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mardi 5 août 2014

Une mort ambiguë (3/3)



A mort ambiguë, enterrement ambigu... Les querelles autour de la présence du pasteur voulue par la famille provinciale de Gide ont empêché Léautaud et Mallet de se bien recueillir. En guise d'épilogue, ils reviennent à Cuverville, quatre mois plus tard, s'assoir au bord de la tombe provisoire de Gide. Fin de l'extrait de Une mort ambiguë (NRF, Gallimard, 1955), « méditation vécue » sur la leçon de vie (et de mort) gidienne et savoureuse galerie de portraits des derniers grands écrivains français.




Tombes de Madeleine et André Gide, cimetière de Cuverville


« Quatre mois plus tard, à la fin de juin, nous allâmes donc ensemble à Cuverville. Après avoir déjeuné dans une auberge du bourg voisin, nous gagnâmes le cimetière. Gide reposait encore dans sa tombe pro­visoire : un simple tertre surmonté d'une petite croix de bois portant son nom avec quelques touffes de myosotis et des reines-des-prés roses. La croix, qui n'avait pas été peinte, ressemblait à une grosse bouture. On l'avait plantée de la même manière et en même temps que les fleurs. On pouvait penser qu'elle allait se couvrir de feuilles. Le cimetière était très fleuri, avait un air de bonne santé. En ce jour où le printemps et l'été se confondaient, le soleil ruisselait sur toute la campagne. Les feuilles des hêtres avaient cette couleur claire et vernissée qu'elles perdent en vieillissant. Les alignements de troncs lisses autour des fermes et des pâtures s'enfouissaient dans leurs propres exubérances. Le bandeau mouvant des frondaisons supportait un ciel aussi lisse qu'une opaline. Le gris, le vert-jaune et le bleu se moiraient de lumières diffuses qui dévalaient sur eux pour irriguer les champs verts-noirs où poin­taient les épis de blé. Le toit d'ardoise de la petite église luisait de toutes ses écailles sous des averses de rayons qui rebondissaient à travers le cimetière dont les allées avaient la même teinte d'argile fauve que le chemin rural. Entre le chemin et le cimetière, rien qu'un mur de pierre largement ouvert et assez bas pour que les vivants eussent l'impression de pouvoir communiquer avec les morts sans besoin de forcer des grilles ou d'escalader des clôtures. Sur les autres faces, le cimetière était bordé par une haie d'épines derrière laquelle des vaches brou­taient l'herbe d'un pré. La mort ici était simple et familière. Le beau temps la rendait presque dési­rable.

Léautaud vint se camper devant la tombe de Gide. Il portait, malgré la saison, un grand pardessus de laine à capuchon. Sans se découvrir, les jambes prenant appui sur sa canne, il fixait le tertre de ses yeux perçants comme s'il essayait de découvrir ce qui pouvait se passer dessous. J'évitai de lui adresser la parole. Il prit lui-même l'initiative de la conver­sation :
Je l'envie, Gide, d'être enterré là. Moi, j'ai acheté une place dans un cimetière de la banlieue parisienne. Rien que de penser à tout le peuple qui s'y entasse, ça m'écœure. Il est vrai que ça a si peu d'importance !
— Mais votre désir d'être incinéré ?
— Oui. Eh bien ?
— Eh bien, vous me parlez d'un emplacement dans un cimetière. Je croyais que les morts incinérés étaient mis dans un columbarium.
— Ah, non, merci ! C'est pour le coup qu'on est perdu dans la foule. Je veux une tombe comme tout le monde...
— A votre place, je préférerais qu'on jette mes cendres au vent.
— Encore une idée de poète !
— Il n'est pas plus « poétique » de vouloir com­plètement disparaître que d'exiger un petit morceau de terrain bien à soi avec son nom dessus ! Acheter d'avance son « lopin de terre » pour y placer l'urne dans laquelle on sera une illusion de cendres, je crois qu'il n'y a pas pire sentimentalisme : c'est le sentimentalisme du propriétaire-petit-bourgeois !
Léautaud frappa le sol de sa canne et rugit :
— Bon ! Vous ferez ce que vous voudrez. Moi aussi. Chacun ses goûts !

Il chercha une rosserie à me dire et la trouva facilement :
— Vous serez fixé sur mes goûts définitifs quand vous viendrez à mon enterrement ! Quoique, après tout, je ne sais pas si je vous ferai prévenir. Et puis c'est peut-être moi qui irai au vôtre : on a vu des choses plus extraordinaires !
Il lança son rire grinçant. Puis pirouettant sur lui-même, il s'approcha de la tombe de la femme de Gide et déchiffra les phrases tirées des Évangiles qui avaient été gravées dans la pierre. L'un de ces textes exprimait la sérénité de « la mort dans le Seigneur ».
— Quelles belles paroles, dit Léautaud. Ils ont de la chance, ceux qui croient, ils meurent plus facilement. Quand je pense que certains qui se disent libres-penseurs voudraient empêcher les autres de croire ! C'est un crime de vouloir ça. Je les vomis, tous ces sectaires !
Léautaud craignit sans doute que je pusse le soupçonner de « mollir » en vieillissant. Il tint aussitôt à préciser :
— La foi... La foi ! Il faut être naïf pour l'avoir, mais enfin tant mieux si on est naïf !
Il pointa sa canne vers le tumulus :
— Il est bien mort, lui. Il a eu beaucoup de dignité et de courage dans ses derniers moments. Et puis ça n'a pas traîné longtemps. Il a profité de la vie jusqu'au bout. Voyez-vous, c'est capital : ne pas être diminué avant de mourir.

J'essayai de lui dire quelque chose d'amical :
— Vous vieillissez très bien, vous... Il m'interrompit avec fureur :
— Je vous en prie ! Pas de pommade. Je sais comment je vieillis. Et je vieillis comme les autres. C'est-à-dire mal. Ça ne veut pas dire que je ne me prolongerai pas encore quelque temps. Mais dans quel état ?
Comment réagir ? Je crus plus prudent de me contenter d'un : « Oui, en effet... » impertinent par esprit de conciliation.
Il continuait, redressé, la tête haute, comme si quelqu'un venait de le provoquer, oubliant de jouer comme d'habitude à celui qui se résigne :
La mort me révolte ! Et pourtant je devrais commencer à me faire à l'idée que je vais bientôt mourir. Eh bien, non, non, je ne peux pas m'y habituer. Quand on dit que les vieux s'habituent à ça, c'est de la blague ! La vie, moi, j'y tiens, vous savez, j'y tiens comme quand j'avais vingt ans. Je crois même que j'y tiens davantage. Ça ne m'em­pêche pas de la trouver insupportable !...
— Insupportable parce qu'elle doit avoir une fin?
— Oui ! On aime la vie, mais on préférerait ne pas être venu au monde puisqu'il faut la quitter ! On n'a rien demandé. On est là. Et on partira sans avoir rien à dire. Vraiment, c'est bouffon !
Léautaud avait ainsi sa façon d'exprimer l'absur­dité de l'existence et d'apporter de l'eau au moulin des philosophes sans même savoir que le moulin existait.

Nous nous assîmes l'un à côté de l'autre sur une banquette d'herbe, entre la haie et l'allée qui bor­dait la tombe de Gide. Léautaud ne quittait pas des yeux la levée de terre. Je me taisais comme lui. Je pensais que Gide aurait peut-être été content de savoir que deux pèlerins étaient venus s'installer tout près de sa sépulture pour y méditer sur lui et sur eux. Nous étions familiers avec la mort comme le sont les Arabes dans leurs cimetières. Mais la familiarité s'arrêtait au défunt : la Mort, toute simple qu'elle parut être à Cuverville, gardait ses distances. Elle demeurait, au delà des symboles de ce jardin lumineux, la ténébreuse apparition de ce qu'on ne peut imaginer, la face à masque de nuit, ou l'absence éternelle de face, l'effacement horrifiant de l'être dans la consomption de la vie toujours renouvelée. Léautaud aurait bien ri de la « tournure philoso­phique » que je donnais à mes réflexions. Nous n'avions pas la même façon de marcher, mais nous ne pouvions qu'aboutir au même point : à l'image de ce qui matérialise une si concrète abstraction. Léau­taud me dit, comme s'il ne pouvait supporter plus longtemps le poids de son obsession :
— Je me demande dans quel état est maintenant le Fléau dans son cimetière de Bretagne ! Ah, ça ne doit pas être beau à voir... Gide, lui, maigre comme il était, il ne doit pas être encore très décomposé. Il va peut-être se dessécher. Son cercueil est sûrement encore intact. C'était du beau bois. Ça fait combien de temps qu'il est mort ? Quatre mois... En quatre mois, un cercueil de bonne qualité ne peut pas s'abîmer, n'est-ce pas ? Alors, il est là-dedans, là, tout près de nous... Ah, comme j'aimerais pouvoir le voir encore une fois !
— Pourquoi ce désir ?
— C'est tout ce qui reste de lui.. Tout. En dehors de ça : plus rien !
— Je ne comprends pas votre attachement au cadavre.
—- II y a en moi deux choses : d'abord la curiosité, savoir ce qui se passe là-dessous, comment se fait le travail de la pourriture...
— Vous êtes morbide !
— Laissez-moi achever ! La seconde chose : c'est le culte des morts. Ceux qui n'ont pas la foi disent que ça ne rime à rien. Moi, pourtant, je le com­prends, je trouve même que c'est recommandable. Pas vous ?
— Si, je suis de votre avis. Mais je m'étonne de l'approbation que vous donnez à une convention. Je vous aurais cru attaché au souvenir, pas aux tombes.
— Et puis, quand je pense à Gide, je pense aussi que je serai bientôt comme lui dans la terre, même si je ne dois pas y être de la même manière. Je veux m'épargner la décomposition. Si un jour vous venez sur ma tombe, il vous faudra beaucoup d'effort pour m'imaginer dans mon urne ! Ah ! ah!...
Le rire de Léautaud s'arrêta net. Il baissa le ton de la voix :
Passer toute sa vie à travailler pour crever comme un animal. Non, non ! Vraiment, c'est inac­ceptable.
— Ce sentiment de révolte, c'est lui qui a poussé tant de gens à croire qu'il y avait une raison supé­rieure.
— Une raison supérieure ! Encore des mots !
— Oh !... Vous refusez les mots, mais vous expri­mez les choses !
— Vous interprétez toujours dans votre sens les propos que je tiens !
— Je ne les interprète pas. Je les traduis. C'est différent.
Ah ! voilà que j'ai besoin d'un traducteur, maintenant ! Ce que je dis est pourtant clair.
— Mais vous ne voulez pas aller jusqu'à la conclusion logique de vos réflexions ni de vos senti­ments.
— La logique ! Les sentiments ! Décidément, vous ne changerez jamais.
— Vous non plus.
— Je m'en félicite. Ah ! ah !... Mais je ne vous félicite pas !
De nouveau nous restâmes silencieux. Nous pas­sions, d'un commun accord semblait-il, par des phases de tension et de détente. Léautaud se releva, et — était-ce cette fois-ci l'aboutissement logique de sa songerie ? — il me dit avec gravité :
— La vraie vie, voyez-vous, c'est celle du moine.
Je lui répondis, sans me soucier qu'il m'accusât de le traduire :
— Je crois que vous avez du moine en vous.
Toujours inattendu, il m'approuva :
— Oui, c'est possible. J'aime la solitude, la vie réglée, et la méditation.
Il posa le bout de sa canne sur la tombe de Gide:
— C'est bien dommage qu'on ne le laisse pas tranquille. Il paraît qu'on va le mettre à côté de sa femme, à la place d'un autre mort de la famille. Et on va lui poser une dalle sur le ventre pour qu'il n'ait pas envie de revenir.
Le soleil avait tourné. La tombe de Gide était maintenant dans l'ombre. C'était l'ombre de l'église. Je n'osais pas dire à Léautaud le symbole que je discernais là. Il prolongea le symbole en me disant : « Il fait froid. Allons-nous en ». Et il le mena jusqu'à son achèvement :
— Avant de partir, visitons l'église.

Ainsi il fuyait l'ombre que toute croyance pro­jette sur celui qui se tient à sa lisière comme Gide au chevet de l'église catholique. Puis il illustrait la solution qui consiste à entrer dans l'édifice pour participer volontairement à l'hermétisme. Il inspecta les lieux avec une respectueuse curiosité et murmura comme d'autres bougonnent :
— Ah ! Ça, c'est une invention ! Une fameuse invention ! Toutes les autres : des fariboles ! Mais celle-là !... Puis, tout à coup :
— Il fait encore plus froid ici que dehors ! Il faut partir.
Il s'esclaffa :
Je ne tiens pas à attraper la mort dans une église !
Son rire d'oiseau de nuit se répercutant contre les voûtes sembla l'étonner lui-même par son fracas. Il se tut soudain.

Nous retrouvâmes le soleil en quittant le cimetière. Je jetai un dernier regard vers la tombe de Gide. Les racines des pommiers devaient sous la haie d'épines aller à sa rencontre. Un sureau en fleurs, à quelques mètres de la croix, répandait un parfum sucré mêlé aux odeurs chaudes d'une étable. Des enfants, retour de l'école, galochaient en criant sur la route du village. On entendait aussi une charrette qui cahotait dans les ornières.
— Il a de la chance, dit simplement Léautaud.
Les ruissellements du soleil s'étaient fragmentés sous la poussée des ombres qui commençaient à s'y infiltrer. La plaine ressemblait à un damier vert et noir où le chemin comme un long doigt indiquait le pion pointu de l'église. »
Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 156-164

dimanche 3 août 2014

Une mort ambiguë (2/3)




Suite de l'extrait d'Une mort ambiguë, de Robert Mallet (NRF, Gallimard, 1955). Mallet revient sur l’enterrement de Gide à Cuverville, où il s'était rendu en compagnie de Léautaud.



Je regardais la grande maison aux lignes sobres, aux couleurs grises, qui servait de fond de décor à ce débat : autant de distinction que d'austérité, une volonté de renoncer à toute coquetterie. Elle était bien à l'image de celle qui en avait été la maî­tresse. La porte centrale par laquelle on avait fait passer le cercueil était restée grande ouverte. Elle paraissait pourtant très étroite. On comprenait qu'une telle demeure, dans son cadre de végétation régulière qui l'abritait du vent de la mer tout en la privant de quelque clarté, eût pu servir de cadre à une histoire où le sentiment religieux poussé à son paroxysme pouvait mettre une vie à l'abri des passions déréglées, non sans lui retirer de son enso­leillement naturel. On comprenait aussi que cette porte qui menait à la sainteté était celle qui donnait envie de fuir, — en l'empruntant dans l'autre sens. Gide avait aimé ces lieux, puis il les avait redoutés. Il les avait abandonnés avec soulagement. Mais sou­vent sa pensée y revenait rôder. Un jour en me mon­trant une photographie de Cuverville, il m'avait dit :
C'est un lieu qu'on ne peut oublier. Eh oui !... du ton qu'il avait dû mettre à répondre à la question : « Quel est pour vous le plus grand poète du XIXe siècle ? » par son fameux : « Victor Hugo, hélas. » II ne pouvait se défaire du charme de Cuver­ville parce que pour lui Cuverville s'identifiait tout à la fois à sa vie conjugale, à son amour de la nature, à son horreur de l'emprisonnement, à son besoin d'ascèse, à son besoin de fuite. Cuverville éveillait aussi en lui la nostalgie de ce foyer que l'enfant pro­digue ne peut pas rayer de sa mémoire. Il y avait préparé son évasion. C'était là qu'il avait senti mûrir sa passion de sincérité, aux côtés d'une épouse dont le mysticisme évangélique l'avait subjugué puis alarmé, car il supportait mal de jouer matrimonialement le rôle du démon auprès de l'ange : l'ange n'affichait pas sa réprobation mais sa seule présence et son silence pourtant magnanime devenaient des reproches. Gide voulait se donner librement à ses instincts sans ce continuel contact avec un cristal dont il fuyait l'éclat parce qu'il risquait encore de s'y refléter. Soucieux de refuser l'angélisme qui avait pris le visage de sa femme, il continuait d'admirer en celle-ci une soif d'absolu qui risquait de retarder son propre étanchement dans la diversité des sources. Mais Cuverville était une fontaine à laquelle il avait puisé. Tout cela le poussait souvent à rêver de cette demeure et de ce passé avec lequel, peut-être, s'il mourait à Paris, il aurait l'occasion — le prétexte — de relier son avenir, en laissant faire les choses, en laissant dire les gens.

La fille de Gide, avec le tact dont elle était l'héri­tière, s'était écartée du groupe pour permettre à Drouin de s'exprimer sans contrainte. Elle me dit :
— C'est bien ce que je craignais. En n'empêchant pas l'enterrement de se faire ici, on risquait ces initiatives discutables. S'il était mort en Afrique, les choses auraient été tellement plus simples !
Le pasteur demeurait silencieux. Il écoutait atten­tivement Drouin et Martin du Gard, qui ne semblaient pas plus disposés l'un que l'autre à baisser pavillon et montraient chacun le visage de la bonne foi offensée.
Drouin continuait d'affirmer qu'il y avait « des nécessités locales auxquelles on ne pouvait échapper, et que son oncle aurait sûrement admises. » Martin du Gard répétait une fois de plus : « S'il les avait admises, ces nécessités, il aurait exprimé le désir d'y être soumis. »
II était évident que cette discussion n'aboutirait à rien. La fille de Gide haussa les épaules :
— A quoi tout cela sert-il ?
Quelqu'un répondit sentencieusement :
— Cela sert à mettre les choses au point. Ce qui était sans la moindre signification, car chacun juste­ment restait sur ses positions, et l'on ne changerait pas plus les faits que l'on ne changerait Gide de cimetière.
Gide avait été toujours très méticuleux pour ce qui lui importait spirituellement. Il avait voulu laisser le moins possible d'initiative au hasard. Combien de fois m'avait-il dit qu'il redoutait les publications posthumes. Cela l'avait incité à envi­sager, dès son vivant, l'édition de ses principales Correspondances.
— Je me méfie des survivants bien intentionnés. Ils suppriment, ils édulcorent, ils « arrangent ».

A plus forte raison avait-il dû songer à ce que feraient de son corps ceux qui vis-à-vis de lui se réclameraient de devoirs faciles à confondre avec des droits. On était donc amené tout naturellement à supposer que ce n'était pas par négligence mais par calcul qu'il avait tout accordé au hasard dans ce qui pourrait advenir de lui après la mort. Il avait en somme compté avec le hasard, il l'avait pris pour règle de son dernier jeu.
Sa secrétaire, dont les pensées avaient dû suivre le même cheminement que les miennes, me rappe­lait la phrase qu'il avait laissé échapper devant elle, comme devant moi — (si toutefois nous sommes en droit de dire qu'il a laissé échapper un propos dont le caractère délibéré pouvait se dissi­muler, nouveau jeu, derrière une apparence hasar­deuse) :
— Je laisserai mes héritiers dans l'embarras.

Il était évident que ceux qui avaient fait venir le pasteur s'étaient avant tout préoccupés de la façade. Gide, à Cuverville — et c'était là le risque que n'avait pas prévu Martin du Gard — rede­venait le membre d'une famille bourgeoisement assise, et respectable. La respectabilité ne per­mettait pas qu'on le mît en terre « comme un chien ». La communauté qu'il avait abandonnée le récupérait inespérément. Il rentrait dans le rang. Tout rentrait dans l'ordre. Le pasteur faisait partie du protocole. Et comment aurait-on pu refuser la participation aux obsèques des conseillers muni­cipaux, des anciens combattants, et des enfants des écoles ? (d'autant plus que Gide avait été le premier souscripteur du village lors de l'achat du drapeau dont le déploiement avait paru si insolite en tête de son convoi). Cela n'était pas plus évitable « loca­lement » que le transport du cercueil par ses quatre principaux fermiers (car Gide possédait encore des terres à Cuverville). Cette cérémonie mettait à découvert des détails auxquels il n'attachait plus d'importance mais qui n'en existaient pas moins. A travers eux, on reprenait contact avec le Gide « citoyen rural », très peu connu, très vite oublié, qui avait accepté en 1896 d'être maire de sa com­mune du Calvados, — un des plus jeunes maires de France et non l'un des moins consciencieux.
Il était évident qu'on avait fait passer la loi de la tribu avant celle de l'individu, qu'on avait songé à la famille plutôt qu'au défunt. On avait voulu empêcher un scandale social. Et ce que Martin du Gard déplorait, c'était, en agissant ainsi, de n'avoir pas hésité à causer un autre scandale, beaucoup plus grave à ses yeux : la trahison de la pensée d'un mort par ceux-là même en qui ce mort avait placé sa confiance. Gide aurait compris les raisons des uns, non moins que l'indignation des autres. Peut-être même avait-il si bien prévu ces réactions contra­dictoires qu'il n'avait pas voulu prendre parti et s'en était rapporté au plus ou moins grand zèle de ses différents exécuteurs testamentaires. Il ne m'ap­partient pas de chercher à savoir qui prit l'initiative d'appeler un pasteur, ni si cette démarche n'impli­quait pas, finalement, au delà des considérations de respectabilité locale, une conviction sincère. Que l'accord de la fille de Gide ait été obtenu, malgré ses réticences, et de quelle manière, ce n'est pas à moi de le raconter. Je m'intéresse d'ailleurs aux faits, non à leur origine. Ce qui s'est passé, ce qui a pu se passer compte seul pour moi. Mais si l'on m'obligeait à donner le nom d'un responsable, je désignerais Gide lui-même.

[...]

Songeant au conflit provoqué par la soucieuse incurie de Gide, je regagnais l'auto où Léautaud m'attendait pour rentrer à Paris. Je lui racontai la discussion à laquelle j'avais assisté. Son émotion s'était déjà atténuée en même temps que son indi­gnation. Il retournait naturellement aux sarcasmes. Il conclut en ricanant :
— En somme, Gide, même mort, n'a pas changé : un pas en avant, un pas en arrière !...
Ce fut pourtant lui qui, dès le lendemain, au télé­phone, prit une initiative à laquelle je ne m'atten­dais guère :
— Vous savez, j'ai réfléchi à la journée d'hier : nous n'avons pas été assez recueillis, aussi bien vous que moi. On ne pouvait pas penser à Gide dans cette foire, on finissait par oublier qu'on était à son enterrement. Il faudra réparer cela. Nous retournerons sur sa tombe, tous les deux seuls quand seront revenus les beaux jours.

Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 148-156

jeudi 31 juillet 2014

Une mort ambiguë (1/3)


Comme chaque été je vous propose de lire ou relire, sous forme de feuilleton, quelques textes qui éclairent ou évoquent la figure de Gide par la bande.Dans Une mort ambiguë, Robert Mallet propose en 1955 ce qu'il appelle une « méditation vécue », à partir de la leçon gidienne qui, dans son ambiguïté, est le symbole même de la vie : « Robert Mallet, en face du oui de Claudel et du non de Léautaud — que les circonstances lui permirent de bien connaître également — précise la valeur du peut-être de Gide. On voit apparaître dans son livre d'autres écrivains contemporains dont il discute les agissements ou les opinions sans mettre plus de fausse pudeur à traiter de l'homosexualité que du militarisme, aussi compréhensif pour les croyants que pour les athées, et mêlant les développements d'un moraliste aux souvenirs très animés d'un auteur de Journal. Robert Mallet pose le problème de l'inquiétude individuelle et sociale que les hommes dont il parle ont cru pouvoir résoudre dans l'affirmation, la négation ou le doute. »





« Il avait écrit dans un de ses derniers cahiers qu'il ne voulait pas être incinéré. C'était le seul texte auquel on pût se référer. Il n'avait fourni aucune autre précision sur le genre d'obsèques qu'il désirait. On écarta donc d'office la solution du four crématoire. Quant au lieu de la sépulture, il sembla à ses neveux comme à ses meilleurs amis qu'il devait être le cimetière du petit village normand où reposait déjà sa femme. Sa fille et son gendre se rallièrent raisonnablement à cet avis. Afin de détourner la foule de la cérémonie, on annonça qu'elle se déroulerait le lendemain du jour où elle devait réellement avoir lieu.

Je me chargeai d'emmener Léautaud qui voulait y assister. C'était une journée de fin d'hiver. Un vent violent soufflait, qui venait de la mer toute proche et secouait les rangées de hêtres derrière lesquels se cache le château de Cuverville, où le cercueil avait été déposé. Nous arrivâmes un peu en retard. Le convoi funèbre débouchait du parc et s'avançait sur le chemin de terre qui, à travers une plaine labou­rée, mène jusqu'au cimetière. Des hommes le pré­cédaient, marchant à reculons : l'essaim des photo­graphes et des cinéastes. En tête, un drapeau trico­lore. Léautaud eut un sursaut :
— Qu'est-ce que ça vient faire là ?
Je lui dis que ce devait être la représentation des anciens combattants de Cuverville. Il gronda :
— J'ajouterai un codicille à mon testament : pas d'anciens combattants à mes obsèques !
Puis :
— Il paraît qu'ils se sont si bien battus. Ils ne sont donc pas tous morts ? C'est bien dommage !
Léautaud savait que j'avais été combattant et ne se privait jamais du plaisir de dire devant moi tout le mal qu'il pensait de ces associations où se regroupent para-militairement des hommes qui semblent vouloir prolonger les mauvais souvenirs et le pas cadencé. D'ailleurs il ne me choquait pas.
Sur ce point je partageai son opinion. Et je lui répondis :
— Je suis heureux qu'ils ne soient pas tous morts. Cela me permet d'apprécier votre façon de les remettre à leur place.
— En tous cas, reprit-il, leur place n'était pas à cet enterrement !
Le cercueil, selon la coutume locale, était porté sur un brancard par quatre fermiers de Gide auquel Gilbert en larmes prêtait main-forte. On l'avait recouvert d'un drap noir orné d'une grande croix d'argent. Les enfants des écoles l'encadraient, tenant des bouquets de jonquilles, de perce-neiges et de violettes. Derrière le cercueil venait un homme en toge noire avec un rabat blanc, qui portait un gros livre sous le bras.
Léautaud, toujours aussi agressif :
— Quel est ce déguisé ?...
Apparemment c'était un pasteur. Ceux qui avaient assisté à la levée du corps au château me le confir­mèrent. On les avait réunis dans le grand salon où avait été exposé le cercueil. Là, après avoir lu des passages de l'Évangile, cités par Gide lui-même dans un ouvrage qui, à l'époque, avait pu faire croire à l'imminence de sa conversion, le pasteur avait évoqué la mémoire de l'épouse dévouée que venait retrouver dans le cimetière de Cuverville celui qu'elle avait si chrétiennement aimé.
Léautaud continuait de maugréer en prenant rang derrière la famille et les intimes. Il coudoyait le curé de la paroisse et le maire de la commune. Le convoi se terminait par la population endiman­chée du village. J'entendis une grosse fermière parler à sa voisine de « Monsieur Gilles ». Ici l'on semblait écorcher les noms et les principes.
Parvenu au cimetière, le cercueil fut déposé au-dessus de la fosse que les enfants des écoles entourèrent.

Le porte-drapeau se plaça du côté de la tête en incli­nant la hampe de son étendard. Le pasteur vint se placer contre le porte-drapeau ; il ouvrit son livre et lut des textes évangéliques en s'efforçant de gar­der un ton de simplicité que l'habitude de l'emphase rendait timide. Au fur et à mesure qu'il parlait, il prenait de l'assurance et haussait le ton, tandis que le porte-drapeau redressait sa hampe. Beaucoup plus petit que le porte-drapeau, il semblait être protégé par l'étendard dont les franges d'or effleuraient sa nuque. Il leva sa main prédicante et prononça des paroles qui signifiaient qu'en face de Dieu, Lumière des Lumières, l'intelligence la plus lumineuse éprouve son infirmité. Les phrases coulaient de source ; elles étaient prononcées comme ces évidences qui n'ont besoin ni de commentaires ni de renforts oratoires. Un rayon de soleil inattendu vint illu­miner le visage blanc du pasteur et les couleurs pâlies du drapeau. Le rapport entre les paroles et l'ensoleillement soudain me parut être le comble de l'art, ou de l'artifice, d'un metteur en scène dont on n'aurait su dire s'il faisait du lyrisme ou de l'hu­mour. Léautaud me jeta un coup d'œil où je lus : « Qu'est-ce que c'est encore que cette comédie ? »
Surpris, je regardai Martin du Gard. Il me répondit par un regard indigné. Jean Schlumberger avait le visage crispé. La fille de Gide ressemblait à quelqu'un qui prend son mal en patience mais n'en pense pas moins ; son gendre s'efforçait de paraître impassible.
Les photographes, debout, accroupis, agenouillés, plaqués contre le sol boueux ne perdaient pas l'occasion d'un si beau cliché : le cercueil du liber­taire, de l'immoraliste, du pédéraste, du pacifiste, de l'agnostique placé sous la protection du ministre d'un culte, abrité par un étendard, avec un piquet d'honneur d'écoliers.
Tandis que le pasteur récitait : « Notre Père qui es aux cieux... », Léautaud ne se contint plus :
— On ne peut donc pas être enterré comme on veut ? C'est une honte !
Je murmurai à son oreille, pour le calmer :
— On n'a pas su ce que voulait Gide...
Et lui, péremptoire :
— Sûrement pas ça !
Dominique Drouin, le neveu et filleul de Gide, héritier depuis 1938 de la propriété de famille, prit la place du pasteur et fit une allocution d'ordre « local ». Il rappela les liens qui unissaient Gide à Cuverville et voulut montrer comment s'expli­quait que l'homme public fût revenu s'inscrire dans ce cadre rural et familial.

Ce fut ensuite le dernier défilé des amis devant le cercueil. Léautaud, qui avait apporté un bouquet d'œillets rosés, le déposa sur la bière. Contre le mur extérieur de l'église, la famille s'était alignée pour recevoir les condoléances. Le pasteur s'était joint à elle, selon l'usage du culte protestant. Il rece­vait, lui aussi, les congratulations. En passant devant lui, je m'inclinais sans prendre la main qu'il me tendait. J'obéissais ainsi à un sentiment complexe : mécontentement, gêne, désir d'être conforme dans mes gestes à ma réticence spirituelle. Je remarquai que derrière moi Léautaud, tout indigné qu'il eût paru être, serra sans hésiter la main du pasteur alors que, de sa part, je m'attendais au pire, c'est-à-dire à un propos malsonnant lancé au visage de l'anima­teur de la comédie. Je lui dis assez méchamment, à sa manière :
— Tiens, vous avez serré la main de ce pasteur que vous traitiez une minute plus tôt de pantin ?
Peut-être étais-je aussi agressif parce que, dans le confus de ma réaction discourtoise en face du pasteur, je sentais qu'il y avait eu aussi la crainte inconsciente d'être l'objet des sarcasmes de Léautaud. Et je lui en voulais de m'avoir ainsi dupé puisqu'il est admis que lorsque nous nous trompons sur les autres nous avons été trompés par eux. Il me répondit : « Je ne pouvais pas faire autrement puis­qu'il me tendait la main. Il ne faut tout de même pas être malhonnête ! »
— Vous n'avez pourtant jamais craint de l'être. Il redevint furieux :
— Malhonnête, moi ? Jamais ! Je dis ma façon de penser quand ça me plaît. C'est différent.
— Non, car lorsque votre façon de penser cor­respond à ce qui paraît malhonnête aux autres, vous la dites quand même. Vous appelez honnête, en somme, tout ce que vous avez envie de dire ou de faire.
— Vous déraillez, mon ami ! D'ailleurs, ce pas­teur, je ne peux pas lui en vouloir : il n'a fait que son métier.
Cette objectivité de Léautaud, au fond, je la par­tageai. Je ne pouvais en vouloir au représentant d'un culte dont je respectais l'idéal, car il était évident qu'il ne s'était pas imposé et qu'on l'avait prié de venir.
Martin du Gard, très ému, dit avec solennité :
— Au nom des amis de Gide, je proteste publi­quement.
Le cimetière se vida aussi vite qu'il s'était rempli. La famille et les intimes regagnaient le château. Les journalistes se précipitaient vers les autos pour rentrer à Paris ou téléphoner du bourg voisin leurs comptes rendus. Les villageoises avec leurs enfants reprenaient directement le chemin des fermes. Les hommes passaient par l'auberge voisine pour y boire un verre ou jouer aux dominos. Le porte-drapeau remettait dans son étui l'emblème qu'il ressortirait à la prochaine fête locale. Le pasteur, affecté par les réflexions qu'il n'avait pas manqué d'entendre, suivait la famille. Il demandait à Béatrix Beck, la dernière secrétaire de Gide :

— Enfin, vous qui l'avez approché juste avant sa mort, avez-vous l'impression qu'il aurait été hostile à cette cérémonie?

Béatrix Beck en avait l'impression. Elle essayait de se faire comprendre du pasteur chez qui je croyais déceler plus de scrupules que je n'en aurais trouvé chez un prêtre catholique. Le prêtre, me semblait-il, ne serait pas « revenu en arrière » ; il aurait eu le sentiment du devoir accompli, la satis­faction d'avoir « sauvé les meubles » malgré la mauvaise volonté des propriétaires. Il aurait agi en représentant d'un Maître, non pour son compte personnel. Il n'aurait rien eu à se reprocher, bien un contraire. La sensation de l'avoir emporté de haute lutte, et de justesse, aurait été pour lui la meilleure des récompenses. Le pasteur, lui, se débattait avec sa conscience, à titre privé. Il n'était plus qu'un homme en proie à ses propres doutes, en dehors de son ministère. Je ne l'en estimais que davantage. (On aurait dit un pasteur mis en scène par Gide, — n'était-ce pas cela, d'ailleurs ?)

Nous atteignîmes le parc du château. Sous le cèdre géant qui abrite en l'obscurcissant une partie de la demeure, un groupe s'était formé. On y parlait fort, avec de grands gestes. Dominique Drouin devait faire front aux assauts conjugués de Schlumberger et de Martin du Gard qui le rendaient responsable du déploiement liturgique.
Drouin. — Je n'ai pas trahi Gide. L'enterrement à Cuverville exigeait certaines formes.
Martin du Gard. — Il n'a jamais exprimé le désir d'être inhumé ici.
Drouin. — Son silence à ce sujet était une accep­tation tacite.
Quelqu'un. — C'est vraiment trop commode d'in­terpréter ainsi le silence ! Le silence laissait planer le doute. Dans le doute il fallait s'abstenir.
Quelqu'un d'autre. — De toutes manières, il fallait opter pour une solution qu'il n'avait pas indiquée.
Drouin. — Si on ne l'avait pas ramené ici, où l'aurait-on enterré ? Dans le cimetière parisien où sa famille possède un caveau ? A Cabris ? Nous avons écarté ensemble ces solutions. Nous avons tous été d'accord pour qu'on l'enterre à Cuverville.
Martin du Gard. — Peut-être. Mais pas pour qu'on l'enterre avec la participation d'un pasteur !
Drouin. — On ne pouvait faire autrement ici. Les gens du pays ne l'auraient pas compris.
Martin du Gard. — Alors, si vous aviez prévu cela, il fallait le dire et conseiller de l'enterrer ailleurs.
En moi-même. — II ne s'agissait pas de ménager les Cuvervillois de préférence à Gide qui n'appar­tient pas à Cuverville mais au monde. Il était tout de même bien audacieux, pour ne pas le compro­mettre aux yeux de quelques villageois, d'accepter de le compromettre devant son immense public.
Je pensais cela, mais immédiatement je me répli­quais :
— Cette inhumation religieuse et conformiste n'engage pas Gide. Il est mort à l'écart de toute religion. Sa mort est sans compromission. Ce que certains de ses proches ont cru bon de faire ne peut entacher sa pensée.
Je répliquais à ma réplique :
— Sans doute, mais l'opinion publique est-elle capable d'éviter la confusion ? La compromission n'existe-t-elle pas simplement parce qu'on croit qu'elle existe ? Les photos ne donnent-elles pas le caractère du vécu et, par conséquent de l'indéniable, à des faits dont seuls les gens bien informés peuvent connaître l'origine ? Une certaine propagande ne va-t-elle pas se saisir de cette parade religieuse et tricolore pour proclamer que Gide était demeuré prisonnier des idoles bourgeoises ? N'est-ce pas finalement le trahir que fournir à ses détracteurs l'occasion de faire comme s'il s'était lui-même trahi ?
Martin du gard (toujours soucieux de ne pas blesser son prochain) :
— Soyez sûr, Monsieur le Pasteur, que ce n'est pas vous que j'incrimine.
Drouin. —Alors, c'est moi ?
Martin du Gard. — Eh oui !

Drouin fit alors valoir ses arguments les plus solides, tout en s'efforçant à une réserve que lui dictait la présence de la fille de Gide.
— Qui oserait dire que mon oncle n'était pas pas fidèle au souvenir de son passé à Cuverville ?
(Il disait : « à Cuverville », pour ne pas dire : « avec sa femme ».)
J'étais bien placé pour savoir que Gide avait conservé pour celle-ci un sentiment de tendre et profond respect. Quelques mois plus tôt, je l'avais vu pleurer en évoquant le caractère aimant et le dévoue­ment (il avait même employé les mots « quasi sainteté ») de celle qu'il avait, « peut-être, tant fait souffrir » (ce « peut-être » était un euphémisme dont je n'étais pas plus dupe que lui), « sans l'avoir prémédité, à son corps défendant » (cette dernière expression reprenait sur ses lèvres toute sa valeur imagée).

Drouin expliqua en quoi de nombreuses confidences de son oncle lui permettaient d'assurer que celui-ci avait prévu que s'il mourait à Paris il serait inhumé près de sa femme à Cuverville.
Un intime de Gide dit :
— Il vous a fait ces confidences-là. Pas à nous.
Drouin ne l'entendit pas et continua son plaidoyer, mais s'il l'avait entendu, il aurait pu lui répondre :
— Il était normal qu'il parlât ainsi à celui qui était à la fois son filleul dans le culte protestant, le neveu de sa femme, et l'habitant de Cuverville, plutôt qu'à des amis sans attache avec Cuverville et davantage orientés vers son autre famille. Il était fidèle à sa délicatesse habituelle. »


Une mort ambiguë, Robert Mallet
NRF, Gallimard, 1955, pp. 139-148



Paul Léautaud entrant au Vaneau le lendemain de la mort de Gide
(image du reportage des Actualités françaises du 22 février 1951)

vendredi 14 octobre 2011

André Gide et ses juges, par Marcel Arland

Dans ses Lettres de France (Albin Michel, 1951), Marcel Arland regroupe plusieurs de ses chroniques parues dans la Gazette de Lausanne et ajoute des chapitres qu'on devine tout récents, tel ce « André Gide et ses juges » qui évoque la situation critique juste après la mort de Gide et ne sera pas publié par le quotidien suisse. Elle ne semble pas avoir été reprise ailleurs, et c'est fort dommage car elle constitue une photographie intéressante de ce moment qui suit la mort de Gide.

Intéressante aussi parce qu'elle est une version moins édulcorée que le « Gide reste présent » que Marcel Arland a donné au volume d'hommage qui devait relancer la NRF en novembre 1951. Le mois suivant, Marcel Arland publiait encore dans la Gazette de Lausanne une recension des livres de témoignages paraissant sur Gide sous le titre « La figure d'André Gide ». Mais là non plus on ne trouvera pas le petit côté corrosif de celui-ci...




"ANDRÉ GIDE ET SES JUGES

Voilà une trentaine d'années, je me trouvai mêlé, je ne sais par quel hasard, à la direction d'une jeune revue. C'était une revue d'étudiants, et la plus traditionnelle. Comme je restais peu sensible aux attraits de la Sorbonne, l'ambition me prit de faire de cette revue une véritable revue littéraire. Donc, non content d'y rassembler quelques garçons de mon âge : Dhôtel, Limbour, Malraux, Crevel, Vitrac..., j'appelai à notre aide certains de nos aînés, de Cendrars à Proust, d'Arnoux à Mac Orlan et à Max Jacob. Ce fut ainsi que je m'adressai à Mauriac. Il n'avait pas encore conquis la gloire ; s'il rêvait de répandre un jour la bonne parole à l'Académie ou au Figaro, il le tenait secret. Mais il était déjà l'auteur de Préséances et du Baiser au Lépreux ; j'aimais son beau chant, voluptueux et tourmenté. Mauriac accepta de nous donner quelques pages ; et comme une étude d'Henri Massis venait de paraître, qui s'en prenait à Gide, ce pervertisseur, il y répondit, en écrivain et en catholique tout ensemble, par un article qu'il intitula : Ne jugez pas.
J'y ai songé, tous ces derniers jours, en parcourant les articles qu'a suscités la mort de Gide. Je donnerai, je pense, une idée de ma candeur en disant que la plupart d'entre eux m'ont surpris, parfois peiné, parfois même indigné. Que tel écrivain ne voie dans cette mort qu'une occasion de parler de lui-même et de son œuvre propre, c'est une faiblesse très humaine, sinon très décente. Que tels débutants, si on leur demande : « Que pensez-vous de Gide ? » répondent : « Connaissons pas », il s'agit là d'une réaction de défense, il s'agit de jeunes gens, et qui auront le temps de le « connaître » — je l'espère du moins. Laissons donc ces coquetteries et ces refus, pour ne parler que des jugements. On a beaucoup jugé, c'est-à-dire condamné. Le conseil de Mauriac était d'un autre temps; d'un autre monde, la parole qu'il citait, et sans doute d'une autre religion.
Gide mort, l'heure est enfin venue de rendre des comptes. Nulle crainte que l'accusé ne se dérobe, qu'il ne nous séduise par un nouvel artifice, qu'il ne trompe encore une fois notre longue attente. C'est l'instant de la vérité nue. Nous la devons à la France, qui compte un tel nombre de grands écrivains, qu'elle peut ça et là raccourcir quelques têtes ; nous la devons à nous-mêmes; nous ne la devons pas moins à ce grand cadavre — oh ! après tout, pas si grand.
Car enfin qu'est-ce que Gide ? Un dilettante, un esprit ondoyant et subtil, c'est entendu. Un maître de la langue ? Oui, c'est-à-dire attention ! non pas un maître égal à Proust, à Valéry, à Claudel ou à Péguy ; il écrit à ravir, mais trop visiblement. Ne parlons pas de son théâtre. Un bon essayiste ? Parfois. Un romancier ? mais qui nous intéresse dans la seule mesure où il se rattache à l'auteur du Journal. L'auteur du Journal ? Certes, encore que l'on trouve dans le Journal comme dans Si le Grain ne meurt des « pages proprement révoltantes ». Et n'allons pas oublier ceci, qui est essentiel : il y a chez Gide une « inaptitude philosophique ». « Au fond, comme disait Charles du Bos, Gide est quelqu'un qui n'a jamais réfléchi. »
Je ne doute point que les auteurs de ces « jugements » (il leur arrive, dans le même article, d'en porter de plus équitables) n'aient cherché l'expression la plus exacte de leur pensée. Ils y ont parfaitement réussi. D'où vient donc que l'on croit percevoir tant de ressentiment et de hargne ?

Trois griefs, affirmés ou secrets, me semblent dresser contre Gide la plupart de ses juges. Le premier tient à la morale ; le deuxième, à la religion ; l'autre... mais j'y viendrai.
Ce que l'on reproche à Gide, est-ce tout à fait son homosexualité ? On la réprouve, sans doute. Toutefois, si peu averti que je me trouve d'un tel sujet, il m'est revenu que la réprobation se faisait moins éclatante, quand le coupable savait garder quelque prudence ; qu'elle se voilait même, non pas certes d'indulgence, mais de compassion, s'il arrivait (mais comment le penser !) que le coupable appartînt au camp des juges. En vérité, ce que l'on reproche à Gide, plus que ses mœurs, c'est l'affirmation qu'il en fait. On lui reproche Corydon ; on lui reproche surtout cette phrase « navrante et proprement révoltante » qu'il écrivit en 1942 : « Corydon reste à mes yeux le plus important de mes livres. » Que cette phrase ait pu choquer maintes consciences, je le devine et le comprends. Il reste qu'elle ne doit point être séparée de l'œuvre entière et de la vie de Gide. Là où l'on ne veut voir qu'une obstination sénile, sachons reconnaître le courage. Corydon est un piètre livre ; je l'ai dit et écrit quand il parut, et l'on gardait alors un silence consterné. Mais quand un vieillard affirme, sachant fort bien les colères qu'il va soulever, que Corydon reste pour lui le plus important de ses livres, va-t-on préférer une sage hypocrisie ? Au reste, Corydon ne me semble ici qu'un symbole : celui de son indépendance et de la lutte qu'il a toujours menée pour une libération de l'homme. Qu'il se soit trompé : condamnez ses actes, mais n'en méconnaissez pas l'esprit.
De même, est-ce tout à fait son irreligion qu'on lui reproche ? On a montré moins d'humeur envers celle de Valéry ou même d'Anatole France. Gide a déçu cruellement les espoirs qu'il avait fait naître, et que de temps à autre il réveillait, d'un cœur sincère, mais d'un esprit fort lucide et fort sensible à la comédie, comme ceux de Constant. A l'heure où l'on pouvait attendre de lui, non pas, sans doute, un revirement, mais une hésitation, une fatigue, il a durci son attitude et consommé la rupture entre les dogmes et sa pensée. Si du moins il en eût souffert, s'il eût témoigné quelque angoisse à l'approche de la mort ! Mais jamais il ne montra plus de sérénité qu'en ses derniers jours. Dans la mort, qu'il ne séparait point d'un néant absolu, il est entré avec naturel, disant que tout était bien, et que sa vie d'homme lui suffisait, qui se trouvait remplie. Voilà peut-être ce qu'on lui pardonne le moins. Et voilà, je le sais bien, ce qui peut, ce qui doit peiner toute âme chrétienne. Mais ici surtout, ne méconnaissons point le courage et la noblesse d'un homme.
Ici comme là, c'est enfin son indépendance qu'on lui reproche. J'en préciserai une forme particulière, à laquelle je donne une adhésion presque sans réserves : je veux parler de son indépendance d'écrivain. Je ne prétends pas qu'il ait manqué de coquetterie et n'ait rien fait pour sa gloire. Mais il n'a fait aucune bassesse ; il est resté libre ; cette gloire même, il a su en choisir la qualité ; jamais enfin il ne lui a sacrifié la pleine expression de sa pensée et de son art. Je crois me souvenir que jadis quelques-uns de ses amis le pressèrent de songer à l'Académie ; ce fut l'instant qu'il choisit pour publier Corydon. — En regard de ce souvenir, j'en évoque un autre ; j'ai entendu, voilà quelques années, l'un des présents juges d'André Gide s'adresser par téléphone, non pas à un académicien, mais au gendre d'un académicien, sur un tel mode, avec de telles paroles, avec un tel accent de brave homme, d'homme éperdu, d'homme à tout faire... Je renonce à poursuivre, plus à l'aise dans l'admiration que dans le dégoût.

Au demeurant, je n'ai jamais été l'un des familiers de Gide, encore que, jeune écrivain, j'aie subi son influence et reçu, sans l'avoir cherché, son appui. Je ne l'ai vu de ma vie que huit ou dix fois, soit à la N.R.F., soit chez un ami commun. Je parle de lui en pleine liberté, comme j'ai toujours fait, et non pas toujours sans qu'il en fût irrité. J'avoue que je l'ai peu lu ces dernières années. Je reconnais aussi qu'une partie de son œuvre me laisse indifférent, ou m'agace ; que certains éléments de sa morale et même de sa sensibilité, non les moindres, ne rencontrent en moi qu'opposition. Mais il n'est rien là qui puisse me dérober la beauté de cette œuvre, l'harmonieux développement de cette vie et l'importance de cette figure.
Je reviens aux jeunes gens qui déclarent : « Nous ne le connaissons pas. » Entendons qu'ils ne veulent pas le connaître ; ils lui reprochent très exactement d'avoir fait son temps, qui n'est pas le leur. C'est qu'ils ont des soucis, des problèmes, une angoisse, que Gide, par lui-même, n'a pas connus. Certes, ils peuvent à bon droit, dans la vie d'André Gide, voir une vie miraculeusement privilégiée. Mais Gide a su se rendre digne de telles conditions, et ce n'était pas facile. Elles lui ont permis de donner à son chant toutes les nuances et l'ampleur qui le rendent « exemplaire ». Que ce chant, dans le monde actuel, semble assez étrange et même paradoxal, je ne doute point pourtant qu'il ne garde, pour des jours meilleurs, son plein sens et sa vertu possible. Après tout, il n'est pas dit que l'homme soit né pour la misère, l'humiliation et le mensonge.
Depuis un demi-siècle, plus peut-être que tout autre écrivain, Gide a honoré et servi la France. Il n'est guère que la France pour en douter encore. Non pas toute la France, je le sais bien. Et ce ne sont pas ses éléments les moins purs, ni les moins jeunes, qui ont salué décemment cet homme libre, ce grand artiste."

Marcel Arland, Lettres de France, Albin Michel, 1951, pp. 299-304


vendredi 14 mai 2010

Sous des bouquets d'enfants

Funérailles d'André Gide à Cuverville
(photographie parue dans Paris Normandie le 23 février 51)


Un morceau d'anthologie, ce compte-rendu des obsèques de Gide paru dans Paris-Normandie - édition du Havre - n° 1995 du 23 février 1951, sous la plume de Jehan Le Povremoyne. Un texte formidable, comme on n'en fait plus. Qui prête à sourire, parfois.

On cherchera ainsi en vain "L'Imposteur" dans la bibliographie de Gide. Vaine aussi sera la recherche des voix qui s'élevèrent contre la présence du pasteur et de ses "invocations" : celle timide de Catherine, celle plus outragée de Roger Martin du Gard qui s'en prend violemment à Dominique Drouin, celle de Jean Schlumberger...

"Un enterrement de châtelain", résumera Léautaud qui assistait à la cérémonie avec les Gallimard, Jean Delay, Maïène Copeau, Heyd, Mme de Lestrange...

On s'amusera du "Vanneau" qualifié d'appartement "de célibataire" (les guillemets sont les bienvenus) et de l'opposition joliment trouvée entre les couronnes "tressées à Paris des plus belles corolles" et les bouquets de fleurs des bois des enfants du village. Qui deviennent par un raccourci final et freudien "des bouquets d'enfants" sous lesquels Gide repose à Cuverville-en-Caux (Seine-Inf.).

C'est surtout l'insistance poétique à chanter la terre cauchoise qui frappe au point de se demander si le journaliste n'était pas payé au mot... Ce journaliste au pseudonyme imagé, Jehan Le Povremoyne, s'appelle en réalité Eugène Coquin, ce qui n'est pas mal non plus. Né au Havre en 1903, journaliste à Havre Eclair puis à Paris-Normandie jusqu'à sa retraite en 1968, Eugène Coquin est aussi l'auteur sous son pseudonyme de plusieurs livres à la gloire du Pays de Caux.

Maire de Robertot de la Libération jusqu'en 1970, il se donne la mort cette année-là, au Tréport. En hommage, un collège de Saint-Valéry-en-Caux porte son nom. "Ce sont mes grands-parents qui m'ont appris ce que je sais de mon bien aimé Pays de Caux, des choses qu'on n'apprend pas dans les livres", a écrit Jehan Le Povremoyne. Si l'on vient un jour à publier de nouveau ses œuvres, il ne faudrait pas omettre le texte que le chantre cauchois écrivit en février 1951 :


André Gide a eu les humbles obsèques des hommes de la terre.

Sur sa tombe chaque écolier jeta un bouquet fait de fleurs des bois.

Par Jehan Le Povremoyne.

Jeudi 22 février 1951. Les mémorialistes noteront à cette date : Obsèques, à Cuverville-en-Caux (Seine-Inf.) d'André Gide, écrivain, docteur ès-lettres de l'Université d'Oxford, Prix Nobel de Littérature, auteur des « Nourritures Terrestres », de « L'Immoraliste », de « L'Imposteur », de « Si le grain ne meurt », de « La Porte Etroite », de « La Symphonie Pastorale », etc..., etc...

Et plus d'un, disions-nous hier, viendra se recueillir sur sa tombe.

...Sa tombe, dans cette fin d'après-midi d'hiver, s'est refermée sur son simple cercueil de chêne verni, bardé de quatre ferrures noires. Sur le couvercle aux clous cruciés, une plaque d'argent où, d'une belle anglaise, le graveur a transcrit :

André Gide

(1869-1951)

Les six fossoyeurs en pardessus (il faisait froid) qui descendaient la bière au fond de la fosse avec les cordeaux de chanvre, s'y sont repris à deux fois.

- Par les pieds d'abord, a dit celui qui commandait la manœuvre.

- Faut le remonter, a dit un autre...


Funérailles d'André Gide à Cuverville
(photographie parue dans Paris Normandie le 23 février 51)


La glaise dans cette ruée de pluie et de neige fondue, malgré les planches qui « étanchonnaient » le trou, menaçaient de crouler et les bois gênaient la dépose. Nous étions là une vingtaine de vivants à regarder. Les yeux embués - la peine était vive - on se sentaient les témoins d'une minute d'Histoire. Obsèques nationales, Panthéon, tribune d'honneur, discours, André Gide est parti sans cet orgueil et ces fastes. Il a eu l'enterrement paysan que, peut-être, il avait rêvé, qui sait ?

« D'autres en auraient pu faire, mais l'histoire que je raconte ici, j'ai mis toute ma force à la vivre... »

Ainsi débute le Chapitre 1er de « La Porte Etroite » qui est, d'André Gide, son mémorial de Cuverville-en-Caux.

Pourquoi chercher à n'être point aussi simple comme lui ?

A 10h, le fourgon mortuaire quittait Paris, la rue Vanneau [sic] où il est mort dans son petit appartement de « célibataire », parmi les livres et les objets d'art qu'il aimait.

Six ou sept membres de sa famille accompagnaient le cercueil, fleuri de gerbes et de couronnes - Comédie Française, Société des Auteurs et Compositeurs, Gens de Lettres, amis, proches parents.

Les violettes endeuillées, les œillets pourpres, les lilas blans [sic], les tulipes mauves enserraient le drap noir lamé d'argent.

Quatre heures durant, par la vallée de Seine, Rouen, Yvetot, Goderville, Criquetot, André Gide en son linceul - André Gide anonyme sur la route - a suivi le chemin qui le ramenait au pays de l'adolescence et de l'amour du cœur.

La grand-porte du château - de la maison, disait-il - la grand-porte de la maison, au perron de trois marches, s'est ouverte.

Jamais, peut-être, autour de la pelouse où les perce-neige et les crocus ont fleuri dans l'herbe mouillée, sous le dais prodigieux du cèdre trois fois séculaire, autant de personnes ne s'étaient et tenues ainsi, roides et tristes...

Seul jetait une touche hardie le drapeau tricolore des Anciens Combattants, porté par un mutilé, entouré des conseillers de la commune.

Le cercueil, tiré du fourgon, les fleurs portées dans des bras inhabitués, franchit la porte.

Le hall le vit passer sous les yeux d'un joli portrait de jeune fille, puis un salon plus sombre, puis, entre deux hautes fenêtres tendues de rideaux blancs aux fleurs brodées, cet autre salon - fin XVIIIe aux Savonneries discrètes - entre une console Empire et la cheminée de marbre...

Aux deux rangs des fauteuils, les familiers prirent place, sans s'asseoir. Trois ou quatre rangs noirs s'encastrèrent derrière eux et l'on ne vit plus que ce brancard de bois qui supportait la bière et les couronnes dont une, plus grande que toutes, barrée de violet, où brillait d'or une ligne indéchiffrable, pour mieux garder, sans doute, son secret...

Dans la pénombre se dessina la silhouette du Pasteur venu du Havre - pourquoi ai-je songé au pasteur Vautier de la Porte Etroite, du Havre lui aussi ? La voix grave qui déjà priait imposa le silence.

- L'herbe meurt et les fleurs avec elle. Notre Père, qui êtes aux cieux...

Les versets de l'Ecriture se succédaient emmenant les âmes au-delà des murs...

- S'il vous plaît...

Le maître de cérémonie, la liturgie achevée, priait que l'on sortît.

Deux hommes s'avancèrent, indécis, embarrassés.

C'étaient deux des fermiers d'André Gide, désignés avec le fidèle Gilbert, le chauffeur, pour porter le mort.

- Passe la bretelle, dit le premier à son camarade.

Et comme son chapeau le gênait, le second le déposa sans plus de manière sur le cercueil.

Une tulipe gisait au pied du brancard... Je l'ai regardée longtemps comme si la main invisible et présente avait dit adieu à la maison.

Car c'était bien l'adieu.

Par le petit chemin qui traverse la ferme et coule sous la hêtraie, par la route de cailloux, de boue et d'herbe, descendant et montant, tournant rude au coin de la haie d'une chaumière et qui pique par la plaine - une charrue de-ci, une herse de-là - le cortège s'en fut, cahin-caha, lent et long, vers le village.

Près d'un kilomètre dans les terres, près d'un kilomètre dans les horizons qu'il connaissait et contre ce fossé de ferme qui mène à l'église.

Point de glas... Point de psalmodies... Le vent... Le vent seul et la boue dans les ornières et le petit sentier de l'abside.

Dans l'angle de la haie, sous la branche du pommier qui, de la cour du presbytère s'allonge vers les tombes, la centaine d'assistants entourent maintenant d'un bloc la fosse où le cercueil, posé sur deux madriers, attend l'ultime au revoir...

Le pasteur, sous le drapeau, la famille, les intimes, le Conseil Municipal, les amis, et quasi tout le village.

Ici et là, derrière les croix ou sur les fossés, les photographes et les cinéastes...

A nouveau, dans le recueillement des âmes, la prière tremble qui demande qui demande la paix et commande l'espérance.

Le ciel blanc et bleu de l'hiver cauchois, les pommiers dépouillés, les haies rouillées, les ifs et les sapins du cimetière, le clocher d'ardoises luisantes et les chaumes entrevus sous les hêtres, passent dans la symphonie que, tout bas, tout bas, ce terroir chante à celui qui s'en était évadé pour de lointains voyages, mais ne pouvait l'oublier !

Une voix entrecoupée de larmes, dès après la dernière invocation du pasteur, ne put se contenir.

C'était l'un des neveux d'André Gide, M. Dominique Drouin qui, près de la tombe de son oncle, simplement, du fond de son cœur, au nom de toute la famille et des amis, ceux qui étaient venus.

- Son cœur était là !

Et la voix égrenait les noms des gens du village, les fermiers, les locataires, les conseillers, les amis du pays fidèle...

Alors, un à un, les enfants de l'école se détachèrent de la foule et sur le cercueil, entre les grandes couronnes tressées à Paris des plus belles corolles, ils déposèrent, se courbant comme on saluait jadis, d'humbles tout petits bouquets de primevères, de violettes des bois et de perce-neige serrées dans quatre brins de mousse, de feuilles de lierre et de branchettes vives.

Oui, c'est ainsi qu'André Gide, en son village de Cuverville-en-Caux, Seine-Inférieure, est descendu en terre sous des bouquets d'enfants...

Jehan Le Povremoyne (1903-1970),
de son vrai nom Eugène Coquin,

journaliste, maire de Robertot
et chantre du pays cauchois

vendredi 19 février 2010

19 février 1951



Masque mortuaire d'André Gide


« DEPUIS QUE VOUS N'ÊTES PLUS


«Mieux vaut être une épine au flanc de son ami, que l'écho de sa voix*.»

Emerson.


Depuis que vous n'êtes plus, grande ombre, il me semble que votre intégrité doive se recomposer dans le cœur de vos amis. Nous le savons bien, vous n'avez jamais voulu paraître celui que vous étiez vraiment. Mais n'est-ce pas toujours le plus difficile? Lorsqu'on est comme vous doté de richesses puissantes et contradictoires, comment ne deviendrait-on pas un objet de légendes, la proie facile du malentendu? C'est à nous, qui vous aimions, de conserver pure votre empreinte; c'est à nous qu'incombe le difficile devoir d'éclairer votre figure, de vous débusquer de vous-même.


La première fois que je l'ai rencontré, il avait une trentaine d'années. On n'imagine pas séduction plus rare, charme plus enveloppant; mais ce qui dans mon souvenir domine toutes les impressions, c'est la profonde originalité de cet être. Sur rien, il ne pensait comme personne; ce qu'il disait ne procédait jamais du paradoxe, mais d'une vision nouvelle à laquelle cette courtoisie dont il ne se départait jamais vous invitait à collaborer; et l'ivresse inconsciente qu'il éprouvait à se sentir si particulier en augmentait le prix. Le plaisir qu'il dispensait ainsi était un véritable envoûtement. Par quel prodige, dont je reste encore éblouie, sommes-nous devenus amis tout de suite, sautant par-dessus le stade de la relation? Il est vrai que celui qui provoqua notre rencontre possédait ce don de simplicité qui va jusqu'à l'indiscrétion ingénue et supprime ainsi tous les préambules, toutes les pudeurs mutiles. J'ai nommé Ghéon, dont le souvenir entraînant est inséparable des premières années de notre amitié. Nos vies étaient parallèles et il me semble qu'il n'est pas un événement marquant auquel nous n'ayons participé ensemble. Cette période, qui va de 1900 à la Grande Guerre, est dans ma mémoire comme une merveilleuse coupe débordante d'initiations et de joies.

La guerre vint mettre le poids de ses charges dans nos vies : durant deux années, nous avons travaillé quotidiennement du matin au soir à la même œuvre et cette période de travail, avec tout ce qu'elle nous révéla de nous-mêmes, cimenta notre attachement d'une sincérité qui ne connut jamais de défaillance.

En 27, après que la mort eut fait dans ma vie une brèche cruelle qui en changea le cours, je me revois, revenue à Paris et ne sachant encore comment, ni où, refaire un foyer, lui disant un soir : « II me semble que, depuis des mois, je vis en valise. » II me répondit : « Mais moi, chère amie, je n'ai jamais vécu autrement. Ah! tâchons du moins de poser nos valises l'une à côté de l'autre. » Ainsi fîmes-nous, depuis lors et jusqu'à sa fin, nous vécûmes en symbiose pour notre plus grand profit. Notre amitié était faite d'attrait, de confiance absolue, mais aussi de résistance — et ce dernier point n'est pas le moins important. C'est cette résistance qui empêcha ce long attachement de s'enliser dans l'accoutumance, qui empêcha nos contours de s'effacer — et jusqu'au bout notre affection est demeurée vivante, j'allais dire : armée. Avec l'âge, nos différences s'accentuant, j'étais devenue l'indispensable objection, celle qu'il quêtait, celle qui lui était devenue nécessaire. Mais avec quelle chaleur nous retrouvions toujours l'adhésion, devenue plus précieuse de tout ce qu'elle avait à surmonter.

Si j'ai dit ces choses c'est pour expliquer, pour excuser aussi mon sentiment, peut-être téméraire, de l'avoir bien connu, et de l'avoir aimé sans aveuglement, malgré cette première admiration restée intacte.

Tout éclairage peut être déformant dès l'instant qu'on s'en contente, et ce n'est que sous les feux croisés de ceux qui l'ont aimé que peut apparaître son vrai visage. Osons donc un éclairage excessif, excessif du fait de n'éclairer qu'un point.

Lui qui savait regarder un insecte, une fleur, avec une attention scrupuleuse et avertie; qui avait des sens infaillibles qui lui permirent d'exprimer toutes les sensations avec les termes les plus justes et les plus nuancés; lui qui durant le premier quart de ce siècle fut l'esprit critique le plus hardi, le plus subtil, le plus sûr; lui qui avait pour l'être humain une inlassable curiosité et les antennes les plus délicates — comment faire comprendre qu'il est certain domaine de la vie où la réalité lui échappait? Je veux parler du domaine des rapports entre les êtres — j'ai bien dit des rapports. En fait, ce qui était l'intéressait beaucoup moins que ce qui aurait pu être, que ce qui pourrait être : d'où la tentation de l'expérience toujours présente et le jeu passionnant des possibles, qui servit si admirablement son art et nous vaut l'enrichissement d'un Candaule, d'un Lafcadio. Ce monde des conjectures éternelles, c'est celui de la poésie, et c'est par là qu'il était un poète. Mais dans la vie, l'imagination du possible fausse les données du réel et peut ainsi masquer les vraies possibilités. Comment une telle disposition n'eût-elle pas entraîné un comportement déroutant et toujours imprévisible? Ici, trop engagé, là, pas assez; ici usant et abusant; là, avec la même candeur, laissant user et abuser de lui. Quand on pense, comme lui, qu'en psychologie tout reste encore à découvrir, on fait peu de cas de ce qu'on sait déjà, et la logique n'ayant que des bases incertaines, n'a guère de rigueur. La sienne se réfugiait dans l'art : lui, qu'un manque de logique dans une phrase faisait bondir d'indignation, n'avait aucune logique dans ses comportements. Il admettait difficilement que, telle chose étant, telle autre ne pouvait pas être : c'eût été rétrécir son champ des possibles. Je le taquinais souvent, lui disant qu'il ignorait systématiquement la soustraction, et ne connaissait que l'addition. Mais prenons garde qu'en abandonnant la logique de la vie quotidienne, il en retrouvait peut-être une plus profonde. Le savant aussi : ce qu'il a de plus précieux, de plus fertile, c'est ce qui le pousse aux hypothèses, par intuition de ce qui existe peut-être en puissance et n'est pas encore découvert; et, ces hypothèses, il les lance en dépit des règles existantes, vérités aujourd'hui, erreurs peut-être demain. Ne retrouvons-nous pas ici ce jeu des possibles que lui aussi lançait en dépit de toutes les règles existantes, de ces notions que les années, l'expérience, la civilisation ont fini par mêler à notre conscience? Mais pour lui ces notions courantes (convenances, conventions, dignité, esprit de suite, point d'honneur, conviction, ligne de conduite, etc.), c'est peu dire qu'en toute innocence il passait outre : au fond, ces notions étaient pour lui vides de sens, artificieuses, élaborées, non essentielles.

Si on consent à le regarder un instant sous cet éclairage, que de mots pénibles et grinçants prononcés contre lui (esprit retors, machiavélique, satanique, perfide, fuyant, calculateur) tomberaient d'eux-mêmes, eux aussi, vides de sens.

Mais je laisse à d'autres le soin de sa défense. J'ai hâte d'épancher mon infinie reconnaissance, et d'évoquer ce qu'il avait à mes yeux de plus précieux, de plus particulier : ce don d'exaltation, qui laisse derrière lui une traînée lumineuse. Là, nulle attitude voulue, nulle coquetterie, nul désir de plaire; l'exaltation sourdait de lui comme son expression la plus naturelle, la plus irrépressible. Je voudrais laisser dans l'ombre l'exaltation qui lui venait à travers l'œuvre d'art et qui faisait de lui un initiateur incomparable, pour ne parler que de l'exaltation qui lui venait de la vie : d'un papillon, d'un beau soir, d'une confidence, d'un mot généreux, d'une rencontre. Qu'il est difficile de parler de l'exaltation sans lui enlever son prestige, qui vient justement de ce qui se refuse à l'expression!...

Comment suivre cet imperceptible sentier qui mène la sensibilité et la fait brusquement déboucher dans un univers lyrique, où, par la vertu d'associations spontanées, des harmoniques se mettent à chanter et vous portent! Il y faut un champ de résonances plus grand, plus sonore, plus riche que celui des autres, et une âme généreuse qui donne son plus beau feu dans le partage, dans la fraternité, et fait «un instant singulier», comme dit Valéry, «devenir un monument de la mémoire».

Ceux qui lui doivent des instants pareils ne pourront s'empêcher de l'assimiler à un merveilleux magicien, qui arrivait à spiritualiser toute la vie par sa seule ferveur et à élever dans les cœurs le niveau de l'être humain.

Est-il plus bel éloge? »

Maria Théo Van Rysselberghe.


* Better be a nettle in the side of your friend than his echo.

mercredi 16 septembre 2009

Journal de Julien Green

I - La mort de Gide et la conversation manquée (Journal, tome 6, 1950-1954, Plon, 1955)


23 février. — Chez Gide pour la dernière fois. Dans l'antichambre obscure, une foule silencieuse. Je reconnais Roger Martin du Gard, Gallimard, Jean Lambert, Marc Allégret. Tout à coup je vois Gide dans une pièce attenante au salon. Il est couché sur un petit lit de fer, les bouts des doigts joints. Ce n'est pas tout à fait le geste de la prière, mais cela y fait penser. La tête rejetée en arrière est d'une grande noblesse. Il n'a pas l'air de dormir, mais de réfléchir. En redescendant l'escalier, croisé J..., tout guilleret à l'idée qu'il va voir un mort. « Je vois bien que vous avez de la peine, me dit-il, car il vous aimait beaucoup. » Pas répondu. Dans la rue, à ma grande honte, j'ai pleuré. Étrange. Cela m'a toujours surpris de voir à quel point je lui étais attaché. Mauriac dans le Figaro dit que Gide a choisi le mal. Qu'en sait-il ? Qu'en savent-ils, tous? Dieu seul peut savoir.

Un religieux vient me voir, me parle de littérature, et fort bien (Wordsworth). Me dit qu'il a été élevé par des parents jansénistes qui fondaient leur religion sur la crainte de Dieu. Lui-même en a gardé l'empreinte. Je lui parle de Gide, suis d'avis qu'il faut prier pour lui. Il répond : « J'essaierai. » Toute la France janséniste est dans cette parole. Il déplore que les jeunes Français n'aient aucunement le sens de la poésie.


28 février. — On a beaucoup ri d'un télégramme que Mauriac a reçu peu de jours après la mort de Gide et ainsi rédigé : « II n'y a pas d'enfer. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel. André GIDE. »


5 mars. — Le nouveau passager tombé à la mer, dit Cocteau à propos de Gide.


24 mars. — Mis bout à bout, mes entretiens avec André Gide donneraient peut-être à croire que nous nous voyions souvent, mais un examen plus attentif des dates dissipera cette illusion. A vrai dire, je n'ai pu jusqu'ici livrer au public que les bribes d'une grande conversation qui n'eut jamais lieu, parce que les circonstances ne s'y prêtèrent pas*. Il eût fallu, par exemple, les facilités que procure un voyage et ce voyage que nous souhaitions l'un et l'autre fut remis d'année en année jusqu'à ce qu'il fût trop tard. J'avais toujours l'impression de voir Gide entre deux portes, et lui aussi, peut-être, car il me répétait souvent que nous avions beaucoup à nous dire, mais que le temps nous manquait ; il nous manqua toujours. Je crois cependant que l'essentiel fut dit,

J'aurais pu, il est vrai, voir Gide plus souvent, mais je m'étais fait un principe de ne jamais provoquer une invitation de sa part et de me rendre, toutefois, au premier appel. Ainsi, j'étais sûr que s'il me voyait, c'était parce qu'il avait envie de me voir. Je le savais, en effet, harcelé de visiteurs et redoutais d'être, non pas importun, mais si l'on peut dire inopportun. J'ai moi-même beaucoup souffert déjà de ceux que M. de Montherlant appelle, je crois, des biophages ; je ne voulais à aucun prix être celui pour qui l'on retourne ostensiblement le sablier.

Si incomplètes que soient les notes que j'ai prises sur lui, elles donneront, je l'espère, une impression aussi juste que possible. J'ai décrit Gide tel qu'il s'est montré à moi, mais le Gide que nous avons vu sur son lit de mort emportait avec lui le secret d'une des personnalités les plus complexes de tous les temps. Ce qui m'attachait à lui plus encore que ses dons était une fidélité presque fanatique à l'idée qu'il se formait du vrai. L'antiquité même ne produisit jamais d'homme plus solidement aheurté à son sens, quand il croyait avoir raison, et c'est à un vieux Romain qu'il me faisait songer quelquefois.

Mon retour à l'Église fut pour lui une manière de scandale dont il ne prit jamais son parti. Il y eut un Cap des Tempêtes que notre amitié fut obligée de doubler à plusieurs reprises, mais aujourd'hui que cela est loin, déjà, je ne puis m'empêcher de croire qu'en cédant à ses arguments j'eusse perdu peut-être une partie de son estime et que cela l'intéressait de voir si je tiendrais bon. Résumée ainsi, la question paraît simple. Avec lui, cependant, rien ne pouvait être tout à fait simple. Combien j'hésite à écrire la phrase qu'on va lire, sûr que je suis, en effet, des malentendus qu'elle provoquera ! Depuis mon retour en France, en 1945, je n'eus jamais l'occasion de voir Gide qu'il n'essayât d'une façon ou l'autre de porter atteinte à ma foi. La conversion, dans mon cas, était à ses yeux un fléchissement devant les forces de l'hérédité, et Gide n'admettait pas qu'on fléchît. Ce serait très mal le comprendre que de dire qu'il tenait le rôle du démon. Son propos était, tout au contraire, de me sauver. Il voulait me gagner à l'incroyance et il y mettait le zèle du chrétien qui essaie de convaincre l'infidèle. C'était cela qui me bouleversait. Tout moyen lui semblait bon qui m'eût tiré du côté du doute, parce que le salut était à ce prix. Ce qu'il y avait en lui de religieux donnait à son athéisme une forme particulière et à sa non-croyance l'aspect d'une religion. D'autre part, l'intuition extraordinaire qu'il avait des êtres lui permettait de savoir à quel point j'étais troublé par nos entretiens sur le catholicisme, quelque soin que je misse à lui cacher mon état d'esprit. J'éludais parfois le sujet pénible. Il m'y ramenait doucement, fermement, avec l'obstination d'un missionnaire. A là fin, il se rendit compte qu'il perdait son temps (je ne pouvais pas plus reculer que ne le peut un homme qui sent derrière lui une muraille), mais il ne renonça jamais tout à fait à me convertir, et il le faisait visiblement par acquit de conscience et quelquefois contre son gré. La dernière fois que je le vis, il me posa une question dont je me garderai de rien conclure, mais qui prend dans mon esprit cette qualité particulière aux ultima verba. De cette voix sérieuse qui s'accordait si parfaitement avec son regard, il me demanda si je lisais tous les jours ma Bible. Autrefois, j'aurais souri de ces paroles qui me rappelaient mon enfance protestante, mais ce matin-là je n'avais pas envie de sourire. Je répondis que oui, que je la lisais toujours et il se tut un moment. Fut-il content ou non de ma réponse ? Je n'en sais rien. J'ai rapporté ce trait pour faire voir à quel point il me serait difficile de le juger, si le désir m'en prenait. Mais juger ne m'in­téresse pas...


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* Déjà, en 1939, Green notait :

25 janvier. — Montré à Gide les pages de ce journal qui le concernent. Au récit de notre journée à Londres [le 19 juillet 1937], il a hoché la tête en disant : « Oui, j'ai senti ce jour-là que nous aurions pu nous parler... » Pour aller au-delà des réticences, il nous a manqué à l'un et à l'autre de nous trouver ensemble assez longtemps. Pour ma part, je puis dire que mes entretiens avec Gide sont comme les bribes d'une grande conversation qui n'a jamais eu lieu. Ce n'est manque de confiance ni de sa part ni de la mienne, mais il faut beaucoup de silence pour pouvoir nous parler, et je crois que, sur ce point, nous nous ressemblons... Rentré chez moi, j'ai relu une partie de Si le grain ne meurt avec un si grand plaisir que j'ai eu envie d'écrire à l'auteur, comme s'il venait de m'envoyer ce livre. Mais je ne l'ai pas fait. J'ai toujours été gauche dans mon affection.

Il voulait que je fasse un voyage avec lui en Egypte, mais j'ai refusé. Nous avons reparlé de notre journée à Londres. En nous quittant, nous avons eu l'un et l'autre un mouvement de tristesse inexplicable que j'ai deviné chez lui et dont il a certainement paru quelque chose sur mon visage. (Journal, tome 2, 1935-1939, Plon, 1939)