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samedi 29 mars 2014

Une nouvelle biographie de Valéry


Début avril paraîtra une nouvelle biographie de Paul Valéry par Benoît Peeters : Tenter de vivre (Flammarion). Biographe de Hergé et de Derrida, Benoît Peeters est aussi scénariste pour la bande-dessinée. C'est d'ailleurs en spécialiste de l'image qu'il avait évoqué « Paul Valéry en ses images » en 2011 au Centre Pompidou.

Laurent Nunez signale cette prochaine parution dans son éditorial du Magazine Littéraire



Présentation de l'éditeur :

Paul Valéry est bien autre chose que ce que la postérité a fait de lui. 'Derrière l’académicien aux éternelles moustaches se cache un penseur, qui, toute sa vie, de silence en éclats, s’est débattu avec son désir de littérature. Derrière le disciple de Mallarmé, le poète glorieux et le contempteur du roman, voici un prosateur à la langue superbe, énergique et multiforme. Derrière l’écrivain mondain, c’est un homme désargenté, contraint, pour « faire bouillir la marmite », de servir un vieillard des décennies durant ou de monnayer ses propres manuscrits. Derrière le pur esprit, on découvre l’ami exigeant de Gide et de Louÿs, mais aussi un amant fragile et brûlant dans sa liaison tourmentée avec Catherine Pozzi ou ses passions pour Renée Vautier et Jeanne Loviton.
Les funérailles nationales du 25 juillet 1945 furent celles d’un homme au destin tragique, pour qui « tenter de vivre » ne fut pas que la moitié d’un vers.
Impénitent lecteur de Valéry, nourri d’archives et de correspondances inédites ; Benoît Peeters nous livre le portrait empathique d’une des plus fascinantes figures d’écrivain qui ait jamais existé, et renouvelle avec brio la lecture de son œuvre.


lundi 26 novembre 2012

Actualité des parutions



Cet automne aura été riche en publications, avec pour commencer le Cahier III bis de Maria Van Rysselberghe (Cahiers de la NRF, Gallimard, 2012), que nous avons déjà évoqué ici. Le livre connaît un accueil très enthousiaste comme le montrent un récent article de Stéphane Guégan et de nombreuses réactions du côté des blogs littéraires comme dans les Carnets d'Automne.









L'occasion de noter ici que la parution en septembre dernier de la traduction en espagnol d'Il y a quarante ans, autre livre de souvenirs de la Petite Dame, avait connu une très belle réception critique en Espagne. Hace cuarenta años, traduit par Regina López, avec une postface de Natalia Zarco est paru aux éditions Errata naturae. L'occasion aussi d'encourager Espace Nord à réimprimer ce volume depuis trop longtemps indisponible en France.




L'inscription des Faux-Monnayeurs à l'agrégation de lettres 2012-2013 continue aussi à alimenter l'actualité éditoriale. Citons tout d'abord celui qui réunit sous le joli titre gidien et impertinent Tant pis pour le lecteur paresseux les études de Anne-Sophie Angelo, Alain Goulet, Thomas Verjans et Victor-Arthur Piégay, sous la direction de ce dernier, aux éditions Le Murmure.

Présentation de l'éditeur :
Ce volume regroupe trois lectures inédites des Faux-Monnayeurs d’André Gide – deux études littéraires et une étude grammaticale – précédées d’une introduction proposant un bilan de plusieurs décennies de critique du texte, à destination des agrégatifs de lettres, mais aussi de tout lecteur curieux et désireux d’enrichir sa connaissance du seul et unique roman de l’auteur de Paludes et des Caves du Vatican.





Dans la collection "Clé Concours" de l'éditeur Atlande, diffusé par Belin, Aliocha Wald Lasowski, enseignante à l’université catholique de Lille, à l’ENS, à Sciences-Po et à l’université Charles-de-Gaulle, et Joël July, professeur agrégé à l’université d’Aix-Marseille, co-signent un Gide Les Faux-Monnayeurs compilant un commentaire de l'oeuvre, une étude grammaticale et stylistique, un aperçu de l'état actuel des études sur Gide ainsi qu'une bibliographie.





Nouveau venu dans les études gidiennes, Frank Lestringant, auteur de la biographie Gide l'inquiéteur dont le deuxième tome vient de paraître chez Flammarion, ajoute sa voix à ce concert d'analyses. Aux Presses Universitaires de Rennes, il propose des Lectures des Faux-Monnayeurs autour de trois thèmes principaux: Un « premier roman », Le roman et le réel, Une poétique du roman.

Présentation de l'éditeur :
Quel est le statut des Faux-Monnayeurs ? Où situer leur esthétique ? Ce manuel propose de dessiner des lignes de partage dans l’enchevêtrement romanesque en analysant plusieurs aspects du texte : sa dimension autobiographique, religieuse, littéraire, morale ; sa dynamique d’enquête policière, son rapport à la musique et à la justice, ses intertextes. Le style de Gide et la manière dont il « travaille » et il déconstruit ses personnages et son intrigue sont ainsi étudiés.




Le douzième volume de Styles, genres, auteurs, collection consacrée aux auteurs du programme des agrégations de lettres, s'intéresse lui aussi aux Faux-Monnayeurs au travers de deux articles : "Sotie, ratage et réinvention du roman dans Les Faux-Monnayeurs d’André Gide" par François Bompaire, et "L’ambiguïté narrative dans Les Faux-Monnayeurs: dénégations romanesques et construction téléologique" de Françoise Rullier-Theuret.




Pour rappel : un billet spécial agrégation compile les publications et les liens utiles autour des Faux-Monnayeurs.


Ann Jefferson, professeur de littérature française à l’université d’Oxford, auteur de plusieurs ouvrages portant sur la littérature française, depuis Stendhal jusqu’à Nathalie Sarraute dont elle a édité plusieurs textes pour l’édition des Œuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, signe aux Presses Universitaires de France une étude très complète du genre biographique. Un chapitre entier de son Défi biographique est consacré à Gide et à Si le grain ne meurt.

Présentation de l'éditeur :
Il est d’usage que la biographie escorte la littérature, ne serait-ce que par le récit des vies d’écrivains. Mais l’idée qu’elle pourrait agir sur la conception même du littéraire a sans doute de quoi surprendre. Et pourtant, depuis qu’au XVIIIe siècle sont apparues et la notion moderne de « littérature » et le mot même de « biographie », leur relation a été on ne peut plus étroite : la pratique biographique a sans cesse remis en question, infléchi et transformé les façons d’envisager la littérature. Sous ses formes multiples, des « vitae » aux dictionnaires biographiques, de l’histoire littéraire à la presse, de la critique aux vies romancées, de l’autobiographie aux innovations d’aujourd’hui, la biographie est intervenue au cœur de tous les débats littéraires. Héritière de la tradition antique et médiévale de l’exemplarité, elle a redoublé l’incessant « qu’est-ce que la littérature ? », en lançant à celle-ci le défi permanent pour contester et réinventer ce qui la fonde et la justifie.
Ce livre propose l’histoire de cette relation complexe par l’analyse des textes où la conjonction de ces usages d’écriture est particulièrement intense, de l’autobiographie de Rousseau aux « vies » de Pierre Michon, de la biographie inscrite en poésie chez Hugo et Baudelaire à l’écriture de soi chez Roubaud.



jeudi 20 septembre 2012

Trois parutions




Le tome 2 de Gide l'inquiéteur, 1919-1951 : Le sel de la terre ou L'inquiétude assumée, par Frank Lestringant est paru hier chez Flammarion. 1281 pages de texte, 144 pages de notes, un cahier photographique. Présentation de l'éditeur :

Gide, après 1918, invente le personnage de l'intellectuel moderne, un rôle que Sartre et Foucault, entre autres, assumeront à leur tour d'après son exemple. Gide n'a ignoré aucun des grands courants de son siècle, symbolisme, naturalisme, dadaïsme, surréalisme, réalisme socialiste. Acteur majeur de la vie littéraire et intellectuelle pendant plus d'un demi-siècle, Gide a bien mérité le titre de « contemporain capital » qui lui a été décerné de son vivant.
Car Gide est bien l'adversaire de la société bien pensante qui l'a engendré à son dam. Or ce grand témoin, dont l'influence critique, voire révolutionnaire, n'a cessé de s'étendre, a été le maître à penser de plusieurs générations.
 Ce second volume de sa biographie couvre les trente-trois dernières années de sa vie. C'est le Gide de la seconde maturité, dont l'influence déborde les frontières, un Gide omniprésent dans le débat public, qu'il s'agisse d'interroger les rapports entre religion et morale, de dénoncer les abus de la colonisation, d'exalter ou de critiquer le communisme soviétique, de prôner la liberté de l'individu face aux oppressions.
 C'est à Gide que nous devons certaines de nos libertés, quelques-unes aussi de nos interrogations en matière de morale sexuelle, de tolérance religieuse, ou de dialogue entre les peuples et civilisations.
La leçon de Gide, soixante ans après sa mort, est plus que jamais actuelle





Les éditions Orizons avaient déjà publié en 2009 les Poésies d'André Walter, illustrées par Christian Gardair. Elles donnent cette fois une étude de Justine Legrand (voir aussi ici une rencontre avec l'auteur sur le site Orizons Universités). Présentation de l'éditeur :


L’exhortation d’André Gide à lire son œuvre en adoptant un point de vue esthétique résonne à certains égards comme un appel à se détourner des considérations morales. La découverte de ce qu’il nomme sa « normale » est l’occasion, selon lui, de rétablir un certain équilibre entre les différentes sexualités, avec pour objectif principal la légitimation de l’homosexualité. Dans son œuvre de fiction, Gide s’attache à présenter les défauts de tout ce qui est défini a priori comme étant la norme, ne reculant pas à mettre en lumière les travers du modèle familial bourgeois. Grâce à cette volonté de dépasser l’idée selon laquelle l’homosexuel se trouve en dehors de la norme, Gide propose une véritable réflexion sur l’homosexualité et la place de l’homosexuel dans notre société. Le concept des études de genre développé quelques années après la mort de Gide trouve donc au sein de l’œuvre gidienne les racines de son existence. Être homosexuel, selon Gide, ne peut plus être compris comme être malade, être déviant ou être pervers, mais doit s’entendre comme le fait d’exister selon soi et ses désirs avec la conscience des acquis liés à son entourage socioculturel.


(lien provisoire, pas encore recensé sur le site de l'éditeur)
Charles-Louis Philippe Romancier, Études réunies et présentées par David Roe, 
PUBP, coll. Littératures, publié par le CELIS, 2012, 230p, 16€
ISBN papier: 978-2-84516-516-8, pdf: 978-2-84516-517-5


Les Actes du colloque des pour le centenaire de sa mort 12 et 13 novembre 2009 à l'Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand viennent de paraître aux PUBP avec l'aide du CELIS. Les gidiens Claude Foucart (L’enthousiasme de Charles-Louis Philippe pour Nietzsche, entre Mallarmé et Gide), Martine Sagaert (Gide et les manuscrits de Charles-Louis Philippe) et Pierre Lachasse (Gide et les manuscrits de Charles-Louis Philippe) sont à signaler entre de nombreuses autres contributions intéressantes. Présentation de l'éditeur :
En mettant l’accent sur l’écrivain plutôt que sur l’homme, cet ouvrage a voulu établir si un siècle plus tard le jugement de Gide sur son ami Charles-Louis Philippe a toujours cours. Les contributeurs, d’origines et d’intérêts très divers et qui pour la plupart découvraient Philippe, dressent un tableau complexe et nuancé. Philosophes ou stylisticiens, comparatistes ou sociologues de la littérature, tous reconnaissent et éclairent l’œuvre d’un romancier et conteur original autant par son style et ses techniques que par sa matière et sa vision, et loin du post-naturaliste naïvement autobiographique de la légende. Œuvre « féconde, vivifiante, moralisatrice (dans plus d’un sens) et belle » (Valery Larbaud).




mardi 26 avril 2011

Frank Lestringant sur Espace 2

L'émission Entre les lignes de la radio suisse Espace 2, présentée par Christine Gonzalez et Jean-Marie Félix, recevait Frank Lestringant pour sa biographie André Gide, l'inquiéteur (Flammarion). L'émission du 19 avril dernier peut encore être écoutée ou téléchargée sur la page de l'émission.

Présentation de l'émission :

"Familles, je vous hais".

Ses mots sont restés célèbres et montrent combien André Gide, imprégné dès son enfance de culture classique et de rigorisme protestant, eut très tôt à cœur de se détacher de ce cercle.


Mais ce sera pour mieux en créer d'autres autour d'hommes d'abord inconnus avec lesquels il s'éveille sexuellement, ou plus illustres comme Verlaine, Hérédia, Mallarmé qui vont le propulser dans le firmament littéraire de l'époque.

Dans le premier tome d'un volumineux travail consacré à Gide, l'inquiéteur, Frank Lestringant, pourtant spécialiste du XVIème siècle à l'Université de la Sorbonne, montre combien l'itinéraire de l'écrivain français est fait d'à-coups.

Il revient sur l'antisémitisme latent de l'auteur des Nourritures terrestres, sur son flirt avec l'Action Française, mais aussi sur ses relations compliquées avec Pierre Louÿs ou encore Marcel Proust.

Le lecteur pourra aussi revivre la naissance de la fameuse Nouvelle Revue Française (NRF) et comprendre avec quelle passion André Gide défendit la littérature, pas seulement nationale mais aussi allemande ou britannique avec certains illustres serviteurs desquelles il se lia d'amitié comme Joseph Conrad ou encore Stefan Zweig.

Par William Irigoyen

A lire: Frank Lestringant, André Gide, l'inquiéteur , éditions Flammarion

mardi 22 février 2011

Revue de presse

C'est demain mercredi 23 janvier, quatre jours après le soixantième anniversaire de la mort de Gide, que paraissent Gide, l'inquiéteur, premier tome de la biographie signée Frank Lestringant et André Gide ou la tentation nomade, album compilé et commenté par Jean-Claude Perrier. Deux ouvrages aux éditions Flammarion. Et le Dictionnaire Gide est annoncé chez Garnier, sous la direction de Pierre Masson et Jean-Michel Wittmann. Revue de presse avec ces trois textes qui se font écho et parfois se répondent :
A gauche : André Gide ou la tentation nomade,
de Jean-Claude Perrier, Flammarion, février 2011
A droite : André Gide, l'inquiéteur,
de Frank Lestringant, Flammarion, février 2011




"Gide, in extremis

LE MEILLEUR portrait peint de Gide fut réalisé en 1892 par Jacques Emile Blanche : Gide n'y figure pas. On y voit, s'ignorant et s'enlisant dans un ennui pâteux, ses amis Pierre Louys et Henri de Régnier. Gide était prévu, mais n'est pas venu poser : il était ailleurs. Pourtant, en négatif, on ne voit que lui. Son absence réunit à la fois sa présence et son mystère. Était-ce simplement ce Narcisse aux talents masturbatoires ? Ce laborieux de la gloire littéraire engoncé à jamais dans les cols amidonnés de son enfance névrotique et de sa puberté lyrique ?
Cet ami possessif, ce collègue influençable, cet immature permanent plein aux as et ce pape des lettres frotté aux chairs enfantines ? Gide est-il, enfin, ce spectre mallarméen propageant son XIXe siècle jusqu'à l'exacte moitié du XXe ? Oui, non, peu importe : plus qu'un « inquiéteur » (son titre quasiment officiel), il fut le supplicié de lui-même : torturé dans sa chair quand l'homosexualité vouait ses adeptes aux gémonies ou au suicide (selon l'exemple de son ami d'enfance Émile Ambresin, fils de pasteur) ; tourmenté par son impossible fidélité à une épouse et cousine qu'il n'honora jamais, préférant l'abandonner au ciel pluvieux de Basse-Normandie* tandis qu'il vaquait, persécuté par ses propres mensonges, avec des jeunesses bronzées sous le soleil de toutes les libertés ; hanté, sa vie durant, par la présence mortifère du fantôme de sa mère, professionnelle de l'étouffement, de la suspicion et de l'interdit ; harcelé par son envie de s'enfermer pour écrire et par son désir de s'évader pour vivre (« Je trouve qu'il n'y a que des lieux de passage. Rien n'est habitable plus de quinze jours », phrase mégagidienne) ; lacéré par son besoin de gloire quand il comprend, en même temps qu'il s'acharne, ses insuffisances et son absence de génie. Pourtant, je le dis sans
plaisir de manier le sophisme, Gide a fait de cette absence de génie la matière même de son génie,
de son art. Il est le seul génie de toute l'histoire de la littérature à ne pas être génial. Quant à sa phrase, elle jouit d'une particularité saisissante : elle ne peut s'imiter. On imitera, on pastichera Proust, Malraux, Céline, et avant eux Péguy, Chateaubriand, Hugo, Flaubert même : pour Gide la tentative est impensable. Non qu'il ne possède pas de style, au contraire : il semble les renfermer tous à la fois. Sa phrase scintille, si elle ne flamboie pas ; elle avance, remplie de nuances et riche d'une précision qui donne le vertige ; elle serait bancale quand, in extremis, un à-coup imprévisible lui confère son altitude. C'est une prose étrange, faite simultanément de reculs et d'avancées, d'élans de témérité et de retraits craintifs ; du moins est-ce une prose, en cela si confondue avec la pensée qu'elle abrite, qui ne se rature pas. Qui ne se reprend, ni ne se dédit. L'inquiéteur Gide est surtout un inquiété, un inquiet : comme tous les froussards, il se précipite dans les dangers, et en devient courageux à son propre étonnement. Il n'est jamais modeste et jamais prétentieux ; le plus souvent, il est humain à l'instant même où il allait sembler aveugle ou hautain. Gide est un écrivain qui se rattrape sans cesse, qui à la dernière minute fait mouche, emporte tout : ce n'était pas gagné, mais soudain le voici vainqueur. Personne n'y comprend plus rien. Il était ailleurs ; il est là pourtant. Toujours là."

Signé Moix, Yann Moix, Le Figaro Littéraire du jeudi 17 février 2011

* Le Cuverville(en-Caux) de Gide est en Seine-Maritime, ex-Seine-Inférieure et donc en Haute-Normandie

(cliquez pour agrandir)






"La lecture de Gide relève de l'hygiène intellectuelle"
"Pierre Masson, directeur du centre d'études gidiennes de l'Université de Nantes, a dirigé l'édition des Romans et récits d'André Gide dans la Pléiade. Il nous parle de l'écrivain à l'occasion du 60e anniversaire de sa mort.

Quel livre de Gide conseillez-vous à quelqu'un qui veut découvrir son œuvre?

L'œuvre de Gide est très diverse, aucun de ses livres n'est semblable aux autres. On peut commencer par L'Immoraliste; ce n'est pas son roman le plus riche, mais celui qui pose une question essentielle: jusqu'où peut-on aller dans l'affirmation de soi, sachant que cette affirmation est de toute façon vitale? Cette question est posée dans une forme impeccablement classique, mais son inquiétude reste brûlante.

En quoi André Gide a-t-il influencé la littérature du 20e siècle ?

Au lendemain de la guerre de 14-18, c'est l'invitation sensuelle des Nourritures terrestres qui a fait de lui un maître de vie. Mais il a orienté l'écriture romanesque dans deux grandes directions: sur le plan psychologique, dans une présentation des personnages qui préfigure l'ère du soupçon définie par Nathalie Sarraute. Sur le plan de la construction narrative, dans une réflexion du roman sur lui-même qui triomphera à l'époque du Nouveau Roman.

Qui sont les héritiers de Gide aujourd'hui?

Pas évident. Les romanciers français d'aujourd'hui sont souvent en empathie avec eux-mêmes, là où Gide garde toujours une distance ironique, et bien peu s'essaient à une réflexion générale sur la nature humaine. De la poésie hédoniste des Nourritures terrestres, Le Clézio (je pense au Chercheur d'Or) est l'un des rares représentants. Pour la critique moraliste, Kundera est peut-être son meilleur héritier, mais en plus amer.

Pourquoi lire Gide aujourd'hui?

La lecture de Gide relève de l'hygiène intellectuelle: si son univers n'a pas le pouvoir de fascination d'un Proust ou d'un Céline, c'est parce qu'il laisse toujours le lecteur à distance, obligé de s'interroger devant les situations proposées, libre de choisir sa position. Par exemple, rien n'est plus actuel que Les Caves du Vatican : au moment où l'on voit partout renaître les conservatismes et les dogmes, cette mise en scène ironique des fanatiques de tout bord, ceux de la foi comme ceux de l'athéisme, a quelque chose de salutaire et de libérateur. Mais cette dissidence n'a rien d'un renoncement, et Gide, des Nourritures à Thésée en passant par le Voyage au Congo, nous rappelle toujours que nous sommes fils de cette terre, et responsables d'elle."

Propos recueillis par Adeline Journet, publiés le 18/02/2011 par le site lexpress.fr








Pierre Masson a dirigé avec Jean-Michel Wittmann
le Dictionnaire Gide à paraître bientôt chez Garnier...






"Où sont les héritiers de Gide ?

Rien n’est moins évident que l’héritage d’un écrivain. Non les droits et les espèces sonnantes mais le legs moral, littéraire ou intellectuel assuré par un successeur ou un légitimaire comme on disait autrefois, qu’il se réclame du Maître ou que la critique de son temps puis les historiens de la littérature le désignent comme tel. Innombrables ont été les enfants de Maurice Barrès, mais peu osèrent le revendiquer quand l’air du temps n’y inclinait pas. Modiano héritier de Simenon ? On l’a dit. John Le Carré dans la succession de Graham Greene ? Cela se défend, du moins pour le tourment de la trahison. Rien ne désarçonne les historiens de la littérature comme de ne pas trouver de filiation lorsqu’un jeune écrivain naît à la littérature. Il leur fait l’effet d’une météorite chue d’une planète inconnue; généralement, ils ne tardent pas à y mettre un bon ordre et à lui dégotter de prestigieux parrains pour peu que, pressés par ses interviewers, il avoue avoir lu les Essais de Montaigne et conserver un Musil plein de qualités à son chevet. Voilà pour les ascendants, mais la logique est identique pour les descendants.

Et Gide ? Qui pour prendre la suite du « contemporain capital », ainsi que le qualifia André Rouveyre en 1924 ? Là, le patrimoine est trop important, trop divers, pour échoir à un seul. Frank Lestringant a son idée sur la question. Professeur de littérature à la Sorbonne, auteur de travaux sur Agrippa d’Aubigné, Alfred de Musset et l’expérience huguenote au Nouveau Monde, il vient de publier le premier volume d’une somme biographique impressionnante sur Gide, qui court de sa naissance à la fin de la première guerre mondiale (1165 pages, 35 euros, Flammarion). Interrogé par L’Express sur les actuels héritiers de Gide, il a répondu ceci* :

« Pas évident. Les romanciers français d’aujourd’hui sont souvent en empathie avec eux-mêmes, là où Gide garde toujours une distance ironique, et bien peu s’essaient à une réflexion générale sur la nature humaine. De la poésie hédoniste des Nourritures terrestres, Le Clézio (je pense au Chercheur d’Or) est l’un des rares représentants. Pour la critique moraliste Kundera est peut-être son meilleur héritier, mais en plus amer »

En effet : pas évident. D’autant que même s’il accorde à chacun d’eux une partie de l’héritage, il place son volume sous le signe de l’inquiétude, précisant que Gide a créé le néologisme d’« inquiéteur », s’étant voulu l’inquiéteur de son siècle, écrivant dans une page de son Journal en 1935 : « Belle fonction à assumer : celle d’inquiéteur ». L’auteur de L’Immoraliste et de Corydon a bousculé ses contemporains. Mais qui parmi les écrivains d’aujourd’hui nous trouble au point de nous inquiéter ?"

Pierre Assouline, billet publié le 22 février 2011 sur le blog la république des livres.

*C'est Pierre Masson et non Frank Lestringant qui a répondu aux questions de L'Express

mercredi 16 février 2011

Gide, l'inquiéteur dans le Magazine Littéraire






Le Magazine Littéraire de février
consacré à Louis-Ferdinand Céline
est le premier à faire une critique - élogieuse -
de André Gide, l'inquiéteur, premier tome
de la biographie de Frank Lestringant
à paraître le 23 février chez Flammarion.
A noter que ce numéro consacre également
plusieurs pages au centenaire de Gallimard.





Dans le Cercle Littéraire de la BnF du 2 février dernier, qui avait pour invités Frédérique Clémençon, Roger Grenier et Mathieu Lindon, le rédacteur en chef du Magazine Littéraire Laurent Nunez faisait déjà une courte présentation de la biographie signée Frank Lestringant.

Retrouvez tous les enregistrements
du Cercle Littéraire de la BnF
en partenariat avec Le Magazine Littéraire

samedi 29 janvier 2011

ביצות

André Gide, l'inquiéteur
de Frank Lestringant,
Flammarion, 2011
1100 p., 35€, ISBN 9782080687357

On connaît la première de couverture du premier des deux tomes de la nouvelle biographie de Gide signée Frank Lestringant et qui paraîtra le 23 février chez Flammarion. Le livre est déjà en pré-commande chez vos vendeurs préférés. Présentation de l'éditeur :

"André Gide a créé le mot d’inquiéteur. Il a voulu être l’inquiéteur de son siècle. Or qu’est-ce qu’un inquiéteur ? Dans le sens premier, quelqu’un qui sème le doute et le trouble. Un trouble-fête, un empêcheur de tourner en rond. C’est ainsi que Gide a d’abord qualifié son camarade Pierre Louÿs, porté au canular et qui, du temps de leur jeunesse, l’accablait de ses farces de mauvais goût. Ce terme péjoratif, Gide, plus tard, se l’approprie en lui donnant un sens positif. Il en fait un programme de vie ; il y découvre le sens de sa mission. Tel qu’il le conçoit alors, l’inquiéteur, c’est celui qui empêche la société de s’endormir, en la provoquant. Un peu plus qu’un éveilleur, l’inquiéteur révèle le dessous des cartes et jette le trouble dans les esprits.
Par quel processus Gide en est-il venu à revendiquer un tel titre, et à faire du personnage du grand écrivain qu’il incarne, non pas le porte-parole de la société, mais son contraire, un dissident qui la défie, un adversaire qui remet en cause ses valeurs, brouille ses repères les plus stables, dénonce son hypocrisie foncière ? C’est ce que ce livre s’emploie à montrer.
Ce premier volume embrasse les cinquante premières années de la vie de Gide, de 1869 à 1918 et de la chute du Second Empire à l’armistice de Rethondes. Il correspond à la période de la formation, de l’affirmation et de la crise décisive d’où émergeront les choix cruciaux de l’entre-deux-guerres."


On apprend également la parution d'une traduction de Paludes en hébreu signée Eran Dorfman, sous une couverture assez originale :


Paludes, André Gide,
traduit en hébreu par Eran Dorfman

Cette parution donne lieu à une soirée à l'Institut français de Tel-Aviv autour du thème "Ces littérateurs, tous insupportables ?" le jeudi 3 février 2011 à 20h. Présentation de l'Institut :


Paludes décrit une semaine au jour le jour de la vie d’un écrivain qui essaye désespérément d’achever l’écriture d’un livre sur les « paludes » littéraires.
Il admire les littérateurs et les déteste. Il recherche leur compagnie et tient en horreur leurs propos. Il déplore leur prétention et pourtant se sent contraint de les rencontrer encore et encore, jusqu’à déclarer au final :
« ces littérateurs, tous insupportables ! »

Le narrateur de Paludes a-t-il encore raison aujourd’hui ?
Eran Dorfman (philosophe et traducteur de l’ouvrage), Shimon Adaf, écrivain, poète et éditeur, Benny Ziffer, écrivain et rédacteur en chef du dossier littéraire de Haaretz et Ilai Rowner, chercheur en littérature tenterons de répondre à la question par une promenade en littérature autour de l’écriture et plus généralement de la création en un mot : de la vie !

Lecture :
Nimrod Reitman

Soirée en hébreu - entrée libre
Renseignement et inscription : 03-796 80 00
Institut français
7, boulevard Rothschild Tel-Aviv


dimanche 7 mars 2010

Gide, de Jean-Jacques Thierry

C'est un petit livre qu'on trouve encore facilement en occasion dans son édition d'origine :
Gide, de Jean-Jacques Thierry, Gallimard, collection «La Bibliothèque idéale», Paris, 1962 (319 pages), ou dans sa version abrégée et mise à jour :

Gide, par Jean-Jacques Thierry, Gallimard, collection «Pour une Bibliothèque idéale», Paris, 1968 (319 pages)


«Pour une bibliothèque idéale se veut le guide facile et sûr pour aborder puis approfondir l'œuvre des classiques français et étranger de tous les temps», annonce la quatrième de couverture de ce livre en format de poche, bon marché, qui se proclame plus loin «l'instrument de travail indispensable que tout étudiant, tout lettré se doit de posséder.»

Le titre de la collection est emprunté au livre de Raymond Queneau qui avait envoyé en 1955 une enquête à quelques deux-cents écrivains pour constituer cette fameuse «bibliothèque idéale», «la liste des cent ouvrages que "tout honnête homme se devrait d'avoir lus".» Shakespeare arrivait en tête suivi de la Bible et de Proust. Le Journal de Gide figurant à la 86e place.

L'auteur de ce Gide, Jean-Jacques Thierry, fut l'un des fondateurs* de la revue Prétexte qui consacrait son premier numéro en 1952 à André Gide. Il avait travaillé à l'édition de 1958 dans la Pléiade des Romans, récits et soties, œuvres lyriques (Edition d'Yvonne Davet et Jean-Jacques Thierry, introduction de Maurice Nadeau, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1958). En 1960 il signait les textes du Dictionnaire des auteurs de la Pléiade et en 1961 un article de la Revue de Paris intitulé Les Femmes dans l'œuvre de Gide.

A la suite d'un roman paru en 1960, La tentation du Cardinal, Jean-Jacques Thierry publie plusieurs livres sur le Vatican**. En 1970 on lui doit encore l'adaptation d'Isabelle pour un téléfilm réalisé par Jean-Paul Roux avec Robert Etcheverry et Béatrice Arnac dans les rôles principaux. En 1986 enfin il fait paraître une courte biographie d'André Gide chez Hachette Littérature.


André Gide, Jean-Jacques Thierry, Hachette Littérature, Paris, 1986


C'est par une biographie intitulée Les travaux et les jours que s'ouvre ce Gide de la collection Pour une bibliothèque idéale. En une quinzaine de pages, l'essentiel est dit. Les 120 pages suivantes sont une analyse de l'œuvre au travers de son auteur et de ses personnages. Vient ensuite une bibliographie chronologique avec chaque fois un bref résumé, parfois un commentaire.

Un intéressant chapitre de Jugements et Reflets livre les opinions de Jean Delay, Pierre Herbart, Jean Lambert, Paul Léautaud, Robert Mallet, André Malraux, Roger Martin du Gard, Maurice Martin du Gard, Adrienne Monnier, Jacques Naville, Maurice Sachs, M. Saint-Clair (alias la Petite Dame), Jean-Paul Sartre, Jean Schlumberger, André Suarès et Paul Valéry.

Tout aussi intéressants les trois Dialogues qui suivent, dialogues avec Jean Schlumberger sur la création de la NRF, la jeune pianiste Annick Morice sur l'interprétation de Chopin, retranscriptions du film de Marc Allégret Avec André Gide, et avec Robert Mallet, tiré de Une mort ambiguë (Gallimard, 1955). Ils donnent une idée très juste de ce que Gide pouvait donner dans la conversation, de l'écho de sa voix.

La section Documents qui clôt ce livre est elle aussi très riche. A la classique bibliographie des œuvres, traductions et ouvrages sur Gide (à la date de parution), Jean-Jacques Thierry ajoute la liste des mises en scène, de la filmographie, de l'iconographie et des divers enregistrements sonores. C'est cet ensemble, ce collage, qui rend ce livre bien entendu parfois un peu court ou daté, dans l'analyse notamment, tout a fait estimable par ailleurs pour qui veut avoir une vue d'ensemble de Gide, aborder et le personnage et l'œuvre, si intimement liés.


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* On retrouve Louis Martin-Chauffier, Franz Hellens, Maurice Nadeau, Roger Stéphane et Robert Mallet dans le comité de rédaction de ces cahiers trimestriels.

** Le Vatican « secret » (Calmann-Lévy, 1962), Journal politique d'un cardinal (Calmann-Lévy, 1967), L'Opus Dei, Mythe ou Réalité (Hachette Littérature, 1973)


lundi 25 janvier 2010

Biographies d'André Gide

Poursuivons le recensement des livres utiles pour aborder Gide par les biographies. Ou plutôt "la" biographie... Alors qu'on dispose de nombreux témoignages, souvenirs, essais ou études critiques, les biographies complètes de Gide ne sont pas légion. Il en existe de partielles :

- La jeunesse d'André Gide, de Jean Delay, Paris, Gallimard, deux volumes parus en 1956 (André Gide avant André Walter 1869-1890) et 1957 (D'André Walter à André Gide 1890-1895). Ami et médecin de Gide, ce neuropsychiatre qualifiait son étude de "psychobiographie".

- Vie d'André Gide (1869-1909). Essai de biographie critique. I. André Gide avant la fondation de la NRF, de Pierre de Boisdeffre, Paris, Hachette, sorti en 1970 ce volume est resté sans suite.

- La maturité d'André Gide, de Claude Martin, Paris, Klincksieck, paru en 1977 et couvrant les années 1895 à 1902, version abrégée de la thèse soutenue par l'auteur en novembre 1973 à la Sorbonne.

- André Gide et le premier groupe de la NRF (1908-1914), d'Auguste Anglès, Paris, Gallimard, trois volumes parus entre 1978 et 1986 qui, comme leur titre l'indique, restent cantonnés à un aspect très précis de la vie de Gide.

- André Gide ou la vocation du bonheur, tome 1, 1869-1911, de Claude Martin, Paris, Fayard, paru en 1998. Le second volume n'a toujours pas été publié à ce jour.

Au découragement des biographes face à cet auteur qui semble avoir tout dit s'ajouterait-il une sorte de malédiction ? Claude Martin, qui avec son Gide par lui-même récemment évoqué ici avait déjà tracé les grandes lignes de le vie et de l'œuvre, réussira-t-il à publier le second volume de cette biographie qui se voulait "totale" ?

Il faut signaler encore :

- André Gide, de Jean-Jacques Thierry, Paris, Hachette, 1986, biographie un peu succincte, de Jean-Jacques Thierry on retiendra plutôt le Gide paru en 1962 dans la collection Pour une bibliothèque idéale de Gallimard qui est un "collage" intéressant et sur lequel je reviendrai...

- Gide, le "contemporain capital", de Eric Deschodt, Paris, Perrin, 1991, est assez médiocre, sans doute une œuvre commandée à ce journaliste qui n'était pas particulièrement investi par son sujet...

- André Gide. A Life in the Present, de Alan Sheridan, Londres, Hamish Hamilton, 1998, en anglais of course, et que je n'ai pas lu.

André Gide, le Messager, de Pierre Lepape,

Paris, Seuil, 1997


La seule biographie complète à ce jour est donc celle de Pierre Lepape intitulée André Gide, le Messager parue en 1997 au Seuil. Par chance, elle est très bonne et a été rééditée en 2001 en format de poche par les éditions Points. On doit aussi à Pierre Lepape des essais biographiques sur Diderot et Voltaire et une étonnante traversée de onze siècles d'histoire littéraire et d'histoire tout court : Le pays de la littérature, Paris, Seuil, 2003.

Dans sa préface, Pierre Lepape ne manque pas de souligner le "curieux labeur" qu'il entreprend : "dresser le portrait d'un écrivain dont l'œuvre entière est un autoportrait, sans cesse remanié, retouché, replacé sous de nouvelles lumières." Il ne faut pas se fier au titre un peu niais d'un "Gide messager" qui laisserait penser que Gide ne fut qu'un "passeur". Par ce titre il faut plutôt entendre qu'il y a chez Gide le message encore vivant d'un "intellectuel pour notre temps".

Chaque chapitre, un par année, s'ouvre par une citation emblématique. Pierre Lepape n'est d'ailleurs pas avare de citations, laissant la parole à Gide tout en gardant la bonne distance, critique, biographique justement, précisant là les intentions de Gide ou soulignant ici ses contradictions et ses erreurs de jugements. Appelant encore à la barre les témoins de l'époque.

Bref un biographe "qui évite de briller aux dépens de son sujet, cite avec à-propos, maintient des liens égaux avec l'Histoire et l'intimité du seigneur de Cuverville (Seine-Maritime) et, surtout, en pareil cas, dissipe le plus redoutable des écrans de fumée, l'écran des confidences à répétition. Les écrivains qui font profession de se raconter par le menu sont quelquefois les plus opaques", estimait Angelo Rinaldi lors de la sortie de cette biographie.


En format de poche aux éditions

Points Littérature, Paris, 2001

samedi 16 janvier 2010

André Gide par lui-même

Pour débuter l'année et répondre à une demande qui m'a été envoyée, j'entame une revue de quelques-uns des meilleurs livres permettant d'aborder l'homme et l'œuvre - biographies, ouvrages de critique générale ou abordant un thème particulier mais embrassant la vie entière de Gide. Je commence avec l'un des meilleurs à mon avis : André Gide par lui-même, de Claude Martin.


«Nous vint l'idée de petits livres où des écrivains de toujours seraient à la fois relus par des écrivains d'aujourd'hui et présentés en une brève anthologie, par eux-mêmes. On convenait aussi qu'il y faudrait des illustrations. Et l'on commanda un Victor Hugo à Henri Guillemin, un Stendhal à Claude Roy. Aux problèmes techniques soulevés par cette nouvelle formule en collection de poche, Marie-Jeanne Noirot, responsable de notre fabrication, sut trouver des solutions heureuses, aujourd'hui encore en application.»*

Fin 49, les éditions du Seuil décident de confier à Albert Béguin et Francis Jeanson le lancement de la collection Ecrivains de toujours. Les premiers titres paraissent à l'été 1951 : Colette par elle-même, Victor Hugo par lui même de Henri Guillemin, Stendhal par lui-même de Claude Roy, Montaigne par lui-même de Francis Jeanson, Flaubert par lui-même de Jean de la Varende**.

Le succès est immédiat, dû à l'originalité et à la qualité de la forme. Les Ecrivains de toujours sont des livres de poche d'avant la lettre, avec néanmoins de très bonnes illustrations. Mais on s'étonne encore aujourd'hui de la qualité et de l'originalité du contenu : ce n'est pas encore le verbiage universitaire, la part belle est donnée aux textes de l'auteur traité et le commentaire est toujours celui d'un amoureux plus que d'un spécialiste.


André Gide par lui-même, de Claude Martin

Collection Ecrivains de toujours, n°62
Le Seuil, 1963


C'est ainsi que pour André Gide par lui-même, qui paraît en 1963 sous la direction de Monique Nathan et avec une maquette de Mathilde Rieussec, on fait appel à Claude Martin. «Infatigable instigateur des études gidiennes et de leur double transformation en des collections d'ouvrages et en un réseau d'amitié», dit de lui Pierre Masson qui ajoute ceci : «L'érudition, sous sa conduite, n'a pas stérilisé les études gidiennes.»***

Ce Gide par lui-même est en effet le moins stérile des ouvrages d'érudition consacrés à Gide. Ouvrage d'érudition car il n'est pas une simple biographie mais, comme le veut le principe de la collection, aussi une étude des grands thèmes gidiens, textes à l'appui, un précis de psychologie gidienne et un trousseau de clés pour ouvrir toutes les portes d'une œuvre et d'une pensée protéiformes.

Comme chaque fois chez Claude Martin, qui étudiera «le courage de s'engager», «la maturité» ou «la vocation du bonheur»**** chez Gide, c'est toute l'humanité de l'auteur qui sert de fil conducteur au travers de chapitres intitulés «Le fils», «Madeleine», «L'Afrique», «Le Ciel et l'Enfer», «Thésée» et «De Cuverville». Ce dernier et court chapitre sert de conclusion :

«Avatar de l'humanisme, l'œuvre d'André Gide, jusque dans ses failles, reste pantelante d'une irrécusable vie. Profondément traditionnelle et radicalement révolutionnaire, elle témoigne d'une conscience probe et courageuse de la grandeur immanente de l'homme. Si doivent jamais advenir quelques amoindrissements de la liberté, on ne pourra pas ne pas se souvenir - ingratement ou non, mais Gide s'en fût-il vraiment soucié ?- de cet exemple, dût-on quitter ensuite la ligne de crête où sa gloire fut de se maintenir, pour choisir et s'engager, c'est-à-dire, pour un temps, le renier...»

Un dernier mot pour signaler tout de même les nombreux documents iconographiques parsemés dans ce livre de 192 pages (quel exploit, tout de même...) et prêtés par Catherine Gide, Dominique Drouin, Marc Allégret ou le Fonds Gide de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet : lettrines ouvrant les chapitres qui sont celles dessinées par Marchand pour Les Nourritures terrestres, pages des manuscrits et nombreuses photographies rares.

Des voix chez les gidiens souhaitent la réédition de cet André Gide par lui-même, on ne peut que s'y associer. Il en existe une édition augmentée (224 pages) publiée en 1995, elle aussi épuisée***** [Faux ! Au temps pour moi ! Voir rectificatif ci-dessous]. Et des traductions en allemand (Rowohlt, 1963), en chinois (San Lian Shu Dian, 1992) et même en japonais par Akio Yoshii (Presses universitaires du Kyushu, 2003), signes là encore que cet ouvrage a su traverser l'espace... et le temps.


Rectificatif : Un lecteur anonyme mais attentif me signale qu'on trouve encore ce livre sous le simple titre "Gide", toujours au Seuil. En effet, avec le portrait de Théo van Rysselberghe (1907) en couverture, l'édition revue et augmentée de 1995 est toujours rééditée et disponible.


Gide, de Claude Martin
collection Ecrivains de toujours
Seuil, 2001, ISBN 2-02-023491-2

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*Sur le seuil, 1935-1979, éditions du Seuil, 1979. Sans mention d'auteur, cet opuscule est toutefois souvent attribué à Jean Bardet et Paul Flamand, les fondateurs des éditions du Seuil.

**Les premiers titres ne sont pas numérotés (ils le seront à partir de 1953) et sans mention du directeur de collection. Si Colette par elle-même a été le premier titre mis en vente, c'est lors de cette future numérotation que le Victor Hugo deviendra le premier numéro.

*** BAAG n°163, juillet 2009, « La main passe, le message demeure », hommage de forme paludéenne rendu par Pierre Masson à son prédécesseur à la présidence des Amis d'André Gide

****Voir ces autres ouvrages de Claude Martin :

La Maturité d'André Gide. De "Paludes" à "L'Immoraliste" (1895-1902). Klincksieck, 1977

Ramon Fernandez, Gide ou le courage de s'engager, Klincksieck, 1985, [réédition de : André Gide, Corrêa, 1931, augmentée de textes inédits, établie et commentée par Claude Martin, avec une préface de Pierre Masson]

André Gide ou la vocation du bonheur, Fayard, 1998

*****On le trouve encore cependant assez facilement chez les bouquinistes ou sur les sites de livres d'occasion à des prix allant de 10 à 30 euros.