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lundi 22 avril 2013

Catherine Gide

C'est avec une grande tristesse que nous avons appris la mort de Catherine Gide.
Nos pensées vont vers sa famille et ses proches.
Puisse la Fondation qu'elle avait créée autour de l’œuvre de son père porter longtemps sa volonté, sa générosité et son esprit de liberté, bref, son souvenir.





Catherine Gide
18 avril 1923 - 20 avril 2013



(Photographies tirées de André Gide Un album de famille, de Jean-Pierre Prévost, Fondation Catherine Gide/Gallimard, 2010)

lundi 13 septembre 2010

André Gide : un album de famille

L'exposition qui s'ouvre samedi 18 septembre à la mairie du 11e arrondissement de Paris et se prolongera jusqu'au 2 octobre reprend le titre du livre André Gide : un album de famille qui vient de paraître aux éditions Gallimard avec le soutien de la Fondation Catherine Gide. Un livre - et un dvd ! - qui est non seulement un magnifique objet mais aussi un document précieux et original...


André Gide : un album de famille, de Jean-Pierre Prévost
Gallimard - Fondation Catherine Gide, Paris, 2010
avec un DVD du film
"André Gide, un petit air de famille" de J.-P. Prévost




« Mes amis m'ont poussée à sauver de l'oubli ces anciennes photographies. L'Album de Famille que voici est le résultat des efforts conjugués de Jean-Pierre Dauphin, Jean-Pierre Prévost et Peter Schnyder. Toute ma reconnaissance va vers eux, car ce n'était pas une petite affaire de nettoyer ces documents, de les regrouper, d'identifier les personnages qui y figurent et de les commenter. Pour ma part, j'ai ajouté des extraits de témoignages divers qui complètent cette rétrospective familiale.
Puisse cet éventail de souvenirs faire revivre ces époques déjà lointaines. 
Catherine Gide.
À Cabris, été 2009 » (Présentation de Catherine Gide)


En appariant le nom d'André Gide au mot « famille » on créé un mélange instable. Que ce soit du côté de Cuverville, du côté de Saint-Clair ou au Vaneau rien n'est jamais simple. La Petite Dame elle-même s'amuse des biographies données par les journaux quand Gide reçoit le prix Nobel en 1947 :

« Je sais bien que dans notre famille, il est malaisé de s'y reconnaître, et que la logique mène à l'absurde, c'est ainsi que Gide a eu trois gendres : Lambert, Herbart et Richard Heyd, que Catherine a été la fille d'Alissa, et Elisabeth la femme de Gide, que Nicolas a été son troisième petit-fils, les deux fils de Heyd étant les premiers, etc. »

Pour « André Gide : un album de famille », Catherine Gide a laissé Jean-Pierre Prévost feuilleter et classer les photos de cette famille très peu « possession jalouse du bonheur », retraçant son histoire depuis la rencontre entre André Gide et les Théo Van Rysselberghe en 1899 jusqu'à la naissance de la dernière fille de Catherine en 1953, deux ans après la mort de Gide.

Catherine Gide commente – et raconte plus longuement dans le DVD du film « Un petit air de famille »* joint au livre – sa vie auprès de sa mère Elisabeth Van Rysselberghe et de celui qui n'est encore que le Bypeed ou « l'oncle André » : la Bastide Franco, Saint-Clair... Ce sont des lieux, des ambiances qui revivent grâce à elle.

C'est donc indirectement, par cette lumière simple et méridionale, que Gide se trouve éclairé. Et avec lui cette « famille » qui est familière aux lecteurs du Journal de Gide et surtout des Cahiers de la Petite Dame. Au détour d'une page le sourire de Marc ou la silhouette d'Herbart sont aussi de précieux documents.

____________________________

* Film de Jean-Pierre Prévost réalisé en 2006 et qu'on se réjouit de pouvoir enfin voir.

mardi 11 novembre 2008

14-18 ou le plus extraordinaire est toujours à venir

"Vers 3 heures, le tocsin a commencé à retentir. [...] J'ai couru chercher Mius dans le jardin, pour l'avertir ;et comme je revenais, n'ayant pu rencontrer qu'Edmond, j'ai vu Em. Dans l'allée aux fleurs, les traits décomposés, qui nous a dit en retenant mal ses sanglots : "Oui, c'est bien le tocsin ; Hérouard vient de Criquetot ; l'ordre de mobilisation est donné."
Les enfants étaient partis pour Etretat à bicyclette. Par besoin de m'occuper, j'ai voulu aller à Criquetot porter deux lettres et prendre possession de l'enveloppe chargée que je savais être arrivée. Le tocsin s'était tu ; après l'immense alarme promenée sur tout le pays, il n'y avait plus qu'un oppressant silence. Une pluie fine tombait par instants.
Dans les champs quelques gars prêts à partir continuaient leur labour ; j'ai croisé sur le route Louis Freger, notre fermier, appelé le troisième jour, et sa mère qui va voir s'en aller ses deux enfants. Je n'ai su que leur serrer la main sans rien dire
." André Gide, Journal, 1er août 1914.

Entre Cuverville où il apprend la mobilisation et où tout au long de la guerre il jouera son rôle de "châtelain" aux côtés de Madeleine en venant en aide du mieux qu'il peut aux habitants, et Paris où se poursuit tant bien que mal l'aventure littéraire et où là aussi il donne de son temps au Foyer Franco-Belge, Gide traverse la guerre en étant, si l'on peut dire, sur tous les fronts.

En 1914 paraissent Les caves du Vatican.

En 1915 et 1916, Gide connaît une crise morale et religieuse intense qui donnera naissance à Numquid et tu... ?. Ses amis se convertissent au catholicisme, Madeleine elle-même semble se rapprocher de Rome. Ouvrant par hasard une lettre de Ghéon, venue du front, elle a la confirmation de ses doutes sur les moeurs de son mari. Ce sont vingt pages arrachées au Journal de mai 1916. "[...]on eût dit les pages d'un fou", écrit Gide.

C'est aussi en décembre 1916 que dans le train qui les ramènent de l'enterrement de Verhaeren, Gide fait savoir à Elisabeth van Rysselberghe, par un étrange billet : "Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." L'enfant, Catherine, naîtra quelques années plus tard.

En 1917, c'est le début de la liaison entre Gide et Marc Allégret, qui a alors 16 ans. Marc est d'abord X. dans le Journal, puis devient Michel, Gide se changeant pour sa part en Fabrice dont il parle, en narrateur, à la troisième personne. Mais "Que me sers de reprendre ce journal, si je n'ose y être sincère et si j'y dissimule la secrète occupation de mon coeur ?" se demande Gide le 20 septembre 1917.

Marc apporte la sérénité à Gide et une nouvelle exaltation qui lui permet de débuter Les Nouvelles Nourritures. En juin 1918, ils embarquent pour l'Angleterre. Madeleine brûle alors toutes les lettres qu'ils ont échangées depuis leur jeunesse. Il l'apprend après l'armistice, le 21 novembre 1918. "Je souffre comme si elle avait tué notre enfant...", commente Gide qui entre de nouveau dans une période tourmentée.

Et c'est le jour même de cet armistice que Madame Théo, Maria van Rysselberghe alias La Petite Dame, commence la rédaction de ses "Notes pour l'histoire authentique d'André Gide" :

"Saint-Clair, 11 novembre 1918.
Dater de la victoire ce cahier, où je prends la résolution de noter pour toi, selon la promesse que je te fis, tout ce qui éclaire la figure de notre ami et dont je sois témoin, m'incite à commencer aujourd'hui. Cela me coûte un grand effort : sentiment d'insuffisance d'abord, et aussi celui d'avoir trop tardé. Que de choses importantes j'aurais déjà pu conserver ainsi ! Mais, avec lui, le plus extraordinaire n'est-il pas toujours à venir ? Si pour le passé ma mémoire me fournit des souvenirs assez précis, assez vivants, j'y reviendrai peut-être
." Maria van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, tome 1, p.5.

mardi 22 juillet 2008

Gide et les femmes : Elisabeth (deuxième partie)



Nous avions laissé ici Elisabeth van Rysselberghe à la naissance de sa fille Catherine, dont le père n'est autre qu'André Gide.


André Gide, Catherine, le Petite Dame et Elisabeth

A l'arrière plan, "l'Oncle Martin", Roger Martin du Gard


Elisabeth retourne s'installer avec Catherine à la Bastide Franco qu'elle dirige. Pour les gens de là-bas, la version officielle sera que Catherine est une enfant adoptée, Elisabeth ayant pris de s'éloigner dès que la grossesse fut visible. Une version confortée après tout par les rumeurs qui courent au sujet d'Elisabeth : une femme aussi libre ne peut être que lesbienne...


En octobre, Elisabeth revoit son père pour la première fois depuis la naissance de Catherine. Le peintre Théo van Rysselberghe voit ses soupçons se confirmer : "Ce n'est pas la peine de dissimuler une paternité, qui se lit si clairement dans tous les traits de ce petit visage." Gide est à la fois soulagé que Théo sache la vérité et fièrement amusé de cette ressemblance.


Fin 1926, la bastide Franco est vendue. Elisabeth et Catherine s'installent à Saint-Clair, dans l'ancien atelier de Théo, mort en décembre de la même année. Rester dans le midi était, on l'a vu, un souhait profond d'Elisabeth qui s'y épanouit. Cela convient aussi très bien à Gide puisque le climat est une raison suffisante "aux yeux de Cuverville" – c'est-à-dire à ceux de son épouse – pour lui permettre des séjours fréquents auprès de Catherine.


A Paris, dès 1928, c'est rue Vaneau que Gide s'installe aux côtés de Maria van Rysselberghe. Deux appartements sur le même palier pour le père et la grand-mère de Catherine, plus deux studios : l'un pour recevoir Elisabeth lors de ses visites à Paris, l'autre pour Marc Allégret.


22 juin 31 : "Je reçois une lettre d'Elisabeth qui me dit : "Pierre Herbart est installé au "pin". [...] ; demande à Bypeed qui c'est, c'est lui qui me l'a fait connaître dans notre petit voyage à Roquebrune. C'est Cocteau qui, lors de ce même séjour à Roquebrune en mai 1927, avait présenté Herbart à Gide.


1er juillet 31, autre lettre d'Elisabeth à sa mère où Herbart est "l'oiseau rare" dans une cage dont toutes les portes sont ouvertes...


Le 22 août 31, toujours dans une lettre, elle annonce à sa mère : "Pierre Herbart et moi, nous allons nous marier pour simplifier la situation et légitimer l'enfant qui va venir, je l'espère, j'en suis certaine." Mais elle ajoute : "Ce mariage sera ce que nous le ferons."


Il faudra revenir, ailleurs, sur Pierre Herbart, ce jeune homme plein de charme et d'intelligence, aimant les garçons, ravi à Cocteau par Gide, et choisi à la fois par Elisabeth pour époux et par Gide comme proche. Rien d'étonnant à cela : Elisabeth et Gide ont toujours partagé les mêmes goûts, les mêmes élans et la même vision libre de l'amour...


Le second enfant d'Elisabeth, Jean, qu'elle eût cette fois avec Herbart, ne survivra pas. "Nous avons compris que la la mort de Jean n'était pa un simple ratage qui pourrait se réparer, mais bien un drame définitif", écrit Herbart à sa belle-même Maria van Rysselberghe. Le petit fantôme hante désormais Saint-Clair. Catherine allant en pension en Suisse, Elisabeth choisit de suivre Pierre Herbart dans ses déplacements.


Gide s'inquiète un peu de ce que Catherine pourrait appeler Herbart "papa". Mais dans l'immédiat, Gide n'est le père de la petite que pour le cercle des intimes, ceux que Roger Martin du Gard appelle "les" Gide. Catherine appelle Gide par son sobriquet trouvé il y a longtemps par Copeau, Bipède, et anglicisé par Whity, l'amie d'Elisabeth, en Bypeed.


Herbart intégrant définitivement le cercle gidien et prenant de plus en plus de place dans le monde des idées, s'installe avec Elisabeth dans l'espace géographique gidien de Paris et du Vaneau. La mort de Madeleine, en avril 1938, permet à Gide de reconnaître officiellement sa fille. Après-guerre, Elisabeth peut retrouver le sud de la France.


Après la mort de Gide, en 1951, les documents sur Elisabeth se font rares. En 1955, elle fait paraître une traduction de Canicule, de Donald Windham. Il semblerait que ses relations avec Pierre Herbart se soient distendues, ce dernier mourant à Grasse a été jeté dans la fosse commune puis enterré à Cabris.


Tout comme sa mère Maria, la Petite Dame, Elisabeth a joué dans le vie de Gide un rôle très important. Elisabeth poursuit une lignée de femmes de tête : la veuve Monnom, sa grand-mère, éditrice de l'avant-garde belge, Maria-La Petite Dame, sa mère, infatigable oreille et petit Eckermann de Gide, Elisabeth, la rebelle solaire et enfin Catherine, l'inattendue fille d'André Gide aujourd'hui gardienne d'une oeuvre qui a tant compté, compte et comptera pour longtemps encore.

vendredi 25 avril 2008

Gide à Taormina

Taormina est une ville de maisons blanches accrochées aux pentes d'une colline sicilienne du Monte Tauro. Au milieu de la baie s'étend une petite péninsule, l'antique Naxos. Au loin se devine le sommet de l'Etna. Le meilleur point de vue sur Taormina s'obtient depuis la terrasse du Grand Hôtel Timéo, lui même blotti contre les ruines du théâtre grec. Hôtel qui s'enorgueillit dans les brochures publicitaires des grands noms venus y séjourner, parmi lesquels André Gide.

Certes, Taormina n'est pas Biskra dans la cartographie intime de Gide. Mais elle y joue un rôle important, depuis l'Immoraliste jusqu'à la fin de la vie d'André Gide. C'est de retour de son premier voyage en Afrique du Nord qu'il découvre la ville, en 1894. Il y reviendra l'année suivante avec Madeleine lors de leur voyage de noces. Un détour lors de périples italiens qui n'a sans doute rien d'innocent...

Depuis plusieurs années circulent dans toute l'Europe, sous le manteau, des images en provenance de Taormina. Images de jeunes pâtres italiens, vêtus seulement de couronnes de fleurs. On les doit au peintre allemand devenu photographe Wilhelm von Gloeden*, baron de son état, à qui l'on a conseillé l'air italien pour soigner sa tuberculose. Il a 22 lorsqu'il découvre Taormina en 1876 et tombe sous le charme de la ville et de ses garçons. La carrière de Taormina "paradis des pédérastes" est lancée.

"Taormina vit de sa mauvaise réputation, ce qui est plus difficile que de vivre d'une bonne", ironisera plus tard Jean Cocteau qui raconte comment un marin a fait un esclandre en voyant dans une boutique de cartes postales l'image de son grand-père dénudé... Cocteau que Gide rencontre en 1950, un an avant sa mort, à Taormina. Truman Capote notera la scène et les exubérances de Cocteau : "Sa gaieté rivalisait avec les grelots d'une charrette à âne qui traversait la place. Il éparpillait les mille flèches de son esprit (…), se répandait, s'exaltait, tour à tour pressant et câlin, lui entourant les épaules, lui caressant les genoux et les mains, le baisant même sur ses joues parcheminées de Mongol." Gide resta impavide, pour finalement lâcher: "Mais restez donc tranquille, vous dérangez le paysage."
Comme avant lui Wilde, Gide, Cocteau et tant d'autres, Truman Capote séjourne au Grand Hôtel Timéo d'où il envoie de nombreuses lettres à ses amis**. Dans l'une d'elles adressée à Andrew Lyndon et datée du 15 mai 1950, il évoque Catherine Gide avec la rosserie qu'on lui connaît : "La fille de Gide est venue lui tenir compagnie. Elle m'a ébahi: 1) parce qu'elle est aussi laide qu'un poêle à bois, 2) parce qu'elle est beaucoup plus que jeune que je l'imaginais, à peine 23 ou 24 ans. Comment croire que cette vieille chèvre y soit pour quelque chose ?"

Gide offrira même le titre d'un recueil de portraits et d'impressions que Capote écrira plus tard. Capote venait de recevoir un article très critique sur l'un de ses livres et s'en émouvait. "Les chiens aboient..."***, commenta simplement Gide. Dans une autre lettre à William Goyen, Truman Capote décrit l'un des passe-temps de Gide à Taormina : "Il descend chez le coiffeur et y passe l’après-midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C’est un charmant vieux monsieur assez fantomatique."

* Voir ici quelques photographies du baron Wilhelm von Gloeden
** "Un plaisir trop bref (lettres)", Truman Capote, 10/18
*** "Les chiens aboient", Truman Capote, Gallimard, L'Etrangère.

mardi 19 février 2008

Jean Lambert : un été 42

En mars 1940 dans les Cahiers du Sud, Jean Lambert signe un petit texte sur Gide intitulé "Les Nourritures célestes", pastiche dans lequel Lambert voit Gide comme un être "artificiel et tout littéraire" (1). Il en envoie un exemplaire à Gide.

C'est le premier contact tout épistolaire entre le jeune homme né en 1914, passionné de littérature allemande, futur traducteur de Thomas Mann et écrivain, et Gide. Ils ont aussi en commun Jean Schlumberger que Jean Lambert admire beaucoup et auquel il consacrera un livre en 1942. C'est pendant la guerre, dans le sud de la France, que Lambert fait son entrée dans le cercle des proches de Gide, avant d'en devenir un "familier" en épousant en 1946 sa fille Catherine.

Dans son journal (inédit mis en ligne par l'Université de Provence, cf notes), Jean Lambert raconte cette rencontre :

"Marseille, 20 juin 41.
J'ai essayé vainement, en quittant Cannes mardi soir, d'apercevoir ou de deviner Cabris sur les lointaines collines. Thomas prétendait qu'on devait le distinguer au passage du train dans certaine vallée. Une étrange nostalgie, à demi mystique, me lie désormais à ce petit village dont le Contre-Ordre d'Herbart m'avait donné un avant-goût et que j'ai visité la veille du départ, vers la fin de la soirée. Le premier jour, tant il y avait de brume après l'interminable pluie, nous étions passés auprès sans même voir les maisons les plus proches ; au point que Thomas, qui était venu m'attendre à Grasse à la descente du car, reconnaissait à peine la route de la Messuguière.
Je n'oublierai jamais notre arrivée, après une heure de marche sous la pluie où nous nous encouragions par l'idée du porto qui serait préparé pour nous. De fait, une fois changés jusqu'à la chemise, quand nous nous sommes retrouvés dans le salon silencieux devant les deux bouteilles bienveillantes, une admirable quiétude nous a envahis, favorisée par l'alcool et le sentiment d'une conduite méritoire. « Tu verras, disait Thomas en cours de route, quand la pluie redoublait de violence, tu verras : plus nous serons trempés, lamentables, plus on nous recevra gentiment. » Je n'oublierai pas davantage le premier contact avec Gide (je l'avais si peu vu pendant ma visite à Paris, la veille du départ pour Berlin). Il s'est présenté tout à coup dans l'ouverture de la porte qui menait à la petite chambre de Thomas et, pour compléter le linge qu'il venait de remettre à celui-ci à mon intention, chaussettes et chemise, il apportait un caleçon en demandant d'une voix inquiète : « Portez-vous des caleçons longs ou courts ? - En ce moment, dis-je, je n'en porte pas. - Mais êtes-vous sûr que vous n'allez pas prendre froid, attraper une épouvantable bronchite ? »
Il est revenu un peu plus tard, au moment où Thomas me lisait les passages de La Fin de Satan dont il m'avait parlé pendant la route, et en particulier le fameux vers :
Baleine à la mâchoire infecte et délabrée… [Dieu, II, 7]
qu'il déclamait en imitant Gide - et j'ai failli éclater de rire quand celui-ci l'a déclamé à son tour. Je pensais : « C'est Gide qui est là, qui me parle, qui raconte des souvenirs de La Roque » (qui a appartenu à la famille de Racine) ; j'avais peine à m'en persuader, tant je trouvais cette rencontre naturelle et familière cette conversation.
Et de même lorsqu'un peu plus tard il nous a appelés dans sa chambre pour nous lire les fragments de Hugo qu'il n'a pas conservés pour son anthologie et qu'il appelait les « tombées de Dieu » (« Je vais vous lire les tombées de Dieu ») - et même en voyant ces vers écrits de la célèbre écriture, j'arrivais mal à me persuader que j'avais devant moi l'homme qui avait joué un si grand rôle pour ma jeunesse. Tout devenait intime, aisé, comme connu depuis longtemps. Et lorsqu'au dîner je me suis trouvé assis entre Madame Mayrisch et Gide, ayant en face de moi Michaux et Thomas, un peu plus à droite Andrée Viénot ; vêtu, quant à moi, d'une manière baroque, avec le pantalon bleu emprunté au chauffeur de Marseille et une veste d'été que venait de me prêter Gide, d'une ampleur un peu excessive - toutes ces circonstances étranges se fondaient dans un bien-être, dans un début d'ébriété qui me donnaient comme rarement le sentiment du bonheur.
La soirée s'est passée à regarder des images, à jouer à ce jeu de cartes dont Andrée Viénot prétend qu'il sert à Gide, dans les hôtels, pour entrer en rapport avec ceux qui l'intéressent, et à boire cette chartreuse verte qui est devenue pour moi la liqueur de Cabris.
En m'éveillant le lendemain matin, j'avais encore dans les oreilles le bruit de la pluie qui m'avait endormi. Mais un soleil de paradis illuminait la vallée, où ne flottaient plus que les derniers lambeaux de brume ; et je pouvais voir enfin la mer, si vainement cherchée la veille. Je passe prendre Thomas et, tandis que je l'attends dans le vestibule, je vois se refléter dans la vitre du tableau que j'examine le visage à la ride profonde, tel qu'il apparaît sur la couverture du Journal ; une seconde vitre, celle de la fenêtre donnant sur le jardin, me sépare de Gide qui, conscient ou inconscient de ma présence, dit à voix plutôt forte : « Il est bien, ton ami, il est très bien » ; et suivent quelques phrases que je n'entends pas, d'autant plus que, peu soucieux d'être trouvé si proche, je disparais.
Thomas me rejoint au salon où je relis (ou lis) quelques très beaux vers de George, admire de prestigieuses éditions des Nourritures, du Grain, du Serpent ; et nous partons pour une promenade allègre à travers les rochers et les oliviers. Au retour, nous montons saluer les Herbart, occupés à soigner deux chevreaux sur la terrasse des Audides. Impression très sympathique de Pierre et Élisabeth Herbart. Et quelle agréable maison !
En attendant l'heure du déjeuner, après avoir étendu sur les dalles ou suspendu aux oliviers nos vêtements encore humides, repos en plein soleil autour de la table de pierre, près du magnifique tilleul, où Gide vient bientôt nous rejoindre. Conversation sur Laforgue (je parle de son Berlin), sur les plantes du pays et sur Giono, dont je lis à haute voix un excellent passage dans La N.R.F. de juin.
C'est au déjeuner que nous avons mangé les belles truites qui amenèrent le sujet de l'huile bouillante et le quiproquo avec Madame Mayrisch : je parlais de frites, elle avait compris les Juifs et paraissait trouver naturel qu'on leur fasse subir un pareil supplice.
Après le déjeuner, promenade vers la bergerie abandonnée qui ferait une si bonne maison d'été, et non loin de laquelle nous somnolons dans l'herbe. Nous avions surpris en cours de route Michaux en contemplation devant une pierre plate où deux insectes se donnaient la chasse. Goûter aux Audides, où Gide vient nous rejoindre quand il ne reste plus rien. Série d'histoires macabres. Chacun y va de la sienne, sauf moi qui n'en connais pas. Gide parle du temps où il collectionnait les faits-divers. En quittant les Audides, descente au village, où les paysans entassent le foin de la belle prairie parfumée.
La soirée a été excellente, un peu attristée seulement par le départ de Thomas à qui tous sont très attachés (Madame Mayrisch est très émue au moment où il lui fait ses adieux ; elle prétend que ma présence a fait paraître en lui un coté d'humour qu'elle ne connaissait pas encore).
Gide me donne à lire, dans les Œuvres complètes de Lacépède, les étonnants fragments de ses discours à l'Académie des Sciences où il rend un hommage ému et touchant à la mémoire de sa femme, sa « chère Caroline ». Thomas m'en avait déjà parlé, et je redoutais que Gide en fasse lui-même la lecture, car je n'aurais pu garder mon sang-froid ; et je savais (et j'ai pu constater) que Gide les considérais presque sans ironie, par analogie assurément avec lui-même. Après quoi, Michaux lit d'incroyables études consacrées aux animaux par des écrivains du Moyen-Âge, telles qu'on les croirait sorties de son propre cerveau.
J'avais donné à Gide, avant le dîner, en le glissant dans la poche de la veste que je lui rendais, le petit Racine dont Thomas pensait qu'il lui ferait plaisir. Il m'en parle le lendemain matin, en descendant en voiture sur la petite place de Cabris où doit nous rejoindre Madame Van Rysselberghe avec laquelle nous descendons à Grasse. Je lisais, en les attendant, les lettres de Paul-Louis Courier, assis sur un mur bas du village. La jolie promenade, cette descente vers Grasse ! Gide fait à Thomas ses dernières recommandations. Nous passons encore deux heures de compagnie, attendant nos divers cars, essayant de faire les difficiles mots croisés que Gide a achetés pour Andrée Viénot. Adieux rapides dans la chaleur du départ. Gide me redit plus gentiment que jamais qu'il sait gré à Thomas d'avoir suscité notre rencontre ; il en paraît vraiment heureux. Mais alors, moi, que dirai-je ? Et, de fait, je remercie très mal, comme toujours." (2)

En 1942, Lambert rencontre Catherine :

"Fait enfin la connaissance de Catherine Gide. Jolie, fort sympathique, un air amusé, et une vive curiosité à savoir qui parlait avec sa grand'mère (3). Un peu moins André Walter que sur des photos vues à Paris, prises vers ses quinze ans ; surtout, ses longs cheveux la rendent plus fille. Elle suit des cours de déclamation. Drôle d'aventure que d'être la fille de Gide. Et drôle de famille."

Au fil des rencontres, il tombe sous son charme :

"[...] Je parle sans aucune contrainte et sans arrêt avec Herbart, Élisabeth et Catherine Gide, qui vient d'arriver. J'admire cette belle fille à peu près sans coquetterie, qui se baigne à onze heures du soir et à six heures du matin. Nous parlons de Thomas, des années de Paris. Herbart se rappelle le déjeuner avec Gide et Jean Genevière, où il a vu Thomas pour la première fois et à la suite duquel Thomas m'a parlé des Herbart (sans connaître encore l'existence de Catherine). Celle-ci a souvent le sourire de son père ; et, chose étrange, Herbart l'a aussi : ce sourire en coin qui tend un peu la mâchoire et donne une allure gouailleuse et un peu voyou." (23 juin 42)

"Promenade à St-Vallier avec Catherine ; j'étais très heureux qu'elle me téléphone pour demander si je voulais qu'elle m'accompagne, d'autant plus que la route, si je l'avais faite seul, eût été mortellement triste. Pays de roches et de terrasses ruinées, avivées seulement par les genêts, la première lavande et le chèvrefeuille. En arrivant à St-Vallier, nous ôtons nos sandales pour marcher pieds nus sur le goudron tiède et nous tremper les pieds dans les fontaines ; et nous ferons ainsi, pieds nus, le chemin du retour. Temps couvert où déjà l'orage tressaille ; les premiers coups de tonnerre nous accueillent à notre retour aux Audides. Bonheur, alors, de sentir sous les pieds brûlants la fraîcheur du dallage et les tapis épais. Après le goûter, Catherine descend avec moi au village et m'accompagne jusqu'ici.
C. et son père. En manière de défense à l'égard de cet homme dont on lui rebattait les oreilles, elle est restée longtemps sans rien lire de son œuvre. C'était la même chose pour Marc Allégret, qui trouvait là le seul moyen d'échapper à Gide. Il n'y a guère plus d'un an qu'elle a lu les Nourritures, les Caves — qu'elle préfère de loin aux Faux-Monnayeurs —, la Symphonie, pour laquelle elle ne marche pas plus que moi, le Journal, qu'elle trouve très beau, et le Grain, qu'elle trouve très triste. Mais jamais elle n'en parle à son père, et il a fallu que Martin du Gard serve d'interprète pour que Gide connaisse les sentiments de Catherine après sa lecture des Nourritures. Il s'en affecte beaucoup, mais sa maladresse rend difficile tout contact vraiment libre.
« Vous n'imaginez pas, dit C., quelle zone de silence existe entre mon père et moi ; lui excellant à ne jamais dire les choses nettement, moi faisant de même, de sorte que nous avons toujours besoin d'un interprète. Ce n'est pas mauvaise volonté de part et d'autre ; mais nous sommes aussi maladroits l'un que l'autre, ou aussi habiles à envelopper notre pensée… »
Elle parle d'Allégret, très séduisant, sûr de lui et diplomate, avec lequel elle a travaillé quelques jours. Les rencontres de tous ces êtres, si l'on y réfléchit un peu, sont effarantes — avec toujours le foyer central, le vieux Gide, auquel ils doivent d'exister." (24 juin 42)

Le lendemain, il s'en ouvre à Schlumberger :

"Jeudi 25 juin.
Je parle avec Schlumberger, au petit déjeuner, de ce que C. m'a dit hier. Il est d'autant plus vivement intéressé que tous se demandent comment C. réagit intérieurement ; et elle est fort secrète sur ce point. Au moindre mouvement de retrait de sa part, Gide exécute le mouvement contraire et bat lui aussi en retraite ; et elle s'entend presque trop bien à ne pas toucher, à ne pas voir les perches qui lui sont tendues. Et puis Gide lui est toujours apparu comme un personnage un peu comique, avec lequel il est parfois un peu gênant de sortir. De son côté, il est très déçu parce qu'il n'a pas mieux réussi, durant ce dernier hiver à Nice, à rapprocher sa fille de lui et à lui apporter quelque chose ; et nous convenons qu'il vaut mieux en effet que C. n'ait pas pris avec lui des cours de diction, tant il outre tout, transpose tout dans un registre artificiel.
Schlumberger pense aussi que l'indifférence de C. envers l'œuvre de Gide n'est aucunement feinte (c'est la fille la plus naturelle que je connaisse), mais a été le seul moyen pour elle de se préserver et de défendre son domaine propre ; elle semble avoir bien réussi. Ayant vécu dans ce climat surchauffé, sur-intellectuel, elle aurait pu devenir très agaçante ; or, pas trace en elle d'artifice."

Les jours qui suivent, Lambert s'étonne de son attirance :

"Cannes, 26 juin.
Matinée doucement brumeuse, mais éclatante vers 7 h, au départ de Cabris. Une légère mélancolie d'avoir quitté ce paradis. La plus gracieuse image de ce séjour est celle de C. quand elle s'est mise pieds nus à la fontaine ; je la regardais de dos, j'admirais la minceur de sa taille et ses belles jambes brunes et solides."

"Nice, samedi 27.
Petit restaurant sur la mer, quai des États-Unis. J'attends C. avec une impatience suspecte, en lisant, pour prendre patience, un mauvais roman policier.
[...]
C. arrive dans une robe blanche en fil, brodée de couleurs vives (mais le bleu a passé) que sa mère lui a rapportée de Grèce. Elle fait plus « jeune fille » qu'à Cabris. Elle sort de l'eau.
Après le déjeuner, promenade à travers le vieux Nice ; nous pénétrons dans le magnifique hôtel délabré dont des statues Renaissance décorent le grand escalier, et où m'avait déjà mené l'amie de Baissette ; nous montons jusqu'au dernier étage, C. ouvre délibérément les portes avec son éternel sourire curieux. Café au Verdun, puis sieste au soleil sur la Promenade. Glaces ; visite aux librairies. Vers 4 h, nous décidons de monter à Cimiez. Les arènes. Le délicieux jardin attenant à la chapelle, où nous cueillons des lavandes. L'an dernier encore, C. était en pension par ici ; espérant se faire renvoyer, elle faisait le mur, la nuit, pour le seul plaisir d'aller coucher à l'hôtel et de remplir une petite fiche. Martin du Gard était dans le coup.
C'est au retour de Cimiez qu'elle me dit : « Tout à l'heure, je me baignerai pour vous. Quand vous serez dans le train, mourant de chaleur, vous sentirez une fraîcheur soudaine et vous vous direz : Catherine se baigne pour moi. Aimez-vous garder longtemps la tête sous l'eau ? »
En sortant de chez un glacier, je dis à voix assez haute : « Quel plaisir de passer une journée entière à ne rien faire ! » — et à ce moment précis nous croisons la seule personne qui n'aurait pas dû entendre ces paroles [Claude Francis], l'amie de C. qui la fait travailler et l'a poussée vers le théâtre. Et C. m'apprend alors qu'elle a séché son cours de danse pour venir à Cimiez.
Elle m'accompagne jusqu'à la gare ; quand nous nous quittons, elle me fait promettre — heureuse promesse ! —, si je suis à Paris cet automne, de passer rue Vaneau pour demander son adresse. Je la regarde partir en courant vers la mer."
"Je m'aperçois depuis quelque temps, et plus que jamais aujourd'hui, que je m'accommode moins bien de la solitude et que, seul, je m'ennuie vite. Je reconnais d'ordinaire l'attachement que je porte aux êtres quand je souhaite leur présence aux moments d'enthousiasme devant un beau spectacle. Or, celle que j'ai le plus vivement et le plus souvent souhaitée auprès de moi aujourd'hui, c'est assurément Catherine. Que signifie ce soudain besoin d'elle ?" (samedi 4 juillet)

Et enfin :

"Bain du matin dans la calanque de l'Oustau de Diéu, côté pleine mer. Toute cette journée, et encore cet après-midi, j'aurai été triplement en fraude : restant dans l'île quand je n'ai plus le droit d'y être et me baignant, nu, en territoire interdit. Plus abandonné qu'un naufragé et, ce matin surtout, éprouvant assez vivement ma solitude. J'avais tort, l'autre soir chez Mme N[eumann], quand je prétendais ne jamais sentir le besoin d'un autre être ; ce besoin, au contraire, est assez torturant, surtout dans les moments d'exaltation en face d'une belle chose. Et c'est bien C. que je souhaite à tout instant auprès de moi ; c'est elle dont j'imagine les réactions et le sourire. Je suis de plus en plus consterné au souvenir de ce que j'ai dit à Mme N., un peu sous l'effet du vin ; et elle a trop bonne mémoire, et là plus que jamais, pour que j'espère qu'elle oubliera ces confidences aussi rapidement que la mer effacera, sur le sable de la plage, les initiales que j'y ai tracées." (30 juillet)

A la lecture de ces extraits offerts par l'Université de Provence, on languit d'une publication du Journal de Lambert dans son intégralité... Un Journal qui fait sans doute moins de concessions que le "Gide familier" (4) où l'agacement face à un Gide vieilli laisse souvent la place au non-dit. La Petite Dame, dans les derniers de ses Cahiers, sera elle-même bien souvent agacée.

Cette même Petite Dame qui ne nous révèle qu'en partie la suite des évènements après cet été 42 entre Jean Lambert et Catherine Gide. On apprend ainsi "en tout à coup" comme elle aime à dire, que Catherine est enceinte, qu'elle épouse Jean Lambert, que Gide a trouvé l'attitude d'Elisabeth et Pierre Herbart parfaite, que la petite Isabelle est née le même jour qu'elle, son arrière-grand-mère, faisant par la même Gide grand-père !

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1 La remarque est de Gide lors de la réédition prévue de ce texte dans un recueil de Jean Lambert en 1946. Gide regrette que maintenant qu'il le connaît, Lambert veuille faire paraître de nouveau ce texte. Pierre Herbart arrangera les choses.
2 Cet extrait et les suivants sont tirés de «Jean Lambert : Journal (septembre 1940-septembre 1942)». [actes du colloque] Déplacements, dérangements, bouleversement : Artistes et intellectuels déplacés en zone sud (1940-1944), Bibliothèque de l'Alcazar, Marseille, 3-4 juin 2005 organisé par l'Université de Provence, l'Université de Sheffield, la bibliothèque de l'Alcazar (Marseille). Textes réunis par Pascal Mercier et Claude Pérez.
3 La Petite Dame, Maria van Rysselberghe.
4 Jean Lambert, Gide familier, nouvelle édition revue, augmentée de lettres inédites, Presses universitaires de Lyon, 2000 (première parution en 1958)

mercredi 2 janvier 2008

Gide et les femmes : Elisabeth (première partie)




Elisabeth van Rysselberghe naît en 1890 de Maria et Théo van Rysselberghe. Elle a neuf ans lorsque ses parents deviennent des proches d'André Gide. C'est pourrait-on dire, un double coup-de-coeur réciproque : entre Maria, la future Petite Dame, et Gide d'une part, et entre la fille, Elisabeth, et le même Gide.
Gide relève dans une lettre à son ami Copeau que l'adolescente de quinze ans lui porte une "étrange tendresse".






Portrait d'Elisabeth par son père Théo van Rysselberghe

(1895-1896)



"Elle était comme subjuguée par Gide", note également Maria, "attirée par une force à laquelle, sans doute, elle ne donnait aucun nom et qui devait s'épanouir plus tard." Quel nom lui donner ? Amour, amitié, admiration ? Aucun des trois et les trois à la fois ; comme souvent avec Gide, il est difficile de démêler les sentiments, d'en exclure un au profit de l'autre, chacun prenant le relais de l'autre, se surajoutant.

Théo van Rysselberghe peint, voyage pour trouver de nouveaux sujets et veut faire régner dans sa maison – sans succès – une discipline morale qui n'est du goût ni de son épouse, ni de sa fille. Elisabeth tient de sa mère et de sa grand-mère un caractère bien trempé où n'entrent pas les considérations bourgeoises. Plongée dans un bain de peinture et de littérature, elle s'affirme en choisissant une toute autre voie.

En 1908, à dix-huit ans, Elisabeth se destine à l'horticulture ! Elle part l'étudier en Angleterre au Swanley Horticultural College qui, créé mixte en 1889, s'adressait exclusivement aux étudiantes depuis 1891. Elle retrouve en Angleterre le poète Rupert Brook avec lequel elle avait une liaison depuis 1911.
A Cambridge, Brook a appartenu à la société secrète des Apôtres grâce auxquels il pénétra aussi dans le Groupe de Bloomsbury, un mouvement de jeunes et brillants intellectuels très libérés. La plupart de ses membres étaient bisexuels : Virginia Woolf, le futur célèbre économiste Keynes, Lytton et James Strachey, les frères de Dorothy Bussy, future traductrice et éternelle amoureuse de Gide...

Elisabeth découvre dans ces fréquentations le mode de vie et la liberté dont elle toujours rêvé : liberté morale et sexuelle dans les discours comme dans les actes, féminisme, esprit de créativité... Puis durant la première guerre mondiale, elle part en Ecosse remplacer les jardiniers réquisitionnés sur le front.

C'est Gide qui lui apprend la mort de Rupert Brook en 1915, et conclut une bien étrange lettre : "Je pense à toi souvent et mon coeur s'emplit de mélodie. Que le printemps est beau cette année ! Une mystérieuse attente frémit au fond de notre deuil. Ton ami."
"Notre" deuil ? Peut-être celui de l'enfant qu'Elisabeth, sa mère et même Gide souhaitaient voir naître de cette liaison avec Brook... En 1916, c'est un autre deuil qui soulève le voile de cette "attente". De retour de l'enterrement d'Emile Verhaeren – avec lequel Maria van Rysselberghe avait eu une aventure passionnée – Gide fait passer un billet à Elisabeth.

"Je n'aimerai jamais d'amour qu'une seule femme ; je ne puis avoir de vrais désirs que pour les jeunes garçons. Mais je me résigne mal à te voir sans enfant et à n'en pas avoir moi-même." Voilà qui n'a rien d'une déclaration mais tout d'une proposition. Honnête.

Pourtant c'est un autre front amoureux qui s'ouvre en 1919 entre Elisabeth et cette fois Marc, le jeune compagnon de Gide lui-même. A nouveau, Gide espère un enfant par procuration et cette configuration triangulaire l'enchante. Mais le ventre d'Elisabeth ne s'arrondit toujours pas malgré son désir sans équivoque :
"[...] au printemps 1920", écrit Maria, "en revenant de Florence, Elisabeth avait fait part à son père de son désir formel d'avoir un enfant en dehors du mariage et, prévoyant que cette forme de vie lui serait très contraire et ne rencontrerait chez lui qu'opposition, elle lui déclara aussi, pour éviter de fâcheux conflits, qu'elle entendait que cette partie de sa vie restât un mystère pour tout le monde. Ses prévisions ne furent que trop justifiées : elle ne trouva chez son père que blâme désapprobation, tristesse, tant au nom de la sollicitude qu'au nom de l'ordre établi. Ce fut une des raisons qui décidèrent Elisabeth à se créer d'abord une vie indépendante, que la générosité d'Emile Mayrisch et son esprit d'entreprise rendirent si aisément réalisable."

Emile Mayrisch – époux d'Aline Mayrisch, alias Loup, grande amie de sa mère – lui confie en effet en 1921 la gestion de la Bastide Franco à Brignoles, vaste domaine où l'on élevait des vers à soie et où l'on travaillait la terre. Elisabeth, femme active, est heureuse. "Je ne suis rien si je ne suis pas vraie, et je ne suis vraie que dans le Sud. Sans trop de livres, sans trop de vêtements, sans trop de civilisation", écrit-elle à Marc en 1920.

C'est dans ce Sud propice à son épanouissement qu'Elisabeth met en oeuvre avec Gide ce plan longuement mûri, ce que Roger Martin du Gard appellera un peu froidement "une expérience de laboratoire". Et Gide réussi là où Marc avait échoué ! "... et c'est ainsi qu'un dimanche de juillet, au bord de la mer dans la solitude matinale d'un beau jour, fut conçu l'enfant que nous attendons." dans ses Cahiers, la Petite Dame accueille l'évènement sans étonnement mais non sans poésie...

Gide espère un garçon, sûr de ne pas savoir s'y prendre avec les filles... Le prénom est choisi : Nicolas. Mais c'est une petite fille qui naît le 18 avril 1923 : Catherine van Rysselberghe, qui ne prendra que plus tard le nom de son père, lorsque Gide l'adoptera après la mort de sa femme Madeleine. Et c'est avec Marc qu'il décide d'aller voir l'enfant, son enfant, pour la première fois : un manifeste...
Elisabeth par Théo van Rysselberghe (1925)