VCuverville, 31 octobre 1924.Je n'ai reçu votre premier morceau qu'hier. Vous pouvez penser que j'attendais votre étudeI avec une assez vive impatience ; mêlée, il va sans dire, d'une certaine appréhension ; car, aux couronnes que vous tressez, vous n'enlevez jamais les épines, et c'est souvent par elles qu'on reconnaît l'authenticité des roses offertes ; ce ne sont certes pas des fleurs en papier. Une lettre de vous me recommande de réserver mon jugement et d'attendre la fin de l'étude. Je ne vous fais donc part aujourd'hui que de quelques réflexions provisoires.Une de mes grandes déceptions littéraires, c'est la lecture des Souvenirs de Banville qui me l'a donnée. Ce sont compotes où la surabondance de sucre couvre la spéciale saveur de chaque fruit. Vous avez donc raison sans doute de préférer au sucre le sel et le vinaigre. Ils conservent aussi bien, sinon mieux. Mais l'important, c'est la saveur, la saveur propre. L'avez-vous toujours préservée ? Il me paraît que vous avez plongé si avant vos doigts dans la marmite que parfois, dans votre confiture, je sens plus votre parfum que le mien.N'allez pas croire que je me rebiffe ; j'ai tendance au contraire (et ceci ne vous surprendra pas) à reconnaître pour vrai de préférence ce qui ne m'est pas agréable ; mais ceci dit, osons marquer les traits qui, dans votre portrait, me paraissent exacts, et ceux que je tiens pour fausser nettement ma figure.« Sous les attaques de Béraud, il blêmit... tant la chose lui put paraître effrontée... » Voici qui est mal dessiné. L'attaque de Béraud m'étonna par la subite importance qu'elle donnait à ma figure... Ne nous faisons pas plus modeste que de raison : je n'ai jamais douté de mon importance. Mais j'ai vécu jusqu'en 1916 dans la conviction que cette importance ne serait reconnue que beaucoup plus tard ; qu'après ma mort. Aucun article ne la signalait. J'ai connu ce destin bizarre (peut-être unique) d'être magnifié par l'attaque avant de l'avoir été par l'éloge. La caricature a pris le pas sur le portrait. Cela donnait beau jeu a mes ennemis ; ce n'est pas contre des éloges qu'ils protestaient, mais bien contre mon œuvre même, et ce qu'ils appelaient : mon influence. Or, de cela, j'ai pu souffrir, car cette œuvre, les lecteurs de Béraud, Massis, etc., ne la connaissaient pas. Toutes les imputations, si mensongères fussent-elles, seraient donc acceptées sans contrôle. Elles l'ont été. Peut-être eût-il été bon que vous vous fussiez persuadé de cela davantage. Dans dix ans d'ici, il n'importera plus guère ; mais il était des traits faussés qu'il importait de rétablir. Après quoi j'eusse plus volontiers reconnu pour parfaitement exact... ceci par exemple : « ...manque d'ouverture nette de son anarchie »... car cette anarchie, je n'ai su me l'avouer à moi-même et la reconnaître qu'assez tard. Il n'y a pas si longtemps que j'ai cessé de ramer contre le courant... je veux dire : celui qui m'entraîne et que je reconnais aujourd'hui pour le vrai. De là, sans doute, ce que vous appelez : « volonté affectée de l'obscurité » et : « ses gestes allaient à l'encontre en secret », qui est fort bien observé, mais qui ne suffit pas à expliquer l'ostracisme dont vous parlez, et dont, à vrai dire, je ne m'affectais guère, en bon élève de Mallarmé.Et je ne crois pas juste non plus, du moins sommairement indiqué comme vous faites : « Gide n'a pas de souci plus grand que celui de la figure qu'il fait dans le monde. » J'ai beaucoup médité sur cette phrase, par peur d'une protestation trop hâtive. L'attitude, la position du moins, que les attaques me forcent de prendre, et qui me paraît à présent la meilleure, celle de quelqu'un qui s'est mis tout le monde à dos, n'est pas du tout celle que j'eusse prise naturellement. C'est aussi que je me suis longtemps considéré simplement comme un artiste ; je n'ai compris qu'à la faveur de ces attaques qu'il me fallait accepter d'être surtout un novateur. « En général tout novateur est artificieux », dit Bossuet. A vrai dire ce sont ces attaques qui m'ont révélé ma valeur.Très juste : « une partie (de son œuvre) est criante et trépidante : l'autre compassée... » C'est aussi que j'ai plus grand souci de cacher ma pensée que de la dire, et qu'il me paraît plus séant de la laisser découvrir, par qui la cherche vraiment, que de l'exposer. Et tout le paragraphe qui suit est on ne peut plus perspicace.J'en arrive à présent avec vous au centre, même : « Action décomposante. » Il est vrai. Mais qu'est-ce que je décompose ici ? qu'un composé factice, ruineux, de morale et de préjugés, où ne s'abrite que de la peur. J'attends que vous le montriez dans vos articles suivants. Oui, c'est là que je vous attends.Entre parenthèses, pourquoi, me prêtez-vous des sentiments de « dépit » devant la prépondérance de Gourmont au Mercure ? Fallait-il nécessairement du dépit pour étouffer dans cette atmosphère empoussiérée ?« Valeur plus authentique encore qu'il ne croit... (eh ! eh ! petit à petit, j'en viens bien pourtant à le croire) telle qu'elle est au creux de lui-même, au plus profond élémentaire et sauvage où il ne plonge pas, où il refuse de plonger par ligature atavique et par vain souci de civilité. » Merci de parler ainsi. Voici, mon cher Rouveyre, qui m'éclaire, et me guide, et me fortifie.Excellente, la suite ; révélatrice ; mais ne parlez donc pas des « huguenots de ma suite » ; voici qui est de pure invention : les protestants m'ont toujours honni. Partant, assez mauvais le passage où « les pas ouatés et funèbres de ces messieurs... ». A qui diantre en avez-vous ? et de qui voulez-vous parler ? Vous n'écoutez ici que la légende et ne faites pas attention que tous ceux qui composent « ma troupe », à la seule exception de Schlumberger, sont catholiques pur sang.« Il ne nous est pas donné de pouvoir, nous-mêmes, contempler avec indépendance notre humaine structure. » Votre article, pourtant, m'y aide, et je vous en sais gré.Je lis ensuite bien des remarques, indiscrètement pénétrantes, subtiles, et dont force m'est de reconnaître l'inquiétante perspicacité.Plus loin, en passant : « En principe, jamais l'homme ne se retire du monde si le monde ne l'a pas auparavant rejeté », affirmation paradoxale peut-être, mais des plus intéressantes, importante, et où vous êtes excellent.J'apprécie hautement mon manteau « couleur de murailles croulantes »... un peu moins, je l'avoue, mon « regard oblique de vieille chinoise »... mais ça c'est une affaire de goûts, et cela a dû tellement vous plaire !Pour ce qui est du satanisme, remettons à plus tard. « C'est par le prince des démons qu'il chasse les démons », disait-on d'abord du Christ lui-même... Je crains que tout cela ne soit simple façon de parler.Je reste plein d'attente encore.I. Le Contemporain Capital (Nouvelles), articles repris plus tard dans Le Reclus et le Retors.VICuverville, 5 novembre 1924.Oui, c'est encore moi. Heureux suis-je que ma lettre vous ait plu ; j'avais pris grand plaisir à l'écrire... Mais dans votre mot d'aujourd'hui, je relève une petite phrase qui m'inquiète car j'y flaire une erreur d'interprétation contre laquelle, en hâte, je voudrais vous mettre en garde. « Les ouvertures de votre lettre me font espérer que j'aurais atteint le fond de vos inquiétudes », dites-vous. Je crains qu'on ne parle pas d' « inquiétudes », à mon sujet, sans se mettre le doigt dans l'œil. Cela vient, je crois, de cette opinion toute faite, qui veut voir de l'inquiétude chaque fois qu'il y a diversité, complexité, etc. Vous n'en êtes tout de même pas là, je pense, et devez comprendre que si j'étais capable d'inquiétude, je ne serais pas capable d'écrire mes livres. Je prétends que les vrais inquiets sont précisément ceux qui ont besoin, pour vivre, d'un système : les Massis, les Maritain... je dirais même : les Barrés. J'ai pu être inquiet, dans le temps ; mais précisément la diversité de mes livres donne le change, car c'est à elle que je dois de ne plus être inquiet aujourd'hui. Je le serais sans doute encore, si je n'avais pas su délivrer mes diverses possibilités dans mes livres et projeter hors de moi les personnages contradictoires qui m'habitaient. Le résultat de cette purgation morale, c'est un grand calme ; osons-le dire : une certaine sérénité.Mais nos bons catholiques d'aujourd'hui n'admettent pas que l'on puisse trouver calme, équilibre et sérénité ailleurs que dans le dogme ? Je voudrais que vous ne donniez pas dans ce panneau ; vous leur feriez trop de plaisir.VIICuverville, 10 novembre 1924.Je reçois la seconde tranche de votre étude à l'instant. Me précipite sur vous ; vous dévore.Je relirai plus tard, à tête refroidie ; ceci n'est que mon impression première, sans retouches et sans apprêt.Oui, je sens bien cette fois le bistouri pénétrer dans la chair même, la chair vive ; c'est délicieux ! et il pénètre très avant. Il touche à des points névralgiques ; l'opérateur ne s'en fait pas ; il a le regard clair, la main sûre. Parfait. Mais tout à coup l'opéré pousse un cri, non de douleur, car tant que l'opération qu'il surveille se poursuit sans trébuchement, il approuve. Mais voici .que le scalpel s'égare... Quittons la métaphore et disons simplement que je souscris à ce que vous dites, y applaudis (car vous le dites fort bien et cela n'était pas facile) ; mais dans la dernière colonne, tout à coup, vous faites erreur, une erreur grave ; veuillez non pas m'en croire sur parole, mais prêter attention à ce que je vous en dis ; il me semble impossible que vous n'en reconnaissiez pas, après examen, la justesse : Non, mon cher Rouveyre, non, ce n'est pas le sentiment de la défense qui jamais fit naître en moi le désir. L'horreur du défendu a précédé de longtemps le besoin de légitimer à mes propres yeux ma conduite et l'intime proposition de mon être. Et ceci est très important, car c'est précisément cette horreur du défendu qui m'a contraint de réviser le code ; je ne pouvais prendre mon parti non plus de vivre insincèrement, que de demeurer hors la loi. Et n'allez pas me dire, par pitié, que tout cela revient au même : le psychologue que vous êtes doit comprendre que vous mettez ici la charrue avant les bœufs. C'est ce que mes Mémoires éclaireront suffisamment, par la suite ; mais pour ne rester point en retard vous devriez, sans plus attendre, mettre au point ce petit alinéa. Il n'y aurait, ce me semble, que quelques lignes à modifier, et votre article en vaut la peine ; précisément parce que, par ailleurs, vous y faites preuve d'une perspicacité si indiscrètement pénétrante, et si prophétique; encore une fois, ce que j'en dis me paraît des plus importants.Et naturellement c'est de ce petit passage que vont s'emparer tous ceux qui prétendent donner raison à la Loi. Massis a parfaitement raison lorsqu'il affirme que l'amour du désordre est incapable de produire une œuvre d'art ; mes livres sont là pour le prouver. Si tout mon être ne tendait pas à l'ordre et à l'harmonie, je n'aurais jamais pu les écrire, et je n'en aurais pas eu le désir.VIIICuverville, 22 novembre 1924.Combien j'aimerais vous revoir ! C'est seulement maintenant que je pourrais bien causer avec vous. Si je ne pensais que vous préférez la solitude, volontiers j'irais passer quelques heures à Barbizon, auprès de vous.Je ne vois pas qu'il y ait lieu de souhaiter de retouches à votre étude (une fois faite l'importante rectification dont vous convenez). Elle est extraordinairement perspicace et « fouillée ». Je me reconnais et me plais dans ses lumières et dans ses ombres. Et je reconnais avec vous que, après tout, la question de l'uranisme n'a pas, en elle-même, une grande importance ; mais je crois qu'après lecture de mes Mémoires vous reconnaîtrez que, pour moi, elle put en avoir une capitale, et que, du même coup, vous vous expliquerez mieux ce besoin de justification qui vous gêne dans mes écrits. Car ce n'est pas le fait d'être uraniste qui importe, mais bien d'avoir établi sa vie, d'abord, comme si on ne l'était pas. C'est là ce qui contraint à la dissimulation, à la ruse, et... à l'art. Ce n'est pas moi que je protège. Mais ceci même, l'eussiez-vous pressenti, je vous sais gré de ne pas l'avoir indiqué ; on le comprendra de reste plus tard.Il reste que cette dernière étude est la digne conclusion d'un livre remarquable et qui devance de beaucoup les jugements contemporains.Qu'il me tarde que vous puissiez connaître in extenso : Si le grain ne meurt, et peut-être plus encore mes Faux-Monnayeurs ! Je vous quitte pour y travailler, tout empli d'une confiance que je vous dois et dont je vous remercie de tout cœur.Ci-joint une page de journal :11 novembre 1924Ecrit à Rouveyre, après lecture de son second article des Nouvelles Littéraires que je venais de recevoir. Je crains d'avoir donné trop vite mon satisfecit. Ce qui me cause un peu de douleur a vite fait de m'apparaître d'autant plus véridique ; et profitable, et salutaire, etc. Reste d'évangélisme sans doute ; par instinct presque, je tends l'autre joue... Mais, en y repensant, il me paraît que ce portrait ressemble encore plus à l'auteur du Gynécée qu'à moi-même ; strapassé, grimaçant, douloureux. Tout cela, c'est du romantisme ; j'en suis loin. Et plus loin encore de cette sorte de sadisme qu'il me prête et qui, vrai, n'appartient qu'à lui. Dans les bons jours, ceux où je donne ma mesure, où je livre ma vérité, rien n'est plus harmonieux que mon paysage intérieur ; c'est la musique des grandes fugues de Bach qui l'emplit le plus adéquatement. Cette recherche du vice, ce besoin de faire souffrir... quelle invention ! Et comme Jammes était plus dans le vrai lorsqu'à La Roque, examinant des écritures (il se montrait fort expert en graphologie ou, du moins, d'une intuition surprenante), disait que le trait dominant de la mienne et ce qui l'y frappait le plus, c'est la bonté.Et c'est peut-être là ce qui fait que je ne puis me préférer a autrui, ni même ma pensée à la sienne, mon émotion, etc... Je commence à croire que c'est là un fait si rare qu'il doive demeurer incompréhensible à la plupart des gens. Et pourtant c'est la seule explication, sinon possible, du moins vraie, de ma nature, de ses hésitations apparentes (qui ne sont que des façons de me prêter à autrui, à sa manière de voir, etc.), de sa duplicité, de ses fuites. Peut-être comprendra-t-on cela plus tard. Même ma non protestation, lorsqu'on m'attaque, vient de là ; et mon besoin de protestation, par contre, pour défendre autrui, qui m'a déjà fait faire tant de gaffes (c'est-à-dire : qui a le plus et le mieux servi à me faire méjuger). Car rien n'est plus difficile à comprendre, à admettre, et partant plus mal interprété, qu'un acte désintéressé... Or il n'y a que celui-là qui m'attire et qui m'intéresse.IXCuverville-en-Caux, vendredi.Eh bien ! cela m'attriste et me... chiffonne beaucoup d'être rejeté par votre ami, que tout ce que vous m'en dites me rend extrêmement sympathique ; exactement le genre de lecteurs que je souhaite et pour qui j'écris. Et j'estime que c'est un peu de votre faute s'il ne m'a pas mieux compris. Certainement Goethe est, de tous les littérateurs, celui dont je me sens le plus proche et auquel je m'apparente le plus, n'en déplaise à votre ami. Vous devriez bien lui envoyer mon petit volume de Morceaux Choisis (dont il va sans dire que je mettrais sur votre demande un exemplaire à votre disposition). On supporte plus volontiers d'être vilipendé, ou inconnu que méconnu. Attendez-vous à ma visite, puisque aussi bien vous me dites qu'elle ne vous déplairait pas. Et prochaine. Vous ne sauriez croire combien l'idée d'une ou deux journées passées près de vous me sourit. A bientôt donc.X14 décembre 1924.Vous m'auriez déjà vu, sans la grippe qui me boucle à la villa depuis huit jours. Et quand je serai quitte ce sera pour retourner à Cuverville au plus tôt. Remettons Barbizon à des jours meilleurs. Et n'allez pas vous figurer que vous regrettez plus que moi ; mais ce n'est qu'un délai. J'ai trop d'affection pour vous, pour renoncer.ANDRÉ GIDE
Affichage des articles dont le libellé est Massis Henri. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Massis Henri. Afficher tous les articles
samedi 23 janvier 2016
Lettres à Rouveyre 5/6
Suite des extraits de Lettres à Rouveyre donnés dans la NRF d'août 1928 (voir ici la première partie).
lundi 15 juillet 2013
Saint Jean d'été (2)
Poursuivons au fil du Journal d'un journaliste de Robert de Saint Jean (Grasset, 1974, coll.Cahiers rouges, 2009) les rencontres avec Gide. Où l'on retrouve aussi Malraux. Depuis quelques temps, Gide et la la Petite Dame ont entrepris de rassembler quelques amis choisis le mercredi soir au Vaneau. Le lendemain jeudi 7 mars 1929, Robert de Saint-Jean note quelques-uns des sujets de la conversation :
Hier, chez Gide : Malraux, qui parle du pamphlet que vient de publier Berl, Berl qui traite le même sujet, Clara Malraux, Green. Nous sommes chez Mme Van Rysselberghe, si je comprends bien, rue Vaneau. « La petite dame » est là (robe noire, cheveux blancs coupés aux enfants d'Edouard), en compagnie d'une amie également endeuillée. Gide raconte des cas de nécrophilie et de coprolâtrie. Sa voix gonfle soudain certains mots on ne sait sous l'effet de quelle métrique connue de lui seul, son œil étincelle quand il fait une remarque intelligente, ce qui lui arrive sans cesse. Parfois il pivote sur lui-même avec prestesse, d'autres fois il paraît gauche. Il recommande le film la Fin de Saint-Pétersbourg [sic, pour Les Derniers Jours de Saint-Pétersbourg], qui passe maintenant au Vieux-Colombier après avoir été projeté pour des amis de Gide et de Marc Allégret. La projection avait été d'abord interdite par la Préfecture de police, paraît-il.
La rencontre du 16 octobre 1929 est intéressante car si elle montre Gide sous un jour connu, elle intervient au moment de la nouvelle vague d'attaques d'Henri Massis : les deux articles publiés sous le titre Faillite d'André Gide dans les numéros de septembre et d'octobre 1929 de la Revue universelle. Des commentaires haineux brodés à partir du livre de Charles du Bos. A la demande de ce dernier, Massis changera le titre en Défaite d'André Gide lors de leur parution en recueil en 48.
Mercredi 16 octobre [1929]
[...]
Hier Gide. Depuis quelque temps il se promettait, dit-il, de déjeuner avec moi. Il m'avait appelé le matin et paraissait tout gauche au bout du fil :
— Etes-vous libre aujourd'hui ?
— Oui.
Dans un soupir il dit alors :
— Faites donc cela.
Je vais le chercher à la N.R.F. où je l'attends dans le bureau de Malraux. Enfin paraît « Monsieur Gide », comme le nomme Malraux. Il distribue quelques paroles à plusieurs ombres. Regard désabusé sur des dessins érotiques (bordel, femmes écartelées qu'approchent d'affreux bonshommes la pipe au bec), œuvres que Malraux trouve intéressantes. Silence embarrassé. Enfin, de sa voix détimbrée :
— Très cu-ri-eux... Cu-ri-eux. (Pour très il prononce trait.)
— Où allons-nous ? lui dis-je. Il a déjà tout prévu :
— Au Bon Marché, fait-il rapidement.
— La Petite Chaise est plus près, dis-je étourdiment.
— Mais, objecte-t-il sans détours, en fermant ses yeux de bourreau asiatique... les prix y sont fort élevés. (« fort » appuyé fortissimo.)
L'article que Massis vient de lui consacrer dans la Revue universelle ouvre la conversation, et c'est moi — décidément en veine de gaffes — qui ai mis le sujet sur le tapis.
— J'en suis tout remué, dit Gide.
Et de m'expliquer que si l'article tombe sous les yeux des parents d'un jeune homme turc, qui s'est confié à lui, il en résultera du vilain.
— Cela les confirmera dans leurs soupçons. Déjà on les abreuve de ragots, on leur assure que je vis entouré d'une troupe de favoris !
Il descend — par deux marches à la fois — l'escalier du métro, après avoir espéré acheter chez le libraire la fatale Revue universelle, mais elle ne s'y trouve pas.
Enfin, la casquette sur les yeux, et la pèlerine grise flottant au vent, il entre — grand Mongol grimé en détective — dans le restaurant combien peu prometteur du Bon Marché. Un chanoine à petit bedon, au teint fleuri, et qu'escortent deux rombières séchées sur tige, nous croise et fait un grand salut à Gide qui lui répond avec embarras, croyant à une méprise.
Gide choisit une table après de longues hésitations, optant finalement pour celle où nous pourrons nous entretenir librement sans que nos propos tombent dans des oreilles indiscrètes.
Il m'interroge sur mon frère, de dix ans mon cadet.
— Lui avez-vous parlé sans réticences ?
— Non.
— Faites-le, faites-le, dit-il si fort qu'il a fait sursauter la servante comme s'il avait crié : « Sauvez-le, sauvez-le ! » Faites-le, reprend-il plus doucement, en voix de basse cette fois. En lui parlant vous l'amènerez peut-être à convenir de quelque incertitude.
Il continue ainsi :
— Il faut écrire ce qu'on a à dire en toute franchise... Sans considération pour les sentiments qu'éprouvera la famille... Si l'on s'arrête à ces raisons-là, si l'on demeure prudent, on se perd, on ne dira jamais rien...
Il parle ensuite de la jalousie.
— C'est un sentiment que j'ignore. Bien au contraire je désire associer l'autre à mes aventures.
Il parle avec regret « des boulevards de jadis » où l'on trouvait sans peine « des rencontres des Mille et Une Nuits ». Il comprend que « devant le développement de la chose » Chiappe ait pris des mesures sévères, mesures qui contrarieront la nature de beaucoup, leur donneront un sentiment artificiel de culpabilité et de honte, feront d'eux des hommes chargés d'un lourd fardeau.
— Le mieux ne serait-il pas, lui dis-je — formulant toujours la remarque qu'il vaudrait mieux taire — le mieux ne serait-il pas de faire comme en Allemagne ? Toute licence après dix-huit ans mais, avant, protection des mineurs ?
— On en parle à son aise quand on n'a pas le goût des mineurs, fait-il avec un peu d'agacement.
Finasserie de la fin :
— Je vous remercie de votre lettre, elle m'a assuré que vous désiriez cette rencontre, ce que je ne croyais pas lorsque je vous en ai parlé la première fois d'une manière évasive...
La note arrive (37,50 F). Il fait mine de la saisir, sans hâte excessive. J'ai avancé le premier la main et sa main aussitôt a battu en retraite. Il sourit.
Chez lui, ensuite, 1 bis rue Vaneau. Dans l'antichambre horribles peintures. Bureau-bibliothèque au bout d'un couloir, très élevé avec une sorte de balcon, devant les livres, à mi-hauteur. Fenêtre percée donnant sur les arbres et les vieux hôtels sis derrière Matignon, vue champêtre, silence.
Souvenirs : quelques masques nègres, des nattes, etc. Nombreuses cases pour les dossiers. Il extrait de l'une d'elles les lettres d'Emile (ainsi se prénomme l'adolescent turc). Grand souci d'ordre. Etiquettes sur des tiroirs ou des classeurs : noms d'auteurs, — ou d'œuvres. On lit ainsi NATHANAEL, et ceci, plus mystérieux, OPPOSITIONS.
Il lit la lettre du Nouvel Emile, emprunte alors cette diction emphatique, et ces décalages de ton qui lui restent si personnels. « Comme j'aimerais, mon Grand Ami, que vous n'ayez pas été d'abord sincère pour pouvoir l'être maintenant. Si vous m'aviez menti, comme j'en serais heureux, car vous pourriez me le dire et je vous croirais cette fois. » (Ce gosse n'a pas seize ans.) Gide avec émotion :
— Je ne reçois plus de lettres, les parents ont tout appris, et m'ont prié de cesser toute correspondance. (Il me montre une lettre, très courtoise, du père.) On a dû affirmer à l'enfant que je le mystifiais, et il ne m'écrit plus. J'avais été contraint de dire, par écrit, que je m'inclinais, et les parents ont dû lui répondre : « Tu vois, Emile, il ne s'intéresse plus à toi. »
II m'annonce qu'il va filer à Berlin pour se changer les idées.
Il aime qu'on fasse étalage en sa faveur de sentiments de tendresse qu'il paraît incapable d'éprouver lui-même. Tout cela est complexe et simple à la fois car Gide — Massis ne le croirait jamais — se montre souvent la naïveté même.
Oublié de noter qu'avant de rentrer rue Vaneau il était passé prendre chez Saucier (Gallimard, boulevard Raspail) cette fameuse Revue universelle explosive du 15 octobre. Saucier lui parle de la chose, Gide prend un air étonné. La bombe étant en deux parties, Gide commande aussi le numéro précédent pour connaître le début du texte meurtrier, recevoir les premiers shrapnels.
— Des amis, me raconte-t-il, ont assuré au père d'Emile que j'étais un monstre... Rien d'étonnant qu'on colporte de telles calomnies, avec les Béraud et les Massis que j'ai à mes trousses.
Et c'est à nouveau Malraux qu'on retrouve à la table d'un déjeuner en mai 1931. Un Malraux omniprésent devant lequel Gide a souvent dit combien il se sentait petit garçon...
7 mai 1931
Hier Gide et Malraux à déjeuner. Malraux blême. De longues mèches balaient son front, son visage, et l'une d'elles tombe jusqu'au menton. Feu toujours présent dans les yeux.
Gide dans son habituel costume de tweed. L'air placide, faussement débonnaire, mais il a le sourire aux yeux plissés du cavalier tartare qui scrute la plaine.
Chez Malraux le langage devance presque la pensée, d'où les trouvailles de sa machine à fabriquer les formules. Une fois la formule sortie, l'exégèse vient. Son impatience de dominer l'interlocuteur s'accompagne d'un mépris apparent pour celui-ci. (Chez Cocteau, désir de faire mouche à tout coup, mais en charmant.)
Durant deux heures il n'a pas souri une fois. A peine une contraction ironique des lèvres après l'exécution de celui-ci ou de celui-là. La guillotine va vite, les adversaires sont raccourcis, les têtes tombent, tout cela en quelques mots rapides et définitifs. « Untel est un sombre crétin », « la maison G. est très farfelue », etc.
Malraux parle de l'effet produit sur le public — coup de foudre — par l'exposition indo-hellénique qu'il a organisée. Il y a eu aussi quelques véritables accès de fureur chez des critiques et des journalistes.
— Deux colonnes et une photo dans Paris-Midi... Je devenais aussi parisien que Jean Cocteau ! J'ai répliqué à ceux qui m'attaquaient, je l'ai fait avec violence, et vous avez trouvé, dit-il en se tournant vers Gide, que cette réponse était « jeune ».
Gide sourit, mais n'ajoute rien.
Autre trait de Malraux dans la conversation : une joie de potache, des mots d'argot, une ivresse à distribuer des coups, et de nombreuses allusions à la vie intellectuelle « suite de farces et attrapes ».
— J'ai embêté Maritain. Oui, en déclarant que la culture chrétienne intègre la notion de culpabilité et la culture Spartiate la notion d'héroïsme. Ne trouvez-vous pas, demande-t-il à Gide, que cette notion de culpabilité résume bien la culture chrétienne ?
Gide sourit, hésite, et finit par dire :
— Je ne sais pas... Je crois que je vais être recalé à mon bachot !
Malraux fait une comparaison entre la dictature soviétique et la dictature italienne.
— En Russie, où ils étaient maintenus dans les soutes, on les a fait monter en 1917 sur le pont et ils ont eu la permission de faire les quatre cents coups. En Italie, ils étaient dans les soutes, ils y restent, mais on leur répète qu'ils ne doivent pas venir chahuter sur le pont parce que le pont appartient seulement aux officiers qui font marcher le navire... Le fascisme italien est une énorme farce... Rappelez-vous la remarque de Guido Prezzolini : On oublie trop que l'Italie a été dressée par l'Autriche. Alors, comme sous le régime autrichien, on joue la comédie, on salue bien bas l'évêque mais, rentré chez soi, on se dit que l'évêque est une belle crapule...
Malraux annonce qu'il va partir pour la Mongolie et déclare qu'il voudrait ramener des objets d'art scythes.
— L'érotisme en Orient... En Chine il est invisible tellement il est mêlé à la vie, à l'ordre des choses. Des généraux ont un harem de filles ou un harem de garçons...
Son discours le mène sans cesse en Asie, ici ou là :
— Le pays où l'on a l'impression de plonger le plus loin en arrière dans le temps, c'est l'Inde. On y trouve le plus grand dépassement spirituel. Atmosphère purement métaphysique.
Il évoque ensuite certaines sectes indoues. Les hommes se prosternent devant des idoles phalliques, hurlent et tournent pendant des heures avant de se précipiter sur les bayadères. Ces cérémonies apportent à ceux qui s'y livrent l'impression — c'est là-bas la grande affaire — de ne plus sentir la vie, de rejoindre l'absolu.
— Cela équivaudrait à la flagellation pratiquée en Occident.
— N'ont-ils pas recours à ces pratiques extrêmes, demande Gide, pour surmonter l'impuissance ?
— Il s'agit de savoir si l'impuissance est ici la cause ou l'effet.
Plus tard :
— Ce qui différencie foncièrement les civilisations, c'est le contraste des goûts sexuels. Le reste, idéologies, systèmes, guerres et politiques, épouse mille formes, mais compte peu... L'historien est fatalement conformiste. En effet, toutes les hérésies sont mal connues parce que après avoir brûlé les hérétiques, on brûle aussi leurs écrits, on détruit les expressions et les monuments de leur pensée.
lundi 11 août 2008
Ereintements IV : Henri Massis
Pour Henri Massis, La Porte Etroite, "confession animée d'une inquiétude spirituelle", laissait encore espérer en Gide. Mais avec le livre Les Caves du Vatican, "L'espoir dont il fut précédé, les conditions mêmes où il grandit, où il se forma, où il amassa sa détestable substance, nous obligent à délivrer de ses entraves et de ses scrupules notre sentiment, à dénoncer tout ensemble la faillite esthétique et morale de qui osa le concevoir."
Cette critique des Caves paraît en juin 1914 dans l'Eclair. Massis "sonne le tocsin" note Gide dans son journal, le 12 juillet. "Somme toute, ce que Massis et les autres me reprochent c'est de s'être mépris, dans leurs premiers jugements sur moi." On ne lui pardonnera pas, en effet, après l'incompréhension de La Porte Etroite, d'être Gide.
En 1921 dans la Revue Universelle, pour la sortie de Morceaux Choisis, Massis trouve l'épithète qu'il appliquera désormais à Gide : "Il n'y a qu'un mot pour définir un tel homme, mot réservé et dont l'usage est rare, car la conscience dans le mal, la volonté de perdition ne sont pas si communes : c'est celui de démoniaque. Et il ne s'agit pas ici de ce satanisme verbal, littéraire, de cette affectation de vice, qui fut de mode il y a quelque trente ans, mais d'une âme affreusement lucide dont tout l'art s'applique à corrompre."
Il y a urgence à protéger les jeunes gens de cette influence démoniaque. Les attaques ne cesseront plus, où l'on retrouve également la critique du classicisme hypocrite. La polémique enfle et l'on parle bien davantage des "attaques de Béraud" que des livres de Gide. Chacun prend position, s'engouffre dans la brèche ouverte par Massis (Béraud), tandis que des soutiens plus ou moins étonnants viennent contre-attaquer. "Ce ne sont pas ceux qui m'attaquent, qui me font peur, tant que ceux qui vont me défendre", note Gide.
Mais Massis lui-même s'inquiète : il pense que ces attaques ont avancé la sortie de Corydon que Maritain lui-même est venu demander à Gide de ne point publier, avant de lui proposer de s'en remettre à Dieu par la prière... Avec Corydon, Massis prononce "La faillite d'André Gide", nouvel article en septembre 1929 toujours dans la Revue Universelle.
"La méthode de Massis et de son clan est de dénier toute valeur à ceux qu'ils ne peuvent annexer" (Journal, 13 mars1930). Et point de valeur possible en dehors de la catholicité. Gide est insaisissable, c'est donc qu'il est faux ("Gide est le faux-fuyant : il est faux et fuyant", dit Paul Claudel).
Contrairement à Henri Béraud, Henri Massis n'a jamais de ligne de conduite : anti-dreyfusard, nationaliste, catholique et anti-moderniste, il est aussi germanophobe, ce qui lui fera condamner le nazisme. Mais il écrira ses sympathies pour le régime fasciste de Mussolini, son appui à Salazar. Ainsi on peut lire dans sa biographie sur le site de l'Académie Française :
"Engagé aux côtés des intellectuels de droite, Henri Massis fut l’un des principaux rédacteurs du Manifeste des intellectuels français pour la défense de l’Occident et la paix en Europe, publié en octobre 1935 en soutien à la politique d’expansion mussolinienne. Il se rallia, après la défaite de 40, au maréchal Pétain, et occupa un temps un poste de chargé de mission au secrétariat général de la Jeunesse. Son anticollaborationnisme certain lui valut cependant, après un mois d’internement administratif à la Libération, de ne pas être autrement inquiété."
Henri Massis a en effet été élu à l'Académie Française le 19 mai 1960, après un échec en 1956. "Ses essais et études sur Romain Rolland, Renan, France, Barrès, Psichari, Proust, Lyautey, Maurras, ses entretiens avec Mussolini, Salazar, Franco, ses écrits politiques, dont Défense de l’Occident, fut le plus célèbre, composent une œuvre nombreuse", précise encore le site de l'Académie.
Cette critique des Caves paraît en juin 1914 dans l'Eclair. Massis "sonne le tocsin" note Gide dans son journal, le 12 juillet. "Somme toute, ce que Massis et les autres me reprochent c'est de s'être mépris, dans leurs premiers jugements sur moi." On ne lui pardonnera pas, en effet, après l'incompréhension de La Porte Etroite, d'être Gide.
En 1921 dans la Revue Universelle, pour la sortie de Morceaux Choisis, Massis trouve l'épithète qu'il appliquera désormais à Gide : "Il n'y a qu'un mot pour définir un tel homme, mot réservé et dont l'usage est rare, car la conscience dans le mal, la volonté de perdition ne sont pas si communes : c'est celui de démoniaque. Et il ne s'agit pas ici de ce satanisme verbal, littéraire, de cette affectation de vice, qui fut de mode il y a quelque trente ans, mais d'une âme affreusement lucide dont tout l'art s'applique à corrompre."
Il y a urgence à protéger les jeunes gens de cette influence démoniaque. Les attaques ne cesseront plus, où l'on retrouve également la critique du classicisme hypocrite. La polémique enfle et l'on parle bien davantage des "attaques de Béraud" que des livres de Gide. Chacun prend position, s'engouffre dans la brèche ouverte par Massis (Béraud), tandis que des soutiens plus ou moins étonnants viennent contre-attaquer. "Ce ne sont pas ceux qui m'attaquent, qui me font peur, tant que ceux qui vont me défendre", note Gide.
Mais Massis lui-même s'inquiète : il pense que ces attaques ont avancé la sortie de Corydon que Maritain lui-même est venu demander à Gide de ne point publier, avant de lui proposer de s'en remettre à Dieu par la prière... Avec Corydon, Massis prononce "La faillite d'André Gide", nouvel article en septembre 1929 toujours dans la Revue Universelle.
"La méthode de Massis et de son clan est de dénier toute valeur à ceux qu'ils ne peuvent annexer" (Journal, 13 mars1930). Et point de valeur possible en dehors de la catholicité. Gide est insaisissable, c'est donc qu'il est faux ("Gide est le faux-fuyant : il est faux et fuyant", dit Paul Claudel).
Contrairement à Henri Béraud, Henri Massis n'a jamais de ligne de conduite : anti-dreyfusard, nationaliste, catholique et anti-moderniste, il est aussi germanophobe, ce qui lui fera condamner le nazisme. Mais il écrira ses sympathies pour le régime fasciste de Mussolini, son appui à Salazar. Ainsi on peut lire dans sa biographie sur le site de l'Académie Française :
"Engagé aux côtés des intellectuels de droite, Henri Massis fut l’un des principaux rédacteurs du Manifeste des intellectuels français pour la défense de l’Occident et la paix en Europe, publié en octobre 1935 en soutien à la politique d’expansion mussolinienne. Il se rallia, après la défaite de 40, au maréchal Pétain, et occupa un temps un poste de chargé de mission au secrétariat général de la Jeunesse. Son anticollaborationnisme certain lui valut cependant, après un mois d’internement administratif à la Libération, de ne pas être autrement inquiété."
Henri Massis a en effet été élu à l'Académie Française le 19 mai 1960, après un échec en 1956. "Ses essais et études sur Romain Rolland, Renan, France, Barrès, Psichari, Proust, Lyautey, Maurras, ses entretiens avec Mussolini, Salazar, Franco, ses écrits politiques, dont Défense de l’Occident, fut le plus célèbre, composent une œuvre nombreuse", précise encore le site de l'Académie.
vendredi 8 août 2008
Ereintements I : Henri Béraud
(J'entame aujourd'hui sous le titre "Ereintements" une recension des critiques faites à Gide.)
Années 20 : deux critiques mènent principalement campagne contre Gide : Henri Beraud et Henri Massis.
Béraud a tout d'abord aimé Saül. Mais avec les Nourritures Terrestres, l'Immoraliste, Les Caves et bientôt Corydon, tout se gâte. Béraud se lance contre la "Croisade des longues figures", titre d'un recueil des articles pamphletaires* qui paraît en 24, visant Claudel, Gide et Romains, ces auteurs français trop exportés selon son goût et qui donnent une si piètre image de la littérature française...
Il reproche notamment à Gide d'utiliser un style d'apparence classique uniquement par hypocrisie, pour mieux diffuser ses idées subversives – Béraud a horreur, en littérature, des idées. Un style où il relève maintes fautes (une manie, un côté pion qu'il a en commun avec Gide) Mais très vite Béraud s'en prend à tous les "gidards de la giderie" : la NRF vue comme une franc-maçonnerie, comme la voient les théoriciens du complot s'entend.
Béraud joue grassement sur le chapitre des moeurs de Gide : "M. Gide, André pour les garçons"... Et lorsque Léon Daudet, dans l'Action Française elle-même, vient prendre étonnamment en 1923 la défense de Gide et de la NRF contre Massis, ce dernier a beau jeu de détourner les compliments de Daudet qui voit en Gide un écrivain "terrible et pénétrant"...
La bassesse des attaques le disqualifie. "Violente attaque (dans les Nouvelles Littéraires) de Henri Béraud, auteur du Triomphe de l'obèse** – qui ne me pardonne pas ma maigreur. Très divertissant. – Tout de même les articles de Massis étaient d'une autre encre; celui-ci me fait l'effet d'un idiot." (Journal). Gide ne sera pas le seul à penser ainsi, d'autant que ceux qui se rangent du côté du pourfendeur des longues figures de la NRF sont presque tous des auteurs blackboulés par la NRF...
Le goût du pamphlet poussé à l'extrême, de l'extrême gauche à l'extrême droite, du Canard enchaîné à Gringoire, lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Camus et Mauriac prennent sa défense, de Gaulle le gracie : il n'y a dans son dossier aucune trace d'intelligence avec l'ennemi. Aucune trace d'intelligence tout court, chez Béraud ? Pierre Assouline fait ici très bien le point sur le cas Béraud.
______________________________
* On retrouve ici une vingtaine d'articles de Béraud dans les Archives Gidiennes
** Le titre exact est le Martyre de l'obèse.
Années 20 : deux critiques mènent principalement campagne contre Gide : Henri Beraud et Henri Massis.
Béraud a tout d'abord aimé Saül. Mais avec les Nourritures Terrestres, l'Immoraliste, Les Caves et bientôt Corydon, tout se gâte. Béraud se lance contre la "Croisade des longues figures", titre d'un recueil des articles pamphletaires* qui paraît en 24, visant Claudel, Gide et Romains, ces auteurs français trop exportés selon son goût et qui donnent une si piètre image de la littérature française...
Il reproche notamment à Gide d'utiliser un style d'apparence classique uniquement par hypocrisie, pour mieux diffuser ses idées subversives – Béraud a horreur, en littérature, des idées. Un style où il relève maintes fautes (une manie, un côté pion qu'il a en commun avec Gide) Mais très vite Béraud s'en prend à tous les "gidards de la giderie" : la NRF vue comme une franc-maçonnerie, comme la voient les théoriciens du complot s'entend.
Béraud joue grassement sur le chapitre des moeurs de Gide : "M. Gide, André pour les garçons"... Et lorsque Léon Daudet, dans l'Action Française elle-même, vient prendre étonnamment en 1923 la défense de Gide et de la NRF contre Massis, ce dernier a beau jeu de détourner les compliments de Daudet qui voit en Gide un écrivain "terrible et pénétrant"...
La bassesse des attaques le disqualifie. "Violente attaque (dans les Nouvelles Littéraires) de Henri Béraud, auteur du Triomphe de l'obèse** – qui ne me pardonne pas ma maigreur. Très divertissant. – Tout de même les articles de Massis étaient d'une autre encre; celui-ci me fait l'effet d'un idiot." (Journal). Gide ne sera pas le seul à penser ainsi, d'autant que ceux qui se rangent du côté du pourfendeur des longues figures de la NRF sont presque tous des auteurs blackboulés par la NRF...
Le goût du pamphlet poussé à l'extrême, de l'extrême gauche à l'extrême droite, du Canard enchaîné à Gringoire, lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Camus et Mauriac prennent sa défense, de Gaulle le gracie : il n'y a dans son dossier aucune trace d'intelligence avec l'ennemi. Aucune trace d'intelligence tout court, chez Béraud ? Pierre Assouline fait ici très bien le point sur le cas Béraud.
______________________________
* On retrouve ici une vingtaine d'articles de Béraud dans les Archives Gidiennes
** Le titre exact est le Martyre de l'obèse.
Inscription à :
Articles (Atom)