jeudi 27 août 2015

Correspondance Gide - Laurens

La parution de la Correspondance Gide-Laurens, édition établie par Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann, est annoncée pour le 10 septembre prochain par les Presses Universitaires de Lyon. Présentation de l'éditeur :


Les 130 lettres rassemblées dans cette édition retracent l’histoire d’une longue amitié : celle de l’écrivain André Gide pour Paul-Albert Laurens, peintre tout comme son père, le célèbre Jean-Paul Laurens.

Lorsque, après le « bachot », le jeune André Gide est introduit dans l’atelier des Laurens, c’est tout un monde d’artistes et d’écrivains qui s’offre à lui. Mais Gide, orphelin de père, trouve surtout chez eux une seconde famille.

Au cours de leur voyage en Afrique du Nord en 1893 et 1894 – épisode décisif longuement évoqué dans Si le grain ne meurt, et auquel les lettres ici rassemblées apportent quantité d’éclairages inédits – Paul-Albert et André partagent leurs découvertes touristiques et sexuelles et nouent une relation véritablement fraternelle, au point d’en faire une des plus durables et profondes que Gide ait connues. Une amitié qui durera jusqu’à la mort de Laurens, en 1934.

LES AUTEURS
Pierre Masson est professeur émérite à l’Université de Nantes. Directeur du Bulletin des Amis d’André Gide, il a édité une douzaine de correspondances de Gide, et édité ou dirigé les quatre derniers volumes des oeuvres de Gide dans la Pléiade.
Jean-Michel Wittmann est professeur à l’Université de Lorraine. Directeur du Centre d’études gidiennes, auteur de plusieurs études sur Gide, il a participé à l’édition des oeuvres romanesques de Gide dans la Pléiade et codirigé avec Pierre Masson le Dictionnaire Gide (Classiques Garnier).

ANDRÉ GIDE : TEXTES ET CORRESPONDANCES
Collection fondée par Claude Martin, dirigée par Pierre Masson

Cette collection dédiée à André Gide rassemble des correspondances et autres écrits, pour la plupart inédits, et quelques essais consacrés à ce « contemporain capital ».
L’abondante correspondance de Gide, fût-elle avec des auteurs et critiques (Henri de Régnier, André Ruyters, Jean Amrouche) ou avec des acteurs de la vie politique (Eugène Rouart, Léon Blum), apporte un éclairage nouveau et des témoignages précieux sur l’auteur et son époque.

ANDRÉ GIDE & PAUL-ALBERT LAURENS
CORRESPONDANCE (1891-1934)
Édition établie par Pierre Masson
et Jean-Michel Wittmann
2015 - 236 p. - 15 x 21 cm - 20 €
ISBN : 978-2-7297-0894-8 

lundi 24 août 2015

Balade dans la vallée d'Eure


L'arrivée de la sempiternelle sultane annonçait la fin des déjeuners à Uzès. « Que ces repas duraient longtemps, pour moi toujours si impatient de sortir ! J’aimais passionnément la campagne aux environs d’Uzès, la vallée de la Fontaine d’Eure et, par-dessus tout, la garrigue. » Ces quelques photographies prises en août 2015 illustrent ces pages de Si le grain ne meurt.


 Au pied d'Uzès, la vallée d'Eure


La Fontaine d'Eure jaillit au pied d'Uzès, dans la vallée d'Eure. Il s'agit d'un ensemble d'une dizaine de sources alimentées par la nappe aquifère du massif calcaire voisin, captées par les Romains pour alimenter Nîmes en eau potable (et enjambant au passage le Gardon par le célèbre Pont du Gard). Gide la confond dans son récit avec la rivière qui coule au fond de cette même vallée, et qu'elle alimente désormais, l'Alzon. 



 La source d'Eure rejoint désormais l'Alzon


Pourtant, les deux eaux n'ont pas du tout le même aspect : l'eau claire et jaillissante de la source se mêle en partie aux eaux lentes et émeraude de l'Alzon, sans parvenir à les éclaircir. En partie seulement car deux captages réalisés en 1990 et 1992 permettent d'alimenter Uzès en eau potable, à raison de  3 900 m3 par jour (environ 45 litres par seconde).


L’Alzon est une rivière de 20 km, de sa source à Masmolène 
jusqu’à son confluent avec le Gardon à Collias


Face à Uzès, de l'autre côté de la vallée, la garrigue hérissée de rochers n'est plus abroutie par les troupeaux. Il faut donc imaginer une végétation plus rase qui, du temps de Gide, la rendait plus accessible, et propice à la chasse aux scorpions et scolopendres. 



 Les rochers dominant l'autre versant de la vallée d'Eure


Mis au jour en 1991, un bassin de régulation montre comment l'eau de la source coulait en parallèle de celle de la rivière. Derrière, la garrigue où Gide se promenait, aujourd'hui couverte d'arbustes.


Bassin de régulation et garrigue


Plusieurs moulins ponctuaient la vallée au XVIIe siècle, aujourd'hui en ruine et livrés aux tags et débris de verre : le moulin de l’évêque en amont de la source d’Eure, le moulin du Roi, le moulin du duc (Moulin du Tournal) situé à 150 m en aval du bassin régulateur et le moulin de Gisfort. 


 Au moulin sous la tour de gué, un blason daté de 1868



 La tour de gué



Au moulin de Tournal, les repères des crues de l'Alzon



 Depuis la vallée de l'Eure, on peut rejoindre la promenade André Gide



 L'Alzon au moulin de Tournal


 A peu près au même endroit, les lavandières que Gide 
rencontrait en descendant dans la vallée (carte postale ancienne)




 Pas de narcisses en cette saison, mais au bord de l'Alzon la rencontre 
de cette saponaire est un clin d’œil aux lavandières...

samedi 22 août 2015

Le temple de Lussan


Temple de Lussan

« Oui, j’ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête », se souvient André Gide dans Si le grain ne meurt. Des « mégathériums » en voie de disparition qu'il croisait encore, du temps de son enfance, à Uzès où il découvrait « ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l’humanité ». 

Il y avait le souvenir du grand-père Tancrède, décrit par sa mère : « Elle m’en parlait comme d’un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l’excès, inflexible, et poussant la confiance en Dieu jusqu’au sublime. » Portrait quelque peu contrarié par les appréciations des supérieurs du président du tribunal d'Uzès que nous avons données précédemment... Mais il est probable que Tancrède compensait son inefficacité professionnelle par la tyrannie domestique !


 Temple de Lussan, façade sud


« Ceux de la génération de mon grand-père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance ; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu’on avait voulu les plier », remarque Gide. Le portrait de Théophile rappelait l'exil tout autant que le rang à tenir.


 Temple de Lussan, l'intérieur


C'est tout ce pan de l'histoire de ce petit coin du Gard, et de la famille Gide, qu'on touche un peu en pénétrant dans le temple de Lussan. On ne sait malheureusement pas quelles maisons occupaient les premiers Etienne et Théophile, ni où poussait la canebière du brave Jehan Gido (encore que le chanvre soit toujours cultivé au pied du village !). On sait toutefois que le temple actuel a été édifié sur une parcelle avec maison appartenant à Jean-Pierre Gide, le père de Tancrède et arrière-grand-père d'André.

 
  Puits devant un jardin potager, au second plan un champ de chanvre


 

Du premier temple de Lussan, il ne reste que deux vestiges, nous apprend un document mis à disposition du visiteur : « Un portail en pierre de taille, à plein cintre, se trouve encastré aujourd'hui dans un mur d'enceinte chez un habitant de Lussan. Il date probablement du début du XVIIe siècle » et « une pierre portant l'inscription d'une partie du verset 11, Psaume 84, avec la date 1656, [...] révélée lors des travaux chez ce même propriétaire de Lussan. »




J'aimeroye mieux
Me tenir à la porte
En la maison de
Mon Dieu qve
Demeurer ES (I)
Tabernacles des
Meschants. PSALM
LXXXIV 1656.




A côté de cette pierre gravée, un autre document livre le témoignage non daté d'un certain Louis Chazel:

« Cette petite découverte semblerait apporter une confirmation à une tradition de famille, d'après laquelle dans le même immeuble, un portail en pierre de taille, à plein cintre, encastré aujourd'hui dans le mur d'enceinte à moellons grossiers de dimensions modestes, mais le travail soigné et représentant les bossages si en faveur au début du XVIIe siècle, ne serait autre que le portail même de l'ancien temple, peut-être acquis et aussi préservé dans un sentiment de piété.

En effet chacun des claveaux, ainsi que la clé de voûte, présente une fracture nette et unique qui paraît difficilement explicable, si elle n'a pas été faite par le marteau du démolisseur.

Il serait singulièrement émouvant de trouver dans cette pauvre ruelle de village la trace, si visible encore, de l'œuvre de destruction, que le fanatisme du clergé et du souverain a impitoyablement exécuté sur les sanctuaires où nos frères ont prié. »


Temple de Lussan, l'orgue


La destruction de ce temple pendant la guerre des Cévennes (1685-1787) a conduit la population protestante de Lussan et des environs à célébrer le culte « soit en plein air, soit dans une remise prêtée, qui était un lieu de passage pour des voyageurs, des charrettes, voire même des troupeaux de moutons. C'était un lieu peu propice à la sérénité !

La période du « Désert » avait appris aux protestants à célébrer le culte dans des conditions précaires. Ainsi ce n'est qu'en 1811 que l'on découvre trace des premières réclamations pour l'attribution d'un lieu de culte. On demande un bâtiment d'une construction simple, sans ornements extérieurs ni intérieurs, mais assez grand, pouvant contenir 600 à 700 personnes (on restait debout).

Il faut préciser, qu'à cette époque, la population protestante représentait :

80 % des habitants de Lussan,
50 % des habitants de Fons/Lussan
La quasi-totalité des habitants de Vallérargues.

En 1821, par ordonnance royale, l'adjudication de la construction du temple fut déclarée. »

Temple de Lussan


Même en les rangeant débout, on a du mal à faire entrer par la pensée 600 personnes dans ce modeste édifice (et l'on songe aux galeries intermédiaires de la cathédrale Saint-Théodorit d'Uzès construites après la révocation de l'Edit de Nantes pour accueillir les nouveaux convertis de « la religion prétendue réformée » !)

« L'inauguration officielle eût lieu en 1822, bien que le bâtiment était loin d'être achevé. » Nous avions d'ailleurs retrouvé il y a quelques années un compte-rendu assez détaillé de l'inauguration. Mais on apprend encore que « cette construction ne fut pas simple, et pendant des années des différends ont empêché l'avancement de la réparation et la transformation d'un vieux bâtiment rural en un lieu de culte. Il a néanmoins été utilisé au cours des travaux, alors que les colonnes, dites « Corinthiennes » et la voûte ne seront définitivement terminées qu'en 1847. »



 Temple de Lussan, texte commémoratif
à la base d'une colonne


En quittant le temple, on passe à nouveau par l'accueillant petit « jardin biblique » aménagé dans la cour. Gide le botaniste serait ravi d'y trouver ces plantes qui poussent dans la Bible : amandier, buis, hysope, olivier, vigne... Et il s'amuserait peut-être du Robinier faux-acacia, introduit en Europe par Jean Robin, qui joue ici le rôle de l'Acacia seyal véritable, rejouant la descente du train de son enfance : « c'était la Palestine, la Judée... »


Temple de Lussan, le jardin biblique


  

De Lussan à Uzès, berceau des Gide


Jean Lambert, dans Gide familier, se souvient d'un panneau planté au pied de la route grimpant à Lussan et qui signalait l'entrée dans le berceau de la famille Gide. Ce panneau a aujourd'hui disparu mais la petite commune gardoise ne renie rien de ses liens avec les Gide, et les rappelle a plusieurs reprises dans les panneaux d'explications historiques disséminés à travers ses rues.


L'un des panneaux explicatifs de Lussan


Depuis son promontoire rocheux, Lussan domine la vallée de l'Aiguillon, où passait une ancienne route gallo-romaine reliant Nîmes (Nemausus) à Aubenas (Albenate) et Alba-la-Romaine.Tout autour du plateau calcaire des « Garrigues de Lussan », d'une altitude moyenne de 300 mètres, poussent chênes verts, buis et plantes aromatiques comme le thym ou la lavande, encore parcourus par les troupeaux de chèvres et de moutons. L'espace agricole est également occupé par des cultures céréalières et fourragères, des oliviers, des chênes truffiers et ponctuellement par des mûriers qui témoignent du passé séricicole de la commune au XIXe siècle.

Vue depuis Lussan


L'eau et les grottes des Concluses de Lussan, gorges creusées dans la roche par l'Aiguillon, affluent de la Cèze, sont propices à une installation des populations préhistoriques. Au pied de Lussan, à l'emplacement actuel du château de Fan – dont nous reparlerons puisqu'il a appartenu à la famille Gide – une statue gallo-romaine représentant une nymphe a été retrouvée qui ornait un sanctuaire, ou fanum.



 Dominant les Concluses de Lussan, les grottes qui ont abrité 
hommes préhistoriques puis brigands, camisards et résistants



Si au loin se distinguent la chaîne des Cévennes dominée par le Mont Lozère, le Mont Ventoux et même les Alpes par temps clair, deux monts proches et aux formes assez semblables barrent la vue au sud : le Serre de Fons (472 m) et le Mont Bouquet (629 m). La position dominante fait de ces rochers un site idéal pour une installation fortifiée.

 Vue depuis Lussan


Le rempart, ici l'ont dit barri, ceinture le plateau sur 800 mètres de long. Construit au XVe siècle en même temps que le château du haut, aujourd'hui reconverti en mairie – et qui a lui aussi appartenu à la famille Gide ! – ce barri a été remanié au XIXe siècle et couvert par des blocs de pierre taillée. Des tournelles, tours plus hautes que l'enceinte et ouvertes vers l'intérieur, ponctuaient l'ouvrage défensif.

Le château-mairie et à son pied la route qui monte au village


Une dizaine de hameaux, avec le village et les mas, composent aujourd'hui la carte administrative de Lussan qui s'étend sur 4 700 hectares. La commune compte 500 âmes, et possède encore une école, l'école Jules Ferry et ses deux classes. Le tourisme reste ici une activité heureusement contenue et le visiteur se voit offrir des panneaux historiques détaillés, mais aussi un parcours artistique original (présentant notamment une grande œuvre consacrée à Gide), des expositions gratuites, la visite d'une forge animée par une association dynamique... Mais revenons aux Gide.



Le château (XVe s.) et sa tour horloge.


C'est à Lussan que les ancêtres de Gide sont installés depuis au moins la fin du XVIe siècle. Un registre notarial porte une reconnaissance de dettes de Jehan Gido, datée du 11 février 1587. Le Compoix de Lussan (cadastre rudimentaire de l'époque) précise qu'il est ménager avec une maison de dix cannes de couvert, soit environ 38 m2, un jardin potager, un pré, une canebière, une vigne et deux champs, le tout d'une surface de moins de deux hectares. Le terme « ménager » signifie qu'il était propriétaire des bâtiments et des terres, mais aussi du matériel et des animaux de labour, propriétés certes modestes, mais non pas « ouvrier agricole » comme l'indique Frank Lestringant au seuil de sa biographie consacrée à Gide.


Asperges, vignes, fruits et légumes : une parcelle 
comme celle que cultivait Jehan Gido en son temps ?


Deux générations plus tard, le nom de famille est francisé en Gide. Théophile Gide est « tisserand à sarge » (fabricant de serges, les étoffes de laines qui font alors la richesse de la région), son fils Etienne est cardeur de laine. Etienne donne naissance à un autre Etienne (1686-1772), qui sera facturier en laine, et à un nouveau Théophile (1682-après 1765), lui aussi tisserand puis négociant en tissus. Dénoncé pour sa participation aux « assemblées du désert », Théophile s'enfuira en 1710 vers l'Allemagne où il fera fortune mais n'aura pas de descendance. C'est lui qu'on peut voir sur l'austère portrait qui est au musée d'Uzès.


A droite : le portrait de Théophile Gide (1682-après 1765)
A gauche le portrait de Joseph Etienne Théophile Gide (1750-1835)
au Musée Georges Borias d'Uzès


La génération suivante essaime un peu partout : un nouvel Etienne, après avoir essayé de reprendre les affaires de Théophile en Allemagne, rentre en France et s'installe à Paris où il fonde la branche parisienne des Gide. Un nouveau Théophile fonde une branche genevoise. Un Xavier inaugure une branche lorraine. Resté à Lussan, Jean Gide (1723-1803) facturier en laine et négociant, épouse en 1749 Anne Guiraud, fille d'un lieutenant de juge. Il offre à son fils aîné des cours de droit et en 1774 une charge de notaire royal à Uzès : Joseph Etienne Théophile Gide (1750-1835) est le premier d'une lignée de notaires et magistrats désormais installée à Uzès.



 Face aux grottes des Concluses, un panneau rappelle
que c'est ici que Théophile Gide s'est caché sous la Terreur.


Il faut noter qu'il est question de Joseph Etienne Théophile Gide sur le chemin qui descend aux Concluses de Lussan. Figure de la Révolution – il participa à la rédaction des cahiers de doléances comme secrétaire du district d'Uzès aux côtés de Rabaut-Saint-Etienne – ses sympathies Girondines font peser sur lui de graves menaces sous la Terreur. Le 17 juillet 1793, il rejoint Lussan où, aidé par son frère, il gagne les bois des Concluses pour s'y cacher. Il y restera jusqu'en septembre 1794, s'abritant dans une grotte (la baumo de Moussu Gide), aidé par des paysans sympathisants. A la chute de Robespierre, il reprendra ses activités politiques et deviendra président du directoire départemental de 1795 à 1799.



Paul Tancrède Gide (1800-1867)


Son frère Jean Pierre Gide (1754-1826), propriétaire et greffier du juge de Lussan, épouse en secondes noces Anne Pagès avec qui il a deux filles, et un fils : Paul Tancrède, le grand-père qu'André Gide ne connaîtra pas. Né à Lussan le 8 avril 1800, Paul Tancrède est juge de paix à Uzès en 1830, puis juge, puis président du tribunal de 1839 à sa mort le 1er juin 1867. Enterré à Uzès, sa tombe avait fait l'objet il y a quelques années d'une indélicate procédure de reprise de la part de la commune.



Le tribunal d'Uzès


Paul Tancrède est « médiocrement placé à la tête du tribunal d'Uzès où on se plaint de sa lenteur, d'une faiblesse qui tient à l'extrême douceur de son caractère », notent ses supérieurs. Une autre note de ses chefs le décrit « magistrat instruit, capable, consciencieux, mais manquant absolument des qualités essentielles d'un chef de corps, la fermeté, l'activité. M. G. est un obstacle à la répression de nombreux abus que la cupidité des gens d'affaires et la nonchalance de certains magistrats ont introduit dans cet arrondissement. »


 Maison natale de Charles Gide face à l'église Saint-Etienne à Uzès




C'est son fils cadet, Charles Gide (1847-1932) qui consigne ces remarques, avec cette rigueur toute protestante pour la vérité, fut-elle déplaisante à entendre. Son fils aîné est Paul Gide (1832-1880), le père d'André. Tous deux naissent à Uzès, dans une maison face à l'église Saint-Etienne, louée par l'oncle Théophile. Puis la famille s'établira non loin de là dans un appartement de l'hôtel du Sollier, propriété de la famille Chastanier. Une famille de Lussan, qui y a notamment fondé une filature de soie, et est apparentée aux Gide par un premier mariage de Jean Pierre Gide.



 L'entrée de la maison de la grand-mère de Gide
à Uzès, du côté de la Place aux Herbes


C'est dans cet appartement traversant, donnant d'un côté sur la place aux herbes par une ruelle étroite (la maison voisine ayant été détruite, ce côté prend aujourd'hui l'aspect d'une placette adjacente à la grande place), de l'autre sur le boulevard par une terrasse, qu'André Gide passera ses vacances à Uzès auprès de sa grand-mère Clémence Gide, née Granier, ainsi qu'il le raconte dans Si le grain ne meurt.



 La terrasse de la maison de la grand-mère de Gide
donnant sur le boulevard à Uzès



Suite :

Le château du Fan (à venir)
Source et vallée de l'Eure à Uzès (à venir)
Musée Georges Borias à Uzès (à venir)

vendredi 14 août 2015

Puretés et impuretés de la littérature



Puretés et impuretés de la littérature (1860-1940), actes du colloque qui s'est tenu à la Villa Finaly de Florence du 20 au 22 septembre 2011, viennent de paraître chez Garnier, sous la direction de Didier Alexandre et Thierry Roger.

Outre deux interventions sur les Faux-Monnayeurs et la recherche du roman pur, on y puisera de nombreuses réflexions sur les sujets qui animent Gide et ses proches à ces époques.

Présentation de l'éditeur :

Les notions de pureté et d'impureté ne cessent de se décliner selon les périodes, les intentions politiques ou littéraires qu'on veut bien leur associer. Qu'en est-il du fait littéraire entre romantisme et existentialisme quand un certain « récit orthodoxe » associe modernité et pureté, postmodernité et impureté ?

Table des matières :

- Thierry Roger : Présentation
- Didier Alexandre : Sur la littérature pure

Première partie : la langue, la poésie
- Thierry Roger : Pureté de Mallarmé. Nettoyage d’une situation verbale
- Michel Jarrety : Valéry : variations sur la littérature pure
- Marie Blaise : Le royaume intermédiaire. Crise du vers et poésie pure
- Maria Carla Papini : La poésie d’Ungaretti et l’impossibilité de la pureté
- Dominique Combe : Les mythes de la langue pure

Deuxième partie : les arts, les avant-gardes
- Wolfgang Asholt : Pureté et avant-garde. L’exemple de Blanchot
- Claudia Jünke : Intermédialité chez Apollinaire. Pureté esthétique et impureté médiatique de la littérature
- Giovanna Angeli : La notion de pureté chez les surréalistes. « Amourfou »–« Amourpur »
- Pascale Alexandre-Bergues : Copeau et le « théâtre pur »
- Caroline Surmann : Jean Cocteau et l’idée de cinéma pur
 
Troisième partie : le roman, l'histoire
- Sylvie Triaire : Pureté de Flaubert ? Art pur, compost et purin
- Patrizio Tucci : Un emblème ambigu de la pureté. Les Mémoires d’outre-tombe dans Daniel Cortis (1885) d’Antonio Fogazzaro
- Frank Lestringant : Du souci de pureté à la réalisation du roman pur. La généalogie symboliste des Faux-Monnayeurs d’André Gide
- Jörn Steigerwald : La pureté de la réflexion romanesque. Les Faux-Monnayeurs d’André Gide et Le Chiendent de Raymond Queneau
- William Marx : Pureté poétique et modernité. Valéry, Maurras, Adorno
- Mario Domenichelli : Le Jeu des perles de verre : la pureté du monde des idées et la défense de la « Culture ». Les élites intellectuelles européennes à l’époque de la massification dans l’entre-deux-guerres
 
Quatrième partie : autour de la NRF
- Claude Pierre Pérez : Impuretés de la NRF
- Clarisse Barthélémy : « Rendre la littérature plus littéraire ». Jean Paulhan et l’illusion de la pureté

Index des noms 
 

jeudi 13 août 2015

Portrait-souvenir par Roger Stéphane

Le portrait télévisé que Roger Stéphane consacre à André Gide en 1965 est une façon pour le journaliste d'acquitter une dette, comme l'écrivent Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt dans la biographie qu'ils consacrent à Stéphane (Grasset, 2004). Roger Stéphane y intervient d'ailleurs davantage que dans la plupart des « Portraits-souvenirs », et c'est pourquoi ce témoignage a ici sa place dans la rubrique Gide vu par...

Roger Worms naît en 1919 dans une famille de la bourgeoisie juive. Comme les ancêtres de Gide — mais il y a moins longtemps — les siens ont fait fortune en tant que marchands de draps. Elevé en dehors de la religion (« Il se trouve que je suis ce que les autres appellent juif », écrit Stéphane), c'est Gide qui l'amènera à lire l'Ancien Testament en 1941. Gide, finalement assez peu inquiéteur, mais le plus souvent rassureur : c'est ce rôle qu'il à joué auprès de Stéphane, bien avant leur rencontre.

Mauvais élève (« Je ne m'intéressais à rien qui figurât au programme des lycées » confie-t-il en 1990 à Roger Vrigny sur France Culture), il est confié par ses parents à un répétiteur. Il devient le « tapir », selon le terme en usage chez les étudiants de cette époque, de René Etiemble qui va l'amèner à la littérature. Car jusqu'à l'âge de quinze ans, Roger Worms n'a lu que des historiens, et quelques classiques tel Dumas. Comme elle le fut pour Etiemble, la lecture du Retour de l'enfant prodigue sera une seconde naissance de Roger Stéphane :

« Je n'ai jamais rencontré un écrivain, un homme qui me fasse frissonner et sentir autant que Gide. Il porte en lui la sensation (je me comprends : je sens tout ce qu'il écrit, je vois tout ce qu'il montre). Je ne peux pas bien m'exprimer : si vous saviez ce qu'il produit en moi ! Je suis persuadé qu'il y a en lui une source d'évasion et de joie. Imaginez-vous que j'ai voulu analyser ce qu'il se produisait en moi, pourquoi j'aimais Gide. Je n'ai pas été capable d'écrire une ligne. [...] Tout cela, je le sens. Je jouis de Gide, et pour qu'une jouissance soit profonde, il faut qu'elle soit et reste inexpliquée. [...] Il m'est arrivé, une fois où je me masturbais, de décrire ce que je subissais. Ce me fut totalement impossible. Gide me soulage. Il m'écarte de plus en plus de cette espèce de snobisme de la douleur, dans lequel tombent de trop nombreux jeunes, sous l'influence de Musset et des autres Romantiques. Gide est atteint de l'amour de la vie et est contagieux. Il pousse à la recherche du bonheur, recherche que trop de gens n'osent pas tenter. » (Lettre à René Étiemble, 15 avril 1935)

 Roger Stéphane

La suite de l'apprentissage gidien du jeune Roger Worms passe par Les Nourritures terrestres, L'Immoraliste, mais aussi un texte rarement cité, et pourtant d'une grande importance pour beaucoup de jeunes gens de l'époque : la préface à Vol de Nuit :

« Je sortais de L'Immoraliste et des Nourritures terrestres, livres du symbolisme expirant, livres dans lesquels Gide cherchait encore quelle humanité assumer. Et je crois qu'il a marqué un point important en disant dans sa préface à Vol de nuit, en ouvrant aux jeunes gens disponibles la voie de l'abnégation, forme moderne du renoncement, de l'évasion : "Le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, mais dans l'acceptation d'un devoir." [...] Interne à l'époque dans un lycée, j'avais horreur de toute discipline. Saint-Exupéry m'a révélé qu'il pouvait exister des disciplines volontaires, et que le destin de l'homme pouvait être déterminé par l'acceptation d'une de ces disciplines. C'est Saint-Exupéry qui m'a mené à Malraux et à la tentation communiste. Si l'homme, pensai-je alors, accepte de soumettre le désordre de sa vie à une discipline, autant vaut-il que cette discipline serve la justice. » (« Ce qui demeure », Confluences, n° 12-14, juillet 1947, réédition en fac-similé chez Belfond en 1967)
La « tentation communiste » l'amène encore au journalisme, au sein du groupe formé à Paris-Soir et Match. Mais il n'a de cesse de vouloir rencontrer les auteurs qu'il admire. Un essai qu'il a écrit sur André Gide est prétexte à la rencontre (fortuite, fin 38 au Trocadéro ou plus vraisemblablement suite à un appel téléphonique sur les conseils de Léon Pierre-Quint ou de Louis Martin-Chauffier). Gide l'invite à venir déposer son manuscrit le lendemain au Vaneau, puis le rappelle dans les jours qui suivent pour faire mieux connaissance. L'homosexualité est au cœur de ce premier échange.


« Mes premières conversations avec Gide ou Martin du Gard ont porté sur mes problèmes. J'attendais d'eux une réponse à mes questions », se rappelle Stéphane dans Tout est bien, chronique écrite lorsqu'il avait 70 ans, cinq ans avant son suicide. Après Gide, Stéphane ira à la rencontre de Roger Martin du Gard en 1940 à Vichy. Il retrouve ensuite Cocteau et Marais, dont il est devenu un proche, à Perpignan : c'est ainsi par Stéphane qu'on en sait plus sur le séjour de Cocteau chez le docteur Nicolau dont il a été question ici même naguère.

En fin d'année, Stéphane retrouve Martin du Gard à Nice où il a l'idée d'organiser des conférences littéraires. C'est ainsi qu'il demande à Gide, lui aussi retranché à Nice, d'évoquer un de ses auteurs de prédilection. Gide hésite entre Simenon et Michaux. Il opte finalement pour ce dernier mais la conférence ne sera jamais prononcée, dans les rocambolesques conditions qu'on connaît, et dont nous avions déjà donné le souvenir (romancé) d'André Brincourt.

Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt,  
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004

Nous reparlerons de ce même épisode vu par son organisateur himself. Mais pour le moment revenons au sujet qui nous occupe aujourd'hui : la diffusion de l'émission en deux parties que Stéphane consacre à Gide. On apprend ainsi par les biographes de Stéphane que l'émission a été tournée déjà depuis deux ans, mais qu'elle ne déchaîne manifestement pas l'enthousiasme. Et qu'elle mettra un point final à la série des «Portraits-souvenirs», tournant une page de l'histoire de la télévision, et marquant d'une nouvelle pierre blanche notre exploration de la réception d'André Gide à travers les époques.

« Professeur de littérature illustrée, Stéphane se découvre, au cours des années 1960-1963, une vocation de mémorialiste. Sa galerie de portraits culmine, en janvier 1964, avec l'hommage à Cocteau. Il ne lui reste plus à s'acquitter que d'une dette : peindre celui de son premier maître, André Gide.

En boîte dès la fin de l'année 1963, le « Portrait-Souvenir de Gide1 » ne sera diffusé que les 2 et 6 décembre 1965. Signe des temps, l'émission est reléguée à 22 h 10, après le « Palmarès des chansons » spécial Tino Rossi. Une fois n'est pas coutume — mais c'est la dernière —, Stéphane s'est invité lui-même comme témoin, pour regretter que le vieux Gide ne soit plus autant lu qu'en 1935. Bien entendu, il insiste à plaisir sur les méconnus Souvenirs de la cour d'assises. Il est en bonne compagnie : Catherine Gide, Pierre Naville (son biographe), Jean Delay (qui évoque sa sexualité), Claude Mauriac (ainsi consolé), Jean Vilar (qui monta l'Œdipe en 1949), Jean-Louis Barrault et Marc Allégret dont les films sont exploités pour l'occasion. Rien de très original; les critiques sont sévères : « Cette deuxième partie, comme la première, n'accrochait vraiment que par les documents enregistrés du vivant de Gide », maugrée Jacques Siclier, du Monde. « La seconde émission n'a pas racheté l'ennui distillé par la première », insiste René Roger dans La Croix. La presse régionale s'avoue dépassée par « un commentaire abondant qui détournait l'attention » (L'Union). Un petit mot de félicitations de Jean Schlumberger, daté du 7 décembre, n'empêche pas le grand album des « Portraits-Souvenirs » de se refermer une fois pour toutes. Les derniers tournages ont cessé en 1963 et, en septembre 1964, la série entre dans l'Olympe de la télévision en faisant l'objet d'un pastiche bouffon dû à Françoise Dorin : le « Portrait sur mesure de Léon Touffanel » est un canularesque portrait croisé, composé des témoignages dévots de Colette Deréal, Raymond Devos, Francis Blanche, Poiret et Serrault, Maria Pacôme et Salvador Dalí. Une consécration. »

1. Le « Portrait-Souvenir d'André Gide » est réalisé par Jacques Demeure. Il est complété d'extraits du Voyage au Congo (1927) et d'Avec André Gide (1951), films de Marc Allégret, et d'entretiens radiophoniques d'André Gide et Jean Amrouche. Un court film de 1924 montre Gide et Roger Martin du Gard conversant sur la terrasse du château de Bellême. Marc Allégret lit des lettres de Gide.
(Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, 
Roger Stéphane, biographie, Grasset, 2004, p.725-726)
 
On retiendra encore un commentaire sur l'émission, sous la plume de Gabriel Matzneff, alors critique de télévision à Combat. Si elle ne porte pas sur le travail de Stéphane, elle vient toutefois apporter un bémol à sa déploration en ouverture de l'émission (« On ne lit plus guère Gide », mensonge proféré de tout temps par des amateurs de Gide déconnectés des réalités de leur époque) et rappelle le rôle de moraliste incarné par Gide pour la génération suivant celle de Stéphane (Matzneff est né en 1936) :

« Le « Portrait-souvenir » d'André Gide, par Roger Stéphane, dont nous avons vu la seconde partie lundi. Ce message de liberté et de libération, de message de l'humanisme gréco-romain et christianisme qui, en Europe, depuis la mort de Gide, de Thomas Mann, de Berdiaeff, d'Unamuno, est capable de le transmettre aux générations nouvelles ? Si je répondais à cette question, on m'accuserait d'un excès de pessimisme et c'est pourquoi je préfère m'abstenir. A défaut d'une réponse, un conseil : lisez Gide !

Nous allons chercher chez Gide des leçons de morale. » 
 (La Séquence de l’énergumène, Editions Léo Scheer, 2012)

Les deux parties de l'émission sont disponibles sur le site de l'INA (extrait gratuit, téléchargement de l'intégralité de chaque émission pour 2,99€).


lundi 10 août 2015

J'irai mondaniser sur vos tombes

Le Monde propose tout l'été une série d'articles sur le thème « Tombes d'artistes ». Après celle de Duchamp à Rouen, Dali à Figueras, ou Félix Leclerc au Québec, le journal se penchait sur la sobre dalle de Gide à Cuverville dans son édition du 7 août dernier. Hélas, le « journaliste culturel » qui s'y colle n'a pas le souci biographique de ses confrères et se contente de mettre bout à bout quelques anecdotes et allusions éculées. Tout cela dans une langue pâteuse à souhait (on s'amusera de la confusion entre galipoter, terme de marine, et le québécisme courir la galipote...).

Dommage, car il y avait matière à un portrait de profundis autrement plus dense, surtout pour un auteur qui débute en littérature avec une œuvre posthume – mot auquel Gide souhaitait d'ailleurs rendre son orthographe exacte : postume. L'article en question reste payant sur le site du journal, mais puisqu'il s'appuie en grande partie sur e-gide, sans citer sa source, pour évoquer les funérailles de Gide (« on en trouvera la transcription intégrale sur Internet »), il ne me semble pas anormal de le donner ici. L'escroquerie, pour le journal, serait de rémunérer l'auteur de ce galipot, comme eût dit Huysmans...



Pour Gide le sulfureux, un repos 
en pays de Caux, mais sans croix
4|11 TOMBES D'ARTISTES L'écrivain est enterré dans un petit bourg normand, au nom aussi peu catholique que le fut sa vie
 
« C’est une tombe bien simple, dans un petit village du pays de Caux, situé entre Etretat et Gonneville-la-Mallet, un bourg dont les habitants des clochers voisins – ceux de Goderville notamment – se moquent en des termes que, par respect pour ses habitants ou « nés-natifs », comme l’ami Christophe Ono-dit-Biot, on n’écrira pas ici. Sinon pour dire qu’ils le font rimer, les canailles, avec « vaques (vaches) à lait ».
Une tombe duelle : à droite, celle d’une femme, qui fut sa cousine, et aussi son épouse. Sur la pierre est gravé : « Ici repose Madeleine André Gide, née Rondeaux… » L’épitaphe, qui se prolonge de quelques mots édifiants, est surmontée d’une croix, incisée elle aussi. A gauche, celle de son époux, Prix Nobel de littérature, André Gide. La sienne ne comporte que son nom, une date de naissance (1869) et une autre de décès (1951). De crucifix, point.

TÉLÉGRAMME MYSTÈRE

Parce qu’il était protestant ? Ce n’est pas certain. Sulfureux, plus certainement. En témoigne ce télégramme célèbre expédié à François Mauriac le jour de la mort de Gide, lequel était pourtant supposé l’avoir signé : « Enfer n’existe pas STOP Tu peux te dissiper STOP Préviens Claudel STOP ». L’auteur du canular germanopratin reste inconnu. On a soupçonné Sartre, mais s’il avait eu de l’humour, cela se saurait. Puis Roger Nimier, le plus probable. Juliette Gréco l’a revendiqué, comme aussi l’artiste et galeriste Jean-Claude Lahumière et d’autres encore.
Par-delà la plaisanterie, l’acte était militant : à une époque où l’homosexualité était peu facile à vivre pour le commun des mortels, il brandissait André Gide comme un étendard, et mettait le très catholique et très pédé Mauriac face à ses contradictions. De Paul Claudel, on ne dira rien : quel que soit le respect qu’on a pour Philippe Sollers, qui l’aime bien, ce cul-bénit qui pensa spirituel d’écrire, à la mort de son confrère, « la moralité publique y gagne beaucoup et la littérature n’y perd pas grand-chose », ne le mérite pas. André Gide, si. Certes, aujourd’hui, il serait passible des tribunaux, mais ses prises de position étaient courageuses.
De son temps, galipoter un jeune Arabe faisait toutefois partie des choses possibles. L’avouer, l’écrire dans son journal était bien moins facile, et il n’est pas certain qu’à l’auberge des Vieux-Plats, de Gonneville-la-Mallet, que fréquentaient Claude Monet ou Guy de Maupassant, un auteur qui sentait tant le fagot eût été bien reçu : la patronne – on l’a connue – n’était pas commode. Mais respectueuse des usages : après tout, André Gide était châtelain. Du village d’à côté, il est vrai. Il y est donc enterré. L’inhumation fut décrite, en termes lyriques, sinon élégiaques, par un confrère de Paris-Normandie (édition du Havre, n° 1995, 23 février 1951), qui écrivait sous le pseudonyme de Jehan Le Povremoyne.

FUNÉRAILLES PAYSANNES

On en trouvera la transcription intégrale sur Internet, et elle est savoureuse. En voici un extrait : « Nous étions là une vingtaine de vivants à regarder. Les yeux embués – la peine était vive –, on se sentait les témoins d’une minute d’Histoire. Obsèques nationales, Panthéon, tribune d’honneur, discours, André Gide est parti sans cet orgueil et ces fastes. Il a eu l’enterrement paysan que, peut-être, il avait rêvé, qui sait ? (…) Alors, un à un, les enfants de l’école se détachèrent de la foule et, sur le cercueil, entre les grandes couronnes tressées à Paris des plus belles corolles, ils déposèrent, se courbant comme on saluait jadis, d’humbles tout petits bouquets de primevères, de violettes des bois et de perce-neige serrées dans quatre brins de mousse, de feuilles de lierre et de branchettes vives… »
Nul doute que ce vieux bougre d’André Gide a dû l’apprécier, cet hommage des enfants de son bien-aimé et bien nommé village, où il rédigea La Porte étroite : le lieu a pour nom Cuverville. »

(Le Monde, vendredi 7 août 2015, p.20)

samedi 8 août 2015

Le grand jeu des citations


On le sait, Gide est l'un des auteurs les plus régulièrement cités sur la toile. Mal cité, le plus souvent... Mais n'est-ce pas ainsi que les citations vivent : transposée dans les mots de chacun, l'idée demeure ?

Ainsi une citation, notamment, fait florès aux Etats-Unis :

« One does not discover new lands without consenting to lose sight of the shore for a very long time. »

Qu'on rencontre parfois sous cette forme :
« Man cannot discover new oceans unless he has the courage to lose sight of the shore.»
Il est à noter que ces deux versions donnent lieu à des créations à l'esthétique plus ou moins douteuse, qu'on pourra admirer ici et .

Pas étonnant alors, qu'au retour en France, un éditeur de jeux vidéos l'utilise dans la bande-annonce de sa prochaine création, sous cette forme :




Wikiquote nous apprend même que cette citation est parfois attribuée à... Christophe Colomb !


Alors ayons le courage de ne pas perdre la source, qui se trouve à la fin des Faux-Monnayeurs, dans un dialogue entre Edouard et Bernard :
« On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs. »

dimanche 2 août 2015

Appel à communications colloque « André Gide, l’Européen »


André Gide, l'Européen
Colloque international et pluridisciplinaire
Université de Haute-Alsace
Institut de Recherche en Langues et Littératures Européennes (ILLE - EA 4363)

Mulhouse, 16-18 mars 2016


Appel à communications

« Mais que sera l’Europe de demain ? demandez-vous », écrit Gide dans un article faisant suite à une enquête sur l’avenir de l’Europe lancée par la Revue de Genève : « l’Europe entière court à la ruine si chaque pays d’Europe ne consent à considérer que son salut particulier », répond-il, en soulignant pourtant dans la conclusion de son article que c’est tout d’abord « l’homme […] qu’il importe de réformer ». L’écrivain analyse avec précision la « question de l’Europe », cette portion du globe qui donne à voir « la fin d’un monde, d’une culture, d’une civilisation » et dans laquelle « tout doit être remis en question […], car les formes vieilles, explique-t-il dans le même article, ne peuvent convenir aux forces jeunes » (« L’avenir de l’Europe »). L’Europe est pour Gide un espace culturel « éminemment oscillant, dialectique » (Pascal Dethurens) et il invite à y réfléchir comme lui-même et nombre de ses contemporains le font (Claudel, Valéry, Romains, Artaud, pour n’en citer que quelques-uns), mais en gardant le regard toujours tourné vers l’avenir : « notre monde n’est pas encore perdu », affirme-t-il en 1937 dans sa préface à l’Avertissement à l’Europe de Thomas Mann, écrivain qui avait apprécié son article sur les rapports franco-allemands paru en 1921 dans La Nouvelle Revue Française. Il s’agit d’un texte dans lequel Gide fait référence à un article précédent d’Ernst Robert Curtius, son correspondant depuis 1920, et c’est justement dans une des lettres qu’il lui adresse, que Curtius souligne l’importance, pour la vie intellectuelle « de la France – et de l’Europe », de La NRF et des « questions de cosmopolitisme littéraire » soulevées par Gide.

En commentant ses textes littéraires dans un écrit de 1929, Klaus Mann, le fils de Thomas Mann, qualifie Gide de « grand Européen ». Éclectique et protéiforme, Gide est un écrivain qui s’est interrogé sur l’Europe tout au long de sa vie, sur son présent et son futur, sur sa culture et sa civilisation, réflexion constante et encore très actuelle dont les multiples ramifications se déploient transversalement tout au long de son œuvre : de ses études critiques à son œuvre fictionnelle, des pages de son journal à ses échanges épistolaires. Grand humaniste, membre fondateur et père spirituel de La NRF, Gide est un protagoniste capital de la vie intellectuelle de l’Europe de son temps, dont il vit avec un regard attentif les transformations et les événements qui la bouleversent (parmi lesquels deux Guerres mondiales et la montée des totalitarismes). De son vivant, son œuvre controversée traverse les frontières nationales et internationales, animant, déconcertant et enthousiasmant ses contemporains et influençant profondément les générations suivantes. Polyglotte et passionné de littérature étrangère, il suit de près les traductions de ses textes en allemand et anglais et s’engage aussi, lui-même, dans plusieurs traductions (de Blake, Pouchkine, Goethe, Rilke, ...). Sans compter sa passion du voyage qui tout au long de sa vie le mène à franchir sans cesse les frontières intérieures et extérieures de l’Europe.

Ces nombreuses facettes laissent transparaître l’un des aspects polyédriques de cet écrivain aux mille visages : « André Gide, l’Européen », à propos duquel ce colloque se propose de s’interroger. Dans une perspective pluridisciplinaire, ouverte aux réflexions relevant de domaines différents (littérature, linguistique, traduction, histoire, histoire des idées, etc.), ce congrès souhaite aussi explorer, selon une approche à la fois diachronique et synchronique, son enracinement dans l’espace culturel européen. Toute contribution visant à élargir la réflexion mettant en relation l’œuvre de Gide avec celle d’autres écrivains européens de son époque et de celles qui la précèdent ou qui la suivent, sera la bienvenue.

Nous proposons d’articuler la discussion autour des thèmes et des axes de réflexion suivants :

a) Thèmes de recherche :
  • Gide et l’Europe ; Gide et la pensée européenne
  • Gide et les écrivains européens ; Gide et les revues européennes
  • Gide et la littérature européenne ; Gide et le roman européen
  • Gide et ses correspondances européennes ; Gide et ses voyages
  • Gide et ses traductions ; Gide et sa réception en Europe
b) Axes de recherche :

1. Echanges et métaphores. Quel est le rapport entre l’Europe que Gide souhaite et celle qu’il observe et dans laquelle il vit ? En s’opposant à « l’infatuation isolante du nationalisme » (tel que celui de Barrès ou de Maurras), et prenant en même temps ses distances avec la « dépersonnalisation que voudrait l’internationalisme » (tel que celui de Barbusse ou celui de Rolland), vers quelle Europe tend-il ? Au fil des échanges entretenus par Gide à ce sujet, dont ceux avec Curtius étudiés par R. Theis, mais aussi au fil des métaphores par lesquelles cette problématique s’exprime (comme celle botanique de la « Querelle du peuplier » ou encore celle musicale des « Réflexions sur l’Allemagne »), quelle vision de l’Europe émerge ? Comment se place-t-elle dans le panorama européen ?

2. Général et particulier. Gide écrit : « Quoi de plus national qu’Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantès, Molière, Goethe, Ibsen, Dostoïevski ? Quoi de plus généralement humain ? Et aussi de plus individuel ? » (« Nationalisme et Littérature »). Tandis que dans « L’avenir de l’Europe » il affirme : « Je l’ai dit maintes fois et depuis bien longtemps déjà : c’est en étant le plus particulier qu’on sert le mieux l’intérêt le plus général ; et ceci est vrai pour les pays aussi bien que pour les individus. » Dans son œuvre, comment se croisent et s’expriment sa réflexion sur la nation et l’Europe, sur l’individu et la communauté, sur la littérature et la culture européenne ? En quoi ces questionnements aident-ils à comprendre l’humanisme de Gide et son rapport à la religion ainsi qu’à la politique ?

3. Réseaux, voyages et ouvertures. Dans quels milieux intellectuels et géographiques baigne « André Gide, l’Européen » ? D’une part, en France, il y a l’expérience de La NRF, revue qui donne voix à des écrivains dont les positions concernant la question de l’Europe sont très différentes (Suarès, Thibaudet, etc.) et qui encore aujourd’hui s’interroge sur ce sujet, comme le montre la parution en 2014 du numéro « Notre Europe », dirigé par Stéphane Audeguy et Philippe Forest. De l’autre, il y a ses voyages (réels ou imaginaires, accomplis ou échoués). Toujours en mouvement, Gide traverse l’Europe, tissant un dense réseau de relations, et la quitte aussi pour ses voyages en Afrique. Ces expériences, comment contribuent-elles à la compréhension de Gide, « l’Européen » ?

Comité scientifique : Robert Kopp (Université de Bâle), Pierre Masson (Université de Nantes), Martine Sagaert (Université du Sud-Toulon Var), Peter Schnyder (Université de Haute-Alsace), David H. Walker (Université de Sheffield), Jean-Michel Wittmann (Université de Lorraine).

Comité d’organisation : Peter Schnyder, Frédérique Toudoire-Surlapierre et Martina Della Casa (Université de Haute-Alsace).

Modalités de proposition : Les propositions (environ 300 mots), accompagnées d’une brève notice biobibliographique, sont à envoyer avant le 30 septembre 2015 à Peter Schnyder (peter.schnyder[at]uha.fr), Frédérique Toudoire-Surlapierre (frederique.toudoire[at]uha.fr) et Martina Della Casa (martina.della-casa[at]uha.fr).

Frais d’inscription : 40 € par jour, 70 € pour l’ensemble du colloque.
Pour les doctorants et post-doctorants : 25 € par jour, 40 € pour l’ensemble du colloque.
Sous réserve d’acceptation des articles, le colloque fera l’objet d’une publication.

jeudi 9 juillet 2015

La belle histoire, ou de l'innocence criminelle

Le texte que Gide consigne sous le titre Une belle histoire et dont les quatre pages et demie viennent de passer aux enchères, nous avait semblé familier... Cocteau en consigne en effet une version très proche dans son Journal d'un Inconnu (Grasset, 1953), rédigé à partir de février 1952. La « belle histoire » devient, sous la plume de Cocteau De l'innocence criminelle.

Si dans la version de Gide le père de la petite fratricide est mort, et vivant dans celle de Cocteau, c'est surtout la morale qui diffère : là où Gide et Stéphane voient une bonne raison de ne pas raconter de sornettes aux enfants, « La plus triste réalité est moins nocive que le mensonge », Cocteau l'amateur de mystère n'exclut pas le phénomène d'envoûtement.

Le style est également bien différent. Là où Gide polit, rature, raccourcit ses phrases, Cocteau délaie le carton-pâte qu'il aime tant. Mais il est tout de même savoureux de voir que tous deux vont consigner ce récit, le tirant chacun vers soi.

Le texte de Gide permet enfin de corriger le « docteur M. » de Cocteau en « docteur N. », et Aix en Perpignan, puisque c'est chez le docteur Pierre Nicolau que Cocteau vient se réfugier lors de l'exode, entre juin et septembre 1940. Il y recevra la visite d'Arletty, de Kessel, puis sera rejoint entre le 9 et le 18 septembre par Roger Stéphane. Démobilisé, Jean Marais arrive à son tour à Perpignan, avec son chien Moulouk.

Il faut dire que la maison de Pierre Nicolau est grande. Chirurgien-chef adjoint de l'hôpital de Perpignan, officier de la Légion d'honneur, titulaire de la croix de guerre 1914-1918. Pierre Nicolau exerçait la médecine depuis 1912. Il était devenu proche des artistes comme Maillol et Dufy, qu'il soignait et à qui il recommandait les eaux thermales locales.

 A droite sur la photo, le docteur Pierre Nicolau, 
en compagnie de Maillol et Dufy, à Banyuls en 1942


Voici donc la version de l'histoire par Cocteau :

"De l'innocence criminelle

J'AVAIS connu, à Aix, en 1940, pendant l'exode, un jeune ménage, fort lié avec une famille qui me donnait asile. C'était un milieu de docteurs. Le docteur M. chez qui je séjournais, logeait en ville. Le docteur F, et sa jeune femme habitaient sur la route une petite maison derrière laquelle une bande de jardins fruitiers et potagers rejoignait la campagne. Cette petite maison avait été celle des parents de la jeune femme. Eux-mêmes la tenaient de leurs parents qui la tenaient des leurs. Cela remontait si loin que cette maison figurait, dans une époque instable, une image de cette continuité dont il subsiste peu d'exemples.

Il nous arrivait souvent de voisiner et de dîner les uns chez les autres.

La jeune femme m'intriguait. Sa beauté, sa gaîté, se fanaient au moindre souffle. Elle se relevait aussi vite. On eût dit qu'elle voyait déferler de loin une onde néfaste, qu'elle la redoutait, et s'efforçait de lutter contre son approche. Elle prenait alors une figure traquée, évoquant par le regard et par le geste, le comportement d'une personne en proie à quelque menace précise. Elle n'écoutait plus, ne répondait plus. Elle vieillissait, d'une manière si visible que son mari ne la quittait pas des yeux, et que nous imitions son silence. Le malaise devenait insupportable. Il nous fallait attendre que les ondes se précisassent, étouffassent leur victime, se dénouassent et disparussent.

Un travail inverse terminait la crise. La jeune femme redevenait charmante. Son mari souriait et parlait. Le malaise faisait place à la bonne humeur, comme si rien n'était survenu d'anormal.
Un jour que je parlais de notre jeune amie avec le docteur M., je lui demandai si elle était une grande nerveuse, ou s'il avait connaissance dans son passé d'un choc qui serait la cause et l'origine de ces symptômes. Si, par exemple, elle avait souffert d'un acte de violence, si une peur ancienne n'était pas à la base de son état.

Le docteur me répondit qu'il le croyait, mais que la seule histoire dont il eût connaissance lui semblait bien lointaine et bien peu concluante. Maintenant, ajouta-t-il, tout est possible. Nous ne savons pas grand-chose de ce qui se passe dans les catacombes du corps humain. Il faudrait un psychanalyste. Or, pour des raisons que vous apprécierez, Mme F. se refuse à l'analyse. Ajoutez à son état qu'elle n'a pas d'enfants, qu'elle en est à sa deuxième fausse couche, et que l'idée seule d'une nouvelle grossesse la jette dans des épouvantes qui n'améliorent pas son désordre.

Voici l'histoire que me raconta le docteur.

Notre jeune femme était fille unique. Son père et sa mère lui passaient ses moindres caprices. Elle venait d'avoir cinq ans lorsque sa mère devint enceinte. La délivrance était proche et il fallut apprendre à la petite fille qu'on attendait un frère ou une sœur.

Vous le savez, on a, hélas! coutume de duper les enfants, de les bercer de fables en ce qui concerne leur naissance. Je trouve ces fables absurdes. Mes enfants savent qu'ils sortent du ventre de leur mère. Ils ne l'en aiment que davantage, et nous leur évitons les découvertes sournoises, les recherches de la vérité entre camarades d'école. Bref, la petite fille qui nous occupe vivait dans le mensonge, et les drames qui suivent viennent de là.

Père et mère se demandaient comment s'y prendre pour préparer une enfant, très jalouse de ses prérogatives, à l'arrivée subite d'un intrus ou d'une intruse, à une obligation de partager l'univers où elle régnait, poussant ce règne jusqu'à refuser chiens et chats qu'on lui offrait, craignant que les parents ne s'y attachassent, ne la privassent d'une parcelle de leur amour.

Ils lui dirent, avec mille réserves, que le ciel leur envoyait un petit garçon ou une petite fille, que l'annonce en était imprécise, mais précises les dates, qu'il fallait se réjouir avec eux de cette grande nouvelle, et que le cadeau céleste devait, sans doute, leur parvenir le surlendemain.

Ils craignaient des larmes. Ils se trompaient. La petite fille ne pleura pas. Son œil devint de glace. Au lieu de pousser des cris, elle les effraya par le mutisme d'une grande personne à qui un notaire apprend sa ruine.

Rien n'est plus incorruptible que la gravité de l'enfance lorsqu'elle se bute. Les parents eurent beau embrasser, cajoler, envelopper la nouvelle de bonnes paroles, les risettes prenaient du ridicule en face de ce mur.

Jusqu'à l'accouchement, la petite fille opposa ce mur à toutes les tentatives. Enfin, l'accouchement accapara l'esprit du couple, laissa la petite fille libre de s'enfermer dans sa chambre et de creuser son amertume.

La jeune femme mit au monde un enfant mort. Son mari la consola, arguant du désespoir de leur petite fille. Elle retrouverait sa joie de vivre si on lui déclarait qu'en fin de compte on avait refusé le cadeau parce qu'il lui faisait de la peine. Cette manœuvre fut un échec. Non seulement la petite ne changea pas d'attitude, mais encore elle tomba malade. Fièvre et délire présentaient les caractéristiques d'une fluxion de poitrine. Le docteur M. demanda si une imprudence n'avait pas
été commise. Le docteur F. n'en pouvait découvrir aucune. Il mit son collègue au fait du bouleversement de cette âme. Le docteur M. admettait que ce bouleversement pût déclencher une crise nerveuse, mais qu'il n'expliquait pas la fluxion de poitrine pour laquelle il convenait de soigner la malade selon les règles. On la soigna. On la sauva. Lorsqu'elle fut hors d'affaire, les choses devinrent inexplicables. Aucune marque de tendresse ne parvenait à fondre la glace. La convalescente se consumait. Un mal mystérieux se substituait au mal connu et continuait son œuvre.

C'est alors que le docteur M., en désespoir de cause, proposa la psychanalyse. Un psychanalyste, dit-il, osera s'aventurer dans un domaine au seuil duquel notre science s'arrête et s'avoue impuissante. Le professeur H. est mon neveu. Il faut qu'il devienne le vôtre, du moins que la petite le croie et qu'il loge chez vous. Je le connais assez pour être sûr qu'il admettra cette supercherie.

Le psychanalyste allait prendre ses vacances. Il se laissa convaincre de les passer à Aix, chez son oncle. Chaque jour, il se rendait dans la maison du jeune ménage qu'il interrogeait et dont il devint l'ami. La petite se méfiait. Peu à peu, elle s'habitua et sembla même flattée des attentions d'une grande personne qui ne bêtifiait pas et la traitait en égale. Elle appelait H., son oncle.

Après quatre semaines de ce régime, elle redevint loquace et le faux oncle put bavarder avec elle.
Un jour qu'ils étaient ensemble au bout du jardin, loin de la famille et des domestiques, la petite fille, sans préambule, avec le calme d'un inculpé qui s'accuse chez le juge d'instruction, se délivra du secret qui devait l'étouffer et cherchait à sortir de l'ombre.

Substituons ce qui s'était passé à ce qu'elle raconte.

*
C'était la nuit de l'accouchement. Il avait neigé la veille. La petite fille ne dormait pas. Elle guettait. Elle savait que le matin, dès l'aube peut-être, le cadeau parviendrait à son adresse. Elle savait aussi que ce genre de cadeaux nécessite la mise en branle d'un cérémonial de famille, entouré de voiles. Il n'y avait pas une minute à perdre.

Forte de sa science, elle se leva sans allumer la lampe, quitta sa chambre qui était au premier étage et, relevant sa longue chemise, descendit les marches de bois. Lorsqu'une marche craquait, elle s'arrêtait et entendait son cœur battre. Une porte s'ouvrit. Elle se plaqua contre la tresse qui servait de rampe. Elle en sentait la laine lui piquer le cou.

Une inconnue, en robe et coiffe blanche, traversa le rectangle de lumière projeté par la porte ouverte sur les dalles du vestibule. L'inconnue entra dans le boudoir qui précédait la chambre des parents et en referma la porte. L'autre porte demeurait ouverte. C'était celle d'une salle de bains inconfortable. La mère s'y coiffait, s'y poudrait, y épinglait ses chapeaux et ses voilettes.
La petite continua sa descente, traversa le vestibule, se glissa dans la pièce que l'inconnue blanche venait de quitter, mourant de peur qu'elle n'y revînt tout de suite.

Sur la coiffeuse, il y avait une pelote hérissée d'épingles à chapeaux, qu'on portait fort longues à cette époque. Elle en dépiqua une à tête de perle baroque, se glissa jusqu'à la porte vitrée et décorée de ferronneries. Un verrou bouclait cette lourde porte. Il fallait l'atteindre. Elle eut le courage de chercher une chaise, d'y grimper, de tourner le verrou, de redescendre, de remettre la chaise en place.

Une fois dehors, sur le perron, elle repoussa la porte en silence et regarda par la vitre à ferronneries dont la base arrivait à hauteur de ses yeux. Il était temps. La dame blanche traversait le vestibule. Un monsieur en redingote l'accompagnait et gesticulait. Ils disparurent dans la salle de bains.

La petite fille ne sentait pas le froid. Elle contourna la maison. En chemise et pieds nus, elle courait à travers les plates-bandes, sur la terre dure. La lune anesthésiait ce jardin. Il dormait debout, à la lettre. Sa familiarité, sa simplicité de brave jardin, devenait une stupeur méchante. Une immobilité de sentinelle en armes, d'homme caché derrière un arbre.

A voir ce jardin, on le sentait au bord de quelque mauvais coup.

Naturellement, la petite fille ne constatait pas cette métamorphose, sauf qu'elle ne reconnaissait plus son jardin peuplé de linges, d'épouvantails et de tombes.

Elle courait. Elle relevait sa chemise et serrait l'épingle. Elle pensa qu'elle n'atteindrait jamais son but. Son but était l'extrémité du jardin, là même où elle raconte au professeur, en d'autres termes, l'histoire dont nous apprîmes les détails par la suite. Et, sans doute, est-ce le lieu du crime, comme il arrive, qui provoqua sa confession.

Elle s'arrêta et reconnut le jardin potager. Elle brûlait et grelottait. La lune ne transformait pas les choux en autre chose de terrible. Pour la petite fille, le terrible était qu'ils fussent des choux. Elle les reconnaissait à merveille sculptés et magnifiés par la lune. Elle se pencha et, sans hésiter, tirant un peu la langue à la manière des écoliers attentifs, elle troua le premier chou de son épingle. Le chou résistait et grinçait. Alors, elle arracha l'épingle, empoigna la perle baroque et poignarda. Un chou après l'autre, elle poignardait et s'acharnait. L'épingle commençait à se tordre. Elle se calma et, lentement, soigneusement, elle perfectionna son travail.

Elle posait la pointe de l'épingle au centre des feuilles, là où le cœur frise. Elle pesait de toutes ses forces, enfonçant l'arme jusqu'à la garde. Il advenait que l'arme refusât de sortir de la blessure. Elle tirait dessus à deux mains et plusieurs fois tomba à la renverse. Rien ne la décourageait. La seule chose qu'elle craignît était d'oublier un chou.

Sa besogne achevée, semblable à la servante d'Ali-Baba interrogeant les jarres d'huile, la meurtrière inspecta ses victimes et s'assura qu'aucune d'elles n'avait échappé au massacre.

Lorsqu'elle revint à la maison, elle ne courait plus. Elle ne craignait plus le jardin. Il devenait son complice. Sans qu'elle s'en doutât, l'aspect criminel du lieu la rassurait, la soulevait dans une gloire. Elle marchait en extase.

Les dangers du retour ne lui apparaissaient même pas. Elle escalada le perron, poussa la porte, la referma, déplaça et replaça la chaise, traversa le vestibule après avoir piqué l'épingle dans la pelote, monta les marches, regagna sa chambre, se recoucha. Et son calme était si pur qu'elle ne tarda pas à s'endormir.

*

Le professeur contemplait le carré de choux. Il imaginait la scène étonnante. Je les ai tous percés, tous! disait la petite fille. Je les ai tous percés, et je suis rentrée à la maison. Le professeur se représentait le crime tel que nous venons de le décrire. Je suis rentrée à la maison. J'étais très contente. J'ai bien dormi.
Elle avait bien dormi et s'était réveillée avec quarante de fièvre.

*

Ensuite, expliqua le professeur au jeune ménage, vous lui avez raconté qu'il était préférable de n'avoir qu'une petite fille. Elle ne vous a pas crus. Elle s'estimait coupable. Elle avait tué. Elle en était certaine.
Le remords la ronge. Il va falloir, et je n'en ai pas pris l'initiative, lui fournir la preuve que les enfants ne naissent pas dans les choux. Je suppose que vous avez compris ce qui résulte de pareilles sottises.

*

Le docteur M. ajouta que les parents se décidèrent à contrecœur. Ils croyaient au sacrilège et maculer leur propre enfance. Ils vivent à Marseille. Lorsqu'ils séjournent à Aix, ils se demandent d'où viennent les troubles nerveux de leur fille et son angoisse des fausses couches.

Pensez-vous, demandai-je au docteur M. que cette vieille histoire en soit la cause? Je ne l'affirme pas, me répondit-il, mais je me rappelle que la petite avait quinze ans lorsque ses parents, qui faisaient un voyage d'affaires, la mirent en garde chez moi. Mon neveu vint y passer une semaine. La grande fille avait appris, outre qu'on ne naît pas dans les choux, qu'il n'était pas de sa famille, mais de la nôtre. Tout cela appartenait aux vieilles lunes. Un soir, nous eûmes l'imprudence de remuer nos souvenirs. « Sais-tu, me dit mon neveu, le véritable drame de l'histoire des choux ? Eh bien! c'est que la petite a réellement tué. Elle a employé, d'instinct, toutes les méthodes de l'envoûtement, et l'envoûtement n'est pas une farce. » Nous discutâmes ensuite de l'envoûtement, et nous en vînmes à reconnaître qu'il en existe des preuves.

Ce n'est pas impossible, conclus-je. Peut-être a-t-elle tué. Le principal est qu'elle ne s'en doute jamais.

Seulement, me dit le docteur, nous découvrîmes, ma femme et moi, que la grande fille écoutait aux portes.

*

P.-S. — Un ménage freudien. — Mme X entre dans la chambre où sa petite fille, âgée de neuf ans, dessine avec un crayon rouge. La nounou est à l'office. Mme X se penche. Que dessine la petite fille? Un gigantesque phallus.

Mme X arrache la feuille et se sauve. A peine si elle écoute hurler sa % fille. M. X rentre du golf ; « Regarde. » M. X a un haut-le-corps : « Où cette malheureuse enfant a-t-elle pu voir une chose pareille? » — « Je te le demande. » Je vous épargne l'enquête. Monsieur, après quatre jours de bousculades, interroge sa petite fille. Réponse : « Ce sont les ciseaux de nounou. »"

Jean Cocteau, Journal d'un Inconnu, Grasset, 1953, pp. 57-66