samedi 11 juin 2016

Ventes aux enchères : Montherlant sur Gide


Signalons en passant la belle vente Ader de Lettres & Manuscrits Autographes le 22 juin prochain à Paris. Si Gide n'y est représenté que par une petite lettre à René Boylesve, une autre d'Henry de Montherlant sur Gide nous apporte une intéressante critique du second par le premier, datée de 1928. On notera aussi l'étonnante remarque de Paul Valéry, dans un bel ensemble de 85 lettres à Renée de Brimont, confidente de sa liaison avec Catherine Pozzi, quant à la position de Gide sur la candidature de Valéry à l'Académie :

« Les choses académiques sont aussi des choses infernales. On m’a jeté dans des difficultés inutiles, et dans des fatigues supplémentaires. Je suis à bout. Il a fallu cette semaine courir, trouver, interroger. J’ai vu Boylesve, Régnier, Barthou, de Flers... Demain, je reviens à Hanotaux qui attend une réponse. [...] Barthou et Flers me font sentir que je ne suis pas tout à fait mûr encore. Ils ont raison, les autres sont plus affirmatifs. J’ai envie d’envoyer tout au diable. [...] Mais on dit que le fauteuil nourrit son homme »... Lundi [18 juin].
Il a vu Gide. « Il ne s’engage pas beaucoup. Mais je compte bien qu’il ne sera pas contre, et c’est énorme ! » (voir la présentation de ce lot)

Lot 193
André GIDE (1869-1951). - L.A.S., Villa Montmorency 8 février 1914, à René Boylesve ; 2 pages in-8.
On joint une L.A.S. de Julien Green, 3 janvier 1986, adressant ses vœux à une demoiselle qu’il remercie d’aimer ses livres et Dans la gueule du temps.
Il ne se résigne pas à lui envoyer seulement ses Souvenirs de la Cour d’Assises. Il va lui porter le livre et une traduction de Tagore « prétexte pour vous revoir : j’en serai si heureux. Chaque fois que je pense à vous, je me sens un peu moins sauvage, et les quelques rares fois que j’ai pu causer avec vous m’ont toujours laissé penser que je pourrais causer avec vous davantage »...

Estimation : 200 € / 250 €

Lot 253
Henry de MONTHERLANT. - L.A.S., Oasis de Nefta 5 avril 1928, à un critique ; 2 pages in-4.
On joint une L.A.S. de Jules Romains à André Figueras : « il n’est que trop vrai qu’une bonne partie de l’“intelligensia” semble avoir pris à tâche l’accélération immédiate de notre décadence »...
Il le remercie de son article intelligent sur son dernier ouvrage et lui exprime son désaccord sur deux points : « Chez Gide, j’estime l’homme, et particulièrement son courage [...] j’ai beaucoup moins d’estime pour l’artiste et l’écrivain, et je ne comprends pas comment il peut exercer une influence, sauf à un point de vue sexuel tout à fait spécial. L’influence (réelle) exercée par Gide est pour moi un mystère; peut-être me rencontré-je avec lui ; en tous cas, je n’ai pas subi la sienne. Je sais fort bien qui m’a réellement influencé parmi les écrivains du XIXe et du XXe siècle : Chateaubriand, Flaubert, Barrès, d’Annunzio. Pour les autres : rencontres ». Pour prouver que le cœur apparaît bien dans ses ouvrages, il va envoyer à son correspondant « un petit volume de pages choisies de moi, précisément intitulées Pages de tendresse »...

Estimation : 200 € / 300 €


Plus d'infos sur le site Ader.

Tapuscrit de Arden of Feversham

Une vente Ferraton, le 17 juin à Bruxelles, verra passer le tapuscrit de 110 feuillets anopistographes de la traduction par Gide de la pièce Arden of Feversham. La traduction occupa Gide pendant toute sa vie, tantôt sous forme d'exercice social, collégial, tantôt en labeur solitaire et souvent au long cours. Ce projet de traduction de la pièce classée parmi les apocryphes de Shakespeare, appartient plutôt à la seconde catégorie.

L'idée de cette traduction apparaît dès septembre 1932, après la rencontre de Gide avec Artaud, comme le relate la Petite Dame dans un passage des Cahiers au cours duquel Gide revient sur son attirance-répulsion pour le théâtre :

« Il est longuement question entre Bypeed et Martin d'un certain manifeste sur le théâtre, d'Artaud, qui va paraître dans La N.R.F. (numéro d'octobre 1932), et d'un projet de nouveau théâtre. « On dit, fait Martin, qu'il va se réclamer de votre appui; ça tombe mal, juste au moment où Copeau s'ingénie à reconstituer un théâtre ! » Gide s'explique : ce jeune Artaud est venu le trouver et son désarroi lui a fait pitié; cependant, il lui a bien déclaré qu'il ne comprenait rien à son manifeste, qu'il était donc très éloigné d'y souscrire, et qu'en conséquence il lui interdisait de faire usage de son nom, mais qu'il voulait bien l'aider : il a attiré son attention sur une pièce apocryphe de Shakespeare, Arden of Feversham, assez curieuse, qu'il veut bien traduire. « Mais vous comprenez, mon vieux, je fais cela en m'amusant, je dicte ma traduction, ça vaut ce que ça vaut. Le théâtre ne m'intéresse pas assez pour que je me donne vraiment de la peine, je l'ai dit et redit. Je n'y crois pas, cela ne m'amuse que si c'est une farce, quand le public prend parti et fait du chahut. Le genre Taciturne et Œdipe, comme spectacle je trouve ça barbant. Cette pièce ce n'est pas sérieux, c'est un drame bourgeois informe, malgré certaines beautés réelles et qui peut être très curieux à la fois par la terreur et par le ridicule, et il faut lui laisser son caractère. Si je la donne à Copeau, ça prend une tout autre importance, il faudra la retravailler, la mettre en scène soigneusement, et ça ne m'amuse plus du tout. Je m'en expliquerai du reste très bien avec Copeau, à qui par contre je donnerais volontiers ma traduction d'Hamlet que j'ai tout à fait l'intention de terminer. »

Gide entame la traduction et en donne un premier fragment en 1933 dans le numéro 154 des  Cahiers du Sud, consacré au théâtre élizabéthain. En 1937, la troupe de Marcel Herrand, un ami de Marc Allégret, et Jean Marchat, troupe baptisée le Rideau de Paris — qui se fera une spécialité des pièces de Gide, de Philoctète à Amal, en passant par le Retour de l'enfant prodigue — en donnera une « représentation partielle » au Théâtre des Champs-Elysées.

A la fin de sa vie, Gide reprend la traduction où il l'avait laissée lors d'un séjour à Neufchâtel avec Richard Heyd, ce dernier envisageant déjà une publication aux Ides et Calendes. Le 25 février 1950, la Petite Dame note :

« Ne pouvant avoir Pierre, retenu par son travail, il se rabat, avec joie, du reste, sur Elisabeth avec qui il souhaite revoir, finir la traduction, commencée à Neuchâtel, d'Arden of Feversham, d'autant que Barrault, emballé par la pièce, songe à la monter, perspective stimulante. »
La partie de la traduction donnée dans les Cahiers du Sud y occupant une dizaine de pages, il pourrait être intéressant de la comparer avec cette centaine de feuillets qui doivent donc être en grande partie inédits.


Lot 360
GIDE.- Arden de Feversham. Traduction d'André Gide. Tapuscrit resté inédit qui avait paru (en partie ?) en préoriginale (11 p.) dans le numéro spécial consacré au « Théâtre élizabéthain » des « Cahiers du Sud » en 1933. Composé de 110 feuillets 4° anopistographes (22, 74 et 5 f. insérés entre les f. 12 et 13).
Cart. à la Bradel pleine moire bleu ciel, tête dorée, non rogné. Plusieurs annotations qui semblent bien de la main de Gide. Inspirée de faits réels, cette pièce appartient à ce genre particulier connu sous le nom de « tragédie domestique ». La paternité de l’œuvre, probablement écrite à plusieurs mains, est discutée ; Thomas Kyd, Christopher Marlowe et William Shakespeare étant les auteurs potentiels les plus fréquemment cités par la critique.

Estimation : 100 € / 150 €

Vente vendredi 17 juin 2016 à 13 h
Exposition du vendredi 10 juin 2016 au samedi 11 juin 2016 de 10h à 19h, du mardi 14 juin 2016 au mercredi 15 juin 2016 de 10h à 19h, jeudi 16 juin 2016 de 10 h à 18 h

Plus d'infos sur le site d'Alain Ferraton

dimanche 29 mai 2016

Journées Catherine Gide : la Fondation des Treilles


Discrète, pour ne pas dire méconnue, la Fondation des Treilles œuvre depuis les années 80 à la croisée des sciences et des arts. Elle abrite notamment depuis 2009 le Centre André Gide-Jean Schlumberger. Grâce aux Journées Catherine Gide, le mois dernier au Lavandou, un coin du voile s'est levé sur ces arpents provençaux tout dédiés à l'esprit. 

 En conclusion des 3èmes Journées Catherine Gide, Raphaël Dupouy
accueillait Anne Bourjade (à droite) et Valérie Dubec-Monoyez (au centre)


Anne Bourjade, directrice de la Fondation, en rappelait tout d'abord l'origine : « Anne Gruner-Schlumberger, fille de Conrad et nièce de Jean, acquiert le domaine des Treilles en 1960 et entreprend de rénover et de construire sur ce site une douzaine de maisons avec l'architecte Pierre Barbe. Elle consacre également son énergie à l’aménagement du lieu avec l’aide du paysagiste Henri Fisch. La nature domestiquée sert d’écrin aux sculptures de Ernst, Takis, Lalanne, Laurens. »

Le lieu semble à l'image de cette bonne fée : « La discrétion protestante, à l'européenne, le bon goût, à la française, la tradition libérale, à l'américaine », pour reprendre une formule de Régis Debray dans la préface d'un bel ouvrage consacré à la Fondation des Treilles*. Il accueille des séminaires, des séjours d'étude, aide de jeunes chercheurs et propose des résidences aux artistes.

Le Centre André Gide-Jean Schlumberger a pris forme autour du fonds Jean Schlumberger, « un millier d'unités bibliographiques, mais alors trop centré sur une personnalité, et peu représentatif de son rôle au sein du réseau de la NRF notamment », explique Anne Bourjade. « L'achat des archives de Jean-Pierre Dauphin, archiviste et pilier des éditions Gallimard, a permis de mieux représenter cet univers. »

Les neuf cents cartons de livres, catalogues et documents autographes prennent alors place dans des locaux sécurisés, aménagés pour eux, bientôt rejoints, grâce à la Fondation Catherine Gide, par un fonds d’archives documentaires et d’ouvrages du cabinet de travail d'André Gide. « A ce jour, le centre, riche d'environ 30 000 unités bibliographiques, a reçu et aidé une dizaine de chercheurs et prêté un certain nombre d’ouvrages et documents. » On a pu en voir quelques-uns dans l'exposition consacrée à la Petite Dame au Lavandou.

Jean Schlumberger alias Nicolas, à la Petite Dame alias Philomène
(le deuxième prénom de ces deux amis)


« Il s'agit de fonds d'origines différentes mais très complémentaires », poursuit Valérie Dubec-Monoyez, bibliothécaire à la Fondation des Treilles. « Le Cabinet Jean Schlumberger regroupe les livres de sa bibliothèque personnelle, les dédicaces permettant de dresser une sorte de géographie des sympathies littéraires de l'auteur, et l'ensemble de sa production littéraire (ouvrages, manuscrits, articles, notes de lectures...). »

Ce fonds recèle encore beaucoup d'inédits : certains des carnets manuscrits de Jean Schlumberger, sorte de journal de l'auteur et de nombreuses correspondances. « Correspondances échangées avec sa famille (notamment son épouse Suzanne Weyher) et les écrivains de la NRF comme André Gide, Roger Martin du Gard, Jacques Copeau, Auguste Anglès, Henri Ghéon, Roger Martin du Gard, Anna de Noailles, Jacques et Isabelle Rivière ou encore Jean Paulhan. Environ 2600 lettres, une mine de renseignements sur la vie littéraire et artistique de l'époque. »

Cet ensemble n'a été ouvert aux chercheurs qu’à partir de l’achat du fonds complémentaire de Jean-Pierre Dauphin. « 20 000 unités bibliographiques réparties en trois grands domaines généralistes : littérature (80%), histoire (environ 10%) et civilisation (idem). Il se compose essentiellement d’ouvrages de littérature française, pour une période s’étalant de la fin du 19ème siècle jusqu’au milieu du 20ème et les auteurs représentés sont principalement des auteurs de la maison Gallimard, auteurs français mais également étrangers. »

« Il s'agit souvent de monographies en édition originale avec des exemplaires dédicacés ou numérotés. L'histoire éditoriale pour un même ouvrage est souvent complète avec jeux d'épreuves, brochés ou mobiles, exemplaires hors commerce etc. comme c'est le cas notamment pour les Pléiades », poursuit Valérie Dubec-Monoyez, qui signale aussi « Un fonds Céline dont Jean-Pierre Dauphin était l'un des spécialistes avec notamment les plaques d’imprimatur de Bagatelle pour un massacre et une masse de documents concernant cet auteur (plus de 300 occurrences dans le catalogue). » Ou encore un fonds Surréalisme, un fonds graphisme Massin, un fonds histoire du livre et de l'édition, un fonds de partitions qui reste à explorer...

Exploration désormais permise par cet extraordinaire travail de sauvegarde, de conservation et d'archivage. « A la nécessité de la transmission s'ajoute celle de faire connaître cet ensemble aux chercheurs », concluent Anne Bourjade et Valérie Dubec-Monoyez. Pour cela, la Fondation s'est rapprochée de la BnF, de la Bibliothèque Jacques Doucet, de l'IMEC, de l'ITEM et de la bibliothèque de l'Alcazar de Marseille. Une mise en réseau est à l'étude, de même qu'une cartographie des fonds et, à terme, l'interopérabilité des catalogues. 

Les communications d'Anne Bourjade et Valérie Dubec-Monoyez, des photographies des Journées Catherine Gide par Olivier Monoyez et des images des ouvrages tirés du Centre Gide-Schlumberger sont à télécharger au format pdf à partir de cette page du site de la Fondation des Treilles.

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* La Fondation des Treilles, ouvrage collectif sous la direction de Maryvonne de Saint Pulgent, photographies de Dominique Laugé, Fondation des Treilles, 2010

dimanche 22 mai 2016

Aragon et Claudel unis dans la haine de Gide

Merci à l'un de nos précieux "indics" du groupe gidien de Facebook de nous avoir signalé ce témoignage sans doute encore inconnu, paru le 12 mai dans le journal L'Humanité Dimanche. Dans un article d'interviou, le réalisateur Bertrand Tavernier raconte un dîner mémorable réunissant Claudel et Aragon :


« HD : Au début du film [« Voyage à travers le cinéma français », ndr], vous évoquez Aragon, quel rôle a-t-il joué pour vous ?
Bertrand Tavernier : On l'a caché un an à Montchat. C'est là qu'il a écrit beaucoup de poèmes, dont « Il n'y a pas d'amour heureux », dont j'ai l'édition originale dédiée à ma mère. Il a joué un rôle important dans la vie de mes parents, même si, après, mon père s'est un peu séparé de lui. À la libération de Lyon, mon père avait organisé un dîner entre Louis Aragon et Paul Claudel. Le moment a d'abord été glacial. Tout à coup, quelqu'un a mentionné le nom d'André Gide. Et ils se sont réconciliés dans une haine commune contre lui. Aragon détestant le type qui avait écrit « Retour d'URSS », qui critiquait très sévèrement le régime communiste. Claudel, le catholique, détestant l'homosexuel protestant qui représentait pour lui le comble du vice. Ainsi, Claudel est entré en grâce vis-à-vis du Parti communiste français, et il a été admis à publier un poème dans « les Lettres françaises », à la Libération. »

L'histoire ne dit pas s'il y avait, ce jour-là, des crêpes Suzette au dessert...

La Correspondance Gide-Maria Van Rysselberghe dans la presse


De nombreux articles ont salué la parution de la Correspondance André Gide-Maria Van Rysselberghe parue le mois dernier chez Gallimard.(Mise à jour le 29 mai avec l'ajout de l'article du Nouvel Obs)

Dans Le Magazine Littéraire, on s'amusera de voir la relation de Gide et la Petite Dame qualifiée « d'amitié amoureuse » ! La médiocrité décorée (l'auteur est le type qui prétend parler de Gide et de Maria Van Rysselberghe avec une rosette à la boutonnière. Et chez lui, cela fait vraiment l'effet d'un doublon dans le genre spécialité charcutière...) fait en outre commencer les Cahiers de la Petite Dame en 1911... Bref, circulez, il n'y a rien à lire. D'ailleurs, ce prétendu spécialiste de Gide n'a rien lu.



Le Magazine littéraire (cliquer pour agrandir)


Ce n'est pas le cas de la fidèle Jeanine Hayat qui, dans le Huffington Post, montre qu'elle a lu Gide et Maria. Et pas seulement leur Correspondance...

Jacques Drillon, dans le Nouvel Obs du 28 avril, traduit pour nous l'une des expressions fétiches de la Petite Dame, « donner son maximum », dans le langage moderne : « Il sont au taquet, toujours. ». Lire l'article ci-dessous :


Le Nouvel Obs (cliquer pour agrandir)


Claire Devarrieux, dans Libération, signe également un très bon article, riche, s'appuyant sur de nombreuses citations.

Enfin, il faut signaler l'article de Christophe Mercier dans Les Lettres Françaises (lire ci-dessous). Sa conclusion résume assez bien l'effet de cette Correspondance : « De cette lecture, Gide sort plus humain, et grandi. »

Les Lettres Françaises (cliquer pour agrandir)



Correspondance 1899-1950, André Gide et Maria Van Rysselberghe, édition présentée, établie et annotée par Peter Schnyder et Juliette Solvès, Gallimard, collection Les Cahiers de la Nrf, 2016.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (6/6)


Jean-Pierre Prévost aux Journées Catherine Gide

La Correspondance de Gide avec la Petite Dame révèle un intérêt des deux amis pour la graphologie. Jean-Pierre Prévost, pour réaliser l'exposition qu'il consacre à la Petite Dame jusqu'au 30 mai à la mairie du Lavandou, a trouvé d'autres traces de cette passion qu'on avait alors pour cette pseudo-science. Engouement d'ailleurs très partagé à cette époque dans l'entourage de Gide, de Valéry à Jammes en passant par Roger Martin du Gard.

On pourra lire en annexe du volume de la Correspondance des considérations graphologiques tenues par Hélène Legros, amie d'Augustine de Rothmaler, envoyée en mars 1904 à la Petite Dame. Gide jugera cette analyse « d'une prodigieusement subtile indiscrétion » et s'amusera à l'idée de soumettre au même test l'écriture de Ghéon...

Jean-Pierre Prévost explique aussi que plusieurs analyses du même genre ont été réalisées par Maurice Delamain (l'éditeur qui a racheté en 1921 les éditions Stock avec Jacques Boutelleau, alias Jacques Chardonne). Un nom prédestiné pour un graphologue...

A la demande de Gide, il pose un diagnostic sur Suarès — « orgueil intellectuel, complexe d'infériorité » — et sur Jammes — « vaniteux dans le siècle, humble devant Dieu ». Delamain observe chez Gide une « écriture constamment descendante alors que l'homme est optimiste » ; il s'intéresse aussi aux femmes de l'entourage de Gide, notamment sa mère, sa femme Madeleine, et la Petite Dame. 

***

Ainsi s'achevait la journée d'interventions de la troisième édition des Journées Catherine Gide organisées comme chaque année au Lavandou. Le lendemain du colloque, une visite à la villa Théo permettait de suivre l'avancement du projet pour ce futur lieu culturel que nous évoquions ici-même l'an dernier. Raphaël Dupouy nous apprenait notamment que le début des travaux était prévu pour cet automne. Des travaux qui dureront plus d'une année pour transformer les lieux en un espace muséographique consacré aux peintres du Lavandou et plus largement au mouvement néo-impressionniste.


 Un panneau de chantier devant la villa Théo
annonce l'imminence du début des travaux
 

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (5/6)


Les 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou 
étaient consacrées à Maria Van Rysselberghe

On doit à Pierre Masson, qui intervenait à nouveau lors des 3èmes Journées Catherine Gide pour évoquer « Gide sous le regard de la Petite Dame », une formule qui la résume bien : « Maria Van Rysselberghe a une oreille de magnétophone, un œil de photographe et une plume d'écrivain. » Plus le temps avance, plus le regard de la Petite Dame est familier mais également distancié.

Ainsi à « l'admiratrice débordée par l'importance des conversations » qu'elle doit d'abord relayer à Gide dans ses lettres puis consigner dans ses Cahiers succède peu à peu « l'observatrice exigeante ». C'est grâce à la Petite Dame qu'on sait le souci vestimentaire de Gide qui, sous ses faux-airs débraillés, cache une négligence savante, très étudiée.

La Petite Dame se montre d'ailleurs très soucieuse elle aussi de l'apparence de Gide, veillant « à ce qu'il habite son importance, qu'il reste dans sa ligne », y compris vestimentaire. C'est grâce à elle aussi qu'on sait sa drôlerie « de clown japonais », « son honnêteté, sa façon d'être charmant, sa patience en amitié. »

« Si l'on compare ses Cahiers au Journal de Gide, on voit bien qu'il y a non seulement compatibilité, mais qu'ils se complètent. On doit à la Petite Dame d'avoir su nous montrer le fonctionnement compliqué de Gide », assure ainsi Pierre Masson. D'une certaine façon, la Correspondance complète ce panorama, dans les moments psychologiques comme dans le fonctionnement de leur quotidien.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (4/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)


Le nom, ou plutôt les noms et les surnoms jouent un rôle important chez Maria Van Rysselberghe. Née Marie, elle choisit de se faire appeler Maria. Gide lui donnera celui de Petite Dame. Schlumberger l'appellera toujours par son second prénom, Philomène. Martine Sagaert détaillait aussi pour nous l'évolution de ce nom dans les lettres adressées à Gide, au fur et à mesure que l'amitié s'accentuait entre eux, laissant enfin place à un lien familial après la naissance de Catherine :

Maria Van Rysselberghe (1900-1903)
Mme Théo
Maria VR (1902-1914)
MVR (1904)
M.VR. (1905)
M.VR (1917)
M (1905)
Maria (1904-1916)
Maria VR. (1916)
Votre Maria VR (1904 - 1905)
Votre Maria0 (1908 - 1916) Votre douloureuse Maria (1913)
Votre amie Maria0 (1914-1916)
Votre amie Maria VR (1916)
Votre amie Maria V. (1916)
La petite Dame
La P.D.
L.P.D.
Your little lady for ever
Maria
La Tit Dame
Mamy Tit

Raphaël Dupouy, organisateur des Journées Catherine Gide, s'intéressait quant à lui au nom de la Petite Dame en littérature : M. Saint-Clair. « Un nom signant son attachement au Lavandou et à ce quartier en particulier, dont elle emprunte le nom. » C'est en 1898 que, suivant leur ami Henri-Edmond Cross, Théo Van Rysselberghe et Signac vont louer leur première maison au Lavandou. Théo y fera construire sa villa, sur les plans de son frère Octave, en 1910.

 


Raphaël Dupouy, organisateur des Journées Catherine Gide

Ainsi, même quand les relations entre Théo et Maria se feront plus distantes, le nom revendiqué par Maria pour ses textes continuera à affirmer son double attachement : à son mari et au lieu qu'il a choisi pour vivre et peindre. « A moins que Maria la féministe ne rejette le nom de son mari, pour dire qu'elle a épousé ce pays ? » s'interroge Raphaël Dupouy. Plusieurs combinaisons et donc solutions sont en effet possible : « M. Saint-Clair » comme « aime Saint-Clair » ?

« Le nom de Saint Clair, ce saint qui guérit de la cécité et ouvre les yeux au monde et au beau lui convient aussi très bien », suggère Raphaël Dupouy. « Comme le peintre qui a besoin de lumière, Maria a un besoin de clarté dans les rapports humains. Par ses Cahiers, ne prétend-elle pas « éclairer la figure de Gide » ? »

Raphaël Dupouy nous révélait enfin que c'est cette clarté que Maria appréciait tant, déjà, chez Verhaeren :

« Certains mots, nous dit Valéry, sonnent en nous, entre tous les autres, comme des harmoniques de notre nature la plus profonde. Pour Verhaeren, je les trouve, ces harmoniques, dans deux petits mots auxquels on n'a guère, je crois, prêté attention et qui sortent du tréfonds de son être; ce sont les mots fou et clair : l'un dit toute sa démesure, son goût pour le téméraire, l'impossible, l'absurde; l'autre éclaire sa foi dans l'infinie ressource de la nature humaine. »

Et c'est sur ce mot clair qu'elle conclut dans Galerie privée son portrait de Verhaeren :

« Verhaeren a confié à ce petit mot la nuance exacte de son idéal; il est fait de pureté, de transparence, il est une sorte d'évidence du meilleur, il dit plus exactement qu'un autre le vœu de tout son être moral, l'aspect de ses prédilections. Il l'a employé jusqu'à l'extravagance, jusqu'à la satiété. Toutes choses dans ses décors deviennent claires : les routes, les rameaux, les nues, les jardins, les maisons, les vaisseaux, il n'est pas jus­qu'au tigre qui ne soit tel dans son bondissement. Cette syllabe avait dans sa voix prenante et tim­brée une sonorité cristalline et soudaine, il la disait avec un tel plaisir que jamais elle ne s'est ternie. C'est elle qui donne à ses trois livres d'amour leur accent le plus particulier. Être clair, être de volonté claire, loin des chemins tortueux, à jour avec soi-même, avec ses propres exigences, ainsi s'expri­maient ses plus tendres conseils. On pourrait dire qu'à côté du fameux :

Admirez-vous les uns les autres

un peu monté le ton, le message le plus pressant de Verhaeren c'est : Préservez en vous la précieuse folie et surtout : Efforcez-vous d'être clairs. »

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (3/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)

La Correspondance de Gide avec Maria Van Rysselberghe éclaire, par la bande, la relation entre la Petite Dame et Aline Mayrisch. Une relation « mystérieuse et importante » comme l'a qualifiée Pierre Masson lors des 3èmes Journées Catherine Gide au Lavandou, et qui a rappelé « l'holocauste de sa correspondance par Aline Mayrisch, et notamment celle avec Maria. »


 Pierre Masson aux Journées Catherine Gide


Aline et Maria se rencontrent en 1901 au Luxembourg chez des relations communes. « Elles partagent la même culture, les mêmes affinités intellectuelles. Et leur duo va très rapidement devenir un trio avec l'irruption de Gide », commente Pierre Masson. Riche, Aline Mayrisch joue le rôle de bonne fée, présidant aux destinées de Gide et de ses alentours, de la NRF, des Décades de Pontigny, des projets de Copeau...

C'est Maria qui va donner à lire L'Immoraliste à Aline. En 1903, cette dernière en fera une critique signée A.M. de Saint-Hubert (A. M. pour « Aline Mayrisch », suivi de son nom de jeune fille, procédé désexualisant de la signature qui n'est pas sans rappeler le « M. Saint-Clair » de la Petite Dame...). C'est également en 1903 que se place l'épisode important à Weimar qui rapproche les uns et les autres. « Chacun de nous entrouvrait pour les autres des mondes qui ne s'étaient pas encore mêlés », se souviendra Maria dans ses souvenirs recomposés de ce voyage.

Mais les relations entre Aline et la Petite Dame seront toujours compliquées, comme en témoigne une douloureuse lettre à Gide envoyée de Londres en 1913. En 1915, Maria rejoint Aline qui est malade, ce qui accentue la cassure avec Théo. En 1926, Maria est veuve. En 1928, c'est Aline. Pourtant, elles ne se rapprocheront pas. Aline part faire de longs voyages, les liens avec Maria se distendent.

C'est leur commun amour du sud de la France qui les rapprochera à la fin des années 30. En 1937, après avoir vendu la villa Le Pin au Lavandou, Elisabeth Van Rysselberghe et Pierre Herbart font construire à Cabris la maison Les Audides. Aline Mayrisch s'installera tout à côté à La Messuguière, où Gide ira souvent. C'est là qu'elle mourra, après des mois de réclusion dans la chambre de la tour, en proie à des douleurs tant physiques que morales. « Une fin qui ne lui ressemble pas », commentera la Petite Dame.

L'histoire d'amour entre Maria et Aline, demeurera mystérieuse. « Il a pesé sur cette histoire un interdit » remarque Pierre Masson. Un interdit prononcé d'ailleurs par Gide qui ne souhaitait pas voir s'établir de comparaison entre l'histoire vécue par la Petite Dame et celle entre Marc Allégret et lui. « Il faut rendre justice à Maria et à Aline : elle se sont apporté beaucoup, se sont fait du bien, et ont fait le bien autour d'elles », conclura Pierre Masson.

Journées Catherine Gide : Maria Van Rysselberghe (2/6)

(Bref et subjectif résumé des interventions des 3èmes Journées Catherine Gide qui se sont tenues les 23 et 24 avril 2016 au Lavandou. Les communications intégrales des intervenants seront publiées dans le prochain Bulletin des Amis d'André Gide.)

La Petite Dame, Maria Van Rysselberghe, existait avant sa rencontre avec son grand homme, André Gide. Lors des 3èmes Journées Catherine Gide qui se déroulaient les 23 et 24 avril derniers au Lavandou, Martine Sagaert a évoqué le parcours de Maria Van Rysselberghe, et notamment sa formation.


Martine Sagaert aux 3èmes Journées Catherine Gide


Comment cette femme issue de la bourgeoisie a pu mener sa vie aussi librement ? Pour Martine Sagaert, le milieu familial, entre un père fonctionnaire des chemins de fer qui meurt en 1871, alors que Maria n'a que 5 ans, et une mère qui devient la dirigeante d'une importante maison d'édition et imprimerie belge*, a joué un rôle déterminant.

Sans la couper de la religion, puisque la petite Marie Philomène Monnom racontera plus tard à Béatrix Beck comment elle a perdu la foi un peu avant sa communion solennelle, sa mère l'envoie au Cours d'Éducation pour jeunes filles. Un établissement créé en octobre 1864 à Bruxelles par la pédagogue Isabelle Gatti de Gamont pour soustraire les jeunes filles de l'enseignement religieux dominant.

C'est là qu'elle rencontrera Augustine de Rothmaler qui y enseigne la littérature française, l'anglais, l'allemand. Elle y fera aussi la connaissance de ses amies Marie Closset et Blanche Rousseau, qui avec l'enseignante Marie Gaspar créeront à leur tour des écoles libres, et surtout l'éphémère société secrète des Peacocks. C'est sous ce nom qu'elles apparaîtront d'ailleurs dans une toile de Van Rysselberghe et dans la correspondance de Gide et la Petite Dame.

A son tour, Elisabeth, la fille de Maria et Théo Van Rysselberghe, saura échapper aux conventions bourgeoises, grâce à Maria. « Elle a réussi à faire de sa fille une femme libre et accomplie », comme le souligne Martine Sagaert. Elisabeth qui choisira la voie de l'horticulture, voudra être utile et indépendante, comme sa mère qui s'engage aux côtés de Gide en 1914 dans le Foyer Franco-Belge. La Correspondance avec Gide révèle qu'elle cherchera même à passer un diplôme d'infirmière en 1917.

Une Correspondance qui confirme aussi les dons d'écriture que Maria Van Ryssleberghe a révélés dans ses Cahiers, ou dans ses rares textes : Il y a quarante ans, Strophes pour rossignol, Galerie privée. Des dons de portraitiste, mais aussi pour saisir et rendre une ambiance, ce qu'elle peut avoir de saugrenu, de dramatique ou d'incommunicable.

Aussi déplorera-t-on avec Martine Sagaert que Maria Van Ryssleberghe ne figure dans aucun dictionnaire de la littérature, dans aucune histoire de la littérature, ni en Belgique, ni en France. Pas même dans le Dictionnaire des femmes belges : XIXe et XXe siècles, d'Eliane Gubin, paru en 2006 chez Lannoo Uitgeverij...

Ses textes « parus sous le voile noir identitaire » pour reprendre l'expression de Martine Sagaert, c'est-à-dire sous le pseudonyme de « M. Saint-Clair » ont trompé jusqu'à Gide lui-même... Et encore dans le Malraux par lui-même de Gaëtan Picon paru en 1953 (réédité à l'identique en 1965 !), peut-on lire un portrait de Malraux par la Petite Dame signé par une certaine... Monique Saint-Clair !

Extrait de Malraux par lui-même, G. Picon, Seuil, 1965

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* Le mystère de cette reprise de l'imprimerie Delvingne-Callewaert en 1885, dirigée par le maître-typographe Félix Callewaert (puis sa fille Octavie — évoquée dans la correspondance de Huysmans avec Camille Lemonnier — de 1870 jusqu'à la mort de celle-ci en 1879), reste d'ailleurs à élucider...