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lundi 15 février 2016

Lettres à Marcel Proust

Entre juin 1928 et janvier 1929, la NRF publie chaque mois des Lettres de et à André Gide. Cette sélection de lettres, plus quelques autres à Du Bos, fait également l'objet d'une plaquette publiée par la NRF, qualifiée dans la Bibliographie des écrits de André Gide, d'Arnold Naville, « d'édition privée » tirée à 7 exemplaires.

Le sommaire du numéro de novembre 1928 de la Nouvelle revue française s'ouvre sur des Lettres de Marcel Proust et André Gide. C'est la première fois qu'est publiée la célèbre lettre d'excuses de Gide à Proust, dans laquelle il se donne habilement beaucoup de responsabilités dans le refus du manuscrit de Du côté de chez Swann. On sait aujourd'hui que Gide n'avait pris qu'une maigre part dans cette décision collective.



Tout à la fin de ce même numéro, une brève annonce signale la prochaine parution d'un volume des Cahiers Marcel Proust reprenant cet échange entre Gide et Proust. Ce projet ne semble pas avoir été mené à bien, puisque ces lettres ne figureront même pas dans les Lettres à la NRF des Cahiers Marcel Proust en 1932. Elles ne seront reprises que dans Marcel Proust. Lettres à André Gide (Ides et Calendes, 1949) et dans la Correspondance de Marcel Proust établie par Philip Kolb (t. XIII, p. 50-56).

Toutefois, fidèle à sa façon de procéder, et à sa méfiance des posthumes, Gide fera tirer en 1928 par la NRF une plaquette là encore en « édition privée », intitulée Marcel Proust et André Gide. La lettre autographe de Gide à Proust se trouve à la Urbana University of Illinois. Mais le brouillon de ce formidable coup d'éditeur dans lequel Gide s'accuse plus que de raison pour faire revenir Proust à la NRF, portant de nombreuses ratures, a fait l'objet en 2013 d'une vente aux enchères qui fit couler pas mal d'encre, et prouva que Gide a bien réussi son coup...


LETTRES
A MARCEL PROUST

Mon cher Proust,

Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m'en sursature, avec délices ; je m'y vautre. Hélas, pour­quoi faut-il qu'il me soit si douloureux de tant l'aimer ?...

Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N. R. F. — et (car j'ai cette honte d'en être beaucoup responsable) l'un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. Sans doute je crois qu'il faut voir là un fatum implacable, car c'est bien insuffisamment expliquer mon erreur que de dire que je m'étais fait de vous une image d'après quelques rencontres dans « le monde » qui remon­tent à près de vingt ans. Pour moi vous étiez resté celui qui fréquente chez Mme X et Z — celui qui écrit dans le Figaro. Je vous croyais, vous l'avouerai-je ? « du côté de chez Verdurin » ; un snob, un mondain amateur — quel­que chose d'on ne peut plus fâcheux pour notre revue. Et le geste que je m'explique si bien aujourd'hui, de nous aider pour la publication de ce livre, et que j'aurais trouvé charmant si je me l'étais bien expliqué, n'a fait hélas, que m'enfoncer dans cette erreur. Je n'avais pour m'en tirer qu'un seul des cahiers de votre livre ; que j'ouvris d'une main distraite et la malechance voulut que mon attention plongeât aussitôt dans la tasse de camomille de la p. 62 — puis trébuchât p. 64 sur la phrase (la seule du livre que je ne m'explique pas bien — jusqu'à présent, car je n'attends pas pour vous écrire d'en avoir achevé la lecture) — où il est parlé d'un fronton où des vertèbres transparaissent.

Et maintenant, il ne me suffit pas d'aimer ce livre, je sens que je m'éprends pour lui et pour vous d'une sorte d'affection, d'admiration, de prédilection singulières.

Je ne puis continuer... J'ai trop de regret, trop de peine — et surtout à penser que peut-être il vous est revenu quelque chose de mon absurde déni — qu'il vous aura peiné — et que je mérite à présent d'être jugé par vous, injustement, comme je vous avais jugé. Je ne me le par­donnerai pas — et c'est seulement pour alléger un peu ma peine que je me confesse à vous ce matin — vous sup­pliant d'être plus indulgent pour moi que je ne suis moi-même.

ANDRÉ GIDE

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A ANDRÉ GIDE

12 ou 13 janvier 1914.

Mon cher Gide,

J'ai souvent éprouvé que certaines grandes joies ont pour condition que nous ayons d'abord été privés d'une joie de moindre qualité, que nous méritions, et sans le désir de laquelle nous n'aurions jamais pu connaître l'autre joie, la plus belle. Sans le refus, sans les refus répétés, de la N. R. F., je n'aurais pas reçu votre lettre. Et si les mots d'un livre ne sont pas entièrement muets, si (comme je le crois) ils sont pareils à l'analyse spectrale et nous renseignent sur la composition interne de ces mondes lointains que sont les autres êtres, il n'est pas possible qu'ayant lu mon livre vous ne me connaissiez pas assez pour être certain que la joie de recevoir votre lettre passe infiniment celle que j'aurais eue à être publié par la N. R. F. Je peux d'autant plus le dire que quand j'ai éprouvé les mauvaises dispositions de la N. R. F., je n'ai nullement feint d'y être indifférent. Votre ami, (je crois presque pou­voir dire notre ami) Monsieur Copeau peut vous le dire : longtemps après les derniers refus de sa revue, comme je lui souhaitais bonne chance pour son théâtre, je lui écri­vais (je ne me rappelle pas les termes exacts, mais c'était la pensée) : « Mais les résistances que vous rencontrerez de la part des gens qui ne peuvent comprendre votre effort vous seront moins cruelles que celles que j'éprouve de la part de gens qui devraient comprendre le mien. Rappelez-vous que |pour pouvoir sentir mon livre placé dans l'atmosphère qui me semblait lui convenir, j'ai fait bon marché de mon amour-propre et que sans me laisser décourager, ayant un éditeur et un journal, que les ai quittés pour solliciter chez vous un éditeur et une revue, qui, sous aucune forme, n'ont voulu de moi, le mot de l'Evan­gile étant toujours vrai : « Il voulut entrer dans son héri­tage et ne fut pas reçu ». Je me rappelle que je lui citais cette parole et lui disais qu'il était facile de condamner le boulevard, mais qu'aussi il ne faut pas rejeter au boule­vard ceux qui ne sont pas faits pour lui et qui n'écrivent dans les journaux que parce que les revues où ils seraient mieux à leur place ne veulent point d'eux.

Si je vous dis tout cela, mon cher Gide, c'est pour vous montrer que je suis extrêmement sincère si je vous dis que les sentiments que je garde pour vous (en dehors de mon admiration profonde) sont seulement ceux de la reconnaissance la plus émue. Si vous regrettez de m'avoir peiné (et vous l'avez fait encore d'une autre manière mais que je vous dirais plutôt de vive voix si jamais ma santé me permettait de le faire), je vous supplie de ne garder aucun regret, car vous m'avez fait mille fois plus de plai­sir que vous ne m'avez fait de peine. Si vous êtes assez bon pour vous réjouir ou vous affliger, selon le bien que vous avez fait (et je le sais par vos admirables notes d'un juré) soyez heureux. Que je voudrais être capable de faire à quelqu'un que j'aimerais le plaisir que vous m'avez fait. Et tenez, je me rappelle ceci : tout à l'heure je vous disais que j'avais désiré être édité à la N. R. F. pour sentir mon livre dans l'atmosphère noble qu'il me semblait méri­ter. Ce n'était pas seulement cela. Vous savez quand après bien des indécisions on se décide à partir en voyage, le plaisir qui nous a décidé, dont l'image fixe a fini par triompher de l'ennui de quitter sa maison, etc., c'est sou­vent un tout petit plaisir, arbitrairement choisi par la mémoire dans les souvenirs du passé, c'est manger une grappe de raisin à telle heure par tel temps. Et le plaisir pour lequel on part, quand on est revenu on s'aperçoit qu'on ne l'a pas goûté. Or, si je veux être tout à fait sin­cère, ce petit plaisir-là qui me décida tout d'un coup à faire, malade comme j'étais, les absurdes démarches auprès de M. Gallimard, à y persévérer etc., ce fut, je m'en sou­viens très bien, le plaisir d'être lu par vous. Je me disais : « Si je suis édité à la N. R. F. il y a grand'chance pour qu'il me lise ». Je me rappelle que ce fut cela la grappe de raisin rafraîchissante dont l'espoir me fit surmonter l'ennui des coups de téléphone auxquels on ne répondait pas, etc., quand « du Côté du boulevard » on m'adressait au contraire de si gentils appels. Or, ce plaisir-là, plus heureux que le voyageur, je l'ai enfin eu, pas comme je croyais, pas quand je croyais, mais plus tard, mais autre­ment, et bien plus grand, sous la forme de cette lettre de vous. Sous cette forme-là aussi j'ai « retrouvé » le Temps Perdu. Je vous remercie et je vous quitte, mais pour rester avec vous, pour vous suivre toute cette soirée dans « les Caves du Vatican ».
Votre bien dévoué et reconnaissant
MARCEL PROUST

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A MARCEL PROUST

Mon cher Proust,

Je vous écris encore, ayant entendu dire hier qu'aucun traité ne vous lie précisément avec Grasset et ne vous force à lui donner les deux autres volumes, de « A la recher­che du Temps Perdu ». — Serait-il possible, vraiment ?

La N. R. F. est prête à prendre à sa charge tous les frais de publication, et à faire l'impossible pour que le premier volume vienne rejoindre dans sa collection les suivants, aussitôt que l'édition actuelle sera épuisée. C'est ce que le conseil de la N. R. F. a décidé dans sa réunion d'hier (je rentrais de Florence pour y assister) à l'unani­mité et d'enthousiasme : je suis chargé de vous en faire part — et c'est au nom de huit admirateurs fervents de votre livre que je parle. Trop tard ?... ah, dans ce cas, qu'un mol de vous arrête en hâte mon espoir.

Votre dévoué

ANDRÉ GIDE
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A ANDRÉ GIDE

Cher ami,

Vous me permettrez bien, n'est-ce pas, d'user avec vous de ce terme qui m'est vraiment nécessaire, de ce terme poreux qui languit d'habitude, vidé par nous de tout sens, mais qui s'enfle merveilleusement quand je vous l'adresse, empli de tout ce que mon cœur ressent)[sic], je reçois à quel­ques heures de distance votre première lettre, votre livre, et à l'instant votre deuxième lettre, comme des signaux multi­pliés, et qui vont se rapprochant, d'une planète où tout n'est, non pas qu'ordre, calme et volupté, mais que noblesse, grandeur morale, beauté émouvante et suprême. Je vous répondrai dès que je serai un peu moins malade, il faudrait que je me lève pour pouvoir chercher mon traité car je ne me rappelle plus du tout ce qu'il y a dedans. Mais me donnât-il toute liberté, je ne crois pas que j'en userais, par peur d'être peu gentil vis-à-vis de Grasset. Dernièrement Fasquelle (chez lequel je devais primitivement paraître) m'a fait demander (il est vrai que c'est indirectement et je ne peux pas affirmer qu'il ait été aussi formel qu'on me l'a dit) de publier le deuxième et le troisième volume. Je n'y ai même pas songé un instant, ne voulant pas quitter Grasset. Pour la N. R. F. c'est autre chose. C'est l'honneur que j'ai le plus ambitionné, vous le savez, et vous remercierez bien pour moi vos amis de me l'accorder. Mais il ne faut pas que le désir que j'ai de vous dire oui me fasse mal agir à l'égard de Grasset. Je vais y penser, je vous écrirai dans quelques jours. (En tous cas, si je m'y décidais, ce que je ne crois pas, ma condition absolue c'est que les frais de l'édition seraient entièrement à ma charge). Que je suis touché de la bonté de vos amis, dites-le leur, je vous en prie. Il y en a déjà deux à qui je devais beaucoup de reconnaissance, Monsieur Ghéon, et Monsieur Rivière (je pense qu'ils sont des 8 que vous dites), pour des lettres qu'ils m'ont écrites. Celle de Mon­sieur Ghéon était d'autant plus noble (et elle m'a fait bien plus de plaisir que n'aurait pu un « bon article » !) que je m'étais permis de lui écrire que je n'étais pas très content de ce qu'il avait dit de moi dans la N. R. F. J'ai eu bien regret de ce mouvement d'humeur. Mais les faits m'ont fourni ensuite une sorte de justification. Je lui avais parlé des malentendus que créerait son article et du tort qu'il ferait à mon livre. Or depuis, (et cela prouve d'ailleurs combien il fait autorité) j'ai reçu je ne sais combien de coupures de journaux où des critiques ayant une égale faculté d'assimilation et d'oubli citent comme d'eux, des phrases de lui : « M. Proust ne sait rien refuser, il a fait le contraire d'une œuvre d'art ». J'ai été bien heureux de recevoir ces coupures, car elles m'ont rétrospectivement excusé dans une certaine mesure d'avoir écrit cette lettre que m'avait fait tant regretter l'admirable réponse que m'adressa aussitôt Monsieur Ghéon. Cher ami, c'est si bon de causer avec vous que je me fatigue trop et il faut que je vous quitte avant de vous avoir dit rien de ce que j'avais à vous dire. Je vous écrirai dans quelques jours. Et puis, un jour, si je vais mieux, je tâcherai de vous voir. Maintenant que vous avez bien senti, n'est-ce pas, que mes sentiments pour vous ne sont que de reconnaissance, d'af­fection, d'admiration, j'oserai dans la douceur du tête-à-tête où les paroles peuvent faire subir les retouches néces­saires aux paroles précédentes et n'ont pas le caractère impitoyablement définitif et ne varietur d'une lettre, vous confesser un grief que j'avais contre vous et qu'a tellement effacé votre adorable bonté. Ma fatigue me force à vous quitter ici mais je vous assure que c'est avec une véritable tendresse que je vous serre la main.

MARCEL PROUST

Peut-être auriez vous l'idée de demander à Grasset de ne pas m'en vouloir si je lui retirais le livre. Je vous demande de ne pas le faire, parce que ce serait lui révéler que j'en ai eu le désir, la pensée. Or déjà cela n'est pas très gentil. J'y songerai longuement. Si je crois pouvoir le faire, il vaudra mieux que je fasse la démarche nettement. Et si je n'ose pas, il vaut mieux qu'il ne sache jamais que j'y ai un peu pensé.
P. Sc. — Et je vois que je ne vous ai pas parlé de ce qui m'a le plus ému dans votre lettre (au sujet du Journal sans dates).
Vous pensez bien que ce serait pour moi une joie bien plus grande encore que d'être édité à la N. R. F., une joie infinie. Mais votre délicieuse intention me suffit. Ne vous fatiguez pas à cela. Si vous n'y renoncez pas immédiate­ment, vous en garderez l'arrière-pensée et vous finiriez par me prendre en grippe parce que je serai associé par vous à une chose difficile à réaliser. Je suis pleinement heureux ainsi et n'ai pas besoin de plus.

samedi 2 janvier 2016

Lettres à quelques-uns et à n'importe qui

Après avoir échangé des lettres (L'Ermitage, 1898-1900) et des billets (NRF, 1921) avec Angèle*, Gide envoie des Lettres à « des êtres réels » via la NRF, à partir du numéro du 1er juin 1928. L'événement est assez important pour ouvrir un sommaire qui se poursuit avec Le village indien d'Hemingway, la fin de La Gonfle, farce paysanne de Roger Martin du Gard, Le mystère Laïc de Cocteau ou la suite des Conquérants de Malraux (Gide continue aussi de tenir dans ce numéro sa Chronique des faits-divers).



La première de ces Lettres est adressée à Jean Paulhan et annonce le programme de cette nouvelle série qui prendra fin en janvier 1929, avec les lettres à René Schwob et à François Porché :


LETTRES
1.
A JEAN PAULHAN

Paris, le. 25 avril 1928.
Mon cher ami,

Depuis plus d'un an, la Nouvelle Revue Française inscrit à son programme des Lettres d'André Gide. Je me suis longtemps demandé ce que promettait cette annonce. Mais voici que Paul Souday, dans un récent article, parle élogieusement d'une lettre de moi à François Mauriac, parue dans une publication du Capitole ; j'ai pensé qu'elle intéresserait, peut-être, ceux de nos lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore, et que j'y pourrais joindre une seconde, également adressée à Mauriac, au sujet de sa Vie de Racine. André Rouveyre, dans une récente chronique dramatique, cite une lettre que je lui écrivis à propos de l'absurde querelle soulevée contre Paul Valéry. J'ai pensé qu'elle était de sorte à n'intéresser pas seulement les lecteurs du Mercure, et que j'y pourrais joindre une nouvelle lettre à Rouveyre sur le même sujet. J'ai pensé que, dans les numéros suivants de la N. R. F., je pourrais livrer de même certaines lettres dont le caractère privé n'exclut pas l'intérêt général. Dans l'Ermitage et dans les premiers numéros de la revue que vous dirigez aujourd'hui, j'adressais ainsi des lettres ouvertes à une Angèle imaginaire. Le caractère un peu factice de cette fausse correspondance me gênerait aujourd'hui ; il m'apparaît préférable de m'adresser à des êtres réels. Je retrouve dans mes tiroirs d'anciennes lettres non envoyées ; j'en ressortirai peut-être quelques-unes. J'en pourrai donner certaines autres dont je me trouve avoir gardé le double, sans du tout songer pourtant à cette publication ; d'autres enfin, qui ne sont pas encore écrites, des lettres à n'importe qui...
Ceci me permettra de tenir votre imprudente promesse.


Il nous a semblé intéressant de donner dans de prochains billets ces lettres parues dans la NRF :

Octobre 1928 : à André Gide [lettres de Rouveyre prolongeant les parutions d'août 1928] Barbizon 6 août 1928, à André Rouveyre [lettre de Gide], Paris, 10 août, 1928
[Dans le numéro de décembre 1928, Gide donne des Feuillets.]
Janvier 1929 : I. à René Schwob, II. à François Porché

Ainsi s'achèvera cette série de « lettres ouvertes », Gide ne reprenant la plume que dans la NRF d'avril 1929 avec des Pages retrouvées, où l'on s'amusera à lire un brouillon du Journal et des Feuillets de 1929, avec notamment cette première version d'une phrase qui deviendra célèbre : « Quand les gens intelligents font les bêtes, il est naturel qu'ils y réussissent mieux que les sots. »**

_____________________
* Sur ce sujet voir : Dubois Elsa : Des Lettres aux Billets à Angèle : modalités et enjeux d’une nouvelle causerie (Formes de la critique littéraire, Journée d'étude des doctorants de l'École doctorale 3-4 février 2012 – Paris-Sorbonne)
** Qui deviendra : « Quand les gens intelligents se piquent de ne pas comprendre, il est tout naturel qu'ils y réussissent mieux que les sots. » en ouverture des Feuillets de 1929.

dimanche 29 décembre 2013

Quand Gide se sursature... de reproches

Au seuil de l'année de célébration du centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, qui curieusement autant qu'anachroniquement a été celle du refus-du-manuscrit-de-Proust-par-Gide selon le syntagme figé de bêtise, il convenait de faire un petit rappel des faits. Pierre Masson, éditeur de nombreux textes de Gide dont les Romans et Récits dans la Pléiade, et président de l'Association des Amis d'André Gide, éclaire les lanternes (les vessies ?) de ces journalistes toujours aussi mal informés. Merci à lui de nous confier son texte inédit.


Gide et l’affaire Swann


S’il fallait un signe de l’importance qui est encore aujourd’hui accordée à la figure de Gide, on pourrait la chercher du côté des diverses agressions que certains critiques se sentent obligés de lui faire subir, comme si, pour valoriser tel autre écrivain, ils n’avaient pas de meilleur argument que de l’opposer à l’ancien « contemporain capital ». On a vu ainsi, au cours de l’année 2013, féliciter Arthur Cravan pour sa prétendue mystification de Gide, et présenter Pierre Louÿs comme un inévitable détracteur, par un curieux principe de vases communicants :
« On ne se dissimule pas que la revalorisation de l’œuvre et de la personne de Pierre Louÿs […] entraîne ipso facto une certaine réduction de la figure de Gide. » (Luc Dellisse, Le tombeau d’une amitié, Les Impressions Nouvelles, coll. Réflexions faites, Bruxelles, 2013)
S’agissant de Proust et du centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, on aurait pu penser que cette œuvre, non seulement consacrée mais désormais sacralisée, s’imposait d’elle-même. Il a fallu cependant, par une illusion rétrospective assez courante, s’étonner qu’une telle œuvre ait pu ne pas obtenir dès son apparition le statut qu’elle possède aujourd’hui, oubliant ce que Proust lui-même avait dit à propos du temps qu’une création originale mettait à créer son propre public. En 1929, Reynaldo Hahn lui-même déclarait à propos de son ami :
« Aucun de nous n’imaginait qu’il deviendrait célèbre… Lorsqu’ils lurent, ou parcoururent, Swann en copie, Marcel Prévost, Schlumberger et le lecteur de Fasquelle pouffèrent de rire. » (R. de Saint Jean, Journal d’un journaliste, Grasset, 1974)
Au lecteur de Fasquelle et à ceux de La NRF, il faut encore ajouter celui d’Ollendorf, le livre de Proust n’étant arrivé chez Grasset qu’après trois refus consécutifs. Mais là encore, Gide servit de repoussoir idéal, au point que l’événement le plus médiatisé de cet anniversaire semble avoir été la vente du brouillon de la lettre d’excuse qu’il adressa à Proust en janvier 1914. Certains journalistes en vinrent même à parler « du centenaire du refus » de Proust par Gide, oubliant que ce refus était antérieur d’un an la parution de Swann chez Grasset. On reparla donc de « la bourde de Gide », avec une évidente satisfaction qui dispensait de s’informer davantage.

Pour connaître les responsabilités engagées dans cette affaire, il convient d’en reprendre les étapes. Et de rappeler qu’en novembre 1912, deux entités distinctes répondent aux initiales de La Nouvelle Revue Française. Il y a d’abord la revue, dirigée par un comité de six membres (Copeau, Drouin, Ghéon, Gide, Ruyters, Schlumberger), et le comptoir d’édition, créé un an après la revue, et qui, sous le nom d’Éditions de La NRF, dirigé par Gaston Gallimard avec Gide et Schlumberger comme co-actionnaires, disposait déjà d’une certaine autonomie. Il ne semble pas que Proust fût informé de cette dyarchie quand, vers le 20 octobre 1912, en quête d’un éditeur, il écrivit à son ami Antoine Bibesco :
« Il me semble que la Revue française serait un milieu plus propre à la maturation, à la dissémination des idées contenues dans mon livre. […] Bref, j’aimerais […] faire paraître, à mes frais, mon livre à la Revue Française. Peux-tu le leur demander ?. » 
Le prince Bibesco, abonné de la première heure de la revue, et ami de Jacques Copeau, dut écrire à celui-ci, qui renvoya alors Proust à Gallimard, comme le fait donne à penser cette réponse de Proust à Copeau du 24 octobre :
« Paraître à La NRF est encore beaucoup plus tentant pour moi depuis que vous m’avez dit que mon lecteur et mon éditeur serait Monsieur Gallimard. »
Et le 2 novembre, il écrit donc à Gaston Gallimard :
« Monsieur Jacques Copeau m’avait dit de vous écrire si je désirais donner suite à un projet de publication à La Nelle Revue Frse. Je suppose qu’il vous en a parlé. »
Et de signaler en même temps ses hésitations à présenter cette demande, dans la mesure où il a déjà proposé son livre à Fasquelle, par l’entremise de ses amis Gaston Calmette et Louis de Robert. Quelques jours plus tard, vers le 6 novembre, il précise qu’il s’agit d’un gros volume de 550 pages, ce qui, d’après ce qui ressort des lettres suivantes, ne va pas effrayer Gallimard. Proust annonce alors, vers le 9, l’envoi de la dactylo de son livre, avec cette précision un peu inquiétante :
« Elle n’est pas conforme au texte véritable, mais enfin elle vous donnera une idée exacte. C’est seulement un peu amélioré depuis. »
C’est à peu près à la même date que lui vient l’idée de proposer à la Revue des extraits de son livre, écrivant à Copeau pour lui annoncer l’envoi « de pages inédites, extraites de mon prochain livre, et que je souhaiterais beaucoup voir paraître dans votre Revue. […] Ne vous effrayez pas trop du nombre de pages, car il y a beaucoup de parties rayées. D’ailleurs à partir de la page 40 ou même avant, le texte est rempli de fautes, parce que M. Gallimard a le seul texte exact sur lequel j’aurais pu corriger celui-ci. […] Si ces extraits paraissent, comme ils sont pris çà et là dans le volume, reproduisant des parties qui n’y figurent plus, en omettant d’autres qui y figurent, ils pourraient en donner une idée très fausse, il serait bon que votre Revue les fît précéder de 2 lignes d’explications que nous arrêterions en commun accord. »

On peut, ici, imaginer deux types de recul: celui de Gallimard, qui pouvait s’agacer de ce qui semblait une sorte de chantage, Proust lui demandant de se prononcer favorablement pour son livre, arguant que Fasquelle était prêt à l’accepter, et qu’il ne pouvait se dédire vis-à-vis de celui-ci sans avoir d’abord l’assurance d’être accepté par Gallimard. À quoi s’ajoutait l’offre par Proust de prendre les frais d’édition à sa charge, ce qui, pour des amoureux de l’art et gens fortunés de surcroit, comme Gallimard et ses amis l’étaient, ne pouvait constituer un argument.

Celui du comité de la Revue, plus encore, à qui l’on proposait de déroger à ses habitudes en publiant les extraits d’un roman à paraître, alors que jusque là les Gide, Larbaud, Bachelin ou Ghéon en donnaient l’intégralité. Et surtout, d’avoir à prendre en charge un texte « rempli de fautes », décousu, et nécessitant donc un long travail de mise en forme. Et pour ne rien simplifier, Proust ajoutait des exigences de temps, demandant que ces extraits figurent dans le numéro de février au plus tard, afin qu’ils ne risquent pas de paraître après le volume…

Avant même de savoir qui lut le texte de Proust, on peut au moins poser qu’il y avait en fait deux textes, et qu’aucun ne correspondait à celui que nous connaissons aujourd’hui. Celui qui fut transmis à Gallimard allait faire l’objet de modifications considérables. Le 12 avril 1913, Proust écrit à Jean-Louis Vaudoyer :
« Il ne reste pas une ligne sur vingt du texte primitif (remplacé d’ailleurs par un autre). Il est rayé, corrigé dans toutes les parties blanches que je peux trouver, et je colle des papiers en haut, en bas, à droite, à gauche, etc. »
Quant à ce que les directeurs de la revue eurent entre les mains, on peut dire qu’il était encore plus éloigné du texte définitif. Le 6 septembre 1916, parlant à Gaston Gallimard de la préparation des tomes suivants, et évoquant les corrections et amendements qu’il y apportait, Proust s’en amusait :
« Il y en avait tellement pour le premier volume que je me rappelle que Copeau en voyant mes épreuves (pas celles de La NRF, celles de Grasset) m’avait dit : Mais c’est un autre livre ! »
Cette révélation nous ramène donc aussitôt à la question : qui fut le lecteur des extraits de Du côté de chez Swann ? La lettre de Proust met en cause directement Jacques Copeau, qui exerçait alors les fonctions de directeur en titre de la revue, et que justement, à un auteur qui n’est malheureusement pas désigné, Jean Schlumberger chargeait de répondre , le 22 novembre 1912 :
« que je ne suis plus directeur et qu’en vous passant les pouvoirs j’ai dû vous laisser toute liberté. » (lettre inédite).
À cette date, nous sommes précisément à la fin de la période cruciale où le livre de Proust fut examiné, puis refusé. Les dates nous sont fournies par le Journal de Jean Schlumberger, ce qui semble du coup le désigner comme principal responsable :
« 14 novembre [1912]. Commencé lecture d’un manuscrit de Proust. » […] « 21 novembre. Passé Villa Montmorency. […] Décidément on refuse le Proust. » (Jean Schlumberger, Notes sur la vie littéraire)
Si la Villa Montmorency implique Gide, dont le domicile servait souvent de lieu de réunion à l’équipe de direction de « sa » revue, le « on » reste assez vague pour faire supposer une décision collective. Malheureusement, dans les échanges et les journaux de ses membres, Proust brille par son absence. Gide travaille aux Caves du Vatican, dont il donne lecture à Ghéon ; Copeau travaille à La Maison natale, et Gide va passer la journée du 15 chez lui pour l’écouter. Gide travaille beaucoup l’anglais (leçons particulières, lectures de Milton et de Keats) ; avec Eugène Rouart, il parle de placements financiers. Quelques jours avant la réunion du 21, Schlumberger, qui a lui aussi une pièce en cours, fait un saut à Lausanne pour une opération de son fils ; dans le train, où il lit peut-être Proust, il n’écrit à Copeau qu’à propos de la rémunération des contributeurs de la revue. Le samedi 16, presque tout le monde s’est croisé aux bureaux de La NRF : Gide y retrouve Copeau et Rivière, puis Schlumberger avec qui il parle de Conrad qu’il est question d’éditer ; Ghéon les rejoint ; Gide va à la Sorbonne avec Schlumberger pour se renseigner sur des cours d’anglais ; plus tard, Marcel Drouin les retrouve à la Revue. Le 21, jours du refus, Gide ne consigne que des réflexions sur Rouart, et qu’après « un travail assez bon », il est allé chez Paul Desjardins, avant d’aller dîner chez André Ruyters, revenu de la banque où il travaille, et avec qui il cause d’affaires toute la soirée.

Proust est ainsi tragiquement absent de toutes leurs préoccupations, et l’on mesure le peu d’importance qu’on lui accordait au sein de La NRF à l’absence de débats accompagnant son refus. « Décidément », écrit Schlumberger, ce qui sous-entend que la chose était courue d’avance. Mais il semble aussi qu’ « on » fut plusieurs à le lui faire savoir, quand Proust parle, un an plus tard, des « refus répétés de La NRF ». Mais il faut comprendre qu’ici il continue de confondre les deux entités déjà désignées et que, quand il parle de ses « absurdes démarches auprès de M. Gallimard » et des « coups de téléphone auxquels on ne répondait pas », il pense au refus relatif à son livre.

La chronologie du ou des refus reste difficile à établir. Mi décembre (le 16 ou le 23), Proust en est encore à demander des nouvelles à Gallimard, et à s’étonner de son silence. On ne peut guère croire que le refus de la revue, énoncé un mois plus tôt, ne lui ait pas déjà été communiqué. Dans ses lettres, il ne parle pas du second, et il n’évoque le premier qu’en le présentant comme un retrait volontaire de sa part, ce qui n’est pas sans poser question.

En admettant tout de même que Gallimard ait bien finit par répondre négativement, une autre question se pose encore : prit-il cette décision seul, ou sous l’influence du jugement du comité de la revue, ou encore de conserve avec ses deux associés qu’étaient Gide et Schlumberger ? En l’absence de la correspondance de Gide avec Gallimard, toujours maintenue au secret, on doit suspendre la réponse ; au moins voit-on, au terme de cette rétrospective, que dans cette malheureuse aventure, bien des responsabilités furent engagées, y compris celle de l’auteur lui-même.

Pourtant, si Gide est devenu, aux yeux de la postérité, le principal responsable de cette erreur d’appréciation, c’est d’abord parce qu’il s’est présenté comme tel devant l’intéressé. Le 11 janvier, il écrit à Proust :
« Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de La NRF, (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. »
Gide avait d’abord écrit « en grande partie » ; on peut penser que « beaucoup » est un peu moins catégorique. Mais de toute façon, au lieu de s’abriter derrière le comité de lecture, il se présente ici comme le principal fautif. En 1949, dans ses entretiens avec Jean Amrouche, il sera plus nuancé, déclarant :
« Le manuscrit avait été refusé par La NRF, beaucoup par ma faute et par celle de Jean Schlumberger. »
Dans l’acte de contrition de 1914, on peut, comme Auguste Anglès, trouver une nouvelle manifestation de son goût pour l’auto-accusation (« J’écris pour que l’on m’accuse », écrit Gide dans ses Mémoires). Cependant, il pouvait entrer là une part de stratégie qu’on peut tenter d’éclaircir.

D’abord, tactiquement, il s’agissait de donner à sa démarche le maximum d’efficacité. Si Gide avait déjà en tête la proposition qu’il allait faire deux mois plus tard à Proust, de le faire venir à La NRF, à la fois pour le publier dans la Revue, et pour éditer la suite de la Recherche, il valait mieux traiter de puissance à puissance. De tous ses amis, il était le seul auteur véritablement reconnu, non pas célèbre, mais considéré, depuis La Porté étroite, comme l’une des valeurs sûres de la nouvelle génération d’écrivains. Il pouvait même y avoir une certaine vanité à se présenter, même dans la défaite, comme le chef véritable, lui qui tenait par-dessus tout à être un homme d’influence.

D’autre part, il entrait certainement, à l’origine de cette démarche, la conviction que Proust était l’écrivain que La NRF se devait d’attirer, tout comme, dans la décennie précédente, elle avait attiré Claudel et Saint-John Perse. L’année 1913 était celle d’un renouveau manifesté par la parution d’œuvres comme Le Grand Meaulnes et Barnabooth. Surtout, en janvier 1914 commençait la parution des Caves du Vatican, œuvre résolument moderniste, à l’ironie agressive ; Gide, depuis la création de La NRF, pratiquait une savante politique d’équilibre, écrivant par exemple en 1909 à Ghéon qu’en donnant La Porte étroite, « ce roman ultra-moral, calant la Revue pour l’avenir », il lui permettait de donner plus tard son Adolescent qui s’annonçait beaucoup moins conformiste. Aux Caves, le classicisme apparent de Swann ferait également un contrepoids rassurant. Par surcroît, il n’est pas impossible qu’il ait senti, dans Combray, la première partie de Swann, un texte l’« autorisant » à son tour à envisager le récit de son enfance, tel qu’il allait le commencer deux ans plus tard dans Si le grain ne meurt.

Enfin, il y avait eu, au moment de la parution de Swann, en novembre 1913, une certaine fébrilité à laquelle Cocteau n’avait pas été étranger. Au cours du mois, après une rencontre avec Gide, il lui écrit :
« Que de choses à dire à propos du « goût » et du volume de M.P. Mais j’étais ému de votre présence et sans facilité verbale. »
De son côté, le 1er janvier était paru sous la plume de Ghéon un compte rendu injuste et dédaigneux, auquel Proust avait répondu longuement dès le lendemain, Ghéon répondant en battant en retraite, s’attirant le 6 une nouvelle lettre de Proust. Ce remue-ménage eut sans doute des répercussions au sein de l’équipe. On voit ainsi Rivière, en train, lire le roman de Proust dans la nuit du 4 au 5, et le 8, Gide écrit à Bernard Grasset pour lui demander s’il reste quelques exemplaires sur Hollande. Après l’agression de Ghéon, il s’agissait de faire vite s’il voulait attirer un jour Proust à La NRF. En mars, il lui en ferait la proposition officielle, et le 9 avril, Rivière écrira à Gallimard que « plus tard, ce sera un honneur d’avoir publié Proust ».

Il suffit donc d’une lecture très partielle de Swann pour que Gide se décide. A-t-il attendu l’exemplaire sur Hollande, ou s’en était-il procuré un autre ? Toujours est-il que le 11 janvier, il passe à l’action. Il avoue à Proust qu’il lui écrit sans avoir achevé la lecture du livre ; toutefois, l’allusion au « côté de chez Verdurin » prouve qu’il avait au moins abordé la deuxième partie. Ce qui fait question, c’est la partie supprimée de sa justification. Il invoque la lecture au hasard d’ « un seul des cahiers » du livre, où ses yeux étaient tombés sur « la tasse de camomille de la p. 62 » et p. 64 sur le « front où des vertèbres transparaissent ». Il est un peu étonnant que Gide ait à la fois si bonne et si mauvaise mémoire : d’un côté, il écrit camomille à la place du tilleul évoqué dans un texte qu’il vient tout juste de lire, d’un autre côté il est capable, à plus d’un an de distance, de se souvenir du détail qui l’avait choqué – on ne sait pas trop en quoi – et de le retrouver dans l’édition imprimée. Quant aux fameuses vertèbres, on sait que, quelle que soit la cause cette bizarrerie, Gide avait raison de s’en offusquer. Mais on peut globalement se demander si Gide ne rassemble pas là, après coup, deux arguments improvisés. La facilité avec laquelle il y renonce finalement en est peut-être l’aveu.

Il faut dire qu’au moment où l’on se déclare amoureux d’un livre, il serait mesquin d’invoquer ces broutilles. Plutôt avouer un préjugé, en partie fondé, puisqu’aussi bien s’il est un qualificatif que Proust ne saurait renier, c’est celui de « mondain », dont Ghéon avait justement tiré argument pour récuser son roman. Et c’est en ces termes qu’au micro de Jean Amrouche, Gide racontera cet épisode, sans plus invoquer ni camomille, ni vertèbres :
« Ayant eu entre les mains le manuscrit, je ne fis que l’entrouvrir, j’en lus quelques phrases, je revis encore le personnage mondain que j’avais rencontré dans les salons de Mme Baignères, je crois, et je pensais que c’était entre toutes choses ce qu’il fallait repousser de La NRF, c’est-à-dire je voyais dans Proust l’ami de Madeleine Lemaire, l’admirateur d’Anatole France — je voyais l’ennemi. Je me trompais du tout au tout, et je fis amende honorable très peu de temps ensuite. »
S’il manque encore des pièces à ce dossier, il permet de poser au moins deux certitudes : la première, que l’erreur de Gide, partagée par plusieurs de ses amis, relève de la méprise et du préjugé social, beaucoup plus que d’un manque de clairvoyance intellectuelle, comme ce fut le cas, par exemple, pour Sainte-Beuve à l’égard de Stendhal. La seconde, que la fortune littéraire de Proust n’aurait peut-être pas été aussi rapidement éclatante si, plaçant l’amour de l’art au-dessus de l’amour propre, Gide n’était pas intervenu pour le ramener dans la maison où il avait d’abord frappé en vain.

Pierre Masson

samedi 2 novembre 2013

Vente Sotheby's du 26 novembre


En cette année du centenaire de la publication de Du côté de chez Swann, le timing est parfait pour la vente du brouillon de la lettre d'explication-confession de Gide à Proust sur le refus de son manuscrit par la NRF. La presse a beaucoup relayé l'annonce que nous avions faite ici même de cette très belle vente Sotheby's qui aura lieu le 26 novembre à Paris. Ce n'est pas le seul lot qui mérite d'être signalé :


Lot 111

Gide, André

ENSEMBLE DE 3 OUVRAGES AVEC ENVOIS.
Les Cahiers d'André Walter. Œuvre posthume. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1891.
Edition de luxe, la première mise dans le commerce. Petit in-12 (157 x 16 mm). Un des 125 exemplaires sur vélin, n° 187, paraphé A.W. (pour André Walter). Envoi autographe signé à Charles-Louis Philippe : "son ami certainement. André Gide. Février 99". L'édition originale de cet ouvrage, imprimée la même année, fut presque entièrement détruite sur ordre de Gide lui-même. Un des rares exemplaires rescapés atterrit entre les mains de Maurice Barrès qui fit faire rapidement à Gide son entrée dans le monde littéraire, en le présentant notamment à Mallarmé.
Charles-Louis Philippe et Gide furent amis, de longue date, et officièrent à la NRF ensemble.

Prétextes. Réflexions critiques sur quelques points de Littérature et de Morale. Paris, Mercure de France, 1903. Edition en grande partie originale, du tirage courant. In-12 (176 x 114 mm). Envoi autographe signé : "à Jean de [sic] Schlumberger en amical souvenir".

Nouveaux prétextes. Réflexions sur quelques points de Littérature et de Morale. Paris, Mercure de France, 1911. Edition originale sauf pour Deux Conférences. In-12 (176 x 114 mm). Envoi autographe signé à Jean Schlumberger, "son ami André Gide".

Reliures signées Devauchelle. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs avec encadrements de filets à froid, tête dorée, couvertures et dos. Manque le dos et papier jauni au volume Prétextes. Minimes accrocs à la reliure de Nouveaux prétextes.

Estimation 2 500 - 3 000 EUR

Loto 112

Gide, André

ENSEMBLE DE 4 OUVRAGES, EN ÉDITION ORIGINALE, AVEC ENVOIS À CHARLES MAURRAS.
Le Traité du Narcisse (Théorie du Symbole). Paris, L'Art indépendant, 1892. Première édition mise dans le commerce. In-8 (190 x 150 mm). Edition limitée à 81 exemplaires, un des 70 sur vélin teinté. Avec un envoi autographe signé : "A Charles Maurras / en toute sympathie / André Gide". Reliure signée Maylander.
Bradel demi-maroquin chamois à coins, tête dorée, couverture et dos.

Les Poésies d'André Walter. Paris, L'Art indépendant, 1892. Edition originale. In-8 (190 x 150 mm). Edition limitée à 190 exemplaires, un des 180 sur vélin teinté. "A Charles Maurras / bien cordialement / André Gide". Même reliure.

L’Immoraliste. Paris, Mercure de France, 1902. Edition originale. In-12 (165 x 105 mm). Edition limitée à 300 exemplaires sur vergé d’Arches. "A Charles Maurras / cordialement / André Gide". Même reliure.

La Porte étroite. Paris, Mercure de France, 1909. Edition originale. In-12 (165 x 105 mm). Edition limitée à 300 exemplaires sur vergé d’Arches. Envoi autographe signé : "A Charles Maurras / bien cordialement / André Gide". Même reliure.

Reliures à peine passées avec d'infimes frottements aux coiffes.

Estimation 6 000 – 8 000 EUR

Loto 113

Gide, André

DEUX POÈMES AUTOGRAPHES SIGNÉS, DONT UN SOUS FORME DE LETTRE À FRANCIS JAMMES.
3 pages 1/2 et 3 pages in-8 sur papier fin ligné (205 x 130 mm), montées en 2 volumes in-8. Bradel cartonnage papier dominoté, pièces de titre maroquin noir. Au verso du dernier feuillet du poème, lettre d'envoi de Gide, datée de Venise, 15 avril 1898, adressée au directeur de la revue La Coupe.

Sur une tombe au bord de la mer (imité de l'anthologie). Epigramme de 64 vers dans lequel la mort s'adresse aux humains, les exhortant à consommer les plaisirs terrestres :
"Ici coule une eau pure.
Etranger ! Bois-en ;
Hâte-toi ! La nature
Ne dure
Pour toi qu'un instant"...

Revue mensuelle d'art et d'éthique, La Coupe, domiciliée à Montpellier, parut de 1895 à 1898. Dirigée par un trio, Joseph Loubet à Paris, Albert Liénard [Louis Payen] à Lyon et Richard Wémau à Montpellier, elle accueillit ce poème de Gide dans son dernier numéro de juin 1898.

Lettre à Francis Jammes pour l'inviter à goûter les douceurs d'une villégiature normande. [Eté 1898]. Alors que sa femme Madeleine est en cure à Lorstorf, près d'Alten en Suisse, Gide propose à son ami Jammes de venir à La Roque et le fait sous la forme d'un amusant poème d'une trentaine de vers, débutant sur les mots de la célèbre comptine 

"Une poule sur un mur
Qui picore du pain dur
 A midi va pondre
Un petit œuf à la coque
Dont le coq déjà se moque...
Tu peux me répondre
Que c'est ce qu'on voit à Chou
Comme à La Roque et partout,
Mais ô ami Jamme [sic]
A venir vérifier
Notre rare amitié
T'invite ma femme
On voit comme à Chou, dans l'onde
De ma douve peu profonde
L'hydrophile brun
La fine truite qui glisse
[...]
Je t'attends dans ma maison ;
A mon invitation
Si tu veux répondre
Tu piperas à La Roque
Un petit œuf à la coque..."

Francis Jammes répondra effectivement à cette invitation, évoquant dans ses Mémoires ces quelques semaines passées dans la maison familiale de Gide, qui de son côté, en parlera également dans Feuillets d'automne.

Estimation 1 500 – 2 500 EUR

Lot 114

Gide, André

ENSEMBLE DE 9 OUVRAGES EN 11 VOLUMES.
- Réflexions sur quelques points de Littérature et de Morale. Paris, Mercure de France, 1897.
édition originale. In-16 (134 x 105 mm). un des 100 exemplaires sur vergé, celui-ci non justifié.
reliure signée Devauchelle. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos. Petites piqûres à la couverture et dos conservé frotté.
- Amyntas. Paris, Mercure de France, 1906.
édition originale sauf pour Feuilles de Route. In-12 (166 x 105 mm). un des 350 exemplaires sur vergé d'Arches, celui-ci non justifié. envoi autographe signé "à Maurice Barrès en amical souvenir". Broché, non coupé, chemise et étui (P.L. Martin). Dos passé.
- Isabelle. Récit. Paris, NRF, Marcel Rivière et Cie, 1911.
édition originale. In-12 (164 x 105 mm). un des 500 exemplaires sur vergé d'Arches, celui-ci non justifié. envoi autographe signé "Cuverville, 3 juillet à Edmond Jaloux Distraction !! [suivi d'une adresse biffée] son ami André Gide". reliure signée Devauchelle. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos.
- La Symphonie pastorale. Paris, Nouvelle Revue Française, 1920.
édition originale. In-8 tellière (164 x 106 mm). un des 100 exemplaires réservés aux Bibliophiles de la NRF sur vergé d'Arches, celui-ci n°XIII, imprimé pour M. Emile Lafuma. reliure signée Alix. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos. Dos conservé un peu passé.
- Corydon. S.l., s.n., [Bruges, Imprimerie Sainte-Catherine], 1920.
édition augmentée. Petit in-8 (193 x 135 mm).
un des 21 exemplaires sur papier à chandelle d'Arches, celui-ci n°8.
reliure signée Alix. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos. Dos un peu passé, mouillure en pied.
- Numquid et tu..? S.l., s.n., [Bruges, Imprimerie Sainte-Catherine], 1922.
édition originale. In-16 (148 x 105 mm)
un des 70 exemplaires sur vergé, seul grand papier, celui-ci n°1.
reliure signée Devauchelle. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos. Feuillets blancs roussis.
- Dostoïevsky (Articles et Causeries). Paris, Plon-Nourrit et Cie, s.d. [1923].
édition en grande partie originale. In-12 (177 x 113 mm).
envoi autographe manuscrit : "à Jean Schlumberger bien fidèlement".
reliure signée Devauchelle. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, tête dorée, couverture et dos. Papier légèrement roussi.
- Si le grain ne meurt. Paris, NRF, 1924.
première édition intégrale dans le commerce. 3 volumes in-12 (173 x 106 mm).
un des 50 exemplaires hors-commerce sur Van Gelder, celui-ci n°XLIV.
reliure signée Alix. Demi-maroquin noir à coins, dos à nerfs, têtes dorées, couvertures et dos. Dos conservés passés, petite déchirure sans atteinte au texte p.7 du tome II.
- Jeunesse. Neuchatel et Paris, Ides et Calendes, s.d. [1945].
édition de luxe. In-12 (190 x 141 mm).
un des 200 exemplaires d'auteur sur vélin blanc, celui-ci justifié A8.
envoi autographe signé "à mon cher Jean Schlumberger ces souvenirs de [Jeunese] et des lieux où prit naissance notre amitié. André Gide".
reliure signée G. Gauché. Bradel toile beige, plats recouverts de papier à motifs géométriques, fac similé d'un manuscrit de Gide au premier plat, pièce de titre de maroquin brun, tête dorée, couverture et dos.

on joint :
- Philippe, Charles-Louis. Le Père Perdrix. Paris, Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1903. Edition originale. In-12 (184 x 117 mm).
Envoi autographe signé "à Andrè Gide avec les sympathies de Charles-Louis Philippe". Broché, chemise et étui. papier légèrement roussi.
- Giraudoux, Jean. Retour d'Alsace. Aout 1914. Paris, Emile-Paul Frères, 1916.
édition originale. In-12 (187 x 116 mm).
Envoi autographe signé "à André Gide avec gratitude Jean Giraudoux". Broché.

Estimation 2 000 – 3 000

Lot 117

Gide, André

SI LE GRAIN NE MEURT. PARIS, 1920.
édition originale. [Impr. Sainte-catherine, Bruges]. 2 volumes in-8 (221 x 138 mm). Exemplaire nominatif hors commerce sur chandelle d'Arches, numérotés à la presse 9/12 pour le tome I et 9/13 pour le tome II. Exemplaire justifié par Gide qui a signé et inscrit le nom du dédicataire aux deux volumes.
Avec une mention autographe signée de Roger Martin du Gard : "Donné par moi à Roger Froment / R Martin du Gard 1958".

Reliure signée Paul Bonet, 1963. Composition mosaïquée de box vison et beige avec larmes et lunes de couleurs opposées, séparés verticalement par une composition de box de différents verts et rouges, dos lisses, doublures et gardes de daim beige, tranches dorées, couverture et dos. Chemises demi-veau brun et étuis (Carnets, 1419 et 1420).

L'exemplaire est enrichi, au tome I de la copie par Roger Martin du Gard des 11 premiers vers d'Épigraphe pour un livre condamné de Baudelaire, sur le premier feuillet blanc, suivie d'une annotation de la main de Roger Froment, et au tome II, de trois notes ou lettres signées par Martin du Gard.
Note autographe signée, intitulée "p.68 bis" et datée de 1926 (1 p.1/2 in-8, reliée entre les pages 68 et 69). Martin du Gard commente les propos de Gide en regard et rapporte ce qu'il lui a dit au sujet de l'écriture de cet ouvrage, précisant qu'il était hostile à une telle publication du vivant de son auteur : "Tout cela est coulant et d'un grand charme, mais vous ne faites qu'effleurer les choses, et d'une façon un peu anecdotique. L'analyse que vous faites de vous-même durant ces années de jeunesse pourrait être plus détaillée, approfondie davantage. Vos personnages sont finement indiqués, mais ils glissent devant nous comme des fantômes, et vous pourriez les dessiner d'un trait plus accusé. Ne dites pas que c'est impossible : lorsque vous me contez votre enfance, ce que vous en dites est autrement savoureux [mot souligné] que ce que vous en avez écrit là !".
Tapuscrit d'une lettre de Martin du Gard à Gide, 7 octobre 1920 (2 pages in-4 repliées in fine), l'exhortant à dévoiler davantage l'inoubliable vérité : "Il est temps d'ouvrir carrément la porte secrète, d'y entrer, et de nous y conduire avec vous". Avec une note autographe de l'auteur de cette lettre, expliquant la provenance de la lettre originale.
Lettre autographe signée, 31 juillet 1958, adressée au professeur Froment à qui Martin du Gard offre cet exemplaire de Si le grain ne meurt, lui donnant des nouvelles de la publication de la Correspondance Gide-RMG.

provenance : Dr Roger Froment.

Estimation 15 000 - 20 000 EUR

Lot 159 - [Proust, Marcel] -- Gide, André
BROUILLON AUTOGRAPHE SIGNÉ DE LA LETTRE À MARCEL PROUST DU 11 JANVIER 1914. [10 OU 11 JANVIER 1914.]


5 pages in-8 (214 x 138 mm), à l’encre noire sur papier à en-tête de l’Hôtel de Flandres à Bruges. Pages montées sur onglets. Reliée à la suite la plaquette Marcel Proust et André Gide. Paris, NRF, 1928.
Le tout dans une reliure signée Paul Bonet, 1958. Maroquin grenat, les plats recouverts des noms de Marcel Proust et André Gide répétés 12 et 11 fois de façon à recouvrir tout l'espace avec au centre le mot "Lettres" en lettres anglaises dorées, doublure et gardes de veau rose, chemise et étui.

Le brouillon figure sur 4 pages, la cinquième porte quelques notes : "bandes – revue des revues- notes" puis
1. Mad[eleine]
2. Tagore
3. Saint Leger
4. Strongways [ ?]
Ainsi que Rainer Maria Rilke 17 rue Campagne Première


Retranscription de le lettre :
[10 ou 11 janvier 1914]

Mon cher Proust
Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature avec délices je m’y vautre. Hélas ! pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ?.. Le refus de ce [texte] biffé livre restera la plus grave erreur de la N.R.F.- et, (car j’ai [gardé] biffé cette honte d’en être [en grande partie] biffé beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie.
Sans doute je crois qu’il faut voir là un[e] biffé factum implacable, car c’est bien insuffisamment expliquer mon erreur que de dire que je [ne] biffé m’étais fait de vous une image d’après quelques rencontres dans « le monde » qui remontent à près de vingt ans. Pour moi vous étiez resté celui qui fréquente chez Mme X et Z – celui qui écrit dans le Figaro. [Je m’étais fait de vous une idole assez charmante mais entre tous / assez ??able pour une Je m’étais fait de vous une idole] biffé Je vous croyais [honte !] biffé vous l’avouerai-je ? « du côté de chez Verdurin ».
Un snob, un mondain amateur – quelque chose d’on ne peut plus fâcheux pour notre revue. Et le geste que je m’explique si bien aujourd’hui, de nous aider pour la publication de ce livre, et que j’aurais trouvé charmant si je me l’étais bien expliqué n’a fait hélas ! que [mot biffé] m’enfoncer dans cette erreur. Je n’avais pour m’en tirer qu’un seul des cahiers de votre livre ; que j’ouvris d’une main distraite et la malechance voulut que, [d’un coup, mon œil] biffé attention sans bienveillance [tombât] biffé plongeât aussitôt dans la tasse de camomille de la p. 62 – [et] biffé puis trébuchât p. 64 sur la phrase (la seule [encore] biffé du livre que je ne m’explique pas bien – jusqu’à présent, car je n’attends pas pour vous écrire, d’en avoir achever la lecture) – où il est parlé d’un front où des vertèbres transparaissent. -
[Mais que] biffé
Et maintenant il ne me suffit pas d’aimer ce livre, je sens que je m’éprends pour lui et pour vous d’une sorte d’affection, d’admiration, de prédilection [particulières] biffé singulières.
[...] Quelle exactitude dans l’invention ! Quelle invention dans le souvenir ! Quel art. Rien jamais] biffé
[Ah !] biffé Je ne puis continuer … j’ai trop de regrets, trop de peines – et [surtout] biffé à penser que peut-être il vous est revenu quelque chose de mon absurde déni, [et qu’à présent je vais être pour vous je ne sais quel ennemi vulgaire] biffé – qu’il vous aura peiné – [on vous aura soufflé quelque mépris / appris à me mépriser] biffé et que je mérite à présent d’être jugé par vous, injustement, comme je vous avais jugé [moi-même] biffé
Je ne me le pardonnerai pas – et c’est seulement pour alléger un peu ma peine que je me confesse à vous ce matin – vous suppliant d’être plus indulgent pour moi que je ne suis moi-même.

Estimation 100 000 - 150 000 EUR

Signalons encore :

Au lot 63, quatre lettres de Alain-Fournier à Jean Schlumberger dont celle datée du 8 octobre 1911 où il remercie Schlumberger pour son appréciation d’un Portrait avant d’évoquer les propres œuvres de son ami, puis un séjour "délicieux" de quelques jours chez André Gide en compagnie de Jacques Rivière (voir aussi le lot 116).

Au lot 116, les Nouveaux prétextes. Réfelexions sur quelques points de littérature et de morale (Mercure de France, 1911) avec envoi autographe signé à Alain-Fournier, à l'encre noire sur le faux-titre : "à Alain Fournier bien cordialement André Gide".

Au lot 115, La Porte étroite (Mercure de France, 1909), un des 300 exemplaires sur vergé d'Arches, celui-ci non justifié, avec envoi autographe signé à l'encre noire sur la garde : "à Monsieur Daniel Halévy en cordial souvenir André Gide".

Au lot 72, de Louis Aragon, Une vague de rêves (H.C., 1924). Exemplaire non coupé avec envoi autographe signé : "à André Gide, attentivement, Louis Aragon", à l'encre brune sur le faux-titre.

Au lot 80, de Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan (Plon-Nourrit et Cie, 1926) avec envoi autographe signé : "à André Gide / en témoignage de gratitude spirituelle pour tout ce que vous m'avez donné malgré vous, pour tout ce que votre lucide génie nous dispense de cette âme que vous réservez, et que Dieu seul est capable de forcer".

Au lot 137, un ensemble de cinq volumes de lettres et autres pièces de Charles Maurras dont une lettre de Gide.


Au lot 84 des manuscrits autographes, épreuves corrigées de Robert Brasillach dont un manuscrit non daté intitulé "Directions / André Gide". 2 pages in-8, signées "Robert Brazillac".

Au lot 90, de André Breton et Philippe Soupault, Les champs magnétiques (Au Sans Pareil, 1920), avec envoi autographe signé deux fois de la main de breton : "A André Gide. / Qu’est-ce qu’on attend ? / Une femme ? / Deux arbres ? / Trois drapeaux ? / Qu’est-ce qu’on attend ? / Rien. / André Breton / Philippe Soupault" sur la première garde blanche à l'encre noire.

Au lot 102, de Jean Cocteau, un ensemble de quatre ouvrages dont Orphée. Tragédie en un acte et un intervalle (Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1927), avec envoi autographe signé à Gide : "à mon / cher / André Gide. / Sans / aucune ombre / Jean".



jeudi 10 octobre 2013

Le brouillon de la lettre à proust en vente



La vente Sotheby's de livres et manuscrits du 26 novembre proposera le brouillon de la fameuse lettre d'André Gide à Marcel Proust, dans laquelle Gide prend à sa charge le refus du manuscrit de Du côté de chez Swann pour mieux faire revenir Proust à la NRF.

Estimation : 100 000-150 000 €



lundi 9 septembre 2013

De quelques parutions de rentrée



Naissance est l'un des évènements de la rentrée littéraire, qu'on s'intéresse à son nombre de pages (1152, assurément, Moix s'est inspiré des biographies de Frank Lestringant avec qui il a enregistré des entretiens au sujet de Gide pendant qu'il écrivait son livre), ou à son contenu plus baroque que romanesque. Une tentative littéraire avec beaucoup de réussites, qu'on partage ou non ses obsessions quand Yann Moix affirme qu'il est né circoncis et gidien. Hélas la partie gidienne sonne faux.

Dans les chapitres de la rencontre très imaginaire entre sa grand-mère et Gide, on sent bien qu'on est en face d'un Gide, dérivé du Gide de Lestringant. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'un et l'autre fabriquent à partir d'éléments réels un Gide tout artificiel, ou pour mieux dire rêvé tant les parts d'inconscient et d'incompréhension sont grandes. Le meilleur exemple consiste à laisser Moix faire parler son Gide :

« — Je n'ai point laissé ma femme mourir ici, reprit Gide. Ce n'est pas vrai. Je l'ai tuée. Dire qu'elle est morte de chagrin n'est pas suffisant. Elle est morte de moi. J'ai vécu une vie et à elle je n'ai donné d'autre choix que de vivre seule l'existence qu'on s'était promis, adolescents, de vivre ensemble. J'ai fait avec tous les autres - et tous ces autres étaient des hommes - ce qu'elle avait rêvé sa vie durant de faire avec moi. Je me suis amusé loin d'elle, mais c'est près d'elle que je venais pleurer. Elle consolait des chagrins dont je ne pouvais lui avouer les causes. Elle pansait des plaies qui n'étaient que des malheurs de ne pouvoir m'é-chap-per plus encore de sa déjà dérisoire emprise. Je savais qu'elle était là, seule, à traverser les hivers sans dire un mot, quand la pluie battait le carreau. Le personnel lui servait de compagnie, la cuisinière, quelques servants, les fermiers alentour. Elle caressait des chats, mais était trop allergique à leur poil pour supporter long-temps leur présence. Elle se méfiait des chiens, mais donnait volontiers à manger aux canards. Les animaux furent un peu son réconfort, de même que ses sœurs qui lui rendaient visite. Je n'ai point su la libérer de la prison que peu à peu elle accepta ta-ci-te-ment d'occuper. À partir d'une certaine période, je n'ai plus même osé continuer à lui faire des promesses. Celles-ci me paraissaient contenir une dose trop importante de – comment dirais-je – oui, de por-no-gra-phie. J'ai décidé, par un égoïsme que j'ai intitulé « liberté », et où j'ai fait mine de puiser le suc de mon œuvre, de sacrifier une vie humaine pour devenir « André Gide ». Non seulement, j'eusse sans doute pu le devenir sans cet assassinat – je ne puis nommer autrement ce que j'ai commis – mais en gardant au chaud une âme que j'ai exposée au froid le plus ter-ri-fiant, je ne me suis pas même damné comme mes plus fervents lecteurs l'eussent souhaité. Je ne suis rien, parce que je n'ai rien donné que de l'absence, de la mort-aux-rats, quelques courants d'air satisfaits d'eux-mêmes, avec l'arrogance du génie dont je sais que je suis dé-pour-vu. Ne protestez pas, ma jeune amie. Ne protestez pas. J'ai lu Proust, vous savez, et je connais bien Goethe. » (Yann Moix, Naissance, Grasset, 2013)



En octobre aux Editions Nouvelles paraîtra Le tombeau d'une amitié. André Gide et Pierre Louÿs, un essai de Luc Dellisse. Dans le blog qui a accompagné l'écriture de cet ouvrage, l'auteur ne cachait pas sa préférence pour Louÿs, et son mépris pour Gide (Delisse avoue : « À le fréquenter, je suis passé de l’indifférence à l’aversion »). Mais diminuer l'un suffira-t-il à donner l'illusion d'une grandeur chez l'autre ? 




Autant la sortie des oubliettes d'un Louÿs qui n'a plus rien à dire à notre époque relève d'une certaine forme de snobisme, autant celle de Francis de Miomandre était espérée. Et sera d'autant plus utile qu'elle repose sur de nouveaux documents retrouvés par Rémi Rousselot dans les archives déposées à la salle Cervantès de la Bibliothèque nationale d'Espagne. 





Dans Probe et libre. Un écrivain juré d'assises, Sophie Képès raconte son expérience de juré de cour d'assises. En 1912, André Gide faisait lui aussi cette expérience qu'il a relatée dans Souvenirs de la cour d'assises. Par des références régulières au texte de Gide, l'auteur nous donne à voir ce qui en cent ans a changé ou non dans la justice de la République. 
A noter que Sophie Képès sera présente à la soirée des Mardis hongrois de Paris le 24 septembre 2013 à partir de 19h30 à l'Institut hongrois 92, rue Bonaparte 75006 Paris.




Après Louÿs contre Gide, voici Proust contre Cocteau. On a tout dit sur Proust, et même redit en cette année du centenaire de la parution du manuscrit-refusé-par-Gide, syntagme figé que la presse reprend en boucle et qui va contaminant jusqu'aux universitaires... On serait tenté de citer le conseil de Jean-Yves Tadié : « Oubliez un peu Proust ! » mais marketing pour marketing, plutôt cet essai intelligent et élégant que les poses du señorito satisfait Raphaël Enthoven... 




Hugo y allait contempler « le bison trop bourru, le babouin trop bouffon », et le narrateur de Paludes les petits potamogétons. Philippe Taquet, membre de l'Institut, président de l'Académie des sciences et professeur émérite au Muséum national d'Histoire naturelle a sélectionné Les bonnes feuilles du Jardin des Plantes, une anthologie d'une agréable verdeur où l'on retrouve le Gide des soties.
A noter samedi 14 septembre 2013 à 16h à l'auditorium de la Grande Galerie de l'Évolution, les comédiens Emmanuelle Weisz et Eric Auvray donneront une lecture d'extraits du livre, choisis et présentés par Philippe Taquet.




Signalons enfin la réédition de l'Introduction à une métaphysique du rêve de Jacques Rivière, avec une postface de Jérôme Duwa et un graphisme de Sébastien Biniek, Gauthier Plaetevoet, David Poullard et Angelica Ruffier. Un bien joli petit livre dont les Editions du chemin de fer (découvertes l'an dernier avec la parution des inédits de Béatrix Beck) ont le secret.