Gide et Valéry la surnommaient « la
Sorcière ». Jalouse des soirées que Valéry passait dans son
salon, Catherine Pozzi la traitait d'oie. Ou reprenait un autre
surnom que lui donnait le Tout-Paris : la Belle Otarie. Madame
Mühlfeld a tenu au début du siècle dernier l'un des salons
littéraires les plus courus de Paris. Elle était la belle-sœur de
Paul Adam, l'épouse du romancier et critique Lucien Mühlfeld
(Stéphane Malarmé était témoin à leur mariage) puis de M.
Blanchenay.
Gide l'a rencontrée en 1910 chez Mme
de Noailles. Et déjà, il confesse sa « balourdise »
dans le monde :
Contrairement à Valéry, Gide n'a
aucun besoin de se montrer dans les salons, ni aucun talent pour y
briller. A son esprit d'escalier qui le laisse le plus souvent hébété
au moment de répondre à des questions du type « Croyez-vous
en Dieu ? » (ainsi que cela arriva chez les Boylesve en
compagnie de Mme Mühlfeld), s'ajoute l'impossibilité pour Gide de
reconnaître ses interlocuteurs. Et plus que tout, il déteste le
brillant que donnent les acides :
« 1921
Un salon littéraire
CHEZ MADAME MUHLFELD : PAUL
VALÉRY, RENÉ BOYLESVE, GIDE, BONI DE CASTELLANE
Notoires, arrivés, voire célèbres,
tous les gens de lettres ont besoin de compliments, à plus forte
raison ceux qui, débarquant, n'offrent encore que des promesses. Les
uns, les autres, c'est à deux pas de l'avenue Victor-Hugo, en
semaine dans un boudoir jaune, et lorsqu'ils sont plus nombreux, le
dimanche, dans un grand salon, qu'ils respirent l'encens le plus
intelligent de la rive droite. Chaque jour, sur les six heures, Mme
Mühlfeld est chez elle et les amis qu'elle a choisis pour les rendre
contents d'être ce qu'ils rêvent, elle ne les attend jamais
longtemps. Etendue sur ses fourrures de neige, elle se soulève, tend
une main quelle allonge plus ou moins et laisse plus ou moins de
temps dans la main du nouvel arrivant, en proportion de la passion
qu'elle lui sait pour les lettres, pour elle-même, pour le succès.
Le visage est beau, régulier, l'œil oriental, très brun, la voix
comme lui veloutée, même impérieuse ; une sorte de galanterie
supérieure et inaccessible ; de la superbe, mais fine, exquise,
enveloppante, gloussante, éclaboussante ; au fait de tout, œuvres,
amours prochaines, futures, éternelles, intrigues, brouilles,
candidatures, prix, fauteuils, coulisses, ambassades. La tête haute,
la seule femme, à ses pieds une cour d'éminences et d'utilités,
elle conseille, prône, condamne, rit, donne à chacun son rôle, sa
chance, s'imposant avec une vaillance si charmante qu'on la croirait
grande. Il ne faut pas la voir debout, on l'y voit peu du reste, ni
marcher surtout, car elle est petite et plus que cela, très inégale,
oui c'est cela, très inégale à sa beauté. Les dents d'un éclat î
mais qui ne mordent pas les présents ni même les absents ; avec cet
esprit, cette lucidité, cette taille malheureuse, la vestale
pourrait être cruelle ; elle a de quoi être méchante, comme écrit
Saint-Simon de Mme de Caylus, mais très bonne, généreuse et
chrétienne, elle l'est devenue pour de bon, après qu'un Révérend
Père bénédictin, naguère, la convertit. Plus secrète que son
rire, longtemps à la merci de la vie difficile, le dévouement qu'on
lui sent et lui voit à la gloire de ses fidèles ainsi qu'aux
départs incertains qu'elle travaille à décider, serait-ce un
regret qui l'inspire ? Ce qu'elle souffrirait de plus sincère, ne
serait-ce pas le regret de n'avoir pu s'accomplir en faveur du mari
disparu à trente ans au début du siècle ? D'un impeccable et
tenace entregent, comme elle eût favorisé cette carrière qui
s'annonçait brillante dans le roman, dans la critique dramatique où
Lucien Mühlfeld venait, à l'Echo de Paris, de reprendre à
Henry Bauer ce qu'on nommait alors un sceptre ! La familiarité qui
distrait et fortifie la veuve de l'auteur de l'Associée et la
belle-sœur du fastueux Paul Adam, lui fait donner du prénom aux
personnages qu'entretient le salon de la rue Georges-Ville, ce que
souligna Forain avec plus de malignité qu'il n'eût convenu à
l'occasion justement des première pas dans l'Eglise d'une fille
d'Israël qui eût pleuré la mort du Christ : « Madame Mühlfeld ne
connaît la Sainte Vierge que depuis une semaine, dit-il, et déjà
elle l'appelle Marie ! » La comtesse de Noailles, la perle de son
amitié et de son théâtre, il va sans dire qu'elle l'appelle Anna,
mais point si exclusive qu'elle ne puisse ajouter : notre Anna, et
encore plus souvent : notre merveilleuse Anna ! L'hyperbole ici étant
la moindre des choses.
La première fois que j'y fuis, Paul
Valéry citait des mots de Philippe Berthelot et en faisait lui-même,
assortis de calembours et de contrepèteries. Saint-Léger-Léger
revenait de Chine, Claudel las de Copenhague, travaillait pour avoir
le Japon et il y partirait, il était prêt, avec une montre de
Rimbaud achetée très cher à Paterne Berrichon, et grâce à
laquelle il ne pourrait plus manquer son train, son paquebot, ni la
messe ; Valéry, en jouant du monocle, jetait cela dans son
bredouillis avec une assurance et une frivolité mondaines qui
figeaient un acteur anglo-saxon habillé d'une opulente cheviote à
grands carreaux, un veston croisé qui lui descendait presque
jusqu'aux genoux, un peu clair pour la ville et la saison, et dont je
n'avais pas encore entendu la voix. Où avais-je la tête ? un
comédien ! comment ne l'avais-je pas reconnu ? C'est lui que j'avais
vu chez Adrienne Monnier qui, dans sa librairie conventuelle, rue de
l'Odéon, dessert le culte de cet insaisissable esthète, c'est lui
qui chez elle, il y a deux ans, récita la Pythie par hoquets
sublimes, ce fameux soir d'avril où Fargue nous révélait la
Soirée avec Monsieur Teste, Adrienne elle-même Aurore et
le Cantique des Colonnes : mais c'était Gide ! Qu'il
fréquentât les salons et supportât les flatteries à bout portant
où Mme Mühlfeld est sans rivale, était si loin de sa doctrine que
j'étais excusable d'avoir hésité à le voir là. Son personnage
d'ailleurs, il ne l'avait pas tellement quitté, j'allais m'en
apercevoir à cette irritation morose devant laquelle cédait l'air
de désinvolture où, comme pour passer inaperçu, il venait de se
contraindre. Valéry, vraiment, avait un ton qu'il ne connaissait pas
à son ami de jeunesse ; et comme un applaudissement général
accueillait le distique que le poète de la Jeune Parque avait
consacré à Jeanne Mühlfeld ou, plus exactement — car ces vers
nous demeuraient secrets — la grâce toute italienne avec laquelle
il venait de glisser un petit papier dans l'échancrure de son
corsage, André Gide attaqua brusquement le marquis de Castellane
dont le front dressé restait aux anges de cette galanterie de
Rambouillet. Et ayant reniflé deux fois avec une sorte de
gourmandise :
— Assez imprudemment, je dois dire,
je me suis engagé à établir pour un prochain numéro de la Revue
de Genève le bilan de l'Europe actuelle. Et j'ai grand souci,
là-dessus, de connaître votre pensée !
Boni de Castellane, me trompe-je ? eut
un sourire de surprise à la nouvelle qu'on avait demandé à
l'auteur de l'Immoraliste une étude à laquelle il aurait eu
plus de titres, lui, le petit neveu de Talleyrand ; mais vite
enchanté que cet homme de lettres, confessant déjà son
incompétence, ses limites, par l'hésitation de sa parole, semblât
solliciter l'encouragement et plus encore, comme un élève lent met
son espoir dans son professeur et croit qu'il va lui traiter son
sujet, le marquis de Castellane reprit le fil de ce léger discours
qu'il commençait sur la Paix de Versailles lorsque Paul Valéry
était entré et dont personne ne se souvenait plus, si ce n'est
Gide. Boni ne se consolait pas de ne plus appartenir à la Chambre où
ses redingotes de couleur, non moins que son camélia et ses
conquêtes, avaient écarté son sérieux, ce qui fut plus d'une fois
regrettable ; ses conseils depuis l'armistice, pendant la conférence,
n'avaient pas été mieux reçus des Excellences étrangères qu'il
traitait rue de Lille aux bougies comme s'il était plénipotentiaire
au Congrès de Vienne : il connaissait sa vieille Europe aussi bien
que la nouvelle qui l'effrayait, qu'il trouvait absurde et « pleine
de guerres », ce qui amusa beaucoup Gide.
— La plus grande victime de la Paix,
c'est l'Autriche ! conclut Castellane.
Et Gide, qui n'avait jusque-là pas
beaucoup parlé, n'interrompant que pour s'instruire, fit une sorte
de grimace approbative qui était bien à l'opposé de ce qu'il
devait penser, car en politique extérieure le règne des protestants
était arrivé, tout le montrait, et rien ne pouvait davantage lui
plaire que le recul de Rome. Que la catholique Autriche fût cette
victime sur laquelle Boni pleurait intelligemment, Gide n'en
souffrait point du tout, et du reste la Revue de Genève
n'était pas fondée pour cette désolation, au contraire.
René Boylesve, bourgeois de sa
Touraine, Français rare, le plus vrai à entendre, mêlé de charme
et d'austérité, tête pensante et fine, grand front, nez long, les
yeux attentifs, la barbe resserrée et allongée sous des lèvres
raffinées, le Clouet le plus honnête à voir, savourait avec une
modestie malicieuse Gide et Castellane ensemble. C'était un
spectacle assurément.
La jeunesse ne me créait qu'une
obligation : admirer en silence et sourire discrètement ; elle me
laissait tout le loisir d'écouter et d'observer, c'est d'ailleurs ce
qu'à tous les âges on peut faire de plus raisonnable et aussi de
plus amusant. Raisonnable, le marquis de Castellane eût été
désolé, dans sa soixantaine frisée, de passer pour tel, et s'il se
portait à la défense des idées religieuses, il avait été
difficile aux gens d'Eglise de lui en montrer de la gratitude à
cause du romanesque de sa vie ; Rome qu'il servait encore dans ce
salon avec une chaleur brillante qui n'entamait point Gide, n'avait
marqué aucun empressement à annuler son mariage avec la protestante
américaine dont il avait cru faire le bonheur en jetant sa fortune
aux antiquaires, dans les fêtes, dans les palais. Boni de Castellane
n'avait pas seulement gaspillé avec autant d'art et de style qu'il
était possible un or payé d'un grand nom de France et du plus
brillant prénom de Paris ; il s'était gaspillé lui-même. Il
s'était cru tout permis, il pouvait tout se permettre. Il eût été
supérieur au Quai d'Orsay, à l'Armée et à l'Institut mais il
aimait trop le plaisir. Né prodigue, léger, insouciant, avec de
soudaines violences, étalant son cynisme avant d'avoir réussi ce
qu'il entreprenait de sérieux, d'utile et de laborieux en politique
sans se masquer d'un air de travail et de suite ; ayant au fond de
son cœur la mémoire et l'amour des traditions de sa race sans
consentir a. ce respect tranquille et un peu bourgeois qu'il eût
fallu pour le prouver publiquement à un monde qui les oubliait et
faire prévaloir leur nécessité dans une Assemblée démocratique
qui ne pouvait que railler un gardien si désinvolte, parmi tous les
torts qu'il se reconnaissait avec enjouement, le plus grave était
celui de manquer d'hypocrisie. Il s'était beaucoup amusé. Aux
huissiers et aux chansonniers abandonné par Anna Gould qui s'était
injurieusement remariée avec ce cousin Hélie, prince de Talleyrand,
rejeté sans crédit auprès des fournisseurs qu'il avait comblés,
faisant face avec courage à la pauvreté, au soir d'une vie qui
avait fait scandale, Boni de Castellane s'amusait toujours d'avoir
été et d'être ce qu'il était. A sourire des vieillards qui se
laissaient brimer par une civilisation mécanique et terne, il se
croyait jeune. Debout, la tête rejetée en arrière, guindé, veto
plus sobrement, marchant d'un pas ferme encore qu'un peu saccadé, il
semblait ne retenir que l'automatisme de son ancienne ostentation,
mais dans son regard une humanité polie faisait encore une sorte de
grand homme, indifférent à l'oubli. » (Maurice Martin du
Gard, Les Mémorables, Flammarion, 1957)