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samedi 7 octobre 2017

Dans des lettres de Schwob et Duhamel


La vente de la Correspondance Élie Faure aura lieu chez Alde le 30 octobre prochain (lire et télécharger le catalogue). Deux mentions de Gide méritent d'être signalées :


Lot 43
DUHAMEL (Georges). - Correspondance de 20 lettres autographes signées, soit 15 lettres et 5 cartes, adressées à Élie Faure. 1920-1934 et s.d.
Georges Duhamel partageait avec Élie Faure une expérience de médecin militaire durant la Grande Guerre, mais n'était pas animé par la même radicalité et n'avait pas subi comme lui l'influence nietzschéenne. Ces rapprochements et divergences traversent la présente correspondance, d'une grande richesse. 
Valmondois, 7 août 1932. « J'ai, l'un des premiers, écrit que le phénomène russe était considérable et qu'il fallait, justement, le considérer avec respect. Je me suis fait couvrir d'injures et de menaces... Aujourd'hui, des gens comme Gide viennent manger les marrons que nous avons tirés du feu. Allez-vous en manger aussi ? À voir l'empressement récent de certains écrivains à louer l'effort soviétique, on peut apprécier la gravité de notre situation sociale. »
Estimation : 400 € / 500 €


Lot 106
SCHWOB (René). - Ensemble de 13 lettres autographes signées (2 de son paraphe). [Vers 1926-vers 1932].
Environ 75 pp. in-folio, quelques déchirures avec petits manques atteignant le texte.
Très belle correspondance, de haute tenue intellectuelle.
L'écrivain et critique d'art juif médite sur le catholicisme (auquel il s'est converti en 1926), le protestantisme et Nietzsche, l'amour et la connaissance, le surréalisme et le communisme, le rapport entre l'art et la religion (point polémique entre lui et Élie Faure), le rationalisme, évoque ses livres Moi juif, Chagall et l'âme juive, et les livres d'Élie Faure Napoléon, La Sainte Face, L'Esprit des formes, Les Trois gouttes de sang, Histoire de l'art, Mon Périple, etc. Une lettre renferme une pièce de 57 vers intitulée « Poème pour les pauvres ».

S.l.n.d. « Pour vous prouver... à quel point il était loin de ma pensée de faire contre vous un pamphlet... permettez-moi... de copier pour vous les notes qu'à 2 h. du matin l'autre jour je me sentis obligé d'écrire à propos de vous... En vérité, je vous confesse que je n'ai pas de plus cher espoir que de vous convertir. Et chaque jour vous trouvez place dans mes prières auprès de Gide et de trois autres esprits dont la détresse m'est douloureuse. Je prie pour vous, n'en riez pas. Riez-en d'autant moins que ces dernières réflexions que votre tragédie m'inspira achevèrent de me convaincre de la profondeur, encore insoupçonnée de moi, où le mal s'est enfoncé dans votre âme. Oui, vous êtes protestant – vous êtes terriblement protestant. Et ce que vous appelez un pamphlet était à mon sens une candide psychanalyse que je m'étais efforcé de vouloir précise et curative. Pardonnez la... »

Estimation : 400 € / 500 €

Sur les échanges entre Gide et Schwob, voir ce billet : Schwob, Mauriac et le besoin de dieu.

dimanche 17 janvier 2016

Lettre au pasteur Ferrari


Dans la N.R.F. numéro 178 de juillet 1928, après les lettres à Victor Poucel, Gide a choisi de donner sa réponse à une autre étude parue sur lui : André Gide : le sensualisme littéraire et les exigences de la religion (Lausanne, Association chrétienne d'étudiants, Imprimerie La Concorde, 1927)

Les critiques qui émanent cette fois d'un pasteur protestant, Eugène Ferrari, rejoignent celles du R.P. Poucel : divinisation de la sensation (« Donc, quand il prononcera le mot Dieu, n'y voyons pas invariablement « le Dieu des chrétiens » ; il ne s'agit peut-être que d'une sensation ! ») dans quoi se résumeraient les personnages de Gide, et donc l'éthique gidienne. 

Gide attire encore une fois l'attention de son interlocuteur sur Saül, sur une lecture erronée de l'Immoraliste... Il va également donner le portrait de certains de ses proches, « tant protestants que catholiques, à qui la conviction religieuse semblait mettre un bandeau ». On songe à la scène rapportée par la Petite Dame en 1929, alors qu'elle et Ramon Fernandez sauvent Gide des griffes de Du Bos et ses reproches (notamment à la suite de la lettre à Victor Poucel que nous avons donnée) :

« Nous sortons du local de l'« Union pour la Vérité »; Fernandez propose de me conduire où je voudrai avec son auto; au moment où nous regagnons la rue des Saints-Pères où elle stationne, nous voyons, marchant devant nous, Gide et Charlie qui gesticulent. Je les rejoins pour leur dire adieu, et je dis à Gide : « Fernandez me dépose aux magasins du Louvre. — Comment! dit Gide, vous allez là, mais j'y vais aussi! » et il saute dans l'auto. Il nous dit : « Déposez-moi n'importe où, mais je n'en pouvais plus. Charlie a une manière de vous regarder avec un visage si attristé, et à une telle profondeur! et que voulez-vous que je lui dise? Il m'a dit : "C'est entendu, Marcel ne viendra pas à Pontigny, il n'a peut-être pas été mesuré dans ses expressions, mais moi non plus, cher ami, je ne pourrai jamais vous pardonner cette lettre à Mauriac", etc. Je lui ai dit : Vous m'avez déjà dit la même chose au sujet de la lettre au Père Jésuite (N.R.F. de juillet). "Ah! là, c'était autre chose, je ne pouvais pas supporter de vous voir insulter un saint" (Ignace de Loyola). Je vous assure, la discussion n'est plus possible. » [...] Quand Gide parle de l'attitude des catholiques, j'ai toujours le sentiment qu'il exagère volontiers, qu'il pathétise un peu; mais il faut bien constater qu'à propos de tout, dans les conversations, les revues, les journaux, ça sent la guerre ; les catholiques se tiennent entre eux et combattent où et comme ils peuvent. Fernandez le constate aussi et dit en riant : « Pourquoi ne ferions-nous pas une ligue des humanistes? Il est temps de déclarer ce qu'on pense. — Je ne vous le fais pas dire, Fernandez, répond Gide. — Vous les gênez évidemment plus que les autres, reprend Fernandez, parce que vous ne jetez pas par-dessus bord les valeurs chrétiennes, au contraire; ils ne peuvent pas dire que vous n'y comprenez rien ; vous avez trop parlé de ces choses, comme un qui les voit par le dedans. »
( Maria Van Rysselberghe, Cahiers de la Petite Dame, t. I, Gallimard, p. 415-416)

L'échange avec le pasteur Ferrari s'arrêtera là. Mais Gide le retrouvera en décembre 1933 à Lausanne, où les Bellettriens portent les Caves du Vatican à la scène. Il en résultera un mouvement de protestation de la part de la bourgeoisie protestante, relayé par la Gazette de Lausanne. Le pasteur Ferrari se proposant cette fois de prendre la défense de Gide.


III
A M. LE PASTEUR FERRARI3

15 mars 1928.
Monsieur,

J'ai lu votre étude avec beaucoup plus d'intérêt que vous ne semblez croire. Dans certaines parties tout au moins, elle me paraît des meilleures ; et j'eusse été désireux de vous dire pourquoi dans certaines autres elle me paraît moins bonne, si je ne vous soupçonnais beaucoup moins soucieux de connaître ce que je pense de ces pages, que je ne l'étais d'apprendre ce que vous pensiez de mes livres ; et si d'autre part votre lettre ne prenait soin de m'avertir qu'il fallait moins chercher à voir là votre propre jugement que celui que vous estimiez décent et opportun de formuler.

Il m'arrive bien rarement de lire une critique de mes écrits sans penser d'abord (et peut-être verrez-vous là quelque reste de mon éducation protestante) : c'est peut-être vrai ; le critique a peut-être raison ; car je me méfie grandement des complaisances envers soi-même. Mais du moins puis-je, et d'autant plus, protester, lorsque le critique me prête des pensées qui n'ont jamais été les miennes ; et c'est ce que vous faites parfois, afin d'avoir plus aisément et complètement raison contre moi, raison de moi. Pouvez-vous croire vraiment que de ce sensualisme, que vous peignez comme l'aboutissement plus ou moins conscient et résolu de mon éthique, et dont vous peignez fort éloquemment et sagacement les dangers, ces dangers ne me soient apparus ? La dissolution de la personnalité où menait une disposition trop passive à l'accueil est le sujet même de mon Saül — que vous ne semblez pas connaître — que j'écrivis sitôt après mes Nourritures, en manière d'antidote ou de contrepoids. « Tout ce qui m'est charmant m'est hostile » s'écrie le roi, qui meurt « complètement supprimé » par ses désirs. Et je m'étonne un peu, que vous n'ayez su voir dans mon Immoraliste, que vous montrez que vous avez fort bien lu, le procès même de cet abandon à soi, qui est précisément à l'opposé de cet abandon de soi que nous enseigne l'Evangile.

Me permettrez-vous de vous dire encore ceci : il m'a été donné de connaître d'admirables figures, figures chrétiennes tant protestantes que catholiques, que je n'ai cessé d'aimer, de vénérer ; et encore qu'il me soit difficile de supposer que, sous quelque autre religion que ce soit, elles eussent fait preuve de moins de charité, d'abnégation, de modestie, je veux bien croire que seul le christianisme pouvait mener leurs vertus jusqu'à ce point de sainteté qui échappe à la sagesse humaine et la domine de très haut.

J'ai, par contre, pu voir, et de très près, nombre de chrétiens, tant protestants que catholiques, à qui la conviction religieuse semblait mettre un bandeau (peut-être éblouissant ?) sur les yeux ; dont la sainteté appliquée n'était qu'une forme subtile de l'égoïsme ; qui contraignaient inconsciemment leurs proches à l'hypocrisie, ou les abandonnaient au désespoir, à l'inconduite et à la « ruine de l'âme ». (Vous savez, une phrase de votre lettre me le laisse entendre, que je n'ai rien inventé dans les peintures que parfois j'en ai pu faire — et j'aurais pu montrer bien pis). Mais soyez assuré que, de ces produits de la religion tant protestante que catholique, il ne m'est jamais venu à l'idée de faire le Christ responsable.

Au revoir, Monsieur. Vous me prêtez des sentiments altiers que je suis bien incapable de fournir, lorsque vous m'écrivez : « un esprit tel que le vôtre se soucie-t-il de... » et c'est pourquoi le peu de sympathie que marque malgré tout votre lettre me touche beaucoup plus que vos louanges.

Croyez-moi, je vous prie, bien attentivement et cordialement.

3. Eugène Ferrari : André Gide : le sensualiste [sic] littéraire et les exigences de la religion. (Lausanne. Imprimerie La Concorde).

dimanche 3 janvier 2016

Lettres à François Mauriac 2/2

La deuxième lettre de Gide à Mauriac, dans la NRF de juillet 1928, nous intéresse encore plus car elle est un matériau durable. On voit bien ici combien est vain le reproche souvent fait à Gide d'écrire ses lettres autant pour leur destinataire que pour la postérité*. Chez Gide non seulement tout fait œuvre pour sa construction propre, mais permet aussi à d'autres de bâtir une partie de leur œuvre.

III

A FRANÇOIS MAURIAC

Paris, le 24 avril 1928.

Ce n'est peut-être pas de vous directement que je tiens votre Jean Racine, car il ne porte aucune dédicace ; mais du moins puis-je vous remercier de l'avoir écrit. C'est vraiment un livre admirable (je n'ai guère usé de ce mot pour qualifier des œuvres d'aujourd'hui). Sans doute est-il bien inutile de vous dire combien il me touche ; vous avez bien voulu laisser connaître que parfois vous pensiez à moi en l'écrivant. Ah, combien je vous sais gré de décamoufler un grand homme. Tout vaut mieux que le buste-idole. Laissons Souday parler de « calomnie ». Mais convenons que Racine sort terriblement diminué, ou du moins désauréolé d'entre vos mains. Votre connaissance de l'homme va plus avant, ici, que dans pas un de vos romans peut-être, et je crois que je préfère l'auteur de Racine même à l'inquiétant auteur de Destins.

Me permettez-vous une petite remarque ? Vous écrivez (page 132) : « En dépit de la fable, rien de moins criminel que le trouble de Phèdre ». Mais, cher ami, même en atténuant le caractère incestueux de cet amour (faussement incestueux, je pense exactement comme vous sur ce point) vous devriez n'oublier point que la passion de Phèdre n'en reste pas moins adultère. Est-ce là ce que vous appelez un peu plus loin : « le plus ordinaire amour » ? Tout votre développement sur ce point est des plus intéressants et serait des plus justes. Dommage qu'il parte d'une fausse donnée.

J'écrivais tout ceci avant d'avoir achevé le volume. Vos derniers chapitres ne sont pas moins bons. Ce sont peut-être les meilleurs, au contraire ; les plus habiles en tout cas. Mais que de restrictions le dernier en particulier me force de faire. Lorsque vous parler de mon inquiétude, il y a maldonne ; cher ami, l'inquiétude n'est pas de mon côté; elle est du vôtre. C'est bien là ce qui désolait affectueusement Claudel : je ne suis pas un tourmenté; je ne l'ai jamais mieux compris qu'en vous lisant, et que ce que vous avez de plus chrétien en vous, c'est bien précisément l'inquiétude. Mais, en dépit des replis de votre spécieuse pensée, le point de vue chrétien de Racine vieillissant et votre point de vue de romancier chrétien diffèrent jusqu'à s'opposer. Racine rend grâce à Dieu d'avoir bien voulu le reconnaître pour sien, malgré ses tragédies qu'il souhaitait n'avoir point écrites, qu'il parlait de brûler (car il comprenait beaucoup mieux que Massis cette phrase qui faisait, bien à tort, bondir celui-ci : « Il n'est pas d'œuvre d'art où n'entre la collaboration du démon »). Vous vous félicitez que Dieu, avant de ressaisir Racine, lui ait laissé le temps d'écrire ses pièces, de les écrire malgré sa conversion. En somme, ce que vous cherchez, c'est la permission d'écrire Destins ; la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. Tout cela (ce compromis rassurant qui permette d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon), tout cela nous vaut cette conscience angoissée qui donne tant d'attrait à votre visage, tant de saveur à vos écrits, et doit tant plaire à ceux qui, tout en abhorrant le péché, seraient bien désolés de n'avoir plus à s'occuper du péché. Vous savez de reste que c'en serait fait de la littérature, de la vôtre en particulier; et vous n'êtes pas assez chrétien pour n'être plus littérateur.
Votre grand art est de faire de vos lecteurs vos complices. Vos romans sont moins propres à ramener au christianisme des pécheurs, qu'à rappeler aux chrétiens qu'il y a sur la terre autre chose que le ciel.
J'écrivis un jour, à la grande indignation de certains : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature ». La vôtre est excellente, cher Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je moins vous y suivre. Croyez-moi bien amicalement vôtre.

Cette lettre appellera une réponse qui prendra la forme d'un livre : Dieu et Mammon (Editions du Capitole, 1929). A l'injonction du Christ – et de Gide – « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon », Mauriac répond de façon gidienne que choisir, c'est renoncer, et qu'il prend Dieu et Mammon. Gide va le contraindre à s'expliquer, à descendre profondément dans ses « propres ténèbres » comme il le dira encore trente ans plus tard.

Car en 1959, dans les dernières pages de ses Mémoires intérieurs, Mauriac revient sur ces pages écrites en 1929 en réponse à la lettre de Gide, à l'occasion de leur réédition prochaine. Des pages importantes pour lesquelles Mauriac affirme : « Je ne me suis nulle part découvert à ce degré. » Un texte-clef. C'est d'ailleurs ce titre, Une clef retrouvée, qu'il donnera à la préface de cette nouvelle édition chez Grasset, reprise du texte des Mémoires intérieurs :

« Le 7 mai 1928**, André Gide publia une lettre qu'il m'adressait et dont je fus d'abord enchanté. Ma Vie de Jean Racine en était le prétexte : « C'est vraiment un livre admirable, m'écrivait Gide. Je n'use guère de ces mots pour qualifier des œuvres d'aujourd'hui. » Que de fleurs ! Trop de fleurs. J'aurais dû me douter qu'un aspic s'y dissimulait : je ne l'avais pas encore découvert que déjà j'étais piqué.

« En somme, poursuivait Gide, ce que vous cherchez, c'est la permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. Tout cela (ce compromis rassurant qui permette d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon), tout cela nous vaut cette conscience angoissée qui donne tant d'attrait à votre visage, tant de saveur à vos écrits, et doit tant plaire à ceux qui, tout en abhorrant le péché, seraient bien désolés de n'avoir plus à s'occuper du péché. » Et ce dernier trait pour finir : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature. La vôtre est excellente, cher Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je moins vous y suivre.»

Je corrige en ce moment les épreuves de la réponse que je fis à André Gide, non pas une lettre mais un livre : Dieu et Mammon. Ce titre d'avance résume l'ouvrage ; il faut mettre l'accent sur la conjonction, sur le « et » qui marque bien que je n'ai pas cherché ici à opposer deux cultes antagonistes, mais que j'ai voulu les montrer s'affrontant dans un cœur incapable de choisir.
Dieu et Mammon avait paru dans une édition de demi-luxe (Le Capitole) depuis longtemps épuisée. La maison Grasset le reprend aujourd'hui. Près de trente années ont passé sur ces pages oubliées et dont moi-même je n'avais gardé qu'un souvenir confus. Je les redécouvre comme je trouverais une clef perdue, car c'est bien d'une clef qu'il s'agit. Je n'ai rien écrit sur moi-même qui s'enfonce aussi profond dans mes propres ténèbres que les chapitres II, III et IV de cet opuscule. Je ne me suis nulle part découvert à ce degré. Ainsi un ouvrage épuisé et à peu près inconnu se révèle à nous soudain comme ce que nous avons peut-être écrit de plus important pour ce qui touche à notre propre histoire.

J'accorde qu'il y a du ridicule à sembler ne pas mettre en doute, que notre histoire puisse paraître un jour importante à quelqu'un. Mais quoi ! c'est un fait qu'il n'y a guère d'exemple qu'un écrivain, s'il s'est beaucoup confié, beaucoup livré durant sa vie, ne devienne après sa mort l'objet des préoccupations et des recherches de quelque âme fidèle. Une religieuse des Etats-Unis m'écrivait l'autre jour à propos de René Schwob, dont elle traduit un ouvrage et à qui elle a consacré une thèse. J'ai été heureux de penser que les livres de notre ami René Schwob, qui paraissent ici oubliés, avaient abordé une rive lointaine et qu'il s'était trouvé une sainte femme pour les y recueillir.
Ainsi avons-nous tort de juger comique la certitude qui éclate chez nos confrères touchant la pérennité de tout le papier qu'ils ont noirci. Et moi-même, je tourne et retourne celle clef perdue et retrouvée qu'est Dieu et Mammon, et je ne crois pas céder à la vanité en songeant qu'après moi d'autres s'efforceront de la faire jouer dans la serrure.

Je ne me retiens pas de me poser une première question au sujet de ces pages qui me brûlent encore. A-t-il donc suffi d'une moquerie de Gide pour qu'elles jaillissent ? Il y aurait là matière à un beau développement et bien propre à l'édification : on y verrait la Grâce utiliser le plus libertin des auteurs pour obliger l'un des plus dévots (en apparence) à manifester son désarroi et sa misère, pour l'amener à se reprendre et pour le remettre en selle. C'eût été amusant à développer, mais n'aurait correspondu qu'à une demi-vérité. Si la lettre de Gide me mit la plume à la main, elle ne suscita pas les sentiments qui affleurent ces pages. Au vrai, la provocation gidienne coïncida avec un état de crise que j'ai subi, la quarantaine passée, en ce milieu du chemin de ma vie.

La fin de la jeunesse est une vieillesse anticipée. Elle comporte un trouble qui lui est propre et qui pourrait être attribué au « démon de midi » s'il n'était fort différent de ce que Bourget a décrit et de ce que l'on désigne en général sous cette étiquette. Mais enfin il est vrai que les appels de la vie, les mouvements de la nature en nous se fortifient, à cette heure-là, de la certitude que tout va bientôt finir, que tout est déjà fini.

Gide intervenait au moment d'un combat douteux. Si j'avais dû renoncer à la foi chrétienne, l'heure en était venue, comme on le voit bien dans les pages intitulées Souffrances du chrétien, parues quelques mois plus tôt à la Nouvelle Revue Française.

Un combat en apparence douteux, mais qui en fait ne l'était nullement. Si Dieu et Mammon a un sens, c'est bien celui-ci : alors que la plupart des hommes nés dans le. christianisme s'en détachent aux abords de l'adolescence et désertent sans débat, il s'en trouve un petit nombre tout aussi attirés par le monde et non moins capables de toutes les passions, qui n'arrivent pas à s'en évader et qui, à la faveur d'une crise plus forte que les autres, leur jeunesse finie, prennent conscience que rien pour eux ne se passera jamais qu'à l'intérieur de cette religion qu'ils n'ont pas choisie et à laquelle ils n'appartiennent que parce qu'ils y sont nés.
[...]
Pour en revenir à Dieu et Mammon, le compromis dont Gide se moque, il apparaît bien à travers ces pages que je ne m'y suis jamais résigné. Je pressentais déjà ce que je sais aujourd'hui : c'est que le conflit entre le Christ et le monde ne souffre pas d'accommodement. Le journal de Kierkegaard, que je lis en ce moment, raconte ma propre histoire. « La difficulté d'avoir été élevé dans cette religion, écrit-il, c'est qu'on a eu une impression constante de sa douceur, qu'on a presque frayé avec elle comme avec une mythologie — et ce n'est que dans un âge avancé qu'on en découvre la rigueur... » Trop tard ? Non, c'est le secret de la Grâce : il n'est jamais trop tard. Le temps n'existe pas. Et tout l'amour de tous les saints peut tenir dans un soupir.
* * *
Ceci donne raison à Gide : plus j'approche de la mort, et de Dieu, et moins je cède à mon démon romanesque.»

_______________________
* Dans ses Conversations avec André Gide, Claude Mauriac note un échange entre Gide et son père, au cours duquel Gide lui aurait confié que Madeleine avait brûlé sa correspondance « pour cela seulement qu'il la destinait moins à elle qu'à la postérité, ou plutôt à la postérité tout autant qu'à elle. » (C. Mauriac, Conversations avec André Gide, Albin Michel, 1990, p.159)
** Dans la NRF, la lettre de Gide est datée du 24 avril 1928, dans Dieu et Mammon, la version donnée par Mauriac est du 7 mai 1928.

Lettres à François Mauriac 1/2


Entamons la lecture des Lettres de Gide parues dans la NRF à partir de juin 1928 dans la NRF par la première des deux lettres à François Mauriac. Gide la donne parce que « voici que Paul Souday, dans un récent article, parle élogieusement d'une lettre de moi à François Mauriac, parue dans une publication du Capitole ; j'ai pensé qu'elle intéresserait, peut-être, ceux de nos lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore [...] »

Il s'agit donc une réponse au texte de Mauriac paru dans l'Hommage à André Gide, Etudes, Souvenirs, Témoignages, paru en 1928 sous la forme d'un numéro spécial de la revue Le Capitole. Une entreprise « plutôt réussie » si l'on en croit Maria Van Rysselberghe qui note dans ses Cahiers, le 10 février 1928 :

« Je suis arrivée à Colpach il y a trois jours. J'y ai trouvé le livre sur André Gide édité par le Capitole. Je m'y suis jetée avec gourmandise, amusement, curiosité, et l'ai lu d'un trait jusqu'à avoir la nausée du gidisme, du monde gidien, de la chose gidesque ! Après tant d'analyses, quel rafraîchissant souvenir que celui de l'avoir revu il y a quelques jours en passant à Paris, lui-même, avec cette irréductible saveur qui n'a de nom que le sien. C'est amusant de voir les endroits où il ne colle pas à sa légende, qui est du reste révélatrice aussi de sa réalité. En somme, ce livre d'hommages est plutôt réussi. »

Comme le texte de Mauriac n'est pas très long, autant le donner ici en préambule :

L'ÉVANGILE, SELON ANDRÉ GIDE

Nous nous garderions de chercher ce qu’André Gide pense de Dieu, s'il ne nous invitait lui-même à n'être pas discret. Gide laisse la clef sur la porte et se moque de nos investigations. Sans doute se fie-t-il à l'inintelligence ou à la malignité des hommes, pour n'être pas compris, pour mourir inconnu. Né dans le calvinisme le plus étroit, il en a rompu chaque bandelette. Si parfois il hésita, ce ne fut jamais devant le geste de se délivrer, mais devant l'aveu ; encore n'était-ce pas timidité ni honte : il cédait à des conseils, à des objurgations ; le scandale des indifférents lui importait beaucoup moins que le chagrin de ses amis. Aujourd'hui, mesurant la route accomplie par Gide, nous voyons que ce voyage fut coupé de haltes, mais sans retours, ni regards en arrière.
 
Ceci pourtant nous frappe : à quelque étape de sa vie qu'il nous plaise de l'étudier, nous ne le voyons jamais séparé de Dieu, — dans l'état d'un homme qui a renoncé Dieu. Aucun apologiste du Christianisme ne sut l'enfermer dans un dilemme : il refuse de parier. Il a tout rejeté de son enfance chrétienne, sauf l'essentiel. En vain voyage-t-il (et vers quels déserts !). Quelqu'un le suit et il ne Le renie pas. Gide a pris le parti de ne rougir ni du Christ, ni de lui-même. L'Évangile l'y aide qu'il s'ingénie à lire avec des yeux neufs. Seules, croit-il, le condamnent les interprétations officielles de l'Écriture. Les textes figés des Églises se compliquent, s'approfondissent, dès qu'il en joue ; ils prennent un sens plus secret, plus conforme au destin particulier de Gide. La Rédemption épouse chaque destinée, elle est la somme des milliards de rachats individuels : Gide croit que rebuter telles exigences de son cœur serait une insulte au Créateur qui les a tellement voulues dans sa créature André Gide qu'elles en constituent l'essence même. Et c'est vrai que ses inclinations marquent singulièrement chaque homme, au point qu'elles ressemblent à la signature divine, à cette « griffe » que Baudelaire trouve « effroyable ».

Cette loi gidienne que Gide confond avec la volonté de Dieu, il l'oppose à l'autre loi, celle des pharisiens. Il demande au Seigneur d'être mis au rang de cette tourbe qui ne connaît pas la loi : « Parmi ceux-là, Seigneur, donnez-moi d'être, et maudit par les orthodoxes, par ceux qui connaissent la loi. »

Chaque verset de l'écriture, Gide le tire à lui, et de toute Parole, il triomphe. « Celui qui ne prend pas sa croix et qui me suit est indigne de moi... » Mais notre croix, songe ce docteur trop subtil, ne serait-ce pas tel penchant imposé à notre chair dès le sein maternel ?

Certains le rejettent : par vertu ou par prudence ? Par générosité ou par calcul ? « Celui qui aime son âme la perdra. » Gide éclaire ainsi ce texte : « Celui qui aime sa vie, son âme, — qui protège sa personnalité, qui soigne sa figure dans ce monde — la perdra... »

Au vrai, tel est le secret qu'il dérobe à l'Évangile : le plus sûr, avec Dieu, est de jouer à qui perd gagne. Ne pas calculer son salut, ne pas être prudent ni circonspect. L'évangile du Prodigue, celui des Ouvriers de la dernière heure, et bien d'autres éclairent un abîme entre ce que les hommes appellent justice et cette justice de Dieu qui est proprement une injustice adorable. Toute la doctrine de la Grâce, d'ailleurs... En cette injustice, Gide met sa confiance.

Pourtant il ne saurait feindre de croire que tout chrétien qui se renonce n'agit que par goût du confort et pour s'assurer d'une bonne place éternelle. Il sait que le seul renoncement qui compte, l'amour l'inspire et que d'abord le saint est un amant. Il est vrai ; mais Gide ne doute pas non plus qu'à l'artiste l'accès de la sainteté ne soit interdit. Il dénonce, dans toute œuvre d'art, la collaboration du Très-Bas ; la plus pure est entachée de délectation, de superbe et de concupiscence. Gide, pourtant, veut être sauvé ; il veut le salut de ses semblables. Par quelle route ? Sa pensée profonde (inspirée de Dostoïevski) me paraît être celle-ci : que l'homme atteigne l'extrémité de sa détresse pour trouver Dieu ; qu'il accomplisse tout son destin charnel ; qu'il s'accepte lui-même jusqu'à la lie : Wilde, Verlaine. Mais encore faut-il atteindre cet excès de déshonneur et de douleur. Il n'est pas donné à tous de paraître immonde aux yeux des hommes. La prière admirable que Gide récita un jour : « Mon Dieu donnez-moi de ne pas être de ceux qui font figure dans le monde. Donnez-moi de ne pas être de ceux qui réussissent. Donnez-moi de ne pas compter parmi les heureux, les satisfaits, les repus ; parmi ceux qu'on applaudit, qu'on félicite et qu'on jalouse... » — cette prière n'a pas été, jusqu'ici, exaucée : Gide est admiré, aimé ; et moi-même, j'écris ces lignes. Les insultes ne lui viennent que de gens qu'il méprise et dont l'applaudissement seul l'humilierait ; ou d'adorateurs secrets qui redoutent de céder à ses prestiges.

C'est bien de ne pas rejeter notre fardeau : encore faut-il nous assurer qu'il a la forme d'une croix. Ne renions rien de nous-mêmes, — rien de ce qui peut devenir la croix.

Gide nous confie, dans Si le grain ne meurt, qu'aux pires moments de détresse, une voix lui souffle : « Tu n'es pas si malheureux que cela. » Le jour où cette voix railleuse devra se taire en lui, alors peut-être...

J'admire, dans Gide, à la fois l'agrément extrême et le péril d'interpréter, selon son sens propre, l'Écriture. D'abord tous les textes ânonnés dès l'enfance, merveilleusement s'animent sous le regard gidien : on dirait d'une source au dégel ; mais où cette eau va-t-elle courir ? vers quels bas-fonds ? Et voici que le Retour du Prodigue, selon Gide, devient une défaite, un appauvrissement. Mieux vaut nous en remettre à la vieille Mère, à la sainte Marâtre, à l'Église, qui seule nous prémunit contre ce goût de corrompre la Parole.

Danger de la solitude avec Dieu.« Seigneur, donnez-moi d'avoir besoin de vous demain matin, » s'écrie Gide.

Les instants où nous avons cette faim de Dieu sont rares dans une vie ; mais le salut est une œuvre de chaque seconde : il faut se sauver, même dans la pire sécheresse quotidienne. L'Église, les sacrements nourrissent une âme qui ne sent plus sa faim ni sa soif. Gide se fie encore à son désir lorsque se détournant, par hasard, des nourritures terrestres, il aspire aux célestes ; mais comme il avait suivi la marée montante, il cède au reflux. Oserons-nous dire à Dieu : « J'avais, hier, besoin de vous ; ce matin, vous m'importunez ; demain, peut-être, si je me sens trop las de vos créatures... ? » Quelle folie que de prétendre régler la vie spirituelle sur les intermittences du cœur ! Nous ne croyons pas que Gide soit de ces fous, ni surtout que nous ayons, dans ces pages, exprimé sa pensée religieuse : le lecteur n'y doit chercher que nos réflexions personnelles lorsque nous songeons au chrétien Gide. Qui peut se vanter de connaître les rapports réels d'un homme avec Dieu ? Que savons-nous de nous-même à ce sujet ? Quelle est notre foi ? Est-elle plus ou mieux qu'une espérance ou qu'une terreur ? Et comment juger du dehors ce qui nous fut imposé avec la vie et qui était notre vie même avant que l'esprit en nous s'éveillât ? Nous n'avons pas choisi Dieu, Il nous a choisis ; et quand nous croyons jouer avec Lui, c'est Lui peut-être qui joue avec nous.

François Mauriac



Et voici la réponse de Gide, parue à la suite du texte précédent dans l'Hommage du Capitole, et reprise dans la NRF de juin 1928 :


7 octobre.
   

Mon cher Mauriac,

Permettez-moi de protester, amicalement, mais avec force, contre l’interprétation que vous donnez ici de ma pensée. Les lignes de moi auxquelles vous faites allusion furent écrites à la suite d\une conversation avec Ghéon, qui venait de se convertir. Comme je lui parlais alors de repentance et de contrition, il m’exposa chaleureusement que son zèle et son amour pour le Christ étaient si vifs qu'il ne pouvait éprouver que de la joie ; qu'il lui suffisait d'avoir horreur du péché et de tout ce qui pouvait désormais le détourner du Christ, mais qu'il se sentait à peu près incapable de contrition et n'avait que faire de repentance et de reporter ses regards sur un passé qui ne devait plus exister pour lui.

C'est alors, en pensant à celui qui durant si longtemps avait été mon plus intime ami, que ces paroles du Christ s'éclairèrent. Il ne me paraissait pas admissible, ni même possible, qu'une adhésion totale aux vérités de l'Évangile n'entraînât pas, aussitôt et d'abord, une contrition profonde, ni que le simple désaveu de ses péchés, sans repentance, pût suffire. Et n'était-ce pas là, précisément, ce que signifiaient ces paroles, qui s'éclairèrent aussitôt pour moi d'un jour neuf : « Quiconque ne se charge pas de sa croix, et me suit1, n'est pas digne de moi. » C'est-à-dire : Quiconque prétend me suivre sans s'être d'abord chargé de sa croix... Et c'est à ce propos que je remarquais l'erreur commise par la plupart des traducteurs, et me reportais et rattachais strictement à la version de la Vulgate. Quant à l'idée d'assimiler la croix même à la faute et de transformer l'instrument de supplice rédempteur en un oreiller voluptueux, elle n'a même pas effleuré ma pensée.

Je m'excuse d'apporter à vos pages une rectification si tardive, et seulement sur le « bon à tirer ». A première lecture, cette erreur ne me paraissait pas si importante ; et d'autre part vous y parlez avec une aménité si charmante qu'il me paraissait malséant de protester ; il l'est surtout de protester si tard ; mais certain article que je viens de lire dans une revue très catholique (Études, N° du 5 octobre) me laisse voir combien il est dangereux de laisser une confusion s'établir sur ce point. N'y va-t-on pas jusqu'à voir dans ce titre : « Si le grain ne meurt... » une apologie « gidienne » de la pourriture !!!

Je puis douter si l'idéal grec ou goethien doit céder le pas à l'idéal chrétien ; je puis chercher parfois à concilier l'un et l'autre ; je puis croire que le problème moral se pose particulièrement pour chaque individu, etc..., mais je tiens que l'abandon de soi, au sens chrétien du mot, et l'abandon à soi sont deux inconciliables. Je l'ai dit et je le répète : il ne s'agit pas, pour le vrai chrétien, d'interpréter dans un sens ou dans un autre les paroles de l'Évangile, mais d'y croire et de les mettre en pratique. Ce qui ne veut nullement dire que je prétende l'avoir toujours fait. Si j'écris : « Le dormir est réconfortant », s'ensuit-il que je ne connaisse pas l'insomnie ? Il m'arrive de m'écarter du Christ, de douter, non certes jamais de la vérité de ses paroles, ni du secret de bonheur surhumain qu’elles enferment, mais bien de l'obligation de les écouter et de Le suivre. Mais lorsque je me détourne de lui et cesse de le suivre, je n'ai pas cette impie prétention de me faire suivre par Lui.

Croyez à mon affection bien fidèle.

1. A [sic] lieu de « et ne me suit pas », selon le texte de la plupart des traductions françaises.

jeudi 31 décembre 2015

Schwob, Mauriac et le besoin de Dieu


Juste avant la lettre à François Porché parue dans la NRF de janvier 1929 (voir ce billet), André Gide publie une autre réponse, celle faite à René Schwob au sujet de son livre Moi juif. Livre posthume (Plon et Nourrit, 1928). René Schwob fait partie de ces nombreux convertis énumérés par Mauriac dans ses Nouveaux Mémoires intérieurs, comme échappés d'un Radeau de la Méduse, version Bœuf sur le toit :


« Mais ce n'est pas l'histoire de ce temps, ni celle de ce milieu que je raconte, c'est la mienne. Je retiens seulement que de cette bacchanale montait une vapeur funeste et qu'il n'est pas étonnant que demeuré chrétien, même quand je cédais à la folie commune, j'aie éprouvé aussi l'angoisse de l'homme averti qui sait que la peste est à bord et quel est le vrai nom du maître d'équipage. Je me suis souvent dit que le mouvement de conversions au catholicisme qui se multiplièrent alors, surtout autour d'André Gide, ressemblait à un sauve-qui-peut : Dupouey, Ghéon, Copeau, Du Bos, René Schwob... Je les voyais quitter le bateau où l'alcool, la drogue, favorisaient « les erreurs étranges et tristes » et s'enfuir à la nage. Et moi ? me réveillerai-je un jour en pleine mer, coupé à jamais de Dieu, perdu à jamais ? » (F. Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs, Flammarion, 1985, p. 406)

Ce n'est pas seulement pour rapprocher ce Mauriac se rêvant pélagique du célèbre passage des Faux-monnayeurs  (« J'ai souvent pensé [...] qu'en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l'inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large; ce ne sont que des côtoyeurs. ») que cette citation nous intéresse.



En 1931 dans Bonheur du chrétien Mauriac reviendra sur la lettre de Gide à René Schwob – à qui il fera aussi référence dans Dieu et Mammon, paru au Capitole en 1929, livre-réponse à une autre lettre de Gide parue en 1928 dans la NFR... sur laquelle nous reviendrons bientôt. Déplaçant le « besoin » de Dieu de l'âme au corps, Mauriac montre qu'il connaît mal la « physiologie » gidienne :

« Pour certains, soumis à l'impulsion victorieuse de la chair, le Christianisme existe encore, mais il est inerte : instrument nécessaire à quelques natures, inutile à d'autres, prétendent-ils, en tout cas, tel qu'un appareil dont il est bon d'user selon ses besoins, précieux aux timides, aux hésitants, aux vacillants ; mais ceux qui peuvent marcher seuls n'ont pas à en tenir compte : c'est ce qu'André Gide, dans une lettre à René Schwob, appelle le ne-pas-en-sentir-le-besoin. Ainsi l'exigence n'appartiendrait qu'à l'homme, qu'à la passion de l'homme. L'hypothèse n'est pas même envisagée d'une vérité elle aussi exigeante, souverainement, amoureusement exigeante.
Au vrai, à ne considérer que le texte de la lettre à Schwob, le ne-pas-en-sentir-le-besoin est, en réalité, le ne plus-en-sentir-le-besoin, puisque Gide écrit : « Il est certain qu'après l'avoir « violemment éprouvée (cette contradiction) « en moi-même durant une longue période de jeunesse (et même « avec quelques rechutes plus tard) « j'y ai mis bon ordre par la suite... »
Y mettre bon ordre... Oui, sans doute, cela est donné à l'homme, le droit au refus lui appartient.
Dieu disparaît avec la faim que vous aviez de lui, vous le dites. Mais vous dites aussi qu'il vous a fallu du temps pour le réduire au silence. » (F. Mauriac, Souffrances et bonheur du chrétien, Grasset, 1931)

Il nous a donc paru intéressant de donner la version de cette lettre telle qu'elle a paru dans la NRF du 1er janvier 1929, en introduction à celles sur le même sujet, parues un an plus tôt et adressées à François Mauriac, lettres que nous donnerons prochainement :


« LETTRES

I
A RENÉ SCHWOB1

Cuverville, 17 novembre 1928.

. . . . . . . . . . . . .
« Le miracle qui fait le grain de blé devenir épi... » (p. 33). L'impiété serait de cesser d'admirer ce que nous avons reconnu naturel. Mais cet amour que vous mettez dans le grain de blé, (« le grain de blé a beaucoup d'amour ») vous l'enlevez à Dieu. Et comment ne voyez-vous pas le danger d'assimiler la vie chrétienne à un phénomène naturel. Vos lignes mêmes qui suivent donnent bien à entendre que l'effort du chrétien va à l'encontre de la nature ; et ne pas aussitôt le reconnaître vous entraîne à cette absurdité : « Ne pas songer à soi — ne pas chercher son propre intérêt. Détester son plaisir. » — L'absurde n'est pas de penser cela ; d'écrire cela ; mais de le penser et de l'écrire à propos du grain de blé, qui, pour s'entendre avec vous, ne pourrait croître et devenir épi qu'en renonçant à lui-même, à son intérêt, à son plaisir. Vous ne trouverez, dans la Nature entière, que précisément la recherche du plaisir ; et la grandeur du Christianisme est précisément de s'opposer à la Nature. Pour adorer le Christ il faut résolument tourner le dos à Cérès.

Au seuil de votre livre je me heurte à cette inconsciente et naïve tricherie de votre pensée. Et puis, si vous voulez imiter le grain de blé, que signifie cette crainte, cette horreur des actes qui nous sont communs avec les ânes et les pourceaux ? Ne flairez pas dans ce que je vous en dis une apologie sournoise de la luxure. Mais vraiment la phrase de Saint François de Sales (p. 136) est bouffonne. Laissez donc le Naturel à Montaigne, à Gœthe et aux Grecs. Le Chrétien doit accepter de s'y opposer et chercher à tirer à lui l'histoire naturelle ne peut que lui jouer de mauvais tours.

Vous me prêtez, de-ci, de-là, des pensées bien absurdes, qui n'ont jamais été miennes. Je n'ai jamais cru être d'accord avec le Christ lorsque je cédais au désir. Et je ne vois pas une ligne de mes écrits qui puisse autoriser cette affirmation. Tout au contraire, je sais fort bien que je ne puis me rapprocher du Naturel, et de Gœthe et du paganisme, qu'en m'écartant du Christ et de son enseignement. Je ne protesterais point s'il ne s'agissait ici que de moi ; mais il importe de reconnaître que tout ce qui appartient au Christ est du domaine sur-naturel. La question, pour moi, est précisément de savoir si le naturel n'est pas préférable, et s'il exclut toute idée d'abnégation dans l'amour, de sacrifice, de noblesse et de vertu, dont je ne puis me passer ; de savoir s'il est nécessaire, pour obtenir de soi la vertu, d'admettre une mythologie dogmatique (qui du reste n'est nullement dans l'enseignement même du Christ, mais a été inventée après coup) que ma raison, donnée par Dieu, ne peut admettre ?

Réduire le paganisme grec aux idylles de Théocrite, si exquises soient-elles, y pensez- vous vraiment ? Mais cela vous permet d'écrire : « Comment un Gœthe, un Gide, peuvent-ils s'y réduire ? » Et effectivement, ni Gœthe, ni moi-même, vous ne pouvez nous réduire à cela. Mais lorsque vous écrivez, après avoir relu les Magiciennes et les Syracusaines : « Les onze cents pages des Karamazov m'ont semblé moins longues », — qui louez-vous ? est-ce Théocrite, ou Dostoïevsky ? Et qu'est-ce que cela veut dire ? sinon qu'il est plus long (et votre livre le prouve du reste) de lutter contre le naturel que d'y céder.

Au surplus, je ne prétends dire rien de tout ceci contre vous ; car tout ce que j'exprime ici vous le reconnaissez fort bien vous-même, lorsque vous parlez d'une « contradiction perpétuelle et pathétique à la lâche disponibilité de nos sens ». Cette contradiction même alimente le drame, et sans elle, nous autres littérateurs, nous nous sentirions quelque peu à court. Il est certain néanmoins qu'après l'avoir violemment éprouvée en moi-même durant une longue période de jeunesse (et même avec quelques rechutes, plus tard) j'y ai mis bon ordre par la suite, pour pouvoir porter ma vigilance ailleurs — j'ajoute : « avec plus ou moins de succès » car, pour l'amour du ciel, n'allez pas voir là de la vantardise, et me comparer à un aveugle qui se persuade qu'il y voit clair parce qu'il a jeté son bâton...

J'ai toujours eu pour vous beaucoup d'estime et de sympathie : je sens mieux encore, en vous lisant, combien elles étaient bien placées ; ne croyez point que votre éloignement de moi vous les enlève ; au contraire, il me paraît que certain vacillement de votre pensée avait besoin de ce Credo qui fait aujourd'hui votre force ; ne voyez aucune ironie dans cette phrase, je vous en prie, non plus qu'aucune infatuation dans le ne-pas-en-sentir-le-besoin.
1. A propos du livre de René Schwob : Moi Juif. »
(NRF, 16e année, n°184, 1er janvier 1929, p.57-59)