La deuxième lettre de Gide à Mauriac,
dans la NRF de juillet 1928, nous intéresse encore plus car elle est
un matériau durable. On voit bien ici combien est vain le
reproche souvent fait à Gide d'écrire ses lettres autant pour leur
destinataire que pour la postérité*.
Chez Gide non seulement tout fait œuvre pour sa construction propre,
mais permet aussi à d'autres de bâtir une partie de leur œuvre.
III
A FRANÇOIS MAURIAC
Paris, le 24 avril 1928.
Ce n'est peut-être pas de vous
directement que je tiens votre Jean Racine, car il ne porte
aucune dédicace ; mais du moins puis-je vous remercier de l'avoir
écrit. C'est vraiment un livre admirable (je n'ai guère usé de ce
mot pour qualifier des œuvres d'aujourd'hui). Sans doute est-il bien
inutile de vous dire combien il me touche ; vous avez bien voulu
laisser connaître que parfois vous pensiez à moi en l'écrivant.
Ah, combien je vous sais gré de décamoufler un grand homme. Tout
vaut mieux que le buste-idole. Laissons Souday parler de « calomnie
». Mais convenons que Racine sort terriblement diminué, ou du moins
désauréolé d'entre vos mains. Votre connaissance de l'homme
va plus avant, ici, que dans pas un de vos romans peut-être, et je
crois que je préfère l'auteur de Racine même à
l'inquiétant auteur de Destins.
Me permettez-vous une petite remarque ?
Vous écrivez (page 132) : « En dépit de la fable, rien de moins
criminel que le trouble de Phèdre ». Mais, cher ami, même en
atténuant le caractère incestueux de cet amour (faussement
incestueux, je pense exactement comme vous sur ce point) vous devriez
n'oublier point que la passion de Phèdre n'en reste pas moins
adultère. Est-ce là ce que vous appelez un peu plus loin : « le
plus ordinaire amour » ? Tout votre développement sur ce point est
des plus intéressants et serait des plus justes. Dommage qu'il parte
d'une fausse donnée.
J'écrivais tout ceci avant d'avoir
achevé le volume. Vos derniers chapitres ne sont pas moins bons. Ce
sont peut-être les meilleurs, au contraire ; les plus habiles en
tout cas. Mais que de restrictions le dernier en particulier me force
de faire. Lorsque vous parler de mon inquiétude, il y a maldonne ;
cher ami, l'inquiétude n'est pas de mon côté; elle est du vôtre.
C'est bien là ce qui désolait affectueusement Claudel : je ne suis
pas un tourmenté; je ne l'ai jamais mieux compris qu'en vous lisant,
et que ce que vous avez de plus chrétien en vous, c'est bien
précisément l'inquiétude. Mais, en dépit des replis de votre
spécieuse pensée, le point de vue chrétien de Racine vieillissant
et votre point de vue de romancier chrétien diffèrent jusqu'à
s'opposer. Racine rend grâce à Dieu d'avoir bien voulu le
reconnaître pour sien, malgré ses tragédies qu'il
souhaitait n'avoir point écrites, qu'il parlait de brûler (car il
comprenait beaucoup mieux que Massis cette phrase qui faisait, bien à
tort, bondir celui-ci : « Il n'est pas d'œuvre d'art où n'entre la
collaboration du démon »). Vous vous félicitez que Dieu, avant de
ressaisir Racine, lui ait laissé le temps d'écrire ses pièces, de
les écrire malgré sa conversion. En somme, ce que vous
cherchez, c'est la permission d'écrire Destins ; la
permission d'être chrétien sans avoir à brûler vos livres ; et
c'est ce qui vous les fait écrire de telle sorte que, bien que
chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer. Tout cela (ce compromis
rassurant qui permette d'aimer Dieu sans perdre de vue Mammon), tout
cela nous vaut cette conscience angoissée qui donne tant d'attrait à
votre visage, tant de saveur à vos écrits, et doit tant plaire à
ceux qui, tout en abhorrant le péché, seraient bien désolés de
n'avoir plus à s'occuper du péché. Vous savez de reste que c'en
serait fait de la littérature, de la vôtre en particulier; et vous
n'êtes pas assez chrétien pour n'être plus littérateur.
Votre grand art est de faire de vos
lecteurs vos complices. Vos romans sont moins propres à ramener au
christianisme des pécheurs, qu'à rappeler aux chrétiens qu'il y a
sur la terre autre chose que le ciel.
J'écrivis un jour, à la grande
indignation de certains : « C'est avec les beaux sentiments qu'on
fait de la mauvaise littérature ». La vôtre est excellente, cher
Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je moins
vous y suivre. Croyez-moi bien amicalement vôtre.
Cette lettre appellera une réponse qui
prendra la forme d'un livre : Dieu et Mammon (Editions du
Capitole, 1929). A l'injonction du Christ – et de Gide – « Vous ne pouvez
servir Dieu et Mamon », Mauriac répond de façon gidienne que
choisir, c'est renoncer, et qu'il prend Dieu et Mammon. Gide
va le contraindre à s'expliquer, à descendre profondément dans ses
« propres ténèbres » comme il le dira encore trente ans plus
tard.
Car en 1959, dans les dernières pages
de ses Mémoires intérieurs, Mauriac revient sur
ces pages écrites en 1929 en réponse à la lettre de Gide, à
l'occasion de leur réédition prochaine. Des pages importantes pour lesquelles Mauriac affirme : « Je ne me suis nulle part découvert à ce degré.
» Un texte-clef. C'est d'ailleurs ce titre,
Une clef retrouvée, qu'il donnera à la préface de cette
nouvelle édition chez Grasset, reprise du texte des Mémoires
intérieurs :
« Le 7 mai 1928**, André Gide publia une
lettre qu'il m'adressait et dont je fus d'abord enchanté. Ma Vie
de Jean Racine en était le prétexte : « C'est vraiment un
livre admirable, m'écrivait Gide. Je n'use guère de ces mots pour
qualifier des œuvres d'aujourd'hui. » Que de fleurs ! Trop de
fleurs. J'aurais dû me douter qu'un aspic s'y dissimulait : je ne
l'avais pas encore découvert que déjà j'étais piqué.
« En somme, poursuivait Gide, ce que
vous cherchez, c'est la permission d'être chrétien sans avoir à
brûler vos livres ; et c'est ce qui vous les fait écrire de telle
sorte que, bien que chrétien, vous n'ayez pas à les désavouer.
Tout cela (ce compromis rassurant qui permette d'aimer Dieu sans
perdre de vue Mammon), tout cela nous vaut cette conscience angoissée
qui donne tant d'attrait à votre visage, tant de saveur à vos
écrits, et doit tant plaire à ceux qui, tout en abhorrant le péché,
seraient bien désolés de n'avoir plus à s'occuper du péché. »
Et ce dernier trait pour finir : « C'est avec les beaux sentiments
qu'on fait de la mauvaise littérature. La vôtre est excellente,
cher Mauriac. Si j'étais plus chrétien, sans doute pourrais-je
moins vous y suivre.»
Je corrige en ce moment les épreuves
de la réponse que je fis à André Gide, non pas une lettre mais un
livre : Dieu et Mammon. Ce titre d'avance résume l'ouvrage ;
il faut mettre l'accent sur la conjonction, sur le « et » qui
marque bien que je n'ai pas cherché ici à opposer deux cultes
antagonistes, mais que j'ai voulu les montrer s'affrontant dans un
cœur incapable de choisir.
Dieu et Mammon avait paru dans une
édition de demi-luxe (Le Capitole) depuis longtemps épuisée. La
maison Grasset le reprend aujourd'hui. Près de trente années ont
passé sur ces pages oubliées et dont moi-même je n'avais gardé
qu'un souvenir confus. Je les redécouvre comme je trouverais une
clef perdue, car c'est bien d'une clef qu'il s'agit. Je n'ai rien
écrit sur moi-même qui s'enfonce aussi profond dans mes propres
ténèbres que les chapitres II, III et IV de cet opuscule. Je ne me
suis nulle part découvert à ce degré. Ainsi un ouvrage épuisé et
à peu près inconnu se révèle à nous soudain comme ce que nous
avons peut-être écrit de plus important pour ce qui touche à notre
propre histoire.
J'accorde qu'il y a du ridicule à
sembler ne pas mettre en doute, que notre histoire puisse paraître
un jour importante à quelqu'un. Mais quoi ! c'est un fait qu'il n'y
a guère d'exemple qu'un écrivain, s'il s'est beaucoup confié,
beaucoup livré durant sa vie, ne devienne après sa mort l'objet des
préoccupations et des recherches de quelque âme fidèle. Une
religieuse des Etats-Unis m'écrivait l'autre jour à propos de René
Schwob, dont elle traduit un ouvrage et à qui elle a consacré une
thèse. J'ai été heureux de penser que les livres de notre ami René
Schwob, qui paraissent ici oubliés, avaient abordé une rive
lointaine et qu'il s'était trouvé une sainte femme pour les y
recueillir.
Ainsi avons-nous tort de juger comique
la certitude qui éclate chez nos confrères touchant la pérennité
de tout le papier qu'ils ont noirci. Et moi-même, je tourne et
retourne celle clef perdue et retrouvée qu'est Dieu et Mammon,
et je ne crois pas céder à la vanité en songeant qu'après moi
d'autres s'efforceront de la faire jouer dans la serrure.
Je ne me retiens pas de me poser une
première question au sujet de ces pages qui me brûlent encore.
A-t-il donc suffi d'une moquerie de Gide pour qu'elles jaillissent ?
Il y aurait là matière à un beau développement et bien propre à
l'édification : on y verrait la Grâce utiliser le plus libertin des
auteurs pour obliger l'un des plus dévots (en apparence) à
manifester son désarroi et sa misère, pour l'amener à se reprendre
et pour le remettre en selle. C'eût été amusant à développer,
mais n'aurait correspondu qu'à une demi-vérité. Si la lettre de
Gide me mit la plume à la main, elle ne suscita pas les sentiments
qui affleurent ces pages. Au vrai, la provocation gidienne coïncida
avec un état de crise que j'ai subi, la quarantaine passée, en ce
milieu du chemin de ma vie.
La fin de la jeunesse est une
vieillesse anticipée. Elle comporte un trouble qui lui est propre et
qui pourrait être attribué au « démon de midi » s'il n'était
fort différent de ce que Bourget a décrit et de ce que l'on désigne
en général sous cette étiquette. Mais enfin il est vrai que les
appels de la vie, les mouvements de la nature en nous se fortifient,
à cette heure-là, de la certitude que tout va bientôt finir, que
tout est déjà fini.
Gide intervenait au moment d'un combat
douteux. Si j'avais dû renoncer à la foi chrétienne, l'heure en
était venue, comme on le voit bien dans les pages intitulées
Souffrances du chrétien, parues quelques mois plus tôt à la
Nouvelle Revue Française.
Un combat en apparence douteux, mais
qui en fait ne l'était nullement. Si Dieu et Mammon a un
sens, c'est bien celui-ci : alors que la plupart des hommes nés dans
le. christianisme s'en détachent aux abords de l'adolescence et
désertent sans débat, il s'en trouve un petit nombre tout aussi
attirés par le monde et non moins capables de toutes les passions,
qui n'arrivent pas à s'en évader et qui, à la faveur d'une crise
plus forte que les autres, leur jeunesse finie, prennent conscience
que rien pour eux ne se passera jamais qu'à l'intérieur de cette
religion qu'ils n'ont pas choisie et à laquelle ils n'appartiennent
que parce qu'ils y sont nés.
[...]
Pour en revenir à Dieu et Mammon, le
compromis dont Gide se moque, il apparaît bien à travers ces pages
que je ne m'y suis jamais résigné. Je pressentais déjà ce que je
sais aujourd'hui : c'est que le conflit entre le Christ et le monde
ne souffre pas d'accommodement. Le journal de Kierkegaard, que je lis
en ce moment, raconte ma propre histoire. « La difficulté d'avoir
été élevé dans cette religion, écrit-il, c'est qu'on a eu une
impression constante de sa douceur, qu'on a presque frayé avec elle
comme avec une mythologie — et ce n'est que dans un âge avancé
qu'on en découvre la rigueur... » Trop tard ? Non, c'est le secret
de la Grâce : il n'est jamais trop tard. Le temps n'existe pas. Et
tout l'amour de tous les saints peut tenir dans un soupir.
* * *
Ceci donne raison à Gide : plus
j'approche de la mort, et de Dieu, et moins je cède à mon démon
romanesque.»
_______________________
* Dans ses Conversations avec André
Gide, Claude Mauriac note un échange entre Gide et son père, au
cours duquel Gide lui aurait confié que Madeleine avait brûlé sa
correspondance « pour cela seulement qu'il la destinait moins à
elle qu'à la postérité, ou plutôt à la postérité tout
autant qu'à elle. » (C. Mauriac, Conversations avec André
Gide, Albin Michel, 1990, p.159)
** Dans la NRF, la lettre de Gide est
datée du 24 avril 1928, dans Dieu et Mammon, la version
donnée par Mauriac est du 7 mai 1928.