lundi 17 juin 2013

Promenade au Salon d'Automne

Le mois dernier au sein du groupe gidien de Facebook, nous commentions les articles de Philippe Sollers sur Maillol et Dina Vierny, dans lesquels Sollers cite l'avis de Gide :
« Gide, qui est le critique du Salon et qui écrit la première belle appréciation sur l’art de Maillol. Il dit de La Méditerranée : « Elle est belle, elle ne signifie rien ; c’est une œuvre silencieuse. Je crois qu’il faut remonter loin en arrière pour trouver une aussi complète négligence de toute préoccupation étrangère à la simple manifestation de la beauté. » En deux phrases, Gide a tout dit ! »
Cette critique est parue dans la Gazette des Beaux-Arts du 1er décembre 1905, 582ème livraison. Elle mérite d'être donnée en intégralité. Les nombres entre crochets indiquent la pagination originale. Certaines des reproductions données dans la revue ne sont pas disponibles en images de meilleure qualité, ce sont donc les images en noir et blanc de la numérisation Gallica qui sont présentées.



[475]


Je n'ai pas la prétention d'écrire un guide du Salon d'Automne. Simplement, m'y promenant de salle en salle, je causerai tout en marchant. L'on m'excusera de passer sans m'arrêter devant tels artistes que pourtant j'aime ou j'admire, craignant, par une nomenclature trop longue, de lasser le lecteur et moi-même, me réservant d'ailleurs de parler d'eux quelque autre jour plus longuement que je ne pourrais le faire aujourd'hui.

C'est sous le patronage de Ingres et de Manet que s'ouvrit cette année le Salon d'Automne. Un habile groupement de belles œuvres de ces deux maîtres ne nous apprit pas sur eux grand'chose de neuf, mais s'éclaira dans ce milieu d'une manière particulièrement intéressante et, en tant que manifestation, prit une assez sérieuse importance. Certains, qui n'avaient su trouver de salle en salle que des motifs d'exaspérer toujours plus leur humeur, purent se réfugier dans la « salle Ingres », se reposer dans la contemplation du Bain turc, admirer, dans la collection des dessins qui servirent au détail de cette œuvre1, par quel patient travail avait su se soutenir et se tempérer tant de ferveur. Quelle erreur ou quel indécent amour de paradoxe poussait ces jeunes peintres dévergondés à se réclamer précisément d'un tel maître?

Manet, passait encore ! L'Olympia avait beau être une façon de chef-d'œuvre, on lui pardonnait mal d'avoir d'abord scandalisé. [476] Rien d'étonnant si les jeunes peintres aujourd'hui s'autorisaient de ce scandale pour scandaliser à leur tour. Figurer au Salon d'Automne, après tout Manet ne l'avait pas volé ! Mais monsieur Ingres !

Passait encore que ces jeunes peintres, avec Manet, se posassent en anarchistes; on consentait qu'ils représentassent quelque chose comme l'extrême-gauche en peinture; mais avec Ingres, que prétendaient-ils donc? représenter non plus tel excessif paradoxe de l'art, mais l'art tout simplement, le grand Art ? que dis-je, continuer la tradition, peut-être? On imaginait Ingres revivant, son indignation, sa stupeur.

Je veux l'imaginer à mon tour, s'indignant d'abord de Manet. Puis j'imagine Manet lui répondant : – « Tout grand peintre apporte une façon nouvelle de voir; que lui sert la nouveauté de la main, s'il n'a pas la nouveauté de l'œil ? Tout grand peintre impose pour un temps cette façon de voir nouvelle, l'impose difficilement. Souvenez-vous de vos débuts, monsieur Ingres. Fites-vous [sic] assez crier, vous-même, avec les portraits des Rivière On n'avait pas encore su voir ainsi. Puis on s'y fit. A peine comprend-on maintenant le scandale que mes toiles causèrent, et si j'exposais aujourd'hui, mes tableaux ne seraient remarqués que pour ce qui fait leur valeur. Tout grand peintre exerce une double influence, laisse un double sillage. Vous avez deux sortes d'élèves les premiers ont imité votre forme; les seconds ont écouté votre esprit. Les premiers ne se sont pas assez dit que forme sans esprit demeurait forme morte, que lignes et couleurs ne valaient que comme moyens d'expression. Les seconds ont compris que toute forme devenait vaine dont l'émotion, qui d'abord l'avait animée, se retirait. Cherchez et trouvez les premiers dans les autres Salons, dans les Écoles. Les seconds sont ici. » Et doucement Manet l'amènerait vers Cézanne. Ingres l'arrêterait devant Maillol.

On vient de voir dans une salle spéciale du rez-de-chaussée d'inégales œuvres de M. Rodin, quelques-unes admirables, chacune pantelante, inquiète, signifiante, pleine de pathétique clameur. On arrive au premier étage, dans cette salle pas très grande au milieu de laquelle repose la grande femme assise de M. Maillol. Elle est belle; elle ne signifie rien; c'est une œuvre silencieuse. Je crois qu'il faut remonter loin en arrière pour trouver une aussi complète négligence de toute préoccupation étrangère à la simple manifestation de la beauté.

 Inges, Portrait de Mme Bertin


Le bain turc, par Ingres


[478] L'œuvre d'art n'est pas toujours le résultat d'une émotion qui s'extériorise. Ou, du moins, cette émotion peut naître, non plus de l'artiste lui-même, spontanément ou causée par le choc de la vie; la matière même de l'œuvre d'art, cette matière à l'état brut, – couleurs, sonorités, mots et rythmes, pierre ou argile à modeler, – peut suffire à plonger l'artiste dans le délire créateur.

J'imagine mal un Rodin se demandant devant un bloc de marbre « Sera-t-il dieu, table, ou cuvette? » Volontiers je le vois tourmenté par une idée plastique, comme Beethoven par une idée musicale, comme Vigny par une idée poétique, cherchant fiévreusement l'expression de son inquiétude. Je songe à l'impatience auguste de Beethoven, haletant dans l'effort d'asservir une forme rebelle. Je songe à cette volonté de Michel-Ange criant au marbre « Tu céderas ! »

En face de ceux-là je vois des artistes tranquilles un Bach, un Phidias, un Raphaël. La beauté de leur art est ce qui, d'abord et presque uniquement, les émeut. Ils ne veulent rien précisément traduire et ne cherchent point à leur œuvre d'autre nécessité que sa beauté. Mais l'émotion vient, naturellement, habiter cette forme belle, comme la vivifiante étincelle de Prométhée la Pandore qu'il modela.

Les premiers sont plus pathétiques. L'œuvre des seconds est plus impénétrable, plus solide, d'un plus grand poids.

M. Maillol, ainsi, ne procède pas d'une idée qu'il prétende exprimer en marbre; il part de la matière même, terre ou pierre, qu'on sent qu'il aura longuement contemplée, puis dégrossie, qu'il émancipe enfin à coups de puissantes caresses. Chacune de ses œuvres garde un peu de l'élémentaire pesanteur. Ses statuettes de l'an passé m'inquiétèrent, il est vrai; une sorte d'élégance allongée n'augmentait leur séduction qu'aux dépens de leur gravité. Mais voici son œuvre la plus grave.

Je constate en passant que chaque fois jusqu'à présent qu'un sculpteur s'est écarté du canon grec, c'est que quelque besoin de caractère et d'expression l'y poussait. Ici point; et c'est là ce qui, plus tard, semblera sans doute de capitale importance dans l'histoire de l'art : l'accord parfait du corps humain est obtenu par d'autres chiffres; l'équation n'est plus la même et l'harmonie n'est pourtant pas rompue.

Que la lumière est belle sur cette épaule ! Que l'ombre est belle où s'incline ce front! Aucune pensée ne le ride; aucune passion ne [479] tourmente ces seins puissants. Simple beauté des plans, des lignes..., nul détail inutile, nulle coquetterie la noble forme reste fruste, idéalisée fortement, non point spiritualisée, comme on croit trop souvent que le mot veut dire, mais simplifiée, de manière qu'on y peut entendre chaque muscle, mais qu'aucun ne s'y vient indiscrètement affirmer. Cela est d'un poids admirable; massivité, pesanteur de la tête sur le bras, imposante massivité de l'épaule2...


Femme, statue en plâtre par M. A. Maillol
(Salon d'Automne)

Si ce n'était pas pour M. Vuillard, je ne quitterais pas M. Maillol.

Panneau décoratif par M. Vuillard
L'anarchie règne. Il faut, devant chaque artiste nouveau, se faire une nouvelle esthétique. Ce n'est pas à présent que j'examinerai si [480] c'est ou tant pis ou tant mieux. Mais de quel intérêt est notre époque ! Aucune autre encore parut-elle à la fois aussi puissante et diverse ?... Je cherche sur quel plan les critiques futurs pourront à la fois situer d'aussi indépendantes personnalités que Gauguin, Cézanne, Renoir, Degas et Monet. Par où les sentira-t-on « de la même époque » ?

Je reviens aux panneaux de M. Vuillard. Je ne sais ce qu'il faut aimer le plus ici. C'est peut-être M. Vuillard lui-même. Il se raconte intimement. Je connais peu d'œuvres où la conversation avec l'auteur soit plus directe. Cela vient, je crois, de ce que son pinceau ne s'affranchit jamais de l'émotion qui le guide, et que le monde extérieur, pour lui, reste toujours prétexte et disponible moyen d'expression. Cela vient surtout de ce qu'il parle à voix presque basse, comme il sied pour la confidence, et qu'on se penche pour l'écouter.

Il est d'une mélancolie point romantique, point hautaine, discrète, et qui garde un vêtement de tous les jours, d'une tendresse caressante, et je dirais presque timide, si ce mot se pouvait accorder avec déjà tant de maîtrise. Oui, je sens en lui, malgré la réussite, le charme d'une inquiétude et d'un doute. Il n'avance point une couleur qu'il ne l'excuse par un subtil et précieux rappel. Trop délicat pour affirmer, il insinue, – dans ces deux grands « paysages avec figures », c'est un indéfinissable violet carminé, – mais avec tant de sûreté que, restant encore surprenant, ce carmin paraît pourtant nécessaire. Nulle recherche d'éclat; un constant besoin d'harmonie par une entente à la fois intuitive et savante des [481] rapports, chaque couleur explique inopinément sa voisine, obtient d'elle, et réciproquement, un aveu.

J'admire surtout le panneau de droite, et ne me lasse pas d'aimer cette femme couchée. Dans ce visage, de dessin comme éludé, quelle grâce ! Quelle mollesse, quel abandon dans cette robe ! Quelle justesse de ton dans la pourpre indication du rocking-chair qui la balance ! La proportion, la place des nuages au-dessus d'elle,



l'arabesque des allées du jardin, du tronc des arbres. En vain détaillerais-je mon plaisir. Je le brusque pour passer outre.

Comment faire comprendre à ceux qui n'y sont pas sensibles l'intérêt des toiles de Bonnard ? Plus d'esprit, d'espièglerie même, que de raison fait de la composition de chacune quelque chose de bizarrement neuf et d'excitant. L'examen, l'analyse n'épuisent pas cette sorte d'esthétique amusement qu'on y goûte, car il naît de la couleur même, du dessin, et non de quelque explicable ingéniosité. Qu'il peigne un omnibus, un chien, un chat, une escabelle, sa touche même est polissonne, tout indépendamment du sujet.

[482] Ce serait diminuer M. Bonnard que de ne voir pourtant, en lui qu'un humoriste. Irrégulier, chercheur, inventif, jamais morne, il devient parfois excellent. Deux des toiles qu'il expose cette année : le Tub et le Cabinet de toilette, sont parmi ses meilleures; mais malgré ses défauts, je m'intéresse plus encore à la grande, celle qu'il intitule Sommeil. Sur un lit houleux et défait, chaud d'une chaleur animale, une incertaine créature humaine est couchée, dans la pose à peu près de l'Hermaphrodite Borghèse. La lumière blondit précieusement le bas du corps, vient mourir sur les reins. Le haut du corps semble se vallonner dans l'ombre; indécis, flasque, comme privé de tout interne soutien. Je préfère supposer qu'il eut été facile à M. Bonnard de mettre tout plus solidement « à sa place », et qu'il s'en est peu soucié. On dirait qu'il renonce d'emblée à tout ce qu'un autre eut aussi bien pu faire et qu'il ne se réserve de valoir que là où cet autre eut faibli. Sa peinture en est plus personnelle. Sans doute; mais n'est-ce pas une triste infirmité de notre époque de ne savoir reconnaître la personnalité d'un artiste que lorsque son œuvre imparfaite ou inachevée l'exagère ? N'est-ce pas là ce qui fait si souvent l'artiste s'arrêter dans son œuvre à peine ébauchée, craindre de la porter plus loin et s'en séparer avant terme? Je consens qu'il haïsse certaine perfection académique où le plus médiocre a souvent le plus de chances de réussir, mais, plutôt que ces imperfections consenties, ne serait-il pas plus habile d'y opposer une conception de la perfection différente, et., parmi tant de charmantes ébauches, quelques œuvres parfaites... différemment ?

M. Laprade est arrivé très jeune au succès. Le public (je parle d'un public de choix) l'a découvert d'autant plus vite qu'il n'a pas eu lui-même il à chercher longtemps. Je sens en lui les plus heureux dons naturels; mais je sens mal la discipline à laquelle on les pourrait souhaiter soumis. Si plaisant que soit ce qu'il dit, je voudrais sentir mieux qu'il a plus encore à nous dire et qu'il ne s'est pas contenté. Du reste, rien chez lui de la faconde d'un d'Espagnat. Laprade reste fin, aristocrate. Je ne me méprends pas à l'aspect négligé de ses toiles; mais cette négligence ne m'apparaît point tant savante que consciente et soigneusement protégée. Son pinceau complaisamment irréfléchi semble avant tout désireux de conserver une façon de peindre « artiste », j'emploie ce mot à la manière des Goncourt parlant de « l'écriture artiste », et se félicitant de l'avoir. Tout cela ne va pas sans quelque complaisance envers soi-même.


 Un coin de l'ancienne Salpetrière
eau-forte originale de M. E. Herscher
(Salon d'Automne)

[483] Pour plus de commodité, je veux admettre que M. Henri Matisse ait les plus beaux dons naturels. Le fait est qu'il nous avait donné précédemment des œuvres pleines de sève et de la plus heureuse vigueur. Les toiles qu'il présente aujourd'hui ont l'aspect d'exposés



de théorèmes. – Je suis resté longtemps dans cette salle. J'écoutais les gens qui passaient, et lorsque j'entendais crier devant Matisse : « C'est de la folie! » j'avais envie de répliquer : « Mais non, Monsieur; tout au contraire. C'est un produit de théories. » – Tout s'y peut déduire, expliquer; l'intuition n'y a que faire. Sans doute, quand M. Matisse peint le front de cette femme couleur pomme et [484] ce tronc d'arbre rouge franc, il peut nous dire « C'est parce que... » Oui, raisonnable cette peinture, et raisonneuse même
plutôt. Combien loin de la lyrique outrance d'un van Gogh ! – Et dans les coulisses j'entends « Il faut que tous les tons soient outrés. » « L'ennemi de toute peinture est le gris. » « Que l'artiste



ne craigne jamais de dépasser la mesure. »3 M. Matisse, vous vous l'êtes laissé dire...

Et je comprends de reste comment, en voyant « les autres » se donner l'apparence du style par l'emploi des liaisons, des termes morts et trouver, pour leur timidité, dans les transitions l'excuse et [485] le soutien de leurs prétendues hardiesses, ne pas lâcher la ligne, le contour, de même ne pas quitter une teinte, l'étayer, et, pour l'exprimer dans l'ombre, l'assombrir, – je comprends comment vous vous êtes poussé à bout. « Pour bien écrire, dit Montesquieu, il faut sauter les idées intermédiaires. » – Mais l'art n'est point de se passer enfin de syntaxe; vive, tout au contraire, celui qui sait magnifier jusqu'aux emplois les plus modestes, révéler à la moindre conjonction sa valeur ! L'art n'habite pas les extrêmes; c'est une chose tempérée. Tempérée par quoi ? Par la raison, parbleu ! Mais pas la raison raisonneuse. Cherchons d'autres enseignements.

ANDRÉ GIDE


1. Quelques-uns ont été reproduits dans la Gazette des Beaux-Arts, 1894, t. II, p. 179 et 371. Quant au tableau lui-même, depuis plusieurs mois le plus autorisé des traducteurs d'Ingres, M. Corabeuf, s'occupe à en donner par le burin une digne interprétation, que la Gazette compte publier prochainement.
2. Je copiais à Montauban ces phrases que Ingres écrivit au-dessous d'un dessin « Cette beauté qui charme, transporte et fait bien passer les détails du corps humain que les membres sont pour ainsi dire comme des fûts de colonnes. Tels les maitres des maîtres. »
3. Phrases du Journal de Delacroix, citées par M. Signac, D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme. Paris, 1899, in-8.

lundi 10 juin 2013

Correspondance avec Alberti



 
Six lettres et une carte postale d'André Gide à Guglielmo degli Alberti seront proposées mardi 18juin à l'Hôtel des Ventes de Genève.


Guglielmo Alberti, de son nom complet Guglielmo Mori Ubaldini degli Alberti La Marmora, est né en 1900 à Turin. Alors qu'il suit des études de droit, il rencontre en 1922 les jeunes intellectuels turinois à l'origine de la « Rivoluzione liberale » : Piero Gobetti, Alexandre Passerin d'Entrèves, ou encore Giacomo Debenedetti, traducteur de Proust en Italie et fondateur de la revue littéraire Primo Tempo, à laquelle collaborera Alberti.

A partir de 1923, il travaille aussi pour le cinéma. En 1926 paraît son roman Oreste. Cronache di moralità provvisoria a cura di Pilade (Le edizioni del Baretti, Torino). Il s'exile en Suisse entre 43 et 45 où il continue de participer au mouvement antifasciste. Après la guerre, il s'installe avec sa femme et ses enfants à Florence où il écrira pour différents journaux et magazines jusqu'à sa mort en 1964.

Les lettres de cette vente en Suisse font le pendant des six lettres d'Alberti à Gide, conservées à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet sous la cote Gamma 38 (1-6). Les deux hommes sont en contact dès 1923 : Alberti voulait écrire un article sur Gide pour la revue Primo Tempo et Gide répond à ses questions sur ses premiers livres - c'est la lettre la plus intéressante. Ils se rencontreront en août 1923 à Pontigny, avec la prolongation à Paris signalée par la Petite Dame. Les dernières lettres d'Alberti à Gide datent de 1929.


 


"26 février [1923]                                             Hôtel de Savoie
                                                                        Annecy
                                                                        Haute Savoie


Monsieur,

C'est à Annecy que je reçois votre lettre ; et j'étais à Turin avant hier ! Si j'avais su... Quel plaisir j'aurais pris à vous voir !
Les Poésies d'André Walter ont été rééditées dernièrement par la Nouvelle Revue Française, dans une petite édition (« une œuvre, un portrait ») qui ne doit pas encore être épuisée.
Les Cahiers d'André Walter sont introuvables et les prix atteints aux dernières ventes sont fantastiques. C'est une œuvre vraiment « posthume », ou peut-être un habile critique peut reconnaître bien des défauts que j'ai su développer plus tard... mais il me semble que vous pouvez passer outre sans que doive en souffrir l'étude dont vous me parlez et que je me réjouis de lire dans cette revue, pour laquelle je vous envoie ici tous mes vœux.
Quant aux conférences sur Dostoïevsky, parues dans la Revue Hebdomadaire (N° du 7 janvier et les suivants) – elles vont prochainement être donnée en volume. Elles furent pour moi un prétexte à exposer bien des idées que je considère comme des plus importantes.
Si le Grain ne meurt a paru dans la NRF (d'importants fragments du moins) à des intervalles irréguliers. N'étant pas à Paris il ne m'est pas possible de vous indiquer à [mot illisible] les dates ; mais ces fragments sont reproduits presque en entier dans le volume de pages choisies pour la jeunesse donné l'an dernier par Crès. (Rien à voir avec mes « pages choisies » de la Nouvelle Revue Française) -
Veuillez croire, cher Monsieur, à l'assurance de mes sentiments bien cordiaux.
André Gide"

***


[sur un papier à en-tête de l'Hôtel Lutetia barrée]
"22 oct. 23

Qu'aurez-vous pu penser de mon silence ?.. Puisse-t-il ne vous avoir point trop attristé ! – Certainement quelque malin démon se joue de nous et veut nous empêcher de nous joindre. Il vous souvient (et votre lettre le rappelle) de combien peu je vous manquais, lors de mon passage à Turin... Voici votre lettre du 4 sept. Je la retrouve enfin, hier, de retour à Paris où je l'avais laissée par mégarde dans la poche d'un pardessus. Combien je me désolai, sitôt ensuite de n'avoir pas tout au moins relevé votre adresse... Non : le démon avait coupé les ponts ; je ne pouvais plus vous atteindre, ni même vous faire connaître combien votre lettre m'avait touché. – Et maintenant encore je tremble : cette adresse d'Arezzo, n'est-ce pas celle d'une résidence d'été ? Va-t-on faire suivre cette lettre à Turin, ou ailleurs ? A votre tour veuillez me rassurez. Et ne prenez point note de l'adresse de cet hôtel où je suis descendu pour quelques jours : mon adresse permanente est à la N.R.F. 3 rue de Grenelle Paris VIe d'où l'on me fera suivre mon courrier à Cuverville, où je pense rejoindre ma femme dans quelques jours, ou ailleurs...
Je vous serre bien affectueusement la main.
J'espère bien le faire un jour, et prochain, d'une manière moins mystique.

André Gide"

***
 
 


[carte postale]

"5 janv. 24

Cher Monsieur et ami,

Ni oubli, ni indifférence, ni froideur... mais travail = silence.
Je me suis plongé dans l'élaboration d'un livre plus important que tous ceux que j'ai écrits jusqu'à ce jour et qui exige de moi la plus grande contention d'esprit.
Si je m'en distrais, au printemps, par besoin de repos, je serais extrêmement heureux de vous voir. Je ne puis pourtant vous promettre ma visite, car il est possible que je m'embarque pour le Maroc.
Je vous envoie tous mes vœux – et vous prie de me croire – bien amicalement déjà – votre
André Gide"

***

"2 novembre 1924                                               Cuverville en Caux
                                                                           Seine Inférieure

Mon cher Alberti

Vous m'avez écrit, à la fin de septembre, une lettre exquise, à laquelle je m'étais promis de répondre. Et je crains que mon long silence ne vous ait un peu attristé. Je vous supplie de ne pas m'en vouloir. Déplacements, occupations de toutes sortes, travail enfin, m'ont détourné de la correspondance. Je pensais partir au commencement de ce mois pour un aventureux voyage au Congo ; c'est partie remise en juillet prochain ; diverses considérations m'ont amené à différer mon départ. Et voici qui me donne quelque espoir de vous revoir peut-être au printemps prochain si je me décide gagner pour un temps l'Italie. Je ne manquerai pas, dans ce cas, de vous en avertir, car j'ai gardé de nos conversations, si imparfaites fussent-elles encore, le souvenir le meilleur et le plus attendri. Et j'ai la certitude que les suivantes seraient plus fortifiantes et fructueuses.
Le doute constant de vous-même, dont vous me parliez, et que moi aussi, croyez-le bien, j'ai pu connaître, a-t-il enfin cédé à un plus amoureux abandon ? Aux choses, aux êtres, à la vie...
Combien je le souhaite ! Et que vous cessiez d'être habile à empêcher votre bonheur.
Au revoir. Croyez, malgré mon long silence, à mon sentiment bien affectueusement fidèle.
André Gide"

***

"Brignoles -
21 avril 25

Mon cher Alberti

Je reçois à l'instant votre exquise lettre. Vite un mot pour dire que je prends rentre à Paris demain et pense y passer (Villa Montmorency)les trois premières semaines du mois de mai. Heureux si je pouvais vous revoir.
Bien amicalement votre,
André Gide"

***


"6 janvier 1927

Mon cher Alberti,

Vous êtes exquis de m'écrire ainsi...
J'emporte avec moi votre Oreste dans le midi. Je suis extrêmement fatigué, incapable aujourd'hui de vous écrire mieux et davantage.
Mais croyez à mon affection bien fidèle.
André Gide"


lundi 3 juin 2013

Vente aux enchères


Près d'une cinquantaine de lots de la vente Audap & Mirabaud d'autographes et manuscrits, livres anciens et modernes du lundi 17 juin à Drouot intéresseront les gidiens. Citons notamment :


Lot 26
GIDE André. Ménalque (fragment). Manuscrit autographe signé. (Paris), vers 1895 ; 18 pages gr. in-4 sur papier fin grisâtre.
PRÉCIEUX MANUSCRIT D’UNE ŒUVRE DE LA JEUNESSE D’ANDRÉ GIDE.
Elle paraîtra d’abord dans le numéro de janvier de la revue L’Ermitage avant d’être incorporée dans Les Nourritures terrestres (livre IV).
Il y a d’assez nombreuses ratures et des lignes supprimées que l’on parvient à lire encore.

Estimation : 5000/6000€

Lot 34
GIDE André. [Journal]. Automne 1889 - 24 novembre 1928. Dactylographie originale sur papier pelure de couleur avec corrections autographes à l’encre ou au crayon. Sans date ; in-4 (275 x 205 mm) de [206] feuillets de papier extra-fin rose, blanc, jonquille dactylographiés d’un seul côté, reliure ancienne demi-maroquin rouge à coins, dos à nerfs, tête dorée, non rogné (Semet & Plumelle).
DACTYLOGRAPHIE ORIGINALE DU “ JOURNAL ” DE GIDE COMPORTANT DE NOMBREUSES CORRECTIONS DE SA MAIN à l’encre et au crayon.
Ce tapuscrit est constitué de neuf parties à paginations particulières :
1.?Automne 1889 - 15 mai 1892. Pages 1-24. Papier rose.
2.?Novembre 1892 - juillet 1895. Pages 1-28 plus 11 bis. Papier rose.
3.?5 janvier 1902 - 9 février 1902. Pages 1-36. Papier blanc. Transposition des pages 5-13 entre les pages 20-21.
4.?Fin février 1902 - septembre 1903. Pages 1-13. Papier blanc.
5.?17 mars 1904 - juillet 1905. Pages 1-7 plus une (8 sept. 1904). Papier blanc.
6.?(3 mai 1904). Pages 2-4. Papier blanc.
7.?6 février 1907 - 18 juillet 1927. Pages 1-24 plus 9 bis. Papier rose.
8.?Août 1927 - 2 janvier 1928. Pages 1-34. Papier jonquille.
9. 3 janvier 1928 - 24 novembre 1928. Pages 1-34. Papier rose.
De très nombreuses pages portent des corrections mineures : coquilles, orthographe, etc. tandis que 46 autres contiennent des ajouts, des retraits et des modifications diverses de la main de l’auteur. Des passages sont supprimés d’une croix au crayon gras bleu ou à l’encre mais ils demeurent lisibles, d’autres sont renvoyés d’un chapitre à l’autre et il y a des indications de calibrage d’un prote (romain corps 8, etc) attestant que le tapuscrit a été envoyé à l’imprimeur.
Il est probable que, entre cette version et le texte final imprimé pour la première fois (Journal, 1889-1939, Gallimard 1939), il existe des variantes qu’elle permettra de relever.
Seuls des fragments du Journal avaient été imprimés à très petits nombre (7 ex., 13 ex., …).

Lot 35
GIDE André. Carte autographe signée à “ Mon cher Michel ” [Allégret ?].
La Souco, 14 février 1930 ; une page in-12 au verso d’une carte postale de Roquebrune (A.-M.).
Il est flatté de la demande qu’il a reçue. “ À mon retour à Paris je regarderai s’il reste encore un exemplaire d’Un esprit non prévenu ” mais il craint que le livre ne soit épuisé. “ Ah ! que je voudrais avoir pu m’embarquer avec les Chadourne et vous rejoindre.
Ce sera pour l’an prochain… ”.
Les Bussy dont il est l’hôte le chargent d’affectueux messages.
Joints du même :
INSCRIPTION AUTOGRAPHE sur une feuille de papier du Japon : “ Dans tout l’azur, rien que ce qu’il fallait de blanc pour une voile - de vert pour une ombre dans l’eau. André Gide ”.
UNE PAGE AUTOGRAPHE très raturée (tirée du Journal ?) : “ J’éprouvai souvent, en écrivant ces mémoires, combien il m’est plus aisé de peindre le mal que le bien – ou si l’on veut le laid que le beau de ma figure… ”.

Lot 57
LÉAUTAUD Paul.
Lettre autographe signée (à un responsable des Cahiers André Gide). Paris, 28 juin 1952 ; une page in-8.
Il décline la proposition qui lui est faite de collaborer aux Cahiers André Gide : “ Je n’ai pas un mot à ajouter au peu que j’ai écrit sur lui ” ; et le reste de la lettre développe les réticences qu’il a vis-à-vis de l’écrivain.

Lot 63
LOUŸS Pierre. Sappho [Poème autographe, huit tercets sur 1 page ½] suivi d’une lettre autographe signée P.L. à André Gide (2 pages ½). S.l.n.d. ; ens. 4 pages in-8 sur papier quadrillé.
Le poème, intitulé Sappho sur le promontoire de Leucade. Sapphique, commence ainsi : “ Ô mer ! mer triomphante et bouleversée // Toi qui m’exaspérais au temps d’autrefois… ” et se termine ainsi : “ Si je ne peux plus voir les yeux adorés // Si j’ai fini d’aimer j’ai fini de vivre // Viens rouler sur mon corps, ô mer toujours ivre // Tes flots effarés ! ”.
Dans la lettre à André Gide qui suit Louÿs analyse le poème en technicien du vers puis il passe à Madame Bovary : “ …Je t’en ai dit du mal parce que tu vibres d’un demi-ton au-dessus de moi… C’est égal je ne digère pas encore les dix premières pages ”. Son frère lui a rapporté d’Angleterre un très bel exemplaire de Shelley. “ Je le dévore ”.
Il a lu les trois derniers actes de Ruy Blas : “ Ah ! que c’est bien aussi ! ”.
Il termine : “ Je t’ai écrit il y a huit jours six longues pages d’injures au sujet de Victor Hugo. Et puis, découragé, j’ai remis la lettre dans mon tiroir… ”.

Lot 196
GIDE André.
Les Nourritures terrestres. Paris, Mercure de France, 1897 ; in-12, reliure janséniste ancienne maroquin vert, dos à quatre nerfs (passé), doublures de maroquin vert émeraude serties d’un filet doré, gardes de soie noire brochée à motifs verts, tranches dorées sur témoins, couverture et dos (Ch. Septier).
Édition originale, dédiée à Maurice Quillot. – UN DES 12 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE (n° 10). – On a fixé face au titre un portrait de Gide jeune légèrement chargé : dessin original à la mine de plomb (50 x 45 mm).
JOINT UNE LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE D’ANDRÉ GIDE ET DEUX AUTRES DE PIERRE LOUŸS.
1.?“ Je crois que, sans grand travail, vous pourriez glaner ces citations dans le recueil de Morceaux choisis que j’ai fait paraître chez Gallimard. Sur le point de partir pour un lointain voyage… il ne m’est pas facile de procéder moi-même à cette sélection… Quant à la phrase dont vous parlez : Famille je vous hais ” par pitié, si vous la citez, ne la détachez pas de son contexte… ” (Paris, 1er janvier 1938 ; 2 pages in-8).
2.?Deux longues lettres de Pierre Louÿs à son frère Georges. A. “ …Gide est venu me voir hier. Nous avons passé la soirée ensemble de 3 h à 9 h d’une façon macabre et follement gaie… Ce n’est pas du tout pour sa maladie nerveuse qu’il a été réformé.
Le pauvre garçon est tuberculeux. Quand il m’a appris cela, j’ai répondu naturellement : Moi aussi et depuis longtemps. Alors il a été pris d’un accès de fou-rire qui m’a gagné tout de suite et qui ne nous a pas quitté… ”.
Il donne des nouvelles de sa santé, évoque des compagnons de caserne. B. “ Quant à Gide… il n’a comme moi qu’une maladie latente et si il a été réformé, c’est qu’il s’était fait précéder à Nancy par un rapport exagéré à dessein, de son médecin ”. Louÿs révèle à son frère qu’il se sait malade depuis l’âge de quinze ans et qu’il s’attendait à ce que sa vie soit très courte. “ Je n’ai désiré qu’une chose… réaliser le plus tôt possible ces rêves dont tu me parles… ” (Abbeville, 10 décembre ; 8 pp. in-8 ; Caserne, mardi, 4 pp. in-8).
De la bibliothèque Paul Voûte, d’Amsterdam (cat., Paris, 1938, n° 342).
Estimation : 1000€



Signalons encore plusieurs lettres de Gide à Eugène Rouart (lot 27 et lot 31), à Jacques des Gachons (lot 28), à Maurice Barrès (lot 29), à Eugène Montfort (?) (lot 30),  à Félicien Challaye (lot 33), à Maurice Sachs (lot 36), à Louis Cognet (lot 37), à Marcel Achard (lot 38)... ainsi que des lettres à Gide signées Simenon (lot 84), Albert Thibaudet (lot 87). Sans oublier quelques dizaines de belles éditions originales dont plusieurs avec envoi autographe.

Vente aux enchères du Lundi 17 juin 2013 à 14h
Autographes et Manuscrits, Livres Anciens et Modernes
Drouot Richelieu - Salle 11 - 9, rue Drouot - 75009 Paris
Exposition : samedi 15 juin de 11h à 18h
et lundi 17 juin de 11h à 12h


3èmes Rencontres Jules et Jim


Xavier Rockenstrocly, président de l'association Jules et Jim qui regroupe les amateurs de l’œuvre d'Henri-Pierre Roché, nous informe de la tenue cet été des 3èmes rencontres internationales de Dieulefit. Il y abordera d'ailleurs les liens entre Roché et Gide à la lumière de leur correspondance, correspondance qui devrait faire prochainement l'objet d'une publication...


TROISIEMES RENCONTRES
JULES & JIM
DIEULEFIT
5, 6 et 7 JUILLET 2013


DE QUOI S’AGIT-IL ?
Les rencontres Jules&Jim permettent aux amateurs d’Henri-Pierre Roché, l’auteur de Jules et Jim, de se retrouver et d’échanger leurs informations, leurs points de vue et aussi leurs découvertes sur cet auteur méconnu qui joua aussi un grand rôle dans le monde des arts.

C’EST POUR QUI ?
Il n’est besoin d’aucune connaissance particulière pour assister aux rencontres sinon le désir de partager ce moment autour d’Henri-Pierre Roché. C’est une occasion de le découvrir et d’approfondir sa connaissance en la matière.

TROIS MOMENTS IMPORTANTS :
Roché et la musique : un concert exceptionnel sera donné samedi 6 juillet à 18 heures à l’Eglise Saint-Pierre de Dieulefit. Ce concert est tout entier consacré aux œuvres dont Henri-Pierre Roché a écrit les textes : Satie, Auric, Roussel…
Ce concert a été rendu possible grâce à Damien TOP, ténor de renommée internationale, qui nous propose d’entendre pour la première fois cette œuvre dans son ensemble. Diane Andersen l’accompagnera au piano.

Franz et Stéphane Hessel : Stéphane espérait être avec nous pour parler de son père. Sa mort nous attriste et nous prive d’un témoin essentiel de la vie de Roché. Mais c’est en lui rendant hommage que nous parlerons aussi de son père Franz, le Jules de Jules et Jim, écrivain, traducteur, et fidèle ami d’Henri-Pierre Roché. C’est grâce à Bruno Tackels, auteur d’un formidable feuilleton sur Franz, que nous pouvons organiser cette table ronde.

Dieulefit et ses peintres : une importante exposition franco-allemande En attendant la liberté ouvre ses portes le 24 juillet. Une occasion d’évoquer le rôle d’Henri-Pierre Roché pendant la guerre auprès d’artistes comme Wols, Etienne-Martin, François Stahly… Bernard Delpal et Philippe Bentley nous parleront de l’exposition et présenteront le catalogue, dimanche 7 juillet à 14 heures.

D’autres communications sont bien sûr prévues sur les thèmes suivants : Roché et les peintres, Roché et les sculpteurs, Roché et les écrivains, Roché et le cinéma, Roché – profession : écrivain… qui permettront de mieux comprendre ses rapports avec Duchamp, Wols, l’art brut, sa collection, avec Etienne-Martin et François Stahly… et aussi avec Gide, Franz Hessel… avec Abel Gance, Jean Renoir, François Truffaut, Mazursky … et aussi ses rapports avec l’écrit : carnets, journal, nouvelles, récits, romans…

Et nous aurons toujours ces moments de convivialité : apéritifs, repas, signatures de livres avec les auteurs présents (à la bouquinerie Les Fleurs Bleues) qui permettent d’avoir toutes les conversations que l’on souhaite.

AVEC QUI ?
Avec Marie Desplechin (écrivain), Serge Bramly (écrivain, auteur d’Orchidée Fixe, sous réserve), Blandine Masson (productrice France Culture), Bruno Tackels (auteur de Walter Benjamin, une vie dans les textes), Philippe et Scarlett Reliquet (auteurs de Henri-Pierre Roché, l’enchanteur collectionneur et de Correspondance Roché-Duchamp), Sabrina Dubbeld (historienne d’art), Marie-Françoise Peteuil (auteure de Helen Hessel, la femme qui aima Jules et Jim), Pascal Ory (historien), Aline Petitier (Psychanalyste), Catherine DuToit (université de Stellenbosch, Afrique du Sud), Giusy DeLuca (université, USA), Xavier Rockenstrocly (président de l’association Jules&Jim)… Comédienne : Nadine Despert

OÙ CELA SE DEROULE-T-IL ?
A l’école de Beauvallon (quartier Beauvallon, Dieulefit) qui accepte une nouvelle fois de nous recevoir avec générosité. Roché lui-même y résida durant la seconde Guerre Mondiale au milieu des enfants de cette école unique dirigée par Marguerite Soubeyran. L’école met ses salles de réunion à notre disposition gracieusement.

L’école de Beauvallon peut nous loger : elle dispose d’un internat – avec son confort. Elle met aussi à notre disposition cuisine et salles à manger : des repas seront servis vendredi soir, samedi et dimanche midi. Il suffit de s’inscrire pour que l’intendance suive : la participation aux frais de personnels, nourriture, ménage… s’élève à 50€ pour le week-end. Si vous souhaitez dormir sur place, la participation est de 25€ par personne pour les deux nuits. Le prix du concert est de 10€.

Nous vous proposons un forfait : repas, logement, concert et adhésion à l’association pour 100 €.

INSCRIPTIONS (avant le 14 juin) :
Il suffit d’indiquer vos coordonnées, de dire quelle formule vous choisissez par courriel à
association[at]jules-et-jim.org ou par courrier à :

Association Jules&Jim
58 rue Rochon
69270 COUZON AU MONT D’OR

jeudi 23 mai 2013

Les Amis d'André Gide à la loupe


Après s'être intéressée aux maisons d'écrivains en France et au Québec, Marie-Eve Riel consacre son stage de post-doctorat aux associations d'amis d'écrivains : ceux de Brasillach, Paulhan... et Gide. Un objet d'étude à la fois historique et prospectif fort intéressant, surtout à l'heure de la mutation de ces associations. Résumé de son projet :

Le projet porte sur trois regroupements d’amis d’écrivains français du XXe siècle : l’Association des amis d’André Gide, l’Association des amis de Robert Brasillach et la Société des lecteurs de Jean Paulhan. Il s’agit de faire la lumière sur la composition, l’activité et la production de ces regroupements. Qui sont ces membres qui se désignent comme des « amis » de l’écrivain ? Que font-ils, concrètement, pour assurer la survie de l’auteur et de son œuvre dans l’histoire littéraire ? Quelle est la contribution de leurs bulletins et cahiers (Bulletin des amis d’André Gide, Cahiers des amis de Robert Brasillach et Bulletin de la Société des lecteurs de Jean Paulhan) dans l’histoire interne de ces trois regroupements et dans l’économie générale des revues littéraires au XXe siècle ? Le projet s’inscrit dans un important courant de recherche contemporain, qui replace l’écrivain au centre des études littéraires après sa mise à mort par les post-structuralistes des années 1960, et emprunte aux plus récentes théories sur les réseaux de sociabilités littéraires, les revues littéraires ainsi que sur l’amitié en littérature.
 

mercredi 22 mai 2013

Aux enchères







A la vente de livres et manuscrits Artcurial les 27 et 28 mai prochains à Paris, on verra passer au lot 241 un curieux appareillage en provenance des archives de Jean Tardieu :


[Marcel JOUHANDEAU]
De l'abjection
Gallimard, coll. Métamorphoses , n° VII, 1939. In-12 broché, non coupé. Rare édition originale, avec envoi de l'auteur à Bernard Groethuysen, signée M.J., de ce livre publié sans nom d'auteur, écrit à la première personne. Autres livres joints :
- André GIDE : JOURNAL. Gallimard, 1946. In-12 broché. Envoi de l'auteur.
- André GIDE : INCIDENCES. Gallimard, 1924. In-12 broché. Édition originale. Envoi de l'auteur.
- André GIDE : ET NUNC MANET IN TE. Neuchâtel et Paris, Ides et Calendes, 1947. In-12 broché. Exemplaire H.C. pour Tardieu.
- VOYAGE AU CONGO. N.R.F, 1927. In-12 broché. Service de Presse. Carte de visite d'André Gide insérée. 2 p. autographes de Tardieu : notes de lectures d'après le Voyage au Congo.
Il faut noter que le manuscrit de De l'abjection passera ce même jour au lot 451.

Des éditions illustrées de livres de Gide seront également proposées : Thésée par Mariano Andreu (lot 137), Paludes par Alexeieff Grinevsky (lot 230) et Isabelle par Jean-Gabriel Daragnès (lot 192). Signalons enfin pour être tout à fait complet au lot 345 une collection complète de la revue Mesures.

Vente Artcurial, 
27 mai à 16h  (lot 1-121) 
et 28 mai à 14h30 (lot 133-fin)
Exposition :
24 et 25 mai, de 11h à 19h
26 mai, de 14h à 18h
27 mai, sur rendez-vous

mardi 21 mai 2013

Les faux-monnayeurs vus par André Billy


« En cet hiver 1906-1907, un scandale défrayait la chronique du Quartier Latin. L'affaire aujourd'hui oubliée et dont André Gide tira l'idée première d'un de ses romans les plus déconcertants*, l'affaire dite des faux monnayeurs du Luxembourg, avait éclaté au mois d'août précédent. Plusieurs de nos camarades y étaient compromis. C'est au Luxembourg que la bande avait établi le siège de ses opérations. Je ne m'en étais pas douté, et je dois dire que la plupart d'entre nous étaient dans la même innocence que moi. Si quelqu'une des pièces fausses mises en circulation dans des boîtes d'allumettes par les adeptes de cette sorte de bourse en plein air m'avait passé par les mains, je ne m'en étais pas aperçu. C'est la pièce d'or de dix francs à l'effigie de Napoléon III et au millésime de 1857 qui avait le plus de succès. Il y avait aussi des pièces de dix francs de la République (1906) et des pièces de cinq francs. Le cours en variait de deux à cinq francs. Elles étaient faites d'un alliage d'étain et d'antimoine mélangé à une petite quantité de cuivre. Au sortir du moule, elles recevaient une légère dorure. Leur prix de revient était d'environ vingt-cinq centimes. Ce commerce fit vivre assez longtemps une trentaine d'individus, parmi lesquels Mousset, repris de justice et faux monnayeur professionnel, et Lancelot, formé à l'école de Mousset, à qui celui-ci commandait jusqu'à cent pièces à la fois. Il en fabriquait une trentaine par jour. Son atelier n'était pas le seul, et l'on citait le mot d'un de ses émules : « La fausse monnaie est une question sociale comme une autre. »
Cinquante arrestations avaient été opérées. Étudiants, artistes, acteurs, employés, ouvriers, le coup de filet avait ramassé un peu de tout. Sur la terrasse du Luxembourg, on ne s'abordait plus qu'à voix basse, pour se séparer aussitôt. Le vent qui balayait les feuilles mortes des marronniers avait dispersé tous les groupes. Aux pieds des reines de France, les chaises ne trouvaient plus d'amateurs. La chaisière n'avait plus à se gendarmer pour obtenir ses deux sous.
Plus de vingt non-lieux mirent hors de cause les moins imprudents des clients racolés par Mousset, Lancelot, Torlet, Berthelon et compagnie. Lucien Nicole, le seul des inculpés dont je puisse dire que j'étais l'ami, s'en tira moins facilement. Il avait donné rendez-vous à son fournisseur habituel dans la cathédrale de Rouen et tenté de refiler une pièce fausse au sacristain. Le cierge qu'il avait eu l'idée de faire brûler à la Sainte Vierge ne fut pourtant pas perdu. La Cour d'Assises l'acquitta.
L'affaire des faux monnayeurs porta à la bohème de la rive gauche un coup dont elle ne se releva pas. Une époque s'achevait, celle de l'anarchie, de l'antipatriotisme, de l'antimilitarisme, du dreyfusisme. Un air nouveau, soufflé de L'Action Française et des Cahiers de la Quinzaine, commençait à transformer complètement le climat intellectuel de la jeunesse. »

(André Billy, La Terrasse du Luxembourg,
coll. C'était hier, Librairie Arthème Fayard, 1945, pp. 235-237)

_______________________

* Notons un tout autre qualificatif sous la plume du même André Billy dans un compte-rendu de L’Œuvre du 16 février 1926 :
« Les Faux-Monnayeurs non plus n'ont pas leur pareil, mais que dire pour les faire aimer ? C'est un livre haïssable, sur lequel je me garderai d'insister, reculant devant la difficulté qu'il y aurait à vouloir, dans un journal comme celui ci, rendre tous les aspects, indiquer toutes les pentes d'une œuvre si désagréablement immorale. Nous ne nous ferons pas, n'est ce pas, plus vertueux que nous ne sommes. Nous ne dénierons pas au vice ses attraits, mais nous mettrons nettement à part le vice pour lequel M. André Gide fait dans ses Faux-Monnayeurs une sorte d'apologie en action. Tel que nous le dépeint M. Gide, ce vice là relève beaucoup plus de la correctionnelle que de la littérature.

Aussi bien trouve-t-on dans Les Faux-Monnayeurs quelques tableaux de mœurs assez bien faits, un ou deux types curieux et des idées esthétiques discutables mais intéressantes à débattre en petit comité, vers une heure du matin dans la fumée des pipes. Je ne mettrai pas à la charge de M. Gide les fautes de français qu'on relève dans son roman, puisqu'il n'en a pas, m'assure t on, corrigé les épreuves. »

jeudi 16 mai 2013

Conférence à Uzès

La médiathèque d'Uzès propose une conférence sur "Un manuscrit d’André Gide", par Nicolas Chaine, vendredi 17 mai 2013 à 18h. Présentation :


La médiathèque a reçu une œuvre originale d’André Gide en 2011. Le manuscrit, en partie autographe de la main de Gide se compose de six pages, il est accompagné d’une lettre autographe de Gide, datée du 28 février 1950.
Il s’agit du dernier état manuscrit de l’article paru dans France Illustration en juillet 1950 et s’intitulant l’AEF, un article sur l’Afrique Équatoriale.
Le reste de l’article est de la main d’Elisabeth Van Rysselberghe, mère de Catherine Gide, fille unique de l’écrivain.
Ce manuscrit fut découvert dans un coffre-fort de l’ancienne propriété des Gide, Cuverville, propriété actuelle de Nicolas Chaine, qui, généreusement, en a fait don à la médiathèque.
Il va retracer cette découverte et les recherches entreprises pour authentifier ces documents.
La médiathèque continue ainsi à enrichir son fonds Gide, aidée par ailleurs par la Fondation Catherine Gide.

Plus d'informations sur le site de la médiathèque.

Lettre de Gide à Fabulet

Notre ami Akio Yoshii nous signale une lettre de Gide à Louis Fabulet proposée par les Autographes des Siècles sur e-bay :




André GIDE (1869-1951)
Lettre autographe signée à Louis Fabulet.
Deux pages in-8° sur papier à en-tête. Cuverville. 1er janvier 1933.

Très intéressante lettre de Gide tentant de dénouer un désaccord littéraire et financier entre Fabulet et Gaston Gallimard, quant à des retours d’ouvrages.

« Cher ami, Je reçois communication du double de la lettre de la N.R.F (excusez tous ces génitifs !) du 24 novembre à vous adressée. Cela est déjà vieux et c’est contre cette lettre même que vous protestez. Mais une lettre du 22 décembre (que je ne reçois que ce matin) y est jointe, à moi adressée, en réponse à ma protestation orale, qui s’était faite écho de la vôtre – lettre que je vous communique à mon tour. Vous y verrez que j’avais chaudement défendu vos intérêts, qui me semblaient liés – et que G. Gallimard ne s’est pas endormi sur les griefs que je lui présentais. Il me semble que le seul point qui pourrait prêté à discussion c’est celui des « retours » dont, d’après les termes de votre contrat, il n’y aurait pas lieu de tenir compte, puisque les sommes de droits d’auteur seraient exigibles non après vente, mais après sortie des éditions. Point assez discutable et où je ne suis pas bien sûr que, de droit, vous ayez raison. En tout cas vous ne pourriez vous tenir frustré de cette somme, me semble t-il, qui devra vous revenir aussitôt que le trou causé par ses « retours » sera comblé. Et surtout je ne voudrais point que vous puissiez vous croire victime d’un « traitement de défaveur », si j’ose dire ; si peut-être au Mercure les règlements sont faits sans tenir comptes des retours, c’est ainsi que Valette se hasarde jamais de lancement d’auteurs nouveaux. Songez que souvent ces retours massifs sont de plusieurs mille à la fois – lorsqu’un prix Goncourt par exemple pour Deberly, Arland, etc a pu faire escompter un succès qui ne s’est pas produit. Si, sans aucun fait nouveau, je vous parle un peu différemment aujourd’hui (que je ne le faisais dans mes deux lettres précédentes) c’est que je me suis renseigné, car votre affaire me tenait à cœur – et ce sont les renseignements obtenus dont ici je vous fait part. J’ajoute, moins que fort peu « homme d’affaires », je suis susceptible de me laisser convaincre peut-être par des arguments insuffisants, que je ne suis pas capable de critiquer. Mais est-ce ici le cas – et les arguments de G. Gallimard ne vous semblent-ils pas de bon aloi ? Tous les vœux bien affectueux de votre vieil ami André Gide. »

Sur la rencontre entre Gide et Fabulet autour de Walden, ou la Vie dans les Bois, voir le texte de Louis Fabulet publié dans La Revue de Paris du 1er mars 1921, et mis en ligne par La Revue des Ressources.

vendredi 3 mai 2013

Enquête sur les maîtres de la jeune littérature


Entre le 30 septembre et le 30 décembre 1922, Pierre Varillon et Henri Rambaud mènent une « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature » dans la Revue Hebdomadaire. Enquête qui a été reprise et augmentée dans un volume paru en 1923 à la Librairie Bloud et Gay. Dans leur introduction à cette compilation, les enquêteurs s'expliquent :

« Nous avons donc posé à un certain nombre de jeunes écrivains les deux questions suivantes :
1° Quels sont les maîtres à qui vous devez le plus et pourquoi ?
2° Quelles influences vous paraissent devoir commander les directions de la littérature contemporaine et que pensez-vous notamment de l'épuisement ou du renouvellement possible des genres traditionnels ?
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver certains noms et des plus marquants, parmi les écrivains que nous avons interrogés. Notre règle a été de nous en tenir aux écrivains parvenus à la notoriété depuis la guerre et à ceux dont les premières œuvres, encore peu connues du public, mais distinguées par les connaisseurs, font souhaiter qu'ils y parviennent bientôt. Leurs aînés ont déjà répondu avant la guerre à des enquêtes analogues* ; ou s'ils n'ont pas eu l'occasion de la donner, chacun sait quelle serait leur réponse. Est-il bien utile, par exemple, que le grand poète qu'est M. Paul Valéry reconnaisse en Mallarmé son maître et son guide, qu'il devait d'ailleurs dépasser; ou, dans une génération plus jeune, que MM. Jacques Bainville ou Henri Massis témoignent de ce qu'ils doivent à Charles Maurras ? »

Vingt-quatre romanciers, dix poètes, six dramaturges et neuf critiques répondront aux questions de Varillon et Rambaud, parfois de manière très détaillée, parfois de façon laconique... Les noms les plus cités par les romanciers sont dans l'ordre ceux de Bourget, Maurras, Barrès, France, Loti, Boylesve, Gide et Proust. Les critiques ont affirmé l'influence de Maurras, de France, de Lemaître, de Gide, de Jacques Bainville, de Montfort, de Bergson, de Boylesve et de Péguy.

Nous avons sélectionné parmi les réponses qui citent Gide les plus intéressantes, ou tout du moins les plus motivées. Dans une second temps, la Revue Hebdomadaire écrira aux « maîtres »  les plus influents pour leur poser les mêmes questions qu'aux auteurs de la « jeune littérature ». Nous donnons ainsi en fin de billet la réponse de Gide...

***

« La génération littéraire née autour de 1890 a pu avoir des maîtres jusqu'en 1914. Elle n'en saurait plus avoir aujourd'hui. Entre eux et elle, la guerre a creusé un abîme. Si la guerre n'avait pas creusé cet abîme, ce serait à désespérer de cette génération. Ce serait bien la première fois qu'on verrait le monde changer de face, sans que se renouvelât la littérature.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de renier des admirations légitimes; il s'agit de refuser des modèles périmés. Nous sommes d'un autre temps que France, Barrés, Gide, Maurras ou même Péguy. Qu'avons-nous à faire d'excitants, d'un Nietzsche ou d'un Kipling ?
[...]
France, Barrés, Gide, Maurras, Péguy et tous les autres ont été les liquidateurs du romantisme, soit qu'ils l'aient épuisé en le portant à l'extrême, soit qu'ils aient essayé de le classiciser, soit qu'ils l'aient combattu. Ils se sont ainsi liquidés eux-mêmes, au plus haut prix, je le reconnais. Depuis la guerre, ils se survivent. Et après eux, le déluge.
Mais après le déluge, tout recommence. »
Benjamin Crémieux
***
« Avant la guerre, jusqu'à ma vingtième année, j'ignorais une partie de la littérature de notre temps, celle qu'on est convenu d'appeler la littérature moderne. Comme je vivais complètement en dehors des milieux littéraires, je n'avais rencontré personne qui me révélât l'existence des œuvres contemporaines qui n'étaient pas répandues dans le plus large public.
A peine en 1913 avais-je entendu parler de la Nouvelle Revue française qui, un peu plus tard, a marqué ma formation littéraire comme l'Action française a marqué ma formation politique.
[...]
Je reviens à la Nouvelle Revue française, à André Gide. Je ne pourrai jamais aimer l'homme, mais je respecte l'auteur, sa patience; tant pis si sa prudence tourne au vice. Je lui suis infiniment reconnaissant de l'exemple studieux qu'il donne. J'ai trouvé dans sa critique et dans celle qu'il a inspirée, celle de Jacques Rivière principalement, mille réflexions qui m'ont éclairé sur moi-même et sur les autres. Elles m'ont évité de me jeter dans une démesure où je tendais de tout mon désir de combattre. »

Pierre Drieu la Rochelle

***
« Les gens de cinquante ans sont persuadés que les trentenaires d'aujourd'hui « posent » quand ils déprisent la vulgarité de Musset et de Hugo. Il n'y a pas de pose là dedans. Sans aucune prévention, j'ai toujours été fort éloigné des romantiques, comme de « bourgeois » affreux. Inutile de vous dire que Barrés et Gide pour la prose, Mallarmé pour les vers, quand on les lit dès seize ans, vous font trouver bien plus « cocos » les maîtres du dernier siècle que ceux-ci n'ont trouvé ceux du dix-septième...
Et à bien réfléchir, tout ce qui précède me paraît incomplet, et simplet, et à demi faux.
Mais vous n'attendez pas une confession générale ? »

André Thérive

***
« 1° Les maîtres à qui je dois le plus, je commence à croire que ce sont ceux dont j'ignore l'œuvre. La grande occupation des critiques qui épluchent un roman est, en effet, d'y débusquer tous les « gidismes », tous les « barrésismes ». Je ne dois que des « éreintements » à ces maîtres trop admirés qui, à vingt ans, m'imposèrent des attitudes d'esprit et des tours de phrases dont je commence seulement à me débarrasser. Ma gratitude ira donc à d'autres maîtres vénérables près desquels j'aurai passé, n'ayant rien demandé et n'ayant rien reçu. Une pudeur teintée de prudence me défend seule de les nommer ici.
Pour être franc, j'admire mes camarades qui connaissent leurs maîtres et les dénoncent avec la même assurance que s'il s'agissait de leur tailleur. Sans doute avez-vous pratiqué ce jeu dangereux que Paul Morand, dans son fameux Ouvert la nuit, nous enseigne ? Sur une liste où figurent intelligence, distinction, talent, beauté, élégance, etc., chacun se donne des notes que le voisin corrige. Eh bien! il serait amusant de corriger la liste des maîtres que mes jeunes confrères s'assignent en toute bonne foi. Il n'est pas bon que nous choisissions nous-mêmes nos ancêtres,parce qu'alors nous prétendons tous à la cuisse de Jupiter. J'imagine Bourget, Barrés et Gide en leurs cabinets, Balzac, Stendhal et Baudelaire sous les myrtes immortels, se répétant après avoir lu votre enquête le vers de Booz :

Se pourrait-il, Seigneur, que ceci de moi vînt ?

et je crois voir le spectre de Paul Féval (ce charmant auteur de France trop dédaigné et si supérieur au mulâtre Dumas) accuser Barrés et Bourget de détournement d'enfant. C'est vrai qu'un romancier de l'école du cher Féval peut, dans son particulier, professer la doctrine Bourget-Barrés-Maurras, sans que ses livres en reflètent rien et qu'une œuvre, que littérairement nous portons aux nues, souvent ne déteint pas sur notre vie intérieure. J'ai préféré à tout Anatole France quand j'avais quinze ans et ce fut justement pour moi un temps de crise mystique.
Faut- il concevoir le Parnasse comme un marché où les débutants se fournissent de psychologie chez Balzac-Stendhal- Bourget ; de nationalisme simple [chez Barrés, de nationalisme intégral chez Maurras ; d'immoralisme chez Gide et de style à tous les rayons ? Il arrive souvent qu'un jeune homme de lettres n'accepte rien tout à fait de l'extérieur. Ses maîtres préférés font sourdre en lui des eaux cachées. Nous ne recevons rien que déjà nous ne possédions. Notre œuvre, c'est nous-mêmes et nous ne sommes pas nés des livres, mais de nos pères en qui nous vivions avant notre venue ici-bas ; et depuis nous dépendons de ce monde infini d'images, de sensations, de sentiments, de croyances, où, à peine nés, nous avons baigné. Les pins géants d'un parc que je connais, les charmilles, devant la terrasse d'un autre jardin, m'ont mieux instruit que les livres dont je m'enchantais à leur ombre (dont je m'enchantais vient de Barrés).
Et qui dira, dans une formation même littéraire, la part des amitiés et des amours ? Les maîtres de beaucoup, ce furent leurs maîtresses.

2° Il est inutile, que vous vous inquiétiez de l'avenir des « genres traditionnels » au siècle de Marcel Proust, de Paul Valéry et de tous ceux que vous interrogeâtes. »

François Mauriac

***
« Deux poètes m'ont profondément influencé : Arthur Rimbaud et Lautréamont (Isidore Ducasse). Depuis que j'écris, Je n'ai jamais cessé de penser à eux. Leur influence sur moi a été trop forte, trop exclusive pour que je puisse la définir. J'ai probablement écrit grâce à eux et selon eux. Tout ce que je crois découvrir dans la poésie, c'est dans leurs poèmes que je l'ai découvert. Je sais mal les voir, je manque de recul : je les aime trop.
J'ai aimé aussi quelques autres écrivains : Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Giraudoux. J'ai connu encore André Gide ; il a exercé sur moi une certaine influence. Je lui dois beaucoup. Quoi ? je ne sais pas. Je n'aime guère ses livres, sauf les Caves du Vatican. J'ai peur d'être ingrat en l'oubliant. J'aimerais aussi de ne pas parler de Maurice Barrés, mais tout de même je lui dois beaucoup. Je ne pense naturellement qu'à ses premiers livres. Les autres... »

Philippe Soupault

***
« L'exemple de Proust et de Valéry, me permet de penser que les plus importants et intéressants jeunes hommes d'aujourd'hui, ne laisseront connaître leur valeur que dans quelques vingt ans d'ici. Et ceci me rassure un peu — mais, me retient aussi de répondre à votre question, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.
Veuillez donc m'excuser. »
André Gide

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* Par exemple l'enquête menée par Emile Henriot qui explique, dans une lettre donnée en appendice de l'ouvrage de Varillon et Rambaud :
« Avant la guerre en effet, des questions semblables avaient été posées aux écrivains. En somme, nonobstant la guerre, qui a plus consolidé chacun dans ses positions qu'elle n'a profondément modifié les façons de voir et de sentir, l'idéal de cette génération n'a pas beaucoup changé depuis le temps que moi-même j'interrogeais, sur un thème analogue au vôtre, ses jeunes aînés et même quelques-uns déjà de ceux qui nous ont répondu (A quoi rêvent les jeunes gens, 1912). Je me reporte à ma brochure : les noms les plus souvent cités étaient ceux de Barrés et de Maurras; après, venaient Gide et Claudel. Bourget n'avait pas encore triomphé de l'ignorance et de l'ingratitude injustes. »