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mardi 20 novembre 2012

Gide et Augiéras (3/3)



L'épisode vampirique d'un Gide buvant la vie au poignet du jeune Augiéras est sans doute trop belle pour être vraie. Ce qui est sûr, c'est qu'à la suite de leur première rencontre en juin 1950 à Taormina, Gide se reprochait « de l'avoir accueilli en Sicile d'une manière qu'il aura trouvée trop distante un peu... et de ne pas lui avoir laissé voir ma joie. Quel étrange souvenir je garde de cette rencontre. »*

Augiéras, de son côté, était aux anges. « Ai été reçu par Gide à bras ouverts. M'a embrassé devant tout l'hôtel ! », télégraphie-t-il à sa tante. A Jean Boyé il annonce même : « Gide fait réimprimer. » On peut imaginer qu'il se proposait de soumettre Le Vieillard et l'Enfant à Gallimard. En attendant il demande à Gaston Criel d'en faire une note pour la N.R.F. La seconde rencontre à Nice, longuement mise en scène et attendue par Augiéras pour lui donner une allure fortuite, allait encore piquer la curiosité gidienne...

Aussi lorsque début 1951 Gide envisage un voyage au Maroc, la Petite Dame note, le 24 janvier : « A propos d'un arrêt éventuel à Périgueux pour rencontrer un jeune auteur qui précisément souhaite aller travailler dans une ferme au Maroc... et qui peut-être se laisserait emmener, il nous parler du livre de ce jeune homme : Le Vieillard et l'enfant. J'y reviendrai s'il y a lieu. »** Le voyage ne se fera pas, et d'ailleurs Augiéras était déjà à Fès depuis le 22 janvier. Gide meurt le mois suivant.

Le 14 juillet 1953, Augiéras est encore au Maroc. De Marrakech il écrit à Jérôme Lindon, des Editions de Minuit, qui comme on l'a vu dans le témoignage de Jacques Brenner, veulent publier Le Vieillard et l'Enfant:

« Monsieur,

Je vous suis très reconnaissant d'envisager une option pour l'Édition du Vieillard et l'Enfant. Mon ami Criel dont le dévouement me touche beaucoup vous a sans doute appris que des pourparlers sont engagés avec la N.R.F., Fasquelle et Corréa. Monsieur Blaise Cendrars est intervenu en ma faveur auprès de Denoël ; mais il me semble que mes ouvrages réunis en un seul livre seraient davantage à leur place dans le cours actuel de vos publications. Vous avez donc mon accord.
Voulez-vous avoir la bonté de faire parvenir l'option à mon adresse de France qui fera suivre.
Vous avez sans doute entre les mains les trois tomes dans leurs meilleures versions ; éditer d'abord le tome premier permet de se servir en librairie de l'opinion de Gide qui n'a connu que cet ouvrage ; mais les trois forment une œuvre plus curieuse encore, très capable d'intéresser profondément le monde des artistes.
[…]
Quels seront les héritiers de l'art moderne qui actuellement marque le pas ; au-delà de la peinture une succession est ouverte, à laquelle Le Vieillard et l'Enfant prétend assez bizarrement ! Voici très précisément les propos de Berthelé, à la N.R.F. L'on ne sait à vous lire si l'on est en présence d'un homme déjà âgé, cultivé, et qui retrouve avec un rare bonheur le style de son enfance... ou si l'on est en présence d'un jeune sauvage qui a rencontré quelques-unes des pointes les plus avancées de la culture... mais qui reste un sauvage et éprouve quelques difficultés à écrire. C'est une position unique, un art très raffiné au meilleur sens du mot.
C'est aussi le dernier chant de l'Afrique que Gide ait entendu et auquel il répondit aussitôt avec une étrange violence. Son dernier cri de joie.

Croyez, Monsieur, à mes sentiments très respectueux et très reconnaissants. »***




L'extrait de la première lettre de Gide figurera bien en regard de la page de titre du livre. Un « dernier cri de joie » qui peu à peu, Augiéras forgeant son étrange légende – et épousant sa cousine, comme un autre écho gidien ! – deviendra une quasi épectase dans Une adolescence au temps du Maréchal (Christian Bourgois, 1968) : « Pour un peu André Gide mourait dans les bras d'Augiéras : il est de plus triste fin. »


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* Lettre citée par Serge Sanchez dans François Augiéras, le dernier primitif, Grasset, 2006.
** Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, t.4, NRF, Gallimard, 1977.
*** Lettre versée dans le dossier sur François Augiéras paru dans Masques, Revue des homosexualités, printemps 1982, n°13.


vendredi 16 novembre 2012

Gide et Augiéras (2/3)


C'est donc début 1950 que Camus confie les étranges fascicules colorés de la première version du Vieillard et l'Enfant à Gide. Il est à l'Oiseau Bleu, la villa de Florence Gould à Juan-les-Pins le 30 mars 1950, avant de partir le 15 avril pour Rome puis Taormina, lorsqu'il lance un appel pour essayer de retrouver l'auteur :


« Jusqu'au 12 avril "Oiseau bleu 
Juan les Pins
Alpes Maritime"

[encadré :] puis – 1bis rue Vaneau Paris VII

Je voudrais savoir à qui m'adresser – qui je dois remercier pour l'intense et bizarre joie que je prends à la lecture (et relecture) de ces pages remarquables entre toutes.
Je supplie l'auteur de m'en réserver un exemplaire.
"Le V. et l'En." ne peut trouver un lecteur plus attentif et plus ravi qu'
André Gide »

La lettre est datée de Juan-les-Pins et non de Taormina comme l'indique Augiéras dans ses souvenirs, Une Adolescence au temps du Maréchal. « Une étroite feuille de papier de rien du tout, signé André Gide » d'une « écriture de bonniche » que sa mère a failli jeter à la poubelle... Mais il parvient à savoir où Gide se trouve et part aussitôt le retrouver sur la côte amalfitaine en juin 1950.


Les deux rencontres de Gide et Augiéras tiennent probablement en grande partie de la légende littéraire. Alors autant laisser Augiéras les raconter lui-même. Dans le même numéro de la revue Masques, après les souvenirs de Brenner, Pierre-Charles Nivière* donne un extrait du livre qu'il voudrait consacrer à Augérias mais qui restera inédit.

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* Pierre-Charles Nivière travaillait dans l'édition médicale lorsqu'il découvrit les livres d'Augiéras. Après avoir perdu la foi, il revient vers l'Eglise orthodoxe : ce fut un point d'échange important avec Augiéras, qui avait vécu au mont Athos. Une importante correspondance s'engage alors entre eux. Nivière a écrit un livre intitulé François Augiéras ou l'extraordinaire trajectoire qui n'a jamais été publié.






« Le vieillard et l'enfant
François Augiéras
rencontre André Gide
par Pierre-Charles Nivière

« Pour un peu André Gide mourait dans les bras d'Augiéras : il est de plus triste fin. »
François Augiéras



II fouilla dans sa serviette de cuir et me tendit deux petits fascicules du Vieillard et l'Enfant de 1958.
— « Prends-les, ils sont pour toi, mais tu sais ils sont devenus rarissimes. »
L'un comportait un cahier de papier jaune, un de papier bleu, un de papier rose, un autre de papier jaune et le dernier de papier orange Sur la page de faux titres il avait déjà écrit : « pour mon cher ami, Pierre-Charles, en témoignage de ma bien sincère amitié. A. Chaamba ». L'autre fascicule, le même texte, sur papier chiffon blanc, portait cette indication manuscrite : « Pour Pierre-Charles son ami. A. Chaamba ».
Je l'en remerciais ému, avec aussi cette certitude qu'il n'allait pas me parler de Gide. Le silence s'installa entre nous. Au bout d'un moment, il reprit :
— « Gide, c'est simple. J'avais ton âge. J'avais fait imprimer hors commerce, sur du papier de diverses couleurs, exactement comme le premier fascicule que tu as, le texte du Vieillard et l'Enfant. J'étais encore à El Goléa chez mon oncle et j'avais expédié plusieurs de ces exemplaires à des tas de gens... Tu comprends il fallait qu'on m'entende, que ma voix sorte de ce désert... Peu après j'étais revenu à Périgueux chez ma mère... et c'est là qu'une lettre de Gide, envoyée de Taormina, me dit l'intense et bizarre joie qu'il avait éprouvé à lire mon petit livre de couleur. Je partis immédiatement pour la Sicile et débarquais à Taormina sans même savoir comment j'y rencontrerais Gide. Je ne comptais que sur mon instinct que je savais capable de subtilités à l'occasion. Il me fallut peu de temps pour découvrir l'hôtel où résidait Gide. Il est parti en excursion, mais, me dit-on, ne va pas tarder à rentrer. De toute façon je n'avais d'autre solution que l'attendre. Il y a une chose dont je voulais avoir le cœur net... Je n'avais pas envoyé Le Vieillard et l'Enfant à Gide, donc quelqu'un le lui avait remis. Gide arrive, on le prévient qu'un jeune homme l'a demandé, un français (et l'on doit ajouter quelques commentaires sur ma mise peu élégante). Gide cherche sur la terrasse, je vais vers lui et lui dit mon nom. Il ne marque aucun étonnement. Nous nous asseyons. Il dépose sur la table le livre qu'il tenait à la main en rentrant de promenade. Je reconnais mon livre qu'il m'avoue avoir relu dans la journée. A ma question, il me dit que c'est Camus qui le lui a donné. Il est ému n'arrête pas de m'interroger... »

François raconte avec plus de faconde l'épisode dans Une Adolescence au Temps du Maréchal.
L'entrevue se terminant devant un parterre d'officiers de Sa Gracieuse Majesté et de leurs épouses qui horrifiés, mais dignes, voient soudain Monsieur André Gide prendre dans ses bras ce jeune homme à l'allure par trop sauvage avec lequel, quelques instants plus tôt il parlait, et l'embrasser sur les joues « plus près des lèvres que des yeux ».

— « Je revis Gide un peu plus tard, à Nice », reprit François. « Il m'avait écrit à Périgueux une nouvelle lettre pour me dire l'inoubliable souvenir qu'il gardait de notre rencontre en Sicile. Je le savais à Nice, comme la première fois je n'eus aucun mal à le retrouver. Il me dit combien il regrettait de ne pas m'avoir gardé près de lui à Taormina. Il me dit qu'il allait mourir... Puis : "J'aurais vingt ans de moins, dix ans de moins... Je te demanderais de partager ma vie...".

Dans Une Adolescence au Temps du Maréchal : « Sa main (celle de Gide) par l'échancrure de mon col, palpe mon épaule, après s'être arrêtée sur ma nuque un instant. Je suis trop ému pour y prendre du plaisir ; je suis attentif seulement à ne pas gâter sa joie par quelque niaiserie... Je suis le dernier amour de sa vie : Je voudrais qu'avec moi ce soit bien. C'est mon devoir aussi... Je me dois d'être pour Gide... qui va mourir, un ultime don de la vie. J'appuie doucement ma tête contre son épaule, en espérant qu'il verra dans ce geste de confiance, non pas seulement de l'amour pour lui, qu'un dernier écho ses rêves. »

Voilà, ce fut tout. Des gens vinrent s'asseoir près d'eux... Dans Une Adolescence du Temps du Maréchal, François termine la scène de la façon suivante : Gide a repris ses distances et tient le bras du jeune homme — « avec une force incroyable, presque sauvage, et je sens s'enfoncer lentement dans les veines de mon poignet les ongles durs de Gide, pénétrant toujours plus profondément dans ma jeune chair, cherchant mon sang, cherchant la vie. Je ne bronche pas sous cette dure étreinte, le temps passe ; soudain, il porte mes veines à ses lèvres, et s'abreuve à moi, longtemps... » Nous étions au restaurant, je comprends que François m'ait fait grâce de ce récit. Cependant, il n'était pas un fabulateur, si la scène n'avait existé il ne l'eut pas révélée dans un livre. Et d'ailleurs, Gide avait dû parler de cette ultime passion c'est ce qui explique les craintes d'Etiemble, du moins est-ce, ce que me laissa entendre François lui-même. »

(Pierre-Charles Nivière, extrait de François Augérias 
ou l'extraordinaire trajectoire,  inédit, in Masques
Revue des homosexualités, printemps 1982, n°13, pp. 38-40)

Gide et Augiéras (1/3)


 En 1954 paraissait aux Editions de Minuit* le livre d'un mystérieux Abdallah Chaamba intitulé Le Vieillard et l'Enfant, qui racontait la relation tout à la fois charnelle et mystique d'un jeune Arabe et d'un colonel français retiré dans le désert. Le nom de Gide fut mêlé à sa sortie, au point même que certains pensèrent qu'il en était l'auteur : mais ce n'était qu'une publicité, pas tout à fait imméritée d'ailleurs...

Derrière ce pseudonyme d'Abdallah Chaamba se trouve François Augiéras. Né en 1925 aux Etats-Unis – d'une père pianiste français qui meurt deux mois avant sa naissance – et d'une mère peintre sur porcelaine d'origine polonaise, il grandit à Paris puis à Périgueux. A la fin de la guerre on le retrouve dans le Sahara, chez un oncle militaire en retraite** qui abuse de lui : c'est la trame et le décor du Vieillard et l'Enfant qu'il écrit en 1949.

Il envoie la première version de son livre, imprimée sur des cahiers de différentes couleurs, à de nombreux écrivains. Mais pas à Gide. C'est par Camus que Gide découvrira ce récit. Au printemps 1982 pour la revue Masques, le critique et écrivain Jacques Brenner*** se souvient de François Augiéras, et comment il en entendit parler la première fois par Pierre Herbart. Plutôt que de le réduire aux extraits concernant Gide, je vous propose dans son intégralité ce document intéressant pour découvrir Augiéras.

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* Le Vieillard et l'enfant a fait l'objet de quatre éditions successives. La première, publiée à compte d'auteur au cours des années 50-52 sous la signature d'Abdallah Chaamba, se présentait sous forme de trois opuscules qui furent adressés à diverses personnalités de la littérature et des arts. Cette édition ne fut pas mise dans le commerce. La deuxième, reprenant en un volume le texte des trois brochures, parut aux Éditions de Minuit en 1954. La troisième, établie en 1958 et sensiblement réduite par rapport à la précédente, fit l'objet par les soins de l'auteur d'un tirage hors commerce à deux cents exemplaires. La même édition, augmentée d'une préface de 1963, sera cette fois signée François Augiéras.
** Voir ici la lettre de l'oncle reçue par les Editions de Minuit à la suite de la publication du livre.
*** Sur ce critique littéraire, écrivain, et auteur d'un Journal dont le premier tome s'intitule « Du côté de chez Gide », voir sur mon autre blog l'interview de Jacques Brenner donnée également à la revue Masques.




 François Augiéras


Rencontres avec François Augiéras,
par Jacques Brenner


« J'ai entendu parler d'Augiéras avant de le lire, mais je l'ai lu avant de le rencontrer.
Un jour de janvier 1951, Pierre Herbart me demanda : « Vous connaissez Le Vieillard et l'Enfant ? » Nous étions rue Vanneau [sic] dans son studio, lequel se trouvait encombré par tout un matériel de cinéma, car Marc Allégret finissait de tourner dans l'appartement voisin le film qu'il consacrait à Gide. Herbart m'apprit que le vieillard Gide s'était enthousiasmé pour le livre d'un inconnu qui n'était plus un « enfant », mais un adolescent de Périgueux. Gide était même si charmé par cet ouvrage qu'il avait l'intention de faire un tour dans le Périgord pour voir l'auteur. Gide aimait rencontrer les écrivains dont les livres lui avaient plu. Par exemple, il s'était rendu à Manosque après avoir lu La Colline de Giono. Mais, pour ce qui concerne Augiéras, nous savons aujourd'hui que ce jeune auteur, ayant reçu une lettre de Gide l'année précédente, avait aussitôt voulu se présenter à lui et lui avait rendu visite à Taormina. Ils n'avaient bavardé qu'un moment, mais Augiéras était allé un peu plus tard guetter Gide à Nice et l'avait à nouveau abordé, dans un jardin public. (Il raconte ces deux entrevues dans Une Adolescence au Temps du Maréchal.) Il est certain que Gide avait conservé un bon souvenir d'Augiéras puisqu'il projetait ce voyage à Périgueux. Herbart me prêta le volume du Vieillard et l'Enfant. Plutôt que de volume, faudrait parler d'une brochure, réunissant des petits cahiers de différentes couleurs — bleus, blancs, oranges, jaunes — dont le texte imprimé était abondamment raturé à la main. Sur la couverture blanche, on trouvait un nom d'auteur : Abdallah Chaamba, mais pas d'indication d'éditeur ou d'imprimeur. Je remarquai naturellement que le nom de l'auteur était fort peu périgourdin. Herbart me dit : « C'est que l'histoire est situé en Algérie et que le narrateur est un petit Arabe. Il vit auprès d'un colonel en retraite et l'on ne sait s'il le considère comme un dieu ou comme un démon. Les deux sans doute. »

Je lus Le Vieillard et l'Enfant. A mon tour j'en parlai autour de moi. Je découvris que beaucoup d'écrivains à Paris avaient reçu la brochure, et même que certains en avaient reçu plusieurs. Par « plusieurs » entendez que le récit que m'avait communiqué Herbart était le premier fascicule d'une série traitant le même sujet ou plutôt développant le thème initial.
Lors d'une visite que je rendis à Maurice Nadeau, dans son bureau des Lettres Nouvelles, nous parlâmes justement d'Abdallah Chaamba quand apparut Michel Leiris. Il nous appris que non seulement il aimait Le Vieillard et l'Enfant mais qu'il avait rencontré l'un des protagonistes du livre. Il avait, nous dit-il, visité et inspecté le petit "musée de l'homme" que le colonel Augérias, l'oncle de l'auteur, avait constitué dans son fortin d'El Goléa. Toutefois Michel Leiris ne nous dit pas quelle était la part d'autobiographie dans Le Vieillard et l'Enfant : Abdellah Chaamba pouvait être un personnage entièrement inventé par François Augiéras et non pas un simple prête-nom, choisi pour piquer la curiosité, mais aussi par mesure de prudence.
Si Gide avait vécu quelque temps encore, sans doute aurait-il fait publier François Augiéras par la N.R.F., il mourut en février 51, moins de deux mois après avoir fait le projet de se rendre à Périgueux. Cependant les brochures Vieillard et l'Enfant continuaient à circuler dans les milieux littéraires et, finalement, ce sont les Éditions de Minuit, où travaillait Georges Lambrichs, qui proposèrent un contrat au jeune auteur, à la fin de l'été 1952. Je crois que c'est également Herbart qui avait fait lire Augiéras à Lambrichs.
Les brochures du Vieillard et l'Enfant ne présentaient pas une œuvre bien composée. Plutôt s'agissait-il de morceaux mis bout à bout ; fragments divers d'une même histoire ; mais où les répétitions ne manquaient pas. Augiéras accepta d'établir un ordre nouveau et plus cohérent pour la première édition qui serait mise dans le commerce. Notons bien que, s'il avait fait imprimer ses brochures à ses frais, il n'avait nullement essayé de les commercialiser : il les avait distribuées gratuitement, par la poste. Il avait eu aussi la bonne idée d'imaginer des fascicules de format bizarre et d'impression maladroite. S'il avait singé les éditions habituelles, peut-être les écrivains auxquels il les avaient adressés les auraient-ils jetés sans les avoir lus, car on n'accorde plus aucune confiance aux « comptes d'auteur ».

François Augiéras vint à Paris en 1953 pour mettre au point le texte définitif avec ses éditeurs. Je le rencontrai donc, car j'étais employé des Éditions de Minuit (et même étais-je logé dans le petit immeuble de la rue Bernard-Palissy). Agé de vingt-sept ans, Augiéras ne ressemblait pas du tout à un « fils des steppes » – ainsi qu'il l'aurait souhaité – mais plutôt à un jeune Américain bagarreur, tel le personnage qu'incarnait Marlon Brando dans l'Équipée Sauvage, film qui venait précisément d'être présenté à Paris. Il portait un blouson de cuir et l'on n'aurait pas été surpris de le voir circuler sur une puissante moto. Mais, dans les étroits bureaux de la rue Bernard-Palissy, il avait un maintien modeste ou discret. Suivant son désir, les Éditions de Minuit ne révélèrent rien de son identité. Elles feignirent même de l'ignorer. Au dos du volume, fut posée la question : « Qui est Abdallah Chaamba? » Etait-ce vraiment le petit Arabe du récit ? Ou bien un écrivain très connu ne se dissimulait-il pas derrière un séduisant pseudonyme, Augiéras n'aurait pas été mécontent que l'on crût que son livre était un posthume d'André Gide, dans la lignée d'Amynthas [sic].
Le texte que les Éditions de Minuit publièrent ne différa pas beaucoup de celui des brochures, mais Augiéras ne cessa pas de le corriger après qu'il eut paru. Il écrivit aussi une suite. Je reçus au début de 1955 deux nouvelles brochures intitulées Le Voyage des Morts. Dans la première, le vieillard était devenu « mon père » dans le texte imprimé, mais Augiéras avait barré partout le mot « père » pour le remplacer, à la main, par le mot « oncle ». Ainsi son récit devenait franchement autobiographique. Dans la seconde brochure, il racontait un séjour à Agadir et comment il avait dragué, tantôt pour le plaisir et tantôt pour gagner quelque argent. Son récit très simple et très évocateur respirait une espèce d'innocence. Je décidai d'en donner quelques pages dans les Cahiers des Saisons dont je préparais alors le premier numéro, lequel parut l'été de 1955.
Le Vieillard et l'Enfant n'ayant rem porté qu'un succès d'estime, les Editions de Minuit renoncèrent à publier Voyage des Morts, dont le texte intégral parut aux Éditons Le Nef de Paris, au printemps 1959. Un peu auparavant j'avais reçu une plaquette hors-commerce, intitulée Zirara où Augiéras réfléchissait sur son aventure littéraire. Il disait en comprendre maintenant toute la signification.

En somme, il avait dilué une belle histoire dans un journal intime. Il devait la reprendre, avec le recul dont il disposait maintenant. Elle aurait plus de force en cinquante pages qu'en deux cents. Il devait sabrer son texte et le remanier sévèrement. La version, cette fois « définitive », du Vieillard et l'Enfant tint en un mince volume, une plaquette que publièrent les Éditions de Minuit quand fut épuisée l'édition de 1954. Je ne suis pas sûr de ne pas préférer la rédaction primitive, plus naïve et plus enveloppante.
Il est certain toutefois qu'en travaillant son texte, Augiéras avait amélioré non tant son style, qui était excellent, que son métier. Il put composer avec toutes les roueries d'un artiste accompli le récit intitulé l'Apprenti Sorcier, le seul de ses ouvrages qui ne soit pas directement autobiographique. Ce petit chef-d'œuvre ayant été refusé ici et là, j'eus la chance de pouvoir le publier dans la collection des Cahiers des Saisons que je dirigeais chez Julliard. Augiéras ne voulut pas le signer de son nom véritable, mais renonça au pseudonyme d'Abdallah Chaamba qui convenait mal pour un récit situé en Périgord. La couverture et la page de titre présentèrent l'originalité de ne pas donner de nom d'auteur.
Le livre parut au début de 1964. Je revis Augiéras qui vint à Paris non pas tant pour surveiller la sortie de son ouvrage que pour présenter à quelques directeurs de galeries d'autres œuvres de sa façon : des peintures sur bois, qu'il appelait des icônes. Gérard Mourgue [sic, pour Mourgues] accepta d'organiser une exposition.

Lors de son séjour, Augiéras insista pour que je l'accompagne au musée de l'homme, le musée qu'il prêteras à Paris. Il s'était étonné que je ne connusse pas quelques merveilles et étrangetés auxquelles il avait fait allusion devant moi. « Je veux absolument que vous les admiriez » me dit-il. Dès notre arrivée au Trocadéro, il se conduisit en maître des lieux et se transforma en conférencier, improvisant à la manière de Malraux et parlant d'une voix très forte, de sorte qu'une bonne douzaine de visiteurs se rassemblèrent autour de nous et se mirent à nous suivre. Je compris qui s avaient pris Augiéras pour un guide officiel, bien qu'il ne portât pas d'uniforme. Il ne portait pas non plus de veste de cuir ce jour-là, mais une veste de gros draps avec un col et des revers de fourrure et il était chaussé de gros souliers de montagnard (si j'ai bonne mémoire) : berger pyrénéen, et non plus motocycliste américain, il avait pourtant conservé une allure à la Brando. Le grand changement depuis notre première rencontre, c'était le volume de sa voix.
Je retrouvais un Augiéras au maintien réservé et à la voix douce lors d'un déjeuner chez Gisèle d'Assailly, la veuve de René Julliard. Cette dame très parisienne voulut montrer qu'elle connaissait les goûts de son hôte et pouvait en parler avec liberté. Comme Augiéras, interrogé sur ses projets, nous disait son intention d'aller faire retraite quelques temps au Mont Athos, Gisèle d'Assailly s'écria : « Vous ne rencontrerez pas d'enfants dans ces couvents » ; Augiéras répliqua aussitôt : « « Je serais entouré de vieillards, Madame. »
Je ne crois pas qu'il soit jamais revenu à Paris, ni pour la publication d'Une Adolesecence au temps du Maréchal (1968), ni pour celle d'Un voyage au Mont Athos (1970). Il disait d'ailleurs détester Paris. Je me demande comment il s'était débrouillé pour si bien connaître le musée de l'homme (par les livres probablement).

Un peu après sa mort, à l'hospice d'une bourgade du Périgord, Jean Chalon m'apporta le manuscrit d'un inédit, Domme ou un essai d'occupation, ainsi qu'un curieux testament ou Augiéras avait établi une liste de personnes qui s'étaient intéressées à ses livres. L'une ou l'autre – qu'il fallait joindre dans l'ordre indiqué – accepterait-t-elle de recevoir son œuvre en héritage ? Je figurais sur cette liste en souvenir des Cahiers des saisons.
Je travaillais maintenant chez Grasset. Il me parut que l'important était de faire publier Domme et le manuscrit fut accepté par Bernard Privat, patron de la maison. On l'envoya même à la fabrication. Tout se compliqua quand se posa la question du contrat. Avec qui fallait-il signer ? Que risquait-il d'arriver si l'on publiait sans contrat ? A la demande de Privat, j'allai avec Chalon, consulter l'avocat de la maison Grasset. Cet avocat nous assura que publier le posthume, c'était se reconnaître l'héritier, et pas seulement du manuscrit, mais de toutes les dettes connues (l'ardoise laissée à l'Assistance Publique) et les dettes inconnues que l'auteur avait pu contracter. J'objectai que l'on pouvait éditer Domme et réserver les droits d'auteur pour d'éventuels créanciers d'Augiéras. Cela me paraissait tout simple. Trop simple sans doute. L'avocat conseilla à la maison Grasset de renoncer à la publication. Et voilà pourquoi il fallut attendre plus de dix ans pour que Domme soit proposé au public. »

(Jacques Brenner, Rencontres avec François Augérias, 
in Masques, Revue des homosexualités, printemps 1982, N°13)