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lundi 25 février 2013

Etiemble cravaté


Voici encore un article du Nouvel Obs (n°1216 du 26 février 1988) où il est cette fois question d'Etiemble et de ses "mémoires", toutes pleines de Paulhan et de Gide. De quoi donner envie, après l'amusant avertissement de Guy Dumur, de lire ou relire ces Lignes d'une vie (Arléa, 1988) en prolongement du Thésée qu'Etiemble prétendait avoir totalement réécrit... Affaire à laquelle Claude Martin et Céline Dhérin ont donné une belle conclusion avec leur édition critique Pour une histoire du Thésée publiée l'an dernier par l'AAAG.



"Les Mémoires littéraires d'Etiemble

Gide, Paulhan, et moi
et moi, et moi...

Comment la vie d'Etiemble a été marquée du sceau des papes de la « NRF », impitoyables, inoubliables

Chaque fois que je lis Etiemble, et plus que jamais avec ces « Lignes d'une vie », me vient l'envie de parodier le mot de Cocteau sur Victor Hugo : «Etiemble est un fou qui se prend pour Etiemble.» Pas seulement par ce qu'il y a d'excessif en lui, mais à cause de ses obsessions, de ses complexes d'infériorité, vite compensés,  on s'en doute, par leur contraire. Au seuil de ces pseudo-Mémoires, il raconte qu'au temps où il commençait à fréquenter la «NRF», il faisait de l'escrime la porte à côté. Etiemble est un bretteur mais qui se bat souvent contre des moulins à vent.

Orphelin de père, difficilement élevé par une mère ouvrière, puis modiste Etiemble a été ce petit Mayennais qui, première contradiction, fréquentait en pays chouan une école laïque. Venu à Paris comme boursier il fait de brillantes études, mais ses copies, frappées souvent au coin de l'extravagance, méritent vingt sur  vingt ou zéro pointé. A l'époque de son service militaire comme officier, il peut se vanter, en plus de son titre de normalien et d'agrégé de grammaire, d'avoir fait deux ans de droit et de langues orientales (en chinois), de savoir l'anglais, l'allemand, l'espagnol et de posséder des rudiments d'arabe... C'est dans les Vosges, en faisant de la marche, qu'il rencontre un professeur de Nancy, communiste, qui l'envoie à Aragon, en 1933. Le poète de «Hourrah l'Oural !» le recommande à André Gide, qu'admire le jeune Etiemble, qui lui ouvre les portes de la « NRF » via son directeur, Jean Paulhan.

A partir de ce moment fatal, les souvenirs d'Etiemble sont obnubilés par l'image de ce «père impitoyable»  que fut pour lui, pendant près de quarante ans, l'auteur des «Fleurs de Tarbes». Une bonne moitié de «Lignes d'une vie» est consacrée à ces rapports absurdes — on ne trouve pas d'autre épithète — avec Paulhan qui joue avec lui, comme le chat avec la souris. Passe encore que le premier essai qu'il lui soumet, sur Gide, soit publié dans la «NRF» amputé des deux tiers. Commence ensuite une partie de cache-cache ou de colin-maillard, jalonnée par plus de deux cents lettres que l'épouse d'Etiemble à d'ailleurs publiées, chez Klincksieck, comme «Contribution à l'étude du mouvement littéraire, 1933-1968».

Veut-on un exemple de ce jeu cruel ? En 1947, Etiemble, alors professeur en Egypte, envoie à Paulhan un essai sur les «Mots d'enfant», qui présage ce que Michel Leiris développera plus tard dans «la Règle du jeu». Paulhan lui écrit aussitôt pour lui demander certaines corrections. Etiemble s'exécute. Un an plus tard, Paulhan trouve enfin «les Mots» : «épatants», selon son adjectif favori. Il va publier l'essai dans «les Cahiers de la Pléiade» qui remplacent alors la «NRF», interdite pour avoir paru sous l'Occupation. «Les épreuves seront peut-être longues à venir, écrit Paulhan : les vacances.» Le petit jeu durera... huit ans. Jusqu'en 1954, date à laquelle Etiemble se résoudra à publier son texte dans une autre revue.

Mais Etiemble continue de croire en Paulhan. «Ce qui me gêne chez Paulhan, écrit-il, c'est que je me sens idiot devant lui, complètement idiot.» Aujourd'hui encore, il écrit inlassablement sur son bourreau, s'efforçant de réfuter brillamment ses théories sur le langage. A propos de savoir si les pensées préluderaient ou non aux mots exprimés, il finit par accuser Paulhan de romantisme, de spiritualisme, les pires injures dans sa brochure, consommant ainsi «le meurtre du père».

A côté de Paulhan, Gide occupe une grande place dans ces «Mémoires». En plus de l'essai sur le communisme de Gide, traqué jusque dans sa pièce «le Roi Candaule», qu'Etiemble peut enfin nous faire lire en entier il extrait de son «Journal intime» — quand le publiera-t-il ? —les passages concernant un séjour que fit Gide en Egypte en 1946. Ces pages, elles aussi, avaient été refusées par Paulhan après la mort de Gide, sous prétexte d'une scène irrespectueuse (?). C'est très drôle. A la fin de son séjour, Gide, dont  l'avarice était connue, se rend dans un magasin chic d'Alexandrie pour acheter des cravates. Il en offre une à Etiemble, qui lui paraît d'un goût atroce. Obligé de la mettre, Etiemble souffre mille morts, dont il se souviendra encore des années plus tard, au point d'y voir de sa part une preuve incommensurable d'amitié. «J'ai su ce jour-là, conclut-il en 1946 sans rire, que je l'aimais encore plus que je ne croyais. » Et en 1984, devant l'Association des Amis de Gide : «Pour faire ce jour-là ce que je fis en Alexandrie, il fallait vraiment que j'aimasse l'auteur de "l'Immoraliste"...»

Les nerfs toujours à vif, Etiemble ressasse regrets et ressentiments à l'égard des autres comme de lui-même. Il souffre pour des broutilles, comme, par exemple, d'avoir orthographié «Wang Ping-hong le nom du peintre Houang P'ing-hong, faute d'avoir vu ce jour-là ou gardé le souvenir de son cachet. J'en rougis
encore
».

Mais on aurait tort de sourire. Ce pourfendeur du «franglais» (il écrit «boumerangue» pour boomerang et même «Charles Marx» pour Karl Marx) a un tel amour de la langue française et des autres langues que, de la Chine au Mexique, il veut tout embrasser. Et de Stendhal à Supervielle, de Confucius à T. E.Lawrence, il est capable de tels enthousiasmes qu'on lui pardonne de se perdre dans tant de vaines querelles. Son livre fait penser à ces pamphlets que le temps a rendu obscurs et que l'on trouve dans les oeuvres complètes des écrivains du passé. On le lit avec amusement et sympathie.

Guy DUMUR

« Lignes d'une vie », par Etiemble, Editions Arléa, 336 pages, 120F"


mercredi 4 juillet 2012

Les rendez-vous de l'été


Malagar inaugure cette année une nouvelle forme de manifestation avec La nuit de la lecture, samedi 7 juillet à partir de 19h30 chez François Mauriac. Présentation :

Après le temps fort de juin sur la Musique, nous vous invitons à notre nouveau rendez-vous : la Nuit de la Lecture.
Pour cette première édition, Marie-Christine Barrault et François Marthour et lisent Mauriac, devant le pigeonnier, sur la terrasse, sous le grand tilleul dans la cour, jusqu’à minuit ou plus...
Au programme : des textes de François Mauriac, des plus connus aux moins connus, qui embrassent tous les genres d’écriture : théâtre, roman, poésie, article de presse, nouvelle.
Prenez votre pique-nique et des vêtements chauds, nous nous occupons des boissons. Tous les rendez-vous culturels organisés par le Centre François Mauriac sont gratuits. Accès libre dans la mesure des places disponibles. Réservation vivement conseillée.

Plus d'informations sur le site du Domaine de Malagar.



Tout au long du mois de juillet, le centenaire de Jean Vilar est l'occasion de deux expositions, à Sète et en Avignon, ainsi que de nombreux spectacles. A la Maison Jean Vilar d'Avignon, des pièces inédites et des lectures sont programmées dont une avec des textes de Gide. Présentation

Jean Vilar, le port et le large (aux sources du poème)

Une promenade nocturne de Jean Vilar qui mêle des textes de Ronsard, Villon, La Fontaine, Molière, Hugo, Baudelaire, Valéry, Gide, Michaux, Claude Roy, Antoine Vitez, Woody Allen et Andrée Vilar, son épouse, à des extraits de son propre ouvrage Chronique romanesque.

De et par Roland Monod
Les 15, 16, 17 juillet à 11 heures
Tarif unique : 10€
Plus d'informations sur le site de la Maison Jean Vilar.



Dimanche 22 juillet, concert et lecture dans le cadre des Promenades Musicales en Pays d'Auge de l'association Culture & Patrimoine, Cour Vesque à La Roque-Baignard, une ancienne ferme du domaine ayant appartenu à André Gide, restaurée et entourée de jardins d'où le château de La Roque-Baignard se laisse admirer en contrebas. Présentation :

“La musique, laissant de côté toute description, toute anecdote, devient le sentiment même qui en inspira l’émotion ! ” Claude Debussy

Fondée puis dirigée par André Gide jusqu’en 1914, la Nouvelle Revue française (NRF) est ensuite animée pendant trente ans par Jean Paulhan, écrivain et critique. En 1947, il publie le Guide d’un petit voyage en Suisse, pays où il s’est rendu avec ses amis Dubuffet et Le Corbusier.
Il ne s’agit pas d’un manuel touristique mais plutôt d’un carnet de notes où il dépeint avec humour de petits événements inattendus. Isabelle Fraisse (1949) y a puisé son inspiration pour composer douze courtes pièces pour piano. Intitulées Un Voyage de Paulhan, elles seront créées en première mondiale par Pascal Gallet qui sillonne les routes du monde mais s’arrête trop rarement dans l’Hexagone...
De sa belle voix grave, François Hudry - producteur à France Musique - lira des extraits de l’ouvrage de Paulhan.
Le voyage se poursuivra Sur un sentier herbeux, superbes miniatures du tchèque Leos Janacek (1854-1928) puis reviendra vers l’Ouest avec les douze Préludes du Premier livre de Claude Debussy (1862-1918), en hommage au grand compositeur né il y a cent cinquante ans.


Pascal Gallet, piano
François Hudry, récitant
15h : concert-lecture (première séance) puis goûter et visite libre des jardins
19h : apéritif et visite libre des jardins puis concert-lecture à 20h (deuxième séance)
Tarif unique : 26 €
Tarif jeune : 5 €
Plus d'informations sur le site de l'association




Depuis le 30 juin et jusqu'au 14 octobre, la Maison Chrestia à Orthez accueille une exposition pour fêter le centenaire de la parution des Géorgiques chrétiennes de Francis Jammes :

La Maison Chrestia, 7 Avenue Francis-Jammes (Route de Pau), est un joli ensemble béarnais du XVIIIe siècle. Le poète Francis Jammes y habita d’octobre 1897 au 1er décembre 1907.
Depuis 1982, elle est le siège de l’association Francis Jammes.
On peut y voir de nombreux souvenirs du poète (manuscrits, partitions musicales, objets ayant appartenu à Francis Jammes…).

 
Plus d'informations sur le site de l'Association Francis Jammes.





Autre exposition avec la Région Basse-Normandie cette fois : la saison 2 des Illustres Normands à l’Abbaye-aux-Dames à Caen du 28 juin au 23 septembre 2012. Présentation :

L’exposition Illustres Normands propose un biais original pour apprendre l’histoire de la Normandie, des hommes et des femmes illustres qui l’ont façonnée et qui ont contribué à sa renommée. Plébiscitée par le public, la saison 1 des Illustres Normands est « née » l’année dernière à l’occasion du 1100ème anniversaire de la Normandie.
Illustres Normands - saison 2La Normandie regorge de talents et de célébrités : des écrivains, des peintres, des musiciens, des artistes, des inventeurs, des explorateurs … Quarante portraits d’Illustres Normands sont croqués par le dessinateur de presse Chaunu, avec des textes signés Jean-Jacques Lerosier, reporter à Ouest-France.
Dans la saison 2 à découvrir : Pierre Mendès-France, Jean Gabin, Edith Piaf, Guy Degrenne, Simone Signoret, Michel Serrault, Alphonse Allais, André Gide…

Exposition du 28 juin au 23 septembre 2012
à l’Abbaye-aux-Dames à Caen de 8 h à 19 h du lundi au vendredi
de 14 h à 18 h les samedi et dimanche
Entrée libre
Visites guidées gratuites tous les jours à 14h30 et 16h
Plus d'informations sur le site du Conseil régional.


A noter enfin le 1er août dans le cadre des « circuits du mercredi » organisés par l'Office de Tourisme de Cambremer à la découverte des secrets du Pays d'Auge, une visite du château de La Roque Baignard. Présentation :

Visite du Haras de la Perelle : vaste domaine spécialisé dans la vente de yearlings, ces jeunes poulains nés pour devenir des champions.
Puis découverte du château privé de la Roque Baignard, où l’illustre écrivain André Gide grandit.
Et enfin, visite de la Cave du Manoir de Grandouet, suivie d'une dégustation.

Départ de l'Office de Tourisme de Cambremer à14h.
Tarif : 7€, gratuit - 12 ans.
Réservation nécessaire.
Plus d'informations sur le site Calvados-Tourisme.

lundi 16 mai 2011

Deux colloques


Jean Paulhan et l’idée de littérature
du mercredi 18 mai au vendredi 20 mai 2011
IMEC - Abbaye d'Ardenne
14280 Saint-Germain la Blanche-Herbe

Colloque organisé par Clarisse Barthélemy dans le cadre du programme HIDIL (Histoire des idées de littérature, 1860-1940) de l'équipe Littératures françaises du XXe siècle (Université Paris IV-Sorbonne), avec le soutien de l'Agence Nationale pour la Recherche et de l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine.

Programme :

Mercredi 18 mai : "La Forme de la littérature"
14h : Accueil des participants
14h15 : Charles Coustille (EHESS - Northwestern University): La thèse de Jean Paulhan.
14h45 : Marielle Macé (CNRS-EHESS) : Rejoindre une forme.
15h45 : Anna-Louise Milne (University of London Institute) : Le désir de loi chez Jean Paulhan.
16h15 : Inês Bartolo (Université d'Oslo) : La rhétorique de l'exemple dans Les Fleurs de Tarbes.

Jeudi 19 mai
Matin : "Ecritures de Jean Paulhan"
9h30 : Richard Rand (University of Alabama) : Le mystère dans les lettres : Mallarmé ? Blanchot ? Paulhan ?
10h : Michel Murat (Université Paris IV) : Progrès assez lents dans le roman.
11h : Ève Rabaté (Paris IV) :: Jean Paulhan et la revue Commerce.
11h30 : Nathalie Froloff (Université de Tours - Université Paris IV) : Jean Paulhan chroniqueur.

Après-Midi : "Lire - cette pratique..."
14h15 : Éric Trudel (Bard College) : "L'homme qui n'arrête pas..." D'une éthique de la littérature chez Jean Paulhan.
14h45 : Antonio Rodriguez (Université de Lausanne) : Lecture de la poésie et terreur de la fraternité.
15h45 : Benoît Monginot (Université de Toulouse II) : Jean Paulhan théoricien : fragilité de l'humanisme dans la littérature de la première moitié du XXè siècle.
16h15 : Thibaut Sallenave (Université Paris I) : Jean Paulhan et la philosophie.

Vendredi 20 mai
Matin : "Histoire(s) de la littérature"
9h30 : Bernard Baillaud (CNRS-IMEC) : Archives et histoire de la littérature : un évitement manqué.
10h : Didier Alexandre (Université Paris IV) : Claudel et Mauriac à La N.R.F. de Jean Paulhan.
10h30 : Martyn Cornick (University of Birmingham) : Voies et impasses de la Littérature : Armand Petitjean à La N.R.F. de Jean Paulhan.

Après-midi : "Jean Paulhan et ses poètes"
14h : Alix Tubman-Mary (Université de Poitiers-Université Paris IV) : Portrait de Jean Paulhan en fossoyeur shakespearien : représentation de l'ami et de l'editor dans les écrits de Francis Ponge.
14h30 : Sophie Fischbach (Université Paris IV) : La littérature éclairée : Jules Supervielle - Jean Paulhan.
15h : Clarisse Barthélemy (Université Paris IV) : Pour une autre histoire de la poésie : Paulhan à contre-courant.



Gallimard et les sciences humaines
Vendredi 20 mai 2011 de 9h30 à 17h30
Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, petit auditorium.
Avec le soutien du Centre d'histoire de Sciences-Po.
Si la maison d’édition Gallimard domine le panorama des Lettres françaises au XXe siècle, son rôle dans la production et la circulation des idées et des savoirs s’avère également capital. Il est en effet revenu en France à quelques maisons d’édition généralistes le soin de prospecter et de soutenir l’univers nébuleux de la recherche.
Le catalogue Gallimard l’atteste : une bonne partie de la philosophie, de l’histoire, de l’histoire de l’art, des sciences humaines et sociales du XXe siècle, sortent de la fabrique du 5 de la rue Sébastien-Bottin.
Il s’agira de revisiter quelques grands « moments » intellectuels (« moment existentialiste », « moment structuraliste »…) animés par de prestigieuses collections et revues (Temps Modernes en 1945, Le Débat en 1980).
Cette tentative d’historisation permettra de cerner la dynamique de l’institution éditoriale en même temps que le rôle majeur des hommes, directeurs de collection, auteurs et autres passeurs du métier de l’édition.
Programme :

9h30 : Introduction
9h40 : Les années trente et avant (Pascal Mercier)
10h : Les années quarante (François Chaubet)
10h30 : Débat
11h : Jean Paulhan (Claude-Pierre Pérez)
11h30-12h : Freud et la psychanalyse chez Gallimard (Elisabeth Roudinesco)
12h : Débat

14h : Les années soixante (François Dosse)
14h 30 : Les années quatre-vingt (Gisèle Sapiro)
15h : Débat
15h15 : Table ronde animée par Bruno Auerbach « Où vont les sciences humaines ? » avec Jean-François Dortier, Thierry Paquot, Jean-Louis Schlegel
16h30 : Témoin : Eric Vigne
17h30 : Fin

mercredi 27 avril 2011

Quatre parutions

Le numéro 32 de la revue internationale de critique génétique GENESIS est consacré aux « journaux personnels » sur papier, en ligne, vrais ou faux, genèse permanente et objets de la critique génétique... Avec un entretien de Martine Sagaert avec Catherine Viollet sur Les manuscrits du Journal d'André Gide.


François Ouellet, professeur au département des arts et lettres et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur le roman moderne, vient de publier deux ouvrages aux éditions Nota bene dont En marge. Relire vingt-cinq romanciers méconnus du XXe siècle, sur ces auteurs qui habitent l'ombre et la marge, comme Pierre Herbart, René Boylesve, Jean Paulhan, Jean Prévost, Jean Schlumberger... (Textes de Patrick Bergeron, Roland Bourneuf, Bruno Curatolo, Hélène Gaudreau, Patrick Guay, François Lermigeaux, François Ouellet, Jacques Poirier, Paul Renard et Philippe Wah).
Présentation de François Ouellet :

Que ce soit par tempérament ou malgré eux, les romanciers français que nous présentons ici ont en commun de se situer en marge, à la lisière de la métropole littéraire, dans les banlieues souvent grises du texte, tristes dortoirs de second rayon. Bien que plusieurs de ces romanciers aient bénéficié d'un succès d'estime auprès de leurs pairs, la hauteur symbolique des grandes avenues urbaines de l'institution littéraire les confine dans l'ombre ; ils habitent donc aujourd'hui les marges des grands auteurs : Pierre Herbart celles de Gide, Raymond Guérin celles de Céline ou Alexandre Vialatte celles de Kafka; les marges des ouvrages d'histoire littéraire, où dans le meilleur des cas ils sont seulement mentionnés au passage; les marges éditoriales, car lorsqu'ils sont réédités, c'est habituellement dans la collection «L'Imaginaire» plutôt que dans «Folio» et chez de «petits éditeurs» comme Le Dilettante, Le Temps qu'il fait, Le Passeur à Nantes ou Finitude à Bordeaux.

La littérature ne désigne pas seulement les textes que nous lisons, mais aussi le système qui la fait vivre, système régulé par les modes et les idéologies, les opinions et les passions. Elle est donc aussi affairede classe — mais elle le serait de moins en moins —, dont les catégories sont au moins tripartites : la haute, occupée disons par les « classiques »; la mitoyenne, habitée par les écrivains méconnus, dont les œuvres ne sont pas reconnues à leur juste valeur; la basse, sans doute la plus populeuse, que nourrissent les écrivains oubliés et qui, pour la plupart, ne peuvent guère espérer de promotion. Comme dans toute société, les changements de classe sont possibles : il arrive en effet qu'un parfait oublié devienne un grand méconnu (Emmanuel Bove), qu'un méconnu — mais cela est plus rare — parvienne patiemment à se hisser parmi les classiques (Stendhal) ou encore qu'un classique soit retrogradé (disons Romain Rolland). Du reste, les frontières sont rarement étanches, des flottements existent et certains écrivains ne trouvent jamais tout à fait leur place — et c'est tant mieux, cela prouve que la littérature est vivante.



Après sa remarquable édition de la Bibliographie des Editions de Minuit, parue l'an passé, Henri Vignes s'est attaché avec Pierre Boudrot à faire une histoire des premiers temps de la future maison Gallimard à travers le seul filtre des livres qui paraissent au cours de la première décennie de son existence : Bibliographie des Éditions de la Nouvelle Revue française (26 mai 1911 – 15 juillet 1919); toujours aux Editions Cendres.

Présentation de l'éditeur :
Avant l’établissement de la « maison Gallimard » en juillet 1919, les Éditions de la Nouvelle Revue française, issues de la célèbre revue éponyme, ont publié une centaine d’ouvrages à partir de mai 1911, à l’initiative d’André Gide, Jean Schlumberger, Jacques Rivière et Jacques Copeau, et avec l’appui financier de Gaston Gallimard : Proust, Claudel, Valéry figurent à leur catalogue, ainsi que Suarès, Fargue, Larbaud, Saint-John Perse et Drieu la Rochelle.
Avec le renfort des correspondances échangées par ses différents protagonistes, la présente bibliographie retrace cette aventure intellectuelle et humaine, à l’origine d’une extraordinaire réussite culturelle et commerciale. Ces années d’apprentissage témoignent de la rationalisation de pratiques éditoriales qui resteront en usage pendant une grande partie du siècle, tandis que s’élaborent les codes de la bibliophilie moderne, appelée à un formidable essor dans l’entre deux-guerres.
Après une introduction historique, la bibliographie décrit de manière chronologique les 111 titres parus en précisant les variantes de leurs différents tirages. Suivent en annexe une bibliographie, le corpus des correspondances et journaux littéraires sur la période, et l’index des auteurs, préfaciers et traducteurs, des dédicataires, des titres, des imprimeurs et des genres.


ISBN : 978-2-86742-182-2


Un dernier mot enfin pour vous signaler le nouveau livre de David H. Walker : Consumer Chronicles. Cultures of Consumption in Modern French Literature, ou comment dresser une histoire de la société de consommation française à travers les témoignages littéraires tirés de Huysmans, Balzac, Zola, Céline ou Gide.

Présentation de l'éditeur :

The consumer revolution, extending market forces into every area of social and private life, has been perceived as a challenge to core elements in French culture, such as traditional artisan crafts and small businesses. Historians and sociologists have charted the increasing commercialisation of everyday life over the twentieth century, but few have paid systematic attention to the crucial testimony provided by authors of fiction. Consumer Chronicles offers close readings of a series of novels, selected for their authentic portrayal of consumer behaviour, and analysed in relation to their social, cultural and historical contexts. Walker’s study, offering an imaginative interdisciplinary panorama covering the impact of affluence on French shoppers, shopkeepers and society, provides telling new insights into the history and characteristics of the consumer mentality.

"A work of impeccable scholarship, and possesses the virtues of ample illustration, detailed demonstration, and the relentless, exhaustive pursuit of a single broad topic." Professor David Bellos, Princeton University



mardi 3 novembre 2009

Gide à l'IMEC

De l'autre côté du périphérique caennais, à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, l'Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine présente l'exposition En toutes lettres... Cent ans de littérature à la NRF. Dans la grange aux dîmes de l'abbaye d'Ardenne, les panneaux et vitrines rassemblés à la Fondation Bodmer en début d'année se déploient de nouveau. Si là aussi l'obscurité propice aux papyrus et codex règne, l'ensemble a néanmoins été enrichi de lettres et manuscrits tirés du fonds de l'IMEC, dont de nombreuses "Archives Paulhan".




Ne ratez pas à l'entrée, dans la pénombre, le premier numéro de la NRF monté sur un piédestal et protégé par un cube de verre, objet d'un culte farouche qui eut ses disciples, ses bulles et ses papes. La chronologie de cette religion s'étale quant à elle aux murs, sur fond rouge. L'ombre de Gide s'y profile dès le début, une première station intitulée "Avant l'histoire 1890-1908" montrant les revues de l'époque : Antée, L'Ermitage ou Les Marges.

Sous le titre "La revue d'André Gide 1908-1918" on retrouve les deux "premiers numéros" de la NRF : celle de novembre 1908, premier premier numéro ou faux-départ, et celle de février 1909, débarrassée des mallarméoclastes. Mais c'est Jean Schlumberger et non Gide, qui se fait le porte-parole du groupe, dans ses "Considérations" qui ouvrent le numéro et définissent la ligne éditoriale de la revue.





Dans une lettre à l'en-tête de Chelsea et datée de 1911, Valery Larbaud fait savoir à Gide : "Vous (je veux dire l'administration de la NRF) êtes un peu chiches de numéros spécimens et de service gratuit...". L'écriture d'André Gide a entouré l'adresse et ajoute : "prendre note de cette adresse pour l'envoi des numéros suivants de la revue". Larbaud apportera sa grande connaissance de la littérature anglo-saxonne à la NRF. Pour la publicité et les numéros gratuits bien distribués, il faudra faire confiance à Gaston Gallimard.

1911, c'est aussi le début du comptoir d'édition de la NRF. Isabelle, d'André Gide, et L'Otage, de Claudel sont les premiers ouvrages publiés par la NRF. Si Isabelle a une couverture bleue cartonnée, L'Otage prend déjà l'aspect bien connu rouge et noir sur fond beige choisi parmi quatre maquettes. Diffusée à proximité par un haut-parleur, la voix de Gaston Gallimard (interrogé en décembre 1972 par Madeleine Chapsal) nous apprend que Gide avait aussi découvert que l'édition première d'Isabelle portait tantôt 26 tantôt 27 lignes par page. "Il a tout déchiré mais, bien malin, en a conservé 5 ou 6 exemplaires...".




Autres curiosités : L'édition de Du côté de chez Swann chez Grasset (1913) portant en recouvrure l'estampille NRF (1917). Le compte-rendu d'une réunion de septembre 1920 de Paulhan à Rivière : "Radiguet veut une promesse ferme d'acceptation" précise Paulhan. "Il nous fait suer" note en marge Rivière qui ajoute : "(excusez-moi) ". La carte de presse de François Mauriac (1924), "critique du journal la NRF". La carte de visite de Jules Supervielle avec au dos ces mots de la main de Gide : "Le type dont voici la carte [est] à surveiller pour la NRF"...

Un détour par Pontigny, un hommage à Rivière. La visite se poursuit, toujours aussi fascinante. "Je ne sens rien venir pour Angèle" écrit Gide à Rivière, de Colpach en avril 1921. Alors que Larbaud envoyait ses lettres de Chelsea, c'est de la Brasserie Cyrano (!) que le 4 mars 1926 André Breton écrit à Paulhan : "Monsieur, j'ai l'honneur de vous informer que je vous tiens pour un con et un lâche". La première partie de l'exposition s'achève sur les années "A la mesure de Jean Paulhan 1925-1940).




Une pause est bienvenue. On s'installe dans un confortable fauteuil club devant une table basse. La première table est consacrée à Gide. A la disposition du public, de nombreux ouvrages dont l'Hommage à André Gide de la NRF, les correspondances avec Schlumberger, Rivière, Paulhan, les trois volumes de André Gide et le premier groupe de la NRF, Le diable à la NRF de Cabanis, les deux premières revues... Et en prime la diffusion du film de Marc Allégret "Avec André Gide" ! La seconde table, tout aussi opulente, est consacrée à Paulhan.

Ce petit salon blotti tout au fond de la majestueuse grange aux dîmes est posé au pied d'une immense image : sur quelques dizaines de mètres-carrés se déploie la silhouette de Gide, saisi en pleine course lors des fameux exercices à la villa Noailles (en 1936, je crois). C'est, je l'ai déjà écrit, mon image préférée de Gide l'insaisissable...





La scrupuleuse visite de la première partie de l'exposition, la station devant les 95 minutes du film de Marc Allégret et le temps de feuilleter tout de même tous ces beaux ouvrages mis à notre disposition ont passablement entamé l'après-midi. L'exposition n'ouvre que de deux à six heures de l'après-midi ! C'est bien le seul reproche qu'on pourrait lui faire. Si, peut-être déplorer aussi l'éclairage zénithal des vitrines : penchez-vous pour étudier un manuscrit de près et votre ombre l'occulte aussitôt.

C'est donc avec une approche en biais pour éviter les ombres projetées et sans prendre le temps de noter tout ce qu'il y a d'intéressant que nous parcourons la seconde partie des vitrines : des "années sombres 1940-1953" à nos jours pour conclure par des "Extérieurs" NRF (Vieux-Colombiers, Pontigny, Mesures...). Nous nous heurtons alors à une bibliothèque qui contient l'intégrale des numéros de la NRF, pendant au premier numéro de l'entrée...





L'exposition se poursuit jusqu'au 23 décembre, tous les jours sauf le lundi, de 14h à 18h à l'IMEC, près de Caen (entrée gratuite). Plusieurs débats et colloques seront organisés en marge de l'exposition : voir ce précédent billet ou rendez-vous sur le site de l'IMEC.

Une visite virtuelle de l'exposition est disponible sur le site du centenaire de la NRF.