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dimanche 23 novembre 2014

Un index pour La Phalange




La Phalange. Table et Index (1906-1914)
Claude Martin et Akio Yoshii, 
Introduction par Pierre Masson,
Publications de l'Association des Amis d'André Gide, 2014




Claude Martin et Akio Yoshii donnent aux Publications de l'Association des Amis d'André Gide un outil qui intéressera les amateurs de revues littéraires et chercheurs en littérature : La Phalange. Table et Index (1906-1914). Rigoureux et utiles sont en effet la table des sommaires, l'index des auteurs et de leurs contributions, l'index des articles et comptes-rendus critiques et l'index des revues et journaux cités qui occupent une grande part de l'ouvrage.

Une introduction de Pierre Masson rappelle le contexte de la création de La Phalange, où les hoplites sont Vielé-Griffin, Verhaeren, Régnier, Gourmont, Verhaeren, Claudel, Jammes, Fort... Leur sarisse est encore post-mallarméenne. Suivront Nau, Romains, Fontainas, Mockel, Duhamel, Vildrac... Breton y fera même ses débuts.

Le directeur de la revue, Jean Royère, « s’occupe de la critique de la poésie, Apollinaire qui tient la rubrique des romans, Valery Larbaud celle des lettres anglaises, Tristan Klingsor celle des arts ; une rubrique des lettres belges sera plus irrégulière, tenue par Maurice Gauchez. Mais on trouve aussi des contributions régulières d’Albert Thibaudet pour la littérature, de Léon Werth pour la peinture, de son côté Vielé-Griffin entreprend une histoire du symbolisme... », comme le rappelle Pierre Masson.

Les auteurs ont également eu la bonne idée de reprendre en appendices plusieurs articles de Royère, et en ouverture un texte de Valery Larbaud, Une campagne littéraire. Jean Royère et La Phalange 1906-1914, écrit d'abord pour un journal de Buenos Aires avant d'être repris dans la seconde série de La Phalange en 1935 (dont l'ouvrage de C. Martin et A. Yoshii ne traite pas). Larbaud s'y étonne du nombre et de la qualité des collaborateurs de la revue première manière. « La littérature des années 1915-1925 » « en train de se faire », selon Larbaud, qu'on a connu mieux inspiré.

En effet, des noms qu'énumère Larbaud, combien restent ? Ochsé, Lavaud, Koeberlé, Périn, Mandin, Drouot, Hertz... Il faut bien reconnaître que La Phalange n'a jamais été une rampe de lancement, les quelques noms célèbres qu'on retrouve aux sommaires sont nés ailleurs, ont donné leur meilleur ailleurs. La faute à son éclectisme ? A la médiocrité de Royère et de la plupart de ces collaborateurs, médiocrité combinée à un élitisme parfois absurde ? Et qui ira jusqu'au nationalisme...

Et puis, comme l'explique encore Pierre Masson :

« Par ses positions, La Phalange n’était pas très éloignée de la revue belge Antée, qu’avaient fondée en juin 1905 Christian Beck et Henri Vandeputte, et à laquelle collaboraient André Gide et ses proches tels que Marcel Drouin, André Ruyters, Jean Schlumberger, Jacques Copeau et Henri Ghéon, future équipe fondatrice de La Nouvelle Revue française. Aussi, quand Antée, par suite de la faillite de son imprimeur, doit s’arrêter en janvier 1908, est envisagée sérieusement sa fusion avec La Phalange qui accueillerait sous son aile les amis de Gide. Mais va prévaloir alors chez ces derniers l’idée de créer une revue bien à eux. L’échec de cette fusion, qui se traduira par la parution à partir de février 1909 de La NRF, ne sera pas étranger à la rancœur de Royère envers Gide, qu’il essayait depuis deux [ans] d’attirer à La Phalange ; surtout, elle entraînera par la suite une concurrence entre les deux revues, le succès de La NRF et son esprit de groupe contribuant partiellement à l’affaiblissement de l’individualiste et composite Phalange. »

Apollinaire, Thibaudet, Larbaud, Romains, Claudel et Perse rejoignent la NRF, que Royère qualifie de « revue de cons » dans sa correspondance avec Larbaud (parue en deux volumes aux Presses Universitaires de Clermont-Ferrand, collection Cahiers Valéry Larbaud n°48 et 49). A noter qu'il existe aussi une Correspondance Gide-Royère (Editions du Clown Lyrique, 2008) que nous avions évoquée en son temps. On y voit Royère faire sa cour à Gide, et Gide résister aux sirènes de la publication à tout prix.

Si Gide se garde bien de donner de la copie à La Phalange (on ne trouve dans l'index des auteurs et de leurs contributions que quatre poèmes extraits des Nourritures terrestres donnés en mai 1911 sous le titre Quatre chansons), il n'hésitera pas à venir en aide à Royère lorsque celui-ci en aura besoin. Notamment en lui confiant à plusieurs reprises des pages pour Le Manuscrit autographe, que Royère fonde en 1926, et qui comme son nom l'indique, propose des fac-similés de manuscrits d'auteurs célèbres.

Pour aller plus loin :

- les numéros de La Phalange disponibles en ligne sur Gallica.

lundi 10 décembre 2012

Pour l'histoire du Thésée


 Pour l'histoire du Thésée d'André Gide, C. Dhérin et C. Martin,


Céline Dhérin et Claude Martin ont œuvré Pour l'histoire du Thésée d'André Gide en compilant dans le dernier cahier de l'Association des Amis André Gide la genèse, les différents états de ce texte et sa réception*. Un projet de longue haleine et qui aurait dû paraître avant les Romans et récits dans la Pléiade en 2009 comme le laisse entendre la préface. Mais tout de même pas en 1912 comme l'annonce drôlement la justification du tirage !

L'édition Schiffrin du Thésée
1912 est l'année des premiers fragments de la rédaction d'un Thésée par Gide. Mais il y songe au moins depuis l'année précédente selon le Journal. Une lente maturation dont il a le secret suivie d'une rédaction rapide en 1944, alors que Gide est exilé à Alger : « J'ai travaillé et écrit, en mai-juin dernier, dans un état de joie indicible et que je croyais ne plus jamais connaître, un Thésée qui me tenait à cœur depuis longtemps et que j'avais à peu près désespéré de mener à bien. » écrit-il le 22 octobre 1944 à Dorothy Bussy.

Un texte muri plus de trente ans, écrit en six semaines, et qui va connaître des états successifs et plusieurs publications : chez Schiffrin en janvier 46 à New York, dans les Cahiers de la Pléiade en avril 46, et enfin chez Gallimard la même année. Pendant cette période de retouches fin 1945-début 1946, Gide voyage avec Robert Levesque en Egypte. Ils sont rejoints le 27 janvier 1946 par Etiemble, alors professeur à l'Université d'Alexandrie.

Cahiers de la Pléiade, avril 46

Bien des années plus tard, Etiemble se souviendra de ce séjour et comment il a « entièrement récrit » le Thésée que Gide lui avait alors fait lire. Céline Dhérin et Claude Martin démontent assez facilement ces propos tenus sur France Culture en 1993 : Etiemble, qui se proposait d'écrire un article sur Thésée, avait pris en note sur une édition Schiffrin les corrections de Gide pour l'édition Gallimard. Retrouvant dans un dossier, bien des années plus tard, le livre et les annotations de sa main, il « se prend à croire », pour reprendre l'expression bien diplomatique des auteurs, qu'il en est à l'origine...

La présentation sur quatre colonnes du texte du manuscrit Doucet, de l'édition Schiffrin, de celle des Cahiers de la Pléiade, et enfin l'édition définitive de Gallimard, achève de lever le moindre doute : Gide est bien l'auteur de Thésée, et d'ailleurs comment en douter tant il y a là son « drôle », celui de Paludes notamment. Aux aristoloches de l'accouchement impossible qui bordent le chemin du narrateur de Paludes et d'Angèle répondent ici les très viriles asperges de la rencontre entre Thésée et Périgone... « Vers tout ce que Pan, Zeus ou Thétis me présentait de charmant, je bandais » affirme Gide autant que Thésée, qui tenait beaucoup à ce qu'on prit le verbe dans son sens le plus cru.

Alors Thésée, « classique ? baroque ? ou d'une modernité qui suspend le récit entre la transmission orale propre au mythe et la composition poétique ? » s'interrogent Céline Dhérin et Claude Martin. Festival de trouvailles, de formules, les mélanges entre une langue tantôt des plus populaires tantôt des plus classiques et même précieuses donnent tout son sel au récit. Le saugrenu, au sens là encore le plus strict, est le ton qui convenait le mieux au testament gidien.


L'édition de Thésée sur Hollande chez Gallimard (1947) :
 le 27e et dernier titre paru dans la "petite collection bleue"
à la couverture inspirée  de celle du Faust traduit par Nerval

________________________
* En plus de la genèse du texte, de la présentation en quatre colonnes des quatre versions du texte, les auteurs donnent aussi des fragments, les Considérations sur la mythologie grecque, un Monologue de Thésée, un fragment d'Œdipe à Colone, des extraits des entretiens avec Jean Amrouche, et le dossier de presse de Thésée. Pour prolonger cette étude, nous ne saurions trop, comme Céline Dhérin et Claude Martin dans leur conclusion, conseiller aussi la lecture de celle de Daniel DurosayThésée roi. Essai sur le discours politique dans le Thésée de Gide (BAAG, n°106, avril 1995).

lundi 29 octobre 2012

BAAG n°176


Le Bulletin des Amis d'André Gide, quarante-cinquième année, vol. XL, n° 176 d'octobre 2012 vient de parvenir aux membres de l'Association des Amis d'André Gide. Au menu :

André Bourdil : « André Gide et son peintre », un article paru dans la revue Arts Beaux-Arts n°311 du 18 mai 1951 et n°313 du 1er juin 1951. Marié à Marie-Louise Taos Amrouche, le peintre André Bourdil réalisa un portrait de Gide en 1943 à Tunis, et un croquis sur son lit de mort. Ce sont là les souvenirs de leurs rencontres, des séances de pose et des parties d'échecs.
Maja Zorica Vukusic : Gide et Chopin. Le parfait écrivain devrait être musicien
Jef Last : Mon ami André Gide, suite de la traduction inédite du livre témoignage de Jef Last
Dossier de Presse : Isabelle (Paul Souday)
Lectures : Correspondance Gide - Paul Fort, éditée par A. Yoshii [par Pierre Lachasse] - Frank Lestringant, André Gide l'inquiéteur, t.1 [par Henri Heinemann]
Chronique bibliographique - Varia


Cet envoi s'accompagne du cahier annuel de l'association :


Pour l'histoire du Thésée d'André Gide, 
de Céline Dhérin et Claude Martin,
Publications de l'AAAG, 2012,
314 p., 25€

Avant-propos :

"À l'origine de ce petit livre, une surprise, un ébahissement : celui que suscita en nous (et chez d'autres) la révélation par Étiemble, d'abord radiodiffusée puis réitérée dans la presse et en librairie — plus de quarante-cinq ans après... les faits — qu'il avait « entièrement récrit » le Thésée, lequel n'était donc pas de Gide, mais « de [lui] » (« la dernière édition », précisait-il, car « la première était de Gide »).
« Supercherie littéraire » appelée à « faire un bouleversement considérable », à faire grand bruit dans le landerneau littéraire, comme se hâtait de le proclamer l'interviewer du toujours bouillant et brillant hygiéniste des lettres ? Bah ! on en a vu d'autres. Mais l'histoire était assez piquante, s'agissant de l'ultime et « testamentaire » ouvrage de Gide, pour nous inspirer la curiosité d'y aller voir de près... Avec, pour premier résultat, une communication présentée au colloque organisé en août 1996 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle sur « l'écriture d'André Gide ».
Jointe à la relecture du célèbre article de 1947 où le même Étiemble avait analysé le style de Thésée, l'aventure nous a entraînés à nous interroger sur la genèse de ce texte, depuis son manuscrit primitif jusqu'à son édition définitive — et, par-delà, sur la manière dont l'œuvre fut en son temps reçue par la critique : c'est-à-dire à relire aussi son « dossier de presse », que l'un d'entre nous avait jadis commencé à rassembler dans le Bulletin des Amis d'André Gide et que nous avons tenté de compléter.
Publier le résultat de notre enquête, le texte des quatre étals successifs du Thésée présentés synoptiquement et l'ensemble des articles parus à la sortie du livre nous a paru utile avant que ne paraisse, dans la «Bibliothèque de la Pléiade» sous la direction de Pierre Masson, une édition des Œuvres romanesques et dramatiques d'André Gide (où l'un d'entre nous s'est chargé de présenter Thésée).

C. Dh & Cl. M."

Les détails pour adhérer à l'AAAG et recevoir le BAAG et le cahier annuel qu'elle publie sont disponibles sur cette page.

A noter qu'à partir de 2013 le BAAG devient semestriel, sous forme de deux numéros doubles, distribués au printemps et à l'automne. Chaque année un numéro sera consacré à un thème ou à un événement particuliers. C'est ainsi que paraîtront en 2013 les actes du colloque de Denison, et qu’en 2014 un numéro spécial sera consacré au centenaire des Caves du Vatican.

L’assemblée générale 2012 de l’Association des Amis d’André Gide fera le point sur ces publications et tous les projets en cours le

samedi 17 novembre à 14h30 
à l'École Alsacienne (100, rue Notre-Dame-des-Champs)

A l'ordre du jour : rapports moral et financier, questions diverses, exposé de Frank Lestringant sur le tome 2 de sa biographie et lectures de textes de Gide par une comédienne.

jeudi 28 avril 2011

Gide 1907 ou Galatée s'apprivoise (2/2)

[Le blog e-gide prend un peu de vacances... pendant lesquelles je vous invite à redécouvrir chaque jour des pages de la Revue d'Histoire littéraire de la France de mars-avril 1970, consacrée à Gide. Aujourd'hui la seconde partie de l'étude de Claude Martin autour de la réception du théâtre de Gide en Allemagne. Dans une lettre datée cette fois de 1908, Gide reprend ses tentatives d'explication pour briser le silence qui l'entoure et se lance dans l'établissement d'une liste des auteurs qui, selon lui, comptent...] 

 



On sait ce qu'il advint de ce König Candaules berlinois : un public divisé (29), une presse unanimement déchaînée (30) qui contraignit Viktor Barnowsky, le directeur du Théâtre, «épouvanté», à retirer le drame de l'affiche dès le lendemain de la première. Cela, malgré tous les efforts de Haguenin — «qui se montre», note Gide dans son Journal (p. 258), « d'un dévouement qui me confond » (31). Après avoir un moment songé à faire publier en France la traduction d'un des articles de son supporter berlinois (32), l'auteur vilipendé dédaigna, finalement, de répondre aux attaques ; en remerciant Haguenin des longs comptes rendus que celui-ci lui adressait, il se reconnut coupable d'une faute tactique : avoir donné Candaule avant Saül — et garda sa confiance d'être mieux compris dix ans plus tard...



13 janv. 08
Mon cher ami

Je venais de confier ma lettre à la poste ; voici votre nouvelle lettre (33)... En apprenant l'attitude de la presse je vous sais encore plus de gré de votre article et de votre attitude ; puisse-t-elle ne pas vous nuire ; peu s'en faut que je ne m'excuse de vous avoir entraîné dans cette aventure.

L'article que vous me renvoyez ne peut pas beaucoup me surprendre après ceux de Vienne. Il y a quelque dix ans, ces éreintements m'exaltaient ; à présent ils me laissent indifférent ; dans dix ans ils me démoraliseront peut-être — j'en doute pourtant — et je doute aussi qu'on en écrive de pareils dans dix ans.

Y répondre ? Non. Mes positions ne sont pas assez fortes ; je préfère différer le combat. Même vis-à-vis du Mercure, je doute s'il y a lieu de rien faire ; j'irai cependant demain exposer le cas à Vallette et examiner avec lui le plus ou moins d'opportunité d'une note (34)— il est de bon conseil et fort bien disposé à mon égard ; mais, je vous le disais je crois, entouré de gens qui ne peuvent me sentir et qui ne me craignent même plus depuis que j'ai lâché la « critique ».

La partie a été mal engagée dès le début. C'est conseillé par l'impatient démon de la curiosité, et de l'amour du risque, que j'ai consenti à laisser jouer Candaule avant Saül. Saül n'eût rencontré sur sa route aucune ombre d'aucun Hebbel. Les défauts même de cette première pièce — romantisme, grandiloquence, pathos et complication — m'eussent acquis sans doute un public qui « vult decipi » et l'eussent rendu indulgent pour les qualités de Candaule.

Quand on prendra Saül — si on ose le monter désormais — les critiques diront que j'ai «fait des progrès». C'est là que je les attends.

Il faut, pour que mes positions se raffermissent, que je publie du nouveau. Mon tort énorme, mon seul tort, c'est, après avoir pris une attitude à la fois combative et dédaigneuse d'être demeuré depuis six ans presque complètement silencieux. Si après Candaule j'avais donné quelque autre drame, différent, mais de même qualité — après l'immoraliste aussitôt le roman que j'achève à présent (35) — ma « situation » serait tout autre — et Candaule déjà tout différemment jugé. — A présent encore je ne m'arme que de patience et travaille « comme si de rien n'était ».

Et de cette aventure un peu meurtrissante je ne veux me souvenir que d'une chose : c'est d'y voir acquis un ami.


Au revoir mon cher Haguenin ; merci encore et croyez moi bien affectueusement votre reconnaissant

ANDRE GIDE (37).

Notre propos n'est pas d'écrire l'histoire de cette représentation de Candaule ; nous voudrions seulement souligner ce que les deux lettrés publiées ici, et surtout la première, apportent de neuf à la connaissance du Gide de cette époque, dans la conscience qu'il avait alors de son esthétique et de ce qu'on pourrait appeler son «éthique de littérateur ». Elles peuvent en effet permettre de préciser ses « idées directrices » en 1907, les maîtres qu'il se reconnaissait et son sentiment nouveau quant à «l'importance du public» et de la critique. On aura également remarqué au passage ses déclarations sur le caractère à ses yeux profondément français de son œuvre, et les distances qu'il entendait prendre par rapport à l'Allemagne.

C'est d'ailleurs encore à un correspondant d'outre-Rhin que, quelques mois plus tard, Gide adressait une autre longue lettre (38), de visée certes différente mais qui, par là même, nous semble compléter les indications plus personnelles de l'exposé envoyé en octobre 1907 à Haguenin : il s'agit ici d'un véritable « tour d'horizon » de ce qui compte, selon lui, dans la littérature française d'alors :

23 Avril 08
Cher ami,

Il est bien entendu que je vais vous parler ici indépendamment de toute sympathie personnelle non seulement — mais même de toute affinité littéraire... Par exemple, que Gourmont me soit (en tant qu'écrivain) odieux (39), cela ne m'empêche point de le considérer aujourd'hui entre tous... Au reste, vous ne vous adresseriez pas à moi, je pense, si vous ne me sentiez capable de garder ma tête au dessus de mon cœur. Je reprends donc votre liste et la repasse, nom après nom, avec vous (40).

Dichter (ce mot est fort bon en effet et ne trouve guère son équivalent dans le Poètes français) : Claudel, Gide, Barrés, Suarès (je ne crois pas du tout en Suarès. Certains voient dans son informité même la marque sûre du génie ; ceux-ci, de l'espèce Mauclair (41), sont de professionnels jobards, qui ont toujours « pris des vessies pour des lanternes ». Ils trouvent (je n'invente rien) Suarès « bien plus fort que Claudel ». Ses drames Electre, Achille (42), etc., sont à mes yeux des monstres de l'époque préartistique et ne relèvent d'aucune critique ; mais le chaos épate certains esprits et le bluff leur en impose. — Au demeurant, je reconnais que certaines pages parues récemment dans l'Occident sont assez fastueusement écrites. Peut-être sortira-t-il quelque chose de tant de fumée. En tout cas, il n'est pas mauvais que vous le citiez, car, à tort ou à raison, il domine aujourd'hui sur nombre d'esprits généreux, et incapables de critique), Verhaeren (naturellement. Je l'aurais situé plutôt parmi les lyriques, s'il n'était venu me lire, le mois dernier, d'importantes parties du drame auquel il travaille à présent, Hélène (43), qui m'ont paru de la plus grande beauté. C'est donc un Dichter, sans hésitation).

Denker. Remy de Gourmont (naturellement. Sa place est, je crois bien, unique aujourd'hui ; je veux dire que, à côté de lui, on n'est tenté de nommer personne d'autre. Cependant, Lasserre, si vous voulez; il nous a donné l'an passé un des plus importants volumes de critique parus depuis de longues années (44)). Mais pas Gaultier (45), figure de second ou troisième ordre, gonflé par le Mercure de France où il a de bons amis qui l'insufflent, ni sérieux philosophé, ni bon écrivain, «penseur» à l'usage des gens du monde ou des gens-de-lettres, toujours flattés de voir un philosophe s'occuper d'eux, appeler Bovarysme une théorie, et fort reconnaissants de cet hommage. Pas sérieux.
— Et, en tant que philosophes proprement dits, un Bergson, un Durkheim, sont bien autrement importants; mais, n'est-ce pas, vous ne parlez ici que de littérature). Hello : mort depuis 15 ans (46) ; laissez les morts; il y aurait, sinon, trop à citer — et de plus importants que Hello.

Lyriker : Jammes (naturellement)
             Signoret (mort, — laissez)
             Van Lerberghe ( ''     ''   )
             Elskamp (exquis, mais de bagage bien mince ! vraiment pas bien important. Ceci soit dit entre nous, car j'ai pour lui une affection très vive) (47)
             Moréas (naturellement) (48)
             Vielé-Griffin (qu'il ne faut pas oublier)
             Saint-Pol-Roux (oui, certainement)
             Montesquiou (jamais de la vie ! pas un littérateur mais un clown)

Roman : Jules Renard (n'hésitez pas, c'est un écrivain prestigieux excellent)
             Philippe (oui certes)
             Anatole France (immanquablement)
             Rachilde (complètement inutile)
             Régnier (déjà nommé)
             Lorrain (Laissez les morts)
             Jean de Tinan ( ''   ''    , fait du reste double emploi avec Léautaud (oui) (49))

N'oubliez pas : Elémir Bourges (un peu sorti de la circulation, mais dont le Crépuscule des Dieux était un maître livre !) (50)
Péladan (51) (v. Montesquiou, etc., articles de bazar ; ne fait pas partie de la littérature)
et si vous nommez Aurel et Villetard (52), vous pourriez également nommer Boylesve (53). Pour Aurel et Villetard, il me semble que c'est leur faire beaucoup d'honneur ; eux-mêmes seront tout stupéfaits de se trouver sur votre liste. Je crois que ce sont de gentils écrivains... mais si peu représentatifs ! Au reste, pour ces deux derniers, je peux me tromper, n'ayant jamais rien lu d'eux.

Si vous citiez des morts, n'oubliez pas Jarry (54).

Il me semble que c'est à peu près tout.

Autre chose — réponse à votre lettre précédente : je me chagrine beaucoup à l'idée de ne rien pouvoir vous envoyer de neuf pour Hyperion (55), mais je ne peux ni ne veux me distraire du travail qui occupe depuis quelques mois, et pour quelques mois encore, toute ma vertu poétique (56).

Je songe à ma Bethsabé, ma plus récente production lyrique, passée complètement inaperçue dans l'Ermitage d'il y a deux ans (57), et que peut-être vous pourriez reprendre. Peut-être même arriverais-je à élaborer le troisième acte qui y manque encore... ?

Au revoir. Avec toute ma sympathie.

Votre

ANDRÉ GIDE.


Même lorsqu'il faisait régulièrement de la critique littéraire, à La Revue blanche puis à L'Ermitage (58), et quand il y devait reprendre goût pour La Nouvelle Revue Française, Gide s'en tint rarement
à la conception stricte du compte rendu ; on sait — et c'est ce qui fait de lui l'auteur d'un des plus importants ensembles critiques de notre temps (59) — qu'il s'élevait toujours volontiers, à propos d'un livre ou d'un auteur, à des considérations plus générales, constituant peu à peu un corps de doctrine, une esthétique qui était d'ailleurs pour lui sa suprême Weltanschauung, englobant, selon le célèbre mot final d'une de ses chroniques, la morale même (60). Qu'il ait à ce point mêlé, identifié l'art proprement créateur, la réflexion théorique et l'éthique individuelle l'insère naturellement dans la lignée symboliste, même si, dès Paludes, il a en fait rompu avec une littérature que marquait une certaine peur de la vie, des sens et de l'aventure, et qui «sentait furieusement le factice et le renfermé » (61) ; mais c'est aussi la raison pour laquelle il est assez malaisé de dégager, de cette complexe totalité, l'évolution de la pensée esthétique de Gide, au sens étroit du terme. En 1907-1908, toutefois, la situation nous paraît moins mouvante, plus saisissable, et les lettres qu'on a pu lire plus haut prennent un relief particulier.
Depuis 1902, depuis L'immoraliste, Gide n'a donné que quelques brefs articles, Amyntas (en 1906, à trois cent cinquante exemplaires) et Le Retour de l'Enfant prodigue, écrit en quinze jours au retour
d'un voyage à Berlin avec Maurice Denis et publié en mars dans Vers et Prose. A près de quarante ans, il est celui dont on dira encore en 1911 qu'il « semble mettre autant de soin à fuir la publicité que d'autres à la rechercher» (62), et qu'il y a même «dans cet isolement une superbe qui sent le fagot » (63). Qu'il y ait là une attitude délibérée, une stratégie dont le choix remonte sans doute, par réaction, au temps où Pierre Louys lui énumérait avec complaisance « les règles de l'autolançage » (64) ; que Gide soit décidé, et qu'il doive d'ailleurs le demeurer toujours, à «laisser [s]es livres choisir patiemment leurs lecteurs» (65), c'est incontestable. Il est non moins certain qu'à cette époque il commence à souffrir vivement de ce que, n'ayant rien fait pour se mettre en lumière, il reste dans l'ombre... « Il faut savoir ce que l'on veut », écrit-il en avril 1906 à Christian Beck, en lui parlant du «silence de la "critique", silence soigneusement entretenu jusqu'à ce jour par moi-même».

Et, ajoute-t-il, « ça n'est pas déjà si facile » (66) ; trois jours plus tôt, il était plus clair avec Jammes : «Depuis quinze jours environ [...], je plonge dans le noir. [...] Il est pourtant assez naturel qu'aucun critique ne parle d'un livre que, systématiquement, je n'envoie à aucun critique ; mais je m'en aperçois un peu trop. Ma fierté n'est pas naturelle ; je me raidis » (67). Et, dans son Journal de mai : «Insomnie prolongée. Souffrance aiguë à mon orgueil [...]. Oui, cette position était facile à prendre ; elle est cruellement pénible à garder. [...] Artisan de ma souffrance ! » (68). En janvier 1907, enfin : « Pourquoi parler du silence qui m'enveloppe, à quelqu'un qui, vivrait-il trois fois, ne pourra jamais comprendre que, ce silence autour de moi, c'est moi qui l'ai fait. [...] La beauté de cette attitude ne vaudra que si j'ai le courage (et la force) de la maintenir jusqu'au bout. Et j'ai tort de parler ici d'attitude, sans ajouter : naturelle aussitôt ; car c'est lorsque je m'en dépars que je me contrefais et me ride » (69).

Courage et force lui manquèrent-ils ? Du moins conçoit-on que, huit mois plus tard, lorsque survient la proposition de Haguenin, il commence à « être las de ne pas être » et en vienne à juger qu'il y a quelque... coquetterie dans son attitude, qu'il serait peut-être bon que Galatée se laissât enfin apprivoiser : certes, Berlin est loin, les représentations projetées du Roi Candaule ne se présentent pas dans les meilleures conditions et l'occasion, au fond, est médiocre ; n'importe, cette fois-ci, et pour la première fois, il joue le jeu — il s'explique, se présente, consent à la « publicité»...

On a vu qu'il n'est guère récompensé de ce changement de tactique. Du moins dans l'occurrence immédiate, car, coïncidant du reste avec « la reprise de son activité créatrice » (70), il est manifeste que cette époque est dans la carrière de Gide celle où il va rapidement s'imposer à la vue d'un public élargi ; à peine la tentative de renflouer Antée s'avère-t-elle un échec, au printemps 1908, que, tenace, Gide s'attache au projet d'une revue qui soit « bien à lui », à lui et à son groupe : de La Nouvelle Revue Française, il ne prendra pas nommément la direction, mais le rôle de maître d'œuvre qu'il y entend jouer implique l'abandon du superbe isolement où il s'est maintenu jusqu'ici. Assurément, Galatée n'aguichera pas le public, mais elle ne le fuira plus.


CLAUDE MARTIN



Notes :
29. Le 9 janvier, Gide recevait le télégramme suivant : « BIEN JOUE GURLITT TRES BONNE
GRAND SUCCES POUR MOITIE DE LA SALLE LE RESTE RECALCITRANT = HAGUENIN » (Bibliothèque Doucet, y 580.9, cf. Journal, p. 257). L'actrice Angelina Gurlitt tenait le rôle de Nyssia.

30. Voir Journal, p. 258-262 : « M'entendre dire que j'ai spéculé sur... m'entendre traiter de pornographe, de boulevardier, de vaudevilliste; accuser d'imiter Maeterlinck ! ou Donnay dont je n'ai jamais rien lu ! [...] monotonie effrayante de ces articles dont je n'ai lu entièrement que les premiers. Un, commence ainsi : « Le Roi Candaule a remporté un éclatant succès à Paris. (!) Cela ne nous étonne pas..., etc., - eine solche Schweinerei..., etc.» [...] Hier, 20 janvier, je recevais ma cent cinquante-troisième découpure (Candaule s'est joué le 9) — toutes injurieuses, malhonnêtes, stupides, infâmes ». V. une vue d'ensemble de la critique berlinoise dans la chronique de Lucile Dubois : « La France jugée à l'étranger : Le Roi Candaule à Berlin », Mercure de France, 1er
février 1908, p. 566-569.

31. Avant les deux comptes rendus élogieux de la représentation qu'il donna à la National Zeitung et à la Zeit, E. Haguenin avait publié, dans Der Tag du 6 janvier 1908, un article intitulé André Gide où il s'inspirait en partie de la longue lettre de Gide que nous publions.

32. Gide avait en effet fait traduire l'article précité du Tag pour Antée, la revue belge fondée en 1905 par Henri Vandeputte et Christian Beck, morte en septembre 1907 mais qu'en ce début de 1908 Vielé-Griffin et Gide essayaient de ressusciter à Paris : leurs efforts n'aboutirent qu'à un numéro sans lendemain, celui du 15 janvier (v. Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes, Toulouse, Privat, 1960, p. 221-222) : l'article de Haguenin demeura donc inédit en français. Gide avait d'ailleurs spontanément renoncé à le faire paraître : après en avoir parlé à Vielé-Griffin (v. sa lettre du 6 février 1908, publiée par Béatrice W. Jasinski : « Gide et Vielé-Griffin », Modern Philology, novembre 1957, p. 114), mais de façon très hésitante («Ma "modestie" — ou mieux :
mon vif sentiment des convenances ! et mon désir d'obliger Haguenin sont en lutte »), il lui récrit, le 12 février : « J'ai fait traduire l'article, l'ai relu, mis au net... mais ma pudeur l'emporte : ne comptez pas sur la copie de Haguenin pour Antée. »

33. Nous n'avons pas retrouvé la précédente lettre de Gide, qui devait répondre à celle de Haguenin datée du « 9-10 Janvier 1908, 1 heure du matin » (Bibliothèque Doucet, y 580.10), où il racontait longuement (9 pages) la représentation du Kleine Theater. Gide répond ici à une nouvelle lettre de Haguenin, du 11 janvier (y 580.11), où celui-ci lui parlait du critique attitré de la National Zeitung qui venait d'écrire qu'il n'avait vu « aucun des mérites que signalait, dans l'œuvre de Gide, son compatriote » et ironisait sur les articles de Haguenin : « M. Haguenin nous a déchargé du soin
de raconter le Roi Candaule, non de celui de dire notre avis »...

34. Sans doute cette entrevue de Gide avec le directeur du Mercure fut-elle à l'origine de la chronique de Lucile Dubois citée page précédente, note 5 [30 ici].

35. Depuis L'Immoraliste, achevé en octobre 1901, Gide n'avait en effet rien publié d'important et avait connu de longues années d'apathie, d'atonie, de découragement dont témoigne le Journal. Mais en février 1907 il a achevé en une quinzaine de jours son Retour de l'Enfant prodigue, publié le mois suivant dans Vers et Prose... Et en cette année 1908, il écrit La Porte étroite, qu'il terminera le 15 octobre et qui paraîtra en 1909 dans les premiers numéros de la N.R.F. Quant au théâtre, Gide n'y reviendra que près de vingt ans plus tard, avec Œdipe, achevé en novembre 1930 et publié en
1931.

36. Dans sa lettre du 9-10 janvier, Haguenin se félicitait d'avoir amené, par son article, à s'intéresser à Candaule « au moins deux personnes — dont l'une est l'importante, influente et intelligente Mlle von Bunsen » ; en post-scriptum il demandait à Gide un livre dédicacé pour elle : « J'ai été très ému de l'ardeur qu'elle a mise à vous applaudir. Or, c'est une autorité, une influence, et un renom de gravité (elle a au moins 40 ans) »...

37. Double dactylographié, Bibliothèque Doucet, y 580.12. Le 15 janvier, Gide note dans son Journal : « La partie était mal engagée. J'ai gardé le double de ma lettre à Haguenin. Je voudrais qu'on la publiât, si jamais... »

38. De cette lettre (collection privée), sans enveloppe conservée, nous ne pouvons affirmer en toute certitude quel fut le destinataire ; très vraisemblablement, il s'agit de Franz Blei, qui allait traduire Bethsabé pour Hyperion.

39. Gide à Francis Jammes, quinze jours plus tôt : « Les deux Gourmont écrivent de jolies choses dans le Mercure ! Ce sera pour moi le signe de la vieillesse quand ces deux là auront cessé de m'indigner. [...] J'éclaterai si je n'écris pas un jour ce que je pense de ces déboiseurs. » (Lettre du 5 avril 1908, Correspondance Jammes-Gide, édition R. Mallet, Paris, Gallimard, 1948, p. 251)

40. Il apparaît que Blei, en demandant à Gide de l'aider à brosser un tableau de l'élite littéraire française, lui a soumis une liste de noms sur lesquels il sollicite son avis.

41. Camille Mauclair (qui, à ses débuts, avait conquis l'estime et l'amitié de Gide) avait, en mai 1907, porté aux nues Voici l'Homme — où Gide, que Claudel avait pourtant rendu « désireux d'aimer Suarès », n'avait puisé que « de l'exaspération » : « Je souffre à penser que cette informité même, aux yeux des Mauclair, passera pour la plus pure marque du génie » (lettre du 14 mars 1907 à Claudel, Correspondance, p. 72). Pourtant, trois mois plus tard (juillet 1908), il restera « confondu » devant la « magistrale étude de Suarès sur Ibsen », lira sa « Visite à Pascal avec une admiration plus grande encore » (lettre à Claudel, Correspondance, p. 86), et, finalement, rendra
visite au Condottière la veille de Noël 1908 (voir la Correspondance Gide-Suarès, édition S.D. Braun, Paris, Gallimard, 1963, p. 14).

42. La Tragédie d'Elektre et Oreste avait été publiée en 1905 par les Cahiers de la Quinzaine ; mais le drame d'Achille, commencé en 1895, était resté inachevé et avait été transformé en Achille vengeur, paru dans Vers et Prose de septembre 1907.

43. Journal de Gide, 8 février 1908 (p. 262) : « Verhaeren vient me lire d'admirables passages de son Hélène ». C'est la N.R.F. qui, en 1912, publiera Hélène de Sparte.

44. Le brillant et passionné Romantisme français, essai sûr la Révolution dans les sentiments et dans les idées au XIXe siècle, de Pierre Lasserre, avait paru en 1907. Cette sorte de synthèse des idées de Taine, Fustel, Maurras... avait eu, on le sait, un immense retentissement.

45. Jules de Gaultier, l'auteur du Bovarysme.

46. En fait, depuis 23 ans (1885). Gide relira en 1929 « une grande partie de L'Homme de Hello, où de très belles pages de critique assez pénétrante avoisinent d'effarantes niaiseries. L'absence de composition de ce livre reflète le désordre mystique de cette pauvre cervelle.» (Journal, 7 avril 1929, p. 918.)

47. Quoique né en 1862, le poète anversois n'a en effet publié que deux recueils. La Louange de la Vie et Enluminures (1898), et l'essentiel de son œuvre est soit inédite ou dispersée, soit encore à venir (v. ses Œuvres complètes, publiées par B. Delvaille, Paris, Seghers, 1967). Sous la plume de Gide, il n'est guère question de lui qu'à propos de Charles-Louis Philippe (dont le poète était l'ami), dans sa conférence de 1910 (O.C. VI, 145) et dans deux lettres à Jammes (Correspondance, p. 268-270), qui était également un grand ami d'Elskamp. Il ne le citera pas dans son Anthologie de la poésie française (Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1949).

48. Après une rencontre avec Moréas en avril 1906, Gide notait : « Je voudrais lui dire combien j'aime ses vers, mais je ne puis sortir de moi le moindre compliment » (Journal, p. 210), Quarante ans plus tard, son jugement sera tout autre : « Son insuffisance paraît tristement aujourd'hui » (Anthologie de la poésie française, p. 45)...

49. L'auteur des Essais de sentimentalisme et du Petit Ami (1903) avait d'ailleurs préfacé en 1899 l'Aimienne posthume de son ami Jean de Tinan, mort à vingt-quatre ans en 1898.

50. D'Élémir Bourges (1852-1925), Le Crépuscule des Dieux avait paru en 1884, Les Oiseaux s'envolent et les fleurs tombent en 1893, mais le grand drame de La Nef, dont la première partie fut publiée en 1904, ne devait être achevé qu'en 1922.

51. Alors qu'il était à Munich, au printemps 1892, le jeune Gide avait marqué une curiosité amusée pour le premier Salon de la Rose-Croix que le « Sâr » Joséphin Péladan organisait chez Durand-Ruel (v. la lettre du 25 mars 1892 de sa Correspondance avec sa mère, à paraître chez Gallimard) ; mais il ne le rencontrera pour la première fois qu'en 1912 (Journal, p. 356).

52. Deux romanciers publiés au Mercure. Assez bien en vue, Pierre Villetard avait obtenu des voix pour le Prix Goncourt ; la célèbre et remuante Aurel (Mme Alfred Mortier, née Aurélie de Faucamberge), une des cibles préférées des sarcasmes de Léautaud, venait de publier Les Jeux de la Flamme et Pour en finir avec l'Amant.

53. Gide a toujours eu une vive estime pour l'auteur de La Leçon d'amour dans un parc (« J'aime beaucoup Boylesve », écrira-t-il encore en 1947 à Martin du Gard, Correspondance, éd. J. Delay, t.III, p. 379). Deux mois plus tôt, en février 1908, il l'a loué en termes chaleureux pour Mon amour (lettre inédite, collection privée).

54. Qui vient de mourir, à trente-quatre ans, le 1er novembre 1907. On sait que le personnage de Jarry avait beaucoup frappé Gide, qui l'introduira dans un chapitre des Faux-Monnayeurs (III, VIII : « Le banquet des Argonautes »), tel qu'il l'avait vu au cours de dîners du Mercure à la Taverne du Panthéon (voir Christian Beck, dans Feuillets d'Automne, Paris, Mercure de France, 1949, p. 129-130).

55. La revue allemande dont s'occupe Franz Blei, et où il publiera en effet sa traduction de la Bethsabé de Gide (t. II, p. 108-124).

56. Il s'agit de La Porte étroite, qu'il achèvera le 15 octobre.

57. Les deux premières scènes de Bethsabé étaient en effet prévues dans L'Ermitage, non pas deux mais cinq ans plus tôt, dans les numéros de janvier et de février 1903 ; comme il l'écrit ici à Blei, Gide va trouver le temps, tout en terminant sa Porte étroite, de composer la troisième et dernière scène de Bethsabé, qui paraîtra, complète, dans Vers et Prose, t. XVI de décembre 1908.

58. Voir Kevin O'Neill : « Gide and L'Ermitage (1896-1906) », A.U.M.L.A., n° 20 (novembre 1963), p. 263-286.

59. On pourra bientôt lire l'ouvrage de M. Kevin O'Neill (de l'Université de Melbourne) sur La Pensée et la Critique littéraire de Gide et de son groupe jusqu'en 1914; quant à l'ensemble des Œuvres critiques de Gide, il constituera un volume de la Bibliothèque de la Pléiade, à paraître en 1971.

60. « — Mais qu'est-ce donc, selon vous, que la morale ? — Une dépendance de l'Esthétique » (Première visite de l'Interviewer, dans L'Ermitage de janvier 1905, reprise dans Nouveaux Prétextes [Prétextes, Paris : Mercure de France, 1963, p. 168]).

61. Préface de 1927 aux Nourritures terrestres (Romans, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 249).

62. Paul Souday, «André Gide», Le Temps, 25 juillet 1911 (repris dans son André Gide, Paris, Kra, 1927, p. 7).


63. Jean de Pierrefeu, « L'immoraliste et son Disciple », L'Opinion, 25 décembre 1911.

64. Lettre de Louÿs à Gide, 1890 (Paul Iseler, Les Débuts d'André Gide vus par Pierre Louÿs, Paris, Ed. du Sagittaire, 1937, p. 75).

65. Journal, 29 novembre 1921, p. 703.

66. Lettre du 29 avril 1906 (Lettres à Christian Beck, Bruxelles, Ed. de l'Altitude, 1946, p. 39).

67. Lettre à Jammes, 26 avril 1906 (Correspondance, p. 234. Le livre dont il est question est Amyntas). Cf. Journal, 7 mai 1906, p. 215 : « Je commence à croire que j'ai encore plus de fierté que d'orgueil »...

68. Journal, 19 mai 1906, p. 221.

69. Ibid., 9 janvier 1907, p. 230-1.

70. Suivant la formule qui sert de titre à l'analyse faite par Daniel Moutote des cahiers IX, X et XI du Journal (Le Journal de Gide et les Problèmes du Moi (1889-1925), Paris, P.U.F., 1968, p. 185)."

mercredi 27 avril 2011

Gide 1907 ou Galatée s'apprivoise (1/2)

[Le blog e-gide prend un peu de vacances... pendant lesquelles je vous invite à redécouvrir chaque jour des pages de la Revue d'Histoire littéraire de la France de mars-avril 1970, consacrée à Gide. Aujourd'hui la première partie d'une étude de Claude Martin autour de la réception du théâtre de Gide en Allemagne en 1907, et des efforts de "publicité" que Gide consent dans l'espoir d'être mieux compris. En vain ! Mais il en reste quelques lettres dans lesquelles Gide trace les contours de son esthétique en cette année charnière. Le vœu formulé par Claude Martin en introduction a depuis été exaucé : voir les deux tomes du André Gide et le Théâtre (Cahiers André Gide 15 et 16, Gallimard, 1992) par Jean Claude. On pourra se reporter aussi à la revue de presse française du Roi Candaule et de Saül des Gidian Archives.]


Revue d'Histoire littéraire de la France,
mars-avril 1970, 70e année, n° 2


"GIDE 1907 OU GALATÉE S'APPRIVOISE

Dans l'étude qui reste à faire (1) des rapports d'André Gide avec le théâtre, l'histoire de l'unique représentation de son Roi Candaule au Kleine Theater de Berlin, le 9 janvier 1908, devra occuper une place importante. L'affaire déborde largement l'œuvre, par sa signification dans la carrière de Gide et dans l'évolution de son attitude à l'égard du public et de la critique. L'échec retentissant du drame se situe en effet à un moment où Gide, après quinze ans de vie littéraire assez secrète et retirée, semblait vouloir sortir de l'ombre et faire spontanément, afin d'être compris et « reconnu », quelques pas vers le public — ce public qu'il n'avait jusqu'alors guère daigné aider à sortir de son indifférence... Péniblement affecté par la froideur de l'accueil fait à la création de Candaule à Paris, par Lugné-Poe en mai 1901 (2), il attendait beaucoup de la représentation berlinoise et se félicitait de pouvoir la « préparer » et disposer son public à le mieux comprendre.

Depuis quelque dix ans (3), Gide était en relations épisodiques avec Emile Haguenin, lequel se trouvait en 1907 professeur de Littérature française à l'Université de Berlin, et lui avait manifesté son désir de préparer, en un article de portée générale qui présenterait Gide au public berlinois, les représentations du Roi Candaule prévues depuis l'année précédente au programme du Kleine Theater, dans la traduction de Franz Blei (4). Gide tint à lui fournir les éléments, de cette étude; de la bibliographie d'abord :

Hier employé presque toute l'après-midi à écrire à Haguenin à propos de la représentation de Candaule en Allemagne. Il m'avait demandé l'an passé quelques renseignements bibliographiques prêtant matière à un topo ; je les lui envoie. (Journal, 20 octobre 1907)

Puis il s'appliqua, quatre jours plus tard, à documenter Haguenin sur son œuvre même, et le fit sans déplaisir, ainsi qu'en témoigne encore son Journal (24 octobre) :

Submergé de nouveau. Ai travaillé hier depuis le matin jusqu'à deux heures, une lettre à Haguenin destinée à faciliter et à favoriser son zèle. Il parle de présenter mon œuvre au public berlinois. : il parle bien. Je commence à être las de ne pas être; dès qu'une grande ferveur ne me soutient plus, je me débats. L'amour-propre blessé n'a jamais donné rien qui vaille, mais parfois mon orgueil souffre d'un véritable désespoir. Et je vis certains jours comme dans le cauchemar de celui qu'on aurait muré vivant dans son tombeau. Misérable état qu'il est bon de connaître; d'avoir connu. J'écrirai cela plus tard, quand j'en serai sorti (5).

On devine l'importance de la lettre en question, dont Gide n'avait cependant conservé ni minute ni copie (6) et qui est demeurée inédite. Nous avons eu la bonne fortune, au cours de recherches au Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, de découvrir ces cinq grands feuillets (22 X 33 cm), entièrement couverts au recto d'une écriture serrée; cette pièce, acquise en 1963 par la Bibliothèque, ne figure pas encore dans les fichiers. En voici la fidèle transcription (7) :


Paris 23 Octobre 1907.
Mon cher Haguenin,

Quel plaisir m'a fait votre lettre (8) ! Je me confondrais en remercîments, si je n'avais, d'après votre aimable proposition, beaucoup à vous dire : Je réponds point par point.

1° J'écris à Blei (sans doute s'il est à Berlin déjà, recevra-t-il ma lettre en retard), pour qu'il facilite au besoin vos entrées au théâtre et double votre voix si, assistant à quelque répet. quelque critique de mise en scène ou d'interprétation vous semblait utile. Ci joint du reste une lettre pour Barnowsky,
le directeur du Kleines Theater qui vous accréditera suffisamment.

2° Billets pour quelques amis ? — V. ma lettre à Barnowsky. Et merci pour la propagande.

3° Je cours au « Mercure » et vous fais envoyer tous ceux de mes bouquins que j'y trouve (9).

4° J'attache en effet une grande importance à ce que vous pourrez faire pour moi à Berlin — tant à cause de vous, qu'à cause du public qui vous écoute et qui est habitué à vous croire.

Jusqu'à présent j'ai joué à cache-cache avec « la critique » ; j'attendais qu'on me découvrit et me défendais d'envoyer mes livres aux [journa] professionnels des journaux ou des revues. A ce jeu je n'ai souvent pris que moi-même. Je suis resté si bien caché que l'an dernier, un détrousseur américain, traduisant de l'allemand mon « In Mémoriam » (Oscar Wilde) écrivait dans sa préface : About M. Gide I regret that I can tell you nothing ; I prefer to invent nothing (10). Si imprudent qu'il soit, ce jeu de Galathée (11) me flatte et m'amuse — moins peut-être pourtant que le raccrochage de célébrité auquel je les vois pour la plupart se livrer. — Ajoutons que j'attends de ce jeu quelque leçon. — C'est ainsi qu'il m'intéresserait bien davantage de savoir ce que
vous penseriez de mon œuvre par vous même, que de venir vous dire : voici ce qu'il sied d'en penser. Du reste, j'aime à croire qu'il en irait à peu près de même ; je crains seulement que le temps ne vous manque — car je demande à être lu lentement (12).

5° Idées directrices, conception de la vie et de l'art.

... J'ai bien peu de temps moi même pour élaborer ici une éthique et une esthétique... — Tenez, ces quelques lignes que cite Harden dans une de ses dernières Zukunft (13) m'ont, à les relire, paru bonnes et assez significatives [deux mots illisibles biffés]. Je n'ai plus sous la main la conférence dont elles sont extraites et c'est pourquoi je vous envoie ce texte allemand ; je crois que la traduction de cette conférence a été reproduite en guise de préface par Blei, dans son édition de Candaule qu'il vous donnera, j'en suis sûr, bien, volontiers. Blei n'est ni un vilain ni un sot ; vous ne l'avez malheureusement vu qu'éméché; j'étais honteux de lui ; il vaut mieux (14). Ci joint aussi, tant pour vous le faire connaître que pour vous renseigner sur moi, ce bout d'article-portrait, où ma foi je me reconnais assez bien. Cela a paru dans la Zeit de Vienne (15), puis a été reproduit dans un Almanach littéraire d'où je l'arrache. C'est intitulé « Nietzsche en France ». (Ceci dit pour vous permettre, à l'occasion, de lui en parler.) Je crois de plus que Blei sent assez bien ce que j'ai voulu dans Candaule et comment il faudrait le jouer.

Je voudrais joindre à ces découpures, l'excellente étude de Drouin sur l'Immoraliste — irretrouvable pour l'instant (16). Quel amusement je prendrais à vous entendre présenter ce livre à vos « belles écouteuses » (17). Les dames « avancées » de chez nous — une Noailles, une Delarue-Mardrus (enthousiaste article dans l'ex-revue Blanche) se sont éprises de ce petit roman (18) pour des
raisons peut-être un peu... louches, que vous saurez apprécier. Du reste, et grâce à mon système, le livre est demeuré presque inaperçu. J'ai confiance que le livre est assez bon pour [se payer ça] attendre. « Livre admirable, dont on n'a pas assez parlé » s'écrie Mirbeau, longtemps après, au cours d'une interview— fort galamment, car je n'avais pas été tendre pour lui du temps que moi même je « faisais de la critique » (19).

6° Mes grandes admirations : la Grèce

modernes : la plus grande je crois : Dostoïevsky — (puis Stendhal, puis Dickens ; — Balzac loin après — Ibsen — Goethe comme éducateur).

Malgré ce qu'on en a parfois dit en Allemagne, où l'on semble vouloir m'adopter — disons mieux : me reconnaître, — je suis français, je me sens Français jusqu'aux moelles — et Cartésien — et ne me reconnais pour ancêtres que Molière, Racine, Retz, Montesquieu, Constant, Flaubert. Dans le galvaudage et le sabottage général, je n'ambitionne pas d'autre gloire que : n'avoir pas trop dégénéré.

Que je serais heureux, cher Haguenin, si, trouvant un peu de temps pour me lire, vous pouviez [trouver] penser cela de moi.
Quelques mots encore sur Candaule.

A Vienne, dans le colossal Volkstheater, on me l'a joué (20) comme un grand opéra, avec un luxe de mise en scène, d'éclairages divers, de musique accompagnant chaque baiser, — des pauses, des effets dont je n'avais que faire et qui faussaient sensiblement la tenue de ma pièce. — Je compte assez sur l'exiguïté relative de la scène de Berlin ; ce qu'il faut éviter autant que possible, ce sont précisément les effets (spécialement ne pas insister à la fin du premier acte, au meurtre de la femme de Gygès — rideau très vite — A Vienne, on inventait un effet de clair de lune sur Gygès et sur le cadavre !!!) Candaule doit rester un jeu, presque un persiflage, pathétique mais toujours léger.

[ J'ai horreur des effets, en art — antithèses, mots sublimes, phrases « poétiques », tirades, — et de tout ce qui tend à faire passer le coton pour de la laine. — Concluez, je vous en prie, que j'ai tout le romantisme, à commencer par Hugo (que pourtant j'admire rudement !) (21) et l'artistisme (de Gautier, d'Annunzio (22) etc.) en horreur. — []] Ceux qui appellent sécheresse, dûreté dans mon œuvre la simplicité et la pûreté que j'exige, toujours plus, de moi, méconnaissent par quel effort on y parvient — et quelle complexité, tumultueuse d'abord, j'y réduis. ] (23)

La grande difficulté de cette représentation, c'est le rôle de Candaule. Ce rôle, je sens, je sais, j'ai la conviction qu'il est VRAI ; mais je crois aussi qu'il est neuf ; cela suffit pour le faire juger faux ; il ne rentre pas dans le répertoire des sentiments que l'acteur a l'habitude d'exprimer (24). — A Paris Lugne-Poë (25) en avait fait un lunatique ; à Vienne, l'acteur dont le nom m'échappe, un libidineux voyeur. — Candaule doit être d'une admirable santé. Il doit être admirable, à la façon du Timon (au 1er acte) de Shak. — dont il est descendu tout droit, je l'avoue (26). — Je ne m'amuse à peindre que des êtres admirables — admirables diversement, inconciliablement — et à faire jaillir le drame de cette inconciliabilité même [un mot illisible biffé], (Ainsi : Candaule Gygès et Nyssia ; ainsi mon Immoraliste et sa femme .—) je serais extrêmement heureux que vous sentissiez tout cela — et le reste — par vous même, à la lecture de ma pièce et de sa préface — (un peu puérilement
insolente — tant pis!).

Je ne connais pas du tout Max. Harden, ne [crois] n'imagine [un mot illisible biffé] même pas comment il a pu prendre connaissance de ma littérature — et crois n'avoir avec lui que bien peu d'idées communes. N'importe. Voici ce qu'il disait dans une conférence d'Avril dernier.

.... « nur der Wille, zu unterhalten, zu amüsieren, nirgends der Schein einer Weltanschâuungsfrage. Das bleibt allein der Deutschen Buhne, die man zu einer zentralen Kulturmacht auszugestalten den Wunsch hat. Vereinzelte Männer wollen dies ja in England und Frankreich ebenfalls : André Gide
hier, Bernard Shaw dort. » (27)

Je suis très fat au sujet de Candaule — assez pour croire que Harden ne se trompe pas en [un moi illisible biffé] me citant ainsi.

Et maintenant : Au revoir. Excusez la longueur et le décousu de cette . Je n'ai pas eu le temps de la faire plus courte (28). Merci d'avance pour ce que vous pourrez faire et très cordialement votre

ANDRÉ GIDE.
Je cours au Mercure.


Notes :

1. Et qu'a entreprise, pour sa thèse de doctorat à McGill University, Montréal, Mme Yvonne Waltz. Le travail de James G. McLaren, The Théâtre of André Gide. Evolution of a Moral Philosopher (Baltimore, The Johns Hopkins Press, 1953), se bornait à l'analyse chronologique des pièces et, en appendice, à quelques notes sur les représentations et leur accueil par la critique. La thèse allemande de Brigitte Kahr, André Gide und seine Dramen (Vienne, 1954, 476 p. dactyl.), n'a pas été imprimée.

2. Voir sa Préface à la seconde édition du Roi Candaule (avec Saut, Paris, Mercure de France, 1904), préface presque entièrement composée d'extraits de presse, « afin d'aider le lecteur à se faire une opinion [...] sur l'excellence de la critique dramatique dans les journaux de l'an 1901 » (p. 147).

3. Voir la lettre d'Emile Haguenin, datée du vendredi 9 juillet [1897], où il remercie Gide d'avoir accueilli avec indulgence quelques vers passionnés qu'il venait de publier dans L'Ermitage (sans doute ces Exhortations, d'ailleurs dédiées « à André Gide », parues dans le n° de mai, p. 343-4). Cette lettre (y 580.1) fait partie d'un ensemble de 18 pièces conservées à la Bibliothèque Jacques-Doucet (Paris) — 17 lettres et télégrammes de Haguenin, et un double dactylographié de la lettre de Gide du 13 janvier 1908 que nous donnons plus loin — ensemble essentiel pour l'histoire du Candaule berlinois, avec toutes les découpures de la presse allemande qu'avait conservées Gide
(Fonds Gide, classeur A-17, VI.I).

4. Der König Candaules, Umdichtung von Franz Blei, Leipzig, Insel, 1905. Franz Blei, avec qui Gide eut jusqu'à la guerre de 1914 « d'assez bonnes relations littéraires » (Journal, p. 711), devait encore traduire sa Bethsabé (dans la revue Hypérion, en 1908) et Le Prométhée mal enchaîné (Munich, 1909) ; il fut aussi le traducteur de Claudel (Partage de Midi, L'Otage). V. ce que Gide écrivait de lui à Claudel dans ses lettres du 25 septembre 1905 et du 24 octobre 1907 (Correspondance Claudel-Gide, éd. R. Mallet, Paris, Gallimard, 1949, p. 50-51 et 77-78). Un choix important de son œuvre de critique a été récemment publié (Franz Blei, Schriften. in Auswahl [choix et préface de A.P. Giitersloh], Reinbek, Rowohlt, 1966).

5. Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1948, p. 252 et 253.

6. C'est le mois suivant (novembre . 1907, v. Journal, p. 254), au moment où il prit Pierre de Lanux comme secrétaire, que Gide eut sa première machine à écrire, grâce à quoi il put garder le double des lettres qu'il jugeait importantes.

7. Cette lettre, préemptée à la Librairie Ahdrieux par là Bibliothèque Nationale le 16 décembre 1963, pour 1500 F, fait partie d'un petit ensemble relié de documents très divers, sous le titre Mélanges littéraires XIXe-XXe siècles (N.a.fr. 14.827, 97 S ; la lettre, constituée de 2 ff. doubles et 1 simple, cotée ff. 10 à 15). .Nous mettons entre crochets droits les mots ou fragments biffés, entre crochets obliques ce qui a été visiblement ajouté par Gide en marge ou dans les interlignes ; nous avons cru pouvoir nous dispenser de surcharger de sic notre transcription fidèle de l'autographe.

8. Nous n'avons pas retrouvé cette lettre de Haguenin.

9. Gide avait alors publié au Mercure Le Voyage d'Urien, suivi de Paludes (1896), Réflexions sur quelques points de littérature et de morale (1897), Les Nourritures terrestres (1897), Le Prométhée mal enchaîné (1899), Philoctète [avec Le Traité du Narcisse, La Tentative amoureuse et El Hadj](1899), Lettres à Angèle (1900) L'Immoraliste (1902), Prétextes (1903), Saül (1903, rééd. avec Le Roi Candaule en 1904) et Amyntas (1906).

10. C'est-à-dire : « De M. Gide, je regrette de ne pouvoir rien dire ; je préfère ne rien inventer ».

11. Allusion à la jeune fille de Virgile qui, mêlant la pudeur à la provocation, lance une pomme sur le séduisant berger Damoetas et fuit aussitôt se cacher sous les saules... espérant bien avoir été vue (Bue, III, 64-65) :
Malo me Galatea petit lasciua puella
Et fugit ad salices et se cupit ante uideri.

12. Cf. lettre à René Boylesve du 24 octobre 1912 (citée par Jean-Jacques Thierry, Gide, Paris, Gallimard, 1962, p. 238) : « Je lis très lentement, comme je voudrais qu'on me lise » ; et le célèbre «Je n'écris que pour être relu » du Journal des Faux-Monnayeurs (Paris, Gallimard, 1927, p. 53).

13. Maximilian Harden, célèbre polémiste allemand dont la revue Die Zukunft, qu'il rédigeait seul et à laquelle il se vouait jour et nuit, dénonça tous les scandales de l'Allemagne impériale et républicaine pendant trente ans jusqu'en 1922. Il y avait cité un fragment de la conférence faite par Gide à Bruxelles, en mars 1904, sur L'Evolution du théâtre, (publiée la même année en tête de l'édition de Saül-Le Roi Candaule au Mercure, puis reprise dans les Nouveaux prétextes en 1911).

14. « Ce vieux bohême paraît encore extraordinairement vert », notera Gide en 1930 de son ancien traducteur (Journal, 22 juillet 1930, p. 998)...

15. Cet article de Blei, Nietzsche en France, paru dans le n° du 18 juillet 1930 de Die Zeit, fut traduit et publié intégralement par Lucile Dubois dans sa rubrique « La France jugée à l'étranger » du Mercure de France de septembre 1903 (n° 165, p. 811-820).

16. Michel Arnauld (pseudonyme du beau-frère de Gide, Marcel Drouin) : « Les Livres : L'immoraliste, d'André Gide », La Revue Blanche, n° 227 du 15 novembre 1902, p. 470 sq.

17. Verlaine : « Les donneurs de sérénades / Et les belles écouteuses / Echangent des propos fades...» (Mandoline, Fêtes Galantes).

18. Lucie Delarue-Mardrus, qui avait écrit à Gide deux belles lettres sur L'Immoraliste
(17 et 29 juin 1902, inédites, Bibliothèque Doucet, y 462.6 et 7), donna à La Revue blanche (n° 219 du 15 juillet 1902, p. 413 sq.) un " Essai sur L'immoraliste ». Le dernier numéro de La Revue blanche avait paru le 15 avril 1903.

19. Le Matin du 8 août 1904 avait en effet publié une interview accordée par Octave Mirbeau au journaliste Vauxelles, où l'on pouvait lire : « M. Mirbeau, excité, s'abandonnait à des jugements sévères que je n'ose rapporter. [...] Citez-moi, dis-je enfin, des «jeunes» intéressants, originaux. Octave Mirbeau me loua vivement l'Immoraliste d'André Gide, «admirable livre dont on n'a pas parlé»; les drames touffus, où il y a des parties de premier ordre, de Paul Claudel, consul à Fou-Tcheou [...] ». Dans la première, surtout, des Lettres à Angèle (L'Ermitage, juillet 1898), Gide avait pourtant été fort sévère pour Mirbeau : « Voyez M. Mirbeau... Vous qui le connaissez et qui avec quelque influence sur lui, vous devriez bien tâcher de lui lire un peu ses articles. Ils sont stupides ». (Et voir le trait final de la deuxième, puis de la troisième Lettre...) Depuis 1901, Gide ne « faisait plus de critique », ou presque.

20. En 1906.

21. On se rappelle que c'est dans L'Ermitage de février 1902 (p. 109) qu'à l'enquête « Quel est votre poète?», Gide avait laconiquement répondu : « Hugo, — hélas!».

22. Un an plus tard, le « faux départ » de la N.R.F. et la brouille avec l'équipe d'Eugène Montfort seront notamment dûs à un article trop élogieux de Marcel Boulenger sur d'Annunzio. Et l'on connaît l'extrême sévérité de la conférence que Gide fera en 1914 sur Gautier (v. Incidences, Paris, Gallimard, 1948, p. 153-5).

23. Les grands crochets droits qui encadrent ce paragraphe sont de Gide lui-même.

24. Cf. la première Préface à Candaule (Paris, Editions de la Revue Blanche, 1901) : « Tout caractère neuf, au théâtre, paraît toujours, d'abord, un caractère d'exception. Le public, avant de l'admettre, proteste. Au théâtre, ce qui sort de la convention paraît faux. Le théâtre vit de conventions. On en veut à qui nous en tire ; à qui tâche de nous en tirer. Pour le public, il y a des sentiments naturels, et d'autres qui ne le sont pas. Tous les sentiments sont dans l'homme, mais il en est certains pourtant que l'on appelle exclusivement naturels, au lieu de les appeler simplement plus fréquents. Comme si le fréquent était le plus naturel que le rare ? le plomb plus naturel que l'or !
Tout ce que fait Candaule est naturel. »

25. Créant le drame au Théâtre de l'Œuvre le 9 mai 1901, Lugné-Poe en avait assuré la mise en scène et interprétait le rôle du Roi.

26. L'aveu est intéressant, que Gide semble n'avoir répété nulle part ailleurs dans son œuvre — son œuvre où il a si souvent parlé de Shakespeare, mais jamais de Timon d'Athènes, lu à Yport entre le 17 mai et le 2 juin 1893 (d'après son Subjectif inédit).

27. C'est-à-dire : « [...] uniquement la volonté de faire passer le temps, d'amuser, nulle part l'ombre d'une question métaphysique. Cela demeure unique sur la scène allemande, que l'on souhaite transformer en une puissance culturelle centrale. Des hommes isolés veulent cela aussi en Angleterre et en France : André Gide ici, Bernard Shaw là-bas. »

28. Allusion évidente, faut-il le préciser, à la célèbre fin de la XVIe Provinciale : « mes lettres n'avaient pas accoutumé [...] d'être si étendues. [...] Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. »"