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jeudi 11 octobre 2012

Gide et le Nobel, par Edgar Morin


Dans le précédent article de presse paru à l'occasion de la remise du Prix Nobel à Gide, l'auteur anonyme soulignait les vives critiques émanant des rangs communistes qui voyaient dans cette « canonisation » littéraire la confirmation de l'appartenance de Gide au camp bourgeois et réactionnaire. Il ne pouvait comprendre ce qui se passait en U.R.S.S., son témoignage était donc nul et non avenu.
Dans l'hebdomadaire Action n°164 du 19 au 25 novembre 1947, Edgar Morin signe un papier intitulé « Familles, je vous haïssais » André Gide et le Prix Nobel, qui reprend cette thèse et la fait manœuvrer en une double détente : l'anticommunisme de Gide ne lui a pas ôté son talent stylistique (avis jugé trop clément et qui donnera lieu à un second papier encore plus violent dans un numéro suivant de l'Action) mais il l'a bel et bien coupé de la jeunesse. Il n'a plus rien à lui dire.
Si dans Autocritique (Seuil, 1959), Edgar Morin dit avoir eu des doutes vis-à-vis du communisme dès la Libération, on voit que fin 1947 il en est encore un porte-parole très doctrinaire. Ce n'est qu'avec le procès Rajk en mai 49 qu'il commencera à émettre de sérieux doutes, jusqu'à son exclusion du PCF en 1951, l'année de la mort d'André Gide.

N.B. Cet article est issu des archives personnelles de Gide, numérisées et mises en ligne par le site Gidiana. Très endommagé et d'une qualité d'image très médiocre (voir ici ce pdf), il n'est pas très lisible et n'est donc pas pris en compte par les moteurs de recherche, ce qui est dommage. J'en donne ici une version la plus complète possible mais quelques mots demeurent illisibles : avis aux possesseurs d'une version plus lisible et qui pourraient compléter celle-ci !)


"Familles, je vous haïssais"
ANDRE GIDE et le 
PRIX NOBEL 

Il y a des génies qui devancent l'histoire. Ils restent des décades ignorés, méconnus. Et puis l'histoire les rattrape. Et puis l'histoire les dépasse. Et pourtant l'heure où ils sont dépassés, l'heure où ils perdent leurs vertus est l'heure même de la gloire officielle, de la grande canonisation littéraire.
André Gide a reçu le Prix Nobel. Couronnement pleinement justifié s'il s'était agi d'honorer ce style admirable, se purifiant sans cesse, de l'auteur des « Nourritures terrestres », de la « Porte étroite », de la « Symphonie pastorale », des « Caves du Vatican », des « Faux Monnayeurs », ou l'immense influence libératrice sur la jeunesse que fut celle de Gide de 1923 à 1936.
Mais que reste-t-il de ce Gide-là ? Qu'est aujourd'hui le Gide couronné et le Gide officiel ?
Ma foi l'anticommunisme de Gide, depuis le retour de l'U.R.S.S. ne lui a pas subitement ôté son talent. Gide écrit toujours aussi admirablement. Mais depuis dix ans, l'anticommunisme a souillé le caractère universel du « message » gidien. Depuis 1936, il y a un Gide figé, amer, frivole. Un Gide qui, en 1947, n'a plus derrière lui ce qu'il a eu pendant vingt ans : la jeunesse. Un Gide qui ne sait plus enseigner la ferveur, mais la peur, mais un refus, un rejet.
Il est toujours triste de ne pouvoir admirer pleinement, comme on le désire. Il est toujours triste de dénoncer l'imposture de celui qui a su dénoncer tant d'impostures. Il est triste de voir s'être desséché ce qui fut l'une des belles consciences du siècle. Mais quoi ! La canonisation a commencé. Les voilà qui s'agitent avec leurs couronnes, ceux qui ont mis vingt ans à découvrir les « Nourritures », ceux qui ont hurlé après Corydon, ceux qui ont crié au scandale après le « Voyage au Congo ». La bourgeoisie commence à embaumer et maquiller – comme s'il était déjà mort – celui qui laisse dire et ne proteste plus – celui qui avait écrit pourtant en 1935 :
« Chaque homme porte en soi de quoi lutter contre soi-même et le combat restera toujours actuel, entre la pesanteur de la matière inerte et l'élan de l'esprit, entre l'invitation à la paresse et l'exigence de la ferveur. »*
Il n'y a plus de combat depuis douze ans. Gide ne cherche plus. Il est d'accord avec ce qui est. Adapté. Et en échange : adopté.

Comment donc situer Gide ? Le moment des Prix Nobel est le moment de l'éclipse de son influence réelle. Cette éclipse durera-t-elle ? L'œuvre de Gide se débrouillera avec la postérité. Cela ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde, c'est d'expliquer pourquoi Gide n'est plus le maître des ferveurs et des révoltes de la jeunesse.
Mais tout d'abord, il faut rappeler pourquoi et comment il eut une grande influence libératrice. Il faut se souvenir de la querelles des « peupliers », du refus de la mythologie barrésienne : « La Terre et les morts ». Il faut se souvenir du « Familles, je vous hais » à l'époque où la pesante hypocrisie des familles bourgeoises étouffait les jeunes gens. Il faut se souvenir de la révolte contre l'oppression colonialiste : « Voyage au Congo », « Retour du Tchad », épanouissement de cette révolte, l'adhésion au communisme... « Les Nouvelles nourritures » où il était dit : « C'est dans l'abnégation que chaque affirmation s'achève. Tout ce que tu résignes en toi prendra vie. Tout ce qui cherche à s'affirmer se nie ; tout ce qui se renonce s'affirme. La possession parfaite ne se prouve que par le don. Tout ce que tu ne sais pas donner te possède...** Ce que tu prétends protéger en toi s'atrophie. » On ne dit pas cela dans les académies, même en Suède. C'est à nous de le dire.
Et aujourd'hui, 25 ans après, jour du Prix Nobel, Gide déclare à l'Associated Press, en faisant allusion au communisme, et pour s'opposer : « Je suis farouchement individualiste. » Mais a-t-il oublié que cet individualisme est celui-là même qui « cherchant à s'affirmer se nie » et que disant cela, il n'est plus un grand individu ? Et le voilà desséché, recroquevillé et bien attablé devant de petits problèmes : faisant des gloses sur tel vers d'Iphigénie, ou agitant des considérations distinguées sur tel point de grammaire, ou bien frémissant de peur devant le monde, lui qui auparavant frissonnait d'inquiétude. Oui, « Ce que tu prétends protéger en toi s'atrophie. » C'est ce Gide que porte universellement au Panthéon la cohorte des atrophiés.

A l'époque où elle exerça son heureuse influence, l'œuvre de Gide n'était pas, comme aiment le dire les conformistes, une œuvre de décadence. Au contraire, c'était un « appel direct » pour le « retour aux joies naturelles ». C'était une réaction contre l'univers artificiel du symbolisme qui s'était lui-même nommé décadence.
Bien sûr, il est faux, et [mot illisible], de vouloir chercher en Gide une pensée organisatrice et créatrice. Gide fut un révolutionnaire de la sensibilité. Mais il ne fut nullement révolutionnaire de l'intelligence. Les vues générales de Gide, dans son « Journal », appuyées de métaphores botaniques, sont d'une grande pauvreté. Gide devait obscurément sentir cette faiblesse. Il fut heureux de s'opposer à l'intellectualisme, et de dire un jour, à propos de Dostoïevski : « Ce qui s'oppose à l'amour, ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau. » D'où la promotion des valeurs de pure sensibilité : « ferveur, inquiétude ». D'où une philosophie « gidienne » qui si on voulait la réduire à quelques concepts serait une banalité ridicule.
D'où aussi les multiples métamorphoses de Gide, ses perpétuelles adhésions à des doctrines et des fois contradictoires ; d'où son impuissance à comprendre rationnellement ce qu'était l'U.R.S.S., d'où peut-être l'abdication finale actuelle dans les jeux frivoles de la linguistique, dans les discours vides où seule sa magnifique voix grave éveille encore quelque résonance, tandis que les pharisiens désormais applaudissent; d'où aussi le fait que l'œuvre de Gide est une œuvre essentiellement poétique « parlant de l'âme à l'âme » mais en rien une œuvre qui enseigne à penser.
D'autre part de le message Gidien a épuisé son [mot illisible] parce que depuis cette guerre les problèmes de la jeunesse, les problèmes de l'homme qui cherche une vérité ont fondamentalement changé. Le message Gidien était une « recherche de la vraie vie », problème essentiel des intellectuels de l'entre-deux guerres, qui se sentant isolés du peuple, isolés des conditions dramatiques de la vie humaine, étaient avides, eux qui tournaient dans leur univers [un mot illisible] et paisible, d'intensité, d'aventure.
Gide proposa le premier l'aventure des instincts, des passions, le mépris des conventions et des traditions. Il a dit le premier : « vivez sans remords de vivre ».
Ce fut un point de départ nécessaire.... Beaucoup se perdirent, mais beaucoup trouvèrent une issue.
Aujourd'hui, après cette guerre mondiale, le problème des hommes de littérature n'est plus de vivre. La vie nous a emporté dans ses remous énormes ; guerre, [un mot illisible], la plus prodigieuse des aventures. Nous [deux mots illisibles] par notre expérience [un mot illisible]. Le problème de la littérature est désormais : la conscience. Prendre conscience du vécu, du réel. Là Gide n'est plus d'aucun secours. Grand écrivain mais nullement penseur, nullement maître de conscience. Au contraire : esprit faux – et qui le reconnaît d'ailleurs.
Aujourd'hui l'œuvre de Gide n'a plus d'efficacité, de prolongements sinon purement esthétiques.
Gide n'a pu, depuis quinze ans, se transformer une fois de plus, ouvrir un chemin nouveau. Au contraire, il a fait marche arrière. Il rentre dans le sein des familles bourgeoises. « Après Kœstler, tu liras les Retouches au retour d'U.R.S.S. mon petit chéri. » — « Oui, maman. » Dommage pour l'humanité. Dommage pour Gide. Sa vieillesse n'est pas l'épanouissement goethéen. C'est quelque chose qui se dessèche. Emportez ces cendres, [un mot illisible].

EDGAR MORIN.
_______________________
* Discours prononcé par Gide sur la Place Rouge le 20 juin 1936 et non 1935, pour les funérailles de Gorki
** Morin coupe ici deux phrases des Nourritures terrestres : « Sans sacrifice il n'est pas de résurrection. Rien ne s'épanouit que par offrande. »

mardi 9 octobre 2012

André Gide prix Nobel

La saison des Nobel est l'occasion d'exhumer quelques textes parus dans la presse fin 1947-début 1948 lorsque l'Académie suédoise décerna celui de littérature à Gide (dix ans tout juste après Martin du Gard). Commençons par un compte-rendu tardif (et anonyme) du "Mois littéraire" de la revue Paru - L'actualité littéraire intellectuelle et artistique n°38 de janvier 1948. Le recul lui permet de donner un savoureux échantillon des réactions de l'époque, de Benda à Queneau, en passant par Guth en Tartarin à la NRF ou Edgar Morin.


"ANDRÉ GIDE, PRIX NOBEL

Bien qu'on parlât beaucoup de T.-S. Eliot comme lauréat possible, on espérait bien, en France, que le Prix Nobel de Littérature reviendrait cette année à un de nos compatriotes. Il y a, écrivait Lucien Maury dans Les Nouvelles littéraires*,
« Une politique du Prix Nobel qui doit tenir compte des ambitions et des compétitions natio­nales, de l'universelle concurrence du talent, du génie, sans négliger les petites nations, dont la voix risque de ne pas se faire entendre... Blâmera-t-on cette politique? On ne saurait nier qu'elle s'inspire d'un principe d'équité et de justice englobant l'univers. »
Mais il y a déjà dix ans que Roger Martin du Gard avait reçu cette haute récompense pour Les Thibault, et, dès l'an passé, on parlait à nouveau d'un Français comme lauréat possible : Gide, Mauriac, Jules Romains, Duhamel. C'est une très grande joie pour l'immense majorité des lettrés de notre pays que de voir en 1947 l'Académie suédoise honorer l'auteur des Nourritures terrestres, c'est-à-dire non seulement un de nos meilleurs stylistes, mais un homme dont la vie entière offre, dans ses variations mêmes, un si émouvant exemple d'indépendance et de probité intellectuelles. On n'a pas manqué de remarquer que, si l'on excepte sa récente nomination de docteur honoris causa d'Qxford, le prix Nobel est la première consécration officielle de cet écrivain qui, pour conserver une complète liberté, dédaigna tontes les distinctions, la gloire académique comme le ruban rouge.
Tandis que Gide apprenait la nouvelle en Suisse et s'en réjouissait tout en craignant un peu que sa tranquillité ne s'en trouve troublée, un concert d'éloges s'élevait dans la presse française ; et le pauvre Léon-Paul Fargue, dont ce fut un des derniers papiers, concluait ainsi une série de souvenirs : « Notre Gide est tout simplement l'honnêteté même ».
De même, Jean Rabaud dans Le Popu­laire, écrivait :
« Toute l'œuvre de Gide jusque dans ses contradictions, jusque dans ses parties discu­tables, est un appel à l'affranchissement et une dénonciation du mensonge. Il a toujours été un antitotalitaire avant la lettre, profondément, organiquement. Avec des retraits imprévus parfois des coquetteries, des erreurs et des boutades, Gide a su glisser entre les mains de tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, voulaient entreprendre sur l'autonomie de la personne humaine. »
Nous ne pouvons faire ici un florilège des innombrables articles célébrant l'évé­nement et vantant, en termes presque identiques, les qualités de l'écriture et la noblesse de pensée d'André Gide. Je signale simplement que cette chaude sym­pathie déborde largement du cadre de la presse littéraire proprement dite. Voici, par exemple, l'opinion d'un journal sioniste de Paris, La Riposte, sous la plume de M. Arnold Mandel.
« Gide a été pour toute une génération de jeunes hommes un professeur de conscience. Il n'a pas enseigné ex cathedra des systèmes et des dogmes, mais, dans son dialogue intérieur ininterrompu, il exprime une morale (et non une attitude) de comportement caractérisée par une rigueur extrême et la défiance de soi-même. »
Il y eut, toutefois, ici et là, quelques réserves. A L'Aube, par exemple, où l'on reconnaît que l'influence de Gide est
« incontestable, mais, à beaucoup d'égards, redoutable et novice ».
Je citerai deux autres articles intéressants et nuancés et qui me paraissent significatifs parce que les critiques qu'elles [sic] contiennent sur l'œuvre de Gide portent sur des points qui, pour d'autres, sont précisément des raisons d'admiration ou d'estime. M. Albert Béguin**, déclare, dans Une Semaine dans le monde.
« ...C'est l'un des paradoxes de la vie de Gide : préoccupé de vivre à contre-courant, soucieux de cultiver « sa différence » craignant toujours de n'être pas assez « un être à part », il s'est donné pour consigne de rester indécis, mouvant, rebelle aux conclusions qui fixent un homme dans son attitude et l'immobilisent dans sa vérité (...). Mais dans ce refus de se trouver, dans cette volonté de prolonger la disponibilité de l'adolescence, n'y a-t-il pas un autre risque qui est celui de vivre les yeux fixés sur cela qu'on ne veut pas être? Et, en particulier, de peur d'adhérer à quelque orthodoxie, de peur d'être un jour d'accord avec tout le monde, Gide ne s'est-il pas inquiété plus que quiconque de ce que pensait tout le monde ? »
L'auteur croit qu'avec le recul l'œuvre de Gide paraîtra moins grande et surtout moins scandaleuse qu'on ne l'a cru.
« L'enseignement explicite de ses premiers livres (...) fut nécessaire et opportun au déclin
de l'ère bourgeoise. Mais c'était déjà le déclin et des coups plus forts que les siens avaient été portés aux idoles qu'il abhorrait. »
Selon Béguin, on a eu le tort de confondre successivement Gide avec les grands hommes dont il se réclame — Montaigne, Goethe, Nietzsche, Dostoïewsky — et d'égaler son œuvre à la leur. Son vrai ancêtre, estime-t-il, c'est Rousseau.
« Les Confessions elles aussi, ne sont écrites qu'en vue de démontrer que Jean-Jacques ne ressemble à personne {...). Et Les Rêveries sont une apologie dont l'auteur, comme Gide le fait si souvent (...) prépare les pièces qu'au jour du Jugement il mettra sous les yeux de Dieu. Mais ce souci de paraître unique et de justifier par là sa vie est aussi ce qui restreint la portée de l'œuvre de Gide sans cesse enclose dans ses problèmes individuels quand elle eût pu atteindre à une valeur bien plus universelle. »
De M. Julien Benda, qui a consacré à Gide deux articles presque identiques dans L'Ordre de Paris et dans Opéra***, on n'attendait pas naturellement des roses sans épines :
« Le plus grand prix de littérature allant à Gide ne pouvait s'adresser à plus juste ; Gide est le type du littérateur. 
» ... On est frappé quand on le lit, notamment ses écrits critiques, de l'ingéniosité de nombre de ses vues, de leur vertu d'insinuation, de leur nuancement, de leur nouveauté, souvent de leur justesse, et en même temps de leur dispersion, de leur refus de se serrer l'une à l'autre comme les molécules d'un bolide (...), de leur impuissance à consister; on note, comme également dignes d'intérêt, la saveur de chacune et, d'autre part, leur indépendance réciproque, voire leur contradiction (...); on admire son talent à comprendre les individualités et son manquement total à former au-dessus d'elles un concept général propre à les intégrer. »
Selon Benda, Gide fait de l'idée une occasion d'émoi, de sport littéraire, d'élan lyrique et relève ainsi de ce que l'auteur de La France byzantine appelle le lyrisme idéologique...
« ...dont les fondateurs auront été Nietzsche en Allemagne, Barrés en France (…). De là ces formules verbalement très heureuses — généralement péremptoires — mais qui ne résistent pas à l'examen critique et dont c'est faire preuve d'inintelligence que de les y soumettre. »
Et c'est précisément pour cela, conclut Benda, que l'influence de Gide aura été et reste considérable.
« Parce que, avec son culte de l'inquiétude, du non fixé, du pur sentir, du pur individuel, du pur nouveau, son relus à justifier ses dictats, son haro sur l'effort analytique, systématiseur, explicateur et autres ascèses intellectuelles, il aura été, et est encore, l'homme dans lequel tout un monde moderne s'enivre de sa propre image. »
On ne s'étonnera pas que, seules dans la presse, des publications communistes aient adopté un ton franchement hostile et souvent très violent à regard de l'auteur de l'inexpiable Retour d'U.R.S.S. Je ne parle pas de Ce Soir qui, lui, a purement et simplement passé sous silence la nouvelle du prix Nobel.
« M. André Gide, écrit L'Humanité, sait écrire, traduire et se comporter en toutes circonstances au mieux de ses intérêts particuliers. Il sait lâcher les jeunes gens sur les chemins de la liberté et leur apprendre « la ferveur ». II sait se faire une raison quand il est d'un côté de la mer et que l'on meurt de l'autre côté. »
Phrase que J. Bloch-Michel commente ainsi dans L'Intransigeant :
« Somme toute, M. André Gide, qui est âgé de soixante-dix-huit ans, aurait dû écrire ou même. se battre dans le maquis. »
Dans Action (19-11-47), Edgar Morin**** commence ainsi son papier :
« II y a des génies qui devancent l'histoire (…). Et puis l'histoire les rattrape. Et puis l'histoire les dépasse. »
Et, à l'instar de cet historien qui divisait le siècle de Louis XIV en deux périodes : « Avant la fistule » et « Après la fistule », l'auteur distingue deux Gide, celui d'avant 1936 (l'année du fameux voyage), l'écrivain dont il loue « l'immense influence libératrice sur la jeunesse » de l'époque, et celui d'après 1936 « qui écrit toujours aussi admirablement » mais dont l'anticommunisme a souillé le caractère universel de son « message ». Ce second Gide...
« ...rentre dans le sein des familles bourgeoises. « Après Kœstler, tu liras Retouches au retour d'U.R.S.S. mon petit chéri. — Oui, maman. » Dommage pour l'humanité. Dommage pour Gide. »
Mais, dans Action de la semaine suivante, C. Hofman, qui trouve sans doute Edgar Morin trop indulgent, proteste : mais non, mais non, il n'y pas deux Gide, il n'y en a qu'un, le Gide pour lequel sauver la culture, c'est sauver la bourgeoisie, pour lequel la culture est un privilège de classe, inaliénable.
« André Gide, c'est Janus. Un visage pour le passé, l'autre pour l'avenir. Seulement, Janus ne fait pas deux, mais un seul être. Comme Narcisse, il est seul.— Que faire ? Contempler. Sa nature double l'empêche en effet de prendre parti. Janus, c'est l'attentisme. Janus, c'est encore le double jeu. »
Dans Les Lettres françaises, Jean Kanapa sous le titre Le Prix Nobel à un faux monnayeur, emploie des procédés de style qui présentent une certaine analogie avec celles de E. Morin :
« La disponibilité. La gratuité. L'indifférence. Le « désintéressement ». La « ferveur ». La sensualité délirante — et, si possible (c'est recommandé), perverse. Tout cela, c'est merveilleux pour les gens, pour « la classe » qui distribue les Prix Nobel...
» — Et « l'adhésion » au communisme» m'sieu ? — Oh! cela, ce fut merveilleux... Bon papa Gide s'est dit : « Le communisme, voilà mon affaire. » Une religion épatante, à ce qu'on dit. Et bon papa (...) va visiter la Terre promise (...). Et là, que voit-il ? Il voit que le communisme n'est pas une religion (...), que le kholkozien (...) ne sait pas par cœur la fameuse prière Numquid et tu qui commence, vous vous en souvenez, par ces mots immortels : « O fruition paradisiaque de chaque instant... » Alors, bien sûr, bon papa Gide comprend. Comprend qu'il s'est trompé. Et dit qu'on l'a trompé. Et écrit qu'on ne l'y reprendra plus. Il écrit cela dans Retour d'U.R.S. S, — que je vous recommande de lire, mes chers enfants, lorsque vous aurez fini votre Kravchenko. »
Trois cents lignes de cette veine, avec, au passage, une pointe contre Mauriac qui, jadis « se situait contre Gide » : tous deux sont aujourd'hui complices...
« ...de la même entreprise d'avilissement, d'égoïsme, de réaction intellectuels. Ennemis de la culture. Ennemis de l'homme, » etc, etc...

La majeure partie de l'œuvre de Gide est publiée à la N. R, F. L'infatigable Paul Guth a eu l'idée d'aller voir, pour Le Figaro littéraire, comment réagissaient les principaux locataires de l'hôtel de la rue Sébastien-Bottin.
« — Vous devez être heureux, dit-il à Paulhan, le second Nobel N.R.F...
» — Comment! Nous n'en avons eu que deux ? s'étonne l'incorrigible farceur, qui feint de croire que Valéry l'avait eu aussi, et ajoute : Nous ne sommes pas beaucoup pour les prix dans la maison (...}. Enfin, ce qui est fait est fait (...). Ça ne changera rien aux sentiments! »
Et Raymond Queneau, second plaisantin, de la maison :
« Du moment qu'on joue le jeu du Prix Nobel, je trouve que c'est bien joué. Gide, de tous les vieux c'est le mieux. » Et il ajoute : « Roger Martin du Gard, Gide, c'est les fondateurs de la N.R.F. Peut-être qu'il lui a fallu trente-sept ans, à la Revue, pour arriver à Stockholm. »

Gide, souffrant ces derniers temps, n'a d'ailleurs pu se rendre dans la capitale suédoise, pour recevoir les 140 000 couronnes (4 820 000 francs) du prix, et c'est M. Puaux, ambassadeur de France qui l'a remplacé.

[...]"

_____________________________
* Le prix Nobel de littérature, Lucien Maury, Les Nouvelles Littéraires, 13 novembre 1947 
** Albert Béguin, Une Semaine dans le Monde, ?? novembre 1947.
*** Prix Nobel de littérature, Julien Benda, Opéra, 19 novembre 1947
**** Familles, je vous haïssais, Edgar Morin, Action, 19 novembre 1947



lundi 13 octobre 2008

Nobel de littérature, 1947-2008

"Ai-je dit déjà qu'il paraît qu'il est question de Gide pour le prix Nobel ? Il ne sait trop s'il s'en épouvante à l'idée des corvées qui s'ensuivront, ou s'il s'en réjouit", note la Petite Dame.

Fin octobre 1947, les rumeurs vont bon train. Elles ont raison : "Le 13 novembre, vers 5 heures, une agence de presse téléphone à André Gide pour lui apprendre qu'il avait le prix Nobel." Gide est à Neufchâtel, mais le "Monsieur Gide est en Suisse" de la concierge du Vaneau semble une ruse pour les journalistes...

Courriers, télégrammes, téléphonages, visites... L'appartement du Vaneau est pris d'assaut et c'est la Petite Dame, restée seule à bord, qui reçoit les journalistes. "Heureusement qu'on n'a qu'un Gide, et qu'on n'a qu'une fois le prix Nobel !" s'exclame-t-elle. Et elle s'amuse de la grande confusion de la presse dans ses descriptions de la famille Gide où se mêle le lien du sang, celui de l'encre et celui des amitiés :

"Je sais bien que dans notre famille, il est malaisé de s'y reconnaître, et que la logique mène à l'absurde, c'est ainsi que Gide a eu trois gendres : Lambert, Herbart et Richard Heyd, que Catherine a été la fille d'Alissa, et Elisabeth la femme de Gide, que Nicolas a été son troisième petit-fils, les deux fils de heyd étant les premiers, etc."

Gide n'ira pas à Stockholm recevoir son prix, sa santé n'étant pas très bonne. On peut lire sur le site de la Fondation Nobel le discours de présentation que fit Anders Österling, académicien suédois, et le discours de remerciements de Gide lu par l'ambassadeur de France en Suède.

Le Monde donne ici un petit historique des Nobel de littérature français à l'occasion de l'obtention du prix par Le Clezio cette année.