Affichage des articles dont le libellé est Semprun Jorge. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Semprun Jorge. Afficher tous les articles

dimanche 11 juillet 2010

Paludes et Semprun (2/2)

(première partie)

La lecture de Paludes marque aussi pour Jorge Semprun l'entrée dans la langue française qu'il veut désormais maîtriser comme un autochtone puisqu'une boulangère du Boul'Miche l'avait chassé en le traitant d'Espagnol de l'armée en déroute :

« Mon accent détestable ne m'avait pas seulement interdit d'obtenir le petit pain ou le croissant que je désirais, il m'avait retranché aussi de la communauté de langue qui est l'un des éléments essentiels d'un lien social, d'un destin collectif à partager.

[…]

La boulangère du boulevard Saint-Michel me chassait de la communauté, André Gide m'y réintégrait subrepticement. Dans la lumière de cette prose qui m'était offerte, je franchissais clandestinement les frontières d'une terre d'asile probable. C'est dans l'universalité de cette langue que je me réfugiais. André Gide, dans Paludes, me rendait accessible, dans la transparente densité de sa prose, cet universalisme. »

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.120-121


Et Semprun de démontrer en quoi Paludes est si particulièrement, si étrangement français :

« Je pourrais évoquer d'autres livres de cette époque qui ont eu pour moi davantage d'importance morale que Paludes. Mais celui-ci, à toutes ses qualités littéraires, qui sont exceptionnelles — extraordinaire modernité formelle d'un récit écrit il y a plus d'un siècle, en 1895 ; délicieuse insolence narrative ; imagination débridée ; concision sévère du phrasé et richesse lexicale, etc. —, ajoute une vertu qui lui est singulière : on ne peut le concevoir écrit dans aucune autre langue que le français.

Les romans que je viens d'évoquer*, la majorité de tous les autres qu'on pourrait également mentionner, ont été écrits en français, certes, et dans cette langue s'incarne le contenu matériel et idéel que constitue l'œuvre, bien entendu. Mais l'essence du Sang noir ou de La condition humaine ne se dissoudrait pas dans le néant si on appréhendait ces romans dans une autre langue. Ainsi, on peut parfaitement imaginer Le sang noir en russe. Quelqu'un m'a dit une fois, judicieusement — je crois bien que c'était Jean Daniel — que Guilloux a écrit le plus grand roman russe de langue française ! Pour leur part, l'immense majorité des lecteurs de Dostoïevski à travers le monde auront lu son œuvre romanesque en français, anglais, allemand ou espagnol : dans n'importe quelle langue littéraire autre que le russe. Pourtant, on sait pertinemment de quoi il est question dans Les Frères Karamazov même si on a lu le roman en français. Et même si on l'a lu dans une traduction médiocre, me risquerai-je à dire. Car l'essence de ce roman, de la plupart des grands romans, même s'ils se nourrissent de leur langue originaire et originale, qu'ils enrichissent à leur tour, n'est pas langagière.

L'essence de Paludes, en revanche, est dans sa langue. On ne peut concevoir Paludes dans aucune autre langue que le français.

J'en ferai la preuve immédiatement, en ouvrant le volume au hasard. Voici la page 114 de l'édition Folio.

D'ailleurs, sitôt sortis du parc que les sapins noirs encombraient, la nuit nous parut plutôt claire. Une lune à peu près gonflée se montrait indistinctement à travers la brume éthérée. On ne la voyait pas comme parfois, tantôt et tantôt, puis cachée, puis ruisseler sur les nuages ; la nuit n'était pas agitée ; — ce n'était pas non plus une nuit pacifique ; — elle était muette, inemployée, humide, et m'eussiez-vous compris si j'eusse dit : involontaire. Le ciel était sans autre aspect ; on l'eût retourné sans surprise. — Si j'insiste ainsi, calme amie, c'est pour bien vous faire comprendre à quel point cette nuit était ordinaire...

Si je cite ainsi, calme amie — qu'y a-t-il de plus tendre que de parler d'un livre qu'on a aimé avec une amie chère ? —, c'est pour bien vous faire entendre à quel point cette prose est extraordinaire. À quel point est-il inconcevable de parvenir, dans une langue autre que la française, à un semblable équilibre des éléments d'une phrase, du précis et du précieux, de la rigueur et de la fantaisie. »

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.118-119


_______________________

* Le sang noir, de Louis Guilloux, La condition humaine et L'espoir, de Malraux.

Paludes et Semprun (1/2)

Dans un beau chapitre de Adieu, vive clarté... intitulé Je lis Paludes... Jorge Semprun mêle ses souvenirs d'avril 1939 à d'autres, souvenirs de rencontres, de découvertes, de combats et bien sûr de lectures*. Paludes est le prétexte à toutes ces évocations où ne se faufile pas uniquement l'ombre de Gide, certes, mais où s'exprime sans doute le mieux la communauté d'esprits qui unie les amateurs de Paludes.


« Antoine revenait d'une promenade le long de la mer. « Que faites-vous là ? » avait-il demandé à cet inconnu. «Je lis Paludes », avait répondu le jeune homme. C'était vrai, il lisait Paludes. Il avait retourné le mince volume, afin qu'Antoine puisse en lire le titre. C'était Paludes...**

Ainsi avais-je écrit, près de cinquante ans après mon trimestre d'interne à Henri-IV. Juan Larrea attendait l'arrivée d'Antoine de Stermaria, devant la porte de l'atelier de ce dernier, à Nice. II lisait Paludes.

Dans la réalité romanesque de La montagne blanche, où cette rencontre est fidèlement rapportée, Larrea était mort à ma place: il pouvait bien lire Paludes pour mon compte. Je n'ai pas cessé de le faire moi-même, depuis cette lointaine époque.

Dans La montagne blanche, lorsque Antoine de Stermaria constate que c'est effectivement le roman d'André Gide que lit l'inconnu installé sur le palier, à l'attendre, un courant de sympathie s'instaure immédiatement. Ils avaient ri tous deux, avec une gaieté aussitôt partagée. Une sorte de coup de foudre de la complicité littéraire. Ou masculine, plus primitivement.

Moi aussi, toute ma vie, j'aurai eu la chance de nouer avec des inconnus, à cause de Paludes, des relations, parfois brèves, souvent sans lendemain, mais d'une fulgurante impudeur. Tout dire sur soi-même — l'essentiel, du moins: ça tient en quelques mots — tout écouter de l'autre, également. Peut-être parce qu'on aurait vu un inconnu, le petit volume de Gide a la main. Ou bien, parce que dans quelque conversation banale, ou il n'aurait été question que d'événements insignifiants, même s'ils avaient une dimension planétaire — quoi de plus insignifiant que l'insignifiance planétaire ! —, on aurait glissé un début de phrase de Paludes. Quelqu'un, alors, dont on n'avait pas, jusqu'à ce moment, soupçonné cette qualité morale, terminerait la phrase ébauchée. Avec le sourire entendu, donc discret, mais radieux pourtant, qu'arborent les agents secrets, ou les militants clandestins, quand on leur murmure, l'air de rien, le mot de passe convenu.

Ainsi: A six heures entra mon grand ami Hubert, il revenait du manège, aurais-je pu dire soudain d'une voix calme, nettement informative, sans que personne ne s'en préoccupât autour de la table. Car Hubert était sans doute un ami que chacun pouvait imaginer connu du reste des convives, et pourquoi, dans ce cas, ne serait-il pas revenu à six heures du manège ? Puisqu'il est admis, désormais, que la marquise sort à cinq heures ?

Mais alors que je pouvais penser qu'une fois de plus je ferais chou blanc, parlerais dans le désert de l'incompréhension, quelqu'un se tournerait vers moi, les yeux brillants. Il dit: « Tiens, tu travailles», dirait-il. Je répondis, répondrais-je aussitôt, j'écris Paludes.

Alors, dans l'éclat de rire qui nous aurait saisis, l'inconnu et moi-même, dans l'élan immobile de l'un vers l'autre, qui nous lierait soudain, nous déliant des contingences de ce dîner mondain, la maîtresse de maison aurait demandé : Qu'est-ce que c'est ? Et de répondre, ensemble — une fois, une seule, l'inconnu s'appellerait Hubert, de surcroît : nous en fîmes une apothéose ! — : Un livre!

J'ai écrit tout le temps inconnu au masculin, mais ce n'est pas parce que ce genre, d'un point de vue sémiologique, peut englober les deux sexes du genre humain, sans prêter à confusion. Si on dit « droits de l'homme », par exemple, on n'est pas en train d'en exclure les femmes, quoi qu'elles en disent. Certaines d'entre elles, en tout cas.

J'ai écrit ce mot au masculin, plus simplement, plus tristement aussi, parce que jamais une inconnue n'a réagi devant moi, pour moi, à l'incitation d'une phrase de Paludes. Je le regrette vivement. Non seulement parce que l'indifférence féminine au récit gidien, la méconnaissance où elles le tiennent, apparemment, me navrent. Aussi, surtout, parce que j'aurais vivement désiré qu'une fois, ne fut-ce qu'une seule fois dans ma vie, une belle inconnue, blonde, aux yeux clairs, lointaine, dédaigneuse de l'alentour, perdue dans le ravissement égotique de son propre charme, succombe imprévisiblement à l'idée farfelue, frénétique, d'une aventure, en m'entendant murmurer quelques mots de Paludes. Rien de plus : Rien de moins.

Mais la vie n'est pas un roman, semble-t-il. Revenons au roman de la vie.»

Adieu, vive clarté..., Jorge Semprun, Gallimard, 1998, pp.113-115

(suite)

__________________________

* sur la composition ce livre de souvenirs mêlés, voir ce document à télécharger

** extrait de La Montagne blanche, Jorge Semprun, Gallimard, 1986