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mercredi 12 septembre 2012

Barabbas

Pär Lagerkvist, Barrabas,
traduction de Marguerite Gay et Gerd de Mautort
avant-propos de Lucien Maury, lettre d'André Gide
Librairie Stock, Delamin et Boutelleau, 1950, Paris




« Mon cher Lucien Maury*

N'en doutons pas : le Barabbas de Pär Lagerkvist est un livre remarquable ; et je vous sais grand gré de m'en avoir réservé la primeur, ainsi que vous aviez déjà fait pour le Nain du même auteur, qui fut si chaleureusement accueilli par la critique et par le public il y a trois ans**.
Lorsque vous m'avez apporté la traduction de Barabbas, vous avez tant fait que de me donner grand désir de le lire ; mais je ne pouvais me douter encore de l'extrême intérêt que je prendrais à ma lecture. Au surplus, j'y étais merveilleusement (et je n'ose dire providentiellement) préparé par l'Histoire des Origines du Christianisme, dans laquelle j'étais plongé depuis un mois. Renan m'avait magistralement mis à même de comprendre avec quelle intelligente exactitude Par Lagerkvist avait mis en valeur les mystérieux ressorts d'une conscience à l'état naissant, secrètement tourmentée par le Christ, alors que la doctrine chrétienne restait encore elle-même en formation, et que le dogme de la résurrection dépendait du témoignage flottant des crédules, en passe de devenir des croyants.
Dans ce que vous m'aviez dit d'abord, cher Maury, je ne pouvais qu'entrevoir à quel point le récit des aventures de Barabbas était lié à l'histoire de la crucifixion du Sauveur ; à quel point l'évolution trouble du bandit restait en fonction de ce qu'il avait vu sur le Golgotha, ou cru voir, et de tous les « on dit » qui suivirent de près cette divine tragédie — dont devait dépendre par la suite le sort de l'humanité presque entière. Et c'est bien là le « tour de force «  de Lagerkvist, de s'être maintenu sans défaillance sur cette corde raide tendue à travers les ténèbres, entre le monde réel et le monde de la Foi.
La dernière phrase du livre reste (volontairement sans doute) ambiguë : « quand il sentit venir la mort dont il avait toujours eu si grand'peur, il dit dans les ténèbres, comme s'il s'adressait à la nuit : A toi je remets mon âme ».
Ce « comme si » laisse douter si ce n'est pas au Christ plutôt, et sans trop s'en rendre compte qu'il s'adresse : et si le Galiléen finalement « ne l'a pas eu ». Vicisti Galileus***, comme disait Julien l'Apostat.
Vous m'affirmez, cher Maury, que cette ambiguïté existe également dans le texte original. La langue suédoise nous a donné, nous donne encore des œuvres si remarquables que bientôt il va devenir indispensable, à l'homme qui se veut cultivé, de la savoir pour pouvoir bien apprécier le rôle important que la Suède s'apprête à jouer dans le concert européen.

ANDRÉ GIDE. (Octobre 1950) »

in Pär Lagerkvist, Barrabas,
traduction de Marguerite Gay et Gerd de Mautort
avant-propos de Lucien Maury, lettre d'André Gide
Librairie Stock, Delamin et Boutelleau, 1950, Paris


_________________________

* On sait l'intérêt de Gide pour les littératures étrangères. La littérature scandinave n'y échappe pas et dans le troisième volume du Répertoire des lectures d'André Gide (Birkbeck College, 2006), Patrick Pollard lui consacre une large part. Lucien Maury (1872-1953) fut l'un des passeurs entre Gide et la Suède qu'il découvre entre 1901 et 1907, alors qu'il est lecteur de français à l'université d'Uppsala. Critique, il signe dès 1911 des articles élogieux sur les œuvres de Gide, avant de créer en 1919 la collection Bibliothèque scandinave aux éditions Stock. On lui doit la publication en France de plus de soixante-dix ouvrages dont ceux d'August Strindberg, Selma Lagerlöf, Pär Lagerkvist, Herman Bang, Sigrid Undset... Il choisit notamment de mettre le projecteur sur les écrivains prolétariens comme en témoigne son Panorama de la littérature suédoise contemporaine (Le Sagittaire, 1940).
** Le Nain est paru en 1944 en Suède et en 1946 en France dans une traduction de Marguerite Gay et avec un avant-propos de Maury, dans la Bibliothèque scandinave de Stock, Delamain et Boutelleau. Langerkvist obtiendra le Prix Nobel en 1951, un an après la sortie de Barabbas qui fera l'objet d'adaptations cinématographiques en 1953 et en 1962 dans la version de Richard Fleischer avec Anthony Quinn dans le rôle titre.
*** Sic pour « Vicisti, Galilæe », « Tu as vaincu, Galiléen », mot visionnaire mais apocryphe de Julien à sa mort en 363 à la bataille de Ctésiphon, mis dans la bouche de l'empereur un siècle plus tard par l'historien chrétien Théodoret de Cyr.

vendredi 5 novembre 2010

Lecture à Angers

La bibliothèque municipale d'Angers fête actuellement le bicentenaire de Chopin. Et samedi 27 novembre de 16h15 à 17h15, le comédien Philippe Mathé du Bibliothéâtre lira les premières pages d'une œuvre de Gide (l'œuvre surprise choisie est annoncée à chaque début de l'heure). Je vous recommande d'une façon plus générale les lectures, spectacles grand format et spectacles de poche de cette compagnie.

mercredi 12 décembre 2007

Lieux de lecture

"RONDE
POUR ADORER CE QUE J'AI BRULE

Il y a des livres qu'on lit, assis sur une petite planchette
Devant un pupitre d'écolier.

Il y a des livres qu'on lit en marche
(Et c'est aussi à cause de leur format);
Tels sont pour les forêts, tels sont pour d'autres campagnes,
Et nobiscum rusticantur, dit Cicéron.
Il y en a que je lus en diligence;
D'autres couché au fond des greniers à foin."

Les Nourritures Terrestres, 1897

"Les lectures très importantes que je pus faire à La Roque sont restées liées au souvenir des lieux. Je me souviens très précisément de la grange où étendu dans le foin je pus lire pour la première fois Eugénie Grandet.
Je me souviens également avec une grande précision de la position que j'avais prise, je lisais debout quand j'ai découvert les Elégies Romaines de Goethe. Cela a été un bouleversement pour moi."

Entretiens avec Jean Amrouche, 1949

Le Livre des Merveilles

"Tout enfant, l'un des premiers livres que mes parents m'avaient donné à lire – et ils ont eu mille fois raison – est le charmant livre de Hawthorne, l'auteur de La Lettre Ecarlate, l'auteur américain, qui s'appelle je crois "Le Livre des Merveilles", du moins il a été traduit sous ce titre. Ce sont deux volumes que bien peu d'enfants aujourd'hui connaissent et qui avaient paru dans la Bibliothèque Rose. Ils racontent toute une série d'histoires grecques d'une façon charmante, enfantine si l'on veut, et sont aujourd'hui je crois à peu près inconnus. (...) J'ai donc été nourri par la fable grecque, nourri par l'Iliade et l'Odyssée aussi et par tous les "alentours"."

Entretiens avec Jean Amrouche, 1949

"Le Livre des Merveilles" ("A Wonder Book for Girls and Boys") de Nathaniel Hawthorne a été écrit en 1852, traduit et publié en français en 1858 (?). Il est disponible aujourd'hui en deux tomes publiés par Pocket Jeunesse.