lundi 18 août 2014

Exposition « André Gide, un petit air de famille »





André Gide, un petit air de famille
Exposition du 6 septembre au 11 octobre 2014


Plus de 100 photos, pour beaucoup inédites, nous racontent une histoire peu banale qui commence en 1899. André Gide, le jeune auteur de Paludes, a trente ans. Dans un salon parisien, il rencontre le peintre néo-impressionniste belge Théo Van Rysselberghe et sa femme Maria. C’est le début d’une grande, belle et fidèle amitié, plus spécialement avec Maria, qui ne s’achèvera qu’à la mort de Gide en 1951.

Gide voyage, souvent en compagnie de Maria et Théo, Gide écrit, Gide multiplie les rencontres importantes, Roger Martin du Gard, Jean Schlumberger et tant d’autres. Maria et Théo ont une fille, Elisabeth, âgée de neuf ans en 1899, qui a pour l’écrivain une grande affection. Qui peut alors imaginer que vingt ans plus tard, en 1922, Gide et Elisabeth choisiraient en toute liberté de donner naissance à un enfant, hors de toute union officielle ? Une facétie du destin ou une volonté d’affirmer l’un et l’autre leur goût absolu de l’indépendance ? Cet enfant naît le 18 avril 1923. Gide espérait bien sûr un garçon… ce sera une fille, Catherine. L’identité de son père n’est alors connue que de quelques initiés ; et Catherine elle-même l’ignorera jusqu’à l’âge de treize ans.

« Familles je vous hais » avait écrit Gide. Mais Gide va devenir un père attentif et aimant, à sa façon, puis un grand-père comblé de quatre petits enfants. Et Catherine sera, avec sa grand-mère Maria – la « Petite Dame » –, le témoin privilégié de ce climat de ferveur hors normes si cher à l’auteur des Nourritures terrestres.

Cet « album de souvenirs », présenté ici en exposition, est extrait d’un livre composé d’archives privées réunies et commentées par Catherine Gide et Jean-Pierre Prévost. Il trace les contours de cette singulière famille, nous fait découvrir cinquante ans de la vie d’un Gide intime et voyageur entouré de ses proches et de ses amis, et évoque l’enfance de Catherine à Saint-Clair et la présence de prix Nobel de littérature 1947 dans le Var au début du XXe siècle.

En avril 2013, Catherine Gide, dernier témoin d’une époque révolue, nous quittait. Un an après sa disparition, Le Lavandou n’oublie pas et témoigne, avec cet événement, son attachement au souvenir de celle qui choisit d’y reposer en paix dans le caveau familial.

André Gide, un petit air de famille
Exposition du 6 septembre au 11 octobre 2014
Conférence-débat avec des biographes de Gide le samedi 6 septembre à 10 heures. Entrée libre.
Hôtel de ville - Salle d’honneur - place Ernest-Reyer - 83980 Le Lavandou
Renseignements : 04 94 00 41 71


Roger Martin du Gard : 1914-1918, un écrivain dans la guerre




Exposition du 21 août au 14 septembre
« Roger Martin du Gard 1914-1918, 
un écrivain dans la guerre »

Roger Martin du Gard, mobilisé en 1914, sous-officier chargé du transport des troupes et du matériel, a tenu un journal, écrit des lettres et fait des photographies. Ces documents, exposés au Tertre, sont non seulement des témoignages exceptionnels de son regard, ses sentiments et ses réflexions sur ces années terribles, mais ils montrent aussi le rôle fondamental de la guerre dans toute son œuvre, des Thibault jusqu'à Maumort Certains textes seront enregistrés et diffusés, d'autres, exposés avec les photos. Il y aura enfin dans le temps de l'exposition, des lectures, la projection d'un film et une conférence


Vernissage jeudi 21 août 2014, 18h
Lecture d'extraits de l'Eté 1914 par le poète J.F. Rollin.
Samedi 6 septembre 2014
Intervention du professeur Claude Sicard et lecture de Epilogue par le comédien Jean-Claude Berutti
(Prix des places 5 euros et 7 euros pour les deux séances)

Exposition du août au 14 septembre 2014 de 15h à 19h
Jeudi, vendredi, samedi, dimanche uniquement.
Le Tertre 
61130 Sérigny



samedi 9 août 2014

Deux lettres en vente aux USA (dont une à Jean Genet)



Le 13 août à Amherst, dans le New Hampshire, une vente de manuscrits, documents et autographes verra passer, au lot 665, un ensemble de lettres des récipiendaires du Nobel de littérature. On reconnaît en bas à droite de l'image une lettre de Gide, mais impossible d'en connaître ni le destinataire, ni le contenu.






Lot 665: Nobel Prize Winners

Estimated Price: $400 - $600
Description: Wonderful collection of 20 letters, primarily consisting of ALSs, each by a recipient of the Nobel Prize for Literature, including: Nelly Sachs, Bjornstjerne Bjornson, Vincente Aleixandre, Sully Prudhomme, Selma Lagerlof (TLS), Carl Spitteler, Grazia Deledda, Pearl Buck (TLS), Salvatore Quasimodo (TLS), Andre Gide, Romain Rolland, Maurice Maeterlinck, Roger Martin du Gard, Rudolf Eucken, Frederic Mistral, William Golding, Harold Pinter, Isaac B. Singer, Francois Mauriac, and Bertrand Russell (TLS). In overall very good to fine condition. A wonderful collection of letters from this diverse range of acclaimed authors, with several unusual and highly scarce names. Plus d'infos sur le site.


*

Plus intéressante est la lettre de Gide à Jean Genet, datée de Golfe Juan le 22 mai 1941, qui passe aux enchères le 24 août à Saint-Petersburg, en Floride. Intéressante car elle ajoute une autre occasion manquée entre les deux écrivains, la précédente ayant eu lieu, quelques mois après leur rencontre, par correspondance interposée en 1933 (Genet, alors en Espagne, demande une aide financière à Gide ; lettre que Gide ouvrira trop tard), et la suivante en 1949 dans un restaurant parisien où à la table voisine de celle de Gide, Roger Stéphane a rendez-vous avec Genet (ce dernier refusera de saluer Gide, expliquant, selon Stéphane : « Son immoralité me paraît douteuse. Je n'aime pas les juges qui se penchent amoureusement sur l'accusé. »)

Celle-ci se place dans le contexte de la conférence sur Henri Michaux que Gide prévoit de donner à Nice en mai 41, mais que des menaces de la Légion empêcheront (voir Akio Yoshii, Découvrons Henri Michaux d'André Gide. La conférence non prononcée en mai 1941, BAAG n°167, juillet 2010, et le compte-rendu qu'en fait André Brincourt donné dans cet ancien billet). Cette fois Genet, qui a déjà dit à Gide son admiration pour les Nourritures terrestres, lui demande un exemplaire du livre. Mais Gide, une nouvelle fois, ne sera pas en mesure de « satisfaire au désir » de Genet...

Notons pour le plaisir les quelques « appréciations » de Gide sur les écrits de Genet. A Etiemble lors du voyage en Egypte, Gide confie : « Genet chie en public. C'est admirable ! Il n'y a pas un mot à changer. Littérature engagée. » (Etiemble, Avec Gide en Egypte). Et à Roger Stéphane, lors de l'épisode au restaurant en 1949 : « Je n'aime pas tellement son style. C'est très gonflé. », faisant de Genet « l'Arno Breker de la littérature » (E. White, Genet)...



Transcription :

Golfe Juan

22 mai 1941

Cher Monsieur,

Votre aimable lettre me prouve l'opportunité de la résolution que Raymond Gallimard, rencontré hier à Nice Cannes, me disait avoir prise : de procéder sans retard à une réimpression de mes Nourritures.
Mais je doute que le livre puisse sortir avant un mois ; et d'ici là... non je ne vois pas comment je pourrais satisfaire à votre désir.
Etiez-vous hier dans les salles du Ruhl ? Il me semble que je vous y aurais serré la main...
Bien cordialement,

André Gide


Lot 1231: JEAN GENET & ANDRE GIDE HAND WRITTEN LETTERS
Estimated Price: $400 - $600
Description: GENET, Jean (French, 1910-1986) & GIDE, Andre (French, 1869-1951): 2 A. L. S. to include 1) Nobel Prize winner Andre Gide, dated 1941, untranslated from original French, with references to a reprint of his book Nourritures. 8 1/4'' x 5 1/4''. 2) Novelist and activist Jean Genet, undated, on Hotel Cornavin letterhead, translated for the original French ''Dear Madam, Madame Colin sent me the forms, which I'm mailing back to you, duly signed. I suppose everything is in order now, but if there is anything wrong, please notify Madame Colin, in London. Respectfully Yours, Jean Genet. 8 1/4'' x 5 3/4''.
Condition Report: Fold lines, pencil notations on both. Plus d'infos sur le site.

mardi 5 août 2014

Une mort ambiguë (3/3)



A mort ambiguë, enterrement ambigu... Les querelles autour de la présence du pasteur voulue par la famille provinciale de Gide ont empêché Léautaud et Mallet de se bien recueillir. En guise d'épilogue, ils reviennent à Cuverville, quatre mois plus tard, s'assoir au bord de la tombe provisoire de Gide. Fin de l'extrait de Une mort ambiguë (NRF, Gallimard, 1955), « méditation vécue » sur la leçon de vie (et de mort) gidienne et savoureuse galerie de portraits des derniers grands écrivains français.




Tombes de Madeleine et André Gide, cimetière de Cuverville


« Quatre mois plus tard, à la fin de juin, nous allâmes donc ensemble à Cuverville. Après avoir déjeuné dans une auberge du bourg voisin, nous gagnâmes le cimetière. Gide reposait encore dans sa tombe pro­visoire : un simple tertre surmonté d'une petite croix de bois portant son nom avec quelques touffes de myosotis et des reines-des-prés roses. La croix, qui n'avait pas été peinte, ressemblait à une grosse bouture. On l'avait plantée de la même manière et en même temps que les fleurs. On pouvait penser qu'elle allait se couvrir de feuilles. Le cimetière était très fleuri, avait un air de bonne santé. En ce jour où le printemps et l'été se confondaient, le soleil ruisselait sur toute la campagne. Les feuilles des hêtres avaient cette couleur claire et vernissée qu'elles perdent en vieillissant. Les alignements de troncs lisses autour des fermes et des pâtures s'enfouissaient dans leurs propres exubérances. Le bandeau mouvant des frondaisons supportait un ciel aussi lisse qu'une opaline. Le gris, le vert-jaune et le bleu se moiraient de lumières diffuses qui dévalaient sur eux pour irriguer les champs verts-noirs où poin­taient les épis de blé. Le toit d'ardoise de la petite église luisait de toutes ses écailles sous des averses de rayons qui rebondissaient à travers le cimetière dont les allées avaient la même teinte d'argile fauve que le chemin rural. Entre le chemin et le cimetière, rien qu'un mur de pierre largement ouvert et assez bas pour que les vivants eussent l'impression de pouvoir communiquer avec les morts sans besoin de forcer des grilles ou d'escalader des clôtures. Sur les autres faces, le cimetière était bordé par une haie d'épines derrière laquelle des vaches brou­taient l'herbe d'un pré. La mort ici était simple et familière. Le beau temps la rendait presque dési­rable.

Léautaud vint se camper devant la tombe de Gide. Il portait, malgré la saison, un grand pardessus de laine à capuchon. Sans se découvrir, les jambes prenant appui sur sa canne, il fixait le tertre de ses yeux perçants comme s'il essayait de découvrir ce qui pouvait se passer dessous. J'évitai de lui adresser la parole. Il prit lui-même l'initiative de la conver­sation :
Je l'envie, Gide, d'être enterré là. Moi, j'ai acheté une place dans un cimetière de la banlieue parisienne. Rien que de penser à tout le peuple qui s'y entasse, ça m'écœure. Il est vrai que ça a si peu d'importance !
— Mais votre désir d'être incinéré ?
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien, vous me parlez d'un emplacement dans un cimetière. Je croyais que les morts incinérés étaient mis dans un columbarium.
— Ah, non, merci ! C'est pour le coup qu'on est perdu dans la foule. Je veux une tombe comme tout le monde...
— A votre place, je préférerais qu'on jette mes cendres au vent.
— Encore une idée de poète !
— Il n'est pas plus « poétique » de vouloir com­plètement disparaître que d'exiger un petit morceau de terrain bien à soi avec son nom dessus ! Acheter d'avance son « lopin de terre » pour y placer l'urne dans laquelle on sera une illusion de cendres, je crois qu'il n'y a pas pire sentimentalisme : c'est le sentimentalisme du propriétaire-petit-bourgeois !
Léautaud frappa le sol de sa canne et rugit :
— Bon ! Vous ferez ce que vous voudrez. Moi aussi. Chacun ses goûts !

Il chercha une rosserie à me dire et la trouva facilement :
— Vous serez fixé sur mes goûts définitifs quand vous viendrez à mon enterrement ! Quoique, après tout, je ne sais pas si je vous ferai prévenir. Et puis c'est peut-être moi qui irai au vôtre : on a vu des choses plus extraordinaires !
Il lança son rire grinçant. Puis pirouettant sur lui-même, il s'approcha de la tombe de la femme de Gide et déchiffra les phrases tirées des Évangiles qui avaient été gravées dans la pierre. L'un de ces textes exprimait la sérénité de « la mort dans le Seigneur ».
— Quelles belles paroles, dit Léautaud. Ils ont de la chance, ceux qui croient, ils meurent plus facilement. Quand je pense que certains qui se disent libres-penseurs voudraient empêcher les autres de croire ! C'est un crime de vouloir ça. Je les vomis, tous ces sectaires !
Léautaud craignit sans doute que je pusse le soupçonner de « mollir » en vieillissant. Il tint aussitôt à préciser :
— La foi... La foi ! Il faut être naïf pour l'avoir, mais enfin tant mieux si on est naïf !
Il pointa sa canne vers le tumulus :
— Il est bien mort, lui. Il a eu beaucoup de dignité et de courage dans ses derniers moments. Et puis ça n'a pas traîné longtemps. Il a profité de la vie jusqu'au bout. Voyez-vous, c'est capital : ne pas être diminué avant de mourir.

J'essayai de lui dire quelque chose d'amical :
— Vous vieillissez très bien, vous... Il m'interrompit avec fureur :
— Je vous en prie ! Pas de pommade. Je sais comment je vieillis. Et je vieillis comme les autres. C'est-à-dire mal. Ça ne veut pas dire que je ne me prolongerai pas encore quelque temps. Mais dans quel état ?
Comment réagir ? Je crus plus prudent de me contenter d'un : « Oui, en effet... » impertinent par esprit de conciliation.
Il continuait, redressé, la tête haute, comme si quelqu'un venait de le provoquer, oubliant de jouer comme d'habitude à celui qui se résigne :
La mort me révolte ! Et pourtant je devrais commencer à me faire à l'idée que je vais bientôt mourir. Eh bien, non, non, je ne peux pas m'y habituer. Quand on dit que les vieux s'habituent à ça, c'est de la blague ! La vie, moi, j'y tiens, vous savez, j'y tiens comme quand j'avais vingt ans. Je crois même que j'y tiens davantage. Ça ne m'em­pêche pas de la trouver insupportable !...
— Insupportable parce qu'elle doit avoir une fin?
— Oui ! On aime la vie, mais on préférerait ne pas être venu au monde puisqu'il faut la quitter ! On n'a rien demandé. On est là. Et on partira sans avoir rien à dire. Vraiment, c'est bouffon !
Léautaud avait ainsi sa façon d'exprimer l'absur­dité de l'existence et d'apporter de l'eau au moulin des philosophes sans même savoir que le moulin existait.

Nous nous assîmes l'un à côté de l'autre sur une banquette d'herbe, entre la haie et l'allée qui bor­dait la tombe de Gide. Léautaud ne quittait pas des yeux la levée de terre. Je me taisais comme lui. Je pensais que Gide aurait peut-être été content de savoir que deux pèlerins étaient venus s'installer tout près de sa sépulture pour y méditer sur lui et sur eux. Nous étions familiers avec la mort comme le sont les Arabes dans leurs cimetières. Mais la familiarité s'arrêtait au défunt : la Mort, toute simple qu'elle parut être à Cuverville, gardait ses distances. Elle demeurait, au delà des symboles de ce jardin lumineux, la ténébreuse apparition de ce qu'on ne peut imaginer, la face à masque de nuit, ou l'absence éternelle de face, l'effacement horrifiant de l'être dans la consomption de la vie toujours renouvelée. Léautaud aurait bien ri de la « tournure philoso­phique » que je donnais à mes réflexions. Nous n'avions pas la même façon de marcher, mais nous ne pouvions qu'aboutir au même point : à l'image de ce qui matérialise une si concrète abstraction. Léau­taud me dit, comme s'il ne pouvait supporter plus longtemps le poids de son obsession :
— Je me demande dans quel état est maintenant le Fléau dans son cimetière de Bretagne ! Ah, ça ne doit pas être beau à voir... Gide, lui, maigre comme il était, il ne doit pas être encore très décomposé. Il va peut-être se dessécher. Son cercueil est sûrement encore intact. C'était du beau bois. Ça fait combien de temps qu'il est mort ? Quatre mois... En quatre mois, un cercueil de bonne qualité ne peut pas s'abîmer, n'est-ce pas ? Alors, il est là-dedans, là, tout près de nous... Ah, comme j'aimerais pouvoir le voir encore une fois !
— Pourquoi ce désir ?
— C'est tout ce qui reste de lui.. Tout. En dehors de ça : plus rien !
— Je ne comprends pas votre attachement au cadavre.
—- II y a en moi deux choses : d'abord la curiosité, savoir ce qui se passe là-dessous, comment se fait le travail de la pourriture...
— Vous êtes morbide !
— Laissez-moi achever ! La seconde chose : c'est le culte des morts. Ceux qui n'ont pas la foi disent que ça ne rime à rien. Moi, pourtant, je le com­prends, je trouve même que c'est recommandable. Pas vous ?
— Si, je suis de votre avis. Mais je m'étonne de l'approbation que vous donnez à une convention. Je vous aurais cru attaché au souvenir, pas aux tombes.
— Et puis, quand je pense à Gide, je pense aussi que je serai bientôt comme lui dans la terre, même si je ne dois pas y être de la même manière. Je veux m'épargner la décomposition. Si un jour vous venez sur ma tombe, il vous faudra beaucoup d'effort pour m'imaginer dans mon urne ! Ah ! ah!...
Le rire de Léautaud s'arrêta net. Il baissa le ton de la voix :
Passer toute sa vie à travailler pour crever comme un animal. Non, non ! Vraiment, c'est inac­ceptable.
— Ce sentiment de révolte, c'est lui qui a poussé tant de gens à croire qu'il y avait une raison supé­rieure.
— Une raison supérieure ! Encore des mots !
— Oh !... Vous refusez les mots, mais vous expri­mez les choses !
— Vous interprétez toujours dans votre sens les propos que je tiens !
— Je ne les interprète pas. Je les traduis. C'est différent.
Ah ! voilà que j'ai besoin d'un traducteur, maintenant ! Ce que je dis est pourtant clair.
— Mais vous ne voulez pas aller jusqu'à la conclusion logique de vos réflexions ni de vos senti­ments.
— La logique ! Les sentiments ! Décidément, vous ne changerez jamais.
— Vous non plus.
— Je m'en félicite. Ah ! ah !... Mais je ne vous félicite pas !
De nouveau nous restâmes silencieux. Nous pas­sions, d'un commun accord semblait-il, par des phases de tension et de détente. Léautaud se releva, et — était-ce cette fois-ci l'aboutissement logique de sa songerie ? — il me dit avec gravité :
— La vraie vie, voyez-vous, c'est celle du moine.
Je lui répondis, sans me soucier qu'il m'accusât de le traduire :
— Je crois que vous avez du moine en vous.
Toujours inattendu, il m'approuva :
— Oui, c'est possible. J'aime la solitude, la vie réglée, et la méditation.
Il posa le bout de sa canne sur la tombe de Gide:
— C'est bien dommage qu'on ne le laisse pas tranquille. Il paraît qu'on va le mettre à côté de sa femme, à la place d'un autre mort de la famille. Et on va lui poser une dalle sur le ventre pour qu'il n'ait pas envie de revenir.
Le soleil avait tourné. La tombe de Gide était maintenant dans l'ombre. C'était l'ombre de l'église. Je n'osais pas dire à Léautaud le symbole que je discernais là. Il prolongea le symbole en me disant : « Il fait froid. Allons-nous en ». Et il le mena jusqu'à son achèvement :
— Avant de partir, visitons l'église.

Ainsi il fuyait l'ombre que toute croyance pro­jette sur celui qui se tient à sa lisière comme Gide au chevet de l'église catholique. Puis il illustrait la solution qui consiste à entrer dans l'édifice pour participer volontairement à l'hermétisme. Il inspecta les lieux avec une respectueuse curiosité et murmura comme d'autres bougonnent :
— Ah ! Ça, c'est une invention ! Une fameuse invention ! Toutes les autres : des fariboles ! Mais celle-là !... Puis, tout à coup :
— Il fait encore plus froid ici que dehors ! Il faut partir.
Il s'esclaffa :
Je ne tiens pas à attraper la mort dans une église !
Son rire d'oiseau de nuit se répercutant contre les voûtes sembla l'étonner lui-même par son fracas. Il se tut soudain.

Nous retrouvâmes le soleil en quittant le cimetière. Je jetai un dernier regard vers la tombe de Gide. Les racines des pommiers devaient sous la haie d'épines aller à sa rencontre. Un sureau en fleurs, à quelques mètres de la croix, répandait un parfum sucré mêlé aux odeurs chaudes d'une étable. Des enfants, retour de l'école, galochaient en criant sur la route du village. On entendait aussi une charrette qui cahotait dans les ornières.
— Il a de la chance, dit simplement Léautaud.
Les ruissellements du soleil s'étaient fragmentés sous la poussée des ombres qui commençaient à s'y infiltrer. La plaine ressemblait à un damier vert et noir où le chemin comme un long doigt indiquait le pion pointu de l'église. »
Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 156-164

dimanche 3 août 2014

Une mort ambiguë (2/3)




Suite de l'extrait d'Une mort ambiguë, de Robert Mallet (NRF, Gallimard, 1955). Mallet revient sur l’enterrement de Gide à Cuverville, où il s'était rendu en compagnie de Léautaud.



Je regardais la grande maison aux lignes sobres, aux couleurs grises, qui servait de fond de décor à ce débat : autant de distinction que d'austérité, une volonté de renoncer à toute coquetterie. Elle était bien à l'image de celle qui en avait été la maî­tresse. La porte centrale par laquelle on avait fait passer le cercueil était restée grande ouverte. Elle paraissait pourtant très étroite. On comprenait qu'une telle demeure, dans son cadre de végétation régulière qui l'abritait du vent de la mer tout en la privant de quelque clarté, eût pu servir de cadre à une histoire où le sentiment religieux poussé à son paroxysme pouvait mettre une vie à l'abri des passions déréglées, non sans lui retirer de son enso­leillement naturel. On comprenait aussi que cette porte qui menait à la sainteté était celle qui donnait envie de fuir, — en l'empruntant dans l'autre sens. Gide avait aimé ces lieux, puis il les avait redoutés. Il les avait abandonnés avec soulagement. Mais sou­vent sa pensée y revenait rôder. Un jour en me mon­trant une photographie de Cuverville, il m'avait dit :
C'est un lieu qu'on ne peut oublier. Eh oui !... du ton qu'il avait dû mettre à répondre à la question : « Quel est pour vous le plus grand poète du XIXe siècle ? » par son fameux : « Victor Hugo, hélas. » II ne pouvait se défaire du charme de Cuver­ville parce que pour lui Cuverville s'identifiait tout à la fois à sa vie conjugale, à son amour de la nature, à son horreur de l'emprisonnement, à son besoin d'ascèse, à son besoin de fuite. Cuverville éveillait aussi en lui la nostalgie de ce foyer que l'enfant pro­digue ne peut pas rayer de sa mémoire. Il y avait préparé son évasion. C'était là qu'il avait senti mûrir sa passion de sincérité, aux côtés d'une épouse dont le mysticisme évangélique l'avait subjugué puis alarmé, car il supportait mal de jouer matrimonialement le rôle du démon auprès de l'ange : l'ange n'affichait pas sa réprobation mais sa seule présence et son silence pourtant magnanime devenaient des reproches. Gide voulait se donner librement à ses instincts sans ce continuel contact avec un cristal dont il fuyait l'éclat parce qu'il risquait encore de s'y refléter. Soucieux de refuser l'angélisme qui avait pris le visage de sa femme, il continuait d'admirer en celle-ci une soif d'absolu qui risquait de retarder son propre étanchement dans la diversité des sources. Mais Cuverville était une fontaine à laquelle il avait puisé. Tout cela le poussait souvent à rêver de cette demeure et de ce passé avec lequel, peut-être, s'il mourait à Paris, il aurait l'occasion — le prétexte — de relier son avenir, en laissant faire les choses, en laissant dire les gens.

La fille de Gide, avec le tact dont elle était l'héri­tière, s'était écartée du groupe pour permettre à Drouin de s'exprimer sans contrainte. Elle me dit :
— C'est bien ce que je craignais. En n'empêchant pas l'enterrement de se faire ici, on risquait ces initiatives discutables. S'il était mort en Afrique, les choses auraient été tellement plus simples !
Le pasteur demeurait silencieux. Il écoutait atten­tivement Drouin et Martin du Gard, qui ne semblaient pas plus disposés l'un que l'autre à baisser pavillon et montraient chacun le visage de la bonne foi offensée.
Drouin continuait d'affirmer qu'il y avait « des nécessités locales auxquelles on ne pouvait échapper, et que son oncle aurait sûrement admises. » Martin du Gard répétait une fois de plus : « S'il les avait admises, ces nécessités, il aurait exprimé le désir d'y être soumis. »
II était évident que cette discussion n'aboutirait à rien. La fille de Gide haussa les épaules :
— A quoi tout cela sert-il ?
Quelqu'un répondit sentencieusement :
— Cela sert à mettre les choses au point. Ce qui était sans la moindre signification, car chacun juste­ment restait sur ses positions, et l'on ne changerait pas plus les faits que l'on ne changerait Gide de cimetière.
Gide avait été toujours très méticuleux pour ce qui lui importait spirituellement. Il avait voulu laisser le moins possible d'initiative au hasard. Combien de fois m'avait-il dit qu'il redoutait les publications posthumes. Cela l'avait incité à envi­sager, dès son vivant, l'édition de ses principales Correspondances.
— Je me méfie des survivants bien intentionnés. Ils suppriment, ils édulcorent, ils « arrangent ».

A plus forte raison avait-il dû songer à ce que feraient de son corps ceux qui vis-à-vis de lui se réclameraient de devoirs faciles à confondre avec des droits. On était donc amené tout naturellement à supposer que ce n'était pas par négligence mais par calcul qu'il avait tout accordé au hasard dans ce qui pourrait advenir de lui après la mort. Il avait en somme compté avec le hasard, il l'avait pris pour règle de son dernier jeu.
Sa secrétaire, dont les pensées avaient dû suivre le même cheminement que les miennes, me rappe­lait la phrase qu'il avait laissé échapper devant elle, comme devant moi — (si toutefois nous sommes en droit de dire qu'il a laissé échapper un propos dont le caractère délibéré pouvait se dissi­muler, nouveau jeu, derrière une apparence hasar­deuse) :
— Je laisserai mes héritiers dans l'embarras.

Il était évident que ceux qui avaient fait venir le pasteur s'étaient avant tout préoccupés de la façade. Gide, à Cuverville — et c'était là le risque que n'avait pas prévu Martin du Gard — rede­venait le membre d'une famille bourgeoisement assise, et respectable. La respectabilité ne per­mettait pas qu'on le mît en terre « comme un chien ». La communauté qu'il avait abandonnée le récupérait inespérément. Il rentrait dans le rang. Tout rentrait dans l'ordre. Le pasteur faisait partie du protocole. Et comment aurait-on pu refuser la participation aux obsèques des conseillers muni­cipaux, des anciens combattants, et des enfants des écoles ? (d'autant plus que Gide avait été le premier souscripteur du village lors de l'achat du drapeau dont le déploiement avait paru si insolite en tête de son convoi). Cela n'était pas plus évitable « loca­lement » que le transport du cercueil par ses quatre principaux fermiers (car Gide possédait encore des terres à Cuverville). Cette cérémonie mettait à découvert des détails auxquels il n'attachait plus d'importance mais qui n'en existaient pas moins. A travers eux, on reprenait contact avec le Gide « citoyen rural », très peu connu, très vite oublié, qui avait accepté en 1896 d'être maire de sa com­mune du Calvados, — un des plus jeunes maires de France et non l'un des moins consciencieux.
Il était évident qu'on avait fait passer la loi de la tribu avant celle de l'individu, qu'on avait songé à la famille plutôt qu'au défunt. On avait voulu empêcher un scandale social. Et ce que Martin du Gard déplorait, c'était, en agissant ainsi, de n'avoir pas hésité à causer un autre scandale, beaucoup plus grave à ses yeux : la trahison de la pensée d'un mort par ceux-là même en qui ce mort avait placé sa confiance. Gide aurait compris les raisons des uns, non moins que l'indignation des autres. Peut-être même avait-il si bien prévu ces réactions contra­dictoires qu'il n'avait pas voulu prendre parti et s'en était rapporté au plus ou moins grand zèle de ses différents exécuteurs testamentaires. Il ne m'ap­partient pas de chercher à savoir qui prit l'initiative d'appeler un pasteur, ni si cette démarche n'impli­quait pas, finalement, au delà des considérations de respectabilité locale, une conviction sincère. Que l'accord de la fille de Gide ait été obtenu, malgré ses réticences, et de quelle manière, ce n'est pas à moi de le raconter. Je m'intéresse d'ailleurs aux faits, non à leur origine. Ce qui s'est passé, ce qui a pu se passer compte seul pour moi. Mais si l'on m'obligeait à donner le nom d'un responsable, je désignerais Gide lui-même.

[...]

Songeant au conflit provoqué par la soucieuse incurie de Gide, je regagnais l'auto où Léautaud m'attendait pour rentrer à Paris. Je lui racontai la discussion à laquelle j'avais assisté. Son émotion s'était déjà atténuée en même temps que son indi­gnation. Il retournait naturellement aux sarcasmes. Il conclut en ricanant :
— En somme, Gide, même mort, n'a pas changé : un pas en avant, un pas en arrière !...
Ce fut pourtant lui qui, dès le lendemain, au télé­phone, prit une initiative à laquelle je ne m'atten­dais guère :
— Vous savez, j'ai réfléchi à la journée d'hier : nous n'avons pas été assez recueillis, aussi bien vous que moi. On ne pouvait pas penser à Gide dans cette foire, on finissait par oublier qu'on était à son enterrement. Il faudra réparer cela. Nous retournerons sur sa tombe, tous les deux seuls quand seront revenus les beaux jours.

Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 148-156

Billet de Gide à Misia Sert


Un lecteur partage avec nous un billet de Gide à Misia Sert qu'il a acquis en 1974. Billet amusant dans lequel Gide se décrit comme un sauvage... mais accepte tout de même une invitation de Misia Sert.

Daté du 4 février 1933, ce billet s'inscrit très probablement dans les échanges autour de la création de Perséphone — ce même mois Gide ira avec Ida Rubinstein retrouver Stravinsky à Wiesbaden. Rappelons que c'est dans le salon de Misia que Gide et Stravinsky se sont rencontrés, en 1910.

Sur la création de Perséphone, voir ce billet.

Merci à BIRON, puisque notre généreux correspondant n'est autre que le célèbre photographe.




Centenaire des Caves du Vatican


La très dynamique maison d'édition anglaise Gallic Books, spécialiste de la littérature française outre-Manche, publie The Vatican Cellars sous la mention « Centenary Edition ». Et nous apprend par la même occasion que le livre était indisponible depuis 25 ans en Angleterre !

Et Gallimard ? Que compte faire la maison d'édition historique de Gide pour le centenaire de Caves ?




jeudi 31 juillet 2014

Une mort ambiguë (1/3)


Comme chaque été je vous propose de lire ou relire, sous forme de feuilleton, quelques textes qui éclairent ou évoquent la figure de Gide par la bande.Dans Une mort ambiguë, Robert Mallet propose en 1955 ce qu'il appelle une « méditation vécue », à partir de la leçon gidienne qui, dans son ambiguïté, est le symbole même de la vie : « Robert Mallet, en face du oui de Claudel et du non de Léautaud — que les circonstances lui permirent de bien connaître également — précise la valeur du peut-être de Gide. On voit apparaître dans son livre d'autres écrivains contemporains dont il discute les agissements ou les opinions sans mettre plus de fausse pudeur à traiter de l'homosexualité que du militarisme, aussi compréhensif pour les croyants que pour les athées, et mêlant les développements d'un moraliste aux souvenirs très animés d'un auteur de Journal. Robert Mallet pose le problème de l'inquiétude individuelle et sociale que les hommes dont il parle ont cru pouvoir résoudre dans l'affirmation, la négation ou le doute. »





« Il avait écrit dans un de ses derniers cahiers qu'il ne voulait pas être incinéré. C'était le seul texte auquel on pût se référer. Il n'avait fourni aucune autre précision sur le genre d'obsèques qu'il désirait. On écarta donc d'office la solution du four crématoire. Quant au lieu de la sépulture, il sembla à ses neveux comme à ses meilleurs amis qu'il devait être le cimetière du petit village normand où reposait déjà sa femme. Sa fille et son gendre se rallièrent raisonnablement à cet avis. Afin de détourner la foule de la cérémonie, on annonça qu'elle se déroulerait le lendemain du jour où elle devait réellement avoir lieu.

Je me chargeai d'emmener Léautaud qui voulait y assister. C'était une journée de fin d'hiver. Un vent violent soufflait, qui venait de la mer toute proche et secouait les rangées de hêtres derrière lesquels se cache le château de Cuverville, où le cercueil avait été déposé. Nous arrivâmes un peu en retard. Le convoi funèbre débouchait du parc et s'avançait sur le chemin de terre qui, à travers une plaine labou­rée, mène jusqu'au cimetière. Des hommes le pré­cédaient, marchant à reculons : l'essaim des photo­graphes et des cinéastes. En tête, un drapeau trico­lore. Léautaud eut un sursaut :
— Qu'est-ce que ça vient faire là ?
Je lui dis que ce devait être la représentation des anciens combattants de Cuverville. Il gronda :
— J'ajouterai un codicille à mon testament : pas d'anciens combattants à mes obsèques !
Puis :
— Il paraît qu'ils se sont si bien battus. Ils ne sont donc pas tous morts ? C'est bien dommage !
Léautaud savait que j'avais été combattant et ne se privait jamais du plaisir de dire devant moi tout le mal qu'il pensait de ces associations où se regroupent para-militairement des hommes qui semblent vouloir prolonger les mauvais souvenirs et le pas cadencé. D'ailleurs il ne me choquait pas.
Sur ce point je partageai son opinion. Et je lui répondis :
— Je suis heureux qu'ils ne soient pas tous morts. Cela me permet d'apprécier votre façon de les remettre à leur place.
— En tous cas, reprit-il, leur place n'était pas à cet enterrement !
Le cercueil, selon la coutume locale, était porté sur un brancard par quatre fermiers de Gide auquel Gilbert en larmes prêtait main-forte. On l'avait recouvert d'un drap noir orné d'une grande croix d'argent. Les enfants des écoles l'encadraient, tenant des bouquets de jonquilles, de perce-neiges et de violettes. Derrière le cercueil venait un homme en toge noire avec un rabat blanc, qui portait un gros livre sous le bras.
Léautaud, toujours aussi agressif :
— Quel est ce déguisé ?...
Apparemment c'était un pasteur. Ceux qui avaient assisté à la levée du corps au château me le confir­mèrent. On les avait réunis dans le grand salon où avait été exposé le cercueil. Là, après avoir lu des passages de l'Évangile, cités par Gide lui-même dans un ouvrage qui, à l'époque, avait pu faire croire à l'imminence de sa conversion, le pasteur avait évoqué la mémoire de l'épouse dévouée que venait retrouver dans le cimetière de Cuverville celui qu'elle avait si chrétiennement aimé.
Léautaud continuait de maugréer en prenant rang derrière la famille et les intimes. Il coudoyait le curé de la paroisse et le maire de la commune. Le convoi se terminait par la population endiman­chée du village. J'entendis une grosse fermière parler à sa voisine de « Monsieur Gilles ». Ici l'on semblait écorcher les noms et les principes.
Parvenu au cimetière, le cercueil fut déposé au-dessus de la fosse que les enfants des écoles entourèrent.

Le porte-drapeau se plaça du côté de la tête en incli­nant la hampe de son étendard. Le pasteur vint se placer contre le porte-drapeau ; il ouvrit son livre et lut des textes évangéliques en s'efforçant de gar­der un ton de simplicité que l'habitude de l'emphase rendait timide. Au fur et à mesure qu'il parlait, il prenait de l'assurance et haussait le ton, tandis que le porte-drapeau redressait sa hampe. Beaucoup plus petit que le porte-drapeau, il semblait être protégé par l'étendard dont les franges d'or effleuraient sa nuque. Il leva sa main prédicante et prononça des paroles qui signifiaient qu'en face de Dieu, Lumière des Lumières, l'intelligence la plus lumineuse éprouve son infirmité. Les phrases coulaient de source ; elles étaient prononcées comme ces évidences qui n'ont besoin ni de commentaires ni de renforts oratoires. Un rayon de soleil inattendu vint illu­miner le visage blanc du pasteur et les couleurs pâlies du drapeau. Le rapport entre les paroles et l'ensoleillement soudain me parut être le comble de l'art, ou de l'artifice, d'un metteur en scène dont on n'aurait su dire s'il faisait du lyrisme ou de l'hu­mour. Léautaud me jeta un coup d'œil où je lus : « Qu'est-ce que c'est encore que cette comédie ? »
Surpris, je regardai Martin du Gard. Il me répondit par un regard indigné. Jean Schlumberger avait le visage crispé. La fille de Gide ressemblait à quelqu'un qui prend son mal en patience mais n'en pense pas moins ; son gendre s'efforçait de paraître impassible.
Les photographes, debout, accroupis, agenouillés, plaqués contre le sol boueux ne perdaient pas l'occasion d'un si beau cliché : le cercueil du liber­taire, de l'immoraliste, du pédéraste, du pacifiste, de l'agnostique placé sous la protection du ministre d'un culte, abrité par un étendard, avec un piquet d'honneur d'écoliers.
Tandis que le pasteur récitait : « Notre Père qui es aux cieux... », Léautaud ne se contint plus :
— On ne peut donc pas être enterré comme on veut ? C'est une honte !
Je murmurai à son oreille, pour le calmer :
— On n'a pas su ce que voulait Gide...
Et lui, péremptoire :
— Sûrement pas ça !
Dominique Drouin, le neveu et filleul de Gide, héritier depuis 1938 de la propriété de famille, prit la place du pasteur et fit une allocution d'ordre « local ». Il rappela les liens qui unissaient Gide à Cuverville et voulut montrer comment s'expli­quait que l'homme public fût revenu s'inscrire dans ce cadre rural et familial.

Ce fut ensuite le dernier défilé des amis devant le cercueil. Léautaud, qui avait apporté un bouquet d'œillets rosés, le déposa sur la bière. Contre le mur extérieur de l'église, la famille s'était alignée pour recevoir les condoléances. Le pasteur s'était joint à elle, selon l'usage du culte protestant. Il rece­vait, lui aussi, les congratulations. En passant devant lui, je m'inclinais sans prendre la main qu'il me tendait. J'obéissais ainsi à un sentiment complexe : mécontentement, gêne, désir d'être conforme dans mes gestes à ma réticence spirituelle. Je remarquai que derrière moi Léautaud, tout indigné qu'il eût paru être, serra sans hésiter la main du pasteur alors que, de sa part, je m'attendais au pire, c'est-à-dire à un propos malsonnant lancé au visage de l'anima­teur de la comédie. Je lui dis assez méchamment, à sa manière :
— Tiens, vous avez serré la main de ce pasteur que vous traitiez une minute plus tôt de pantin ?
Peut-être étais-je aussi agressif parce que, dans le confus de ma réaction discourtoise en face du pasteur, je sentais qu'il y avait eu aussi la crainte inconsciente d'être l'objet des sarcasmes de Léautaud. Et je lui en voulais de m'avoir ainsi dupé puisqu'il est admis que lorsque nous nous trompons sur les autres nous avons été trompés par eux. Il me répondit : « Je ne pouvais pas faire autrement puis­qu'il me tendait la main. Il ne faut tout de même pas être malhonnête ! »
— Vous n'avez pourtant jamais craint de l'être. Il redevint furieux :
— Malhonnête, moi ? Jamais ! Je dis ma façon de penser quand ça me plaît. C'est différent.
— Non, car lorsque votre façon de penser cor­respond à ce qui paraît malhonnête aux autres, vous la dites quand même. Vous appelez honnête, en somme, tout ce que vous avez envie de dire ou de faire.
— Vous déraillez, mon ami ! D'ailleurs, ce pas­teur, je ne peux pas lui en vouloir : il n'a fait que son métier.
Cette objectivité de Léautaud, au fond, je la par­tageai. Je ne pouvais en vouloir au représentant d'un culte dont je respectais l'idéal, car il était évident qu'il ne s'était pas imposé et qu'on l'avait prié de venir.
Martin du Gard, très ému, dit avec solennité :
— Au nom des amis de Gide, je proteste publi­quement.
Le cimetière se vida aussi vite qu'il s'était rempli. La famille et les intimes regagnaient le château. Les journalistes se précipitaient vers les autos pour rentrer à Paris ou téléphoner du bourg voisin leurs comptes rendus. Les villageoises avec leurs enfants reprenaient directement le chemin des fermes. Les hommes passaient par l'auberge voisine pour y boire un verre ou jouer aux dominos. Le porte-drapeau remettait dans son étui l'emblème qu'il ressortirait à la prochaine fête locale. Le pasteur, affecté par les réflexions qu'il n'avait pas manqué d'entendre, suivait la famille. Il demandait à Béatrix Beck, la dernière secrétaire de Gide :

— Enfin, vous qui l'avez approché juste avant sa mort, avez-vous l'impression qu'il aurait été hostile à cette cérémonie?

Béatrix Beck en avait l'impression. Elle essayait de se faire comprendre du pasteur chez qui je croyais déceler plus de scrupules que je n'en aurais trouvé chez un prêtre catholique. Le prêtre, me semblait-il, ne serait pas « revenu en arrière » ; il aurait eu le sentiment du devoir accompli, la satis­faction d'avoir « sauvé les meubles » malgré la mauvaise volonté des propriétaires. Il aurait agi en représentant d'un Maître, non pour son compte personnel. Il n'aurait rien eu à se reprocher, bien un contraire. La sensation de l'avoir emporté de haute lutte, et de justesse, aurait été pour lui la meilleure des récompenses. Le pasteur, lui, se débattait avec sa conscience, à titre privé. Il n'était plus qu'un homme en proie à ses propres doutes, en dehors de son ministère. Je ne l'en estimais que davantage. (On aurait dit un pasteur mis en scène par Gide, — n'était-ce pas cela, d'ailleurs ?)

Nous atteignîmes le parc du château. Sous le cèdre géant qui abrite en l'obscurcissant une partie de la demeure, un groupe s'était formé. On y parlait fort, avec de grands gestes. Dominique Drouin devait faire front aux assauts conjugués de Schlumberger et de Martin du Gard qui le rendaient responsable du déploiement liturgique.
Drouin. — Je n'ai pas trahi Gide. L'enterrement à Cuverville exigeait certaines formes.
Martin du Gard. — Il n'a jamais exprimé le désir d'être inhumé ici.
Drouin. — Son silence à ce sujet était une accep­tation tacite.
Quelqu'un. — C'est vraiment trop commode d'in­terpréter ainsi le silence ! Le silence laissait planer le doute. Dans le doute il fallait s'abstenir.
Quelqu'un d'autre. — De toutes manières, il fallait opter pour une solution qu'il n'avait pas indiquée.
Drouin. — Si on ne l'avait pas ramené ici, où l'aurait-on enterré ? Dans le cimetière parisien où sa famille possède un caveau ? A Cabris ? Nous avons écarté ensemble ces solutions. Nous avons tous été d'accord pour qu'on l'enterre à Cuverville.
Martin du Gard. — Peut-être. Mais pas pour qu'on l'enterre avec la participation d'un pasteur !
Drouin. — On ne pouvait faire autrement ici. Les gens du pays ne l'auraient pas compris.
Martin du Gard. — Alors, si vous aviez prévu cela, il fallait le dire et conseiller de l'enterrer ailleurs.
En moi-même. — II ne s'agissait pas de ménager les Cuvervillois de préférence à Gide qui n'appar­tient pas à Cuverville mais au monde. Il était tout de même bien audacieux, pour ne pas le compro­mettre aux yeux de quelques villageois, d'accepter de le compromettre devant son immense public.
Je pensais cela, mais immédiatement je me répli­quais :
— Cette inhumation religieuse et conformiste n'engage pas Gide. Il est mort à l'écart de toute religion. Sa mort est sans compromission. Ce que certains de ses proches ont cru bon de faire ne peut entacher sa pensée.
Je répliquais à ma réplique :
— Sans doute, mais l'opinion publique est-elle capable d'éviter la confusion ? La compromission n'existe-t-elle pas simplement parce qu'on croit qu'elle existe ? Les photos ne donnent-elles pas le caractère du vécu et, par conséquent de l'indéniable, à des faits dont seuls les gens bien informés peuvent connaître l'origine ? Une certaine propagande ne va-t-elle pas se saisir de cette parade religieuse et tricolore pour proclamer que Gide était demeuré prisonnier des idoles bourgeoises ? N'est-ce pas finalement le trahir que fournir à ses détracteurs l'occasion de faire comme s'il s'était lui-même trahi ?
Martin du gard (toujours soucieux de ne pas blesser son prochain) :
— Soyez sûr, Monsieur le Pasteur, que ce n'est pas vous que j'incrimine.
Drouin. —Alors, c'est moi ?
Martin du Gard. — Eh oui !

Drouin fit alors valoir ses arguments les plus solides, tout en s'efforçant à une réserve que lui dictait la présence de la fille de Gide.
— Qui oserait dire que mon oncle n'était pas pas fidèle au souvenir de son passé à Cuverville ?
(Il disait : « à Cuverville », pour ne pas dire : « avec sa femme ».)
J'étais bien placé pour savoir que Gide avait conservé pour celle-ci un sentiment de tendre et profond respect. Quelques mois plus tôt, je l'avais vu pleurer en évoquant le caractère aimant et le dévoue­ment (il avait même employé les mots « quasi sainteté ») de celle qu'il avait, « peut-être, tant fait souffrir » (ce « peut-être » était un euphémisme dont je n'étais pas plus dupe que lui), « sans l'avoir prémédité, à son corps défendant » (cette dernière expression reprenait sur ses lèvres toute sa valeur imagée).

Drouin expliqua en quoi de nombreuses confidences de son oncle lui permettaient d'assurer que celui-ci avait prévu que s'il mourait à Paris il serait inhumé près de sa femme à Cuverville.
Un intime de Gide dit :
— Il vous a fait ces confidences-là. Pas à nous.
Drouin ne l'entendit pas et continua son plaidoyer, mais s'il l'avait entendu, il aurait pu lui répondre :
— Il était normal qu'il parlât ainsi à celui qui était à la fois son filleul dans le culte protestant, le neveu de sa femme, et l'habitant de Cuverville, plutôt qu'à des amis sans attache avec Cuverville et davantage orientés vers son autre famille. Il était fidèle à sa délicatesse habituelle. »


Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 139-148



Paul Léautaud entrant au Vaneau le lendemain de la mort de Gide
(image du reportage des Actualités françaises du 22 février 1951)

dimanche 27 juillet 2014

I falsari, opéra d'après Les Faux-monnayeurs

Le 24 juillet dernier a eu lieu la création de I Falsari, opéra multimédia de Pierre Thilloy tiré des Faux-monnayeurs de Gide. Le compositeur s'est souvent laissé inspiré par les œuvres de Gide : on doit notamment à Pierre Thilloy la partition intitulée Ainsi soit-il, un quatuor à cordes avec récitant tiré des Notes sur Chopin,ou encore une musique pour le film Le voyage au Congo.


THE COUNTERFEITERS (Les Faux-Monnayeurs)

Opera by Pierre Thilloy based on a text written by André Gide

André Gide (1869-1951) was already a famous writer, well-known for his provocative and scandalous positions, when he published his first real novel, The Counterfeiters (Les Faux-Monnayeurs) in 1925 in the Nouvelle Revue Française. With its many characters and intertwining plotlines, it is a subtle play on mirroring: a novel-within-anovel with Edouard (the alter ego of Gide) intending to write a book of the same title. In the middle of the novel we read: “I invented the novelist who is the central character; the subject of the book is the fight between what reality offers him and what he would do with it instead”. The complex structure of the novel interweaves stories of young people, their falls and achievements. The common thread in Gide’s kaleidoscopic reality is the revelation that humankind has a moral and spiritual responsibility. This world of illusion, the 'dream-within-a-dream', that André Gide so loved is mirrored in the composition technique and execution of Pierre Thilloy, commissioned by the artistic direction of the 39° Cantiere for this ambitious new production which joins live musical execution with virtual expression in a multimedia project rich in originality.

“This opera intends to be un peu du vent” explains Thilloy – it is an airy opera because everything lives through illusions. This perspective is the connection with the chosen theme for this year’s Cantiere: Air.
As Ramuz said in his Souvenirs sur Stravinsky, it is practically impossible to produce a show entirely faithful to André Gide's original work, if for no other reason than the sheer number of characters which would automatically make it impossibly expensive. For this reason the Fondation Catherine Gide, the show's commissioner, invited the French playwright J.P. Prévost to write an adaptation.
Thilloy's composition for I falsari is perfectly coherent with the novel's structure and enhances its continuous illusions by proposing a new sound concept for opera: the voices are reworked using an electronic support.
The previously recorded performances are digitalized and modified in postproduction: the tracks are played during the theater performance in an audiovisual version and are fully inserted into the live performance. Even the acoustic interpretation of the strings and piano is enriched with electronic sequences, in an attempt to both explore and reach beyond the limits of the various musical styles. This is, therefore, a creative analysis by the composer Thilloy who imagines various languages describing themselves and as Gide's text is influenced by mathematical theories, in particular by the fractal theory, the composer has given us scientifically inspired music, closely connected with the intrinsic characteristics of electronic structures. At the same time, the video projections interact with the live performance, revealing an artistic short circuit which requires sound planning in the composition phase and precision in the performance phase. The opera is at one and the same time both real and virtual: in fact, some of the roles have been previously filmed and the registrations have been integrated into the video material as have the stage scenes painted by Christian Gardair who also produced the video base and provided the off-stage voice of Gide and all the epistolary parts of the libretto.


THE COUNTERFEITERS (Les faux-monnayeurs) by Pierre Thilloy
based on a André Gide text
Ensemble Kords
Vincent Monteil, conductor

Guy-Pierre Couleau, direction, scenes, costumes
Coproduction Fondazione Cantiere Internazionale d’Arte
and Comédie de l’Est-Centre dramatique National d’Alsace
in collaboration with Fondation Catherine Gide e Kords


(Source : site du Cantiere internazionale d'arte)

mardi 15 juillet 2014

Aspects de Gide, une enquête de Jeux en 1936




De la petite revue Jeux, dirigée entre 1935 et 1937 par Georges Ardiot, les Gidian Archives ne conservent qu'un article d'Henri Ducorbier sur le Retour de l'U.R.S.S. paru en janvier 1937. Or la revue a consacré presque l'intégralité d'un de ses numéros à André Gide : le numéro 16 de juillet 1936. Numéro retrouvé par Mikaël Lugan, du blog Les Petites Revues, mine bibliographique pour le chercheur hors des sentiers battus.

Le dossier Gide prend la forme alors assez courue des enquêtes sur Gide :

"Il ne s'agit pas de faire un panégyrique ni son contraire, encore moins de préparer un dosage bien équilibré d'opinions et de jugements pour plaire au plus grand nombre.
Non ! Je voudrais obtenir un document indiquant ce qu'à une certaine époque (en l'occurrence 1936), certaines personnes, de celles que je puis atteindre dans mon entourage, portaient en elles concernant André GIDE."
Georges Ardiot n'allait pas atteindre des noms très célèbres (notons tout de même Georges Hyvernaud), mais les réponses n'en ont pas moins de saveur, ni moins de poids pour peser dans le dossier « Gide vu par... » qui s'étoffe encore un peu davantage. Merci, donc, à Mikaël Lugan de nous avoir non seulement signalé ce cahier gidien des Jeux, mais encore de nous en permettre la lecture dans son blog. Exhumant du même coup une linogravure assez peu connue de J.-C. Rousseau.