samedi 21 février 2015

Schlumberger, Copeau et Gide en scène

André Gide et Jean Schlumberger

La Fondation des Treilles a organisé en mai de l'année dernière un séminaire sur le thème « Schlumberger, Copeau, Gide : l’art de la mise en scène ». 

Le site de la Fondation en donne un résumé et annonce la parution des actes de ce séminaire en 2015 chez Gallimard.

Un diaporama en ligne permet aussi de revoir les beaux documents tirés de la bibliothèque de la Fondation et exposés lors de ce séminaire.

samedi 31 janvier 2015

Colloque « Gide et l'image »


Nos amis de Denison University, à Granville, Ohio, organisent un colloque sur le thème « Gide et l'image » en juin 2016.

APPEL À COMMUNICATIONS :

GIDE ET L’IMAGE

16-18 juin 2016
Denison University, Ohio, USA

De nature interdisciplinaire, le colloque « Gide et l’image » sollicite des travaux d’approches diverses sur l’image dans la vie et l’œuvre d’André Gide– film, portraits, illustrations, images textuelles et musicales.

Ce colloque vise à offrir une tribune aux chercheurs gidiens (doctorants, professeurs d’université, chercheurs indépendants) du monde entier pour partager leur recherche dans un cadre intime et accueillant.

Toute personne intéressée est encouragée à soumettre une proposition de communication d'environ 250 mots, en français ou en anglais, par courrier électronique d’ici le 1er avril 2015 aux deux organisatrices.
Christine Armstrong, Denison University
Armstrong[at]denison.edu

Jocelyn Van Tuyl, New College of Florida
Vantuyl[at]ncf.edu

mardi 20 janvier 2015

La Roque-Baignard n'oublie pas Gide


Le journal Le Pays d'Auge nous apprend que la commune de La Roque-Baignard souhaite donner le nom de Gide à sa place du village, et installer des panneaux commémoratifs.




Le maire de La Roque veut rendre hommage 
à son prédécesseur (photo Le Pays d'Auge)



« Il y a 115 ans, André Gide concluait son mandat de maire à La Roque-Baignard. En effet, entre 1896 et 1900, le célèbre écrivain, prix nobel de la littérature en 1947, a été maire de cette commune qui compte aujourd’hui 108 habitants selon le dernier recensement.
 
Devoir de mémoire
 
Un siècle plus tard, le nouveau maire de la commune, Pierre Frémiot, souhaite lui rendre hommage au cours de son mandat. Si une stèle à sa mémoire se trouve déjà près de la municipalité, un chemin rend aussi hommage au célèbre écrivain. En février prochain, à l’occasion du conseil municipal, le maire proposera à ses conseillers de rebaptiser la place central « place André Gide ». « C’est le minimum à faire, explique Pierre Frémiot. Elle sera inaugurée en 2015. Cela aura peut-être lieu lors de la fête des voisins ». Le maire du village ne compte pas s’arrêter là. « Je vais me rapprocher de la fondation Catherine Gide pour essayer d’avoir des panneaux en hommage à André Gide. On pourrait en installer un ou deux dans le village », précise-t-il.
 
Élu à 27 ans
 
C’est en 1896 qu’André Gide a été élu maire de La Roque Baignard. Il avait alors 27 ans. « Ses parents ont hérité du château à La Roque-Baignard dans les années 1870. Il a passé une partie de son enfance ici, même s’il est né à Paris », indique Pierre Frémiot.
 
André Gide est élu maire, à sa grande surprise, par 29 voix sur 36 votants. Dans son livre « Feuillets d’automne », il parle de son passé d’élu. « La commune était si petite qu’elle n’avait pas de mairie, raconte l’auteur. En tenait lieu la salle commune d’une de mes fermes sur le bord de la route tout près de l’église. Le fermier faisait à l’occasion office de restaurateur et chaque séance de conseil était suivie d’un plantureux repas ». « À l’époque, chacun faisait son eau-de-vie. Certains conseils municipaux n’étaient pas tristes », sourit Pierre Frémiot. Le poète, Paul Fort, venait également rendre visite à son ami.
 
En 1900, André Gide cède le château dont l’entretien est trop coûteux. Puis en 1909, il vend le reste des terres de sa propriété de La Roque-Baignard. « Une fois qu’il a vendu le château, il n’est plus revenu », précise le maire actuel de La Roque-Baignard.
 
Décédé en 1951 à Paris, André Gide a été enterré à Cuverville-en-Caux. À une petite centaine de kilomètres de La Roque-Baignard.»


dimanche 18 janvier 2015

Notre contemporain, par Pol Vandromme


« Vagabondages – pendant pour les écrivains contemporains de ce qu'a été L'Humeur des lettres pour les écrivains du passé – tranche, par son ton allègre et libre, sur l'habituelle critique professorale », peut-on lire sur la quatrième de couverture de ce recueil de critiques de Pol Vandromme, paru en 2007 aux éditions du Rocher. Et, en effet, Vandromme trousse de petits textes alertes et sans concession. 

Sur Triolet : « Tout le monde savait qu'elle avait moins de talent que son mari, mais elle était la seule à n'en pas convenir. » Sur Ernaux : « Annie Ernaux n'a rien à dire à la littérature; elle se bat les flancs pour donner à croire qu'elle lui parle d'abondance. » « Est-il possible de penser davantage le vide et le dire plus mal [qu'Ernaux] ? » Oui : « Philippe Djian en est, à juste titre, persuadé. » Même Yourcenar y passe :  « Le passé de Yourcenar n'aura pas d'avenir. La postérité n'effeuillera pas la Marguerite. »

Les lectures ici chroniquées par Pol Vandromme couvrent les décennies récentes de l'histoire de la littérature, d'Aragon, Déon, Arland, Cabanis, Céline, Beauvoir, à Delerm, Enthoven, Leys, Modiano jusqu'aux Bienveillantes, de Littell en 2006. La parution des Essais critiques dans la Bibliothèque de la Pléiade, en 1999, donne lieu à ces lignes sur Gide :


« ANDRÉ GIDE
Notre contemporain

Comment ! Un volume de La Pléiade rassemble les articles de Gide. Aurait-on oublié la phrase célèbre qui condamne à l'insignifiance, voire à l'illisibilité, cette part de l'œuvre gidienne: «J'appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui» ?

Il y a un siècle pour les premiers, un demi-siècle pour les derniers, que ces textes ont été publiés. Tout devrait confirmer la sentence qui bannissait le journalisme de la littérature : la société littéraire dans laquelle Gide a vécu est morte, une sorte de déluge l'a balayée. Or, dans ce volume, elle se trouve démentie avec constance. Ce journalisme d'écrivain, loin d'appartenir au passé, n'a pas vieilli, d'une actualité à peu près sans ride.

Mettons tout de suite une sourdine à notre étonnement. Souvenons-nous que, de son vivant (Prétextes, Nouveaux Prétextes, Interviews imaginaires), Gide avait pris lui-même l'initiative de réunir ses chroniques. La Pléiade nous propose donc, selon l'ordre chronologique, l'intégrale de ce qui fut écrit sur le sable dans des époques révolues.

Pourquoi cette durée ? Pourquoi cette jeunesse ? Les raisons sont diverses. D'abord Gide ne s'occupait que de littérature. Les questions qu'il posait sont encore les nôtres, du moins si l'exigence civilisée ne nous est pas devenue étrangère. Le monde change, mais ce qui requiert et tourmente les écrivains obéit, d'un siècle à l'autre, aux mêmes préoccupations. Qu'est-ce que la littérature ? Comment la pratiquer ? En artiste, et selon quelle forme d'art ? En propagandiste, et pour servir quelle cause ? Selon le contexte du temps, les idéologies et les esthétiques en vogue, on apportait avant-hier les réponses de la N.R.F. de Gide ou de La Revue universelle de Massis et hier celles des Temps modernes de Sartre ou de La Parisienne de Laurent. Depuis des éternités, c'est la même controverse.

Gide, ensuite, qui doutait de tout, tenait ferme à la tradition moraliste de la littérature française, en l'expurgeant de l'arbitraire dogmatique. C'était un rebelle et même un affranchi, répugnant à l'assurance sectaire. Quelle vérité ? quelle part de vérité ?, demandait-il, rejetant tout ce qui tentait de s'imposer par décret, recourant à l'ironie pour discréditer l'esprit de système.

À quoi s'ajoutait chez ce libre-exaministe un souci continuel de l'introspection, du culte du moi. Il ne cessa de parler de lui quand il semblait étudier ses confrères (de Montaigne à Dostoïevski), non pour s'affronter à eux, mais à leur contact, pour retoucher et, le plus souvent, pour fignoler son autoportrait. Les Essais critiques enchaînent, selon les années et ses humeurs, ces retouches et ces fignolages : de sa jeunesse nietzschéenne à sa vieillesse goethéenne, du symbolisme languide de ses débuts au classicisme maigre et sec de ses dernières années.

D'une intelligence ondoyante qui se dérobait lorsqu'on s'efforçait de la saisir, d'une disponibilité perpétuelle, avec des scrupules de janséniste et des contradictions dont il tirait gloire, puritain et hédoniste, aimant la littérature plus encore que les petits garçons, il n'était pas le contemporain capital, mais il demeure, si spécieux, si fuyant, si frileux qu'il ait pu être, notre contemporain.

Paul Vandromme, Vagabondages
éditions du Rocher, 2007, pp.79-81

samedi 17 janvier 2015

Gide et Barthes


La parution d'une biographie sur Roland Barthes signée Tiphaine Samoyault, au Seuil, est l'occasion de verser ici un extrait d'une interviou que celui-ci a donnée en 1977 à Bernard-Henri Lévy pour le Nouvel Observateur. Comme dans le Roland Barthes par Roland Barthes*, il y rappelle l'influence de Gide sur ses années de formation.

« BHL : "Vous avez connu Gide ?
RB : Non, je ne l'ai pas connu. Je l'ai aperçu une fois de très loin, à la brasserie "Lutétia" : il mangeait une poire et il lisait un livre. Je ne l'ai donc pas connu; mais comme beaucoup d'adolescents de l'époque, il y avait mille données qui faisaient que je m'intéressais à lui.
BHL : Par exemple ?
RB : Il était protestant. Il faisait du piano. Il parlait du désir. Il écrivait.
BHL : Qu'est-ce que cela signifie, pour vous, être protestant ?
RB : Difficile de répondre. Parce que, quand c'est vide de foi, il ne reste plus que l'empreinte, l'image. Et l'image, ce sont les autres qui l'ont. A eux de dire si j'ai "l'air" protestant.
BHL : Je veux dire : qu'en avez-vous tiré , là encore, dans votre apprentissage ?
RB : Je pourrais dire à la rigueur avec la plus grande prudence, qu'une adolescence protestante peut donner un certain goût ou une certaine perversion de l'intériorité, du langage intérieur, celui que le sujet se tient constamment à lui-même. Et puis, être protestant, c'est, ne l'oubliez pas, ne pas avoir la moindre idée de ce qu'est un prêtre ou une formule... Mais il faut laisser cela aux sociologues des mentalités, si le protestantisme français les intéresse encore."
A propos de l’œuvre confidente de Gide qui l'a beaucoup influencé, Roland Barthes considère qu'elle est une voie d'intercession, fleurdelisée d'imaginaire, - ce qu'il nomme de manière quelque peu elliptique "perversion" -, soit le récit d'une âme qui se cherche, se répond, s'entretient, se confronte avec elle-même. C'est une perpétuelle remise au point de soi-même. "Les hommes d'éducation protestante se complaisent dans le Journal et dans l'autobiographie, avait-il déjà expliqué dans ses fameuses " Notes sur André Gide et son Journal" ; outre que la nature morale les obsède et à leurs yeux les excuse de se mettre en avant, ils trouvent dans la confession publique une sorte d'équivalence de la confession sacramentelle. Ils font cela aussi par la nécessité d'abaisser en grand un orgueil qu'ils ont bien reconnu comme le péché capital ; c'est enfin qu'ils croient toujours pouvoir se corriger. »

(A quoi sert un intellectuel, Nouvel Observateur, 19 janvier 1977)

Notons que le centenaire de Roland Barthes donnera lieu à plusieurs événements cette année dont une exposition à la Bibliothèque nationale de France, la parution d'un album conçu par Éric Marty, des rencontres, colloques et rééditions (télécharger le programme complet des manifestations en pdf).




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* Il explique n'avoir jamais rencontré Gide mais l'avoir aperçu « un jour de 1939, au fond de la brasserie Lutétia, mangeant une poire et lisant un livre » (Roland Barthes par Roland Barthes, coll. Ecrivains de toujours, Seuil, 1975, p. 81)

samedi 10 janvier 2015

Biskra, miroir du désert

Un membre du groupe Facebook nous signale la réédition revue et augmentée du livre de Mohammed Balhi, Biskra, miroir du désert, aux éditions ANEP, que nous avions évoqué lors de sa première parution en 2011. Quatre pages y sont consacrées à André Gide.




(Merci à Jacques Henri de Menetou pour ses photographies)

On peut relire ici un article paru lors de la première publication dans le journal algérien Liberté et un article du Soir d'Algérie.

mercredi 31 décembre 2014

Je commence l'année en pleine possession de moi, et résignation souriante à l'inévitable.


A. Gide, photographie de George Platt Lynes, 1932


« Cuverville, 2 janvier [1928].

J'espérais achever ce carnet avec l'année. En retard de deux jours. Le froid me consterne et me recroqueville. Ne suis sorti que deux fois depuis huit jours : visite au malheureux Déhais que les douleurs les plus atroces ne quittent guère ; puis, le lendemain, lointaine visite aux Malendin, pour retrouver chez eux les trois petits de l'assistance qui m'avaient salué si affablement sur la route, à mon retour de chez les Déhais ; et à qui je voulais porter de quoi fêter un peu plus gaîment le 1er janvier. Immensité de la misère humaine. En regard de quoi l'indifférence de certains riches ou leur égoïsme me devient de plus en plus incompréhensible. La préoccupation de soi-même, de son confort, de ses aises, de son salut, marque une absence de charité qui me devient toujours plus dégoûtante. 
Chacun de ces jeunes littérateurs qui s'écoute souffrir du « mal du siècle », ou d'aspiration mystique ou d'inquiétude, ou d'ennui, guérirait instantanément s'il cherchait à guérir ou à soulager autour de lui des souffrances autrement réelles. Nous, fortunés, nous n'avons pas droit à la plainte. Si, avec tout ce que nous avons, nous ne savons pas encore être heureux, c'est que nous nous faisons du bonheur une idée fausse. Quand nous auront compris que le secret du bonheur n'est pas dans la possession mais dans le don, en faisant des heureux autour de nous, nous serons plus heureux nous-mêmes. — Pour quoi, comment, ceux qui se disent chrétiens n'ont-ils pas compris davantage cette vérité initiale de l'Évangile ? 

Écrit une réponse au livre de François Porché; où je ne dis pas le dixième de ce que j'aurais à dire. C'est une flèche que je crains d'alourdir. Il est bon de laisser entendre qu'on en a d'autres dans son carquois. Au demeurant ce n'est pas contre Porché que je tire, et j'espère qu'on le comprendra.

Lu, avec admiration inégale mais parfois très vive, nombre de poèmes de Hölderlin.

Peu ou point de piano; instrument désaccordé, et quatrième et cinquième doigts de la main droite à demi paralysés par les rhumatismes. N'importe; je commence l'année en pleine possession de moi, et résignation souriante à l'inévitable.

Cuverville. 3 janvier [1928].

Malgré toute résolution d'optimisme, la tristesse, par instants, l'emporte : l'homme a décidément par trop saboté la planète. »
(André Gide, Journal 1889-1939,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard)

lundi 29 décembre 2014

Correspondance Gide-Jammes


FloriLettres, la revue de la Fondation La Poste, consacre une grande partie de son numéro 159 de décembre 2014 à la Correspondance Gide-Jammes. On y lira des lettres choisies, un portrait croisé, mais surtout un long entretien de Pierre Lachasse avec Nathalie Jungerman. Rappelons que la Fondation la Poste a contribué financièrement à la parution de cette Correspondance.






vendredi 26 décembre 2014

Gide à la Mosquée Verte


La presse turque nous apprenait récemment qu'une plaque a été installée par la municipalité de Bursa (Brousse), en Turquie, devant la Mosquée Verte. Sur cette plaque, un extrait de La Marche Turque sur cette fameuse mosquée, et le portrait de son auteur, André Gide.


Le panneau installé par la ville de Bursa devant la Mosquée Verte (source)


La Marche Turque est constituée des pages du Journal de Gide relatant son voyage en Turquie fin avril - début mai 1914. Il les dédie « A Em. », c'est-à-dire à sa femme Madeleine : « Pour vous j'arrache à mon carnet de route et je copie, en post-scriptum aux insuffisantes lettres que je vous adressais de là-bas, ces feuilles plus insuffisantes encore. »


« Brousse. La Mosquée Verte.

Lieu de repos, de clarté, d'équilibre, Azur sacré; azur sans rides; santé parfaite de l'esprit...
Un dieu exquis t'habite, ô mosquée. C'est lui qui conseille et permet la suspension spirituelle, au milieu de l'ogive et la rompant, de cette pierre plate, là, précisément où devraient se rencontrer les deux courbes, à cet endroit secret, actif, qui prennent aise, à ce lieu de coïncidence et d'amour, qui font trêve et s'offrent à se reposer. O sourire subtil! Jeu dans la liberté précise! Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon esprit!
Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j'ai compris enfin que c'est ici le dieu de la critique qui attend nos dévotions, et que c'est à l'épuration qu'il invite. »
André Gide, La Marche Turque, Journal 1889-1939, Gallimard


mercredi 24 décembre 2014

Une visite dAndré Gide


Toujours dans les Mémorables de Maurice Martin du Gard, au tome 2, le directeur des Nouvelles littéraires se souvient d'une visite d'André Gide...


« 1928

UNE VISITE D'ANDRE GIDE

4 janvier.


Vendredi, sur les quatre heures, on m'annonce Gide au téléphone. Le matin même, j'avais reçu de lui une lettre datée de Cuverville et je prends l'appareil avec circonspection ; serait-ce encore Henri Béraud ?

Pendant la Croisade des Longues Figures, et même après qu'eut cessé dans la presse le tir du brigadier lyonnais, plus tonitruant qu'efficace, Béraud téléphonait à ceux qu'il pensait être les défenseurs de l'écrivain qu'il croyait avoir mis par terre, quand il avait travaillé au contraire à lui donner l'importance que Gide dit attendre seulement du futur. « Ici, , André Gide... » ou encore : « M. Gide va vous parler... » II arrivait qu'on fût réveillé dans le premier sommeil. Alors, jouissant de sa farce, Béraud, au café Raoul, place Boiëldieu, derrière cet Opéra-Comique où jadis il avait rêvé d'être applaudi dans la Tosca, revenait s'asseoir à sa table, pérorer, faire le glorieux au milieu des soucoupes, le sauveur de l'esprit français et le mainteneur du beau style. Le lendemain, rare s'il ne s'en trouvait dans sa bande pour vous apprendre l'auteur du coup, comme si on ne l'avait pas deviné.

Toujours est-il qu'à l'appareil je fis à « Gide » un accueil assez froid, d'autant plus froid d'ailleurs que, dans un rire qui sonnait faux, mon interlocuteur me lançait : « Je voudrais vous voir immédiatement pour vous offrir ma collaboration ! » Ce rire, la voix, cette impatience soudaine, le comble de l'affectation ! Une caricature ! Un vieil enfant, une grand-mère un peu folle, tout ce qu'on veut, mais absolument rien de Gœthe. Je répondis à ce Gide-là que j'étais à mon bureau jusqu'à huit heures et qu'il n'avait qu'à venir s'il le pouvait ! Mais voilà ! le pourrait-il ?

Eh oui ! il le pouvait, c'était bien lui, l'auteur de l'Immoraliste ; moins d'un quart d'heure après, il était là rue Montmartre, la face maigre, simiesque, mais un teint de campagne, sans s'étonner le moins du monde de la surprise où me jetait une visite beaucoup plus imprévue qu'il ne le pensait : dans l'empressement un peu fiévreux de mon accueil, c'est seulement l'admiration qui le caressa et l'honneur qu'il me faisait. Béraud, pour la première fois, mais sans le vouloir, m'avait, cette fois possédé !

Avec sa tenue classique de voyage, dans un vaste pardessus de ratine beige, le chapeau taupe plus foncé, M. Gide avait son air d'arriver de loin et de repartir le soir même, de loin ou de près, de l'Afrique du Nord ou de Normandie, mais toujours entre deux trains et deux désirs, à la quête de lui-même. Changeant de peaux, de pays, insatiable et clandestin, frôlant les êtres, les murs, feignant d'aimer et ne désirant que son propre personnage, se contredisant à plaisir pour être plus divers, plus mystérieux, se sentant sans s'attacher, plus attachant ; ne s'engageant que pour pouvoir une fois de plus se dérober et se rajeunir à ces exercices, sans mémoire mais n'oubliant jamais quel délice est d'être lucide et de pouvoir tout critiquer, posant des problèmes et filant, inquiétant Dieu, révoltant les hommes sains et naturels, excitant le Diable à l'occasion, écrivant n'importe où, dans les hôtels, dans les trains, en plein air, ne mettant rien au-dessus d'une phrase impeccable, d'une précision raffinée qui le rend léger, fuyant la lourdeur, la fraude et le malheur, en littérature, en morale, en voyage. Toujours sur les chemins, toujours en fuite pour se prouver qu'il est libre ; il n'a pas d'âge. Un autre s'y tuerait. Sa santé s'en trouve à merveille.

Justement, c'est son départ pour Berlin qu'il m'annonce après d'aimables frivolités sur le ton aigu et quelques roucoulements d'arrière-gorge ; et tout aussitôt :
— Je vous apporte là quelques pages d'une capitale importance et d'une assez bonne encre, je crois !
Il sort ses papiers, chausse de larges lunettes d'écaille et, à l'instant de commencer, me jette au-dessus des verres son terrible regard de voyeur. Puis, la voix gourmande :
— C'est ma lettre à François Porché ! Ma réponse à son livre : l'Amour qui n'ose pas dire son nom. Je la lui dois !

Cette honnête analyse d'un problème délicat, je confesserai que les Nouvelles Littéraires n'en avaient pas encore soufflé mot. Fallait-il que ce fût Gide en personne, l'objet principal de la courtoise critique de Porché, qui en informât nos lecteurs ? Oui, non, peut-être... Si j'avais dès l'abord objecté que les Nouvelles étaient lues dans les lycées, Gide eût-il compris ma réserve, ou au contraire ne m'eût-il pas pressé davantage ? Il ne semblait pas imaginer, d'ailleurs, que j'eusse le front d'écarter, ou seulement de retarder, la publication d'un texte qui lui tenait si fort à cœur et pour lequel il voulait, c'est son mot, une audience plus vaste que la Nouvelle Revue Française à laquelle ce texte-là me paraissait convenir.

Magistralement articulée, sa lettre débute par une louange étonnée de son analyste qui, en vérité, visait moins à condamner qu'à expliquer l'auteur de Corydon. Gide lit et il lit bien, avec une sorte de passion, ces pages écrites la veille. Il hume cette réponse délectable, pompe, aspire, caresse son bel ouvrage. Le voilà, tout ingénu, qui s'enfonce dans la glorification de ses goûts par le biais d'illustres prédécesseurs, dissimulant à peine sa surprise qu'un érudit comme Porche, à son sujet, n'ait pas consulté Dante. L'aurait-il envoyé dans son Enfer ? Ah, mais non ! au Purgatoire ! en attendant mieux. « O âmes sûres de reposer en paix. » II serait, il est de ces âmes ; et pour attester que les sodomites ne portent préjudice ni à l'individu, ni à la société, ni à l'Etat, André Gide en frétillant se couvre de trois damnés qui ont la faveur de Dante : le conseiller Guido Guerra qui fit de grandes choses avec sa prudence et son épée ; Taggiajo Aldobrandi dont la voix aurait dû être écoutée et obéie ; Jacopo Rusticucci, politique florentin d'un grand sens moral. A cette compagnie, sans en appeler à Platon, alibi pour collégiens, Gide ajouterait volontiers Balzac ; c'est que son Jacques Colin « plus démasqué » dans Vautrin, — pièce suspendue par la censure, s'il-vous-plaît — que dans les Illusions perdues ou le Père Goriot, permettait à Gide de croire tout à fait plausible la correspondance amoureuse de Balzac avec un jeune homme dont Heredia jadis l'aurait entretenu.

François Porché, naturellement, dans l'Amour qui n'ose pas dire son nom, avait cité l'Immoraliste qui dévoile la nostalgie socratique de son héros, mais il avait oublié Saül, écrit cinq ans plus tôt. Cet oubli, Gide lui en faisait grief, j'allais saisir le pourquoi. C'est qu'il entendait ne pas perdre l'avantage sur Marcel Proust et qu'il redoutait plus que tout que l'on pût penser qu'il avait publié Corydon parce que l'auteur de Sodome et Gomorrhe aurait préparé la voie. Il revendique l'antériorité. Saül ! Saül ! Il avait été le premier ! Et Corydon et ses Mémoires, il avait écrit ou projeté d'écrire ces ouvrages bien avant que Proust n'eût bravé l'opinion. Il ne l'avait pas bravée d'ailleurs, ou pas assez, c'est ce que Gide lui reprochait : Proust avait dissimulé, il s'était masqué, il avait osé donner à des hommes des prénoms de femmes comme pour excuser leurs penchants, c'était là quelque chose d'abominable et de hautement répréhensible.

Que Gide, en quelques écrits, fasse état de l'admiration qu'il aurait pour Marcel Proust, s'il l'affirme, il est sincère. Assurément il l'était quand je l'entendis écraser le nom de Proust avec une haine si péremptoire qu'elle me remplit de stupeur. Il semblait à cet instant que Gide en avait moins contre les publicistes qui l'injuriaient, lui, pour ses mœurs, que contre l'écrivain qui s'était refusé à dogmatiser la supériorité qu'elles conféraient, Proust qui avait été jusqu'à plaindre ce « cette race », ainsi qu'il la nommait, qui n'était pour l'auteur de Corydon pas « maudite », absolument pas ! Tout malade, Proust reste plus sain. Il est plus grand.

Après avoir tenté de convaincre Porché que de tels goûts ne pouvaient s'acquérir et que l'on naissait avec eux, Gide prenait du champ, tel Galathée dans les saules.
— Encore n'ai-je pas tout dit, fit-il avec légèreté, mais en tombant sur ce « tout ».

Cette scène d'exhibitionnisme, je ne pensais plus qu'à l'épargner à nos lecteurs, à en sevrer l'auteur lui-même. Qu'il fasse tout ce que bon lui semble, mais qu'il érige son phallus en règle morale, c'est là où vraiment chez lui le bon sens disparaît, où un peu d'humour lui serait une grâce nécessaire. Je voyais d'ici la tempête : les abonnés, les parents, les prêtres, les pasteurs, la protestation des pédérastes aussi, plus artistes que doctrinaires. Par politesse, par lâcheté, je demande à Gide un délai :
— Vous avez tout le temps, me dit-il. Je vous ai dit que je partais pour Berlin. Je voudrais être là quand paraîtra ma lettre, pour répondre éventuellement aux réponses qu'elle me vaudra et tenir ma place dans une controverse assurément souhaitable. Je ne veux pas jeter ma grenade et m'en aller, comme on dit que c'est ma pratique.
— En effet, vous êtes toujours en voyage
— Eh oui ! on oublie que j'y suis toujours ! mais je ne fais qu'un saut en Allemagne, et je suis là !

Quand il fut de retour à Paris, André Gide me remercia de lui avoir évité un impair*, et pourtant je ne sais s'il me le pardonnera. Il me dit brusquement, pour chasser tout cela :
— Le temps me presse et j'ai encore à dire. Je viens d'engager une sténo-dactylographe et je vais dicter, ce que je n'avais jamais fait jusqu'ici, ce qui me paraissait tout à fait im-poss-ssible !... » (Maurice Martin du Gard, Les Mémorables, II, Flammarion, 1960)



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* La lettre de Gide ne sera pas envoyée à son destinataire. « Il renonce décidément à répondre à Porché », note la Petite Dame le 10 février 1928. « Les choses intéressantes que tout de même je disais dans cette lettre que j'ai bien fait de retirer, je les mettrai peut-être en appendice à Corydon » explique Gide à la Petite Dame. Sa réponse sera publiée un an plus tard dans La N.R.F. de janvier 1929, puis dans l'appendice de Corydon à partir de la réédition de 1929 (avec la réponse de François Porché, datée du 2 janvier 1929).