécialiste du surréalisme entre en 1945 à la rédaction de Combat où il contribuera à faire connaître Miller, Michaux, Bataille, etc. Au sein des éditions Corrêa il créée et dirige la collection Le Chemin de la Vie qui publie Miller, Lowry, Durrell... C'est justement aux Editions Corrêa que paraît en 1952 Littérature présente, un recueil d'articles de Nadeau pour Combat.

De Sade à Michaux (l'article s'intitule « Connaissons Henri Michaux » en écho au « Découvrons Henri Michaux » de Gide), le critique timide nullement soucieux de faire partager ses goûts dans la conversation, se sent plus à l'aise « devant le papier ». « […] je me sens des devoirs envers moi-même, envers ceux qui me lisent, envers ce que j'appelle la vérité. Je prends même à formuler exactement les impressions et sentiments que la lecture forme en moi une sorte de revanche », précise-t-il dans la préface à Littérature présente.

Deux articles consacrés à Gide* sont repris dans le livre : le premier, Les derniers carnets d'André Gide, est paru le 20 avril 1950 dans Combat. Il figure déjà, aux côtés deplusieurs autres, dans les Gidian Archives. Le second, intitulé La sincérité d'André Gide**, n'y figure pas encore et n'est pas disponible en ligne : le proposer ici était donc une façon, pour ce blog, de rendre lui aussi un hommage bien mérité à Maurice Nadeau.


Littérature présente, Maurice Nadeau,
Corrêa, 1952, Paris



"LA SINCÉRITÉ D'ANDRÉ GIDE

Dès qu'un auteur entreprend de se confesser, il est rare qu'on ne mette pas en doute sa sincérité. Une troupe maligne d'exégètes, de témoins (faux ou vrais) semble n'avoir d'autre but que de prendre notre auteur en flagrant délit d'omission, de truquage ou de mensonge. Ainsi pour Jean-Jacques Rousseau, ainsi pour André Gide. Il paraît sous-entendu qu'un homme qui a pris le parti de « tout dire » s'il ne dit pas tout cache l'essentiel, déguise un « secret » inavouable : on lui dénie le droit de mesurer ses aveux et de taire ce qui lui semble de moindre importance. On oublie également qu'un écrit destiné à tomber sous les yeux du public, même s'il n'a pas été entrepris en vue de cette fin, comporte ses lois qui ne sont pas celles du confessionnal. Fût-elle même dénuée de tout souci littéraire, une confession où le public est admis en tiers relève de la littérature, l'artiste ne pouvant qu'obéir à sa nature et sacrifier par là à une conception de la « sincérité » souvent éloignée de la conception commune.
Aussi est-ce un travail vain que celui de M. François Derais, le Victor du Journal de Gide, fort malmené par celui-ci, on s'en souvient, dans les pages qui regardent le séjour de l'écrivain à Tunis entre 1941 et 1943. Travail vain parce qu'il ne nous apprend rien quant à la nature profonde d'André Gide que nous ne sachions déjà par la lecture du Journal, vain encore par ce qu'il nous révèle et dont nous nous doutions si évidemment que nous ne faisons pas grief à Gide de l'avoir tu. En clair, les faits sont les suivants : « Victor » a été l'objet d'une tentative amoureuse de la part de Gide et, l'ayant repoussée avec répugnance, s'est trouvé en butte à son animosité. Faut-il en déduire que tout ce qu'avance Gide à propos de l'adolescent : son sans-gêne, sa muflerie, sa haine même à l'endroit de l'hôte mal supporté, soit faux? Non, et M. François Derais, aujourd'hui adulte, confirme et justifie les sentiments que l'adolescent portait autrefois au vieillard. Il se fait gloire de l'avoir placé dans cet état de gêne que Gide avoue souvent dans son Journal, de lui avoir rendu la vie impossible, de l'avoir volontairement ignoré et méprisé, tenant seulement à ce qu'on sache les raisons d'une attitude si noire. L'absolvent-elles? C'est affaire d'appréciation à laquelle, d'ailleurs, on n'a point envie de perdre son temps, Gide étant, des deux personnages en conflit, le seul qui nous intéresse. A ce propos, il n'est pas inutile de savoir que, mis au fait de ce témoignage par son auteur même, il n'avait vu quelques jours avant sa mort, aucun inconvénient à ce qu'il fût publié. De ce fait, beaucoup des subtils motifs à suspecter la « sincérité » d'André Gide ne tombent-ils pas d'eux-mêmes? L'auteur du Journal a péché par omission, et il est fort possible qu'il ait trouvé gênant d'avouer une défaite sur un plan où il prétendait ne remporter que des victoires; il n'en est pas moins vrai que « Victor » trouve lui-même d'autres raisons au comportement du vieillard que le simple dépit et confirme par là, sur l'essentiel, sa sincérité.
De cette sincérité on a une nouvelle preuve par le journal posthume dont la publication a fait l'effet d'une bombe. L'objet en est, on le sait, les rapports d'André Gide avec sa femme, l'Emmanuèle du Journal de 1939, l'interlocuteur invisible en présence duquel notre auteur est presque toujours frappé de mutité. Quel drame cachaient les lignes de points du Journal, les réticences singulières, les cris apparemment proférés dans le vide, désormais nous le savons et par Gide lui-même. Alertés par les dernières lignes du Journal : « ... les suppressions systématiques de tous les passages relatifs à Em., l'ont (le Journal) pour ainsi dire aveuglé. Les quelques allusions au drame secret de ma vie y deviennent incompréhensibles, par l'absence de ce qui les éclairerait; incompréhensible ou inadmissible, l'image de ce moi mutilé que j'y livre, qui n'offre plus, à la place ardente du cœur, qu'un trou », nous ignorions cependant l'ampleur et la profondeur de ce « drame secret ». Il est si bouleversant, si tragique et à bien des égards si monstrueux, que la mort même d'Emmanuèle (qui se nommait en fait Madeleine) n'a pas semblé à Gide un motif suffisant pour le révéler; il a voulu attendre de rejoindre sa femme dans la tombe avant d'avouer que ce drame fut « constant » et « essentiel », que sa vie et son œuvre s'expliquent en partie par lui. On ne niera pas que l'aveu, ici, lui coûte infiniment plus que le récit des rebuffades de « Victor » et que s'il le fait néanmoins, sans savoir si aux yeux de la postérité son personnage en sortira grandi, c'est par un irrépressible besoin de sincérité.
Il plaide sa cause à sa manière habituelle, en se donnant tous les torts, mais il n'est pas sûr que son acte de contrition soit universellement reçu. Ses souffrances plaident bien davantage pour lui et, après la mort de Madeleine en 1938, le sentiment qu'il a de mener désormais une vie « quasi posthume », « en marge de la vraie vie ». Il a aimé Madeleine de toute son âme, de toutes ses forces, comme il n'a jamais aimé personne d'autre au monde, et pourtant le récit de leur vie commune est celui d'un long et irrémédiable fiasco, d'une double méprise sans issue. Ils se sont mariés dans l'ignorance réciproque de leur vraie nature ; ils ont vécu ensemble sans vouloir jamais examiner la vraie réalité de leurs rapports (« jamais il n'y eut la moindre explication entre nous »); ils se sont détachés l'un de l'autre (bien qu'au plus fort de ce détachement Gide continue de proclamer son amour) sans pouvoir se rejoindre, sur le tard de la vie, autrement que dans une tendresse apaisée et cendreuse. Le drame est effroyable et, pour des êtres de cette qualité, presque incompréhensible.
Dans Si le Grain ne meurt, ces Mémoires qui se terminent abruptement sur l'annonce des fiançailles avec Emmanuèle, Gide amorce son plaidoyer. Il se montre « grisé par le sublime » et désireux d'entraîner sa cousine dans sa course fervente, dans « un élargissement sans fin », « sans souci », ajoute-t-il, « qu'il fût plein de périls, car je n'admettais pas qu'il y en eût que ma ferveur ne parvînt à vaincre ». Toutefois, comme il écrit ces lignes longtemps après l'événement et qu'il en vit les conséquences, il reconnaît : « Une fatalité me menait; peut-être aussi le secret besoin de mettre au défi ma nature; car, en Emmanuèle, n'était-ce pas la vertu même que j'aimais ? C'était le ciel que mon insatiable enfer épousait. » On dirait par ces lignes, qu'au moment des fiançailles il n'ignorait pas ses goûts, et on le croit d'autant plus qu'il vient de rapporter, dans l'ouvrage même, plusieurs expériences homosexuelles.
Et nunc manet in te nous présente un autre aspect de la vérité, et bien plus surprenant : vouant à sa cousine un amour « éthéré », un amour de tête et d'âme, il ne pensait pas que celle-ci pût lui demander davantage; au contraire : elle aurait déchu à ses yeux si elle avait manifesté le moindre désir charnel. Il l'avait construite sur le patron idéal et puéril de sa mère et de ses tantes, « modèles de décence, d'honnêteté, de réserve, à qui le prêt du moindre trouble de la chair eût fait injure, me semblait-il ». Il pensait que les désirs de cet ordre étaient « le propre de l'homme » et, ajoute-t-il, « il m'était rassurant de ne pas admettre que la femme en pût éprouver de semblables ». Il poussait si loin l'aveuglement et le partage bien établi entre le cœur et les sens que, dès le voyage de noces en Italie et le retour en Algérie, il caresse de jeunes Italiens ou de jeunes Arabes sous le regard même de Madeleine, en nourrissant le désir ingénu de gagner sa complicité. Sans vouloir abaisser un drame intime qui intéressait au premier chef les cœurs et les âmes, on peut penser que dès ce moment la rupture est consommée.
Madeleine accepte et se résigne. Elle trouve en elle suffisamment de ressources pour ne point vouloir dénouer des liens que ses croyances religieuses lui font apparaître comme sacrés. Ce que cette résignation lui coûte, on l'imagine à travers le récit même de Gide : elle vieillit avant l'âge, se confine aux besognes de servante et ne sort plus guère de Cuverville; elle offre ses souffrances à Dieu vers lequel elle opère un retour de plus en plus patent. Douce, modeste, craintive devant la vie mais rigide dans ses principes, elle se sépare en esprit de son mari dont les écrits lui paraissent entachés d'une fausseté diabolique. Soucieuse en même temps de ne vouloir « en rien incliner sa pensée », elle le laisse libre d'écrire « exactement ce qu'il croit devoir écrire ». Simplement, elle ne lira plus ses œuvres.
Ce divorce moral est la pire disgrâce qui pouvait advenir à Gide. Il espère longtemps que Madeleine se reprendra, que, touchée par l'amour qu'il lui voue, et qui s'exaspère en silence, elle n'aliénera pas le sien. Toutes les illusions envolées, que demeurent au moins cette estime et cette effusion vraie du cœur dont il ne croit pas avoir démérité! Ne peut-elle comprendre qu'il lui est impossible d'incliner sa nature vers un amour et des principes moraux qui lui répugnent?
Elle comprend sans doute, mais ne peut à son tour faire violence à la sienne; elle refuse de feindre des sentiments qu'elle n'éprouve plus; elle se « détache ». Gide se lamente : « Je n'ai jamais souhaité que son amour, que son approbation, que son estime. Et depuis qu'elle m'a retiré tout cela, j'ai vécu dans une sorte d'opprobre où le bien a perdu sa récompense et le mal sa hideur, la douleur même son aiguillon... Il me semble souvent que j'ai déjà cessé de vivre. »
Il écrit ces lignes en 1923, après que ce drame sans « explication » a atteint son summum. Un jour de novembre 1918, alors qu'il avait besoin d'une référence pour la rédaction de ses Mémoires, elle lui avoue avoir brûlé toutes les lettres que depuis trente ans il lui envoyait. Il était parti pour l'Angleterre avec Marc; seule et souffrant atrocement, elle avait relu ses lettres « une à une » et, convenant à part soi que c'était là ce qu'elle possédait « de plus précieux au monde », elle s'était décidée à les détruire. Elle n'a pas agi par vengeance, mais par esprit de sacrifice : de la longue confidence sur laquelle elle pouvait s'appuyer et où Gide affirme avoir mis « le meilleur de lui-même », elle a voulu effacer toutes les traces; associée malgré elle à la gloire de l'écrivain, elle n'a pas voulu non plus figurer devant la postérité en victime.
Le désespoir de Gide est immense. Le jour de l'aveu il écrit : « Je me sens ruiné tout d'un coup. Je n'ai plus cœur à rien. Je me serais tué sans effort. » Durant « une semaine entière » il pleure « jour et nuit » sa perte; elle est sans recours et fausse son œuvre entière : « Je souffrais de savoir réduit à néant ce qui, de moi, me paraissait mériter le plus la survie... C'est le meilleur de moi qui disparaît et qui ne contrebalancera plus le pire... Mon œuvre désormais ne sera plus que comme une symphonie où manque l'accord le plus tendre, qu'un édifice découronné. » Vingt ans plus tard, après la mort de Madeleine, il revient encore sur cette perte et s'en montre toujours inconsolable. S'il ne croit plus que « peut-être n'y eut-il jamais plus belle correspondance », il déclare qu'en elle et pour Madeleine sa vie « s'y tissait à mesure et au jour le jour » ; c'était un autre Journal et combien à ses yeux plus précieux que celui qu'il acceptera de laisser publier! Ici, le lecteur était unique et profondément aimé, révéré comme la droiture et la vertu mêmes. Sans doute André Gide lui a-t-il montré des côtés de sa nature que nous ne connaîtrons jamais. Ce désespoir n'est pas uniquement celui de l'homme de lettres. Plus que la perte d'une correspondance unique, Gide pleure un amour défunt. Les explications données, Madeleine en effet ne juge utile ni de se justifier ni de s'apitoyer. Elle voudrait que les larmes soient de contrition et s'adressent à Dieu, que son mari tire profit du malheur pour réformer sa conduite et ses principes. Gide regimbe au sacrifice; obéissant aux « impératifs de sa nature » et aux lois morales qu'il s'est formulées, il entend poursuivre dans sa voie. Son repos, il l'eût acheté au prix d'une démission; il préfère le conflit, dont il souffre si grandement jusqu'à la mort de Madeleine qu'il a le sentiment de se trouver désormais hors de la vraie vie.
Déjà, dans le Journal publié en 1939, nous avions mesuré, aux réticences mêmes, l'importance que revêtait Madeleine pour Gide. Ici, les aveux fusent de toutes parts. C'est en elle qu'il a puisé le « besoin de sincérité » ; c'est pour elle qu'il a commencé à faire œuvre d'écrivain. Il nous prie de la reconnaître en l'Emmanuèle des Cahiers d'André Walter, en l'Ellis du Voyage d'Urien; « il n'est pas jusqu'à l'évanescente Angèle de Paludes, où je ne me sois quelque peu inspiré d'elle... ». L'Alissa de La Porte Etroite enfin, sans être tout à fait elle, est un portrait transposé du modèle qu'il avait sous les yeux. De celui-ci, avec une extraordinaire prescience, il a préfiguré le drame. Il y a mieux : son œuvre il l'a en partie écrite pour elle, dans le but de l'entraîner et de la convaincre : (« Jusqu'aux Faux Monnayeurs ») « toute mon œuvre est inclinée vers elle... Tout cela n'est qu'un long plaidoyer; aucune œuvre n'a été plus intimement motivée que la mienne — et l'on n'y voit pas loin si l'on n'y distingue pas cela ». André Gide, qu'on disait si soucieux de son personnage, a laissé prononcer de son vivant sur son œuvre les jugements les plus divers (et les plus faux) avant de nous en lancer la clef par delà la tombe. Il faut désormais considérer cette œuvre d'un œil neuf, et remiser au cabinet de débarras beaucoup d'assertions sur le dilettantisme de son auteur et sa vie « préservée » : il en est peu qui aient vécu si profondément un drame aussi cruel et il est peu d'œuvres, aujourd'hui, qui se soient élevées sur de telles souffrances.
Cependant, ces aveux qui, à l'endroit de sa femme, ne le grandissent pas, n'ont pas désarmé les éternels ennemis d'André Gide. On continue de le soupçonner d'arranger la vérité, de charger son personnage pour se faire mieux plaindre, donc absoudre, et pour un peu on lui reprocherait d'avoir continué d'écrire sans l'assentiment de sa femme. « II a brisé la vie de cette malheureuse », assurent des juges comiquement occupés à peser les responsabilités de chacun dans cette méprise. Ne le reconnaît-il pas lui-même ? Et ses souffrances à lui, sa vie également brisée comptent-elles pour rien ? Il a su se ménager des compensations, dont la littérature n'est pas la moindre, assure-t-on. Et la religion, pour Madeleine, ne fut-elle pas un refuge ? Cette façon de peser la douleur de l'un et de l'autre et de placer toutes les responsabilités sur l'un des deux plateaux de la balance a quelque chose d'odieux. Quand deux êtres ont pareillement souffert l'un par l'autre, la pudeur commande de ne point chercher au delà de ce qui nous est dit. Gide est le seul à parler, c'est vrai, mais il ne dessert pas sa femme. C'est au contraire grâce à lui qu'elle prend pour la postérité ce visage que nous ne pourrons plus oublier."


__________________________________

* A noter que Maurice Nadeau a également signé en 1975 l'introduction aux Romans, récits et soties dans la Pléiade et en 1985 les textes de l'Album Gide.
** Littérature présente ne précise pas la date de parution des articles. Il est toutefois évident que celui-ci est paru à la suite du livre L'envers du Journal de Gide, de François Derais et Henri Rambaud, quelques temps après la mort de Gide. La première partie du livre, par Henri Rambaud, se nomme d'ailleurs « Droits et devoirs de la critique devant la sincérité d'André Gide ».

vendredi 20 août 2010

Une hyperprésence (Madeleine, 4)

« Mais il me semblait que je comprenais, je comprenais pourquoi André avait voulu épouser sa cousine Madeleine, surtout après ses premières expériences en Afrique du Nord, pourquoi ils s'aimaient et pourquoi, en dépit de leur amour, ils s'étaient fait tant de peine tout au long de leur mariage mais sans jamais se séparer. On ne peut pas juger leur union à l'aune de ce qu'on attend aujourd'hui de ce type d'arrangement. De nos jours, si vous n'êtes pas du genre à vous marier, vous ne vous mariez pas. À l'époque, si, et ensuite il fallait faire pour le mieux. Il en est résulté dans leur cas une bien singulière union. André Gide était un homme très singulier.

Au cours de son adolescence, il me semble qu'André a vu dans sa cousine Madeleine son salut. Quand nous commençons à ressentir ce genre de chose, nous nous disons à nous-même : voilà l'être qui sera le gardien de tout ce qu'il y a de bon en moi, quoi que je puisse faire. Le seul et l'unique, je le sais. Et cela ne le rend pas beau uniquement à nos yeux, il devient l'essence même de la beauté, que ce soit en musique ou en peinture. Sans cet être-là, sans savoir qu'il ou elle sera toujours présent, véritable pierre de touche de ce que nous sommes réellement, nous risquons d'oublier sans cesse qui nous sommes, nous risquons de nous désintégrer, de ne plus exister. Il n'est pas question de nous changer mais de nous ancrer. Gide utilisait ce terme à propos de Madeleine : il disait qu'elle était « ancrée » à Cuverville. Et en retour, nous donnerons à cette personne toute la joie possible, autant que faire se peut. En un mot, il s'agira d'une « hyperprésence » (comme l'a écrit le critique Pierre Masson à propos de Madeleine). Quelqu'un qui nous restera fidèle alors que nous partirons à l'aventure à travers le monde, et sera un réconfort quand nous rentrerons à la maison. Je comprends parfaitement qu'après avoir desserré en Afrique du Nord le carcan de ses idées d'adolescent sur ce qu'est le bien, il soit revenu précipitamment chez lui pour se marier avec Madeleine — et pas simplement se marier, mais se marier avec Madeleine, l'incarnation de ce qu'il y avait de bon en lui et qui était en train de disparaître. Seulement voilà, elle était une femme, et pas une hyperréalité éthérée. Il l'a blessée en l'abandonnant sans arrêt pour partir à l'aventure et en écrivant ensuite le récit de ses dépravations que tout le monde pouvait lire. Et elle l'a blessé en faisant de Cuverville une espèce de triste couvent. Si bien que le mariage, comme sa bonté à lui, sont partis à vau-l'eau. Mais je comprends ce qui l'a poussé à cette union.

Bien sûr, ce n'est pas ce genre de compagnonnage — même avec une touche de sentiment — qu'un mariage est censé être. Il ne s'agit évidemment pas de la sorte d'amour dont on parle dans les romans ou dans les films. Ce n'est pas ce qu'Antoine a éprouvé pour Cléopâtre, en tout cas dans la version de Shakespeare, ni ce que Vronski (et même ce vieux croûton de Karénine) a ressenti pour Anna Karénine, ou Rhett Butler pour Scarlett O'Hara, ou tous ces gamins fougueux pour leurs jolies petites copines dans les soap opéras qu'on voit à la télévision. Les hyperprésences ne sont pas vraiment de ce monde, trop dépourvues de sens dramatique pour qu'on en tire des romans, elles n'ont pas de point culminant, on n'a pas envie d'en parler. D'une certaine manière, elles n'existent que par leur refus de faire partie du quotidien. Il est certain qu'aujourd'hui aucun jeune homme ne se soucierait d'un mariage de ce genre. Cela n'intéresse pas les autorités, quant aux familles, elles s'attendent qu'un mariage produise des enfants. Il y a quelque chose de presque enfantin dans ce genre d'histoire, de pas très masculin, comme si André Gide et ses semblables (y compris plusieurs de ses personnages) voulaient rester des gamins à jamais et passer le reste de leur vie à jouer à des jeux très excitants avec d'autres gamins. Cela rappelle tous ces jeunes gens — de fantomatiques grands-oncles, au dernier rang sur de vieilles photos de famille — qui avaient autrefois fait la cour à leur fiancée pendant des années, avant de finalement mourir (tragiquement le plus souvent) au cours d'intrépides actions accomplies très, très loin, généralement en compagnie d'autres jeunes comme eux. Les guerres et les colonies se révélaient en cela fort utiles.

Ce n'est peut-être pas ce qu'on attend d'un jeune homme en bonne santé, mais ce n'est pas un crime, ni même quelque chose de moralement répréhensible, pas en soi. Beaucoup d'hommes ont d'un côté des amis qu'ils aiment et de l'autre des amis avec qui s'amuser. Beaucoup ont esquivé le mariage, reculé devant le fait de s'engager et, pour paraphraser Robert Louis Stevenson, repoussé l'idée de prendre avec femme et enfants le chemin long et poussiéreux qui conduit au tombeau. Après tout, une fois que vous êtes marié, il ne vous reste rien, pas même le suicide, vous devez bien vous conduire jusqu'au bout. C'est une terrifiante perspective. Quel homme voudrait bien se conduire jusqu'au bout ? Mais que se passe-t-il si vous voulez vous marier comme tout le monde (c'est beaucoup plus facile de savoir comment se comporter avec vous en société), être vilain quand cela vous convient et, pourtant, rester fondamentalement bon ? C'est là que l'hyperprésence d'une épouse est un don du ciel. Dans un cas comme celui que j'évoque, une tendre hyperprésence, outre le fait d'être le port d'attache où vous rentrez en toute sécurité entre deux escapades, constitue le garant inaliénable (à l'instar de certaines mères ou de l'Église catholique) de votre rédemption, de vos vertus essentielles, en dépit des mauvaises actions que vous avez pu commettre ailleurs. Étant donné que Gide n'était pas catholique et n'avait plus sa mère quand il s'est marié (il est significatif qu'il ait demandé Madeleine en mariage exactement deux semaines après sa mort), sa cousine a dû lui sembler être la personne idéale pour remplir ce rôle. N'était-elle pas « un ange », comme il l'appelait (c'est une très fréquente incarnation de l'hyperprésence et pas du tout la même chose qu'une sainte), pétrifiée d'avoir découvert à quinze ans que sa mère avait un amant (avec qui cette dernière s'est plus tard enfuie à Paris) ? Ange pétrifié érotiquement, elle a peut-être estimé que choisir un homme dépourvu d'intentions charnelles était une bonne idée — au moins au début. Comme elle le lui a écrit peu après leurs fiançailles, ce n'était pas de la mort qu'elle avait peur, mais du mariage. Pour être honnête, plus j'en apprends sur Madeleine à travers ce que Gide et ses nombreux biographes et amis ont écrit, plus je la soupçonne de ne pas avoir été un ange, mais avant tout une femme que le monde matériel terrorisait, au point qu'elle se barricadait pour ne pas le voir. Elle était imprenable. Pour elle, le simple fait d'aller jusqu'à Fécamp représentait une épreuve.

C'est pourquoi, j'en suis absolument sûr, Gide pouvait écrire le plus sérieusement du monde après la mort de Madeleine qu'il ne lui semblait pas avoir été infidèle en cherchant ailleurs les plaisirs de la chair qu'il ne savait pas comment lui demander à elle. Vous ne pouvez pas donner votre cœur à qui que ce soit d'autre — cela serait être infidèle et, quand Gide l'a fait, il en est résulté une catastrophe — mais un orgasme une fois de temps en temps avec un étranger ne prive votre hyperprésence de rien du tout, cela ne vaut même pas la peine d'en parler. C'est là le sens de « hyper ». Une hyperprésence est au-dessus de ce genre de chose. Je le sais parce que, plus préoccupé, comme Gide, de ma bonté que de ma vertu, j'en ai une dans ma vie depuis près de trente ans. Dans mon cas, c'est un homme, pas une femme, nous nous sommes rencontrés un siècle après Gide et Madeleine, et tout est beaucoup plus clair. Une hyperprésence n'est pas l'objet de votre amour. C'est, à la lettre, l'air que vous respirez. »

Robert Dessaix, Arabesques, Mercure de France, Paris, 2009

lundi 16 août 2010

The Male Prison, de James Baldwin (Madeleine, 3)

Toutes les sources se touchent”, parfois, en effet... Tout comme Mauriac réagissait à la parution d'Et nunc manet in te et du Madeleine et André Gide de Jean Schlumberger, James Baldwin écrivit son célèbre Gide as husband and homosexual suite à la sortie aux Etats-Unis de Madeleine, la traduction d'Et nunc... Cet essai est paru le 13 décembre 1954 dans la revue New Leader et repris sous le titre The Male Prison dans le recueil de textes Nobody Knows My Name en 1961.





“The Male Prison


THERE IS SOMETHING IMMENSELY humbling in this last document from the hand of a writer whose elaborately graceful fiction very often impressed me as simply cold, solemn and irritatingly pious, and whose precise memoirs made me accuse him of the most exasperating egocentricity. He does not, to be sure, emerge in Madeleine as being less egocentric; but one is compelled to see this egocentricity as one of the conditions of his life and one of the elements of his pain. Nor can I claim that reading Madeleine has caused me to re-evaluate his fiction (though I care more now for The Immoralist than I did when I read it several years ago); it has only made me feel that such a re-evaluation must be made. For, whatever Gide's shortcomings may have been, few writers of our time can equal his devotion to a very high ideal.
It seems to me now that the two things which contributed most heavily to my dislike of Gide – or, rather, to the discomfort he caused me to feel – were his Protestantism and his homosexuality. It was clear to me that he had not got over his Protestantism and that he had not come to terms with his nature. (For I believed at one time – rather oddly, considering the examples by which I was surrounded, to say nothing of the spectacle I myself presented – that people did "get over" their earliest impressions and that "coming to terms" with oneself simply demanded a slightly more protracted stiffening of the will.) It was his Protestantism, I felt, which made him so pious, which invested all of his work with the air of an endless winter, and which made it so difficult for me to care what happened to any of his people.
And his homosexuality, I felt, was his own affair which he ought to have kept hidden from us, or, if he needed to be so explicit, he ought at least to have managed to be a little more scientific – whatever, in the domain of morals, that word may mean – less illogical, less romantic. He ought to have leaned less heavily on the examples of dead, great men, of vanished cultures, and he ought certainly to have known that the examples provided by natural history do not go far toward illuminating the physical, psychological and moral complexities faced by men. If he were going to talk about homosexuality at all, he ought, in a word, to have sounded a little less disturbed.
This is not the place and I am certainly not the man to assess the work of André Gide. Moreover, I confess that a great deal of what I felt concerning his work I still feel. And that argument, for example, as to whether or not homosexuality is natural seems to me completely pointless – pointless because I really do not see what difference the answer makes. It seems clear, in any case, at least in the world we know, that no matter what encyclopedias of physiological and scientific knowledge are brought to bear the answer never can be Yes. And one of the reasons for this is that it would rob the normal – who are simply the many – of their very necessary sense of security and order, of their sense, perhaps, that the race is and should be devoted to outwitting oblivion – and will surely manage to do so.
But there are a great many ways of outwitting oblivion, and to ask whether or not homosexuality is natural is really like asking whether or not it was natural for Socrates to swallow hemlock, whether or not it was natural for St. Paul to suffer for the Gospel, whether or not it was natural for the Germans to send upwards of six million people to an extremely twentieth-century death. It does not seem to me that nature helps us very much when we need illumination in human affairs. I am certainly convinced that it is one of the greatest impulses of mankind to arrive at something higher than a natural state. How to be natural does not seem to me to be a problem – quite the contrary. The great problem is how to be – in the best sense of that kaleidoscopic word – a man.

This problem was at the heart of all Gide's anguish, and it proved itself, like most real problems, to be insoluble. He died, as it were, with the teeth of this problem still buried in his throat. What one learns from Madeleine is what it cost him, in terms of unceasing agony, to live with this problem at all. Of what it cost her, his wife, it is scarcely possible to conjecture. But she was not so much a victim of Gide's sexual nature – homosexuals do not choose women for their victims, nor is the difficulty of becoming a victim so great for a woman that she is compelled to turn to homosexuals for this – as she was a victim of his overwhelming guilt, which connected, it would seem, and most unluckily, with her own guilt and shame.
If this meant, as Gide says, that "the spiritual force of my love [for Madeleine] inhibited all carnal desire," it also meant that some corresponding inhibition in her prevented her from seeking carnal satisfaction elsewhere. And if there is scarcely any suggestion through out this appalling letter that Gide ever really understood that he had married a woman or that he had any apprehension of what a woman was, neither is there any suggestion that she ever, in any way, insisted on or was able to believe in her womanhood and its right to flower.
Her most definite and also most desperate act is the burning of his letters – and the anguish this cost her, and the fact that in this burning she expressed what surely must have seemed to her life's monumental failure and waste, Gide characteristically (indeed, one may say, necessarily) cannot enter into and cannot understand. "They were my most precious belongings," she tells him, and perhaps he cannot be blamed for protecting himself against the knife of this dreadful conjugal confession. But: "It is the best of me that disappears," he tells us, "and it will no longer counterbalance the worst." (Italics mine.) He had entrusted, as it were, to her his purity, that part of him that was not carnal; and it is quite clear that, though he suspected it, he could not face the fact that it was only when her purity ended that her life could begin, that the key to her liberation was in his hands.
But if he had ever turned that key madness and despair would have followed for him, his world would have turned completely dark, the string connecting him to heaven would have been cut. And this is because then he could no longer have loved Madeleine as an ideal, as Emanuele, God-with-us, but would have been compelled to love her as a woman, which he could not have done except physically. And then he would have had to hate her, and at that moment those gates which, as it seemed to him, held him back from utter corruption would have been opened. He loved her as a woman, indeed, only in the sense that no man could have held the place in Gide's dark sky which was held by Madeleine. She was his Heaven who would forgive him for his Hell and help him to endure it. As indeed she was and, in the strangest way possible, did – by allowing him to feel guilty about her instead of the boys on the Piazza d'Espagne – with the result that, in Gide's work, both his Heaven and his Hell suffer from a certain lack of urgency.
Gide's relations with Madeleine place his relations with men in rather a bleak light. Since he clearly could not forgive himself for his anomaly, he must certainly have despised them – which almost certainly explains the fascination felt by Gide and so many of his heroes for countries like North Africa. It is not necessary to despise people who are one's inferiors – whose inferiority, by the way, is amply demonstrated by the fact that they appear to relish, without guilt, their sensuality.
It is possible, as it were, to have one's pleasure without paying for it. But to have one's pleasure without paying for it is precisely the way to find oneself reduced to a search for pleasure which grows steadily more desperate and more grotesque. It does not take long, after all, to discover that sex is only sex, that there are few things on earth more futile or more deadening than a meaningless round of conquests. The really horrible thing about the phenomenon of present-day homosexuality, the horrible thing which lies curled like a worm at the heart of Gide's trouble and his work and the reason that he so clung to Madeleine, is that today's unlucky deviate can only save himself by the most tremendous exertion of all his forces from falling into an underworld in which he never meets either men or women, where it is impossible to have either a lover or a friend, where the possibility of genuine human involvement has altogether ceased. When this possibility has ceased, so has the possibility of growth.
And, again: It is one of the facts of life that there are two sexes, which fact has given the world most of its beauty, cost it not a little of its anguish, and contains the hope and glory of the world. And it is with this fact, which might better perhaps be called a mystery, that every human being born must find some way to live. For, no matter what demons drive them, men cannot live without women and women cannot live without men. And this is what is most clearly conveyed in the agony of Gide's last journal. However little he was able to understand it, or, more important perhaps, take upon himself the responsibility for it, Madeleine kept open for him a kind of door of hope, of possibility, the possibility of entering into communion with another sex. This door, which is the door to life and air and freedom from the tyranny of one's own personality, must be kept open, and none feel this more keenly than those on whom the door is perpetually threatening or has already seemed to close.
Gide's dilemma, his wrestling, his peculiar, notable and extremely valuable failure testify – which should not seem odd – to a powerful masculinity and also to the fact that he found no way to escape the prison of that masculinity. And the fact that he endured this prison with such dignity is precisely what ought to humble us all, living as we do in a time and country where communion between the sexes has become so sorely threatened that we depend more and more on the strident exploitation of externals, as, for example, the breasts of Hollywood glamour girls and the mindless grunting and swaggering of Hollywood he-men.
It is important to remember that the prison in which Gide struggled is not really so unique as it would certainly comfort us to believe, is not very different from the prison inhabited by, say, the heroes of Mickey Spillane. Neither can they get through to women, which is the only reason their muscles, their fists and their tommy guns have acquired such fantastic importance. It is worth observing, too, that when men can no longer love women they also cease to love or respect or trust each other, which makes their isolation complete. Nothing is more dangerous than this isolation, for men will commit any crimes whatever rather than endure it. We ought, for our own sakes, to be humbled by Gide's confession as he was humbled by his pain and make the generous effort to understand that his sorrow was not different from the sorrow of all men born. For, if we do not learn this humility, we may very well be strangled by a most petulant and unmasculine pride.”

Nobody Knows My Name, More Notes of a Native Son, James Baldwin, 
Vintage Books, Random House, New York, 1993, pp.155-162

lundi 9 août 2010

Madeleine, "une âme sur les confins" (2)

" IL n'y a pas de hasard dans les lectures. Toutes mes sources se touchent : Pascal, Racine, Gide. Les siècles n'y font rien. C'est la même nappe souterraine. Je reviens à Gide. C'est Madeleine, sa femme, qui m'y ramène puisqu'on s'occupe d'elle, qu'on écrit sur elle, — qui en aurait tant souffert!
La femme d'André Gide eut la passion de l'effacement. Disparaître, c'était là son dernier désir — ne pas survivre aux yeux des hommes, échapper à cette histoire triste, où le pur et l'immonde si étrangement sont confondus — où l'ange ne s'interrompt jamais de faire la bête, et la bête l'ange : l'histoire d'André Gide.
Et Gide mort a commis la seule action devant laquelle notre amitié pour lui pouvait le céder un instant au dégoût : il a traîné cette grande âme secrète au jour de la publicité qui lui faisait horreur. Il a profité de ce que les morts sont sans défense et de ce qu'ils nous sont livrés pour arracher à sa nuit cette fille de Dieu qui ne demandait plus que d'être oubliée.
Mais enfin, puisque cette action a été commise, il reste que nous en sommes les bénéficiaires. Jean Schlumberger, qui a connu et aimé Madeleine Gide, a compris que la seule réparation d'un tort si cruel était dans la lumière totale : il fallait que plus rien ne fût caché et que Madeleine Gide — puisque Gide nous l'a livrée — nous apparaisse telle qu'elle fut, et non telle qu'il plaisait à Gide que nous la jugions.
Ce livre, Madeleine et André Gide, chef-d'œuvre de biographie spirituelle, est l'histoire d'une âme enchaînée à une créature luciférienne : Eloa a répondu à l'amour de l'ange sombre, mais elle n'a pas été perdue par lui. Si elle l'a sauvé ou si elle a souffert en vain, c'est le secret de Dieu. Elle, du moins, demeure intacte, incorruptible. Ce beau diamant éclaire de ses feux la ténèbre d'un destin qui, dans l'ordre spirituel, est à faire peur.
Mais ce n'est plus à cause de Gide qu'elle nous retient. C'est pour elle-même désormais que nous relirons les textes trop rares que Jean Schlumberger nous livre. Nous n'avons plus rien à apprendre du Narcisse vieilli qui, durant tant d'années, nous a décrit ce que la source lui révélait de sa figure. Mais d'elle, si secrète, nous attendons, nous espérons... Qu'attendons-nous? Qu'espérons-nous?
Je ne l'ai pas connue, mais j'ai rencontré des âmes de sa race. Rien n'est si vain que le débat sur les mérites comparés de la femme et de l'homme. Je crois pourtant qu'il existe un point de perfection où une grande âme féminine ne peut être rejointe par aucun de nous. Mon expérience personnelle m'incline à penser que ces âmes-là se rencontrent souvent sur les confins du protestantisme et du catholicisme : c'est le cas pour Madeleine Gide, ou du stoïcisme et du catholicisme : il faut nommer ici Simone Weil, ou du catholicisme et d'une vie toute donnée aux passions du cœur — et je ne puis cette fois nommer personne; mais plus d'un visage surgit de ma mémoire, de ces amantes qui s'attachaient enfin, non plus à un être, mais à l'Amour incarné.
La sincérité de l'esprit, c'est ce que Madeleine Gide doit à son éducation protestante. Bien qu'elle fût demeurée longtemps ignorante des singularités gidiennes, que sa pureté n'aurait pu même concevoir, elle sut appliquer, dès sa jeunesse, cette vertu d'un jugement lucide et inflexible à la connaissance de l'être qu'elle aimait, le plus subtil, le plus ondoyant, le plus trouble, le plus habile à cacher ses voies.

Déjà, bien des années avant qu'elle l'eût épousé, son diagnostic est formulé en termes si nets que tout semble dit sur Gide. « A un moment, écrit-elle, j'ai eu le sentiment très vif et très triste que nous aurions dorénavant chacun des sentiers séparés quand il s'agit du but. Dieu veuille qu'il n'en soit jamais rien... J'ai été attristée, effrayée de sentir combien -- plus que jamais — tu étais à toi-même ton seul but — ton seul souci — ton seul amour — qui t'envahit, André! »
Ceci est extrait d'un cahier secret rédigé par Madeleine en 1891 et 1892; et lorsque vingt-six ans plus tard, dans une heure de désespoir lucide, elle brûle les lettres de Gide et qu'elle assiste, glacée, à la rage de l'homme de lettres qui brame « après la plus belle correspondance qui ait jamais été écrite », la douleur de l'écrivain la confirme dans son jugement de jeune fille : ses lettres s'adressaient, à travers elle, au public futur et achevaient le portrait dont la composition fut le seul but, le seul souci, le seul intérêt d'André Gide (et peut-être de chacun de nous dont le métier est d'écrire et de nous livrer).
Le lieu commun que l'amour a besoin d'estime est vrai pour Madeleine. Elle ne peut pas ne pas aimer cet être étrange qui lui fut si cher dès l'enfance et d'ailleurs si digne d'admiration et d'amour à tant de titres – et elle ne peut pas ne pas avoir horreur, non de ce qu'il est — cela, c'est encore le secret de Dieu — mais de ce qu'il fait et de ce qu'il inspire à d'autres de faire. Par-delà toute frustration, là réside le mal qui ronge lentement cette âme retranchée du monde et je ne puis partager le point de vue optimiste de Schlumberger qui veut que ce couple ait eu en somme une histoire heureuse et qui reproche à Gide d'avoir en quelque sorte calomnié leur bonheur.

Qu'il ait cédé au penchant de dramatiser et d'appuyer sur le trait noir, qu'il ait arrangé les faits en vue de cette dramatisation ne change rien aux données de ce destin d'une âme angélique livrée dès l'enfance au mal incarné dans les êtres qui lui étaient le plus proches, puisqu'elle passe des mains de sa mère, épouse coupable et scandaleuse, à celles de l'adolescent qui s'appelait André Gide.
Et comme je ne l'ai pas connue je ne puis que m'incliner devant ce que rapporte un témoin de la qualité de Jean Schlumberger; mais n'a-t-il pas minimisé ce que signifie la volonté de retrait, d'effacement d'une femme qui ne vit plus guère auprès de son mari qu'à Cuverville — mais cela ne serait rien : elle qui comme écrivain n'a jamais cessé de le mettre au premier rang (et jusqu'à croire qu'il est notre Goethe!) se refuse désormais à ne plus rien lire de Gide (sinon par fragment dans un numéro de revue, où paraissent Les Faux Monnayeurs).
Rien ne montre mieux quelle horreur, mais aussi quelle honte et peut-être quelle terreur d'un scandale public enténébrèrent sa vie de femme. Il me semble qu'ici Schlumberger s'aveugle sur ce qu'il faut bien appeler un martyre, d'autant plus cruel qu'il n'a ni commencement ni fin, qu'il se confond avec tous les instants d'une vie..
La nostalgie, chez Madeleine, de la messe catholique dut être en réalité l'aspiration à ce que lui refusait le protestantisme : la foi dans le pouvoir rédempteur de la souffrance. Que les actes ne servent de rien, qu'André ne pût recevoir aucun bénéfice spirituel de ce qu'elle endurait, et qu'il lui fût interdit de racheter cette âme si engagée dans le mal, le refus de la Communion des Saints en un mot, c'était sa foi de protestante, mais tout une part d'elle-même savait Qu'elle ne souffrait pas en vain. Ce qui m'incline à le croire, c'est cet apaisement, à la fin de sa vie, où Schlumberger voit la preuve que les époux avaient retrouvé l'harmonie d'autrefois. Mais pouvait-elle ignorer ce dont tant de revues et de livres se faisaient l'écho et quel vieillard Gide était et se glorifiait d'être? Comment donc eût-elle pu retrouver la paix?
Cette paix, est-il téméraire de croire qu'elle l'a recueillie sur ces confins dont je parlais en commençant — où, protestante fidèle à sa confession, elle a tout de même composé le miel qui lui était nécessaire, en ramenant, d'au-delà une frontière indécise, les principes d'une vérité qui ne lui avait pas été enseignée et qu'elle avait découverte?
Il entre aussi, peut-être, dans cette indulgence qu'elle témoigne finalement au pécheur, une vue moins simple du péché que celle qui est enseignée par les Eglises. Les livres qu'elle a lus, l'atmosphère intellectuelle de Cuverville, tout la préparait à concevoir que le crime qui relève à ce degré de la pathologie n'apparaît pas à l'éternelle Justice sous l'aspect qui le rend si horrible aux théologiens. Son mari lui a semblé un jour avoir le visage d'un criminel et d'un fou, selon ce que rapporte Gide lui-même. Mais il y a là déjà un premier jugement qui appelle, qui exige la circonstance atténuante.

J'imagine assez comment devait apparaître à une créature aussi orientée vers Dieu que notre héroïne le milieu étrange dont son époux était l' « enchanteur ». Je le sais, parce que je n'ai cessé d'y être moi-même attentif et que j'ai tenu à l'occasion un bout de rôle dans ce combat spirituel, dans cette guerre de religion qu'avaient déclenchée les retours à l'Eglise catholique de Dupouey, de Jammes, de Ghéon, de Copeau, de Du Bos, et dont, pour les croyants, le salut d'André Gide était en quelque sorte l'enjeu.
Cette guerre se manifesta avec le plus de violence autour du lit de mort de Jacques Rivière et lorsque Du Bos lança contre Gide la bombe de son Labyrinthe à claire-voie.
Nul doute que dans ce combat les catholiques n'aient plus d'une fois choqué, irrité et peut-être détourné Madeleine Gide, si proche de retrouver le chemin de Rome. Une lettre d'elle à Claudel en témoigne, admirable de dignité et de fierté.
Gide, lui, fut trop heureux de pouvoir accuser ses amis; leur pharisaïsme, « leur apologétique à coup d'ostensoir », l'avait, disait-il, heureusement dégoûté de l'Eglise. Au vrai, il n'eût cédé à rien ni à personne, et il le savait. Je crois au respect infini de Dieu pour la liberté d'une âme : le non de Gide avait été dit — ce non sur lequel il faudrait un miracle pour que l'âme qui l'a proféré revienne jamais, si ce n'est à la dernière seconde et dans un dernier souffle, parce que « tout est possible à Dieu ».
Peut-être Madeleine Gide fut-elle en revanche écartée par ces catholiques vaticinateurs et qui damnaient si allègrement leur frère. Mais si elle demeurait aux côtés de son mari, chaque fois qu'il était attaqué, elle n'en devait pas moins abhorrer le milieu gidien et les drames qui s'y
nouaient. Le plus étrange de ces histoires, c'est l'imbrication des deux amours : on dirait une trouble comédie de Shakespeare où il se découvre à la fin que la princesse était un prince.
Quand deux êtres sont aussi liés que ces deux-là, gardons-nous pourtant d'accabler l'un sous la vertu de l'autre. Madeleine, qui était l'aînée, qui n'avait consenti au mariage qu'à vingt-cinq ans, et après de longs refus, ignorait peut-être à ce moment-là le nom de l'écharde que Gide portait dans sa chair, mais elle savait qu'il existait une écharde et d'avance l'avait acceptée. Elle n'eût pas voulu d'un autre destin ou, pour mieux dire, d'une autre vocation, elle qui jamais n'a dû douter que « la femme fidèle sanctifie l'époux infidèle ». Retranchée dans sa foi, comme Gide dans la sienne, aussi inentamable que lui, aussi obstinée, elle demeurait sur la rive d'où le prodigue s'était éloigné, moins désespérée que pensive : « Toujours je la connus pensive et sérieuse... » J'aime que Jean Delay, dans son livre sur la jeunesse de Gide, cite à propos de Madeleine ce vers de Sainte-Beuve.
Si désarmée, si frêle dans ces remous de passion, dans cet enchevêtrement d'intrigues nouées
et dénouées par l'ange du bizarre, elle a été en apparence vaincue et le livre que l'époux survivant lui consacra ressemble à une vengeance non de lui sur elle, mais de l'esprit dont il était possédé, sur la grâce qui régnait dans cette âme sainte. Pourtant je me rappelle ce dernier mot de Gide mourant où je croirai toujours entendre le cri d'une âme qui, à l'extrême bord des té­nèbres, s'entend appelée par son nom; c'est tout ensemble une voix de femme et une voix d'en­fant : la voix d'Emmanuèle, d'Alissa, de Made­leine..."

François Mauriac, Mémoires Intérieurs, Flammarion, 1959

vendredi 6 août 2010

A la recherche de Madeleine (1)

La comédienne Ariel Brenner incarnait Madeleine Gide
dans la pièce de Michael Martin le mois dernier à Chicago.





« Il faut bien oser parler de Madeleine Gide... Pourtant, l'historien, tout conscient qu'il peut être aujourd'hui d'une part de l'importance du rôle qu'elle a eu dans l'itinéraire d'André Gide, et d'autre part de l'infidélité du portrait que celui-ci nous en a laissé, l'historien qui ne l'a pas connue hésite ; il hésite à risquer sa lourde plume sur la mémoire de cette femme qui fut la noblesse, la délicatesse, mais aussi la discrétion mêmes. On aimerait pouvoir se dérober, en citant in extenso le très beau livre de Jean Schlumberger, Madeleine et André Gide... Mais il faut oser et, après avoir recomposé l'image à l'aide des traits épars dans l'œuvre, des Cahiers d'André Walter à Et nunc manet in te, tenter de voir, derrière Emmanuèle, Ellis, Marceline, Alissa..., qui fut la vraie Madeleine et ce que signifie l'altération de son personnage dans le « drame » vécu par Gide. »
André Gide par lui-même, Claude Martin,
Ecrivains de Toujours, Seuil, 1963, p.31




L'auteur et comédien américain Michael Martin me donne l'occasion d'oser parler ici de Madeleine, ce qui n'avait pas encore été le cas, en dehors de quelques allusions frileuses. Sa pièce - un court monologue - a pour titre Madeleine remains : In memory, a wife of genius et a connu le mois dernier un beau succès au Side Project Theatre de Chicago, plusieurs prolongations et d'élogieuses critiques dans la presse (voir aussi cet ancien billet). Il explique pour nous comment est née cette pièce :

« Madeleine est pour moi une représentation iconique d'un thème qui m'a toujours fasciné et que j'explore depuis toujours dans mon travail : la rançon et les plaisirs de l'intimité avec le génie. C'est ici le thème principal, même s'il est aussi question de dévotion à Dieu, à l'Art, d'amours inter-générationelles. Il est d'ailleurs bien possible que ce monologue s'attache davantage à la rançon de cette intimité avec le génie qu'à ses plaisirs. »

Madeleine est un personnage gidien malgré elle et c'est malgré elle qu'elle se retrouve sur scène, et après bien des hésitations, à expliquer qui elle est et quel rôle elle a joué auprès d'André Gide, à un public américain qui ne lit pas ! Michael Martin parvient à rendre fort amusante cette confrontation qui se voulait une explication de texte mais tournera au règlement de comptes et à la déclaration d'amour...

« Le célèbre essai de James Baldwin sur Gide* a été important dans l'idée que je me suis faite de Madeleine. Mais vraiment, elle est ici un véhicule pour des attitudes qui sont toutes ou presque miennes. Elle est parfaite pour explorer mon univers intérieur sur le sujet », ajoute Michael Martin. De fait, pour un fantôme, sa Madeleine est une incarnation surprenante... Ce parti pris d'un second, voire d'un troisième degré, permet non seulement de ne pas trop coller au modèle mais aussi une théâtralité réussie.

Ce décalage évite également d'apporter tout jugement moral dans cette histoire. L'écueil principal dès lors qu'il est question de Madeleine... auquel s'ajoute le manque de documents, le risque de trop d'empathie ou au contraire d'une froide analyse. Madeleine comme un « véhicule », « recomposée derrière Emmanuèle, Ellis, Marceline, Alissa » pour Claude Martin, « hyperprésence » pour Pierre Masson suivi par Robert Dessaix...

Ou encore « héroïne » et « martyre » pour Mauriac : « La femme d'André Gide eut la passion de l'effacement. Disparaître, c'était là son dernier désir — ne pas survivre aux yeux des hommes, échapper à cette histoire triste, où le pur et l'immonde si étrangement sont confondus — où l'ange ne s'interrompt jamais de faire la bête, et la bête l'ange : l'histoire d'André Gide », écrit-il dans ses Mémoires intérieurs. Voici plusieurs fils conducteurs pour les prochains billets...


_______________________________________
* Gide as husband and homosexual, essai paru en 1954 dans la revue New Leader et repris sous le titre The Male Prison dans le recueil de textes Nobody Knows My Name en 1961 (1963 pour la traduction française Personne ne sait mon nom à la NRF)

jeudi 8 juillet 2010

Madeleine remains

The Side Project Theatre de Chicago présente depuis le 2 juillet et jusqu'au 17 une courte pièce de Michael Martin intitulée Madeleine remains : in Memory, A Wife of Genius. Ce monologue inspiré par Madeleine Gide a été écrit tout spécialement par Michael Martin pour l'actrice Ariel Brenner. La présentation de cette pièce sur Facebook, les photographies de cette fragile incarnation et la critique de la Chicago Stage Review donnent très envie d'en savoir davantage sur cette création...

Ariel Brenner incarne Madeleine Gide
dans un monologue de Michael Martin
(photo Jordan Scrivner)


« Sometimes, combining two completely unrelated flavors creates a magical delicacy. Such is the case with Clove Productions’ remarkable presentation of Fruit Tree Backpack and Madeleine Remains: In Memory, A Wife of Genius. Both extraordinary new works completely transport you to suspended realities that are fascinating, provocative, entertaining, and yet are totally and contrastingly different.

In Madeleine Remains: In Memory, A Wife of Genius, playwright Michael Martin creates a detailed and delicate portrait of Madeleine. She is the unassuming wife of Nobel Prize-winning writer André Gide. Charming, soft-spoken, articulate and subtly devious, Madeleine shares her post-mortem (as both she and André are long gone by the time we meet her) revelations on life with the accomplished writer.

Martin imagines a life lost in the shadows of the fame that surrounded it. Madeleine was sweetly loved and simultaneously scorned by André. She was his platonic muse, floating above his homosexual indulgences. She is bothered but not bitter, loving but not naive. Madeleine does not wish to shame Gide’s reputation, usurp his place in history, or even stake out her own spot, but rather share the emotional interactions and isolations of the unconventional partnership.
Shannon Evans beautifully directs this enchanting monologue with great depth. She shines a restrained light on the emotion, as one would curate a fragile masterpiece in a museum.
Ariel Brenner takes on this dauntingly complex character with impressive nuance and splendidly soft strength. So many moments could go painfully wrong in the hands of a lesser actor, but Brenner not only makes these moments compelling, she also makes them magical. She is a single woman, in a simple parlor, telling a sweetly somber story with staggering effect. She brilliantly weaves as rare and resplendent a tale as Martin elegantly writes.
Madeleine tells us that, “Of all of the geniuses running about this poor good world, writers must be the worst… the urge to write is unnatural… Even acting is less perverse.”
If this be true, viva Martin’s profound and poignant perversions. »

Venus Zarris pour la Chicago Stage Review


Ajout du 9 juillet : une autre critique dans le Chicago Tribune.

"Madeleine Remains: In Memory, a Wife of Genius" ✭✭1/2

The early 20th century French writer Andre Gide spent his adult years traveling through North Africa and Russia and palling around with a group that included Oscar Wilde. His wife and muse, however, lived a far more colorless existence, and their marriage was more of a "spiritual union" owing to Gide's homosexuality.

What this prim woman may have thought of her husband's exploits is the subject of Michael Martin's one-woman show. "I inspired many of those works that I declined to read," she says of her husband's writing as she sits in a fusty wing-backed chair, absently smoothing the fabric. (Shannon Evans is the director.)

Homely and ill-at-ease, Madeleine (Ariel Brenner) describes herself as a woman who "put away any desire to be interesting" — in part, you surmise, because she neither had the instinct for it nor the invitation from her husband to be otherwise. Naturally, she is highly theatrical in her dullness, which makes her dissatisfied mien all the more intriguing.

What does it mean to be the spouse of a larger-than-life artiste?

A little more context about this relatively obscure writer (obscure despite a 1947 Nobel Prize for literature) would go a long way, but the play works an eccentric bit of magic as a character study of someone you might easily catch a glimpse of on the street in the course of your daily routine."

Nina Metz pour le Chicago Tribune




mardi 11 novembre 2008

14-18 ou le plus extraordinaire est toujours à venir

"Vers 3 heures, le tocsin a commencé à retentir. [...] J'ai couru chercher Mius dans le jardin, pour l'avertir ;et comme je revenais, n'ayant pu rencontrer qu'Edmond, j'ai vu Em. Dans l'allée aux fleurs, les traits décomposés, qui nous a dit en retenant mal ses sanglots : "Oui, c'est bien le tocsin ; Hérouard vient de Criquetot ; l'ordre de mobilisation est donné."
Les enfants étaient partis pour Etretat à bicyclette. Par besoin de m'occuper, j'ai voulu aller à Criquetot porter deux lettres et prendre possession de l'enveloppe chargée que je savais être arrivée. Le tocsin s'était tu ; après l'immense alarme promenée sur tout le pays, il n'y avait plus qu'un oppressant silence. Une pluie fine tombait par instants.
Dans les champs quelques gars prêts à partir continuaient leur labour ; j'ai croisé sur le route Louis Freger, notre fermier, appelé le troisième jour, et sa mère qui va voir s'en aller ses deux enfants. Je n'ai su que leur serrer la main sans rien dire
." André Gide, Journal, 1er août 1914.

Entre Cuverville où il apprend la mobilisation et où tout au long de la guerre il jouera son rôle de "châtelain" aux côtés de Madeleine en venant en aide du mieux qu'il peut aux habitants, et Paris où se poursuit tant bien que mal l'aventure littéraire et où là aussi il donne de son temps au Foyer Franco-Belge, Gide traverse la guerre en étant, si l'on peut dire, sur tous les fronts.

En 1914 paraissent Les caves du Vatican.

En 1915 et 1916, Gide connaît une crise morale et religieuse intense qui donnera naissance à Numquid et tu... ?. Ses amis se convertissent au catholicisme, Madeleine elle-même semble se rapprocher de Rome. Ouvrant par hasard une lettre de Ghéon, venue du front, elle a la confirmation de ses doutes sur les moeurs de son mari. Ce sont vingt pages arrachées au Journal de mai 1916. "[...]on eût dit les pages d'un fou", écrit Gide.

C'est aussi en décembre 1916 que dans le train qui les ramènent de l'enterrement de Verhaeren, Gide fait savoir à Elisabeth van Rysselberghe, par un étrange billet : "Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." L'enfant, Catherine, naîtra quelques années plus tard.

En 1917, c'est le début de la liaison entre Gide et Marc Allégret, qui a alors 16 ans. Marc est d'abord X. dans le Journal, puis devient Michel, Gide se changeant pour sa part en Fabrice dont il parle, en narrateur, à la troisième personne. Mais "Que me sers de reprendre ce journal, si je n'ose y être sincère et si j'y dissimule la secrète occupation de mon coeur ?" se demande Gide le 20 septembre 1917.

Marc apporte la sérénité à Gide et une nouvelle exaltation qui lui permet de débuter Les Nouvelles Nourritures. En juin 1918, ils embarquent pour l'Angleterre. Madeleine brûle alors toutes les lettres qu'ils ont échangées depuis leur jeunesse. Il l'apprend après l'armistice, le 21 novembre 1918. "Je souffre comme si elle avait tué notre enfant...", commente Gide qui entre de nouveau dans une période tourmentée.

Et c'est le jour même de cet armistice que Madame Théo, Maria van Rysselberghe alias La Petite Dame, commence la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide" :

"Saint-Clair, 11 novembre 1918.
Dater de la victoire ce cahier, où je prends la résolution de noter pour toi, selon la promesse que je te fis, tout ce qui éclaire la figure de notre ami et dont je sois témoin, m'incite à commencer aujourd'hui. Cela me coûte un grand effort : sentiment d'insuffisance d'abord, et aussi celui d'avoir trop tardé. Que de choses importantes j'aurais déjà pu conserver ainsi ! Mais, avec lui, le plus extraordinaire n'est-il pas toujours à venir ? Si pour le passé ma mémoire me fournit des souvenirs assez précis, assez vivants, j'y reviendrai peut-être
." Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p.5.