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vendredi 3 mai 2013

Enquête sur les maîtres de la jeune littérature


Entre le 30 septembre et le 30 décembre 1922, Pierre Varillon et Henri Rambaud mènent une « Enquête sur les maîtres de la jeune littérature » dans la Revue Hebdomadaire. Enquête qui a été reprise et augmentée dans un volume paru en 1923 à la Librairie Bloud et Gay. Dans leur introduction à cette compilation, les enquêteurs s'expliquent :

« Nous avons donc posé à un certain nombre de jeunes écrivains les deux questions suivantes :
1° Quels sont les maîtres à qui vous devez le plus et pourquoi ?
2° Quelles influences vous paraissent devoir commander les directions de la littérature contemporaine et que pensez-vous notamment de l'épuisement ou du renouvellement possible des genres traditionnels ?
On s'étonnera peut-être de ne pas trouver certains noms et des plus marquants, parmi les écrivains que nous avons interrogés. Notre règle a été de nous en tenir aux écrivains parvenus à la notoriété depuis la guerre et à ceux dont les premières œuvres, encore peu connues du public, mais distinguées par les connaisseurs, font souhaiter qu'ils y parviennent bientôt. Leurs aînés ont déjà répondu avant la guerre à des enquêtes analogues* ; ou s'ils n'ont pas eu l'occasion de la donner, chacun sait quelle serait leur réponse. Est-il bien utile, par exemple, que le grand poète qu'est M. Paul Valéry reconnaisse en Mallarmé son maître et son guide, qu'il devait d'ailleurs dépasser; ou, dans une génération plus jeune, que MM. Jacques Bainville ou Henri Massis témoignent de ce qu'ils doivent à Charles Maurras ? »

Vingt-quatre romanciers, dix poètes, six dramaturges et neuf critiques répondront aux questions de Varillon et Rambaud, parfois de manière très détaillée, parfois de façon laconique... Les noms les plus cités par les romanciers sont dans l'ordre ceux de Bourget, Maurras, Barrès, France, Loti, Boylesve, Gide et Proust. Les critiques ont affirmé l'influence de Maurras, de France, de Lemaître, de Gide, de Jacques Bainville, de Montfort, de Bergson, de Boylesve et de Péguy.

Nous avons sélectionné parmi les réponses qui citent Gide les plus intéressantes, ou tout du moins les plus motivées. Dans une second temps, la Revue Hebdomadaire écrira aux « maîtres »  les plus influents pour leur poser les mêmes questions qu'aux auteurs de la « jeune littérature ». Nous donnons ainsi en fin de billet la réponse de Gide...

***

« La génération littéraire née autour de 1890 a pu avoir des maîtres jusqu'en 1914. Elle n'en saurait plus avoir aujourd'hui. Entre eux et elle, la guerre a creusé un abîme. Si la guerre n'avait pas creusé cet abîme, ce serait à désespérer de cette génération. Ce serait bien la première fois qu'on verrait le monde changer de face, sans que se renouvelât la littérature.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de renier des admirations légitimes; il s'agit de refuser des modèles périmés. Nous sommes d'un autre temps que France, Barrés, Gide, Maurras ou même Péguy. Qu'avons-nous à faire d'excitants, d'un Nietzsche ou d'un Kipling ?
[...]
France, Barrés, Gide, Maurras, Péguy et tous les autres ont été les liquidateurs du romantisme, soit qu'ils l'aient épuisé en le portant à l'extrême, soit qu'ils aient essayé de le classiciser, soit qu'ils l'aient combattu. Ils se sont ainsi liquidés eux-mêmes, au plus haut prix, je le reconnais. Depuis la guerre, ils se survivent. Et après eux, le déluge.
Mais après le déluge, tout recommence. »
Benjamin Crémieux
***
« Avant la guerre, jusqu'à ma vingtième année, j'ignorais une partie de la littérature de notre temps, celle qu'on est convenu d'appeler la littérature moderne. Comme je vivais complètement en dehors des milieux littéraires, je n'avais rencontré personne qui me révélât l'existence des œuvres contemporaines qui n'étaient pas répandues dans le plus large public.
A peine en 1913 avais-je entendu parler de la Nouvelle Revue française qui, un peu plus tard, a marqué ma formation littéraire comme l'Action française a marqué ma formation politique.
[...]
Je reviens à la Nouvelle Revue française, à André Gide. Je ne pourrai jamais aimer l'homme, mais je respecte l'auteur, sa patience; tant pis si sa prudence tourne au vice. Je lui suis infiniment reconnaissant de l'exemple studieux qu'il donne. J'ai trouvé dans sa critique et dans celle qu'il a inspirée, celle de Jacques Rivière principalement, mille réflexions qui m'ont éclairé sur moi-même et sur les autres. Elles m'ont évité de me jeter dans une démesure où je tendais de tout mon désir de combattre. »

Pierre Drieu la Rochelle

***
« Les gens de cinquante ans sont persuadés que les trentenaires d'aujourd'hui « posent » quand ils déprisent la vulgarité de Musset et de Hugo. Il n'y a pas de pose là dedans. Sans aucune prévention, j'ai toujours été fort éloigné des romantiques, comme de « bourgeois » affreux. Inutile de vous dire que Barrés et Gide pour la prose, Mallarmé pour les vers, quand on les lit dès seize ans, vous font trouver bien plus « cocos » les maîtres du dernier siècle que ceux-ci n'ont trouvé ceux du dix-septième...
Et à bien réfléchir, tout ce qui précède me paraît incomplet, et simplet, et à demi faux.
Mais vous n'attendez pas une confession générale ? »

André Thérive

***
« 1° Les maîtres à qui je dois le plus, je commence à croire que ce sont ceux dont j'ignore l'œuvre. La grande occupation des critiques qui épluchent un roman est, en effet, d'y débusquer tous les « gidismes », tous les « barrésismes ». Je ne dois que des « éreintements » à ces maîtres trop admirés qui, à vingt ans, m'imposèrent des attitudes d'esprit et des tours de phrases dont je commence seulement à me débarrasser. Ma gratitude ira donc à d'autres maîtres vénérables près desquels j'aurai passé, n'ayant rien demandé et n'ayant rien reçu. Une pudeur teintée de prudence me défend seule de les nommer ici.
Pour être franc, j'admire mes camarades qui connaissent leurs maîtres et les dénoncent avec la même assurance que s'il s'agissait de leur tailleur. Sans doute avez-vous pratiqué ce jeu dangereux que Paul Morand, dans son fameux Ouvert la nuit, nous enseigne ? Sur une liste où figurent intelligence, distinction, talent, beauté, élégance, etc., chacun se donne des notes que le voisin corrige. Eh bien! il serait amusant de corriger la liste des maîtres que mes jeunes confrères s'assignent en toute bonne foi. Il n'est pas bon que nous choisissions nous-mêmes nos ancêtres,parce qu'alors nous prétendons tous à la cuisse de Jupiter. J'imagine Bourget, Barrés et Gide en leurs cabinets, Balzac, Stendhal et Baudelaire sous les myrtes immortels, se répétant après avoir lu votre enquête le vers de Booz :

Se pourrait-il, Seigneur, que ceci de moi vînt ?

et je crois voir le spectre de Paul Féval (ce charmant auteur de France trop dédaigné et si supérieur au mulâtre Dumas) accuser Barrés et Bourget de détournement d'enfant. C'est vrai qu'un romancier de l'école du cher Féval peut, dans son particulier, professer la doctrine Bourget-Barrés-Maurras, sans que ses livres en reflètent rien et qu'une œuvre, que littérairement nous portons aux nues, souvent ne déteint pas sur notre vie intérieure. J'ai préféré à tout Anatole France quand j'avais quinze ans et ce fut justement pour moi un temps de crise mystique.
Faut- il concevoir le Parnasse comme un marché où les débutants se fournissent de psychologie chez Balzac-Stendhal- Bourget ; de nationalisme simple [chez Barrés, de nationalisme intégral chez Maurras ; d'immoralisme chez Gide et de style à tous les rayons ? Il arrive souvent qu'un jeune homme de lettres n'accepte rien tout à fait de l'extérieur. Ses maîtres préférés font sourdre en lui des eaux cachées. Nous ne recevons rien que déjà nous ne possédions. Notre œuvre, c'est nous-mêmes et nous ne sommes pas nés des livres, mais de nos pères en qui nous vivions avant notre venue ici-bas ; et depuis nous dépendons de ce monde infini d'images, de sensations, de sentiments, de croyances, où, à peine nés, nous avons baigné. Les pins géants d'un parc que je connais, les charmilles, devant la terrasse d'un autre jardin, m'ont mieux instruit que les livres dont je m'enchantais à leur ombre (dont je m'enchantais vient de Barrés).
Et qui dira, dans une formation même littéraire, la part des amitiés et des amours ? Les maîtres de beaucoup, ce furent leurs maîtresses.

2° Il est inutile, que vous vous inquiétiez de l'avenir des « genres traditionnels » au siècle de Marcel Proust, de Paul Valéry et de tous ceux que vous interrogeâtes. »

François Mauriac

***
« Deux poètes m'ont profondément influencé : Arthur Rimbaud et Lautréamont (Isidore Ducasse). Depuis que j'écris, Je n'ai jamais cessé de penser à eux. Leur influence sur moi a été trop forte, trop exclusive pour que je puisse la définir. J'ai probablement écrit grâce à eux et selon eux. Tout ce que je crois découvrir dans la poésie, c'est dans leurs poèmes que je l'ai découvert. Je sais mal les voir, je manque de recul : je les aime trop.
J'ai aimé aussi quelques autres écrivains : Paul Claudel, Guillaume Apollinaire, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Giraudoux. J'ai connu encore André Gide ; il a exercé sur moi une certaine influence. Je lui dois beaucoup. Quoi ? je ne sais pas. Je n'aime guère ses livres, sauf les Caves du Vatican. J'ai peur d'être ingrat en l'oubliant. J'aimerais aussi de ne pas parler de Maurice Barrés, mais tout de même je lui dois beaucoup. Je ne pense naturellement qu'à ses premiers livres. Les autres... »

Philippe Soupault

***
« L'exemple de Proust et de Valéry, me permet de penser que les plus importants et intéressants jeunes hommes d'aujourd'hui, ne laisseront connaître leur valeur que dans quelques vingt ans d'ici. Et ceci me rassure un peu — mais, me retient aussi de répondre à votre question, malgré tout le désir que j'ai de vous être agréable.
Veuillez donc m'excuser. »
André Gide

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* Par exemple l'enquête menée par Emile Henriot qui explique, dans une lettre donnée en appendice de l'ouvrage de Varillon et Rambaud :
« Avant la guerre en effet, des questions semblables avaient été posées aux écrivains. En somme, nonobstant la guerre, qui a plus consolidé chacun dans ses positions qu'elle n'a profondément modifié les façons de voir et de sentir, l'idéal de cette génération n'a pas beaucoup changé depuis le temps que moi-même j'interrogeais, sur un thème analogue au vôtre, ses jeunes aînés et même quelques-uns déjà de ceux qui nous ont répondu (A quoi rêvent les jeunes gens, 1912). Je me reporte à ma brochure : les noms les plus souvent cités étaient ceux de Barrés et de Maurras; après, venaient Gide et Claudel. Bourget n'avait pas encore triomphé de l'ignorance et de l'ingratitude injustes. »

jeudi 10 janvier 2013

Claude Roy : que lit-on en 1936 ?


«Que reste-t-il, quarante ans après, du Front populaire ? », s'interroge le Nouvel Observateur n°607 du lundi 28 juin 1976. Dans un dossier spécial Jean Lacouture dépeint les vacances des ouvriers qui partent en tandem à la mer, Pascal Ory nous replonge dans l'univers du théâtre engagé, Lucien Rioux évoque les chansons de ce temps-là... Et Que lisait-on en 36 ? demande-t-on à Claude Roy. Son article brosse un tableau très intéressant, avec Gide parmi les figures centrales... 


[52]*

Mes camarades, plus jeunes, de ce journal me demandent : « Que lisait-on en 1936? » Qui ça, on ? Je serai obligé de dire souvent « je » pour répondre à leur question. C'est un « moi je » moins typique qu'il ne conviendrait et plus répandu à l'époque qu'on ne l'imaginerait. J'ai eu vingt ans à la fin de 1935. Je ne me permettrais pas de dire que ce fut le plus bel âge de ma vie. Je lisais déjà beaucoup, et tout. J'ai, somme toute, continué. J'ai bougé. Je me retrouve, quarante ans après, assez différent mais guère plus confortable que le jeune homme que décrira, cinq ans après 1936, en novembre 1941, la « Petite Dame » d'André Gide dans ses « Cahiers » (1) : « L'image de la bonne volonté et du désarroi total, nettement de droite avant la guerre, depuis son retour (prisonnier évadé) il ne reconnaît plus son idéal depuis qu'on l'applique ; mal à l'aise partout, tâtant de tous les groupements, sans pouvoir adhérer à aucun. » Mais à l'aise, Gide l'était-il davantage en 1936, en 1940, en 1950 ? Les intellectuels sont des animaux mal à l'aise.

En 1936 comme en 1930, en 1940 et toujours, quand j'entendais prononcer le mot « culture », je tendais la main. La seule suspension d'armes de la guerre intestine qui faisait rage en moi, de la guerre civile constamment sur le point d'éclater en France depuis 1934, de la guerre mondiale qui s'avançait à pas lourds, je la trouvais dans ce que j'appelais la « littérature ». Les seuls « lieux communs » de Paris, à l'époque, me semblaient être le bureau de Jean Paulhan à « la N.R.F. », lieu d'accueil œcuménique, observatoire où il maintenait une attention scrupuleusement sympathique et pointue aux littératures, et le cabinet de lecture d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon. Tout l'argent que je n'avais pas passait en livres d'occasion. J'étais client assidu de deux bouquinistes. René Blech était communiste ; il allait devenir mon « patron » dans la Résistance. M. Mombre était maurrassien; il allait se suicider sous l'Occupation, désespéré d'être contraint de vendre « Autant en emporte le vent » au prix du beurre au marché noir et de ne plus trouver les « bons livres », de Bainville aux surréalistes.

Lamentables Duraton

J'ai perdu, depuis, l'illusion que la culture soit ce domaine préservé où la vérité des sentiments et la force de leur expression font se retrouver les hommes au-delà des idéologies. Ou plutôt : ils s'y retrouvent, en effet, pour souvent se séparer et se déchirer aussitôt. Ezra Pound fut un prodigieux « homme de culture » et un antisémite délirant. Robert Brasillach a traduit les poètes grecs comme personne et Lucien Rebatet a « senti » Mozart ou Corot très finement. La « culture » et l'« idéologie » entretiennent souvent les mêmes rapports que le docteur Jekyll et Mr. Hyde. Il y eut des S.S. et des déportés qui aimaient également Bach ou Goethe.

Dans le programme du rassemblement populaire de 1936, il est peu question de culture. Mais la semaine de quarante heures, les congés payés ou la politique des loisirs, c'est mieux qu'un programme « culturel » c'en est la condition première. Car, pour se limiter à la « lecture », en 1936, il y a d'abord, surtout (comme maintenant), ceux qui ne lisent pas du tout. Possesseurs précaires d'une culture archaïque et qui va déjà s'effaçant, dans les campagnes. Ou dépossédés de toute « culture », livrés à Radio-Cité, au Poste parisien, etc. Lamentables familles Duraton, qui écoutent à la T.S.F. « la Famille Duraton ». Une véritable « culture populaire » est encore un combat d'avant-garde.

Il y a ensuite les livres que beaucoup lisent. Les romans à 50 centimes des éditions Tallandier, les « Delly », les policiers qui ne sont pas encore noirs mais jaunes : Agatha Christie règne sur la collection « le Masque » les auteurs de policiers français (Pierre Véry), les pionniers de la science-fiction dont Jacques Spitz est le plus brillant. Il invente « l'homme élastique », dont la taille varie grâce à une invention des biologistes : en Allemagne, la taille des Aryens est fixée en secret à 2,20 m, celle des juifs à 1,40 m; en U.R.S.S., les membres du Parti auront le droit de mesurer 2 mètres et les koulaks 1,50 m. Le Français moyen aura droit à 1,70 m, etc.

La bourgeoisie achète rituellement les prix littéraires. Le Goncourt est l'ornement mobilier de l'intérieur du Français moyen, celui que décrit François Mauriac dans une de ses chroniques du « Figaro » de 1936 : « L'électeur équilibré dont le postérieur adhère au rond de cuir mais dont le ventre en proue regarde l'avenir. » A la fin de 1935, ce n'est donc ni l'admirable « Sang noir », de Louis Guilloux, ni le « Marchand d'oiseaux », de Robert Brasillach, ni la « Zone verte », d'Eugène Dabit, ni Henri Calet, ni Paul Nizan qui auront été couronnés, mais François de Roux, Joseph Peyré et Claude Silve. A la fin de 1936, une heureuse surprise : Aragon reçoit le Renaudot avec « les Beaux Quartiers ». Céline n'a aucun prix pour « Mort à crédit ». Et le Goncourt va, bien sûr, au roman le plus gris de l'année, « l'Empreinte du Dieu », de Maxence Van der Meersch.

Il y a évidemment les livres que très peu de gens lisent sur le moment — et que beaucoup liront pendant des années. La meilleure évocation de l'Europe de 1936 est un de ces livres « sans bruit » : « le Voyage en Grande Garabagne », d'Henri Michaux. Les mœurs des Hacs, des Emanglons, des Gauss, des Nonais et des Oliabaires, telles qu'il les décrit, sont restées d'une redoutable actualité... En 1936 paraissent aussi, sans tumulte ni presse, « Sueur de sang », de Pierre Jean Jouve, et [53] « Peau d'ange », de Catherine Pozzi, sans parler des plaquettes de poèmes à tirage très, très limité : « les Yeux fertiles », d'Eluard, « Hélène », de Jouve...

Il y a les livres qui n'ont pas eu de prix, qui ne sont pas « populaires » mais qui auront de grands succès : les deux Jules Romains** et les deux Mauriac de l'année (dont « la Vie de Jésus »***), le « Journal d'un curé de campagne » de Bernanos, « les Jeunes Filles », de Montherlant, « Mort à crédit » de Céline.



Le voyage de Gide

Les portes de la guerre grincent durement sous la poussée de ceux qui sont derrière ses battants encore clos et Grasset édite, avec le même succès que Jouvet sur scène, « La guerre de Troie n'aura pas lieu ». Et quand « Marianne » publie en feuilleton la fin des « Thibault », « l'Eté 1914 », de Roger Martin du Gard, ce roman « historique » devient un livre à l'ordre (ou au désordre) du jour, et un best seller avant la lettre.

Il y a enfin les livres qu'on lit souvent sans parvenir à les croire tout à fait : « Mein Kampf », par exemple. Tout y est annoncé, précisé : la politique extérieure, les chiffons de papier grignotés comme l'artichaut, feuille par feuille, la solution finale du problème juif, la guerre. Mais le projet nazi, exposé en clair et en détail, demeure pour la plupart des lecteurs et des hommes d'Etat aussi invisible que la lettre volée de Poe, posée bien en évidence sur la table. C'est tellement énorme que cela paraît invraisemblable. Invraisemblables aussi des livres comme le « Staline » que Boris Souvarine publie alors. Etiemble, qui faisait encore un certain crédit critique au communisme soviétique, trouve le livre « d'une telle partialité » qu'on serait tenté « d'éprouver pour Staline de l'indulgence ». Quand Victor Serge, que la pression de quelques intellectuels français, dont Gide, a fait sortir d'U.R.S.S., publie « Destin d'une révolution », la critique anonyme de « la N.R.F. » écarte en deux lignes son témoignage : « Staline en sort inhumain mais invraisemblable. »

C'est pourtant en août 1936 que va s'ouvrir à Moscou le procès du Centre terroriste trotskiste-zinovieviste. Que lit-on, notamment, en août 1936? Le réquisitoire de Vychinski : « J'exige que ces chiens enragés soient fusillés tous, sans exception. » La droite française exulte, comme le constate Jean Rabaut, « de voir Staline revenir aux valeurs nationales et éliminer les révolutionnaires russes les plus virulents ». « L'Humanité » approuve. « Le Populaire » se borne, embarrassé, à reproduire les protestations de la IIe Internationale. L'extrême-gauche seule, Victor Serge, au premier rang, et les surréalistes parlent net — non sans difficulté. André Breton raconte dans ses « Entretiens » que même ses amis trotskistes français semblaient réticents. « En septembre 1936, dit-il, au meeting « la Vérité sur le procès de Moscou », je ne dus de pouvoir exprimer mon sentiment et celui de mes amis qu'à l'intercession de Victor Serge, qui venait tout juste d'échapper aux geôles de Russie. »

C'est trois mois auparavant, en juin 1936, qu'André Gide est parti pour l'U.R.S.S. En compagnie de Louis Guilloux, de Pierre Herbart, d'Eugène Dabit et de Jef Last. Le voyage s'annonce comme l'apothéose de Diderot accueilli par la Grande Catherine, comme le couronnement d'un Voltaire converti au bolchevisme, sur la place Rouge en liesse. La vieille droite se déchaîne, la jeune droite se récrie, la vieille gauche se réjouit. La gauche toute seule, des trotskistes aux « anars », se gausse, par la voix « mal élevée » de Benjamin Péret:

Monsieur le camarade Gide
entre cul et chemise chante la jeune garde communiste,
un peu, beaucoup, passionnément
pas du tout
répondent les couilles de l'enfant de cœur qu'il épile.****

Un autre voyageur est parti pour Moscou en juillet 1936. On vient d'y publier la traduction de son premier livre, « Voyage au bout de la nuit ». Il déclarait avant son départ « Le socialisme est une question de qualité d'âme, on vient au monde socialiste, on ne le devient pas. » Céline, au retour d'U.R.S.S., publie un « Mea culpa » qui va le faire glisser assez loin. Mais pour l'heure il se limite à conclure : « Trois choses marchent bien chez les Soviets : armée, police, propagande. » Pendantqu'il s'éloigne, Montherlant se rapproche : « Le communisme est vérité pour les moins de vingt-cinq ans, qui le vivront. »

Pendant que Montherlant se rapproche, Brice Parain prend congé. Il publie en 1936 « Retour à la France » : « Le bolchevisme a abouti à l'industrialisation par l'Etat, ce qui vient après le capitalisme dans l'ordre historique, comme le pneumothorax vient après le premier crachement de sang dans l'ordre de la tuberculose. » Jean Guéhenno, qui anime l'un des deux grands hebdomadaires de gauche, « Vendredi » (l'autre est « Marianne »), gêne ses alliés communistes en écrivant que « la méthode d'action qui valait pour la Russie des tsars, ce vaste empire misérable et ignorant, administré par des imbéciles et des policiers, ne saurait valoir pour la France ». Mais Maurice Thorez ne semble pas au fond d'un autre avis, qui déclare à la même époque : « Ce n'est ni à Rome, ni à Berlin, ni même à Moscou [...] que se déterminera le destin de notre peuple : c'est à Paris. » Il s'apercevra, on s'apercevra, que c'est plus facile à dire qu'a faire.

Un socialisme tricolore

J'ai décrit dans « Moi je » la polka des chaises des « générations coincées ». 1936, c'est l'année où Bernanos, qui vient de quitter « l'Action française », est aux Baléares et où ce qu'il voit, au moment du débarquement franquiste, va lui faire pousser le cri des « Grands Cimetières sous la lune ». Drieu La Rochelle, qui écrivait hier : « Le prestige qui m'a gagné au communisme, c'est quelque chose qui défie la mort », a trouvé en Doriot l'incarnation de son « socialisme fasciste ». Paul Nizan, qui, après un très très court séjour à « l'Action française », est venu au « Faisceau » de Georges Valois et de là au communisme, publie en 1936 « le Cheval de Troie ». « Qu'est-ce que tu veux faire ? », demande un personnage du roman. Un autre, Bloyé, lui répond : « Changer le monde. » Nizan mourra désespéré, dans un monde qui n'a changé que par le pire. Albert Camus est encore en 1936 (pour un an) au parti communiste. André Gide, que Maurras a séduit autrefois, écrit maintenant : « Je vois dans l'établissement de [54] la société soviétique une illimitée promesse d'avenir. »

Un socialisme qui ne serait pas « soviétique sans-soviets », un socialisme national qui tiendrait tête au national-socialisme, un communisme qui serait fort mais non dictatorial, c'était la quadrature du cercle que tous cherchaient à résoudre sous un arc-en-ciel idéologique qui s'étendait du « socialisme fasciste » de Drieu à « l'Ordre nouveau » de Robert Aron ou au « Pamphlet » de Jean Prévost, en passant par mille nuances saugrenues ou ingénieuses. Cinq ans plus tard, le coup de pied de l'histoire dans la fourmilière précipitait les uns dans la collaboration ou à Vichy, les autres à Londres ou dans la Résistance. Ils avaient tous gardé des années 1930 un mot : révolution. Mais avec des adjectifs différents : révolution européenne, personnaliste, nationale, socialiste... Dans le brûlot éphémère de 1936 plein de feu, de pétards et de fumées que dirigeaient Maurice Blanchot et Thierry Maulnier, et qui se voulait, sous le titre de « l'Insurgé » (pardon à Jules Vallès), si révolutionnaire de droite qu'à l'extrémité de la gauche, j'ai retrouvé un texte collectif qui proclamait la volonté de bâtir « un socialisme aux trois couleurs ».

Un mince livre « scandaleux »

La « pensée politique » des années 1930 en fait voir en effet de toutes les couleurs à l'historien des idées... Un exemple entre cent quand, au début de 1937, Alphonse de Chateaubriant publie son hymne à l'Allemagne nazie, « la Gerbe des forces », une partie de la presse et de revues de la gauche « non conformiste » loue beaucoup le « pacifisme » de l'auteur, tandis que Robert Brasillach attaque ce livre où il voit « l'auteur s'agenouiller, de page en page, avec un respect religieux, devant tout ce que représentent l'Allemagne et l'hitlérisme. J'ai rarement assisté à un spectacle aussi effarant. »

Mais en 1935 et 1936, dans les discussions intestines du groupe ultra-gauche Contre-attaque,
Georges Bataille se déclarait « persuadé de la perversité intrinsèque du fascisme » mais constatait « sa supériorité, dans le courant politique et historique, sur un mouvement ouvrier dévoué et sur une démocratie libérale corrompue ». C'est l'époque où Ezra Pound déclare le racisme « l'instrument de l'homme intellectuellement vaincu et du politicien de bas étage », quatre ans avant de commencer ses émissions antisémites à la radio italienne.

Mais aucun virage ne fut sans doute plus brusque que celui de Gide entre « les Nouvelles Nourritures », le discours de juin 1935 où il proclame l'U.R.S.S. « exemplaire », et le « Retour de l'U.R.S.S. », publié en novembre 1936. Le livre provoque un tumulte qui ne s'est pas éteint depuis. On ne le relit pas sans surprise ni admiration : tout est déjà dit de ce qui va être redit pendant quarante ans. La presse communiste s'indigne. La presse conservatrice se réjouit. Au milieu de la médiocrité et parfois la bassesse, des commentaires qu'inspire ce mince livre scandaleux, le compte [55] rendu de Benjamin Crémieux dans «la N.R.F. » est remarquable. Il est tenté de suspendre provisoirement certaines des critiques de Gide : le conformisme absolu, la pression policière, l'existence de castes privilégiées, la persistance d'une masse très pauvre ne sont-ils pas imputables à l'héritage russe, à « l'état de siège » endémique ? Les critiques concernant la dictature et le conformisme, demande Benjamin Crémieux (lui-même grand libéral socialisant), ne viennent-elles pas d'un « libéral impénitent et petit-bourgeois ?

« Pourquoi désespères-tu ? »

Mais l'essentiel de l'analyse de Benjamin Crémieux saisit, quand on la relit aujourd'hui, comme saisissent d'un froid incoercible ces moments où l'histoire de la pensée apparaît comme une immobile répétition, un éternel retour éternellement piétinant. Ce qu'on lisait en 1936, c'est ce qu'on a lu en 1946, en 1956, en 1976. Ce qui fut dit et redit. Etait-ce en vain ? Sera-ce toujours en vain ? Que lisait-on en décembre 1936 ? Par exemple, la conclusion tranquille de l'essai de Crémieux : « Vouloir donner à la France la Russie (fût-elle communiste et fût-on marxiste) pour modèle, c'est vouloir donner une barbarie (aussi pleine d'avenir et de promesses de civilisation qu'on voudra) en modèle à des civilisés. Une minorité agissante a imposé le bolchevisme à la Russie. [...] Une révolution minoritaire est inconcevable en France. [...] Le communisme à la moscovite, que Gide dénonce, le monde n'en veut pas plus que du fascisme auquel il ressemble comme un frère. Et le monde attend de la France qu'elle en absorbe les éléments vivants et les intègre à un régime de paix, de liberté et de joie. Lénine pensait avec raison que la révolution russe devait être un exemple, non un modèle pour l'Occident. »

Peu d'années après avoir lu « Retour de l'U.R.S.S. » et le compte rendu de Crémieux, j'entrai, sous l'Occupation, au parti communiste. J'y rejoignais le fils de Benjamin, Francis. Treize ans après, j'en suis sorti. Francis Crémieux y est resté. Je l'entends d'ici me dire : « Pourquoi désespères-tu ? Mon Parti, aujourd'hui, quarante ans après, parle enfin le langage de mon père en 1936. Et dans la Résistance, ce n'est pas un « modèle soviétique » que nous rêvions d'imiter mais un socialisme « aux couleurs de la France » que nous espérions préparer. » Oui mais c'est aussi en 1936 que Jean Grenier publia « l'Age des orthodoxies ». « Cette année, écrivait-il, tous les intellectuels sont encadrés dans des partis, des syndicats, portent des chemises de la même couleur, lèvent le bras ou tendent le poing. [...] Ce qui est urgent, ce n'est plus de se faire une foi, c'est d'adhérer à un parti cela ne va pas sans déchirements. Un parti est un mécanisme qui a besoin de mécaniciens. » Le dilemme reste posé en 1976 comme en 1936 : si, « spontanément », comme le dit Lénine, la classe ouvrière n'est jamais que trade-unioniste, « mécaniquement », les mécaniques ont toujours tendance à mécaniser les hommes, à les laminer ou à les broyer.
CLAUDE ROY

  1. « Cahiers de la Petite Dame », tome III, Gallimard.


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* Les nombres entre crochets indiquent la pagination dans la revue.
** Recours à l'abime et Les Créateurs, les deux volumes du cycle Les Hommes de bonne volonté parus en 1936.
*** En plus de l'essai cité par Roy, Mauriac fait publier le roman Les Anges noirs le 31 décembre 1936 aux éditions Grasset.
**** Ce poème de Benjamin Péret intitulé « La conversion de Gide » est paru dans la revue Le surréalisme au service de la révolution, n°5, 1933. Il a été repris en 1936 dans le recueil Je ne mange pas de ce pain-là, paru aux Editions Surréalistes et tiré à 250 ex. Le voici en intégralité :

Monsieur le camarade Gide
entre cul et chemise chante la Jeune Garde
et se dit qu’il est temps d’exhiber son ventre comme un
drapeau rouge
Communiste
Un peu beaucoup passionnément
pas du tout
répondent les couilles de l’enfant de CŒUR qu’il épile
Tel une tomate agitée par le vent
Monsieur le camarade Gide fait un foutu drapeau rouge
dont aucune salade ne voudrait
un drapeau rouge qui cache une croix
trempée dans le vitriol
et bien française comme pas un chien de concierge
qui se mord la queue en entendant hoqueter la Marseillaise
qui fait accoucher
Monsieur le camarade Gide
Oui Monsieur le camarade Gide
La faucille et le marteau vous les aurez
la faucille dans le ventre
et le marteau vous le mangerez