mardi 20 septembre 2016

Gide-Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque

Pierre Masson, Jean-Pierre Prévost,
André Gide-Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle époque
Editions Orizons, septembre 2016, 312 pages
23€, ISBN : 979-10-309-0092-7



Voilà un livre qui tombe à pic. Alors que s'ouvre bientôt l'exposition Oscar Wilde, l'impertinent absolu au Petit Palais, Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost publient André Gide – Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque (éditions Orizons). Nos amis nous ont parlé depuis plusieurs années de ce livre qu'ils avaient écrit et qui ne trouvait pas d'éditeur. Saluons donc le sens de la publicité d'Orizons !

Il faut dire que devant le côté « fatras » de l'ouvrage, il y avait peut-être de quoi prendre peur. Et un véritable éditeur aurait sans doute mis bon ordre dans cette accumulation d'éléments thématiques, de chapitres disparates, d'illustrations pas toutes utiles ni très bien choisies, le tout en marge du récit principal... (Sans parler de l'affreuse couverture, de la titraille déconcertante ou des numéros de notes décalés...) Les auteurs renoncent heureusement assez tôt à vouloir dresser le portrait de l'époque pour se centrer sur la chronologie, ici capitale.

Les deux derniers tiers, appuyés sur des extraits de la Correspondance de Gide et ses souvenirs ou ceux de ses proches, en se concentrant précisément sur Gide, montrent très bien comment ce dernier va recomposer un Wilde à sa façon, et, ce faisant, intégrer leurs brèves rencontres et la silhouette de Wilde dans différents récits. Ou encore comment ce que les auteurs nomment « l'épisode crucial d'Alger », va être lui aussi réinventé et réinjecté dans l'œuvre.

Il faut donc dépasser le côté un peu raté de la forme, qui risque de faire trébucher le lecteur à tout instant, pour s'attacher au texte et au fond tous deux très intéressants. Le livre permet, par son analyse des prolongements wildiens dans l'œuvre de Gide, de réévaluer les rapports entre les deux écrivains : pour Gide, des rapports jusque là très surévalués sur le plan personnel, et sous-estimés sur le plan littéraire...

Bibliographie gidienne in progress


Stéphanie Bertrand, maître de conférences en langue et littérature françaises (XXe-XXIe siècles) à l'Université de Lorraine, nous signale l'avancée de son projet de bibliographie gidienne en ligne. Un peu plus de 600 références bibliographiques, des œuvres de Gide à leurs commentaires sous formes de mémoires, thèses, ouvrages ou articles, sont déjà recensés à l'adresse : https://www.zotero.org/groups/bibliographie_andr_gide/items




La base de données est hébergée par Zotero, un outil 
collaboratif de gestion et de partage de références.


samedi 10 septembre 2016

Exposition André Gide et la Normandie



Pour la première fois, une exposition explore les liens familiaux et amicaux du côté normand d'André Gide : Rouen, La Roque-Baignard, Cuverville... Mais d'autres épisodes sont également évoqués comme la rencontre avec Wilde à Berneval, les visites à Marcel Drouin à Alençon, le voisinage de Schlumberger au Val-Richer et bien sûr les séjours chez l'ami Roger Martin du Gard.

C'est d'ailleurs au château du Tertre, à Serigny près de Bellême, dans l'Orne, que cette exposition réalisée par Jean-Pierre Prévost avec le soutien de la Fondation Catherine Gide et de Groupama, est présentée pour la première fois. Une belle exposition dans un très bel endroit, à voir du 10 septembre au 9 octobre, les samedis et dimanches de 15h à 18h. Entrée gratuite.

Lire l'article consacré à l'exposition dans l'hebdomadaire Le Perche : http://www.le-perche.fr/50047/andre-gide-fait-escale-au-chateau-du-tertre/

dimanche 7 août 2016

Gide et Présence Africaine

Passée il y a quelques années aux enchères, une lettre de Gide est actuellement proposée par la Galerie Thomas Vincent. Elle est adressée à Gaston Criel, poète et fondateur en 1938 du cercle « Pour la poésie », qui a été en 1945 le secrétaire d'André Gide. Paul Eluard l'avait présenté à Paulhan, qui l'avait recommandé à Gide. La lettre est non datée, mais la question de Gide : « L’adresse que j’inscris sur cette enveloppe, est-elle encore valable ? » indique toutefois qu'elle date d'après l'époque où Criel travaillait pour Gide.

Gide qui se fait encore une fois entremetteur, suggérant à Criel de rencontrer et de « guider un peu » un certain Moudio V. Eyoum, « chanteur nègre ». Eyoum Vincent Moudio est né à Douala, au Cameroun. Arrivé en France dans les années 30, il se produit dans les music-halls avec un spectacle mêlant histoires drôles, chansons pimentées et danses. Eyoum Moudio devient vite une figure du show-business, au sein d'un réseau influent.

« Eyoum Moudio qui connaissait sur le bout des doigts le Tout-Paris des Arts et des Lettres, nous apprit comment forcer, par exemple, la porte de l'appartement d'André Gide », se souvient Alioune Diop (20e Anniversaire : Mélanges: réflexions d’hommes de culture, Présence Africaine 1947-1967, Paris, Présence Africaine, 1969). C'est en grande partie grâce au réseau de Eyoum Moudio que Diop va créer la revue Présence Africaine en novembre 1947. Gide signera d'ailleurs l'avant-propos du premier numéro de cette revue.



Biskra : une exposition en septembre

Du 23 septembre 2016 au 22 janvier 2017, l'Institut du monde arabe consacrera une exposition à Biskra, reine du désert. Cette exposition présentera surtout des peintures et photographies, mais convoquera aussi d’autres champs de la création, parmi lesquels la littérature, et plus particulièrement celle de Gide.

Présentation de l'exposition :

Le projet est né de l’expérience vécue à Biskra par certains artistes de l’avant-garde européenne autour de 1900 : les textes que la ville a inspirés à André Gide comme L’Immoraliste ou Les Nourritures terrestres, le très célèbre Nu bleu, Souvenir de Biskra de Henri Matisse, et les musiques enregistrées dans les ksour par Béla Bartók qui ont fortement influencé ses compositions des années 1920.

Mais qu’était Biskra lors de la venue de ces artistes ? Une oasis pittoresque, station de tourisme d’hivernage pour les pulmonaires dotée de luxueux hôtels et qui, après l’Indépendance, est devenue une métropole de quelque 300 000 habitants et la capitale d’une wilaya. L’exposition propose de replacer les œuvres d’artistes, du Français Eugène Fromentin en 1848 à l’Algérien Chaouia Noureddine Tabhera en 2014, dans un contexte éclairé par des documents inédits ouvrant de nouvelles perspectives.

Le commissaire de l’exposition, Roger Benjamin, épaulé par des conseillers et historiens algériens propose une lecture postcoloniale des œuvres et des documents qui souligne la richesse des interconnexions entre les faits et leurs représentations. Cette lecture rend compte de la diversité des « héritiers » de cette histoire : les citoyens de Biskra et de la wilaya contemporaine, les immigrés biskris vivant en France, les anciens Biskris pied-noir (italiens, français, juifs), sans oublier le public qui éprouve un attrait certain pour la majesté de cette région du Sahara et de sa population.



Vidéo : Auguste et Marius MAURE, Photographes à Biskra
de Gilles Dupont, du blog Ils ont photographié Biskra

dimanche 10 juillet 2016

Diario, le Journal de Gide en italien


Le mois dernier est paru en Italie une nouvelle traduction du Journal de Gide, en deux volumes de 1696 et 1568 pages, chez Bompiani. Il s'agit de la maison d 'édition qui avait déjà publié dans les années 50 une traduction en trois volumes de la première version du Journal. Cette fois, l'éditeur Piero Gelli et le traducteur Sergio Arecco proposent la version intégrale du Journal de Gide, telle que Martine Sagaert et Eric Marty l'avaient établie pour l'édition dans la Pléiade en 1996 et 1997.

 Liens vers le site de l'éditeur :

Cette parution a donné lieu à plusieurs articles dans la presse italienne, parmi lesquels :

Gide, le inconfessabili confessioni dell’immoralista, par Piero Gelli, l'éditeur de  ces deux volumes, dans La Stampa

André Gide giorno per giorno: fra poesia, Cristo e ragazzini, par Luigi Mascheroni dans Il Giornale

Donne, uomini e altre passioni: i diari integrali di André Gide, par Daria Galateria dans Il Venerdi, le supplément de La Repubblica
 

dimanche 3 juillet 2016

Deux parutions

 
Après Proust et Lyautey (2009, Non Lieu), le prolifique Christian Gury publie un Gide et Lyautey. Précédé de Gide et certains faits-divers, toujours aux éditions Non Lieu. Sur la rencontre entre Gide et Lyautey, lors d'un voyage de Gide en mars-avril 1923 au Maroc en compagnie de Paul Desjardins, Pierre Hamp et Henri Bidou, on sait surtout que Gide a passé son temps à fuir Lyautey.

Deux raisons à cela : Gide détestait le côté officiel, protocolaire, et les manières de Lyautey. Lors de sa rencontre avec de Gaulle en 1943, Gide comparera d'ailleurs drôlement la séduction des deux hommes : « on ne sentait point chez lui [de Gaulle], comme à l'excès chez Lyautey, ce désir ou souci de plaire qui entraînait ce dernier à ce que ses familiers appelaient en riant : "la danse de la séduction". »



Présentation de l'éditeur :
André Gide collectionnait les « découpures » de presse, notamment relatives aux faits divers et affaires de mœurs de la Belle Epoque, en liaison avec l'écriture de Corydon, son essai sur l'homosexualité. Les thèmes de l'erreur judiciaire et du scandale l'interpellaient, sa propre vie flirtant avec les risques, tant en Europe qu'en Afrique. En Afrique justement, début 1923, il part avec l'intention de faire « des rencontres ». Il a accepté l'invitation d'Hubert Lyautey à lui rendre visite au Maroc. Gide a d'autant plus de raisons d'admirer Lyautey qu'il peut le considérer comme un disciple, sinon, mieux, comme son meilleur disciple, les théories de l'écrivain se trouvant par lui mises en pratique, à grande échelle. En effet, le maréchal-résident a démontré, sur le sol du Maroc, que « l'uranisme n'est en lui-même nullement néfaste au bon ordre de la société, de l'État ; tout au contraire », illustrant cette affirmation, d'allure certes un peu téméraire, martelée aux dernières pages de Corydon. Aujourd'hui, la justice sanctionnerait les mœurs licencieuses du militaire comme celles de l'écrivain


Après les Souvenirs d'un buveur d'éther de Jean Lorrain et avant Sixtine, de Remy de Gourmont, le Mercure de France réédite une autre petite pépite : Olivia, de Dorothy Bussy, traduit avec l'aide de Roger Martin du Gard (coll. Bibliothèque étrangère). L'amoureuse de Gide lui avait fait lire cette longue nouvelle dès 1933, mais Gide n'y avait pas apporté une grande attention. La Petite Dame nous raconte la suite de l'histoire, et le formidable succès d'Olivia, qui paraîtra finalement en 1949 :
« Il a mis beaucoup d'insistance (une insistance dans laquelle il y a sans doute un peu de remords) à me faire lire le manuscrit d'Olivia, une nouvelle écrite par Dorothée, qu'elle lui avait montrée il y a quinze ans et à laquelle il n'avait attaché aucune importance. Malgré le découragement qu'elle en avait éprouvé, elle a fini par la faire lire à ses amis anglais du monde littéraire, où elle a eu un tel succès qu'elle se décide à la publier. Martin, qui l'a lue dans une sommaire et très mauvaise traduction de Dorothée, s'est proposé pour la refaire en français, ce qui ne laisse pas de l'embarrasser un peu, vu son ignorance de l'anglais, mais à en juger d'après le premier chapitre qu'il a soumis à Gide, il nous paraît qu'il va s'en tirer admirablement bien, sinon sans beaucoup de peine. »
Olivia connaîtra un beau succès, le cinéma et le théâtre s'y intéresseront. Un film sera tiré en 1950, réalisé par Jacqueline Audry, avec Edwige Feuillère et Simone Simon dans les rôles principaux. Une façon de boucler la boucle puisque c'est le film Jeunes filles en uniforme (Mädchen in Uniform, 1931), d'après la pièce de Christa Winsloe, dont Gide et Dorothy Bussy avaient parlé dans leur Correspondance, qui incitera Dortothy à lui envoyer sa nouvelle...


Présentation de l'éditeur :


  En relevant la tête, j’ai rencontré son regard fixé sur moi. Sans réfléchir, sans avoir prémédité mon geste, j’ai cédé à une impulsion inconnue d’une violence irrésistible et je me suis tout à coup trouvée à ses genoux, couvrant ses mains de baisers et répétant à travers mes sanglots : « Je vous aime ! Je vous aime ! Je vous aime ! » Je sentais sous mes lèvres la douce chaleur de sa peau, la dureté de ses bagues

     Venue parachever son éducation en France, Olivia, une jeune Anglaise de seize ans à peine, va être subjuguée par la directrice de son école, la très belle MlleJulie qui lui fait découvrir la poésie, le théâtre, la peintureRien de plus vrai, de plus frais que ce premier amour d’une adolescente entraînée sans défense dans une aventure qui la dépasse. Mais si elle sait très bien jouer avec les sentiments exaltés de sa jeune élève, Mlle Julie vit en même temps une autre passion. Avec pour seules armes sa candeur et sa pureté, Olivia va se retrouver au cœur d’un drame. « Lyrisme passionné, spontanéité qui jamais n’échappe au contrôle, goût parfait, tels sont les caractères distinctifs de l’art de l’auteur », a écrit Rosamond Lehmann, qui ajoutait : « c’est pourquoi Olivia est une des rares œuvres que je relirai avec la certitude de n’en avoir jamais épuisé le suc. »

      Quand Olivia parut en Angleterre en 1949, simplement signé « par Olivia », ce fut un succès immédiat. On sait aujourd’hui que l’auteur se nommait Dorothy Bussy, qu’elle était la sœur de Lytton Strachey, et une grande amie de Virginia Woolf et d’André Gide qu’elle traduisait en anglais. Née en 1865 et décédée en 1960, elle n’a écrit que ce mince roman devenu un classique.

dimanche 26 juin 2016

André Gide à La Roque-Baignard


 La Roque-Baignard, dans le Calvados


« La commune est si petite qu'elle n'avait, à proprement parler, pas de mairie. En tenait lieu la salle commune d'une de mes fermes, sur le bord de la route, tout près de la petite église. »

Cette description de La Roque-Baignard par Gide, dans Jeunesse, texte paru en 1931 dans la NRF et repris dans les Feuillets d'automne, pourrait être toujours valable, à ceci près qu'une charmante et toute petite mairie existe désormais. La commune y a toujours plus ou moins honoré son grand homme, comme en témoigne la stèle posée près de la mairie — « Que certains visiteurs prennent pour la tombe de Gide », nous confie Monsieur le Maire — et cet attachement à ce riche patrimoine littéraire, et à l'ancien maire du village, se confirme aujourd'hui encore.


La stèle en mémoire de l'ancien maire


C'est Edouard Rondeaux, grand-père d'André Gide, qui achète tour à tour le manoir de Cuverville (qui reviendra à son fils Émile, père de six enfants, dont Madeleine, cousine et future femme d'André Gide, Jeanne et Valentine), le château de la Mi-Voie à Amfreville-la-Mivoie (acheté en 1850 où vivait la grand-mère d'André) et celui de La Roque-Baignard (qui revient à Juliette, la future Mme Paul Gide, mère d’André).

Les vacances d'été se passent alors d'abord à La Roque, puis à Cuverville. Gide fera de cette île doublement entourée de douves et de bois sombres au fond de la vallée, le vert paradis de l'enfance dans Si le grain en meurt et l'humide Morinière de l'Immoraliste. A la mort de sa mère en 1895, Gide hérite du château et de ses six fermes, couvrant quelques 425 hectares. Il prendra prétexte d'un entretien coûteux et difficile pour céder à sa femme Madeleine qui préfère sa maison de Cuverville, et revendra La Roque en 1900, « une partie des fermes à Charles Mérouvel, l'illustre auteur de Chaste et flétrie ; puis le reste à un M. M... qui bientôt le revendit au comte Hély d'Oissel » (Jeunesse, NRF, 1931)



Doublement ceint de douves et de bois sombres, le château de La Roque Baignard


C'est ainsi qu'à peine propriétaire du château, Gide va devenir maire du village, sans même s'être présenté... Il est élu conseiller municipal au scrutin du 3 mai 1896, avec 28 voix sur 36. Quelques jours plus tard, le conseil municipal met Gide à sa tête, avec 7 voix sur 10. Selon Gide, il faut y voir moins l'envie de porter le jeune châtelain à la mairie que les manigances de son régisseur Armand Désaunay, dépeint sous le nom de Bocage dans L'Immoraliste et de Robidet dans Jeunesse.
« En 1896, la nouvelle que, certain beau jour de vacan­ces, vint triomphalement m'annoncer Robidet tomba sur moi comme une catastrophe. Grâce à ses intrigues zélées, on venait de me nommer maire. Il manigançait cela depuis longtemps; à mon insu, il va sans dire. Mais d'abord il fallait attendre que j'eusse atteint l'âge légal et que le maire à qui je devais succéder eût cédé la place. Il mourut comme j'entrais dans ma vingt-cinquième année. Robidet, qui déjà cumulait les fonctions de garde et de régisseur, briguait encore celles d'adjoint, auxquelles le grand service qu'il rendait ainsi à la commune et à son maître, le désignait naturellement. Il tablait sur mon peu de goût pour le commandement, et pensait fort pertinemment que ma douceur de caractère et mon jeune âge lui assureraient tout pouvoir. Robidet, qui déjà régnait du vivant de ma mère et que j'avais hérité d'elle en même temps que la propriété, pensait peu, parlait beaucoup et jaugeait chacun d'après lui-même. Sa conduite était uniquement guidée par l'intérêt et le respect des convenances. «Oh ! Monsieur, ça ne se fait pas », me disait-il lorsque je voulais faire monter, dans la carriole qui nous menait au marché de Lisieux, un estropié cheminant pénible­ment sur la route; et, pour le dépasser plus vite, un coup de fouet mettait au galop le cheval. Au surplus, d'une honnêteté fort relative, mais sauvegardant les apparences et habile-à s'abriter derrière les « usages », dès qu'il m'advenait de vouloir examiner ses comptes.
Il avait l'air de se mettre, à mes dépens, bien avec tous. C'est ce qui peut expliquer que les six fermes et les bois qui constituaient le domaine de La Roque, étalés sur plusieurs communes, ne m'aient jamais rapporté que des soucis. » (Jeunesse, NRF, 1931)


La place du village rebaptisée place André Gide


Sur le ton lyrico-comique de ses premières lettres échangées avec Paul Valéry, Gide décrit drôlement l'épisode :
« La Roque 18 mai 96

Cher vieux,

On vient de me faire un sale coup. J'arrive ici pour rafisto­ler quelques toitures qui laissent l'eau pourrir les récoltes, et prendre part aux élections municipales en tant que conseiller tout neuf de trois jours, et, bien malgré moi, misère du bon Dieu ! je suis nommé maire au premier tour de scrutin, avec une écrasante majorité !! Des gens qui ne m'ont jamais vu !
— je ne leur ai jamais rien fait ! — faut-il que le monde soit méchant, tout de même ! —

Aujourd'hui, j'ai mal aux che­veux, et de la fièvre plein les mains tant j'ai respiré l'odeur de leurs sales boissons. Tu ne te fais pas idée de ça — tous sont aux trois quarts perdus d'alcool ; le plus robuste a com­mencé à tourner de l'œil au milieu du conseil et peu s'en faut qu'il n'ait claqué sur place ; il pleurait surtout de songer qu'il lui faudrait peut-être se modérer ; il en est de si avancés qu'un verre ou deux suffisent à les perdre ; les enfants nais­sent idiots, crispés, ou ne peuvent plus naître du tout. N'empêche que je commence mes fonctions par en recevoir deux de naturels. Le pire c'est que c'est assez rare et qu'il ne veut plus naître personne ; un peu de sensualité les sauverait — je vais faire venir des Aphrodites. L'ancien maire ne savait pas signer son nom, et mon adjoint, qui lui ne boit pas, ne sait même pas lire. Demain, il faudra fout[re] à la porte du presbitère [sic] un curé qui fait des rosseries et discrédite le Saint Office.

J'espérais me reposer ici à travailler ; cela m'éreinte et fait rater mes Nourritures — je n'ose plus chanter l'ivresse. » (Correspondance Gide-Valéry, Gallimard, 2009)
Quelques jours plus tard, à Valéry qui propose, pour le premier arrêté municipal pris par le nouvel édile, d'interdire la vente de la revue Le Centaure — que Gide vient de quitter — dans le territoire communal, Gide lui répond sur le même ton d'exagération bouffonne :
« Ah ! mon pauvre vieux, plains-moi — pour la première fois j'ai grogné contre l'existence. Pas un instant de loisir — des fermiers brutes, un beau temps désastreux, des répara­tions à faire partout — et quand on ne court plus pour des fermes, on court pour des affaires de mairie. Hier, j'ai passé mon jour à trinquer avec de vieux administrateurs de je ne sais quoi — puis à discuter les intérêts du canton, qui ne sont certes pas les miens — puis à voir passer à la révision de grands gaillards mal dégrossis à la face rouge et au corps pâle, où les plis des vêtements, et les bandes des suspensoirs restent marqués. Ça donne des idées peu lubriques et vous fait douter des statues... Passons — le soir, visite du curé qui est fripouille — ce matin, il faut que j'aille fouiller les armoi­res de mon prédécesseur, qui m'est hostile, et que je m'empare de tous ses papiers. Sitôt que ça ne m'embête plus à périr, cela m'amuse énormément — et je te prie de croire que le dialogue entre curé et maire, hier soir, n'était pas vul­gaire... chose admirable, je m'amusais à le prolonger... Cela vous apprend beaucoup de morigéner les vieillards. » (Correspondance Gide-Valéry, Gallimard, 2009)
 

 Au départ du village, un circuit de randonnée « sur les pas d'André Gide »

Le pays n'est à l'époque pas très différent de celui décrit par Maupassant. Et Gide est plus sensible au sort de la population qu'il ne le laisse paraître dans ces échanges potaches. Déjà, son intérêt pour la chose publique, sa fibre sociale, se manifeste. Il est alors l'un des trois plus jeunes maires de France, et compte bien prendre sa tache au sérieux, faute de pouvoir s'y consacrer à plein temps. Sa femme Madeleine — Em. Sous la plume de Gide — l'encourage d'ailleurs à ne pas se récuser lors de l'annonce de son élection.
« Em. se taisait, comprenant mieux les raisons de ma soudaine tristesse : la nature entière devant moi se désenchantait. De compliquées relations d'ordre pratique s'opposeraient désormais au désintéressement de mes regards. Mes amours avec le pays cesseraient d'être platoniques. Je me sentais déjà tout investi par l'accablant souci de nouveaux devoirs. C'en serait fait des rêveries, des promenades contemplatives. Pourtant Em. elle-même estimait que je ne pouvais me récuser. Il y allait de l'intérêt de tous, soutenait-elle. Car elle me connaissait assez pour savoir que, maire, je n'admettrais pas de ne l'être rien qu'à moitié, ne prenant rien à la légère. J'acceptai donc. Et ceux qui me prétendent insoucieux de la chose publique imaginent mal, assurément, le zèle civique que j'appor­tai dans l'exercice de mes très absorbantes fonctions. » (Jeunesse, NRF, 1931)

 La plaque en l'honneur de Gide récemment posée


Gide assistera tout de même à neuf des quatorze séances du conseil municipal tenues lors de son mandat, prononcera des mariages et des discours lors de la remise des prix à la petite école du village. Il présidera aussi des conseils de révision, voyant défiler dans le simple appareil un certain Jean Schlumberger, son voisin du château du Val Richer... 

Toutes les villes n'ont pas eu pour maire un Prix Nobel qui les a fait entrer dans l'histoire de la littérature ! Cela mérite bien les autres clins d'œil adressés ici à Gide : la place de la mairie devenue place André Gide, un chemin de randonnée « sur les pas d'André Gide ». Et enfin tout récemment la pose d'une plaque semblable à celle qu'on trouve sur le mur du cimetière de Cuverville, et créée par la Fondation Catherine Gide.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Si vous passez par là, n'hésitez pas à traverser la rue pour visiter le « Jardin nature » soigné par des bénévoles passionnés de l'Association normande pour la protection de la nature. Près de 180 espèces de plantes de la nature ordinaire ou plus rares y poussent dans le même décor que celui évoqué par le botaniste Gide : « les vallonnements herbeux, les bouquets d'arbres, les taillis, le cours de la petite rivière souvent cachée par les hauts épilobes, les aulnes et les coudriers... » 

samedi 11 juin 2016

Ventes aux enchères : Montherlant sur Gide


Signalons en passant la belle vente Ader de Lettres & Manuscrits Autographes le 22 juin prochain à Paris. Si Gide n'y est représenté que par une petite lettre à René Boylesve, une autre d'Henry de Montherlant sur Gide nous apporte une intéressante critique du second par le premier, datée de 1928. On notera aussi l'étonnante remarque de Paul Valéry, dans un bel ensemble de 85 lettres à Renée de Brimont, confidente de sa liaison avec Catherine Pozzi, quant à la position de Gide sur la candidature de Valéry à l'Académie :

« Les choses académiques sont aussi des choses infernales. On m’a jeté dans des difficultés inutiles, et dans des fatigues supplémentaires. Je suis à bout. Il a fallu cette semaine courir, trouver, interroger. J’ai vu Boylesve, Régnier, Barthou, de Flers... Demain, je reviens à Hanotaux qui attend une réponse. [...] Barthou et Flers me font sentir que je ne suis pas tout à fait mûr encore. Ils ont raison, les autres sont plus affirmatifs. J’ai envie d’envoyer tout au diable. [...] Mais on dit que le fauteuil nourrit son homme »... Lundi [18 juin].
Il a vu Gide. « Il ne s’engage pas beaucoup. Mais je compte bien qu’il ne sera pas contre, et c’est énorme ! » (voir la présentation de ce lot)

Lot 193
André GIDE (1869-1951). - L.A.S., Villa Montmorency 8 février 1914, à René Boylesve ; 2 pages in-8.
On joint une L.A.S. de Julien Green, 3 janvier 1986, adressant ses vœux à une demoiselle qu’il remercie d’aimer ses livres et Dans la gueule du temps.
Il ne se résigne pas à lui envoyer seulement ses Souvenirs de la Cour d’Assises. Il va lui porter le livre et une traduction de Tagore « prétexte pour vous revoir : j’en serai si heureux. Chaque fois que je pense à vous, je me sens un peu moins sauvage, et les quelques rares fois que j’ai pu causer avec vous m’ont toujours laissé penser que je pourrais causer avec vous davantage »...

Estimation : 200 € / 250 €

Lot 253
Henry de MONTHERLANT. - L.A.S., Oasis de Nefta 5 avril 1928, à un critique ; 2 pages in-4.
On joint une L.A.S. de Jules Romains à André Figueras : « il n’est que trop vrai qu’une bonne partie de l’“intelligensia” semble avoir pris à tâche l’accélération immédiate de notre décadence »...
Il le remercie de son article intelligent sur son dernier ouvrage et lui exprime son désaccord sur deux points : « Chez Gide, j’estime l’homme, et particulièrement son courage [...] j’ai beaucoup moins d’estime pour l’artiste et l’écrivain, et je ne comprends pas comment il peut exercer une influence, sauf à un point de vue sexuel tout à fait spécial. L’influence (réelle) exercée par Gide est pour moi un mystère; peut-être me rencontré-je avec lui ; en tous cas, je n’ai pas subi la sienne. Je sais fort bien qui m’a réellement influencé parmi les écrivains du XIXe et du XXe siècle : Chateaubriand, Flaubert, Barrès, d’Annunzio. Pour les autres : rencontres ». Pour prouver que le cœur apparaît bien dans ses ouvrages, il va envoyer à son correspondant « un petit volume de pages choisies de moi, précisément intitulées Pages de tendresse »...

Estimation : 200 € / 300 €


Plus d'infos sur le site Ader.

Tapuscrit de Arden of Feversham

Une vente Ferraton, le 17 juin à Bruxelles, verra passer le tapuscrit de 110 feuillets anopistographes de la traduction par Gide de la pièce Arden of Feversham. La traduction occupa Gide pendant toute sa vie, tantôt sous forme d'exercice social, collégial, tantôt en labeur solitaire et souvent au long cours. Ce projet de traduction de la pièce classée parmi les apocryphes de Shakespeare, appartient plutôt à la seconde catégorie.

L'idée de cette traduction apparaît dès septembre 1932, après la rencontre de Gide avec Artaud, comme le relate la Petite Dame dans un passage des Cahiers au cours duquel Gide revient sur son attirance-répulsion pour le théâtre :

« Il est longuement question entre Bypeed et Martin d'un certain manifeste sur le théâtre, d'Artaud, qui va paraître dans La N.R.F. (numéro d'octobre 1932), et d'un projet de nouveau théâtre. « On dit, fait Martin, qu'il va se réclamer de votre appui; ça tombe mal, juste au moment où Copeau s'ingénie à reconstituer un théâtre ! » Gide s'explique : ce jeune Artaud est venu le trouver et son désarroi lui a fait pitié; cependant, il lui a bien déclaré qu'il ne comprenait rien à son manifeste, qu'il était donc très éloigné d'y souscrire, et qu'en conséquence il lui interdisait de faire usage de son nom, mais qu'il voulait bien l'aider : il a attiré son attention sur une pièce apocryphe de Shakespeare, Arden of Feversham, assez curieuse, qu'il veut bien traduire. « Mais vous comprenez, mon vieux, je fais cela en m'amusant, je dicte ma traduction, ça vaut ce que ça vaut. Le théâtre ne m'intéresse pas assez pour que je me donne vraiment de la peine, je l'ai dit et redit. Je n'y crois pas, cela ne m'amuse que si c'est une farce, quand le public prend parti et fait du chahut. Le genre Taciturne et Œdipe, comme spectacle je trouve ça barbant. Cette pièce ce n'est pas sérieux, c'est un drame bourgeois informe, malgré certaines beautés réelles et qui peut être très curieux à la fois par la terreur et par le ridicule, et il faut lui laisser son caractère. Si je la donne à Copeau, ça prend une tout autre importance, il faudra la retravailler, la mettre en scène soigneusement, et ça ne m'amuse plus du tout. Je m'en expliquerai du reste très bien avec Copeau, à qui par contre je donnerais volontiers ma traduction d'Hamlet que j'ai tout à fait l'intention de terminer. »

Gide entame la traduction et en donne un premier fragment en 1933 dans le numéro 154 des  Cahiers du Sud, consacré au théâtre élizabéthain. En 1937, la troupe de Marcel Herrand, un ami de Marc Allégret, et Jean Marchat, troupe baptisée le Rideau de Paris — qui se fera une spécialité des pièces de Gide, de Philoctète à Amal, en passant par le Retour de l'enfant prodigue — en donnera une « représentation partielle » au Théâtre des Champs-Elysées.

A la fin de sa vie, Gide reprend la traduction où il l'avait laissée lors d'un séjour à Neufchâtel avec Richard Heyd, ce dernier envisageant déjà une publication aux Ides et Calendes. Le 25 février 1950, la Petite Dame note :

« Ne pouvant avoir Pierre, retenu par son travail, il se rabat, avec joie, du reste, sur Elisabeth avec qui il souhaite revoir, finir la traduction, commencée à Neuchâtel, d'Arden of Feversham, d'autant que Barrault, emballé par la pièce, songe à la monter, perspective stimulante. »
La partie de la traduction donnée dans les Cahiers du Sud y occupant une dizaine de pages, il pourrait être intéressant de la comparer avec cette centaine de feuillets qui doivent donc être en grande partie inédits.


Lot 360
GIDE.- Arden de Feversham. Traduction d'André Gide. Tapuscrit resté inédit qui avait paru (en partie ?) en préoriginale (11 p.) dans le numéro spécial consacré au « Théâtre élizabéthain » des « Cahiers du Sud » en 1933. Composé de 110 feuillets 4° anopistographes (22, 74 et 5 f. insérés entre les f. 12 et 13).
Cart. à la Bradel pleine moire bleu ciel, tête dorée, non rogné. Plusieurs annotations qui semblent bien de la main de Gide. Inspirée de faits réels, cette pièce appartient à ce genre particulier connu sous le nom de « tragédie domestique ». La paternité de l’œuvre, probablement écrite à plusieurs mains, est discutée ; Thomas Kyd, Christopher Marlowe et William Shakespeare étant les auteurs potentiels les plus fréquemment cités par la critique.

Estimation : 100 € / 150 €

Vente vendredi 17 juin 2016 à 13 h
Exposition du vendredi 10 juin 2016 au samedi 11 juin 2016 de 10h à 19h, du mardi 14 juin 2016 au mercredi 15 juin 2016 de 10h à 19h, jeudi 16 juin 2016 de 10 h à 18 h

Plus d'infos sur le site d'Alain Ferraton