vendredi 18 avril 2014

Un monsieur redoutable : André Gide


En 1977, Marie Cardinal publie Autrement dit (Grasset), réponse aux milliers de lettres reçues à la suite de la parution deux ans plus tôt des Mots pour le dire (Grasset). Dans cette longue interviou conduite par Annie Leclerc, Marie Cardinal revient entre autres sur son enfance à Alger... et sa rencontre avec André Gide.


« En allant chez Annie j'éprouvais une sensation comparable à celle que je ressentais, étant enfant, sur le chemin de mon école. Dans les deux cas j'étais toujours en retard... C'était la course.
J'habitais tout près du terminus des tramways, à Mustapha Supérieur, sur les hauteurs d'Alger. J'aurais donc pu prendre un de ces insectes ferraillants dont les antennes, à chaque carrefour, faisaient jaillir des étincelles bleues et dorées. Mais, d'une part, ils étaient moins rapides que mes jambes et, d'autre part, ils contenaient souvent un monsieur redoutable : André Gide.

Ma famille habitait une grande maison à deux étages, entourée de jardins, L'étage supérieur était occupé par Jacques Heurgon. professeur à l'université, et par sa femme, Anne Desjardins, la fille du dernier grand mécène français. Pendant l'occupation de la France par les nazis certains écrivains ont traversé la Méditerranée et ceux qui avaient été accueillis par Desjardins à l'abbaye de Pontigny ont naturellement abouti chez sa fille, à Alger. Elle avait trois enfants et très vite sa maison est devenue trop petite. C'est alors que ma mère enchantée de l'aubaine a mis notre maison à la disposition des « maîtres ». Ainsi, Gide venait chaque jour se reposer dans notre bibliothèque, une petite pièce lambrissée couverte de livres du sol au plafond. Il y avait trouvé des éditions originales ou des éditions de luxe de ses ouvrages qu'il corrigeait avec acharnement. En face de chaque correction typographique il apposait son paraphe et il notait dans son journal l'inadmissible et lamentable état de la typographie des belles éditions. Quand il rencontrait ma mère c'était son unique sujet de conversation. Il était maniaque et je le détestais.

Une fois par semaine les Heurgon s'absentaient. Je ne sais plus où ils allaient. Comme Gide ne voulait pas les suivre on m'avait demandé de lui préparer des œufs sur le plat pour son déjeuner. Cela ne s'est peut-être produit que deux ou trois fois mais il me semble que c'est arrivé souvent tant j'en ai gardé un mauvais souvenir. D'abord j'étais paralysée par l'admiration, le respect, dont tout le monde l'entourait, ensuite j'avais douze ou treize ans et je n'avais pas de compétences culinaires particulières. A l'heure dite je montais dans la cuisine des Heurgon où Gide m'attendait, assis sur une chaise, près du fourneau. Tout était préparé. Je me demande bien pourquoi on m'avait demandé de faire ça. La corvée commençait. Tous mes gestes étaient épiés et commentés par Gide : comment je cassais les œufs, comment je les laissais tomber dans la poêle, comment je mettais le sel, et le poivre, comment le feu était trop fort ou pas assez fort... Il n'avait qu'à les faire lui-même !

N'empêche que ce vieux bonhomme m'intriguait car ma mère m'avait interdit d'ouvrir ses livres : « Ils ne sont pas pour les petites filles. » Inutile de dire qu'à la première occasion je les avais ouverts et que je n'y avais rien compris. Ma curiosité en avait été avivée et comme il lui arrivait souvent de recevoir des amis chez nous, dans le grand salon, j'avais décidé d'assister clandestinement à une de ces réunions, pensant y entendre des propos salaces. Un coin de la pièce était occupé par un piano à queue drapé d'un châle sévillan qui tombait jusqu'à terre, ce serait ma cachette. Alors, un jour, en rentrant de classe, j'ai commencé par me faire un bon goûter puis, une fois nantie de ces provisions, je me suis enfournée sous le piano, sachant que j'en aurais jusqu'au soir. A travers les franges du châle j'ai vu arriver des messieurs très sérieux et parmi eux Saint-Exupéry que j'avais vu d'autres fois et que j'aimais bien parce qu'il avait une petite tête ronde en haut d'un corps immense, toujours en uniforme.

Je me suis ennuyée ce jour-là autant que je m'ennuie aujourd'hui dans les réunions d'intellectuels parisiens ! C'était interminable et cela ne m'a pas servi à comprendre l'interdiction de ma mère...

A part ça. Gide avait plusieurs fois regardé mes livres et mes cahiers de grec et de latin et vérifié par des questions perverses que je ne savais rien. Justement, ces investigations s'étaient le plus souvent passées dans le tram. Comme c'était le terminus il n'y avait la plupart du temps que nous deux au départ. Impossible de l'éviter. Moi j'étais là, avec mon uniforme de petite-fille-de-bonne-famille-qui-va-dans-une-bonne-école et mon cartable, à faire mes devoirs au dernier moment sur mes genoux. Lui, il arrivait avec sa cape, son béret, sa tête de Chinois et ses sandales en pneu de camion. J'en avais une peur bleue.

Raison majeure pour ne pas prendre le tram. D'autant plus que je connaissais un chemin très rapide, un raccourci pentu et périlleux, qui avait l'avantage de me faire traverser le parc de Galland, mon paradis. Paradis d'abord parce qu'il portait le nom de ma tante Lilia, une grande et large femme que j'aimais, et ensuite parce qu'il contenait, dans ses escarpements, les arbres, les plantes, les couleurs, les parfums, que j'aimais. Je courais à toute vitesse, je traversais comme un avion des zones de verts, de rouges, de jaunes, des senteurs de frésia, de glycine, d'œillets, de roses, de jasmin. J'étais sensible à tout cela que je n'avais pourtant pas le temps de regarder puisque mon attention se portait surtout sur la pente raide que je dévalais et dans laquelle le moindre faux pas m'aurait fait faire une chute dangereuse. Je bondissais pour éviter une roche mais ça ne m'empêchait pas de sentir que les roses-thé étaient en fleur, que l'ombre du cyprès était plus épaisse, qu'il avait plu la nuit précédente... Cette course me procurait une exaltation formidable, mon être entier y était occupé et j'en jouissais d'autant plus que j'imaginais le tramway se traînant dans ses lacets et secouant le Père Gide dans un tintamarre de ferraille. Tant pis pour les étincelles ! »

(Marie Cardinal, Autrement dit, Grasset, 1977)

dimanche 13 avril 2014

Une vente aux enchères





Lot 182
André GIDE

Le Retour de l’enfant prodigue, précédé de cinq autres traités.
Paris, NRF, 1912.
In-12, demi-maroquin marron à bandes, les milieux des plats en vélin, dos lisse, tête dorée, couverture et dos (Reliure de l'époque).
Exemplaire portant un envoi autographe signé sur un feuillet de garde au critique et écrivain : À Gabriel Mourey / en amical souvenir / André Gide.

On joint dans une reliure identique :
André GIDE.
Les Nourritures terrestres.
Paris, NRF, 1917. In-16
Dos passés.
Estimation: 100-150 €

Lot 183
André GIDE
Souvenirs de la Cour d’Assises.
Paris, NRF, 1913. In-12, demi-maroquin marron à bandes, les milieux des plats en vélin, dos lisse, tête dorée, couverture et dos
(Reliure de l'époque).
EDITION ORIGINALE.
Exemplaire portant un envoi autographe signé sur le faux-titre : À Gabriel Mourey / en affectueux souvenir / André Gide.

On joint dans une reliure identique :
André GIDE.
Incidences.
Paris, NRF, 1924. In-12
EDITION EN PARTIE ORIGINALE.
Dos passés.
Estimation : 200 € / 300 €

Lot 299
André GIDE (1869-1951)
Manuscrit autographe et lettre autographe signée ; 2 pages et 1 page in-8.
Notes de premier jet au crayon. « Horrible insuffisance des livres – Virgile seul […] sirocco où les parfums, maladivement exaltés – roulent – traînent à terre – se déversent – je ne sais plus le nombre effrayant de kilomètres que le vent peut franchir par… Je me dis qu’il y a quelques heures encore ce souffle qui me brûle et me fait frissonner courait et se chargeait de fièvres sur les cailloux peut-être de la Tripolitaine horriblement chauffée. Oui ce sont de chères blessures non plus saignantes mais cuisantes et dont la cuisson réclame sans cesse la liqueur dont sans cesse je les arrose »…
Vendredi, à un « cher ami ». Rendez-vous pour aller dîner le lendemain au Wonderland : « C’est une grande soirée – prix majorés, affluence, etc. tant pis ; n’y peux rien »…
ON JOINT une carte postale et un pneumatique d’Anna de NOAILLES. [1er janvier 1908] : « Je vis d’eau de mer et en répands autour de moi l’heureux usage ; – que les imbéciles la craignent et en meurent par défiance – c’est une sélection. – Que vous souhaiterai-je puisque vous êtes vous-même ? »…
Estimation : 200-250 €


[modification du 15/04 : la seconde vente aux enchères mentionnée initialement dans ce post et concernant des livres de Gide vendus en même temps que des « prises de guerre » m'a fait croire que ces livres faisaient partie de ces « prises de guerre ». Après étude plus approfondie il n'en est rien. La vente elle-même a créé une polémique (voir cet article). Le catalogue est disponible ici. Les lots 96 à 98 concernent Gide.]

vendredi 4 avril 2014

Du côté des ventes aux enchères





Lot 113
Pierre LOÜYS [sic]
Ô altitudes . Poème autographe signée Pierre Sivol .
30 vers accompagnant une lettre à André Gide, s. d. [octobre 1889].
3 pages in-4 à l'encre violette sur un double feuillet de papier vélin vert. Sur une des pages, André Gide a inscrit au crayon le début de La Mort des amants et un extrait Plaintes d'un Icare de Charles Baudelaire. (Déchirures au pli horizontal.)

Précieux poème de jeunesse adressé à André Gide.

Ce précieux poème de jeunesse est signé Pierre Sivol pseudonyme (anagramme de son nom) sous lequel Pierre Louÿs avait songé en novembre 1889 à publier une plaquette de vers, Les Symphonies.

Il date du début de l'amitié entre Pierre Louÿs et André Gide, quand les deux jeunes gens saisis du démon poétique écrivaient et se soumettaient l'un à l'autre leurs premiers vers.

Le mot qui accompagne ce poème est caractéristique de l'esprit de Pierre Louÿs : Ci-dessous un chef-d'œuvre. A la première inspection, tu pourrais peut-être croire que ces vers ne sont pas sérieux. Détrompe-toi : le début est grave et le reste à l'avenant. (...)

Le poème, où l'ironie alterne avec le lyrisme le plus échevelé est à l'image même de ce mot : impossible d'y démêler la part de sérieux qu'il convient de lui accorder.

Ainsi la première strophe est ouvertement parodique : Il montait : ses cheveux flottaient ; l'Alpe était haute / Il montait. Sans souffler au milieu de la côte / Il montait... Il montait toujours... - O profondeur ! / Quand il fut à sept cent quatre vingt mille mètres / Il perdit ses souliers ; à douze cent, ses guêtres : / Le déguenillement dans toute sa hideur !

Mais la dernière résonne d'un accent bien plus sincère : Je viens. C'est moi. J'ai fui les hommes et les choses. / Je ne veux plus que vous et vos voix grandioses / Souffles ! emportez-moi vers le ciel étoilé / Car je veux perdre pied, monter toujours, et vivre, / Le front haut, les yeux morts, éternellement ivre / Flottant dans l'irréel près du Beau contemplé.

Cette lettre-poème a été publiée dans André Gide-Pierre Louÿs-Paul Valéry : Correspondance à trois, sans que les éditeurs aient eu accès au manuscrit. Comme ils le signalent, il manque bien un vers dans la retranscription du poème, que nous donnons ici. C'est l'avant dernier de la troisième strophe : Et si je vois deux bras s'entrouvrir et se tendre .

Estimation : 2 000 € / 3 000 €

Plusieurs autres lots de poèmes manuscrits de Louÿs figurent au catalogue.


Lot 204
Jean COCTEAU
Le Coq et l'arlequin
Notes autour de la musique. Avec un portrait de l'auteur et deux monogrammes par P. Picasso.
Paris, La Sirène, 1918. Collection des Tracts n° 1.
In-16, broché. Couverture grise imprimée en noir illustrée.
Edition originale sur papier d'édition, après 5 chine et 50 hollande.
Exemplaire enrichi d'un envoi autographe signé à l'encre noire sur le faux-titre : A André Gide / Le Piano et le papillon ou LE COQ ET L'ARLEQUIN / son ami, de tout cœur / Jean Cocteau / mai 1919 .

Précieux envoi à André Gide sur le livre qui allait déclencher une polémique entre les deux écrivains.

Cet envoi affectueux prend place juste avant une des nombreuses péripéties qui allaient constamment jalonner l'histoire des relations Gide-Cocteau, nourries d'admiration et d'estime mais aussi d'ironie et de rivalité intellectuelle.

Elles avaient commencé par un abondant échange épistolaire débuté par une lettre admirative de Jean Cocteau en 1912, et plusieurs rencontres amicales.

Mais, peu de temps après la date de cet envoi, elles allaient changer de tournure. Dans le volume, Jean Cocteau avait cité André Gide sans mettre de guillemets, et il fit insérer un papillon dans l'ouvrage : Un oubli de guillemets m'enrichissant d'une phrase dite par ANDRE GIDE : La langue française est un piano sans pédales, je me fais un scrupule de signaler au lecteur cette interpolation involontaire. J.C.

Est-ce simple oubli ou des raisons plus profondes ? Toujours est-il qu'en ce même mois de mai 1919, André Gide allait faire paraître dans la N. R. F. une Lettre ouverte à Jean Cocteau dans laquelle il pointait son incompétence musicale et lui reprochait de feindre de précéder . Jean Cocteau répliqua : Il y a en vous du pasteur et de la Bacchante (Les Ecrits Nouveaux, août 1919).

Estimation : 3 000 € / 4 000 €




Lot 346
Max JACOB
Correspondance autographe avec Raymond Queneau.
Novembre 1934 - Octobre 1943.
19 lettres autographes signées formant 40 pages au total dont 32 au format in-4 et 7 au format in-8. Les lettres sont à l'encre noire sur papier machine au filigrane Extra-Strong ou d'autres papiers. (Papier uniformément jauni pour certaines lettres; marques de pliures sans gravité.)
4 enveloppes autographes conservées. Une lettre est adressée à Janine Queneau, épouse de l'écrivain.

Jointe : carte d'invitation imprimée à une Causerie par Max Jacob intitulée Mes Souvenirs à la galerie Rive Gauche, portant le nom de Raymond Queneau inscrit à la main.
1 poème autographe de 22 vers rimés accompagne la lettre du 16 juillet 1943 et 1 grand dessin original à la plume et encre de Chine (190 x 170 mm) accompagne la lettre du 30 avril 1937, représentant une scène religieuse (trois saints et Marie?). Max Jacob a repris au verso quelques éléments de la composition en transparence.

[...]

Saint-Benoît, 10 décembre 1936 : Sur André Gide : Je ne dis pas qu'on ait tort d'être communiste, je dis que lui a tort de l'être puisqu'il l'est de la façon que son dégoût révèle. Ce grand homme se trompe lui-même comme tous ceux qui agissent par devoirs et non par Devoir. Les devoirs amènent les toquades. Nos grands hommes : Gide, Maurois, etc. me semblent bien petits. Je pense que les vrais ont leurs noms ailleurs que dans les journaux quotidiens. (…) Nous sommes certainement de même avis sur les carnavalesques Goncourt. J'ai assisté à un ou deux jurys dans ma vie (…) C'est une pièce à faire pour Vitrac ou pour toi. (…)

Estimation : 20 000 € / 30 000 €





jeudi 3 avril 2014

Correspondance inédite Jammes - Régnier


Notre ami Pierre Lachasse nous signale la parution prochaine de son édition de la Correspondance inédite entre Henri de Régnier et Francis Jammes aux éditions Garnier. Vous pouvez d'ores et déjà en télécharger le bon de commande ici.

Editeur des correspondances entre Régnier et Viélé-Griffin ou Gide et Blum, Pierre Lachasse est également à l'origine du nouveau volume de la Correspondance Gide - Jammes, enrichi de nombreuses nouvelles lettres, qui va paraître cette année.


Henri de Régnier et Francis Jammes,
Correspondance (1893-1936)
,
Édition de Pierre Lachasse, 
Classques Garnier, 2014,
245 p., 15 x 22 cm,
broché : ISBN 978-2-8124-2586-8, 36 €
relié : ISBN 978-2-8124-2587-5, 68 €

Présentation de l'éditeur :

Henri de Régnier et Francis Jammes
Correspondance (1893-1936)
Édition de Pierre Lachasse


Pour l’aider à diffuser ses vers, Jammes entre en contact avec Régnier avec qui il entretient de 1893 à 1936 une correspondance inédite. Cette édition, qui révèle un Régnier inattendu, attentif à l’œuvre du poète d’Orthez, se complète de dix-sept lettres échangées entre Jammes et Marie de Régnier.

To help him distribute his poetry, Jammes made contact with Régnier, and the pair entered into a hitherto unpublished correspondence which would last from 1893 to 1936. This edition, which reveals an expected side to Régnier, attentive to the work of the poet from Orthez, is complemented by seventeen letters between Jammes and Marie de Régnier.

samedi 29 mars 2014

Gide et Valéry au bloc opératoire


« Gide prenait grand plaisir à relire les lettres que lui avait adressées Valéry. Il aimait à réveiller son passé en le redécouvrant.
— Tiens, je ne me souvenais plus de cela ! disait-il. Avons-nous été bavards quand nous étions jeunes ! Valéry à vingt ans était déjà un infatigable causeur. Je n'avais qu'à le laisser parler. Par moments, il se rendait compte que je me taisais. Alors, il me provoquait. Et je monologuais à mon tour. Je me souviens de sa chambre rue Gay-Lussac : un vrai fouillis, mais très organisé... Oui, vous savez, le « beau désordre » qui est « un effet de l'art ». Que de papiers ! Et un tableau noir couvert de signes qui me paraissaient mystérieux. Il écrivait très vite. On aurait dit qu'il courait toujours après une pen­sée qui le devançait ! Moi je n'avais pas la même rapidité que lui pour raisonner. Mais quelquefois, je sentais plus promptement. « On se complète ! » disait-il. Ce n'était pas exact : on se reflétait plutôt. Vous comprenez : on se voyait dans l'autre.
Gide savait que j'avais connu Valéry pendant mon enfance.
— Je ne l'ai approché qu'entre neuf et treize ans. J'étais alors en classe avec François son plus jeune fils.
— Il est dommage que vous l'ayez perdu de vue ensuite. Mais vous avez eu la chance de le voir d'une façon assez rare, avec un regard naïf qui se moquait de l'opinion littéraire. J'aimerais bien con­naître vos impressions. On ne sait pas assez l'effet que peuvent produire sur des enfants les « hommes célèbres ».
Je soupçonnai fort Gide, disant cela, de penser à l'effet qu'il produisait lui-même sur les enfants. Il s'intéressait à ma vision pour mieux connaître celle des êtres qu'il regardait d'une certaine manière. Un jour il me demanda :
— Quel est le premier livre de Valéry que vous ayez lu ?
Les Moralités.
— Ce n'est pas une lecture pour enfant ! Vous n'avez pas dû y comprendre grand'chose.
— Je sentais que c'était bien écrit. Les enfants sont très sensibles au beau langage.
— Mais le sens, tout de même...
— Évidemment, je n'ai pas insisté. J'ai refermé assez vite le livre, mais non sans avoir été frappé par une réflexion que, depuis ce jour, je sais par cœur : « Vous êtes d'un parti, mon ami, c'est-à-dire que vous applaudissez ou injuriez contre votre cœur. Le parti le veut. »
— Comment avez-vous pu être intéressé par une phrase sur la politique ? Vous aviez déjà la notion de ce qu'est un parti ?
— C'est une notion qu'un Français a la possi­bilité d'apprendre très tôt... Et puis, à cet âge-là, je rêvais de politique comme on rêve d'aventures.
— Cela revient au même.
— Je voyais dans la politique un monde fabuleux, peuplé de héros. Naturellement, je me sentais déjà héros moi-même. La réflexion de Valéry avait trou­blé l'ordre naïf de mes conceptions. Pour la pre­mière fois, dans le conte de fées s'infiltrait la réalité. Un parti, ça ne pouvait correspondre qu'au cœur. Alors, je me demandais comment, parce qu'on était d'un parti, on était forcé d'applaudir ou d'injurier contre son cœur.
— Maintenant, vous ne vous le demandez plus.
— En effet. La question ne se pose plus. Il se trouve que... j'en ai pris mon parti, le seul parti que j'aie pris finalement.
— Le seul à prendre ! Moi j'ai cru un moment avec une certaine ingénuité que je pouvais me donner à un idéal sans adhérer à un parti. Le parti ne me l'a pas pardonné. Enfin, ceci est une autre histoire... Toujours est-il que c'est Valéry qui, le premier, vous a éclairé sur la réalité de la politique ?
— Oui, et il a eu l'occasion de le faire avec beau­coup plus de netteté quelques mois après mon essai de lecture des Moralités : je venais d'avoir treize ans, j'avais acheté avec mes économies un exem­plaire sur beau papier d'un de ses recueils d'aphorismes. Je l'emporte avec moi un jour où je vais jouer rue de Villejust. Je lui demande de bien vouloir y mettre une dédicace. Il me dit : « Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » Je lui réponds sans hésiter : « De la politique. — Et pour­quoi ? — Pour diriger le monde. — C'est en effet une raison. Eh bien ! je vais t'écrire une dédicace qui se rapportera à ta vocation. » II rédige une longue phrase, me tend le livre et, comme je ne sais pas si je dois ou non prendre tout de suite connaissance de la dédicace, il me dit : « Tu peux lire. » Et voici ce que je lis : « Toute politique implique une cer­taine idée de l'homme et même une opinion sur le destin de l'espèce, toute une métaphysique qui va du sensualisme le plus brut jusqu'à la mystique la plus osée. » Valéry me regarde en souriant : « Tu comprends bien ? » Je ne veux pas lui avouer que la pleine valeur de certains mots, m'échappe, en particulier celle des mots impliquer, métaphy­sique et de l'expression le destin de l'espèce. Je m'ac­croche aux deux termes qui s'opposent et font image en moi : sensualisme et mystique. « Oui, je com­prends. » Et lui, posant gentiment sa main sur mon épaule : « Tu comprendras encore mieux plus tard. » Gide me dit :
— Quel admirable raccourci de ce qu'est la poli­tique ! Et quelle exquise façon de satisfaire un enfant, en le mystifiant !
— Valéry avait raison : j'ai encore mieux compris « plus tard ». Et c'est une « certaine idée de l'homme » qui m'a finalement détourné de la politique.
Gide répéta, comme un écho méditatif :
— Oui, une certaine idée de l'homme... Il est dommage que tant de ceux qui se mêlent de poli­tique aient une idée confuse de l'homme. Il est dommage aussi que ceux dont les idées sur l'homme sont précises ne parviennent pas à les accorder entre elles pour s'accorder entre eux. Valéry savait décou­vrir et analyser tous les désaccords. Il faudrait pour­tant que les esprits lucides ne se bornent pas à faire de la dissection en salle de cours.
— Vous croyez à la nécessité d'une chirurgie avec tous les risques qu'elle comporte quand elle veut innover ?
— J'y crois profondément.
— Vous voulez donc être dans la salle d'opéra­tion ?
— Oui. Et puisque je ne suis pas capable d'être un chirurgien, je voudrais au moins être un assistant.
— Valéry n'a désiré assister qu'en spectateur.
— Moi, c'est en aide que je veux assister. »

(Robert Mallet, Une mort ambiguë,
essai, NRF, Gallimard, 1955, pp. 103-107)

Une nouvelle biographie de Valéry


Début avril paraîtra une nouvelle biographie de Paul Valéry par Benoît Peeters : Tenter de vivre (Flammarion). Biographe de Hergé et de Derrida, Benoît Peeters est aussi scénariste pour la bande-dessinée. C'est d'ailleurs en spécialiste de l'image qu'il avait évoqué « Paul Valéry en ses images » en 2011 au Centre Pompidou.

Laurent Nunez signale cette prochaine parution dans son éditorial du Magazine Littéraire



Présentation de l'éditeur :

Paul Valéry est bien autre chose que ce que la postérité a fait de lui. 'Derrière l’académicien aux éternelles moustaches se cache un penseur, qui, toute sa vie, de silence en éclats, s’est débattu avec son désir de littérature. Derrière le disciple de Mallarmé, le poète glorieux et le contempteur du roman, voici un prosateur à la langue superbe, énergique et multiforme. Derrière l’écrivain mondain, c’est un homme désargenté, contraint, pour « faire bouillir la marmite », de servir un vieillard des décennies durant ou de monnayer ses propres manuscrits. Derrière le pur esprit, on découvre l’ami exigeant de Gide et de Louÿs, mais aussi un amant fragile et brûlant dans sa liaison tourmentée avec Catherine Pozzi ou ses passions pour Renée Vautier et Jeanne Loviton.
Les funérailles nationales du 25 juillet 1945 furent celles d’un homme au destin tragique, pour qui « tenter de vivre » ne fut pas que la moitié d’un vers.
Impénitent lecteur de Valéry, nourri d’archives et de correspondances inédites ; Benoît Peeters nous livre le portrait empathique d’une des plus fascinantes figures d’écrivain qui ait jamais existé, et renouvelle avec brio la lecture de son œuvre.


dimanche 23 mars 2014

Du côté des ventes aux enchères

Un dessin en vente aux enchères aujourd'hui dimanche 23 mars à Monaco nous rappelle qu'il fut tiré un ballet d'un passage des Faux-monnayeurs : Le Jardin public, sur une musique de Vladimir Dukelsky et une chorégraphie de Léonide Massine. Les deux artistes s'étaient rencontrés à l'automne 1934 et avaient discuté du roman de Gide. C'est le dialogue entre Olivier, juste après la demande de Bernard de l'héberger pour la nuit, et Lucien Bercail, qui fournira l'idée du ballet :

« Ce que je voudrais, disait Lucien c'est raconter l'histoire, non point d'un personnage, mais d'un endroit — tiens, par exemple, d'une allée de jardin, comme celle-ci, raconter ce qui s'y passe — depuis le matin jusqu'au soir. Il y viendrait d'abord des bonnes d'enfants, des nourrices, avec des rubans... Non, non., d'abord des gens tout gris, sans sexe ni âge, pour balayer l'allée, arroser l'herbe, changer les fleurs, enfin la scène et le décor avant l'ouverture des grilles, tu comprends ? Alors l'entrée des nourrices. Des mioches font des pâtés de sable, se chamaillent ; les bonnes les giflent. Ensuite il y a la sortie des petites classes — et puis les ouvrières. Il y a des pauvres qui viennent manger sur un banc. Plus tard des jeunes gens qui se cherchent ; d'autres qui se fuient ; d'autres qui s'isolent, des rêveurs. Et puis la foule, au moment de la musique et de la sortie des magasins. Des étudiants, comme à présent. Le soir, des amants qui s'embrassent ; d'autres qui se quittent en pleurant. Enfin, à la tombée du jour, un vieux couple... Et, tout à coup, un roulement de tambour ; on ferme. Tout le monde sort. La pièce est finie. Tu comprends :quelque chose qui donnerait l'impression de la fin de tout, de la mort... mais sans parler de la mort, naturellement.
— Oui, je vois ça très bien, dit Olivier qui songeait à Bernard et n'avait pas écouté un mot.
— Et ça n'est pas tout ; ça n'est pas tout ! reprit Lucien avec ardeur. Je voudrais, dans une espèce d'épilogue, montrer cette même allée, la nuit, après que tout le monde est parti, déserte, beaucoup plus belle que pendant le jour ; dans le grand silence, l'exaltation de tous les bruits naturels : le bruit de la fontaine, du vent dans les feuilles, et le chant d'un oiseau de nuit. J'avais pensé d'abord à y faire circuler des ombres, peut-être des statues... mais je crois que ça serait plus banal ; qu'est-ce que tu en penses ?— Non, pas de statues, pas de statues, protesta distraitement Olivier; puis, sous le regard triste de l'autre : Eh bien, mon vieux, si tu réussis cela, ce sera épatant », s'écria-t-il chaleureusement.
(A. Gide, Les Faux-monnayeurs,
Romans et Récits, t.2, Pléiade, Gallimard, p.179)
Il y aura bien une statue, mais aussi un poète, un suicidaire, un vieux couple, un couple pauvre, un couple riche, un loueur de chaises, des balayeurs, des nourrices, des écoliers ou des ouvriers dans le ballet. Les décors et les costumes seront confiés à Jean Lurçat. Le peintre et créateur de cartons de tapisserie célèbre pour ses coqs, côtoiera Gide à la même époque lors des réunions de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires. Très engagé en faveur du communisme, il signera la préface de la Réponse à André Gide (Fernand Grenier, Bureau d'Edition, coll. "Voici lU.R.S.S.", 1937) en réaction aux Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S.

JEAN LURÇAT (1892-1966)
Couple de baigneurs,1931.
Gouache sur papier, signée et datée au milieu à gauche « Lurçat 31 »,
dédicacée de la main de l’artiste « pour le loueur de chaises d’un jardin public, quelque part dans le Middle West, son ami, 1935... ».
34 x 25,5 cm

Provenance : Atelier de l’artiste1931-1935

Bibliographie : « Catalogue raisonné de l’œuvre peint de Jean Lurçat »,
Gérard Denizeau et Simone Lurçat, Lausanne, Acatos Editions, 1998, reproduit sous le n° 1931.44
p. 387 et pleine page couleur p. 98.

Exposition : « Jean Lurçat », Galerie Resche, Paris, 14 mai-1’ juin 1992 (illustration du carton d’invitation).
« Jean Lurçat les années lumière 1915-1935 », Galerie Zlotowski 17 sept – 30 oct 2004, n° 58.
Un projet pour un décor de ballet Le jardin public, (d’après « Les faux monnayeurs »
d’André Gide, musique de Dukelsky, créé à Monte-Carlo le 13 avril 1935.

Estimation : 10 000 / 12 000 €


A la vente aux enchères du dimanche 30 mars 2014, parmi les « Livres d'artistes et Photographies » proposés par Cornette de Saint Cyr Bruxelles, signalons aussi cette photographie signée Gisèle Freund. Datée de 1938, elle proviendrait donc de la série incluant le célèbre portrait sous le masque de Léopardi. On y voit cependant un Gide songeur un peu plus mélancolique et sombre que sur d'autres images plus connues de cette série...



GISÈLE FREUND (1908-2000)
Portrait d’André Gide, 1938 (tirage postérieur)
Tirage argentique (tirage postérieur). Signé dans la marge sous la photo. Timbre sec du photographe.
28 x 18,5 cm


Estimation : 600 / 800 €






samedi 22 mars 2014

BAAG 181/182


Le Bulletin des Amis d'André Gide, quarante-septième année, n°181/182, janvier-avril 2014, vient d'arriver chez les membres de l'Association des Amis d'André Gide. La publication désormais double et semestrielle du BAAG permet cette fois encore de verser davantage de textes, comme les Fragments inédits des Cahiers de la Petite Dame, ou un dossier spécial « André Gide et Walther Rathenau » rassemblé et présenté par Jean Claude.

Au sommaire :

Maria Van Rysselberghe, Fragments inédits des Cahiers de La Petite Dame.

Dossier « André Gide et Walther Rathenau », rassemblé et présenté par Jean Claude :
- Jean Claude : Gide et Rathenau : brève rencontre.
- Tony Bourg : La rencontre Rathenau-Gide à Colpach.
- Claude Foucart : André Gide et le « Docteur Rathenau ».
- Germaine Goetzinger : Rathenau et les Mayrisch.
- André Gide et Walther Rathenau : Lettres
Justine Legrand : La femme, l'autre « problème » gidien.
Pierre Masson : André Gide et l'affaire Swann.

Jef Last : Mon ami André Gide (suite)

Chronique bibliographique
Dossier de presse
Varia 

Pour adhérer à l'AAAG et recevoir ses publications (deux BAAG doubles et un Cahier annuels), toutes les informations pratiques sont à retrouver sur cette page.

dimanche 2 mars 2014

Une biographie de Pierre Herbart

Une biographie de Pierre Herbart vient de paraître chez Grasset, dans une indifférence quasi générale. Elle aurait même pu passer au-dessous de nos radars internet pourtant bien affutés, depuis le temps qu'ils traquent l'information gidienne ! Fort heureusement, un de nos amis du groupe gidien de Facebook nous a signalé cette publication très intéressante, signée Jean-Luc Moreau (Simone de Beauvoir, le goût d’une vie, Camus l’Intouchable, Écriture).



Quelques échos à lire tout de même sur la toile dont les « Souvenances » de Raphaël Sorin sur sa redécouverte de Pierre Herbart et ses efforts pour le faire rééditer.

Le Salon Littéraire, qui donne un extrait de cette biographie.

Et le toujours aussi ridicule Monde des Livres qui signale fièrement : « Une volumineuse biographie pour un auteur dont on serait bien en peine de citer quelques titres... »

Ajoutons enfin que Grasset réédite concomitamment le petit volume des Histoires confidentielles dans sa collection Les Cahiers Rouges :



Concours d'éloquence


A Nîmes, Somain, Figeac, Dijon et dans toute la France, les étudiants sont invités par le Lions Club à faire preuve d'éloquence à partir d'une phrase d'André Gide tirée des Nouvelles Nourritures : « Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. »